‹ L'Épilepsie LarvéeChapitre 19 sur 25 · OBSERVATION DE FÉRÉ · texte numérisé non relu

OBSERVATION DE FÉRÉ

Antécédents héréditaires. — Père débile.

Antécédents personnels. — Bonne santé antérieurement, âgé de 25 ans. [n’a jamais eu d'attaques convulsives, mais on observe chez lui les manifestations suivantes. Tout à coup, son bras droit s’agite, 1l semble tirer des fils de sa main gauche qu'il regarde fixement. Il tombe sans pousser un cri. Il reste dans une immobilité presque absolue. Il ne se mord pas la langue, il n’urine pas sous lui, il pälit légèrement. Aussitôt après l'accès, on le relève, mais il ne tient pas sur ses jambes, il accomplit quelques actes automatiquement, puis $e jette sur son lit de

(1) FÉRÉ, Loc. citato.

(2) FérRé, Eod. loc.

camp. et s'endort profondément. À son réveil, le dynamomètre accuse une diminution de force, de l’épuisement. Il ne se rappelle rien, sa langue est embarrassée, Son intelligence est faible. Le bromure de potassium améliore ce malade.

Voilà deux malades chez lesquels le vertige constitue tous les troubles comitiaux. On pourrait en citer bien d’autres. Tantôt la névrose ne se manifeste jamais que par ce symptôme, täntôt elle se manifeste par d’autres phénomènes qui lentement complètent le tableau classique de l’épilepsie. T'antôt le vertige ne fait que précéder la convulsion, tantôt il la remplace complètement. Dans tous les cas, le vertige épileptique se reconnait aisément. On ne peut le confondre avec les vertiges dus à des troubles digestifs, laryngés, cardiaques : dans ce cas, en effet, la perte de connaissance n'est pas complète et l’'amnésie n'est jamais constatée.

8 &. — Absences,.

L'absence, comme le vertige, peut être le seul trouble que produit l’épilepsie.pendant longtemps. Ce qui la caractérise, c’est l'apparition de désordres exclusivement psychiques. Le malade ne tombe pas, comme dans les cas précédents. Sa vie intellectuelle est un moment suspendue. Comme l’a dit avec raison Garnier, le malade est subitement atteint « d’anesthésie psycho-sensorielle », Celle-ci est plus ou moins complète. T'antôt la perte de la connaissance est absolue; tantôt l'absence ne s'accompagne que d’obnubilation de la vue et des sens tout en conservant au malade l'usage de son intelligence. Souvent celui-ci ne se

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rappelle rien de ce qui s’est passé, tantôt il se rappelle vaguement des personnes qui l'ont entouré, tantôt il ignore complètement ce qui s’est fait ou dit. Au milieu d’une | phrase le malade s'arrête, il devient immobile. Souvent il est pâle, ses yeux fixent un point quelconque. Il reprend ensuite la phrase inachevée là où il Pavait laissée, sans se douter de l'intervalle de l'arrêt qui l’a interrompu dans l'expression de son idée. Quelquefois l'absence n’entrave pas d’une façon apparente les actes des malades. L’épileptique qui marche n'en continue pas moins son chemin, celui qui joue un morceau de musique suit encore la mesure. Besson, dans sa thèse, cite l'exemple d’un perruquier, dont les absences n’arrêtaient point le travail. Il continuait ce qu'il avait commencé : on n'observait que de la pâleur de la face. |

Généralement, c'est l’air hébété du réveil, leur sentiment de profonde lassitude, qui leur révèle l’existence d’une absence antérieure. Le nombre des absences varie à l’infini ; elles peuvent être très fréquentes. Leurs caractères particuliers, surtout leur brièveté, leur fréquence, la brusquerie de leur apparition et de leur disparition leur donnent une allure bien particulière. L’épilepsie seule produit des troubles aussi éphémères, dans lesquels l’amnésie et l’inconscience sont presque constantes. Quand elles manifestent exclusivement le mal comitial, et les cas cités sont très nombreux, le diagnostic s'impose.

$ 3. — Actes inconscients.

Parfois, chez des malades qui n’ont jamais présenté de symptômes. du mal comitial, on observe la production de certains actes, que nous allons essayer de rattacher à la névrose. L'étude de ces actes, leur comparaison avec les troubles moteurs et les troubles psychiques de lépilepsie avérée, nous permettra d'affirmer leur origine et de reconnaître en eux des manifestations larvées du mal comitial.

Sion recherche dans les antécédents des malades qui nous offrent ces troubles intellectuels, on acquiert la conviction que l’hérédité joue un rôle prépondérant et prédisposant dans leur apparition. Les parents attribuent à une maladie antérieure, à un chagrin, à une émotion violente, l’aliénation mentale passagère des malades. Ce ne sont pourtant là, que des causes déterminantes de ces phénomènes. Si on recherche parmi les ascendants du sujet examiné des antécédents morbides, on retrouve l’alcoolisme, l’aliénation mentale, les névroses. Voilà les facteurs qui, à l’occasion d’un accident banal, font éclater chez un prédisposé, fils de dégénérés, les troubles psychiques qui nous occupent. C’est sur le même terrain qu'évolue l'épilepsie convulsive.

Il faut vivre avec les malades pour saisir les premières modifications mentales, les premières marques de la déchéance intellectuelle. On se plaint de l’étrangeté, du changement de leur caractère. Tantôt une gaieté folle, un besoin d'activité alternent avec des périodes de tristesse et d'abat-

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tement. Tantôt des natures calmes et indifférentes, éprouvent des sentiments violents et passionnés. Tel malade,

dont l’amabilité et la douceur étaient reconnues de tous,

devient désagréable et emporté. Son caractère franc, loyal

a changé, il est devenu faux et méfiant. La moindre contrariété le rend furieux, il devient querelleur, insupportable. De cela l'entourage ne s’en émeut guère, il y a toujours dans la vie des causes qui expliquent les inégalités d'humeur. Le médecin aliéniste rattache à leur véritable cause,

ces changements de caractère absolumentsemblables à ceux qui s'observent dans l’épilepsie. Du reste, l'irritabilité,

l’inconséquence sont intermittentes, passagères, le malade

dans la suite reprend son aspect accoutumé. Pourtant un

jour vient où le malade sans motif commet un acte que

rien n’explique, que rien surtout ne faisait prévoir. Les

uns commettent des crimes terribles, des attentats à la pu-

deur, les autres font des fugues incompréhensibles, se

livrent à des occupations ridicules. Un instant auparavant

ils vaquaient à leurs occupations ordinaires, lorsque sou-

dainement ils prennent une détermination inattendue.

D'autant plus que leur existence antérieure, rend encore

plus incompréhensible l'acte qu’ils ont commis. Ils ignorent absolument ce qu'ils ont fait. Devant les conséquences de leur délire, au récit de leurs actions coupables, ils s’'indignent sincèrement. Ils demandent quel est l’auteur ducrime. L'accès passé, ilss’endorment. Au réveil, ils recouvrent l'usage de leurs facultés. Peu de temps après, ils commettent un acte identique au premier : ainsi s’établissent l'intermittence et la périodicité des troubles psychiques qui nous occupent. Leur intensité et leur fréquence augmentent avec le temps.

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Nous retrouvons ici,deux périodes distinctes, l’une d’excitation, l’autre de dépression. La première se manifeste tantôt par une suractivité imaginative produisant des hallucinations de la vue, de l’ouïe et du goût, tantôt par une suractivité psycho-motrice, qui se traduit par des actes violents, des courses longues, rapides, désordonnées, des occupations ridicules et inutiles. Le malade, harassé parla dépense exagérée de son énergie, passe à la seconde période. Celle-ci est caractérisée par une torpeur, une dépression profonde. Les malades parfois goûtent un profond sommeil, parfois aussi ils restent à l’état de veille. Toujours ils accusent un abattement, un épuisement, qui leur rend tout effort impossible. Au sortir du sommeil, ils reprennent peu à peu la direction de leurs facultés, tout en conservant pendant quelques instants un air ébahi, hébété, une lassitude profonde. Leur vie intellectuelle reprendra sous peu son cours normal et ils redeviendront ce qu'ils étaient avant l’accès. Dans leurs moments de lucidité, la mémoire pourtant a des défaillances, l'imagination semble un peu désordonnée, le raisonnement manque parfois de clarté et de suite. Leur raison reprend le dessus en général dans l'intervalle des accès. Ceux-ci se rapprochent de plus en plus et l'intelligence faiblit, à mesure que la durée des intervalles de saine raison diminue.

Nous retrouvons chez nos malades un symptôme capital de la manie épileptique. Ils n’ont pas plusieurs façons de dispenser leur activité motrice, ils la dirigent toujours dans le même sens avec une énergie variable et souvent croissante. Le même malade a d’abord des colères violen-

tes, des emportements terribles qui précèdent les coups in- CoMBRET 7

=, le

justifiés, les tendances homicides. Chez d’autres, les courtes fugues précèdent les longs voyages, chez certains, des instincts pervers sont les avant-coureurs de quelque outrage public à la pudeur. Souvent les troubles psychiques se manifestent tout d’abord avec la dernière violence, par des phénomènes d’une grande complexité, qui expriment toujours la même tendance, souvent perverse. Certains sujets ne cherchent qu’à incendier leur demeure, d’autres ne veulent nuire qu’à une seule personne : ceux-ci ne songent qu’à fuir vers des lieux ignorés, ceux-là ne pensent qu'à voler le bien de leur voisin. L'accès psychique se manifeste donc toujours par des actes identiques, il débute constamment par les mêmes hallucinations, il est presque toujours justiciable de la prison ou de l'asile.

Que les symptômes épileptiques soient exclusivement moteurs ou exclusivement psychiques, leur apparition est soudaine. Les premiers atteignent le malade au milieu de son travail ; il perd subitement connaissance, tombe sans pressentir sa chute, sans avoir choisi un lieu propice. Les troubles exclusivement psychiques qui nous occupent ont une invasion aussi rapide, aussi imprévue : même arrêt brusque de la conscience, même surprise du sujet. La continuité de la vie intellectuelle, qui constitue la personnalité humaine, qui nous rend juges des actes produits, est interrompue. L'activité intelligente, raisonnable, fait place à une activité aveugle et irréfléchie. L’inopportunité de l’acte, l’inconséquence des malades, leur conduite antérieure prouvent qu'ils n’agissent pas avec leur libre arbitre. Leur volonté consciente est abolie ainsi que leur raison. Un mari tue sans raison sa femme qu’il aime, un

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individu immole un inconnu qu'il aperçoit pour la première fois. Celui-ci met le feu à un immeuble dont il est le propriétaire, celui-là quitte son foyer qu'il aime pour aller s’exposer sans motif, aux dangers et aux privations d'un voyage en pays inconnu. L’énumération seule de ces actes suffit à démontrer l’inconscience des sujets atteints d’épilepsie mentale. Parfois pourtant ils agissent avec une apparence de logique, leurs exploits semblent exiger l’intervention du raisonnement. Le livreur, dont Charcot rapporte l'observation, quitte son domicile pendant huit jours. Il va jusqu’à Brest sans se faire remarquer: on le croirait en possession de toutes ses facultés. Il a une idée: il veut aller à Brest. Il prend son billet pour cette ville, monte dans le train qui va dans cette direction. Au terme de son voyage, il descend et se dirige vers un restaurant pour satisfaire son appétit. Il ne dépense de son argent que le strict nécessaire. Voilà des actes bien logiques pour un aliéné. Comment expliquer ces actes raisonnables qui permettent à un inconscient de voyager, sans attirer sur lui l'attention des personnes qui le coudoyent, ni l'intervention de la police. On a dit que le malade agissait consciemment, mais qu’il perdait le souvenir de ses actes. On a également dit que c'était la réalisation d’un projet conçu avant la fugue, exécuté par un malade dont la volonté affaiblie, obéissait à des associations d’idées antérieurement groupées. Cette opinion, émise par M. le professeur Joffroy, est la plus acceptable. Elle explique bien le logique enchainement des actes qui se succèdent chez nos malades. Le raisonnement a ordonné ces idées une première fois, elles apparaissent dans le même ordre sans l'intervention du jugement qui sommeille.

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Les actes des épileptiques n’ont pas toujours ces apparences de raison. Le malade, qui, en plein jour, allume une bougie pour chercher des objets imaginaires, celui qui se déshabille au milieu de son magasin ou qui provoque ses gardiens en combat singulier, sont autant d’aliénés qui au premier abord, paraissent privés de leur raisonnement.

Nous retrouvons chez nos épileptiques larvés l’instantanéité, l'irrésistibilité de l'impulsion qui caractérise la manie d'origine comitiale. Philib. V..., garçon doux, raisonnable, travaille tranquillement chez lui. Il interrompt ses occupations pour s’armer d'un couteau et frapper dans la rue le premier passant venu. X..., cocher, conduisait sa voiture. Il descend de son siège et marche tout droit devant lui, jusqu’à ce que ses forces le trahissent. La détermination de nos deux malades est brusque, spontanée. nien ne l’a provoquée ; rien ne la faisait prévoir, rien ne l'explique. Il y a dans leurs actes un décousu, une solution de continuité dans leur intelligence. La manifestation psychique qui précède n’aurait pu en aucune façon, appeler l'apparition de celle qui suit, si l'esprit avait obéi aux lois de la raison, si la réflexion était intervenue. Mais la représentation mentale chez les épileptiques larvés est suivie immédiatement de l'acte qui lui correspond. Toute l’activité psychique s'applique à la réalisation de l’idée qui subitement les obsède, les absorbe, les domine. L’ictus épileptique sembie respecter les centres de perception, mais atteindre gravement les zones qui président à l'interprétation et à la réalisation de la représentation mentale.

Une impulsion irrésistible, aveugle, transforme ces malades en automates inconscients et irresponsables, Le va-

gabondage, le meurtre, l’attentat à la pudeur entrent en scène comme la convulsion. Aucun d'eux ne prévoit les troubles dont il va être victime, aucun ne peut les prévenir malgré la connaissance qu'il a de leur existence. Ils perdent subitement conscience de leurs actes, ce n’est plus leur volonté qui les guide. Ils ignorent la cause qui les fait agir. À leur réveil, quand on leur raconte ce qu’ils ont fait, ils reconnaissent qu’ils ont obéi à une puissance étrangère, si toutefois ils admettent qu’ils sont bien les auteurs des actes qui leur sont reprochés. Comment le malade cité par Lafargue et Bulard aurait-il tué sa femme qu'il aimait, s’il avait agi librement? La malade de Legrand du Saulle n’aurait pas cherché à étrangler sa fille, si elle n’y avait été poussée par une volonté aveugle? On ne peut pas concevoir que le malade de Kraft-Elbing ait obéi à son jugement lorsqu'il a tenté de violer sa mère. On ne devient pas criminel du jour au lendemain, ou du moins certains crimes demandent une perversion morale antérieure à leur accomplissement. Un homme chaste ne commet pas subitement un attentat à la pudeur, un honnête propriétaire ne devient pas ouvertement incendiaire, s'ils jouissent de leur raisonnement. Eux-mêmes reconnaissent de bonne foi que leur liberté morale leur est enlevée, ils se considèrent comme des irresponsables : ils sont indifférents en face de leurs crimes. Dans le délire de nos malades, les opérations

cérébrales dissociées, fragmentées par l’ictus épileptique,

se résolvent immédiatement en actes automatiques éveillés

soit par des impulsions vagues et confuses « soit par une

incitation cérébrale autochtone en dehors du moi qui reste étranger à la réaction ». Ces actes sont alors réduits à des,

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