‹ L'épingle rose (volume 2)Chapitre 7 sur 10 · II · texte numérisé non relu

II

tti LtplNOU! ROBB

— kloi auB^ mais j« suis i cheval, tandis que vous voilà à pied.

Surpris de la tournure que prenait l'entretien, René se mit à regarder avec attention cet inconnu, qui se mêlait de ses affaires avec tant de persistance.

Il vît qu'il était jeune, et qu'il n'avait pas du tout l'air d'un voyageur de commerce. A. son teint brnn, à ses yeux noirs et inquiets, à sa physionomie mobile, & sa taille mince et & ses jambes nerveuses, oo l'aurait plutôt pria poar un miquelet catalan.

Le comte de Brôuage eut alors un eouvenir confus d'avoir déjà vu ailleurs cette figure singulière et il commença à croire que l'homme qui en était porteur avait des raisons pour s'attacher à lui.

Pour en avoir le cœur net, il lui demanda bnisquement :

— Auriez-vous, par hasard, l'intention de me céder votre monture ï Je vous la louerais fort cher, car je suis pressé.

— Je ne puis pas vous louer un cheval qai ne m'appartient pas, et je n'ai pas la moindre envie de vous le prêter.

— Pourquoi donc alors étes-vous descendu ?

— Parce que j'ai à vous parler.

— A moi? vous ne me connaissez pas.

— Je vous demande pardon. Je sais que vous êtes le comte René de Brouage, neveu du général marquis de Brouage, paif de France.

— Je vois que le maître de poste de Sorgères

LB KABQPl M TIlOnBS SU

vws « mwisaA, mtis je a« voii p&i eo qa'il peat y avoir de comman entre voni et moi.

— Ooi, cela vous étonne que je me permette de vous interpeller, mol qui no 9uli pas noble et qui n'ai pas d'oncle k la Chambre des pairs.

'^ £i) vâritâ, c'est trap foi't I Vous n'attendez pas sans doute que je réponde à de pareilles niaiserie), «t ce n'as! pu, ja tappoie, pour déclamer contifl Ift DoblMie que vous m'avez suivi jd»> qu'ici.

— Pu prédi^eut, quoique votre noblesse ne soit paB étrangiro i l'affaire qtie j'ai i traiter aveo voua. Vous êtea royaliste, voua êtes comte ; moi, je sois roturier et révolatioiinaire. Vous êtes dono mon ennemi.

— Et souf préte](te que je suis votre eanami politiaue, vous voulez sens doute m'asiossiner. L'en» droit serait bien choisi et nous sommes seuls.

— Je jeux me battre en auel avec voua, dit froidement le voyageur.

— Un duel avec moi I s'écria René, Vous êtes fou.

— Je ne suis pas fou, et je vous affirme que BOUS allons nous battre.

— Ici?

— Ici, et à l'instant même.

— Sans témoins, alors?

— Oui, & moins que vous ne teniez absolument à

aS6 L-ÉPraOLB ROSB

en avoir, auquel cas j'irai en chercher dans le hameau qni est sor la route.

— Vous avez donc des armes?

— Oai, j'ai apporté des épées ; vous voyez... !&.;. derrière ma Belle.

— Vous avez tout prévu, à ce qu'il parait, et ceci m'a l'air d'un guet-apeus.

— Je ne nie pas que je sois parti de Sargèresavec le projet de vous aborder en route, mais je ne vous propose qu'un combat loyal.

Vous savez Évidemment vous servir d'une épée. L'escrime fait partie de l'éducation d'un gentilhomme ; moi, si je l'ai apprise, c'est par hasard, et il est probable que j'y suis moins fort que vous. La partie est donc à peu près égale.

— Ainsi, vous convenez que vous aviez le dessein arrêté de me chercher querelle ?

— J'en conviens.

— Pourquoi ne l'avez-vous pas fait à l'auberge?

— Parce que je ne voulais pas que notre rencon* tre fit du bruit.

— J'entends. Vous avez des raisons pour en cacher la cause.

— Oui, et ces raisons, les voici. J'ai résolu de vous tuer ou d'être tué par vous, parce que vous êtes mon ennemi politique. Si nous nous étions battus là-bas, tout le bourg de Surgères l'aurait su, et j'aurais eu bientAt la gendarmerie à mes trousses.

— Tandis que, si vous me tuez au fond d'une car-

lière isolëe, toos ponirez quitter le pays sans que personne vous accuse de ma mort.

■ — C'est bien cela.

— Et vous avez pu croire que je serais assez nmple pour accepter un duel dans de telles conditions?

— Je l'ai cru, et je le croîs encore.

— Eh I bien, vous ne le croirez plus, car je refuse nettement de me battre.

Un homme qui prépare une rencontre comme on tend ane embuscade ne mérite pas que je lui fasse rbonneiir de croiser le fer avec lui.

— Vous avez donc pçur? dit l'inconnu dii ton le plus insolent qu'il put prendre.

— Vous savez fort bien que non, puisque vous me connaissez, répliqua sans s'émouvoir le comte de Brouage. Je vois parfaitement où vous voulez en venir. Vous cherchez à me faire perdre patience en mlnjuriant ; vous n'y réussirez pas. Ce que vous pourrez dire m'est tout à fait indifférent, et comme je n'ai d'antre part aucune raison de vous prendre pour adversaire, je vous répète que je ne me l>attrai pas.

— La raison, je vous l'ai donnée.

— Et cette raison, c'est que mes opinions ne sont pas les vôtres I Elle pourrût être valable, si nous étions dans un de ces cafés du Palais-Royal où on entre pour chercher des afTaires, et si à propos de politique vous m'aviez insulté pubhquement.

3b8 L'ÉPINOLB ROSE

— Si je vouB insaltaiB ici, ce ne serait doitc pw ih même chose ?

— Si vous osiez me toucher, je vous ttierais comme nn chien, répondit le comte.

En même temps, il tirait de sa poche uu pistolet qu'il avait pris comme en-cas de voyage avant de quitter Paris.

— Vous voyez, ^outa-t-il, que si vous aviei le projet de m'attaquer, j'ai dequoi me défendre.

Ainsi cessons, je vous prie, un entretien inutile.

— Je vois, dit le voyageur, qu'il faut en Venir & d'autres moyens.

Voua refusez de voua battre, parce que, dites-vous, on ne se bat pas sans motifs. Sachez que vous y serez fotcé un jour ou l'autre, attendu qVune société de patriotes a juré la mort de tous ceui de votre race. Votre cousin a déjà succombé.

— Vous avouez que ce sont vos amis (îiil t'oblOâ' sassinél

— J'avoue que l'un d'eux a tué le fils du hiàrquis de Brouage, mais il l'a tué dans un combat t&guUer.

— Aussi régulier que celui que vous m'oflrez, (!U René avec une ironie méprisante.

— Eh I bien, reprit l'inconnu, JeVoUS déclaré qao voua êtes condamné.

— Et c'eèt vous, Btins doute, qui ètei ohai^ ia m'exécutsF.

^ ËoouteE-moi, et ma fl-anchtee tons proUTiM que je ne mens pas.

LB UASQUB DE VGLOUnS

Tons êtes condanmé, vons dîs-je. L'ordre est doDDé à tous les affiliés d'une société secrète de se défaire de vous, et on leur a laissé le choix des

Eq voulez-vous la preuve ? Apprenez de moi que le postillon qui a conduit la malle-poste a été payé pour la faire verser.

— Payé par voUs, n'est-ce pas?

— Payé pEir moi, qui savais que vous ne serieï pas tné dans un accident de voiture et qui voulais interrompre votre voyage,

— Fort bien. Vous n'avez tué que le malheureux courrier. C'est vous aussi, je suppose, qui avei dit i cet homme de l'abreuvoir de laisser tomber dans l'oreille de mon cheval un morceau d'amadou brûlant?

— Si j'avais voulu me défaire de vous par des moyens semblables, cela m'eût été facile, et je n'aurais pas pris la peine d'apporter des épées.

Je vous ai devancé, parce que je voulais choisir on endroit qui fût ptopre à un duel sans témoins et pas trop éloigné de la route. Je me proposais de vons arrêter dès que j'aurais trouvé une bonne place. Mais vous ne m'en avez pas laissé le temps. Je vous ai vu arriver emporté par votre cheval. Que pouvais-je faire, sinon ce que j'ai fait? Vous avez échappé à la mort. J'en suis ravi, car je tiens essentiellement à ce que vous mouriez de ma mab.

Voua voyez que je ne dissimule pas.

Seo I/ËPINGLE ROSB

Et je vous répète encore que vous avez tout intérêt à m'accepter pour adversaire, car vous avez, après tout, ta chance de me tuer. D'autres seront moins scrupuleux que mol et ne risqueront pas leur vie contre la vôtre.

— Soit I je courrai la chance d'être assassiné avant d'arriver à Rochefort ; mais pour imiter votre franchise, je vous préviens que, si j'y arrive, j'irai trouver le procureur du roi pour lui raconter ce qui se passe sur les routes de son arrondissement. 11 est prohable qu'il prendra des mesures contre vous et vos amis, mais je ne lui apprendrai pas votre nom, puisque je l'ignore, et vous pourrez lui échapper. Seulement, la société secrète dont vous faites partie n'a qu'à se bien tenir. Et, comme dernier avis, laissez-moi vous dire que vous êtes un altîlié bien imprudent de dévoiler à un homme qu'elle a proscrit le secret des scélératesses qu'elle commet.

L'inconnu tressaillit et dit d'une voix altérée : ^ Croyez-voQs donc que je vous hvrerais ce secret si je n'étais pas sûr que vous ne nous dénoncerez pas?

— Je viens de vous déclarer que je commenceras par là.

— Non, car vous n'arriverez pas à Rochefort.

— C'est ce que nous verrons.

— Vous n'y arriverez pas, à moins que vouf ne réussissiez à me tuer, puisque nous allons nous battre .

— Ëncorel

— Oh I cette foie, voaa ne reftiserez plus, j'en suis sûr, car je vais vous dire enfin la vérité.

— Vous avez donc menti jusqu'à présent?

— Oui. J'ai inventé des prétextes pour vous forcer à consentir à ce duel. Je ne voulais pas prononcer le nom d'une femme, mais je vois maintenant qu'il le faut pour que vous vous décidiez.

— D'une femme? répétale comte troublé, presque inquiet.

— Oui, et je veux que vous sachiez d'abord qui je suis. Je m'appelle Marcas.

— C'est la première fois que j'entends ce nom.

— Vous l'avez oublié. Mais la mémoire vous reviendra certainement, quand je vous aurai dit que je suis le secrétaire de M. de Saint-Héiier.

— Quoi ! c'est vous qui... en effet, je me souviens maintenant... etje reconnais votreâgure. Nous nous sommes rencontrés, la semaine dernière, un soir, dans le jardin de Tivoli.

— G'eat exact. Vous êtes venu à la fête avec votre frère, et vous l'avez quitté pour aborder M. de Saint- Hélier, que j'accompagnais. Comprenez-vous maintenant?

— Pas davantage, répondit H. de Brouage, qui vaulait obliger l'étudiant à s'expliquer.

— Décidément, vous y mettez de la mauvaise volonté, et vous allez me contraindre à aller jusqu'au bout.

Ce soii^là, M. de Saint-Hélier n'était pas seul. U ftvait amené sa iille.

261 L'éPIN GLB ROBa

— Ebl bien? demanda Ren6, qui fréOuBS&it d'émotion et de colère.

— Eb I bien, vone ne nierei pas qtxB vous aspirer à la main de M"' de Saint-Hélier. Tous te lui avei dit à elle-même, et assez haut pour que jâ l'entcoidisse.

— Vous écoutiez, à ce qu'il paratti

— J'écoutais, c'est ^rai. Il fallait tuen que j'écoutasse, car je vous suivais de près, et vous ne preuiei pas plus garde à moi qu'aux lampions qui brûlaient sa pied des arbres du parc. Vous n'avet pas lUéme demandé ce que je faisais là. Vous saviea que j'occupais un emploi dans la mùson de M. d« Saint- Ilélier. Pour vous, je ne comptais pas be&Uooup plus qu'un valet.

— Uù tendent, je vous prie, ces déclamations ?

— A voua faire savoir que voua vous êtes trompé en me prenant pour un subalterne sans conséquence. Je ce suis pas noble comme vous, mais je vous vaux bien, et je veux, moi aussi, épouser M"* de Saint- Hélier.

René de Brouâge pâlit à cette déclaration formulée avec une assurance provocante. Les avertissements de son frère Fabien étaient donc Fondés. Fabien afGrmaît que la fille et le secrétaire du chevalier s'entendaient à merveille, et voilà que la cora-, plicitë dont il les accusait éclatait tout à coup par l'audacieux aveu de l'étudiant.

— Ainsi, reprit Marcas, nous Eorames rivaux, —Je ne crola pu, dit dédaigneusement ie oemte.

. . LB MASQUE DE VELOURS tOS

fotit tJaB je tbàs regarde comme tnon rival, il ne suffit pas que vous ayez conçu un projet insensé.

— Vons êtes bien sur qu'il esl insensé ? Voua êtes bien BÙr que M. de Saint-tlélier me refuserait pour geadt-e, moi qui serai riche un jour, puisque mon père a plus de six cent taille francs de bien ?

— Je suis sûr que M"* de Saint>Hélier ne consen* tira jamûs à être votre femme.

— Parce qu'elle veut être la vAtre, n'est-ce pas f

— Précisément.

— Et parce qu'elle vous aime, sans doute ?

— Vous l'avei dit.

— Fort bien. Maintenant je congois qu'il vous déplaise de risquer votre vie contra celle du premier venu, car, pour vous, je suis le premier venu. M"" de SainlrHélier ne m'aime pas... elle ne peut pas m'aimer... c'est une basse jalousie qui me pousse à vous atlaquer, et vous n'êtes pas tenu de me rendre raison. Tel est votre avis, n'eat-il pas vrai?

— Vous m'épargnez la peine d'exprimer ce que je penae.

— Mais si vous vous trompiez du tout an tout... si vous appreniez que je vous dispute sérieusement le cœuç de votre fiancée, et que j'ai plus de chances que vous de l'obtenir... vous changeriez de senti* ment, je suppose... vous admettriez que l'un de nous est de trop sur la terre...

— Peut-être ; mtds je vous répète que M'" de Saiat-Bélier a reçu ma foi, qu'elle m'a donna Ift

2U L'ËPINGLB WSR

— Vonlez-Tous qae je voaa proave qu'elle est ma maltresse ?

— Misérable I s'écria René.

— Ah l TOUS sortez donc enfin du calme qae yods affectiez I Vons YOil& donc au point oil je Tonlais Tons amener 1 dit railleosement Marcas.

— Eh I bien, oui, en insultant une femme qne je respecte et que j'aime, vous avez réussi à me forcer d'accepter un combat avec vous ; nous allons nous battre, mais d'abord vous allez rétracter vos paroles, ou je vais vous traiter comme un vil calomniateur.

— Je n'ai rien & rétracter.

— Prenez garde 1 dit René en armant le pistolet qu'il tenait encore à la main. Vous étiez chargé de m'assassiner... c'est moi qui vais vous brûler la cervelle si vons n'avouez pas que vous venez de mentir indignement.

Marcaa, sans s'émouvoir de cette menace, tira de sa poche un portefeuille, l'ouvrit, et y prit un papier qu'il tendit à M. de Brouage. , .

— Lisez ceci avant de me brûler la cervelle, dlt-il froidement.

René lut et devint liviite.

Il avait reconnu du premier coup d'œîl l'écritore de M"' de Saint-Hélier, et d'ailleurs le billet était signé : Octavie.

Il ne contenait que peu de mots, car la belle ans cheveux d'or avait le style concis, mais ces maU en disaient assez, et il Unissait ainsi :

LB VASQUE ÛB VELOUBS 2G&

« Tu es brave. J« t'aime et je snis à toi, qnoian'il arrive. »

K Quoiqu'il arrive » était souligné.

— Vous pouvez vous assurer que la lettre m'eat adressée, reprit Marcas en montrant du doigt son nom inscrit au revers du papier déplié.

René vit ce nom, et murmura :

— Ab I c'est trop d'infamie.

— Si cette preuve ne vous suffit pas, j'en ai d'autres, ajouta Marcas en ricanant.

René se tut. L'horrible révélation l'avait foudroyé.

Marcas profita de sa stopeur pour fi-apper un dernier coup.

— Veuillez m'écouter, monsieur le comte, dit-il en changeant de ton. Lorsque vous m'aurez entendu, j'espère que vous ne douterez plus de ma bonne foi, car je vais vous dire cette foU toute la vérité.

Oui, j'fd reçu de mes coreligionnaires politiques l'ordre de les débarrasser de vous. On m'a laissé le choix des moyens, et les chefs de la société secrète à laquelle j'appartiens eussent préféré, je crois, que votre mort pût être attribuée à un accident. Elle a des affiliés partout, cette société ; elle en a surtout dans ce pays où le gouvernement des Bourbons n'est pas aimé. Elle vous a signalé à eux et votre passage était annoncé avant que vous eussiez quitté Paria. U n'y a peut-être pas dans tout le département no» ■enle eommnne où on ne von* guette.

166 I/APINGLB BOBB

Je vous ai déjà dit que le postillon de Surgères avait fait exprès de verser la malle-poste. Tout i. l'heure, dans ce vill^e que noue venons de traverser, cet homme qui avait conduit ses chevaux à l'abreuvoir, après avoir échangé avec moi les signes de reconnaissance de notre association, m'a demandé si vous n'étiez pas le comte dé Bronage, et, quand il a su que c'était bien vous qu'on lui avait recommandé d'arrêter à tout prix, il a dû chercher aussi* t6t un tour à vous jouer. Je ne serais donc pas étonné qu'il eût jeté de l'amadou brûlant dans l'oreille de votre cheval, mais j'affirme qu'il ne m'a rien dit, et que si j'avais connu son projet, je l'aurais empêché de l'exécuter.

— Je ne savais pas que vous me portiez tant d'intérêt, dit amèrement Hené.

— Vous devez cependant comprendre que je tiens à vous tuer moi-même, répliqua l'étudiimt avec une franchise féroce. J'y tiens, non pas pour obéir à mes chefs, mais parce que je vous hais, parce que nous aimons tous les deuxla même femme, et parce que cette femme veut que je vous tue.

-:- Cela n'est pas... c'est impossibls...

— Elle m'a écrit en termes fort clairs que vous partiez, et qu'elle comptait sur moi pour vous empêcher de revenir. Voulez-vous que je voua m(mtre sa lettre?

— Non, répondit avec efTort M, de Brouage. Reprenea ee billet. Il m'en a asses appris. GeUs qai l'a âorit «tt momMt oft elle oh jurùt vu anour

LE MASQDB DB VBLODRS SST

Ateroett peat bteti m'avoir condamné & tnort et vous avoir chargé de iti'exécuter.

— Àlora voUB consentez à vous battre f

— J'y conseuâ, à deux conditiODs.

-^ Je lea accepte sans les Contialtre.

— La première, c'est que nous aurons des témoinE.

— Voos craignez donc encore que je ne vous assassine?

— Non, mais je ne veui pas qu'on m'accuse de vous avoir assassiné. Car, moi aussi, je veux vous luer.

— C'est juste, dit Ironiquement Marcas. Eh I bien, je De demande pas mleus ai nous pouvons nous en procurer. Tout ce que je désire, c'est que nous nous battions ce soir.

— Je le désire autant que vous. A défaut de deux témoins, un seul suffira, et nous trouverons bien dans ce hameau que je vois là-haut an paysan qui ne refusera pas d'assister à notre rencontre.

— Hum 1 les paysans n'aiment pas beaucoup à se compromettre... mais enfm nous aurons peut- Ëtre la chance de tomber sur un ancien soldat.

Quelle est la seconde condition?

— Avant de me battre, je veux écrire une lettre,

— A M"* de Saint-Héliw.

26S I/âPINGLB B08B

— Oui. Et j'exige que tous me donniez Tobre parole de ne pas empêcher que cette lettre arrive i sa destination, si je ne suis plus là pour l'y envoyer.

— Je vous jure sur mon honneur qu'elle y arrivera.

— C'est tout ce que j'avais h vous dire. Tenez.

René s'achemine vers les chaumières qui bornaient la route, et Marcas le suivit en menant la jument grise par la bride.

Les deux amoureux d'Octavie n'échangèrent pas un mot pendant le trajet, qui fut court.

Gbacun d'eux était tout à ses réflexions. Mais l'étudiant ne se sentait pas d'aise, car il touchait an but qu'il n'espérait plus atteindre.

Il n'avait pas menti en disant que les entreprises tentées depuis le matin contre la vie du comle de Brouage n'étaient pas de son fait. Les ordres étaient venus directement de la haute vente, qui avait envoyé avant Marcas un autre émissaire. En vingt-quatre heures, tous les chevaliers de ta liberté répandus dans les deux Gharentes avaient été avertis de courir sus à un ennemi dont on leur donnait le nom et le signalement.

Marcas avait aussi sa mission, et ses cdefs comptaient bien plus sur lui que sur des afSliés obscurs et parfois timides. Si le comte de Hrouage échappait aux pièges que d'autres allaient lui tendre, Marcas était chargé de le tuer en duel.

LB UA8QUB DB VBLOtJBS

Et il aimait mieux se battrs que d'ai Gascon pen chargé de scrupules, mais brave et vaniteux.

Assurément, il tenait surtout à supprimer son rival, mais la satisfaction que devait lui causer la mort de René n'eût pas été complète, si IHeaé avait succombé aux suites d'un accident préparé par les frères de l'Epingle.

Avant de partir, Harcas avait écrit à Octavie qu'il vaincrait, il s'était même donné le plaisir de lui citer un vers du Cid; il voulait loi dire au retour : J'ai vaÎQCU, au péril de ma vie.

C'était ainsi seulement qu'il pouvait mériter l'amour de cette Chimène de la place Royale.

Cependant, peu s'en était fallu que le poulain rouan lui épargn&t la peine et le danger d'expédier H. de Brouage daaa l'autre monde. L'étudiant savait fort bien que le postUlonallait jeter la malle dansim fossé ; il avait attendu chez l'aubergiste de Surgères le résultat de cet événement prévu. £n voyant arriver te comte, il s'était entendu avec cet h&telier qui était aussi du complot, et it avait arrangé tout an plan pour rejoindre son ennemi sur la route de Rochefort et le forcer à accepter le combat.

Ce plan avait failli manquer par le fait d'un vieux coquin de f Affaler de la liberté qui avait trouvé drôle de brûler l'oreille du poulain rouan pour qu'il rompit le cou à un jeune noble.

Marcas avait pu craindre un instant qa« la comte

ne tbt perdii pour ton epée ; fl t'y serait résigné à conlre-cCeut, et il se réjouit rincèrement qu'il loi restât.

11 faut AiM que Marcas, pilier de salle d'armes et Inventeur de bottes secrètes, se croyait parfaitement sQr de coucher son adversaire sur le ctiN teau.

Marcas était donc aussi content que René était consterné.

René avait reçu au cœur une blessure plus douloureuse et plus dangereuse qu'un coup de pointe. Il était atteint à la fois dans son amour et dans son orgueil, presque dans son honneur, car il rougissait de lui-même.

Tout s*écroulait à la fois : ses illusions, ses espérances, ses projets d'avenir. Le bonheurqu'il avait entrevu, auquel il avait tout sacrifié n'était plus qu'un rêve.

L'horizon se rétrécissait. La vie lui semblait impoflùble. II n'aspirait plus qu'à mourir.

Il essaya bien de douter, de nier l'évidence, de se persuader qu'il avait mal lu, que cette adorable Oo- ■ vie dont il croyait encore entendrelès doux serments ne l'avait pas odieusement trompé, qu'elle ne l'atait pas condatnné i mort au moment mémo où elle lui jurait d'être k lui, & lui seul, à lui pour toujours.

Mais l'horrible réalité était là. Il fallait bien croire k 1& trfthiSOn, puisqu'il en avait va la preuve écrite,

LE HABQUB DB VBWUBS »1

H quelle preuve ! L'indignité de cettre créature éclatait à chaque mot.

•- Que lui avais'je donc Mt I se demandait le mallleatoux comle. Pourquoi m'a-t-elle choisi pour victime T A quoi bon ces inf&mes traîtrises ? Ce n'était pas ma fortano qu'elle convoitait. Elle sait que jetuis paUfra. Gomptait>«lle que je couvrirais de mon nom ses inf&mes amours avec ce misérable secrttaite? Ou hien me sacnflait'-elle à sou amMtiôD ? Est-ce mon titre de comte qui la ten- Uitî

Kené oubliait qu'il y avait eu uh moment où Oatana atait pu croire qu'il hériterait de la pairie de son oncle, si son cousin Henri venait & mourir, et que, depuis la visite du génénal, elle 6tsit parfaitement fixée sur l'inanité de cette espérance.

Ce revirement, s'il y eût réfléchi, aurait jeté des jours sur la conduite de M'" db Saint-Hâlier, mais il n'était pas homme k concevoir de tels excès de scélératesse.

Il ne savait que malidire la perfide et il tremblait de l'aimer encore, car il sentait qu'il aurait un pl^sir infini à tuer se Marca* qui lui avait volé sa fiancée.

Pourtant, une douce pensée lui vint, au milieu de sesBombres calères, «omtne an arc-en-ciel brilleaprès ' l'orage.

Il songea à cette chaste jeune fille qui l'aimait eh ^leace «t (|ui wuffrait par lui. Il évoqua l'imm^ si

m L'âPINGLS ROSB

pure d'Antoinette de Bronage, et il se dit qa'U avait

passé à cAté dn bonheur.

Puis, il se reprocha de n'avoir pas sa lire dans ce jeune ccear et d'avoir été cruel en répondant par i'indilTérence àanepasHonGiacëre. Il mandit la totalité qui l'avait poussé à tromper involontairement sa coaune, et il jura de réparer te mal qu'il lui avait fait.

— C'est à elle que je vais écrire, se dit-U, car, si je meurs, c'est elle seule qui me pleurera. L'uitre... ah I l'autre attend avec impatience le retour de son amant qu'elle a chargé de me tuer.

Il arrivait au hameau qui se composait de quatre pauvres maisons, dont une avait nn peu meilleure apparence que les autres.

Harcas aûa droit à celle4à, attacha son cheval à un clou planté dans le mur, tout e^rès pour cet usage, et entra sans façon.

Il prenait d'antorité la direction de l'expédition et René le laissait faire.

La salle basse où le comte suivit l'étudiant était modestement meuhlée, mais tenue avec une propret^ remarquable.

La table eu chêne reluisait comme de l'acajoo, la vaisselle d'ëtain brillait comme de l'argenterie.

Deux fenêtres ouvertes donnaient sor un jardin plein de tteurs et laissaient passer les joyeux rayent d'an beau soleil de printemps.

Aa fbnd, nn escalier conduisait i no premier étags

us MASQUE DE VELOURS 273

dont la façade était tapissée de lierre et de clématites.

Cette maisonnette devait être l'habitatioD d'un sage et d'un tieurenx.

Mais le maître n'était paa là pour recevoir les deux Tofageurs,et il ne paraissait pas qu'il eût ni femme, ni enfants, ni servante.

Au lieu de rouet, on voyait k c6té de la cheminée un vieux fusil de munition, et, contré la muraille, dans un cadre de bois blanc, s'étalait an impiimé sur papier gris&tre qui avait tout l'air d'Être un brevet délivré pour une action d'éclat.

On était certainement chez un ancien militaire, et Marcas se félicita tout d'abord d'être si bien tombé.

Il poussa une porte qui s'ouvrait sur le jardin et il vit le propriétaire occnpé à tailler ses rosiers.

C'était un homme d'une cinquantaine d'années, grand, maigre, et droit comme un peuplier, porteur d'une grosse moustache taillée en brosse et d'une physionomie sëvère, mais non pas antipathique.

11 se retourna an bruit des pas de Marcas et il vint à sa rencontre.

René était entré aussi dans le jardin, mais il se tenait à distance, préférant s'en remettre à son adveruire du soin de régler les arrangements préliminaires de la rencontre.

cj.i.«=b,Googli.-

tu L'ât>maL8 BOBB

L'étndiaot avait toisé du premier coup d'ceil, — )| aurait dit : tuile, puisqu'il était franc-maçon, — I* maître de ce lieo, et il avait flairé en lui on cktvalier de la liberté.

Cet amateur de roses représentait parfaitemeal le type du vieux xrgeni de la chaoaoa de déranger, et presque tous les anciens sous^fficiers de l'Empire faisaient parti de cette association parallèle à celle de» earbonari.

Harcas risqua aussitAt le, signe de recoonaissaocQ, qui fut compris et reudui

L'envoyé de la haute vente ne pouvait pas miens rencontrer.

Le vétéran l'interrogea du regard pour savoir si Eené était aussi ud frère, et, sur un aigov de tôte négatif, il dit tranquillement :

— Qu'esl-ce que je peux faire pour votre service, messieurs ?

— Ma foi! c'est assez difficile à vous expliquer, répondit l'étudiaot, mais vous avez été soldat, ça se voit...

— Je suis entra au service en 93, et j'ai été réformé en 1815, au licenciement de l'armée de la Loire. Je m'appelle Jacques Arvert. J'ai été maréchal des logis aux grenadiers à cheval de la garde impériale, et voilà bient6t six ans que je vis ici tout seul dans la maison de défunt mon père.

— Alors vous n'êtes pas marié 7

— Non, Dieu merci. '■

LB lUfiOUS DB VILOtllIS 91B

. — Tant mieux. S'il y svait une femme ici, je n'oserais pas TOUS demander...

■ — Quoi donc 7

. — De nous prêter votre jardin pour nous battre en duel et de nous servir de témoin.

Le ■vieux troupier ne broncha point à cette proposition qui aurait bouleversé un paysan.

Il répondit simplement :

— Servir de témoin, ça ne se refuse pas à un camarade ; mais nous ne sommes pas de la même conscription. Ëxpliquez-moi pourquoi vous voulez vous aligner, et je verrai s'il me convient de vous assister.

— Je pourrais inventer une histoire, m5iis j'aime mieux vous dire tout simplement que nous nous battons d'abord pour la politique, et puis à cause d'ane femme.

Gomme vous voyez, Qousnemanquona pas ^ raisons. ^

— Ces deux-là sont mauvaises.

— Ha foi 1 nous n'en avons pas de meilleures, et pour noua elles sont excellentes.

— Mais, puisque vous êtes si peu d'accord, comment se fait-il que vous voyagiez ensemble ? Vous n'êtes pas de ce pays-ci.

— Monsieur en est, moi je n'en suis pas. Nous nous sommes rencontrés par hasard à Surgères, venant tous les deux de Paris. Nous avion g, d'ancienne date, une querelle très-sérieuse àvider, et nous allions

276 I/ÉPINQLB BOBB

joalement Iods les deux à Rochefort ; nous y allions à cheval. En roate, nous avons causé et nons sommes convenus d'en finir c« soir. Il nons fallait nn témoin et on terrain où nous ne courions pas le risque d'être dérangés. Noua avons aperçu votre maison, et nous voilà.

Le hasard a bien Eut les choses puisqu'il noue a menés chez nn vieux brave qui connaît les armes et qui n'a pas peur d'assister à une affaire.

— Je n'ai peur de rien... que de me brouiller avec la gendarmerie. Si vous vous tuez chez moi, elle y viendra, et je ne tiens pas du tout à sa visite. Sans compter qu'il y a de ta poliLique dans votre affaire, et c'est justement là ce qui m'engage à Être prudent parce que, entre nous, je ne suis pas très-bien note sur le calepin des autorités. Vous savez... j'ai servi sous Vautre, Ce n'est pas une recommandation.

— Si vous nous refusez, dit Marcas d'un certain air, nous serons bien forcés d'aller nous donner un coup d'épée ailleurs, pas loin d'ici, car nous sommes pressés, et on pourra vous inquiéter tout de même, si l'un de nous reste sur le terrain, tandis qu'en nous arrangeant dans votre jardin, il serait plus facile de cacher la chose, et je connais à Paris des gens qui vous sauraient gré de votre complaisance.

Jacques Arvert regarda fixement Harcas. Il avait compris qu'il s'agissait d'être agréable à la Aau'e twnfe et il y était très-disposé.

— Si c'est comme ça, dit-il, jouone cartes sar table. Je veux bien vous prêter mon clos. Les haies qui te bordent sont épaisses et elles ont six pieds de hant. Vous serez là comme chez vous. Je consens même à assister au combat et à le régler. Je m'y entends. Mais c'est à condition que vous allez répondre d'abord à tontes les questions que je vais vous poser. «.

D'abord, qui étes-vous tous les deux?

— Moi, dit l'étudiant, je me nomme Victoria Marcas, je fais mon droit è. Paris, et je voyage pour affaires politiques, je ne m'en cache pas, même devant monsienr qui est le comte de Bronage, propriétaire d'une ferme et d'un ch&te&u sur la cAte, entre Rochefort et Marennes.

— Le comte de Bronage I s'écria le vétéran, mais je le connais, je l'ai vu à la ferme dernièrement. Ses fermiers sont mes amis. Il ressemble à monsienr, mais ce n'est pas lui.

— Vous avez vu mon frère Fabien, dit René.

II est venu en effet dans le pays, il y a deux mois.

— Ah! bon, je sais. J'ai entendu parler de vous. Votre frère et vous, monsieur, vous êtes les neveux dn général.

— Oui.

— Un brave. Je n'ai pas servi sous lui, mais, je l'ai vu au feu. C'est dommage qu'il ait oublié que l'empereur lui a donné ses épaulettes.

— Pardon, dit René avec impatience, il n'est

Il 46

Cioo<Hc

918 L'ËPINOLE ROSB

pas question de mon oncle. Il est question d'an duel et...

— J'y arrive, interrompit le soldat laboureur. Vous êtes décidée à tous battre et à vous battre sérieusement, pas vrai ?

— Jusqu'à la mort de l'an de aous.

— Od jusqu'à ce que l'un de vous soit blessé asseï grièvement pour ne plus pouvoic continuer. On n'est jamais sûr de se tuer raîde. Ëli I bien, dans un cas comme dans l'autre, il faut que je sois garanti contre les misères qae la)ust)6e pourrait me faire. J& ne veux pas qu'on m'accuse d'être complice c|'un assassinat.

— Le survivant attestera que la rencontre a été loyale, dit Marcas.

— Et s'il n'y a pas de survivant? Vous pouvez vous embrocher tous les deux. J'ai vu ça une fois, à Magdebourg, en 1806. Ou si le survivant venait à décamper sans crier gare. J'aime mieux une déclaration écrite. C'est plus sûr.

— Qu'à cela ne tienne, répondit vivement René. Je vais la rédiger de façon à ce qu'on ne puisse pas vous inquiéter et nous la signerons, mon adversaire et moi.

Marcas ne disait mot. Ce projet ne lui plaisait guère et il clignait de l'œil pour faire entendre aux vieux troupier qae la précaution était de trop.

LB MA8QU8 DB VELOURS lie

Mais Jacqnes Arvert resta Ttoid comme glace. Evidemment, il n'en -voulait point démordre.

L'étudiant pensa qu'après le combat d'où il comptait bien revenir seul, ii aurait le loisy" de démontrer au vieux troupier qa'il valait mieux brûler l'attestation, pour ne pas compromettre an agent de la haute vente, sauf à se débarrasser du corps de M. de BroUage en le portant au fond de la catriëre où son clieval s'était tué.

— SoitI dit-il, nous signerons. Est-ce tout?

— Je vous averUs encore, reprit l'ex-grenadier & cheval, que je veux rester maître de dirigerraR'aire. ie réglerai les reprises et j'arrêterai les coups défendus. J'ai été prëv&t de salle et vous pouvez Vous en rapporter à moi.

René &t un signe d'assentiment, mais Marcas grommela tout bas :

— Que le diable emporte cette vieille culotte de peau avec ses règlements I II est capable de trouver à redire à mon jeu.

— Un dernier mot, continua Jacques Arvert. S'il n'y a que blessure grave, le blessé sera soigné dani ma maison, par moi.

— Vous êtes donc chimi^ienî demanda ironiquement l'étudiant.

— Non, mais j'ai pansé plus de camarades qui avaient reçu des coups de pointe que votlB n'aves eu d'affaires, jeune homme, et que vous n'en aurez jamais.

Et puis, s'il fallait une opération, je cbituais &

Cioo<Hc

380 L'âPINOLB B06B

Rochefort un aide-major qui ne me dénoncemtpas, car c'est un ami des vieux de la vieille, et qui ne refuserait pas de venir me donner un coup de main.

J'ai fini. Hes'cobditione vous vont-elleB ?

— Très-bieQ,répondirent ensemble les deux amoureux d'Octavie.

— Alors, voilà ce qu'il faut pour écrire, dît le vieux soldat, en ouvrant une armoire d'où il tira du papier, des plumes d'oie et une écriloire de corne.

Le comte, qui avait h&te d'en finir, s'&sait à une table placée au milieu de la salle et écrivit rapidement quelques lignes qu'il lut ensuite à haute voix :

n Nous, soussignés, déclarons sur l'honneur que, nous étant pris de querelle sur la route de Surgères à Rochefort, npus avons résolu de noua battre et nous nous sommes battus dans le jardin du sieur Jacques Arvert, ancien militaire, qui a biea voulu, sur notre demande expresse, nous servir de témoin.

H Nous lui délivrons la présente attestalion, afiu qu'il ne soit pas inquiété si l'un de nous venait à succomber dans cette rencontre que nous reconnaiesons être volontaire et loyale. >

— Çâ suffit, dit le vétéran. Dates et signez.

LE HA8QUB DB VBUIURS 381

— Comment s'Appelle ce hameau? demanda Eeoé.

— L'Ile d'Albe.

René écrivit la date, 31 mai 1821, le nom da lieu et le sien.

Harcas signa aussi sans hésiter. Il se réservait de chapitrer le vieux troupier, après avoir expédié Bf. de Brouage.

— Bon I dit Jacques Arvert un serrant l'écrit dans la poche de sa veste. Avec un certificat comme celui-là, je ne crains personne. Le duel n'est pas défendu, pourvu qu'il se passe dansles règles, et pour ce qui est de ça, j'en fais mon affaire.

Maintenant, messieurs, je vous préviens que vous allez eu découdre à la contre-poiDte. J'ai deux bons sabres de cavalerie, bien égaux, bien en main et qui ont le fil. Avec ces joujoux-là, on s'arrange mieux qu'avec des fleurets et les boutonnières sont moins dai^ereuses.D'ailleurs, il faut bien que vous vous en contentiez, car je n'ai pas d'épées.

— J'en ai apporté, fit Marcas.

Le vétéran le regarda avec un certain étonnement, mais il se rappela vite que le combat qui allait s'engager sur son terrain avait été prémédité, au moins par l'un des deux adversaires, et il ne Ût pas d'observation.

— Oii sont-elles, vos lardoires ? demanda-t-il.

— Sur la croupe de mon cheval que j'ai attaché ^ votre porte.

— H ne faut pa^ qu'il y reste. Les gçn-

c.i.™.,Googlc

Ml L'iPMOLl ROM

4ftrffies b'aiiraietit qa'à pluini Oâ mat sttrieyx. Us entreraient pour me demander ai je tiens as' berge.

Mt It mrtlt pour dêiaeiief la jtimeot grisa qu'il fit entrer toiit simplement dans la salle basse ; ^rès quoi, H ftima la porte h clé.

-j* 0& est doBO l'autre cheval, celui qne montalk monsieur?detnandft'tril, tout en défaisant la toU« qai mireloppait les épées, ■

— Mon obérai s'est emporté ea sortant du vUlagA d« Muren, dit René. Il s'eel jeté tout près d'ici dans ttie carrière et il y est resté, û'eit nn miracle que je ne me sois pas tué avec Ini.

^ La carrière des Pëcberies. Diable I mauTùse ^folre. Le garde cbuapëtre trouTera la béte et dressera qn procès^veib^. A qui l'aTez-TOU htnéflf

'**■ An maître de poste da Surgères.

^j- Qui m'a loué aussi cette jument grise, dit Marcas. Avec lui^ l'affaire sera facile à arranger.

LS vieux soldat était sans doute du même avis qee l'étudiant, car il connaissait Is maltrs de poste.

11 n'insista plus et il se mit & examiner les épées en coanaisseor.

— Bonnes lames, dit-il, pas tout & fait asses lourdes, mois «ja permettra de les tenir plas leagtemps.

6*ul«ment, jeand bemue, vom les «pnnalsHi,

poiaqu'elles vous appartiennent. Monsieur qui ne s'en est jamais servi a le droit de les refuser, S'il n'en veut pas, je propose mes sabres d'ordonnaoce.

— j'accepte les épées, dit le comte de Brouage. Je ne sais pas manier le sabre.

— Alors, votre oncle ne voua a pas donné de leçons, car il étût de première force sur cet inatrumont-là. A Eylau, il a fendu le crâne d'un cuirassier raaae à travers son oasqne. Mus si vous préférez l'épëe, c'est -votre affaire.

Tout est réglé, maintenant, nous pouvons commencer, et même nous ferons bien de nous dépêcher, car dans vingt minutes le soleil va se coucher.

— J'ai une lettre à écrire, dit René ; ce sera trèi vite fait.

— Boni je comprends... des adieux à votre bonne amie... On ne sait pas ce qui peut arriver... il y a encore une feuille de papier h lettre dans le cahier que vous avez là... écrivez, jeune homme... Moi, je vais dire deux mots à monsieur.

Et pendant que le comte prenait la plume, le vétéran tira Marcas par la manche, et l'emmena dans le jardin.

Là, en le regardant entre les deux yeux, il loi tint ce discours :

— Vous fites frère de YÉptngle, moij je suis Chenalier de la Liberté. C'est tout on. J'ai reçu hi«rledernwr mot d'ordr a* qui est d'empkiier d« paater le

L'ÉPINOLB ROSE

comte de Brouage. Vous m'amenez le suadit comte; il consent je ne sais pas pourquoi, par exemple, à s'aligner avec voua, et vous allez t&cher de le tuer, c'est bien clair. Je ne m'y oppose pas ; je fais même des vœux pour voua, car je suis des vôtres, et je n'aime pas les nobles, mais j'entends que tout se passe honnêtement. Si vous aviez le projet de prendre ce garçoD-l&'ea traître, vous feriez bien d'aller vous battre hors de chez mol, car je voua le dis tout net, au premier coup douteux, j*'arrëte la reprise, et alors c'est à moi que vous aurez affaire.'

— Pourquoi me soupçonnez-vous de vouloir mal agir ? demanda Marcaa assez interloqué.

— Je ne voua soupçonne pas. Seulement, je vous avertis, parce que vous pourriez croire que je suis UD homme à tout faire pour le parti. Tout, oui, excepté des canailleries. Aussi, mettez-voii dans la tête que si ce jeune homme est blessé,je le soignerai comme s'il était le neveu de l'Empereur, au lieu d'être le neveu d'un général qui nous a l&shés pour passer aux Bourbons.

— Vous le soignerez, s' il y a lieu de le soigner, dit M arcas avec un mauvais sourire. Du reste, nous causerons mieux après le combat.

— Vous vous croyez donc bien sûr d'en sortir sans accrocs à votre peau ? Le comte doit pourtant savoir tirer. Ces messieurs- là apprennent les armei en même tempa que le latin, et ils y mordent mieux. SdSd ça vous regarde.

^lons Iç chercft'. Il doit avoir fini de rédlgep.

René avait fini, en effet. Il venait d^ fermer sa lettre avec un pain à cacheter et d'y mettre l'adresse, mais ce n'était pas à Octavie qu'il écrivait.

II voulait réparer le mal qu'il avait fait à Antoinette de Brouage, et il s'était dit que, s'il devait mourir, mieux valait qui la noble jeune fille ne connût pas la triste véritéjqu'elle conservât ses illusions, qu'elle crût que celui qu'elle aimait l'avait aimée.

Et il finissait par cet adieu : n Uans quelques inslauts je vais me battre en duel avec un homme qui m'a gravement insulté. Si cette lettre vous parvient, c'est que j'aurai succombé dans ce combat ou que je serai mortellement blessé. Pardonnez-moi d'avoir disposé de ma vie.J'aurais voulu vousla consacrer,et je vous jure que ma dernière pensée sera pour vous.

II hésita un instant à indiquer au bas de la lettre le nom du lieu où il écrivait, mais il i éOéchit qu'elle ne serait envoyée que s'il était tué et que, dans ce cas-là, il importait que son frère sût oh il était mort.

Et il data : «d'un hameau appelé l'Ile d'Albe, près du village de Huron, sur la route de Surgères â Rochefort. »

— Eh! bien, jeune homme, y sommes-nous? demanda le vétéran.

— Monsieur, dit le comte, voici nne lettre qae je vous confie.

— Donneî, et foi de grenadier & cheval, a'il voua arrive malheur, personne n'y touchera. J'irais plutôt exprès à Rochefort pour la mettre à la poste.

Pendant que Jacques Ârvert serrait dans sa potihe la lettre du comte de Brouage, Marcas fusait une singulière figure, car il comptait un peu qne cette lettre lui serait remise par kon très-confiant adVersaire.et il se réservait probablement de la lire, avant de la faire parvenir à destination.

René, qui devinait à peu près sa pensée, lui dit dédaigneuse m eut :

— Rassurez -vous, monsieur, cette lettre n'est pas adressée à la personne dont 11 a été question entre nous, et elle ne contient rien qui puisse voua nuire. Tous n'y êtes même pas nommé, je vous l'affirme. Et mon affirmation doit vous suffire.

— Je ne la mets pas en doute, grommela Marcas.

— Assez causé, jeunes gens, reprit le vieux soldat. Le jour baisse déjà. Dans un quart-d'heure, on n'y verra plus assez clair. Il s'agit de vous arranger proprement et de ne pas vous éborgner.

Le dernier mot de cette courte allocution fit tressaillir l'étudiant qui songeait toujours à son fameux coup dans l'œil, mais il ne dit mot.

L'ex-grenadier à cheval avait mis les .épées soos son bras. 11 passa dans le jardin où il fut suivi par ceux qui aspiraient à s'y égorger.

La jument grise, attachée par la bride au pied d'une table, resta seule dans la salle où le maître du logis avait eu la bizarre idée de l'introduire, et

elle s'y Mnânielt aued bien que si lAle eAt été dau son écurie.

Le di^rnier galop l'avait assagie.

Ainsi que Jacques Arvert l'avait aonouoé à te» hAtes, des haies vives entouraient le jardin, ou plutôt le clos, car au bout du parterre cil le troupier cultivait des roses, il y avait un verger ou il récoltait des cerisas-

En ce lieu protégé contre les regards iodiscreU, OD pouvait ferrailler i l'aise sans avoir à craindre d'être dérangé.

D'ailleura, le hameau de l'Ile d'Albe qui a pris pins tard une certaine importance, ne comptait guère en ce tempa-ia qu'une vingtaine d'babitants,leâquels, pour le momeat, étaient tous occupés aux travaux Âes champs.

Arvert conduisit les deux jeunes gens au fond du verger, à un endroit qu'il avait choisi d'avance et qui réunissait les conditions voulues pour qb'on put s'y couper la gorge dans toutes les règles.

C'était un terrain uni et ferme, une sorte d'arène dont les Unîtes étalent marquées par quatre grands

Bien n'y manquait, ni l'espace, ni la lumière, el le soleil qui, s'étant sensiblement rapproché de l'horizon, ne pouvait plus y gêner les combattants.

Le vétéran, pendant qu'ils ôtaient leurs habits, alla «beretier daqs un coin une latte bien solide, bien (boite et d« bonne longueur, une latte qui avait d& servir à ramer des pois et qui allait lui servir à ré-

Sn L-ÉPINtiLË ROSE

glcT l'engagement, à défaut de la canne too^fionnelle.

— BntendoDB^ious encore une fois avant de commencer, dit-il. Vons voulez vous tuer^ c'est très bien. Hais il faut se tuer proprement et c'est moi qui serai juge des coups. Le precoier qui ne s'arrêtera pas, quand j'abtdEserai ma trique, celui-là aura affaire à moi, et c'est ce qne je ne lui souhaite pas, car vous n'êtes pas de ma force, mes petits.

De mima, si vous vous touchez, c'est moi qol d^ Riderai s'il y en a assez comme ^.

Persomie ne réclame ? Kon. Eh 1 bien, monsieur le comte, choisissez une des deux broches. Elles appartienuent à monsieur. C'est bien le moins que vous . premez celle qui vous convient te mieux.

Dans sa pose magistrale, l'ex-greuadier à cheval ressemblait assez au père des Horaces que le peintre David a représenté faisant prêter serment à ses fils avant de leur remettre les glaives qui doivent servir & exterminer les Curiaces.

Mais René et Marcas n'avùent pas dn tout l'air de Romains se préparant à mourir pour la pabie.

René était froidement résolu; il ne posait pas, comme on dirait à présent. Marcas, très surexcité, mais cependant maître de lui, calculait ses chances et regardait soumoisemeot sou adversaire en se demandant comment il allait t'attaqner.

René saisit au hasard une des épées que loi offrait Jacques Arvert; l'étudiant prit l'antre et ils tombèrent en garde.

LB MÀSQUB DB VBLODRB !8»

— Un instant I dit le vieux troupier. Vous allez me prouver que voue n'avez pas sur vous de fourniment défendu.

— Soyez tranquille, je ne porte pas de cuirasse, dit Marcas en déboutonnant le plastron de sa chemise.

C'était évidemment à lui que l'injonction était adressée, car Jacques Arvert l'inspecta de l'oeil avec beaucoup d'attention, tandis qu'il regarda à peine le comte de Brouage qui avait aussi découvert sa poitrine.

— Ça vous étonne 7 demanda le vétéran. Apprenez, jeunes gens, qu'aux grenadiers i cheval nous nous battions toujours nus jusqu'à la ceinture.

Allez maintenant, ajouta-t-il en reculant de deux pas et en levant la longue latte, insigne de ses fonctions de juge du camp.

La défiance qu'il venait dé témoigner avait fort irrité Marcas qui se croyait en droit d'attendre d'autres procédés d'un Cheval^ de la liberté.

Mais la colère ne troublait pas l'amant d'Octavie au point de lui faire oublier aa tactique ordinaire.

Le comie de Brouage n'avait ni la haute stature, ni les longues jambes du caporal Suisse ; il était cependant beaucoup plus grand que son adversaire, et les premiers coups droits qu'il allongea forcèrent bien vite l'étudiant à rompre d'une ou deux semelles.

Il n'en fallut pas davantage pour que Marcae.flxé

sur la porlée du bras de Renéise décid&t à user del

19d L'gPIKGLË g^

ruses qui lui aVaient si Bien réussi ait cabaret du roi C'iovù.

Pliant les jarreta et se ramassant sur lui-même, il se fit si petit qu'il ne présentait presque ptuB de surface à l'épée de son ennemi.

— Mauvaise garde I lui cria Jacques Arvert. Garde l'italienne... au 6° de ligne, tous Mapolitaios, ils

s'alignaient comme ça. C'est défendu.

— Pourquoi donc? dit Marcàs entre ses dents. 6n se bat comme on peut.

Le comte ne dit rien,mais il changea de raétbode. Au lieu d'attaquer, il se tint sur la défensive, samsant Marcas par des feintes, parant à propos et ne se livrant pas à fond.

Cependant, il gagnait sur son adversaire qui perdait du târrain.

Encore un peu, et l'étudiaiit allait étrd acculé contre un des cerisiers plantés en quinconce dans le verger.

Tout à coup, au moment oiiRené risquait undégagement^il Qt un saut de c6té,puis un bond en avant qui le plaça presque corps à corps avec son ennemi, et il allait pousser de bas en haut la fameuse botte qui lui avait plus d'une fois réussi, lorsque l'irrésistible latte s'abattit sur son épée et détourna le coup.

presque en même temps, d'un revers du sabre de bois qu'il maniait si dextrement, l'ex-grenadier à cheval releva le fer de M.de Brouage et se jeta entre les deux combattants.

-PetU, iit-tt J Mafflaâ, je t'ai déjà (flî itiB ces t(mrs-!à h'etaieht pas perffiis. tu le tiens cotlé pàt lefie ctihiiffe un dMpdfid, péiéB encore) itiaia ttt n'as pas le droit de SautëF coffime un chatàta figure de ttonsieur.

— Allez au diablel cria l'étudiant furieux. Ëst-eg qnevoDs ctoyezquejëvàiâhielaîsserfalfe tflleçonf Soraraea-ndùs S la salle d'atmes pouC titer AU ftiuf, ou bien chCrcïiooâ-noas & nous saignerl

— Saigne, si tu pf^ux, tuais baigne loyalement. Si tu recoÉamences S faire de la voltige sous les arrhes, je fe flanquerai hors de chez moi et j'escorterai monsieur jusqu'à Roctiefort.

Marcas écunialt de rage et vouait à tous les Dieux infernaux ce ibevdliet de la liberté qui pi'cnait ouvertement le parti du comté. tl se promettait bien de le dénoncer plus tard à la haute vente ; mais, en attendant, il fallait bien filer doux, caf Jacques Arvert n'était point un homme qu'on pût intimider.

Il se lut donc et il attendit en grinçant des dents que le vieux soldat donnât le signa! de la reprise.

René, pâle, mais calme, attendait aussi cl se proposait d'en finir, dès le début de l'engagement.

il voyait maintenant qu'il avait affaîre à un tireur irrégulicr, et peu scrupuleux sur le choix des attaques, mais il comptait qne le brave homme qui venait de lui sauver la vie arrêterait les bottes déloyales et il croyait être d'une force très supérieure à celle de l'éludiaiit.'

Il ne se trompait pas tout à fait, iilarcas ne prati-

292 L'ËPmaLE ROSE

quait pae les vrais principes de l'escrime. Il parait assez mal et il se découvriùt soaveat,mais il avait un poignet de fer et un coup d'ceil étonnant. 11 improvisait des coups aussi incorrects que meurtriers cl il les portait avec une soudaineté et une violence incroyables.

Le comte de Brouage, au contraire, avait un jeu méthodique et sur. Dans une salle, il aurait boutonné l'étudiant dix fols contre une. Sur le terrain, il perdait un peu de ses avantages, quoiqu'il y apportât un courage froid et uoe résolution indomptable.

Le vétéran regardait les deux abversaires baletants, la main crispée sui la garde de leur épée, les dents serrées, les yeux étincelants, et il se disait :

— Ça aurait fait de fiers troupiers, du temps de l'autre. A présent, ils se battent pour un cotillon. C'est dommage.

Il avait raison. Ils étaient superbes, et si Oclavic avait pu les voir ainsi, prêts & s'égorger pour elle, Octavie aurait frémi d'orgueil.

— Allez, maintenant, cria Jacques Arverl, en remettant, sa latte au port d'armes.-

Les fers s'engagèrent et le combat prït, dès te début, une autre face,

Marcas paraissait avoir complètement renoncé A son système préféré. 11 avait pris une garde presque académique ; il restait en place,au lieu de rompre et de sautiller i droite et k gauche ; les coups qu'il essayait étaient logiques. Il ne se livrait pas et il attaquait prudemment.

René montrait plus d'ardeur. Se sentant garanti - contre les excentricités de son ennemi par l'autorité du vétéran, il voulait profiter rapidementde l'avantage que lui assurait sa science en escrime.

11 entama donc une série de bottes dont chacune était la conséquence pour ainsi dire mathématique de celle qui l'avait précédée, ne donnant rien au hasard, et ne tirant jamais sans prévqir la riposte.

L'étudiant para d'abord avec succès, mais il n'étùt point accoutumé à une méthode si précise, et il Bcotit hientât qu'à ce jeu-là il devait finir par perdre.

11 regretta alors de s'être trompé sur la force de M. do Brouage, et il se repentit peut-être de ne pas avoir laissé aux affiliés du carbonarisme le soin de supprimer ce royaliste incommode.

Hais il n'était plus temps, et Marcas, soutenu par la haine qu'il portait à son rival, n'avait pas plus le désir que la possibilité d'abandonner la partie.

Il tint bon, et il se mit à chercher un joint qui lui permit de placer un des coupa imprévus qu'il tenait toi;jours en réserve. Mais, ce Joint, René le tronva avant loi. Après un dégagement si serré qu'il aorait tenu dans lahague de M"* de Saint-Hélier,ReQë se fendit à fond et toucha son adversaire à l'épaule.

Malheureusement pour lui, son pied glissa, au moment où il allait redoubler, et son épée ayant dévié de la ligne, il se trouva un instant hors de garde.

Marcas ne sentait pas encore la blessure asses

294 * L'ËPiNGtiE BOSE

grave qii'jl venait de recevoir. Jl proQta de la ^ule involontaire du comte pour riposter, et d'an conp foudroyant, un coup drpit, il Ijii tr(|ua la |ioitrine au-dessous de la clavicule.

Kefié tomba cpmm^ une masse.

— Sacfebleu I s'écria le vieux soldat en se précipitant pour le relever, je crois que tu l'as tué rni4e.

— Et vous ne direz pas cette fois que Iç coup n'e^t pas bon, ricana Marcas.

— Non, reprit 4ac(jues Arvert agenouillé auprès du comte, il n'est pae mort, nais il n'en vfiut gu^re mieux. 11 a le poumon traversé.

Le diagnostic porté par le vétéran était jadicieux, car lea lèvres du blessé se teignaient d'une écuiqe rougeàtre.

— On en revient tout de même, et si celui-là n'en revient pas, ça ne sera pas de ma faute. Je vais le coucher dans mon lit et je le soignerai moi-même. Aide-moi à le porter là-haut.

— Vous ne voyez donc pas que je suis blessé aussi, répondit l'étudiant.

— A l'épaule, ça n'est rien. Mais tu l'as échappé belle, n tirait mieux que toi, il te tenait ; et au redoublement, s'il n'avait pas glissé... sur quoi?.. Ah I tiens I sur une cerise qui venait de tomber de l'Ubre... c'est à. cette cerise que tu dois d'être en vie... Si j'avais prévu ça, vous ne vous seriez pas battus dans le verpr... mais on ne pense pas & tout...

— Merci de llntérAt que vous me porte!!, dit ironiquemeut Uarcas. Yoos auriez mieux aimé que

LIj UA&QUU Uli VELOURS 995

ce royaliste me tuât. En rentrant à Paris, j'informerai qui de drojt de votre conduite.

En une seconde, Jacques Arvert fut debout.

— Tu me menaces, blanc-bec, dit-il avec colère. Sh 1 bien, apprends que je me moque de toi et de ee que tu pourras faire. Je suis Chevalier de la liberté, c'est vrai, mais le serment que j'ai prêté ne m'oblige pas à abandonner un blessé parce que ce blessé est un noble. D'ailleurs, je t'ai prévenu avant l'affaire... l'homme que tu as avarié restera ici et personne n'y touchera que moi... moi et le ohirugien que tu vas m'eavoyer... car tu vas décamper, entends-tu... je vais te bander ton écorcbureet t'aidera remettre ton habit... Enfourche la jument grise et, en arrivant à Roetiefort, va-t-en tout droit à l'bdpital de la marine... tu demanderas l'aide-major Saujon, tu lui conteras toute l'histoire... il est dea nôtres... et tu lui diras que je l'attends ce soir... il te pansera et il t'indiquera un logement chez des gens qui ne cbercheront pas à savoir pourquoi tu as reçu un coup de pointe. C'est compris, hein ?

— Oui, mais...

— Qu'est-ce qu'il te faut de plue T Crois-tu que je vais m'amuser à bavarder, pendafit que op Itrave garçon râle 7

— Eh ! bien, puisque vous VQIH iuterreasez tant à lui, donnez-moi la lettre qu'i( a écrite, je la mettrai à la poste.

— Pas de ça, Lisette. Je lui ai promis de la mettre moi-ménie, et je lui tiendrai parole.

396 L'ÉPINGLE ItOSB

— C'est que...

— C'est que quoi ? Nom d'un bleu I tu ne vois donc pas qu'il étouffe ?

— C'est que j'ai ordre de savoir à qui il écrit. Les chefs ont prévu le cas. On craint qu'il ne nous dénonce.

— Ce n'est pas vrai. Tu as penr qu'il n'ait écrit à la femelle que vous vous disputez. Eh I bien, pour en finir, je vais te montrer Iç nom qui est sur l'adresse, mais que ça soit ou pas celui de ta bonne amie, je te réponds que la lettre partira et que tu ne sauras pas ce qu'il y a dedans.

Ayant dit, Jacques Arvert tira de sa poche le pli que René lui avait remis et le montra à Marcas qui ne fit qu'y jeter un coup d'œil.

— Bon I s'écria-t-il, je suis fixé. Qu'elle parte et le pins tôt possible.

Il pensait :

— C'est à sa cousine qu'il a écrit avant de se battre... et Octavie prétend que sa cousine est folle (le lui... Octavie m'a dit qu'Antoinette de Brouage ne mourriût que d'amour ... elle a raison... en tuant le comte, j'ai peut-être tué la fille du marquis.

— Allons, cria le vétéran, arrive que je t'emmaillotte l'épaule, et aie, puisque tu n'es bon à rien. Je coucherai bien le blessé sans toi et j'ai dans l'idée qu'à nous deux le major nous le remettrons sur pattes... Qu'est-ce que tu grognes encore? Qu'il est noble? Bon 1 mais il est Saintongeois, comme moi et

comme mon ami Saigoo. Tant pis pour toi si dous le sauvons. Il fallait le tuer mieux.

René gisait toujours sur l'herbe et le sang coulait lentement sur sa poitrine trouée par le fer de l'amant d'Octavie.

SouB le gouvernement très constitutionnel de Sa Majesté Louis XVIIl,la France révaittoutes les libertés possibles et imaginables, tenait fort peu de compte de celles qu'elle possédait et aspirant à celles qu'elle n'avait point.

La Charte ne lui suffisait pas, et les partisans de l'empire ultra-autoritaire de Napoléon ]" étaient précisément ' ceux qui criaient le plus fort contre l'autoritë très tempérée du roi.

Liberté 1 ce mot était dans toutes les bouches et chacun se pi-étendait libéral, de même qu'en 93 tous les révolutionnaires se disaient patriotes.

Cependant, on ne songeait pas encore à revendiquer la liberté des théâtres, décrétée par l'Assemblée constituante le 13 janvier 1790, et supprimée sans cérémonie par décret impérial du 8 juin 1806.

L'empereur était même allé plus loin dans la vola

des restrictions. Ed 1807, il avait fait fermer à Paris tous les thé&tres secondaires,pour n'en conserver qqe huit, lesquels étaient strictement obligés de s'en tenir à l'exploitation d'un seul genre.

Et tout entrepreneur tbé&trai, après avoir obtenu l'automation préalable, devait justifier de ses ressources pécuniaires, et même fouri|ir un cautionnement.

Le refus d'autorisation était sans appel, et une troupe de comédiens ne pouvait pas changer de salle sans la permission au ministre de l'intérieur,

En 1821, cette législation était encore en pleine vigueur, et personne n'y trouvait à redire, ou du moins on ne l'attaquait pas officiellement.

On se contentait de réclamer contre la censure dramatique, exercée alors par Lemonley, Lacretelle et d'Avrigny.

La censure n'avait pourtant pas été inventée par legouvernenientduRoi, car jamais elle n'avait plus vigoureusement fonctionné que sous la République.

Les censeurs terroristes interdisaient presque toutes les comédies de Molière, /e Joueui-,ile Regnard, k Jeu de l'amour et du hasard, de Marivaux, et une foule d'autres chefs-d'œuvre. Ils défendaient le Mahomet, de Voltaire, sous prétexte que Mahomet avût été un chef de parti, et ils exigeaient que le Guillatane Tell, de Lemierre, portât ce joli soustitre : Les tans-culottes suisses.

Il est vrai tju'ils autorisaient des pièces orduriéres

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ou simplement impies : Encore un curé, — Plus de bâtard», — l^ papetse Jeatme, et bien d'autres.

Sous l'Empire, on proscrivait impitoyablement les œuvres à tendances républicaines, comme Brutus, ou royalistes, comme Edouard en Ecosse.

Par contre, la censure de la Restauration donnait la chasse aux allusions napoléoniennes, et la tragé- , die d'Amanlt, Germanictis, qui en fourmillait, n'avait eu qu'une représentation, fameuse entre toutes par la bataille livrée dans le parterre du Théâtre-Fran- ■ çaiB, le 22 mars 18i7.

C'est de cette mémorable soirée qno date l'obligation imposée aux spectateurs de dépoaer,avant d'entrer, leurs cannes au vestiaire.

Sous Charles X, les censeurs, classiques forcenés, firent ausM une guerre acharnée aux œuvres de k nouvelle école, mais, en 1821, le romantisme n'était pas encore né, et on laissait une assez grande latitude aux. dramaturges en vogue, parmi lesquels brillaient au premier rang Guiibert de Pixérécourt, qui venait de faire représenter avec un immense succès le Mont-Sauoage, mélodrame tiré du Solitaire, et l'illustre Caignez, auteur acclamé de la Pie voleuse ou la Servante de Palaiseau et des Corbeaux accusateurs ou ta Forêt de Cercoltea.

L'autorité ne se montrait pas non plus trop difficile pour accorder de nouveaux privilèges aux entrepreneurs de spectacle, et Paris possédait beaucoup plus de théâtres que sous l'Empire.

Le Gymnase, qui devait s'appeler un peu plu»

tard le Théâtre de Madame,aveit élé ouvert le 2 décembre 1820, sur le boulevard Bonne-Nouvelle, oii il est encore.

Moins aristocratique et destiné à une moins longue existence, car il ne vécut que deux ans, le Panorama-Dramatique, venait d'être inauguré le 5 avril 182i, et il était en pleine prospérité.

On y jouait le drame, le mélodrame, la comédie, le vaudeville et le ballet, tous les genres, excepté la tragédie ; les pièces étaient reçues par un comité de lecture où siégeaient Charles Nodier et le baron Taylor et jouées par une troupe composée d'excellents artistes. DoufTé en était avec M"** Florville, Mariany, Lili Boargoin, — des jolies femmes de ce temps-là, qui, depuis nombre d'années déjà, sont allées où vont les neiges d'antan.

On l'avait b&ti sur l'illustre boulevard du Temple, qu'on appelait déjà le boulevard du Grime, à cause du nombre incalculable de forfaits qui s'y perpétraient tous les soirs sur trois ou quatre scènes consacrées au mélodrame.

Il n'est pas nécessaire d'être bien vieux pour se rappeler ce coin si gai de l'ancien Paris, cette joyeuse agglomération de théâtres, de restaurants et de cafés qui furent démolis, en 1862, pour ouvrir le triste boulevard Voltaire.

Sons ia Ilestauration,4e boulevard du Temple était & l'apogée de sa gloire. Des queues interminables s'y déroulGÙeot chaque soir à la porte des salles, les marchandes d'oranges et chaussons aux pommes y

faisaient rage, et d'un bout à l'autre de l'année, la foire y était en pennanence.

Nicolet et son singe ne s'y montraient plus, mais Bobèche et son compère Galimafré y attiraient toujours la foule devant leurs tréteaux, dressés devant la porte du Petit-Lazari ; Bobèche, roi de la farce et premier des queues rouges. Bobèche, qui ^vait persiflé la tyrannie sous l'Empire, et, qui, en dépit de ses opinions libérales, prenait sur les afâches la qualité de bouffon du gouvernement.

£t les amateurs de spectacles avaient à choisir entre cinq ou six théâtres bâtis les uns à cAté des autres.

L'été né les décourageait point et, peu de jours après le départ de René de Brouage pour La Rochelle, par une chaude soirée de juin, la foule remplissait du haut en bas la nouvelle salle du Panorama-Dramatique, une foule attirée par la pièce à la mode, un mélodrame intitulé : Ogier le Danoû oo le Temple de la Mort, attirée aussi par un bruit qui courait la ville.

On disait dans Paris que les libéraux et les bona* partistes s'étaient donné rendez-vous, ce soir-là, pour siffler certains passages de cette œuvre exempte de malice, et que bon nombre d'officiers royalistes se proposaient de les faire taire.

On prévoyait un combat ou tout au moins un gros tapage, et le public était alors très-friand de ces intermèdes qui ne figuraient pas sur l'affiche.

A vrai dire,il fallait y mettre de la bon|ie volonté

LE UASQUB DE VELOUB&

pour découvrir daits les tirad«a ampoulées di pie de la Mort des allusions au retour des Bo et k la RévoluUoQ française.

L'auteur avait pria son sujet dans une cka geite du douzième siècle, mais il s'était plu d'Ogier, l'un des preux de Gbarlemagne, une de IfoDCk, rétablissant sur le tr6ne de Danec fils d'un roi légitime assassiné jadis par un i félon.

Il a'en folloit pas davantage pour qu'on vl cet Ogier de fantaisie la peraonniâcatioo des é iwtftorant la monarchie, et dans le traître è celle des conventionnels régicides.

Les partie ne manquaient jamais uoe 0( d'en venir aux mains, et Us avaient saisi avf pressement le prétexte qui s'offrait à eux poi p^rer une bataille en régie.

Les gardes du corps avaient retenu bon aon stalles ; les carbonari s'étaient emparés du pi et du cintre ; la jeunesse des écoles avait t l'élite de ses casseurs de banquettes.

Et les bourgeois,craignant les coups, mais t beaucoup à en voir doimer, avaient pris post des loges.

Les jouroalistes étaient de la fête, dispen peu partout dans la salle.

Bernaville, du Drapeau blanc, s'était cai dans l'orcbestre, au rang le plus rapproché d terre, & portée de l'ennemi, car il élsil brave

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