‹ L'épingle rose (volume 2)Chapitre 6 sur 10 · i/fipraoï^B aosB · texte numérisé non relu

i/fipraoï^B aosB

— pans ce cas, vous pouvez vous épargner des frais d'éloquence, car vous ne me çgnverliriez pas, et Je ne suis pas d'hgmenr 4 vous écouter.

L'étqdiant (^outa mentalenjteqt :

— > Que le diable emporte ce vieux fou ! En vérité, la fortune m'en veut. Trouver le c(>np dp perte en pleine série et tomber ensuite sur un bpprgeois vertuegx et raisopneur, e'^t trop dç déveine I -^

— Il faudra cependant ijue vpus ni'écoutiez, reprit te bonlioipme. J't^l à vous dire d#l choses mi vous intéresseront, et je vous assure c[ue Vfins ne vous repentirez pas de m'avoir accordé nn instant d'attention.

— Oh I oh I se dit Harcaa, est-ce que j'^oirais affaire à un obligent usurier?

Et il regarda le vieillard d'un (eil plug bienveillant.

— Auriez-vous l'intention de m'offiîr 4e l'argent? lai demanda-t-il. J'avoue qu'en effet une offre de ce genre m'intéresserait.

— Non-seulemeut je viens vous en offrir, iQBis je vous en apporte.

— Vraiment) C'est d'autant pins aimable de votre part que vous ne me connaissez pas.

— Pardon, je vous connais parfaitement.

— Bon I alors vous savez que moq père a du bien au soleil dans Tarn-et-Qaronne. Il est dur à la détente, mais il finit toujours par payer. Vous attendrez un peu, mais je serai coulant sur les intérêts.

Pdarm qae vbus no b« pMllez pas {llus éè vingt pour cent, l'affaire me va. Seulement) j'oimè mieaz voHBdire ttmt do suite qa'il as faHt une somme -ssezronde. Quelques louis ne me serviraient àrieo. J ai besoÎQ de quatre mille Francs.

— y en ai sur moi vingt itaille.

— Je les preads poar vingt-quatre mille à un an, ai vous voulez. Et je voue donnerai hypothèque sur ' aae métairie qui me vient de ma mère et dont moQ père n'a que l'usnft'tiit.

Harcas allait un peu vite. La joie lui faisait penlt^ la Ute-. I) f atMt^Ul bientôt qtie SOtl iHterlOËuteur restait fVoid comme glftce^

— Toyona, reprit-i), vous he m'avet pM, je Bap<poge, appelé pour voué tnoquet de moi. Vohb ne paries d'ane sotnibe; «s'est, appAreotment, que vottt êtes disposé à me la rameUrs sous eertAlnes coiidttione.

— Sans doute, mais vos conditioni ne sont pas 1m

— Vous trouvez que vingt pour cent, ce n'est pas assez. Pourtant sur hypothèque, le tauK est joli... mais je n'iusiste pas. Voulez- vous vingt-cinq? J'en passerai par là, pourvu que nous terminions, séance tenante. Le bureau du timbre n'est pas loin d'ici... dans un quart d'heure vous aurez mon billet... les formalités hypothécaires sont plus longues, mais je me contenterai provisoirement d'un jt-compte... quatre mille francs qui me sont nécessaires pour entrepiendre un voyage.

«M L'ÉPINGLE ROSB

— Tons allez, en effet, voyager, dit traDqnillement rinconim.

— Qn'en savez-ToiiB? demanda Harcas trèsétonné.

Et comme 11 n'obtint pas de réponse, il s'écria ;

— Ahl ça, est-ce qoe vous allez continuer longtemps à me berner? Je ne suis pas patient, je vous en avertis.

— Vous avez tort. Il faut être patient quand on veut réussir.

— Eb I morbleu, je ne demande pas mieux, mais expliquez-vous, à la fini Ce n'est pas moi qui ait été vous chercher. Vous m'avez attiré ici. Je suppose que ce n'est pas dans le seul but de m'apprendre que vous avez vingt mille francs dans votre pocbe. Vous êtes fixé maintenant sur les garanties que je puis vous offrir. Prêtez-moi cet argent ou ne me le prêtez pas, mais. terminons.

— Je ne veux pas vous le prêter, mais je vais vous le donner.

— C'est une plaisanterie.

— Rien n'est plus sérieux. Je vais voua donner la somme... à charge de l'employer d'une certaine façon.

— Si vous craignez que je ne l'expose sur le tapis vert, rassurez-voQS, j'ai d'autres projets.

— Moi aussi, j'ai des projctH, et ce sont les miens qu'il s'agit de mettre à exécution.

— Je De comprends pas.

LB HABQDH IX VBLOURS

^ Toos allez comprendre, dit l'homme d'aatoo bref. Tendez TOtre main g:auche.

— Ha main ganclie? répéta l'étadiant tout surpris.

— Oui, présentez-la à plat, la paume en l'air.

Marcaa obéit. Il commençait en efTet à comprendre qu'il avait affaire non pas à un usurier, mais à nn 6^re de l'Epingle,

Hais il paeaa de l'étonnement à ta Stupéfaction quand, au lien de pratiquer l'attouchement selon les formes prescrites entie simples affiliés, l'inconnu fit avec son index un autre signe dontMarcas connaissait la valeur.

C'était le signe dont les chefs de la charbonnerie avaient seuls le droit de se servir et qui leur servfdt à se faire reconnaître des conspirateurs subalternes.

Un carbonaro qui se serait permis d'en user sans que son grade l'y autorisât eût encouru un châtiment terrible et n'aurait pas échappé à ce châtiment, qui était la mort, car tout frère auquel un chef se révélmt était tenu de donner le signalement de ce chef au délégué de sa venle, lequel avertissait la vente centrale qui, par un autre intermédiaire, averiÎBsait la haute vente.

L'organisation des groupes était si parfaite qu'ils s'ignoraient entre eux et qu'ils ne savaient même pas les nome des membres du groupe suprême dont lU sx^eataiént aveu|léinent l«s ordre*.

Il !«■

Ge« MM, Ifc Ihsaift Se lett é «oWM fN ptus tard, après 1830, al«M ^b« «Mft qM IM ^^l^mi parest n tanin Mus rwqoD d'Av^ osivqpiré «ontre le gouvernement auquel beaucoup d'entre «lu avaient juré fidilité.

— Va matbra de VEpm^Uf narmura ManwB «wez déeMt^MBcé.

— SUence ! dit froidement la tlfllllnd< Tous n'aves plus maintenant qu'à m'écouter, & rae répandre quand je vous interrogerai et k ra'obéir.

— Je Biiii prêt.

— G'ert bien. Que vous ^eaU )» Srdre qui vous parlait tout à l'heure, et que lui disiez-veus?

— Quoi ! VOUA avei vu...

— Je n'ai pas eessé de vous observer depuis que vous êtes enM dans cette muson. Voue aves eu avec ce frère un colloque ou plutôt une querelle. A que! Bi^et?

Marcas bésïta un instant, le temps de trouver un biais pour ne pas mentir tout à fait et pour ne pas dire toute la vérité, c'est-à-dire pour ne pas parler du comte René.

— Au sujet d'une femme, dit-il avec tue certaine assurance.

— D'une femme dont vous êtes l'amant, quoique 3(H) père Boit intimement lié avec un agent chargé-, de nous espionner. - „

— Son père est royaliste, je le saie, mais j'ifoo* vois qu'il eût dee ralations avec U p»Ue^.

LB MASqra DH V&bbURS tll

-^ Sil biM, te «crtU l'aptirenâd ; et de plus, J« nM brdoniie, M aott de la tettfè ontte, <ite cessai de fo!t 1& OUe âfl «b Salût-âéller.

toarcaa p&ltt, mais il répondit :

— J'obtirai.

— J'y compte, mais cela ne suffit pas pour radi*ter votre G4Hidiiit« iapradent»» Vos vhtt» v«bs ont jngé tiier, et pea s'en est falla qn'on ne voua coadama&t. Gomme escasot j'ai fait valoir vob« jeacesse et j'ai obteas ap sonsis.

Marcas était fivide. Il pensait :

^QiHâonfc A')ld<ndtlM?Getie petit «trtqtieee misérable vicomte de Bronage.

L^dde né lui viot pa» qtie Be fût le colonel li'oUrnfia (}all tonbaiEïâil k p^ns,

— Oui, un sursis, reprit le carbonaro. Vous allez être chargé d'une mission difBcile. Si vous la remplissez bien, si voiis atteignez lé but que je vais vOUs indiquer, là àâule vente voua acquittera déBnitivement, sous la condition expresse que vous renoncerez à une liaisoa qtit coiitpt-omet notre cause.

— Que faut-il faire} demanda l'étudiant décidé à aller jusqu'au bout, sauf à changer de voie plus lard.

— Il faut partir.

— Quand?

fi* «• «rir. Toid tM rtegt taill* tïanw %« vow

Cj.l:™b,GOOgIC ■

212 L'EPINGLE BOSB

vouliez m'emprunter, et voici une lettre qni contient les instructions du Conseil suprême. Voua la lirez avec attention, elle vous tracera votre devoir. Tous la brûlerez après l'avoir lue. Et surtout rappelez-vous que vos maîtres auront l'œil snr voos, et que la moindre faiblesse vous coûterait cher.

~- Je ne faiblirai pas, dit Marcas, en serrant dans son portefeaille la liasse de billets de banque. Hais ne puis-je entendre de votre bouche des paroles qui m'éclairent et me fortifient? $i vous vouliez bien m'apprendre ce que la haitte vente attend de moi, je me péuétreraia mieux de ses intentions.

— SoitI répondit le vieillard après un court àience. Un bomme va entreprendre, d'ici à très-peu de jours, un voyage. La charbonnerie a le pins grand intérêt à ce que ce voyage ne s'acbève pas. Vous êtes intelligent, vous Êtes brave, vous êtes adroit. On compte sar vous pour l'interrompre.

— Par qnel moyen ?

— Tons les moyens sont bons, pourvu i^ue vous réussissiez. La lettre que je viens de vous remettre vous indiquera l'itinéraire que le voyageur va suivre. Nous ne pouvons par l'empêcher de partir, mais nous ne voulons pas qu'il arrive, La route est longue, et en route il peut lui arriver des acoidents de toute sorte. Les fonda que Je voua remets vous Rideront à préparer m awidents. Votre aa(ariu

Tera le reste. J'ajoute que vous devez agir soua votre respoDsabilité personnelle. Tant pis pour vous s'il vous arrive malheur. Les frères de l'Epingle doivent rester hors de cause. Si vuus les tratûssiez, ils sauraient bien vous atteindre.

Partez donc, et quand il ea sera temps, la haute vente vous rappellera.

Harcas étouffait de colère. Octavle était perdue pour lui, car il allait être obligé d'aller là où l'envoyaient les chefs de la charbonnerie aa heu de poursuivre l'homme qu'elle avait condamné. Elle n'était pas fille à pardonner une désobéissance et l'eCit-elle pardonnée, comment l'étudiant aurait-il pu la revoir après la défense qui venait de lui être signifiée sous peine de mort?

— Je puis encore, reprit le vieux conspirateur, vous apprendre le nom de l'emiemi que la havte vente vous charge d'arrêter en chemin. Cet ennemi s'appelle le comte Hené do Brouage.

Vous tressaillez 7 vous ne vous attendiez pas à. m'entendre désigner cet homme qui est le ftère du plus brave,du plus loyal des carbonari? Qu'importe que Fabien soit du même sang que lui? Si j'avais un fils et que ce fils nuisît à notre cause, je le frapperais sans pitié.

Je n'ai plus rien à vous dire. Nous nous reverrons quand vous aurez réussi, ou nous ne nous re verrons )&m ai s .

Marcas se leva et s'éloigaa sans ajouter un mot.

su L-ËPINOLB R06B

Pourquoi auratUil parlé? IL Bavait maiotenant tout ce qu 11 voulait savoir. Il appréciait les efFraytuites difficultés qui te dressaient devant lui, maie aussi il emportait la douce satisfaotiOD de pouvoir, «b te Veiigèaiil d'un rival abhorré, exécuter tout à la fus les ordres un peu obscurs d'Octavie et les ordres très- clairs tle là hàUté venté.

Ne se souciant pas de traverser leâ Valons, il sortit par Htie pM-te <}tll donitàit sur le boulevard et se fit ranteneF eh gâe^é ft Id t\xe des Gtèi. U lui tardait àk lire Mb tssttiictldhB. Il les tlit et il leslrouva précises «l détaillées^ Biles ihdlqUaieht teâ Villes et les villages qile le comté Ileaé devtdt tfaVërser pour se rendre & lA Rochelle, et (iOttimeQl il devait voyager. Mftia Û ay étdt pfts queeUdU de Brouttgë, m à plus forte rÛBOO^du trésor. C'était là lin sëCret que là Acnfc vmte ne venlaH pM livrer ft Manias. Oii lui laissait ausat le ehirix des obstacles & susciter an voyagetlF) et aoB élurix éMI t&ii sur ce point et sur d'autres.

— Goadamné à mort p«r là Ailtrfe vatte, si Je revois Octavie; nwacé de mort par Pabien de Bfouage, « je touche à son frère, se disait-il en riant d'un rire amer. Et je suis parfaitement décidé à tuer ce frère et & revoir Octavie. Tous les Brouage et tous les carbonari du monde ne la valent pas. Malheur à eux, s'ils me géoentl Ils m'ont condamaé moi je les exécuterai.

Marcas, ayant ainsi formulé ses résoluttons, écrivit à H*** de Sainl-Hélier une leUre qui ne devait

pas passer par le cabiaet noir et qui ne contenait que ces trois lignes :

«Vous m'avez dit :

Son TaiDqneDr d'un combat dont Chimèae est le prix.

« Je pars et je vaincrai. »

lia jennesse de ce temps-ci n'a jamais vn le curieux spectacle qu'on pouvait autrefois s'offrir quotidiennement et gratuitement dans la rue Jean-Jaoqnes-Rousseau.

De la cour étroite, de l'hAtel des Postes vers six heures du soir, sortaient d'étranges véMcules attelés de cinq chevaux et filant d'un train vertigineux.

Les passants se rangeaient précipitamment contre les bornes y ta voiture tournait avec une précision qui attestait l'habileté du conducteur, les fouets ' claquaient joyeusement, les lanternes flamboyaient dans la nuit comme des météores, puis tout dispa- . raissait à-l'nn des tournants de la rue.

' Ces malles qui couraient ainsi à grandes guides vers l'Océan, vers la Manche, vers les Pyrénées, vers la Méditerranée et vers le Rhin, attâgnirent leur plus haut degré de perfection à la fin du règne

LE HABQUE DE VELODRS 211

de Lonia-Philippe, c'est-à-dire peu d'années avant l'époque où elles furent remplacées par les cliemins de fer.

Après de longs lAtonnements, on avait fini par adopter un modèle bizarre et fort incommode pour le courrier.

Ce fonctionnaire responsable était relégué en baut et en arrière de l'impériale, à peu près comme les cochers des cabs anglais, avec cette différence qu'il ne tenait pas les rênes, confiées à un postillon perché sur le siège.

Avec lea voyageurs logés à l'intérieur, il n'avait de communications qu'au départ, à l'arrivée, et pai'fois aux relais.

Au départ surtout, car parmi ceux qui allaient faire cent ou deux cents lieues sur le navire roulant dont il était le capitaine, bien peu négligeaient de gagner ses bonnes grâces en lui adressant quelques phrases familières.

C'était même un tableau qui pouvait faire le pendant de celui de la sortie au triple galop que l'embarquement au fond d'une des cours de r)i6tel.

Confondus en un seul groupe avant de se disperser aux quatre points cardinaux, les partants attendaient là le passage de la voiture qui allait les emporter.

Le courrier, grave, presque solonnel, criait deux eu quatre noms, suivant que la malle était un briska ou une berline, et les voyageurs dont le tour était venu se détacbaient du groupe.

it »

S18 i;ÉP1NQLB B06B

La scène ressemblait vaguement à l'appel des condamnés sous Ta Terrenr. Il n'y manquait ni les adieux, ni même quelquefois les larmes.

Mais, en 1821,. on en était encore, pour le transport des dépêches, au vieux système qui fonctionnait depuis l'époque du Directoire.

Od enfermait les lettres dans nne longue et large caisse, terminée à l'avant par un cabriolet, montée sur quatre roues et aussi mal suspendue qa'oue ûmple charrette.

Ije coTirrier se tenait dans un compartiment ouvert et le postillon enfourcliait un des chevaux de brancard.

C'est le modèle qo'on peut voir encore dans le fameux drame intitulé : Le courrier de Lyon.

Il n'y avait de place que pour une seule persoune assise à c6té du courrier, et les infortunés que des affaires argentés obligeaient à prendre la malle couraient le risque d'arriver à destination gelés ou tout au moins moulus.

ils n'étaient abrités ni contre le froid, ni contre le vent, ni contre j^ pluie, et sur les chemins mal entretenus les cahots étaient rudes.

Ils avaient aussi à craindre d'être dépouillés et maltraités par des voleurs de grand chemin.

Les vieilles bandes qui infestaient les routes sous le Consultât 6'étaient reformées et opéraient avec une audace sans égale aux environs de Paris.

La malle de Brest avait été attaquée à coups de fusil et pillée près de Pont-Chartrain ; la maJle de

LE IfASQDB DB TQLOtlItS 219

Stwbonrg avaU éié arrêtée à Bondy, la diligence de Chartres avait été dévalisée entre Versailles et Saint-Cyr. *

Et cas brigaoda^a n'étaient pas près de cesser, car les coupables ne furent exËcutêa qu'en mars JS35.

Aussi fallait* il an certain coorage pour courir les Tontes dans les voitures publiques, et bien des gens laisaieot leur testament avant de partir.

Pour monter en malle-poste surtout, on s'armait ii:sq:.'aux dents, coqme s'il se f&t agi d'entreprendre uDti campagne de gaerre, car les bandits s'en prenaient de préférence aux voitures qui transportaient des valeurs.

Cependant les gens pressés aimaient mieux voyager par le courrier qui mfircbait à raison de deux lieues et demie à l'heure, alors que les diligences eo iaisaient à peine deux.

Et le comte René était très-pressé d'arriver, quand II se décida à partir pour sa terre de Brouage, dans les derniers jours du mois de mai,

Jl n'y allait pas pour la vendre, car il ne pouvait rien faire sans l'autorisation de son frère, puisque la propriété des domaines, des msirais salants et du diiteau en ruines était restée indivise entre eux.

Ëtcette aatorisation,Fabien venait de lalui refuser dans Due entrevue orageuse qu'ils avaient eue le lendeniain de leur rencontre à Tivoli.

Fabien ne s'était pas gêné pour dire à René ce ^'U p«iuait d'Octavie et de U. de Saint-Hélier, ni

2» L'ËPIHOLB SOSB

pour lui dénoncer les assiduités de l'étadiant Harcae et ses mauvfùs desseiDS à rencontre de tous ceux qui portaient te nom de Brouage.

René avait fort mal pris la chose et ils s'étaient quittés à peu près brouillés.

Le cœur des amoureux est ainsi fait que plus on attaque la femme qu'ils aiment, plus ils s'affolent d'elle.

Les violences et les menaces du général n'avaient fait qu'exciter Hené ; les accusations portées par Fabien sur la belle ans cheveux d'or l'exaspérèrent et le poussèrent à se jeter tête baissée dans ce mariage dont tous ses proches voulaient le détourner.

A ses yeux aveuglés, ces accusations étaient d'odieuses calomnies.

Il admettait à la rigueur que la noblesse du chevalier ne fût pas très ancienne, ni même très authentique ; il n'admettait pas que sa fille mentit quand elle jurait de rester fidèle au comte de Brouage, ni surtout qu'elle se fbt compromise avec Harcas.

11 ne l'avait jamais rencontré dans le salon de la place Royale, ce Marcas, car Octavie avait su en exclure son adorateur en sous ordre ; ir l'avait à peine entrevu le soir dans les bosquets du jardin public et il avait si peu remarqué cet être infime qu'il ne l'aurait peut-être pas reconnu s'il l'eût retrouvé sur son chemin.

Pendant cette promenade nocturne, H"* de Saint- Hélier avait manœuvré avec une mervdlleusc

adresse, choisissant de préférence les allées sombres et tenant à distaDce l'étudiant dont elle redoutait les incartades.

Kené ne soupçonnait pas qu'elle tùl la complice de ce piètre méridional qui occupait chez le chevalier nn emploi subalterne, et sa fierté se révoltait à la seole pensée de l'avoir pour rival.

Fabien l'avait donc blessé au vif, et qnand les deox Crères ae Béparërent, l'alné était résolu à en finir avec la communauté de biens et à demander lue licitation judiciaire, puisque son cadet refusait de partager à l'amiable .

René avait déclaré cette intention à Fabien, qui n'en avait pas pris grand souci, mais il ne lui avait pu dit qu'il persistait dans son projet de partir pour Brooage, et Fabien s'inquiétait peu du procès dont il était menacé, car les intérêts d'argent ne le touchaient gaère.

A la suite de cette rupture, le comte s'était empressé d'écrireà M"* de Saint-Hélier qu'il allait faire le voyage projeté, qu'il se mettrait en route sous très peu de jours, que son absence serait de courte dnrée,et qu'à son retour il la demanderait ofQciellement en mariage.

n lui laissait entendre que ses afTaires seraient tiers arrangées et il s'abstenait, bien entendu, de lui répéter les propos de Fabien.

La réponse d'Octavie ne s'était pas fait attendre, ^e lui avait envoyé par sa femme de chambre un lûUet qui ne contenait que ces mots :

a Partez. Mon cœur est avec vous. Je vods attends avec impatience, et je voua appaïUens. »

Sur quoi, René s'était décidé à partir Itnmëdlaternent.

Son voyage avait on double but. II voulait d'abord s'abouclier avec un notaire de La Rochelle qui lui avait proposé de lui prêter sur hypothèque une assez forte somme et ensuite se rendre, en passant par sa ferme, àMarennea,afin d'y choisir unavoué pour introduire et poursuivre devant le tribunal de l'arrondissement la demande en licitation.

Il désirait vivement rentrera Paris le plus t6t possible, et, en ce temps-là, ce n'était pas facile do faire vite cent vingt lieues pour aller et cent vingt lieues pour revenir.

René ne possédait pas la moindre voiture et, par conséquent, il ne pouvait pas voyager en chaise de poste.

11 lui restait le choix entre la diligence et la malle.

Les Messageries Royales mettaient deux jours et trois nuits pour arriver à La Rochelle, tandis que la malle faisait gaillardement le même trajet en quarante-huit heures. Il courut à la rue Jean-Jacques Rousseau et il put trouver une place pour le départ du lendement, 29 rrii.

Marcas avait qiùuj Paris dès le 36.

Le corn' n cmpbya les trois jours qui s'écoulèrent avant soij départ à solliciter de son ministre un congé qu'il n'obtint pas sans peine, car on savait

qu'il était; au plus mal avec eon oncle et on était déj& moins bienveillant pour lui.

11 fut obligé d'expliquer le motif de son voyage et de dire où il allait, et, chose étrange, il s'en suivit que la haute venfe fut informée de son prochain départ.

La char&onnerie avait des amis partout, même aus affaires Étrangères, et ses chefs étaient toujours instruits par des aRiltés de tous les faits qui pouvaient intéresser l'association.

Orso, prince de Catansaro, était plus en état que personne de savoir ce qui se passait au ministère ; il apprît le premier que le comte de Brouage s'en allait dans ses terres, et il prit aussitôt des mesures pour l'empêcher d'y arriver.

U fallait bien mettre à l'abri d'une surprise le trésor des carbonari et la baronne qui gardait ce trésor. Pendant ces trois jours que le maître de VEpingle rose avait su mettre à proUt, René fut tellement absorbé par des occupations et des préoccupations de toute sorte, qu'il ne prit même pas letempsd'ouvrir sa correspondance, et la lettre, encore cachetée, de l'institutrice anglaise était dans son portefeuille avec plusieurs autres plis, lorsqu'il monta ea voiture à l'hâtel des Postes.

L'heure du départ des malles n'était pas celle où le chevalier de Saint-Hélier se glissait par des voies détournées dans le cabinet noir. M. de Brouage ne risquait donc pas de rencontrer dans ces parages l'homme dont il aspirait i devenir le gendre.

334 L'ËPINOl^ BOSB

L'amoDreux d'Octavie ne casa dans le cabriolet & côté du courrier qui était an gros réjoui, fort disposé à causer et aussi fort obligeant pour ses voyageurs.

René ne profita guère de sa conversation, miùs il eut à se louer de ses attentions, et à se féliciter d'avoir clioisi la malle'poste, car tout alla d'abord a merveille.

Les dangereux passages où les brigands opéraient de préférence furent franchis sans encombre, et quand le jour se leva, on avait dépassé Chartres.

On déjeuna à Gh&teaudun et on dîna à Tours, longuement et plantureusement.

Gt courrier aimait à bien vivre et ne tenait pas à un quart d'heure de plus ou de moins.

La seconde nnit fut employée par René à dormir, et il s'aperçut à peine qu'on traversait Poitiers.

Il ne se réveilla qu'à Niort pour prendre un repas qui devait être le dernier du voyage, puisqu'on allait arriver à La Rochelle vers six heures du soir.

Au quatrième relais après Niort, à un gros bourg appelé Sorgères, la route bifurquait. Un embranchement aboutissait à La Rochelle et l'autre à Rochefort.

La malle roulait déjà depuis une demi-heure sur le chemin de La Rochelle, et descendait au grand galop ane c6te très rapide, lorsque le courrier interpella vivement lo postillon qui menait trop vite.

— Tu vas nous jeter dans un fossé, mon garçon, ei tu continues de ce train-l&, lui cria-t-il.

— Pas de danger, grommela le postillon sans se retoamer et ea^ fouettant ses chevaux à tour de bras.

— Il est ivre, dit René.

— Et il ne connaît pas ses bétes, ajouta le courrier. Je ne l'ai jamais vu. II doit être entré d'tiler chez le maître de poste. Ça n'est pas Dieu permis Reconduire comme ça... En arrivant, je ferai une plainte à l'administration...

Attention donc, animal I Et tâche de ne pas tourner trop court au bas de la côte.

— As pas peur, répondit le postillon.

René n'avait pas peur, mais il était convaincu qae la malle allait verser, et il ne se trompait pas.

Après avoii' descendu la pente à fond de train, les chevaux, mal dirigés, jetèrent la roue de droite contre un tas de pierres, et la voiture fut culbutée avec uue violence inouïe.

Le choc fut si rude que M. de Brouage, laucë liors du cabriolet, alla rouler sous les pieds des chevaux qui ruaient furieusement.

U se crut perdu, mais il eut la présence d'esprit de ne pas bouger, et de crier au postillon qui était resté en selle :

— Descends et viens m'aider.

L'homme aux grandes bottes étaitivre sans doute, car il ne comprit pas, et, au lieu d'obéir, il se mit à jouer de l'éperon tant qu'il put.

Ce fut un miracle que le comte n'eût pas la tête u tS-

tM L'ÉPINGLE ROSB

cassée par les sabota qui effleuraient aon (rftne à chaque ruade. ,

Par bonheur, l'ivrogne piqua ai fort que la bâte qu'il moDtait rompit ses traifs. Tout l'attelage en ht autant et a'enAirt, traînant chaînes et palonniers.

René, délivré d'une terrible appréheasion, se remit debout et vit le malheurens courrier gisant sur la roule.

11 courut à lui et il essaya de le relever, mais le pauvre diable avait reçu du porteur un coup de pied en pleine poitrine.

Il rendait le aang h Sots par la bouche et II ne donnait plus signe de vie.

René eut alors an accès de colère qui se traduisit par une explosion d'injures, adressées an postillon dont la maladresse avait causé cette catastrophe.

Le drûle n'avait pas quitté l'étrier et il regardait d'un œil hébété le mort et le vivant.

Les objurgatioDS du comte de Brouage le tirèrent de aa torpeur stupide, mais elles ne le décidèrent point à assister le voyageur qu'il avait si mal conduit.

Au lien de mettre pied à terre, il enfonça ses deux talons dans le ventre de la bête qui le portait, et il partit an galop dans la direction de La Rochelle.

Abandonné & lui-même, René se trouva dans une situation des plus critiques.

L'accident avait en lieu au bas d'une c6te, su fond

d'an9 àdprmioa do («rraln %w domiuftient des

LE HABQDB OB VELOURS . Itl

pentes assez raides. La route était dtserte et le vallon inhabité. Personne, par conséquent, À qui demander dn secônra.

Pour comble d'infortnnfl, René, fatigné par dsnx nuits de voyage, s'était endormi an départ da relais, et ne savait pas du tout où il se tronvait.

It prêta l'oreille dans l'espoir d'enleodr* le bmit des rones d'ane charrette de roaliM' au le pas de quelque paysan.

Hais, en ce t«inp»4i, les routes, ibAdm les routes royales, étaient beaucoup moins fréqaentées qu'elles ne le sont & présent. Le» voitures publiques passaient une fois par jour, les voitures particulières étaient rares, le roulage ne marchait pas rëguliêrement et les villageois prenaient volontiers à travers champs.

Le comte de Bronage n'entendit que le chant des cigales surexcitées par une chaude journée de printemps et le bruissement du Teuillage des ormeaux agités par la brise de la mer lointaine.

Attendre, dans ce creux, que la Providence lui envoy&t du secours, c'était pure folie. Mieux valait assurément remonter un des deux versants et marcher jusqu'à ce qu'il rencontrât des maisons ou des hommes.

L'infortuné courrier avait été tué raide. René s'en assura et pensa qu'il étaîtinutile de donner dessolns i un cadavre.

11 tira le coussin du cabriolet, l'étendit dans un

<1n foHds qui InrdùeDt la route, prit l9 mort itm

cj.i.«=b,Googlc

m UËPINOLB ROBB

eee bras, l'emporta, et le coucha bot ce lit improvisé.

La malle renversée, les roaes en l'aiF, était en fort mauvais état, mais la caiase qui contenait les dépêches n'était pas brisée.

D'ailleurs, le comte n'avait pas mission de veiller sur les lettres confiées au gouvernement, et il s'inquiétait peu de ce qu'il adviendrait de son bagage.

Il abandonna donc le corps et la voiture et il s'achemina vers le haut de la c6te qu'il venait de descendre d'une façon si désastreuse.

Il pensait très-sagement qu'il ne devait pas être bien loin du dernier relais, et en effet lorsqu'il fut arrivé sur le plateau il aperçut, à une distance assez rapprochée , an clocher qu'il lui ' sembla reconnaître.

C'était le clocher de la vieille église de Surgères, et à vue de pays, il ne fallait pas plus d'une demiheure pour arriver an bourç où il devait nécessairement trouver ce qu'il cherchait.

11 h&ta donc le pas et le hasard fît qu'il rencontra à mi-chemin deux gendarmes à cheval portant la correspondance.

Il les arrêta pour leur raconter l'accident et pour les prier d'y courir.

Les gendarmes l'écoutèrent, ils lui firent subir on interrogatoire dont il se tira sans peine, et quand il leur eut appris qui il était, ils l'engagèrent à alleir

prévenir le maître de poste pendant qu'ils allaient Têrifler le fait.

Le nom de Brouage jouissait d'une grande notoriété dans ces contrées, et le cooite avait un air qui leur inspirait confiance, sans quoi les braves représentants de l'autorité auraient bien pu exiger qu'il restât sous leur surveillance.

11 s'empressa de gagner Surgères, qu'il atteignît en moins de vtngtcinq minutes, quoique la terrible chute qu'il venait de faire l'eût fortement coutu- «ioiiDé.

La poste était précisément 4 l'entrée du bourg où le maître tenait une auberge.

René le trouva sur le seuil de sa cuisine causant avec un voyageur qu'il ne fit qu'entrevoir, car, en l'apercevant , ce personnage rentra brusquement dans la maison.

Le récit sommaire de l'accident mit l'hôtelier maître de poste dans un état d'agitation extraordinaire. Il se lamenta sur les conséquences d'un événement qui allait peut-être décider le directeur général à lui retirer son brevet, il jura contre le coquin de postillon qui s'était abominablement grisé avant de partir et contre les mauvais sujets qui l'avaient fait boire, il s'apitoya sur la triste fin du courrier qu'il connaissait, disait-il, depuis dix ans, mus il n'aurait probablement pris aucune des mesures cornmandées par la circonstance, si René ne lui eût rappelé qu'il était urgent d'avertir les autorités de l'endroitetd'envoyer des gens pour aider les gendarmes.

s» VtPmGLB ROSG

Après s'être acquitté de ce devoir, M. de Bronage se nomma et s'enquit des moyens de traos- - port dont il pouvait disposer pour se rendre immédiatement à La Rochelle, car il était pressé d'y arrir ver et il voulait rattraper le temps perda.

L'IiAte le saluajusqu'â terre, lui demanda s'il étsit le parent du pair de France, et sur sa réponse atfirmstive, se confondit en respects et en offres de sernce, mais en même temps il lui déclara qu'il fallait attendre an lendemain.

La patache qui faisait le service quotidien entre ' Snrgères et La Rochelle partait la matin à sept heures ; la diligence de Paris passait vers minuit et elle arrivait toujours pleine. Les carrioles qu'il possédait étaient en route et ne devaient pas rentrer avant deux jours.

Bref, Monsieur le comte était condamné à coucher & Surgèrea.

René crut d'abord que c'était là une ruse d'aubergiste, désireux d'imposer pour une nuit à un voyageur son hospitalité intéressée, mais quand il eut offert de payer quatre fois ce qu'elle valait la location d'une voiture suspendue ou non et que le maître de poste lui eut répondu par un refus, il vit bien que cet homme était sincère.

Cependant, i! ne se tint pas pour battu et il demanda si on ne pourrait pas trouver à louer dans le bourg un véhicule quelconque.

L'bâte loi jura que non, mais il finit par lui dire:

-- 81 moDBleur le comte voulait so contenter d'un

LB HA8QDB M TBLOmtB Zll

de mes chevSDx de relais et d'ane scUe de po»> tUlon...

— Pea m'importe, pourvu que je pule t»T-\tchamp, dit vivemcat René.

-~ Sur-le-champ, c'est impossible. Monsieur 1« comte oublie qu'il va être appelé chez le juge de paix pour signer comme 'témoin au procès-verbal. Ah I les geodarmes vont eu Taiie des 'histoires et à moi des misères... ce n'est pourtant pas de ma bute, si le gars Pierre a avalé trois pointes d'eaude-vie avant d'enfourcher son portear...

— Je vais écrire ma déposition, que vons remettrez an juge de paix. S'il a besoin de ma présence, il peut m'adresser une lettre cbei maître Fouras, notaire.

— Gomment I s'écria I'h6teUer, monsieur le«omte va à La Rochelle pour voir M. Fouras I Monsieur le comte ne te trouvera pas ; il a passé ici hier avec aa dame dans la diligence. Ils vont à Paris, et ils ne reviendront que dans un mois.

Cette nouvelle contraria fortement René, qui tenait beaucoup à s'aboucher avec ce notaire, mais il avait affaire aussi à sa ferme de Brouage et A Mare unes.

Il se décida aussitôt & modifier ses projets

— Alors, dit-il, je n'irai pas à La Rochelle. Mais je veux partir ce soir pour Rochefort.

— Bon I je comprends, monsieur le comte va visiter ses propriétés... là-bas, sur la côte en hce de rUe d'Oleron... obi je connais le ebAteaBf. n»

us L'ÉPINOLB ROBE

femme est de ce pays-là... malhenreusement.il n'y a pas plus de voiture ce soir pour Roctiefort que pour La Rochelle.

— Je TOUS ai déjà dit que je me coatenterais d'un cheval.

— Dans ce cas, ça tombe bien. J'ai justement ici un voyageur de commerce qui est eu tournée pour les eaux-de-vic. Il m*a loué ma jument grise et il veut s'en aller ce soir à Rochefort, oii il doit tranver nn ami qui reviendra ici avec lui en passant par Tonnay-Charente. J'ai un joli bidçt rouan qui a du train. Si mongieur le comte voulait le monter, il serait sâr d'arriver de bonne heure, et si ça ne le contrariait pas de faire route avec mon voyageur...

— Non, non. Je connais le chemin et je ne tiens pas à avoir an compagnon.

— C'est que... ça m'arrangerait bien... parce qae l'ami de mon voyageur me ramènerait (^ bidet que monsieur le comte laissera à Rochefort.

— Eh 1 bien, il le prendra à l'hôtel où je descendrai, mais je préfère aller seul.

— Gomme monsieur le comte voudra. Mon voyageur partira peut-être en même temps que lui, mais il ne le gênera pas. Je vais lui recommander de prendre les devants ou de rester en arrière, puisque monsieur le comte n'aime pas la société.

-^ C'est fort bien. Donnez-moi ce qu'il faut pour écrire au juge de paix, et faites seller le cheval.

Voua m'enverrez demain ma valise qui est restée dans la malle-poste ; vous l'adresserez à Marennes, àl'h6tel de France.

— Honstear le comte l'aura demain soir, dit l'hô* telier qui paraissait tout joyeux de cet arrangemeDt, si joyeux qu'on aurait juré qu'il était consolé de l'accident arrivé à la malle, et même de la mort du courrier.

Il conduisit M. de Brouage dans son bureau, oji il y avait du papier gris, des plumes éventrées et de l'encre boueuse, et il s'en alla faire préparer le bidet, pendant que René s'évertuait à écrire avec ces instruments défectueux un récit de la catastrophe qu'il attribuait très justement à l'ivrease du pcsUlloD,

Quand le jeune comte eut achevé de rédiger cette espèce de rapport, il regarda par la fenêtre qui donnait sur la cour de l'auberge, et il vit qu'on sellait deux chevaux, dont un lui était évidemment destiné, car il ne portait rien en croupe, tandis que derrière la selle de l'autre, nn garçon d'écurie attar chait an paquet très mince et très long.

— Je ferai un tempe de galop en sortant de Snrgèrea, de façon à distancer le commis-voyageur, se dit René, qui tenait beaucoup à éviter une déplai- >aate compagnie.

Et comme il avait quelques instants à lui, il les employa à réfléchir aux arrangements qu'il allait prendre pour que son voyage ne fût pas inutile. Puis, n pensée revint tout naturellement k celle qni le lui

j.l:™b,GOOgk'

834 L'ÉPINGLE ftdSB

avait presque conseillé, & cette divine Oetavfe qu'il lui tardait de revoir.

— EUIe m aime, se disait-il. Que m'importe le reste?

L'bAte coupa court à ses élani de tendresse patsionnée en venant lui annoncer qne le bidet rouan était prêt et attendait monsieur le comte devant la porte de l'auberge.

Il ajouta que les gendarmes n'étaient point encore revenus et que monsieur le comte ferait bien de partir avant que la nouvelle de l'accident se fftt répandu&dana le bourg, pour éviter d'avoir à répondre aux curieux.

Il assura encore que le voyageur de comœeree qui allait partir dans un quart d'heure ne rattraperait pas monsieur le comte en route, attendu qn'il était assez mal monté.

Sur,quoi René lui répéta quil lasserait, le cfaeyal & Rochefort, k l'bôtel du Grand-Bacha, sortit avec lui, examina en connaisseur la bâte qui allait le porter, la jugea capable de faire nn bon service et se mit en selle, après avoir largement payé la coorte hospitalité de l'hAtellerle et la location de l'animal.

Il savait que pour prendre le chemin de Bochefort, il fallait remonter la rue jusqu'au point d'intersection de trois grandes routes, puis tourner à droite, et sortir du bourg en passant devant le viens château, une forteresse du XV* siècloj qn) « encore ses tours et ses larges fossés.

LE HABQDB DE VELOUfiS S35

U eniiit cet ttiaénire, et aueelMt qu'il «e trouva dsns la campagne, il piqua des deux, pour essayer M monture, et aoMD ponr prendre ds l'avança sur le compagnon qu'il voulait éviter.

Le ronan avait un bon galop, nn trot médiocre, et des allnres tant soit pen IrrAgnlières. Il n'était pas dressé, et il fallait itre assez bon Gavaiiec poor le conduire.

René s'aperçut anssltM qu'il était ombrageux, et pour le fatiguer, afin de mieux l'avoir dans la main, i] le poussa vigoureusement.

Au bout de vingt miautes, le sentant réduit, il le mit an pas pour monter une assez longue cAte, et il se retourna pour voir si le commis-voyageur apparaissait à l'horizon.

Il vit un eav^er qui n'était pas encore & un quart de liene de Snrgàres, et qui cheminait au tout petit trot.

— Bon I pensa-t-il, le cheval qu'il monte est une rosse. Je n'ai pas besoin de me presser.

Le soleil déclinait déj&, mais la journée avait été brûlante, et René s'aperçut qu'il avait très chaud.

Il chercha son mouchoir pour s'essuyer le front, et en le cherchant, il Iroova dans sa poche des papiers qu'il ne se rappelait pas y avoir mis.

Il se souvint alors qu'au moment de partir il y avait fourré précipitamment des lettres qu'il n'avait pas ea la curiosité d'ouvrir, quoiqu'elles fassent arrivées k son adresse depuis deux on trois jours, et qvi y étaient restées, wns qu'il songeAt A en preodre

236 L'âDlNOLB R06B

connaissance, pendant le voyage en malle-poste.

De Paris à Surgères, il n'avait pensé qu'à Octavie.

Gomme il montait la cMe an pas, l'idée lui prit de les lire.

Calmé par un rade temps de galop, suivi d'nn joli temps de trot, et sentant d'aillears qu'il avait affaire à plue fort que lui son cheval n'essayait plus de se défendre. Il paraissait même légèrement essoufflé, et le comte se demanda si l'animal méiitut l'éloge pompeux que l'aubergiste faisait de ses qualités.

Il s'en inquiétait d'mlleurs assez pea, carie trajet étaitcourt, et il Mimportait médiocrement d'arriver à Hochefort uue heure plus tôt ou une heure plus tarJ.

Les lettres l'intéressaient davantage, qaoiqu'il n'; en eût pas une senle dont l'adresse flit d'une écriture à lui connue.

Il l&cba donc les rênes, et il les attacha su pommeau de sa selle, sur qu'il était de conduire et de maintenir avec le seul secours des jambes le fiiraeux poulain rouan.

Il avait été élevé en Irlande et en Angleterre, où l'équitation est fort pratiquée, et, de plus, tous les Brouage naissaient, pour ainsi dire, cavâUers.

Assis sur des arçons assez mal rembourrés, 11 se trouvait aussi à i'aise pour dépouiller sa correspondance que s'il eût été devant son bureau du ministère des affaires étrangères.

lies premiers plis qu'il décacheta contenaieiit des

LE UASgUB SS VELOURS 337

lettres inaigoiflantes qu'il parcourut rapidement et dont il sema les morceaux sur la route, après les avoir déchirées. ,

II avait gardé poar la an une enveloppe où son nom et son adresse avaient été inscrits évidemment par uoe main féminine.

Ces pattes de mouche l'intriguaient d'autant plus qu'il n'était en relations avec aucune femme, sauf une seule, et celle-là ne lui avait jamais écrit qu'un très-court billet qu'il conservait précieusement, et qa'û portait sur lui : le billet qu'il avait reçu peu de jours avant son départ, et qui se terminait par ces mote expressifs : « Je vous appartiens. ■

Quand il lut les phrases amphigouriques et sentimentales par lesquelles débutait l'épltre de miss Elisabeth Tufton, ii n'y comprit rien d'abord et il tonma le feuillet pour regarder la signature.

En voyant au bas de la troisième page le nom de l'insUtatrice^l eut quelque peine à en croire ses yeux, et il se demanda ce que pouvait avoir à lui dire cette prude anglaise, qui rougissait dès qu'un homme lui adressait la parole.

Hais ce fut bien autre chose quand il arriva au passage ou M'" Tufton lui déclarait avec une netteté toute britannique l'amour de sacousine. Il eut besoin de relire plusieurs fois ce morceau de style pour se convaincre qu'il ne se trompait pas et que Betsyparlait sérieusement.

Jamais l'idée ne lui était venue que M"* de Brouage pût avoir pour lui d'antre sentiment que celui d'une

2S8 L'âPINOLS SOSB

franche amitié. Il la reffardaiV comiQ« noe sœur et rien de plus.

Mais soD esprit s'éclaira tout à coup. U se rappela une foule de petits faits qui lui avaient jadis paru insigniflaots, et dont il cpmprenait maintenant la portée.

Ainsi, Antoinette s'arrangeait toiyoun de façon à se trouver Ut quand il venait voir le marquis de Brouage- Toutes las fois que l'oncle et le neveu n'étaient pas d'accord, elle prenait le parti de René. EUle le soutenait doucement, elle l'excusut avec uqq adresse infinie, quand il était dans son tort, et bien souvent elle triomphait des résistances du général, qvi commençait toujours par refuser ce que le jeane attaché aux aOldres étrangères lui demandait.

Et puis, il y avait le langage des y eux, ca langage aussi clair pour les amoureux qu'inintelligible pour les indifférents.

Quand René parlait de son enfance abandonnée, de sa laborieuse jeunesse, des pénibles épreuves par lesquelles il avait passé à, Dublin et à Londres,]es îar. mes d'Antoinette coulaient ; ses joues se coloraient, son regard brillait lorsque, laissant les souvenirs de ce triste passé, le comte racontait ses projets, ses révBs d'avenir, ou bien lorsqu'il s'enthousiasmait pour une noble action, pour un généreux dessein.

Et, revenant à la scène de la rupture avec son onde, René de Brouage se remémorait la conversation qui avait précédé cette scène. 11 retrouvait presque toutes les phrases do dialogue échangé h Toix basse

LB lUSQUB DE VGLOUBS 339

entre lui, Antoinette et l'Anglaiae, et il s'expliquait la fuDeste méprise (lana laquelle aa charmante cousine était tombée.

— Elle prenait pour elle tout ce que .je disais en pensant à M"* de Saint-Hélier, murmura-t-il. Et l'erreur était assez naturelle. Je lui parlais d'ua amour que je o'osais pas avouer, de la crainte que j'araÏB d'éprouver un refus. Elle a cru qu'il s'agissait d'elle. Et quand elle m'a offert de plaider ma cause, ja l'ai remarciée avec une effusion qui devait achever de la tromper. J'ai fBit,sans le vDulolr,une mauvaise action.

Gomment la réparer? Comment guérir ce cœur blessé, quand la plaie est toute vive? La pauvre enfant a dû bien souffrir. Et cette Betsy qui, j'en suis sûr, l'a entretenue dans ses illusions, aurait bien dû m'avertir plus tftt. J'auraU tâché de désabuser AptoineUe losqn'il en était encore temps... et maintenantie mal, aggravé par mon silence, est peut-être sans remède.

Si du moins j'avais eu l'idée de prendre connais' sauce, avant de quitter Paris, de cette malheui-euse lettre, je ne serais pas parti sans avoir eu avec M'" Tufton une explication décisive. Je l'aurais chargée de dire k ma cousine ce que je n'aurai jamais le courage de lui dire moi-même, tandis que nie voilà dans la nécessité d'écrire... des choses qui ne s'écrivent pas... ou de la laisser jusqu'à mon retour dans une incertitude cruelle.

C'est une véritable fatalité.

i;épingl3 rose

Après ces premières réflexions, il ee mit à relire la prose sentimentale de la demoiselle de compagnie, et son attention se porta sur les passages qui se r3|* portaient indirectement à Octavie.

Et il ee demanda comment il se faisait que le général de Broaage, après avoir, devant sa fille, traité M"* de Saint-Hélier d'indigne créature, ne parlât plus d'elle. Le général avait cependant vu Octavie, et même son père, René le savait bien, puisque Octavie lui avait raconté la visite du terrible marquis, raconté à sa façon, il est vrai, et en retranchant de son récit certaines parties délicates.

— 11 croit sans doute que je n'oserai pas braver sa défense, pensa le jeune comte. Il croit qu'il nous a effrayés tous. Il ne sait pas qu'on ne craint rien quand on ùme. Et elle m'aime. Dans ce billet que j'ai là sur mon cœur, elle me le dit, et n'eussë-je pas d'autre preuve de son amour, celle-là me suffirait, car Octavie est trop fière pour mentir.

Elle est trop fière aussi pour s'abaisser jusqu'à ce Harcas. Fabien, qui l'accuse, est aveuglé par ses chimères politiques. 11 la déleste, parce qu'elle est la fille d'un royaliste, d'un émigré. Mon pauvre frère a perdu le sens depuis qu'il s'est jeté daas les intrigues révolutionnaires, et ses appréciations me touchent peu. Au surplus, nous sommes brouillés, puisqu'il va m'obliger à lui intenter un procès... brouillés presque autant que mon oncle et moi... je n'ai plus de famille... heureusement qu'Octavie me reste.

ta UABQUB DE VELOURS 311

A vingt-qnatre ans on ne doute de iieii,pas même des serments d'une femme, et on espère toujours qu'on se tirera des sitaations les plus délicates.

En réQécfaisaant à l'embarras où le mettait l'amour qu'il avait inspiré à sa cousine, René se dit qu'une timide jeune fille, élevée au couvent et accoutumée & obéir i l'autorité paternelle, ne pouvait pa» avoir la volonté et la force de résistance qui carBCtérisaient H"* de Saint-Hélier.

— Elle s'est éprise de moi, parce que je suis le premier qu'elle ait rencontré, lorsqu'elle est entrée dans le monde, pensait-il. A son &ge et avec l'éducation qn'elle a reçue, on n'époove pas une passion sérieuse. Je ne lui déplaisais pas. Elle était accoutumée à me voir dans l'intimité. Elle s'est imaginé qu'elle devait m'épouser, parce que je suis pauvre et qu'elle est riche.G'est miss Betsy qui lut a soufflé ces idées romanesques. Elle en reviendra.

Seulement, û je l'encourageais & y persister, je serais un malhonnête homme. Mon devoir est de la détromper sni^le-champ. Ce soir en arrivant à Rochefortj'écrîrai i cetie Tufton qui a causé tout le mal. Cela vaudra mieux que de remettre à mon retour une expUcation pénible, mais nécessaire. Si j'étais à Paris, Antoinette, mal conseillée, serait- capable de commettre quelque imprudence, tandis qu'elle ne s'avisera pas de courir après moi au fond de la Saintonge.

Ayant ainsi conclu, le jeune comte remit la lettre

UÉPINOLB BU8B

(le l'AogUise dans ton porU^niiU», à «AU ds billet

d'Oetavie-

Puis il nprit 1m rtae» et il coaneo^ à luatmbler son cheval pour lui faire faire un noaveaa t«mpH de trot.

Il arriTait an hant de la cMe et le ponlain ronan Buffisamment reposé ne demandait qu'à conrir.

Rwé^aitpiqnerdea deux, lorsqu'il entendit le brait d'nn galop très rapproché.

11 se retourna ponr voir quel était ce cavalier qui arrÎTalt ainsi à l'improTiste, mais U b'ent pas le loisir de l'examiner.

Un homme monté sur an cheval laDcé à fond de train, passa comme un boulet de canon, atteignit le sommet de la pente et disparut.

L'incliouioo du terrain était telle qn'ea un clin d'œil l'homoie et la bâte ceuèreut d'ttre visiblei pour René qui «CMitinuait encore & eheminer aa pas, et qoî M dit :

— C'«ft ^^lier J'd rscoanB la jnnent grise du msttre d« poste, «t le paquet long et mince qu'elle porte en troosse. L'individn qni la monte ne peut être <|ne le eonmis-voyi^ur dont on voulait m'inposer la compagnie. Ge mattre de poste prétend que labéte est one rowe. [1 n'y parait gahre. Tout & l'heure, j'avais plue d'une lieue d'avance et maintenant me voilà distancé. H est vrai que j'allais au pas depuis vingt minutes, mais l'homme aussi allait au pas, car je ne l'ai pas entendu venir .11 me semble da

reste qu'il ne tient paa à faire route avec moi, puisqu'il prend les devaola. C'est fort heureux.

La c6te aboutissait à un plateau légèrement ondulé sur lequel la route s'étendait à travers de vastes prairies comme un long ruban Jaune au milieu d'un tapis vert.

A l'borixon se dressaient les ùiaisoiis et le «locher d'un village.

Le cavalier qui venait de passer était déjà loin,et galopait toujours. René n'avait point envie de le rattraper, mais il lui tardait d'en finir aveo cet ennuyeux voyage et il poussa son cbevalpourpruGler du cbemin droit.

Tout en trottant, il regardait filer devant lui la jument grise.et il put constater définitivement qu'en dépit des assertions de l'aubergiste de Surgères, le poulain rouan n'était pas de force ilutter de vitesse avec elle.

Le village où le comte de Brouage arriva bientôt se composait dequelques pauvres bâtisses rangées de deux côtés du chemin.

A l'autre bout do cette unique rue formée par la route royale.il aperçut le cavalier qu'il avait un instaot perdu de vue, et qui s'était arrêté pour faire boire son cheval à un abreuvoir.

Peu soucieux de le rejoindre, il ralentit l'allure |t il traversa la bourgade au petit pas. Il n'y vil que des femmes filant sur le pas de leurs portes ^ des enfants se roulant daua la poussière. Les Itommes éUient aux champs.

344 L-ËPINOLE BOSB

Pourtaiit,il y en avait an qui causailavec le voyageur monté sur la jument grise.

Ce villageois tenait en laisse deux botes de labour, et le voyageur lui disait sans doute des chosees intéressantes, car il l'écoutait avec beaucoup d'atten» tion.

Mais le colloque ne se prolongea point. La grise avait bu à sa soif. Son cavalier l'éperonna et partit.

— A la bonne heure! penea René. Il se conforme aux instructions du maître de poste qui lui a recommandé de ne pas me gêner.

Un instant après, il arriva devant l'abreuvoir et il allait passer outre, lorsque le paysan l'interpella en ces termes :

— Hé! mon bon monsieur, vous ne voyez donc pas que votre cheval n'en peut plus de chaud. Si vous ne le laissez pas se tremper les naseaux dans l'eau fraîche, il va avoir un coup de sang, c'est sûr.

Le comte pensa que cet homme pouvait avoir raison et, comme d'ailleurs il n'était pas fâché de laisser filer le commis-voyageur, il conduisit à l'abreuvoir te poulain rouan qui avait véritablement besoin de boire et qui en prit à longues lampées.

Le donneur d'avis était un grand gaillard qui avait dû servir dans la cavajerie sous Napoléon, car il portait de grosses moustaches el des favoris coupés militairement.

11 avait à la bouché une courte pipe qu'il se préparait & allumer. L'amadou était déjà sur la pierre

LE UASQUB DU VBLOUttS . XtS

à fusil qa'il tenait de la main gauche et de l'autre mdo il fouillait dans sa poche pour y prendre un briquet.

— Tiens I dit41, e'est le poulain du maltre.de poste de Surgères. Il a donc loué toute sa cavalerie aujourd'hui ?

Et il se mit à battre le briquet.

— Gomment s'appelle ce village ? loi demanda René.

— Mnron, mon bon monsieur. Vous n'êtes plus qu'à quatre petites lieues de Rochefort.

Jolie béte tout de même que vous montez 1& ajonta-t-il en caressant de la m^n gauche l'encolure et les oreilles du cheval qui venait de relever la tète, ayant fini de s'abreuver.

Aussitôt .l'animal poussa an hennissement de douleur et se cabra si brusquement qa'il faillit désarçonner H. de Brouage.

René était excellent cavalier, et heureusement il avait déjà repris les rênes.

n put tenir en selle et piquer son cheval qui fit un bond prodi^eux, et retomba sur ses quatre pieds.

Très surpris de cette incartade d'un animal qu'il croyait calmé par une heure de course aux allures vives, le comte de Brouage se mit en devoir de le châtier de façon à lui 6ter l'envie de recommencer.

Il s'attendait à des ruades, à des écarts, à des ^auts de mouton, mais au lieu d'essayer de se défen-

»t L-epJNOLB ROSS

in comme il l'avait feit an départ, le ponlais ronaa M IsDça en avant et prit un galop furibond.

— Héfiez-Tous qu'il ne vous gagne à la mato, cria l'homme an briqnet, en neigeant d'allumer ea pipe, pent-Mre parce qn'll n'avait plus d'ama-< dou.

L'avertissement arrivail trop tard, car 1« obeval avait pris la mors anx dents, M il Mait ioRtile de chercher à le retenir.

ftené y làoha d'abord, eauwntd» tanakaiBoyuiB qu'on emploi* en pareil cas, ju»4«'â M aàer la boueh* en y mettant toutes ses forces.

Itiee n'y fit ; l'animal venait d'être pris d'ua verfig* subit, et il n'y avait plus qu'à le lusaer eouiir jusqu'à ce que la force lui maaqB&t.

Ce n'àtait pas la première fois quele jesoe cosate se trouvait à la merei d'an cheval emporté, et il aa^ vait qu'en pareil cas la science de Tôquitation sert it fort peu de chose.

La bëte affolée n'obëît pas plus à la main, ni aux jambes qu'un fou furieux n'obéît à ses gardiens, et tout ce que pect foire le cavalier le plus consommé, c'est de ne pas perdre les étriers et de se maintenir en selle.

Il est condamné à aller là on la fatalité le conduira, et il ne dépend pas de lui de préparer le dé nonement du drame.

11 est exposé à être broyé contre un mur on contre un arbre, noyé dans une rivière on pr^tpitf

â(tni an ravin,

Sa seale bonoe chance, c'est qoe le cheval, las»é, s'arrête de lui-même, et cela arrive assez souvent qaaiHl le ebeval s'est emporté h la saite d'ane peur OB d'an aeefes de colère.

Et encore faut-il, pour que cette bonne chaoM ' arrife, f«e 1» vcue oà la b6t« s'esi iancto ne «oit pas coupto par des (Astaeles.

Par bonheur, le poulain rouan avait enfilé la ronte de Rocheforl, une chausste aseei lai^e, assea mal empierrée, et présentant des montéei et des descentes.

S'il «ontinuftit à courir tout droit, il ne devait nncontrer ni ravitis, ni haies, oi fossés, et René pouvait presque espérer que l'aveoture ne finirait pas d'une façon tragique.

La question était d'empêcher que l'animal ne quittât le chemin pour se jeter daoa la campagne, et, pour le maintenir, il ne fallait que de l'adresse et du sang-froid.

H. de Brouage mMura d'un coup d'œil le terrain qu'il avMt à parcourir avant que la catastrophe devint îDévitable.

A la sortie du village, la route descendait en pente dosce, et elle éUtit encaiMée entre daua talus

Plus loin, elle traversait en remblai nn vallon peu lai^ etpea profond.

Nus loin encore, elle faisait un coude et elle re*

248 L'ËPINGLB ROSE

Le danger qui allait se présenter le premier, c'était la traversée du vallon.

Le comte s'y prépara en serrant les genoux et en raidissant les avant-bras, afin de résister à un écart.

Il n'eut pas besoin de lutter. Le poulain rouan' fila droit et le passage fut franchi sans accident.

C'était un grand point, car, à la montée, la vitesse furibonde allait probablement se ralentir.

René le croyait. 11 se trompait du tout au tout.

Le cbeval grimpa la côte ventre à terre.

Il courait le nez an vent, aecoijant la tête Si pou*sant des hennissements qui ressemblaient à des plaintes.

A ce moment, René vit sortir de l'oreille gauche un jet de fumée.

Il comprit et i) murmura :

— Je suis perdu.

L'homme de l'abreuvoir, en caressant le cheval, avait, par maladresse sans dout«, laissé tomber dans l'oreille du cheval un gros morceau d'amadou auquel il venait de mettre le feu pour allumer sa pipe.

Le cheval était fou de douleur. Il ne fallait plus compter qu'il se calmerait. Evidemment, il allait courir jusqu'à ce qu'il tombât mort.

A. droite et à gauche de la route qui n'était plus bordée par des talus s'étendaient des terrains accLdentés, et parsemés de flaques d'eau bourbeuse.

A cinq cents mètres apparaissainnt les chaumières d'un hameau placé, pour ainsi dire, en travers da chemin, car les pignons empiétaient bot la chaussé e.

■*- C'est là qae je serai tné, si j'y arrive, pensa René.

Mus son attention fut aussitôt attirée par on autre objet.

Ub cavalier monté sur un cheval gris suivait la Toute au pas et s'occupait si peu de diriger sa montarequ'elle s'en allait broutant l'herbe des ixinJures.

On aurait dit qu'il dormait sur sa selle.

Et cet homme ne pouvait être que le commisvoyE^eur qui semblait poursuivre comme un mauvais génie le comte de Brouage.

Le bruit du galop enragé qu'on menait derrière lui le réveilla sans doute. Il ne se retourna points mm il enfoD^ ses deux talons dans le ventre de sa jument et elle partit cotnme un trait.

L'élan qu'elle prit brusquement effraya le poulain rouan qui fit un écart et sauta hors de la route.

René faillit se briseï' les poignets en s'eûbrçant de le retenir, et il n'y parvint pas.

A partir de cet instant, il vit bien que sa vie était désormais dans les mains de Dieu, et U ne tenta plus de résister.

Il se trouvait exactement dans la situation d'un capitaine qui monterait un navbe sans gouvernail. Il n'avait plus qu'à se préparer k une catastrophe inévitable.

SW L'ÉfINQLB ROeB

Par un hasard inespéré, an lien de plqcer droit vers on grand mnr, qui barrait le champ voisin, le cheval se mit k conrir parallèlement à la route et toujours dans la môme direction, c'est-à-dire vers le Snd.

Le sol qu'il foulait était uni, mais peu résistant, un s(d de prairie humide, oft ses sabots s'enfonçaient jusqu'au boulet.

René ne pouvait pas souhaiter mieux, car la vitesse en fiit ralentie d'autant ; il songeait déjà i quitter les ëtriers et à se laisser glisser sur l'herbe molle, mais la bëte enragée franchit le pré en quelques enjambées et arriva sur un terrain plus ferme, où elle reprit un galop pins furieux que jamais.

Elle suivait maintenant un chemin qui devait servir aux exploitations rurales, car il portait des traces de charrettes. La question était de savoir oh ce chemin aboutissait.

Il côtoyait la route royale, mais en contr&bas ; en levant les yeux, le comte aperçut à sa gauche et à dix pieds au-dessus de lui la jument grise et son cavalier galopant au bord de la chaussée.

Le commis-voyageur tenait sans doute à assister BU dénouement de ce drame équestre, mais il ne manifestait aucune velléité d'intervenir, peut-être parce qu'il se rendait compte de l'inutilité de toute intervention.

René du reste ne flt que l'entrevoir et ne s'amusa point à suivre ses évolutions.

Il n'avait pas trop de toute son attention pour n^.

LB MASQOB I» TttJQtlItB »1

semr la camne désordonnés da «h««al fan «fiù lUepouU d« sa TM, st qaicoBmeDfaitàliKiUiruapea, dn moÏM il l'es[^ait.

Tout à coup, le sentier s'élargit et déboucha daas oM pltine d'un aspact «ngulisr.

C'était un Taate «hMnp de ooolaar grisàfcra, eoapé pwdet taluB peu élevés encadrant des flaques d'eau qui brillaient au soleil.

Ls eoBtc façonnât aassitAt uo da ces marais salanU qui abondent dans la basse Saintonge. Il les wtwaistait fort bien, ear m terre de Brouage prodaiuit moins de blé que de sel, et il layalt qu'il a'HA pas trta-dangweax d'y tomber, car on ne risquait ni de s'y noyer, ni d'y mourir étouEFij dans Ufwa.

Le cbend y courait tout droit, st il allait certai- Dcnent y rencontrer la an de sa oarrière Insensée, si l'homme monté sur la jument grise ne fût venu BC jeter à la traverse.

Il s'était ravisé, et, quîttmt la route royale, il ar* rivait pour essayer d'arrêter le poulain rouan. Dans • cette louable intention, il gesticulait, et il poussait de grands cris, si bien que l'animal emporté changea encore una fois de direction.

Au lien de continuer vers le maraie, il prit à droit*, et cette foi» le comte vit que c'en était fait de lui s'il rouit en selle.

A cent pas en avant, le terrain s'abaissait brusqnenent, et, un peu plus loin, s'escarpait le bord à pic d'une profonde carrière de tourbe.

in L'ËPINGLB ROSE

Une chute dans ce précipice dev^t Mre nécessdrement mortelle. Mieux vidait s'exposera se tueren lombaDt volontairement, avant que le cheval fit le saut.

René tenta cette chance, ta seule qui loi restât. Il déchaussa les étriers, se coucha sur l'encolare, saisit d'une main la crinière, de l'autre le pommeau de la seUe, se laissa glisser de cAté jusqu'à ce que ses pieds touchassent la terre, et l&cba finalement ses points d'appui.

Lancé comme une balle, il roula sur l'herbe. Il y roula si bien, la culbute fut si complète et si prolongée, qu'il perdit pour un instant le sentiment de la situation.

Lorsqu'il le retrouva, après avoir fait quelques tours sur lui-même, il reconnut qu'il était tombé à quatre mètres tout au plus du bord de la car^ rière.

Le poulain rouan ne s'était pas arrêté, et il avait roulé au fond du trou, qui avait bien cinquante pieds de profondeur.

Deux secondes de plus, et M. deBrouageyronlait avec lui.

La première pensée de René miraculeusement sauvé fut de remercier Dieu, mais en se relevant, après avoir fait une courte prière, il vit devant lui le cavalier dont l'arrivée malencontreuse avait failli lui coûter si cher.

Cette apparition le mit dans une violente colère, lui rappela que, depuis Surgères, cet homme

l£ HASQOB DE VELOURS

Bemblait prendre à t&che de l'exaspérer en se trouvant Bans cesse sur sou chemin.

— Savez-vous, monsietir, lui dit-il sani prendre le temps de l'examiner, savez-vous qae votre conduite est étrange?

— En quoi donc, moDstenr f demanda le voyageur en mettant pied à terre,

— Gomment I vous voyez que mon cheval est emporté, et vous lancez le v6tre an moment où j'arrive près de vous sur la route ; puis, non content de cela, alors que mon cheval effrayé par le brusque galop de votre jument s'était jeté dans un pré et courait vers un marais oii il se serait forcément arrêté, vous venez lui barrer le passif I On dirait en vérité que vous avez juré de me faire tuer.

— Vous faire tuer 1 oh I non, ce n'était pas mon intention.

— Alors, vous avez été bien maladroit. Et je voudrais savoir pourquoi vous m'avez suivi jusqu'ici.

— Mais pour vous poriter secours, dans Le cas où vous auriez été blessé.

— Je n'ai que faire de votre aide et je vous prie de me laisser,

— Dans ce pré ? Vous n'avez certainement pas le projet d'y rester.

— J'ai le projet d'arriver ce soir à Rochefort

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