I. — Les Conceptions
Dans l'effort que nécessite l'élaboration d’un roman, toutes les ressources de l'esprit collaborent et il est artificiel de séparer l'étude des facultés, mais dans cet exposé nécessairement court, le procédé est indispensable. Une analyse poussée des origines nous amènerait à une telle complexité qu'un volume ne serait pas de trop et demanderait un temps dont nous ne disposons pas. Nous devons nous contenter, en nous en excusant, d'un simple inventaire. |
Dans la conception des romans, nous séparerons d’abord comme prépondérantes la sensibilité et l’imagina-
tion.
La sensibilité. — Elle domine l’œuvre qui traduit constamment des états affectifs. L'amour, pris dans le sens habituel, ne tient pas la plus grande place et l'analyste qui sait éclairer brusquement les coins secrets du cœur et de l’esprit et en découvrir les ressorts cachés, a laissé dans l'ombre le sentiment le plus mystérieux. Rien que de très ordinaire dans la passion des différents acteurs qui est décrite, non analysée, et pourtant, certains personnages, comme le marchand Rogojine ou Natacha d’Humiliés et Offensés offraient de beaux sujets d'étude.
On trouve d'autre part chez Dostoïevsky un amour sans désir, dépouillé des lourdeurs terrestres. C’est l’attraction de deux âmes que sépare un invisible obstacle. A toutes les femmes qu'un entraînement mystique attire
vers lui, le prince Muichkine rend un amour qui semble
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venir de plus haut, ignorer les liens de la chair, amour céleste pour une créature. Dostoïevsky a de l’amour une conception à la fois ascétique et passionnée, et chez lui le plus humain des sentiments ne garde presque plus rien d'humain : il semble tissé de pitié, de soif de souffrance, parfois de jalousie et d’une sorte de haine.
Un autre amour tient une plus grande place : c’est celui des humbles et des opprimés. C’est celui-là qui inspire les meilleures pages et qui dicte ces mots et ces pensées d’une merveilleuse justesse. Dans les passages plus ou moins ternes, ils arrêtent le lecteur et se fixent dans son esprit. Cette dominante apparaît dès le premier livre de Dostoïevsky : Les Pauvres Gens, pour avoir son apogée dans Humiliés el Offensés et chaque page en est tellement imprégnée que l’on n'arrive pas à prendre en horreur les malheureux assassins que sont Raskolnikoff, Smerdiakow, malgré le réalisme qui anime la description de leurs crimes.
Un- cœur aussi accessible à la pitié ne peut qu'être nourri de la substance évangélique. L'auteur est en effet foncièrement chrétien. Plus fidèle cependant à l'esprit de la religion qu'à ses dogmes, il ne fait pas de prosélytisme, mais prêche les vertus : résignation et charité, cela humainement, sans mysticisme.
Sa croyance aux desseins mystérieux de la Providence, il semble Îla réserver à l’avenir de la Russie qu'il voit appelée à rénover le monde, et cela parce qu'il croit à la supériorité de l'âme russe qui possède, dit-il, toutes les qualités des âmes étrangères avec, en plus, d'autres qui lui sont propres. Et son patriotisme s’en accroit.
Ceci n’est qu'une affirmation gratuite. Le Russe possè-
de-t-il un tel ensemble de qualités ? Il est permis d'en douter. D'ailleurs, pour être supérieur, il faut posséder mieux et non pas plus qu’un aütre, Ne manquerait-il pas aussi au Slave cette défiance devant les théories, cet esprit critique, qui apprécie les valeurs et met chaque chose à sa place, et dont certaines races, dont la nôtre, sont heureusement pourvues ? Cette lacune de jugement ne conduit-elle pas à une action irréfléchie productrice de désas-
tres ?
Le lon affectif. — Un voile de tristesse assombrit l’œuvre. Nulle scène vraiment amusante, nulle fantaisie ne vient éclaircir la trame sombre des romans.
Quelques épisodes grotesques interrompent de temps en temps la progression pénible de l'intrigue, mais leur gaieté superficielle cache de l’amertume, telles certaines pages du Carnet d'un Inconnu ou le début de l’Idiot. Des intérieurs sont pourtant peints dans une heureuse quiétude.
Cette tristesse, commune aux personages de Dostoïevsky, résulte de leur existence malheureuse, de leur passion qui n’atteint pas son but ; plus rarement de la peur, du remords, du dégoût de la vie, assez souvent de la maladie.
Là, comme partout, on constate que ces sentiments complexes ne sont que la combinaison de sentiments simples. Lorsque l’on a isolé les instincts de conservation et de reproduction compris dans leur sens le plus large, on ne trouve plus de sentiments simples. Seuls ils remplissent l'âme humaine, exaltés, refoulés ou déviés, affectés
du signe positif ou négatif, transformés par l'éducation.
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Mais ce qui se retrouve surtout derrière cette apparence c’est le caractère de l’auteur : son inquiétude, sa vie sans joie, sa maladie.
Pourtant, cette basse tonalité affective n'est pas constante: la joie surgit du désespoir, une soudaine amitié lie les ennemis de l'heure précédente. Au dédain succède l'admiration, le geste criminel se termine en fraternelle étreinte. Dans chaque livre abondent des exemples d'états d'âmes opposés qui se transforment comme par enchantement et cette instabilité affective est encore une des
caractéristiques de l’œuvre.
L'intelligence. — L'intelligence de Dostoïevsky est appliquée avant tout à l’analyse psychologique du Russe.
L'intégrité absolue du raisonnement et du cours de la pensée est ici évidente. Pourtant il faut retenir la mention d'associations hallucinatoires et de dédoublement de la personnalité (Goliadkine : le Double).
Les résultats de l’investigation nous paraissent souvent étranges. C’est que l'humanité que Dostoïevsky a pris comme sujet d'observation est plus compliquée que tout autre. C'est l'âme russe qu'il pénètre, âme insouciante dont la ruse est toute prête à se changer en cruauté. Avec une soumission qui fait place par moment à des efforts discontinus vers la libération, révélateurs d’instincts de révolte.
La littérature russe, tantôt décrit ces tendances facilement influencées par le milieu (Tourgueneff, Tolstoï), tantôt fouille cette âme changeante (Dostoïevsky, Garchine, Gorki, etc...). Par Dostoïevsky, l'âme de chaque
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personnage est dénudée, ses états de conscience mis au jour, nous verrons plus tard par quel procédé. Ainsi, chez Lebedeff (1), la sincérité « pure et cordiale » alterne avec une hypocrisie raffinée. Raskolnikoff (2) est tiraillé entre son individualisme qui doit lui faire suivre sa propre loi et son communisme moral. Kiriloff (3) cherche à s'établir une personnalité indépendante et forte. L’éblouissement de la liberté l’attire comme un abîme et il en meurt. Goliadkine (4) se scinde en deux personnalités : l’une suit le train social ordinaire en usant des humbles moyens qu'il réclame, l’autre cherche à s’affranchir des contingences, se révolte pour glisser finalement dans la folie.
D'autres créatures présentent à quelque degré cette dissociation en moi psychologique et en moi social : Ivan Karamazoff, Efimov, Nastasia Philippovna (5), Muichkine lui-même.
Il faut dire que ce phénomène n'est pas isolé et qu'on l’observe chez les personnages de Lermontov (Le Héros de notre temps), Tourguéneff (Roudine), Tolstoï, Gorki. Cette tendance des russes est une réalité dont la formation sociale de la Russie est l’origine. L’aristocratie l’ayant réalisée avant comme après Pierre le Grand « par une dissociation presque absolue de la puissance matérielle (l’ordre) et de la force morale (la liberté) (6).
Andreiew, dans La Muraille, a bien exposé cette oscil-
(1) L’Idiot.
(2) Crime et châtiment.
(3) Les Possédés.
(4) Le Double.
(5) Netotchka Kezvanova.
(6) Z. L. Zaleski.
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lation de l'âme slave devant le paradoxal dilemne : subir la fatalité ou être condamné à un choix perpétuel. Choisir c’est renoncer au possible abstrait pour devenir le prisonnier d’une réalité. C'est mettre un frein à Fépanouissement intégral de son moi, devenir responsable de ses actes, et même de son inaction.
Mais voyons plus en détail : la perception est rapide, l’introspection aiguë et c’est la richesse des romans construits sur un scénario très simple. Mais l'analyse en fait la substance. Le héros vit, concentré en lui-même, décomposant ses idées, et ce monde intérieur est l'élément préféré du romancier. Nul n’a décrit comme lui cette vie où la réalité et le délire se confondent, qui prend l'incohérence et le caprice des songes. Ces décisions inexpliquées, ces phénomènes de cristallisation qui précèdent tout raisonnement et défient l'analyse. Ces maladies de Ja volonté et ces dédoublements où l’homme agit en somnambule, souvent avec une ruse et une adresse stupéfiantes, enfin ces états flottants où les idées se succèdent et se contredisent avec une mobilité vertigineuse ».
Cette psychologie inouïe forme toute la substance et la couleur de son œuvre, lui donne son aspect étrange et anormal. C’est sa découverte spéciale, la source de son merveilleux.
Peut-être est-il exagéré d'ajouter « qu'il fut le premier à annexer ces régions inexplorées de l'âme au domaine du roman ».
Racine n'a-t-il pas mis en œuvre les notions de refoulement et de substitution par lesquelles l'inconscient aime
à se satisfaire d'une façon détournée avant l'éveil de la
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conscience. Certains vers, de Phèdre surtout, sont évo-
cateurs de ces états :
Ah que ne suis-je assise à l’ombre des forêts...
Quand ma bouche implorait le nom de la déesse Jd'adorais Hippolyte.
Mes yeux le retrouvaient dans les traits de son père
Il en est du refoulement et de la substitution des complexes comme de beaucoup d’autres découvertes littéraires et scientifiques : ce n'est pas, à proprement parler, la trouvaille, mais la mise en lumière d’une idée connue depuis longtemps. Le mérite de celui qui donne de l'extension à la découverte reste d’ailleurs grand, et la popularité qu'il acquiert, justifiée.
Dostoïevsky n’a pas été Ile premier à percevoir certains phénomènes, mais-le premier il a insisté longuement sur les actes dont l’origine reste à la frontière de la conscience.
Nous n'’épiloguerons pas sur ces traits. Expliquer les habitudes de soumission, de confession, d’auto-accusation, de repentir chez chacun de ses héros sortirait de notre sujet. Ce qu'il faut retenir c’est l'incidence et la qualité des observations, leur variété, leur ampleur.
Très étudiées aussi, les héroïnes de Dostoïevsky gardent un air de famille. Assez semblables aux femmes de Shakespeare, « enfants charmants qui sentent avec excès et aiment avec folie », ce sont bien des femmes Slaves qui montrent une puissante sincérité momentanée, de la spontanéité de dissimulation et un grand goût pour
la passion imaginative.
CP GALES Dépassant l'étude des cas de conscience, — et d'inconscience — l’auteur a décrit le conflit des idées nou-
velles venues d'Occident et du vieil esprit russe. « L'esprit souterrain, les Possédés » sont consacrés à cette question de la genèse du nihilisme, et dans maints passages d’autres livres on trouve des considérations sur l'emprise que l’individualisme exerce sur les jeunes générations.
De même que Balzac a consacré la plus grande partie de son œuvre à montrer l'ascension de la bourgeoisie au début du xix° siècle, de même que Proust, avec des procédés différents, fait suivre la fusion de cette bourgeoisie arrivée à la fortune et au pouvoir avec Îles restes de l’aristocratie, de la même façon Dostoïevsky a laissé un tableau représentatif de son époque qui fut la période critique où commença l’évolution des idées précurseuses de la révo-
lution russe.
Technique et Style.
Connaissant les sentiments, les idées dominantes, les recherches, les découvertes de l’auteur, il nous reste à voir comment il les présente au lecteur.
C'est sous la forme d’épais volumes, à longs chapitres, au cours desquels l’état d'âme de chaque personnage s'éclaire peu à peu, que chaque épisode concourt à nous faire mieux connaître.
Certes, l'exposition manque souvent de la rapide clarté que l’on réclame aujourd'hui et la simplicité tragique de Gorki nous plait davantage. Nous restons étonnés des
mulliples intrigues nouées au sein d’une famille ou d’un
cercle restreint que Dostoïevsky rapporte complaisamment. Ces petites combinaisons quotidiennes nous intéressent peu et les disgressions renouvelées auxquelles elles donnent lieu nuisent à l'unité d'action, rendent le développement plus pénible et imposent un effort dont le lecteur se passerait.
Nous comprenons d'autant moins cette façon de faire que ces habitudes nous sont étrangères. « Mais, l’idiot, les personages qui se pressent autour de lui, les petites intrigues saugrenues où ils dépensent leur activité, tout ce monde et tous ces faits prennent corps et réalité, quand on Îles replace dans certains milieux russes. » (de Voguë).
Ceci nous invite à conclure avec prudence. S'il s’agissait de quelque romancier français, décrivant des types dont nous connaissons bien les réactions psychiques possibles, nous serions à l’aise pour distinguer le normal du pathologique.
Les personnages de Dostoïevsky nous paraissent très anormaux mais rapportés au caractère russe, la différence réelle est moindre qu'elle n'apparaît d’abord. Cependant, de l’avis même des critiques russes, la moyenne des caractères est nettement dépassée. Bielinsky le déclare à propos des premières œuvres parues, et ces essais n’ont pas l’étrangeté des suivantes ; il parle, dès ce moment, d’un « talent de névrosé ».
Dans la présentation de ces anormaux, l’auteur a recours à un procédé qui lui est propre. Pas d'explications complaisantes, comme en affectionnent nombre de ses confrères, pas de discontinuité entre l’analyse et les faits. Il nous fait suivre pas à pas chaque être dans ses actes
et ses pensées et à mesure que ses personnages s’enfoncent
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dans une ombre plus épaisse, nous avons l'impression d'assister à l'apparition de leur âme véritable, si bien qu’au moment même où nous croyons les perdre de vue sur les limites du réel, leur caractère nous est révélé jusque dans son tréfonds.
Un rare talent d'évocation donne au récit un cachet de vraisemblance et une impression de vécu qui sert puissamment l’exposition des scènes familières ou tragiques.
Ce résultat est obtenu par l'observation des détails, la notation des gestes, des sons, des odeurs, des associations d'idées que font naître les spectacles et les incidents plus que par le style qui est sans apprêt, parfois lourd et sans qualités marquantes.
Celui-ci vaut surtout par ce qu'il exprime, sans pour cela être dénué de charme. Le récit de son séjour en Suisse, fait par Muichkine, peut être considéré à ce sujet comme les meilleures pages qu'ait écrites Dostoïevsky qui possède l'imagination du cœur plus que celle des yeux.
Analyse, nullement coloriste, l'écriture lui fut extrémement pénible. La difficulté d'expression l’a toujours tourmenté. « Je n'ai pas dit la dixième partie de ce que j'aurais dû dire, même de ce que j'aurais pu dire » (1). IT brûle et recommence entièrement la première partie des Karamazoff, tellement il est peu satisfait de ce qu'il a écrit. À côté de cela, des paroles profondes, définitives, jaillies du cœur, non de la plume, rappelant que l’on a à faire à un écrivain né.
De ces données sur le génie de Dostoïevsky nous re-
tiendrons : Une sensibilité extrême, sensibilité passive
(1) Inédits de Dostoïevsky.
dans la perception des sentiments, des états d'âme : l’injustice, la misère le frappent et le révoltent. Sensibilité active dans la pitié, l’amour des humbles qu’il manifeste.
L'origine en est dans son tempérament, dira-t-on. Mais celui-ci n'est-il pas conditionné, non seulement par les ‘influences de milieu, mais par l’état d’esprit du sujet. Un homme heureux et bien portant ne sera pas possédé des mêmes sentiments qu'un malheureux malade. L’agrément de sa vie le poussera, s’il écrit, à ne rapporter que des aventures plaisantes et.faciles et s’il manifeste de la pitié pour ceux qui sont moins bien partagés que lui, ce sera de façon épisodique.
L'épileptique, dont la vie fut pénible, s’est au contraire intéresé à ses compagnons de misère, de plus, son état lui a fourni des documents qu’un autre n'aurait pu posséder, enfin son tempérament, rendu plus sensible aux spectacles et aux sentiments, plus apte à sentir les misères du corps et de l'esprit du fait de la maladie, devint un outil plus perfectionné, capable de saisir ce que d’autres n’ont pas perçu.
Ainsi la pitié, l'amour, la tristesse, l’affectivité, les réactions paradoxales des personnages, toutes ces dominantes de l’œuvre de Dostoïevsky sont des attributs de certains caractères épileptiques.
Nous avons vu aussi l'intelligence normale dans son mécanisme, mais influencé dans le choix des sujets.
Si l’analyse des états de conscience est plus profonde que chez d’autres romanciers, la raison en est identique. Ce qui échappe à ceux-ci est recueilli par notre écrivain dont la personnalité possède, si l’on veut, un registre
de sensations plus complet qui lui permet d'établir entre
les phénomènes divers des rapports constants, ce qui est le propre de l'intelligence. L’introspection joue chez lui un grand rôle ; comment y a-t-il été amené, si ce n’est par l'observation de son propre caractère, intrigué qu'il était par les conséquences psychiques de son mal.
Ce qu’il faut retenir dans le cadre de l’exposition, c’est sa complication, symptômatique de l’effort fourni ; c’est aussi la méthode employée, plus aisée à utiliser parce qu'il suffit de recourir à un procédé cinématographique : succession de scènes frappantes sans dissertations psychologiques, enfin la difficulté d'expression et le défaut de mémoire avoués par l’auteur lui-même.