‹ L'épingle rose (volume 2)Chapitre 8 sur 10 · SOI L'ÉPINGLE I · texte numérisé non relu

SOI L'ÉPINGLE I

personne et il avait déjà eu plus d'un dael à cause de ses opinions.

Il o'élait pas très-loin non plus de ses amis les royalistes militants, mais le hasard l'avait placé au milieu d'un groupe d'anciens officiers de l'Empire, et précisément à cbté du colonel Pournès.

Le droguiste Boulardot trônait à la galerie, en unirorme de caporal de la gaide nationale, flanqué de son épouse et de son héritier présomptif, qu'il habillait en artilleur et qa'U avait amené pour l'habituer aux émotions fortes.

Des Loquetières était dans une loge de race,loaée aux frais de la préfecture de Police, qui tenait à avoir l'œil sur les scènes que les fauteurs de désordre allaient jouer gratis.

Et des Loquetières, toujours galant, avait profité de cette aubaine pour faire une politesse à son ami Saint-Hélier et à sa charmante fille.

Il leur avait offert deux places, ot le bon chevalier occupait avec la divine Octavie le devant de la loge administrative.

Par courtoisie, et aussi pour être moins en vue, l'élève de M. de Sartine s'était volontairement relégué dans le fond.

Personne ne faisait attention à loi, qui faisait attention à tont,maiB la belle aux cheveux d'or attirait tous les regards.

Elle avait,dans le monde parisien.un grand renom de beauté.et quand elle paraissait au théâtre, c'étvt

LB UA6QUB OB VEtOURS

presque an événemeot, d'autant qu'elle s'y montrait fort peu, surtout depuis quelques mois.

Aussi, n'y avait-il pas une lorgnette qui ne fût braquée sur elle. Les bomnies la proclamaient adorable, merveilleuse, irrésistible; les femmes critiquaient sa toilette trop simple et sa pose, qu'elles quaMaient de prétentieuse.

Le fait est que, vêtue d'une robe noire à plis droits, et coiffée en grosses torsades à la mode antique, M'" de Saint-Hélior avait l'air d'une statue grecque.

Gomme pour compléter l'illusion, ses beaux traits plus pâles et moins animés que de coutume avaient ce soir-là l'immobilité et la blancbeur du marbre.

Après avoir erré un instant dans la salle, peutêtre pour y chercher quelqu'un, ses regards semblaient perdus dans te vague.

Elle était réveuse,et plus d'un parmi les jeunes gens qui l'admiraient de loin se disait avec euvie : elle pense à l'homme qu'elle aime.

Des Loquetières, discrètement blotti dans son coin, se Qattait qu'elle réfléchissait aux propositions de mariage que, la veille encore, il avait faites à son père.

Ce père.peu naïf pourtant.croyaît qu'elle songeait aux remontrances qu'il venait de lui adresser avant de partir pour le théàtre,et qu'elle méditait sur une fable de La Fontaine dont il s'était permis de lui citer le premier vers :

Cerlaiue tille un peu trop li^re...

tioogic

90G ;.'JÎPUjpLS BQSS

Jeunea et vieu^ pe traïqp^ieiit.

Octavie était absorbée pfir un calcul d'alpianacb. Elle comptait les jours qui s'étaient époulés depuis le départ de Marca«, et plie te dernftpdoit pourquoi elle n'avait P4â eocope rei^ii de ses pouvelles.

Cependant le tbé&tre gclievait ^e se remplir, Il n'y avait plus de vide que la loge contignë ^ celle qu'occupaient M, des I^quetières et sa société.

On finissait d'allumer les quinquets, car le Panorama dramatf^m était éclairé à l'huile ; les municiens prêluilM^ut avant d'attaquer l'ouverture, et des murmures, précurseurs de l'orage, s'élevaient déjà du parterre.

On se ferait difîiG))ement aujourd'hui une 14ée de ce qu'était alofs ime salle pt'ivée de l'éclatante lumière du gaz, de dorures, de tentures et même de petits bancs pour les dames.

Le lustre jetait quelques clartés sur les loges ; mais il éclairait médiocrement le parterre et pas du tout lea baignoires.

La rampe n'envoyait que des feux terqes au visage des actrices qui, du reste, me se plaignaient pas trop de ce demi-jour propice aux illusions des spectateurs.

Mais, après tout, les chefs-d'œuvre du grand sié- . de furent joués aux chandelles, et on était lacostestablement en progrès i^epuiB la première de Tvtuffe.

Les trois coups traditionnels furent frappés, l'orchestre entama tme ouverture d'un caractère appro-

prié à la sombre trame de la pièce, un a les basson» et les contres-basses eurent le dessus, et la toile se leva, au bruit 4'un formidable coup de grosse caisse.

Le décor représentait une forêt druidique avec les ruines d'un moijastère dans le fond et une ctiaumière sur le devant.

Le son du cor annonça l'arrivée 4'un chevalier, et Ogier parut dans un costume qui «'avait rien de danois, car il se composait d'une tunique groseille, d'ane toque à créneaux ornée d'une plume blanche, de brassards en buffle et de genouillères en fer blanc.

Le preux était en petite tenue, mais ses écuyers étaient armés de pied pn cap, et il leur adressa une allocution cbaleureuse où il déplorait les malheurs du roi de Danemark chassé par un usurpateur et condamné à gémir sur la terre étrangère jusqu'à es que ses sujets vinssent l'y chercher.

Cette exposition fut accueillie par des rires ironiques et aussi par des applaudissements.

Les rires dominaient et on pouvait déjà pressentir que les opposants étaient en majorité.

Au moment où retentissaient dans la couhsse les cris d'une jeune f|Ue attaquée par des brigands, ta porte de 1^ loge inoccupée s'ouvrit doucement, et deuï femmes y entrèrent.

L'une d'elles avait sur la tête une sorte de capu* chon blanc qu'elle rejeta en arriÈre, après qu'elle Be fut assise, et si les spectateurs eussent été moins

3IIB L'ËPINOLB BOSB

occupés à suivre les émonvantes péripétieB de la pièce, il y attrait en dans la salle ane grande rnmeur, car tout le monde aurait remarqué l'entrée de la femme à la tête de mort.

C'était elle, c'était Gecilia d'Ascoli, accompagnée par la Adèle suivante qu'Orso lui avait laissée en la quittant.

Elle s'accouda sur le rebord de la loge, et resta quelques instants immobile et muette.

Puis, se rejetant en arrière :

— II o'j- est pas, murmura-t-elle tristement.

— Il viendra, madame, répondit Térésa.

— Non, il ne viendra pas, murmura Gécilia.

Mes pressentiments ne me trompent jamais. Quelque chose me dit que, cette fois encore, je m'en irai désespérée...

Et pourtant, les journaux assurent qa'on fera ici, ce soir, une manifestation contre le gonvernement ; les frères de l'Epingle y seront sans doute... je pouvais bien espérer qu'il y serait avec eux...

— Vous savez, cbère maîtresse, qu'il est obligé d'être prudent.

— Ouij dit amèrement la jeune femme, il faut qu'il le soit... et il l'est... il l'est à ce point que depuis trois mois, il n'a pas trouvé une heure pour me la consacrer, à moi qu'il prétendait aimer.

— Hélas t ses ennemis le guettent. S'il entrait chez vous, on l'y suivrait... et nous seiioDs tous perdus.

— Ah I plût à Dieu que je fuaae prise et Iralaée en prison. .. & t'échafaud. .. je serais délivrée de l'horrible vie que je mène...

— Oh I chère maitrâsge, je vous en supplie, n'appelez pas le malheur... Dieu n'aurait qu'à exaucer votre vtBu...

— Dieu n'écoute plus mes prières. Chaque jour, je lui demande à genoux de mettre fin au supplice que j'endure... et je souffre plus cruellement que jamais.

Vois-tu, Térésa, je sens que je suis à bout de forces. Ta dis qu'Orso risquerait sa vie s'il venait chez moi... tu as sans doute raison... et je me résignerais encore & ne pas le serrer dans mes bras, si je pouvais le voir... tiens 1 il me semble que- si je l'apercevais là, dans celte salle, ma douleur s'apaiserait.

Qui le retient 7 qui l'empéohe de se trouver sur mon passage ?... il sait que je sors... c'est lui qui m'a commandé de me montrer... et, alors qu'il lui serait facile de me consoler d'un geste, d'un regard... il prend à t&che de m'éviter... il me fuit...

— Mais, chère maltresse, ne devinez-vous pas qu'il craint que son émotion ne le trahisse, s'il -vous rencontrait... et vous-même, auriez-vous le courage de vous contenir... de ne pas courir à lui?...

— Oui, je serais forte... oui, je saurais comprimer les élans de mon cœur... Tu as donc ouïjlié

319 L'ÉPlffGLÈ ItÔElÉ

qu'un jour, quand il errait dîtes là Ciionfagne, déguisé en bAcberon, it fut pris par les sbires dé t'érdînand, qui le soupçonuaîent 4'êti's 1^ c^^f des carbonari, et qui l'amenèrent à {«anciano... J'étais là... je le vis paBser, garrotté coinihe un crimihel.,. et je ne fis pas un mouvement, je ne cfiangeai pas de visage... car je savais que, le reconnaître, c'était le tuer... Il sait, lui, que je n'ai pas succombé dans cette horrible épreuve, et il JCdoute de se montrer à moi !... il redoute même de m' écrire !

— Ecrire 1 ah 1 madame, ce serait une grando imprudence. On dit que la police ouvre les lettres.,.,

— Qui le force à se servir de la poste î Lui qui dispose de tant de serviteurs obéissant aveuglément à ses ordres, ne saurait-il pas, s'il le voulait, trouver un messager sûr 7 II a bien pu me faire parvenir ce billet qui m'appelait à Tivoli... Ahl j'ai été heureuse pendant tout Qn jour, maïs ce bonheur, je l'ai payé par une déception, puisqu'il n'a pas paru au rendez-vouB qu'il m'avait donné.

— Ce billet n'était pas de son écriture, chère maltresse... il ne venait peut-être pas de lui...

— De qui donc alors? demanda vivement GéciUa. Tune me réponds pas... tu penses comme moi... tu penses qu'il ne m'aime plus et tu n'oses pas ni'avouer ce que tu penses... comment m'aimerait-il encore, maintenant que je suis défigurée ?...

l'érésa se tut. Elle pleurait.

LE MÀBÎiVB DE VELOÙBS

— l!ioii, 11 hë m'aiide plus. S'il m'aimait, i! braverait tout... est-ce qu'on raisonne quand on aimef Est-ce que j'ai raisonné, moi, quand siir Un mot Aé lui... il avait dit que ma beauté était fatale... j'ai détruit ces traita qu'il B(lo^ait... Que n'ai-je prévu que ce sacrifice allait me coQfer son aiuour !

— Ail ! maHi-esse, ji vous vouliez... tes traces que laisse c^te eau ne sont peut-être pas ineHaçables... Loi^ m'a assuré souvent qu'il connaissait un sedret...

— 'Tais-toi... Jamais, moi vivante, personne ne verra mon visage... Seule je sais ce que j'ai souffert quand ii m'a fallu le montrer à ce médecin... je suis femme... je sens comme une femme... tiensi qtiand je ine vois dans une glace avec ce masque noir, j'ai peur... oui, j'ai peur,, . et si je l'enlevais, si j'osais mé regarder,,, je mom-rais d'horreur et de lioriEe..,.

Mais il me cache bien, ajouta amèrement la jeune fèmrbé, et Orso iie devrait pas craindre que mdn émotioii me trahît, si je me trouvais en sa présence, car nul ne pourrait lire sur ma figure ce que j'éprouverais en le voyant... ces Français m'appcltÉht la femme à la léle de morl... ils ont raison... ma tète est morte... mon rœur seul vit encore... quand donc cessera-t-il débattre?,., quand auraije le repos du tombeau 7

— Otl I madame, ne désespérez pas, je vous en cofijUre. Le prince n'd pas changé, et je suis sûre qu'il soudée autant que vous... qu'il maudit ies obstdl;leé (Jdl veus sépareitt.

^ Lee obstacles ne sont rien pour lui. A Lanciano, quand il m'aimait, il a risqué dix fois sa vie, pour passer une heure près de moi,

— Nous ne sommes plus à Lanciano.

— Qu'importe ! A Paris, le péril n'est pas plus grand... il l'est moins, car le carbonarisme est plus fort qu'il ne l'était quand il fut inventé par de pauvres forestiers des Abruzzes... Alors même qu'Orso serait pris maintenant, l'association ne périrait pas. Il s'exposerait donc seul, s'il s'aventurait chez moi, et il a toujours méprisé le danger... il n'a jamais tremblé pour lui-même.

— C'est pour vous qu'il tremble.

— Pour moi I Ah I si je pouvais croire cela ! Hais non, U me connaît, il sait que je suis résolue à partagerson sort... il le sait si bien que,dans cette nuit funeste où je lui ai sacrifié volontairement ma beauté, il a accepté le sacrifice, alors qu'il pouvait me forcer & partir... tu n'étais pas là, tu ignores ce qui s'est passé entre noua... tu n'as pas entendu tes serments qu'il m'a faits... les projets qu'il formait... je veux te la raconter, cette scène dont les moindres détails sont restés gravés dans ma mémoire.

Orso voulait m'ëloigner... me reléguer avec Prancesca dans un ch&teau où est déposé le trésor des frères de l'Epingle... C'est moi qui ai refusé de quitter Paris... c'est moi qui lui ai proposé de me défigurer et de vivre masquée... IL a refusé d'abord ; pais, peu à peu, il en est venu & m'expiiquer ce

qu'il faudrait faire pour que celle nouvelle existence fût possible. 11 m'a dit quetoietGennarovous resteriez à mon service ; que, pendant un mois, nous continuerions à habiter ce pavillon de la rue du Rocher, où j'ai été bI heureuse ; que, pendant ce mois, il ne pourrait pas me voir, parce que la disparition de la baronne et de sa nièce allait mettre la police en éveil ; mais que, plue tard, dès que noua serions installées dans l'hâte) qui allait faire louer pour moi, il n'en serait plus de même.

Je me rappelle ses paroles : «Tu n'auras plus besoin, disait-il, de l'entourer de mystère. Je t'arrangerai une vie, et quand le bruit sera apaisé, quand la surveillance des espions se sera relâchée, je viendrai... comme je viens ici,touteB les nuits... »

Il disait cela... et je l'attends encore... et je ne l'ai jamais revu... je ne le reverrai jamais...

— S'il ne devait plus revenir, chère maîtresse, il ne vous condamnerait pas à prolonger la triste existence que vous menez... et il ne vous aurait pas juré de vous refaire la belle vie d'autrefois...

Le prince de Gatanzaro n'a jamais menti.

— Il ne mentait pas... quand il a juré, il complût tenir son serment... il croyait qu'il pourrait m'aimer encore ; il a trop présumé de ses forces. Moi aussi, je m'étais bercée de celte illusion. Je me flattais que le sonvenir de ma beauté évanouie vivrait dans sa pensée, que son amour se contenterait d'une image absente. Nous nous trompions tous les deux. Pour lui, Gécilia, la Cëcilia qu'il a adoiée est

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morte. Il reste une erëature hideuse, et à travers le masque noir qui cache mon épouvantable laideur, Orso verrait en imaKÏniition les cicatrices qui me défigurent... jamais il n'aura le courage d'affronter ma présence... la présence d'un spectre, ..car je ne suis plus qu'un spectre.

Tu vois bien, Téréaa, qu'il vaut mieux qae je meure tout k fait.

La suivante ne répondit que par un gémissement, mais ce gémissement fut si sonore que H. de Saint- Hélier se permit d'y répondre par un chut prolongé. Le l>on clievalîer s'intéressait au sort de la beauté innocente et persécutée qu'Ogier le Danois venait d'arracher aux brigands de la forêt druidique, et la conversation qui se tenait dans la loge voisine l'empêchait d'entendre les tirades sentimentales qu'un débitait sur la scène.

Cëcilia se pencha instinctivement pour voir de quel spectateur peu endurant cet avertissement lui venait.

Elle n'aperçut que le profil de Saint-Hélier, mais elle se trouva face à face avec Octavie qui était placée précisément contre la cloison qui séparaitles deux loges.

11 serait difficile de dire laquelle des deux femmes éprouva l'impression la plus vive.

Octavie avait aperçu de loin, de très loin, dans le jardin de Tivoli, l'étrangère masquée dont tout Paris s'occupait ; elle ne s'attendait pas à rencontrer au théâtre, et de si près, cette sombre apparition.

Elle eut pressas peur et elle se recula vivement .

Gécilia c'avait jamais vu M"' de Saint-flélier, Ses yeux furent éblouis par l'éclat de pette beauté ravoQnapte, et en même temps son pœnr se serra.

— Gomipe on doit l'ùmef 1 muripurB-t-el}e çn se rejetant en arriprp.

Elle ne disparat ma ^esez vite pour que des Loqjietières, qui se tenait debopt dans le fond de la )oçe, n'eût pas (e temps de l'entrevoir.

11 s'était déjà occupé de la femme à la tète (le mort ; c'était même à son instigation que le préfet de pplice avait exigé que cette étrange vpya^use montr&t son visage à un médecin.

Hais ce médecin, commissionné tout exprès pour cette visite, ayant déclaré dans son rapport que l'infirmité était réelle, des Loquetières n'avait plus de soupçons.

11 lui en restait d'autant moins que les agents places en surveillance aux abords de l'hâtel que la dame avait loué dans le faubourg du Roule n'y avaient rien vu de suspect.

En revanche, depuis que la loge voisine était occupée, sa défiance s'était éveillée, sans qu'il sftt trop pourquoi, sans qu'il sût même quelles étaient les âeux femmes qui causaient entre elles au lieu d'écouter la pièce.

11 avait'collé son oreille à la cloison et il avait pu constater qu'elles conversaient eu italien.

Sre L'ËMNGLB ROSE

Il n'en fallut pas davantage . pour qu'il se préoccupât d'elles.

Les vieux policiers ont de ces întoitions.

Par malheur, dea Loquetières ne savait pas l'italien. Tout au plus, en comprenait- il quelques mots.

Octavie ne le parlait pas, mus elle l'entendait assez bien ; seulement, elle n'avait fait aucune attention à ce qu'on disait dans la loge voisine, pas ploa qu'à ce qu'on disait sur le Ihé&tre.

Son esprit voyageait en ce moment fort loin du Panorama-Dramatique.

Lee confidences de Cécilia à sa fidèle camériste ne tombèrent donc pas dans les oreilles de personnes qui auraient pu être tentées d'en abuser.

Du reste, elle se tut, dès qu'elle s'aperçut qu'on l'écoutait , et le chevalier put suivre tout à son aise les péripéties du drame qui captivait en ce moment l'attention des spectateurs.

Le vaillant Ogier avait quitté la scène après avoir délivré la timide bergère que des sacripants voulaient violenter, et Seward, le traître de la pièce, venait de faire son entrée avec accompagnement d'un trémolo prolongé.

SewBid avait assisté, caché dans le tronc creux d'un chêne antique, aux exploits de ce preux, qui faisait son état de protéger les innocentes et de restaurer les rois.

Et maintenant que le Danois et son escorte avaient

tonmé les talons, Seward se moquait de loi outrageusement.

Il toQDait contre les tyrans qui s'arrogent tféi k berceau le droit de gouverner les hommes, et contre les vaines superstitions entretenues par les prêtres de la religion Scandinave.

Ge libre-penseur raillait surtont une croyance répandue dans le pays. Il parlait avec mépris de la Uatue dévorante placée, disait la légende, aa fond du Temple de la mort.

La statue et le temple en question étaient le principal attrait de la pièce ; ponr les mettre en scène au dernier acte, la direction avait fait de grands frais, et les machinistes s'étaient surpassés.

Quelques bons bourgeois étaient venus ce soir-là pour contempler ces merveilles, mais la majorité des spectateurs ne cherchait que plaies et bosses, et le tapage commença dès le monologue de Seward.

— Tais-toi, jacobin, lui cria un royaliste, un ancien officier de l'armée de Gondé.

— Silence 1 les émigrés !

— A la porte le voltigeur de Louis XIV I

Ces vociférations, parties du parterre, ne trouvèrent pas d'écho dans la salle, et l'acteur put achever ses piteuses déclamations contre la légitimité da-

On n'en était encore qu'aux escarmouches et, l'.ans les deux camps, on se réservait [lour les scè-

nés fia^^, q^i, k ce qu'op prét^dait, foar|Qillâieat d'allusions politiques.

La toile tomba au bruit d'applandisseœents poiMtués de quelques coups de sifflet, et le calme se rétablit assez vite.

Les élégants de l'orchestre sç retouniërent ven la salle et se mirent à lorgner les belles dames.

Bn ce tempg-U, toutes les loges étuent munie) d'un grillage qu'en poavtùt lever «t abaisser à wlonté;

Gécilla ne désespérait pas encore d'aperceroir OFse. Bile resta,œais elle haussa la cMturê i durevoie, afin de voir sans être vue.

(ifi Bmorama-Drapvttigwe avait un foyer.

Pil^qû les thë&tres du boulevard, il était le seul qui off^^t aux speptateurs i)n lieu clos et couvert où il leur fût p(>saii)le de se promener pendant tes entr'actes.

Ijes au^eB se çonleqtaient fort bien de leur laisser le çboix entre la circulation dans des couloirs incommodes et une station en plein air sur l'esplanade où opérait Bobèche.

Du reste, le public de ce temp^là n'était ptis difficile, et personne ne se plaignait de l'abus que les directeurs faisaient de leurs privilèges.

Pourv\i qu'on vit la pièce, on était satisfait, et on ne réclamait pas contre l'étroitesse des dégagements ni contre la dureté des banquettes.

Les entrepreoeurfidu Panorama-Drœnatiçue étaient dea progresBites qui ne reculaient devant aucune dépense.

Us avaient ponssé le luxe jusqu'à garnir de fauteuils en velours d'Utrecht le loyer qu'ils décoraient du Dom de salon el.pour la mise en scène d'Ogier le Danois, ils avaient fait, disait-on, des folies.

C'est pourquoi, après deux ang d'exploitation, ils tombèrent en faillite.

Mais, ce soir-là, ils étaient encore en pleine prospérité, et ils pouvaient même se promettre le plus brillant avenir, car le tout Paris d'alors semblait s'être donné rendez-vous dans leur salle.

Le rideau venait de tomber sur le premier acte du mélodrame, et la foule encombrait ce fameux foyer, une foule d'élite, composée de gens du monde et de littérateurs, car les petits bourgeois aimaient mieux aller se régaler dehors de bière et d'échaudés.

Bemaville, adossé & la cheminée et flanqué de deux ou trois rédacteurs du Drapeau blanc, pérorait sur la pièce et accessoirement sur la politique, tançant aux libéraux des traits empoisonnés et ne se privant pas non plus de bafouer les ganaches royalistes.

— Vous prétendes "que ce mélodrame est l>éte, disait-il i un journaliste de l'opposition ; je conviens que vous n'avez pas tort, mais j'offre de parier que si les auteurs étaient de vos amis, vous le trouveriez admirable.

Que leur reprochez-vous àcesbravesbarbonillenra

LE MASQUE DE VELOURS 3ïl

de légendes 7 D'avoir mveDté un Ogïer de fantaisie 7 Vos écrivains essaient bien de nous faire accroire que Robespierre avait du bon et que Saint-Just était un grand homme. Est-ce leur style qui vous choque? J'avoue qu'il ne parlent pas la langue de La Bruyère, mais Béranger, que vous qualifiez de poète national, écrit comme un cuistre.

Il y eut uD murmure, même parmi les rëdactenrs bien pensants, car le chansonnier avait des admirateurs dans tous les camps.

— Voulez-vous une preuve à l'appui de ce que j'avance, reprit Bernaville.

Bcoutez ces jolis vers 7

Penl-Stre il dort le boulet invincible Qui fracassa vingt IrOnes â la fois.

Ne peut-il pas, se réveillant terrible.

Aller mourir sur la télé des rois !

— Ehl bien, mais c'est superbe, dit avec conviction un grave folliculaire qui devait avoir naguère rédigé la Minerve, revue classique, libérale et assommante.

— Voua trouvez? Alors faites-moi donc te plaisir de m'expliquer ce que ça veut dire.

Le boulet, j'entends bien, c'est la RévolaUon. Mais où avez-vons vu un boulet dormir, et se réveiller, et pms aller mourir sur la tète des gens î tur la tête est un pur chef-d'œuvre.

— Eloignons-nous, madame Boolardot, dit 4 son

L'ÊPiNPl-E BOSp

épouse le caporal de la 6* lé|^, Cçt homme insulte à toutes les gloires . Si je l'écoutés plus lopgtefnps, je m§ connais, je ferais un |ii§lheur,

Le droguiste patriote p^^aaçii lançait &Beroav||le UD J^^îço\^If(iqçé.

Et 1 incorrigible joufijiiliste çpntiniia ;

T- ppmai)4ç£ pipWf 9? colonel {i'guraës ce qu'il pensf de fe ^gule|, l^i■ gui les çpniialt, les bouleU. ' ' - ■■ " - • -

{je cgtQDe}^ (fOB Ip ll^ard d'une promenade an foyer avait amené près de la çtieipinée, entendit cette interpellation iQ^|r§gt§ çt s'abstint dp la relever.

Il s'était J!î''4 |i lui-njème d'êtrp prudent et il ne lui convenait pa^ 4'^DKager i]Qe discussion publique ayfiQ le réçlftcteur en cfief 4» Drapem blanc.

D'ailleurs, il venait d'apercevoir à l'autre bout du s^on qn p(iui qu'il v^jifait abonder.

P touni^ 4onp }Q do^ 4 Ben^aville, qui ne le pourgiflyi^ point de se| sarcasmes, car il \e tenait d^nsime toute autre estime que les bourgeois libérant m'i .

millet siYfllpfitiBri:

A ce moment, le clieyaljer 4e Sg)nt-p^)fer appaf^t 4oDilft(lt \e J)ffts % ^gQllç, pt Bern^yilje, (jui |e, qonfiaisfi^it dp ionSHe îiatp, ^apdçnRs geg ^ndite«8

pq^f ^iiei ^ iHi,

Le caustique journaliste étai( yp §4i^lrftt^!'f P9^

LB MASQUE 5Ê VEtOÙBS iH

une occasion de présenier Béa hommâgea & celle merveilleuse créatare.

En géaéral, elle ne l'accnelllait pas mal, quoiqu'il lui fût, comme homme, parfaitemeDlindiS'éreDt. Son esprit l'amusait, et par lui elle apprenait les noavelles qui couraient le monde parisien.

Ce soir-là, elle fut d'auiant plus gracieuse qu'elle avait précisément des renseignements à lui demaniit.

— C'est une bohfie fôrtimé i^ae dé voua rencoutrét' dans' uii théâtre, madèmolâelle, s'écria Bernaville, et je suis très-reconnaissant h. monsieur votre péfe t|iri Et bien Tbiilu se départir de sel habitudes de Sâdvagerié. l\ voué séquestre en vérité dans votre bAtel de la place Hoyale.

-^ Je n'aime ni le monde,- ni le spectacle, dit Oetavie. C'est très volontaiFement que je vis en reclnse, et si je suis venue écouter ce soir cet ennuyeux mélodrame, c'est queje n'ai pas voulu désobliger M. des Loqoetièrea.

— Ah I ah l il est donc ici, ce cher dea Loque tiares I

— C'est lui qui nous a fait la gracieuseté de nous offrir des placeSj dit Saint-Hélier.

~Ët il vous a accompagnés sans doute. Je serai ravi de le voir. Il y a un siècle que je ne l'ai rencontré. Gomment se fait-il qu'il ne soit pas avec

— II éii resté dans la loge.

— Je né reconnais pas là ses habitudes de galan-

314 L'ÉPINQLB H^E

terie, maïs vous me permettrez, je l'espère, de le remplacer et de vous conduire au buETet. Les glaces y sont aussi bonnes que chez Tortoni.

Les directeurs du nouveau théâtre avaient bien fait les choses, et ils avaient eagagé un glacier, ce qui était le comble du luxe dans un temps oâ les spectateurs se contentaient fort bien de limonade et de cidre.

Octavie accepta et le chevalier ne se St point prier pour suivre Bernaville, qui les mena à l'autre bout du foyer devant un comptoir fort entouré.

Les glaces furent servies ; elles étaient excellentes; et, tout en savourant la sienne, Octavie dit au jom^ naltBte.

— Je crois que notre ami des Loquetières a eu ses raisons pour ne pas quitter sa place. La loge qui touche & la nôtre est occupée par une personne qui l'intéresse vivement. ,.

— Une dame ? demanda Bernaville ; ce serait impardonnable à lui de vous délaisser pour..

— Une demoiselle, je ne sais combien de fois millionnaire. C'est tout naturel, au contraire. H est à marier et la .demoiselle cherche un épouseur.

— S'agit-il par hasard de la femme masquée dont on a tant parlé ?

— Précisément. Je viens de me trouver face à face avec elle et de très près... ce masque noir...

ces yenx qui brillent par des trôna... c'est effrayant...

— Et vons pensez que des Loquetières aspire à sa main ? s'écria le journaliste en, éclatant de rire.

— Qui sait?

— M'est avis qu'il aurait peu de chances de l'obtenir ; il a passé la quarantaine, ce cher des Loquetières et, même étant jeune, il n'a jamais dA ressembler & Apollon.

— Des Loquetières n'est pas on ft-eluquet, grommela le chevalier, mais il est encore fort bien et il a du mérite.

— D'ailleurs, il me semble, reprit Oct&vie, qu'une femme affligée d'une tête de mort ne doit pas être trop difficile.

— Vous croyez donc à celte invention de mes nîgaux de confrëresdu ConfdVuïiotme/îditrallleusement Bernaville.

— Ils exagèrent peut-être, mais il est certain que cette malheureuse est horriblement laide. Si son visage n'était pas hideux, elle ne le cacherait pas avec tant de soin.

— Eh 1 bien, moi, j'ai une autre idée... une idée que j'emprante aux contes de Perrault. Je. ne sais plus dans lequel il y a une vieille fée qui cherche un jeune homme assez courageux pour l'épouser. Ella le trouve et, après la noce, elle le récompense en reprenant sa véritable forme ; elle se change eu une' ravissante princesse.

m vâpwaui ROSE

'^ Alors, selon voua, ce masque...

— Recouvre peulrètre ud channaDt vis&ge.

— Ponrqnoi le porterait-elle donc?

— Eh I mais, pour mettre ses adorateurs k l'épreuve. Elle veut être aimée pour ses qualités et uon pour sa beauté.

— Elle court grand risque de «'être aimée qae ^our sa fortune.

— Je confesse que Je stds de votre avis et je souhaite bonne chance à des Loquetières. Maie je doute qu'il paisse faire sa cour & travers la cloison qui sépare votre loge de celle de la dame. D'autant qu'elle ne doit pas être seule.

— ï^le est avec une autre femme, sa demoiselle de compagnie, je suppose. Elles pai^ent italien.

— Itatien 1 Des Loquetières n'en sait pas un traître mot. Ce sera gênant quand il vendra exprimer sa flamme.

Mais, s'écria tout-à-coup Bernaville, vous avez chez vons, mon cher chevalier, un garçon qui «erait bi^ nrieux en situation de se poser en prétendant... votre secrétaire... Victorin Marcas... il est jeune, intelligent, ambitieux.

A propos , qu'en avez-vons donc fait ? On ne le voit plus.

— 11 m'a demandé on congé pour aller chez aoa père, qui habite près de Montauban, répondit M. «te Saintraétier.

— C'est vrai, c'est un Gascon ; juste l'homme qu'il

LB VÈttotra as nuxiRs «t?

haifuit ieUer »oe «WDtui^ 0à l'm droit réiuûr «Mit4e la KWpJeese et de l'm^atifi,

— Vous croyez qu'il épouserait 1^ jwiilWM ffiajgnâ U tète de mort?

— ie n'en doute PAS, fit s'il élMl iSiS soit' liJAiis votn loge, je suis bÂf qu'il pmfitaralt de l'c^cïâioa pourse présenter lui-iaéiBfi à voire voiaine.

— Hato il la'y «st paa, m«riiHirft 1{"° de gaint- Bi)m qoiiaoatait ËerBaville «yec beav&twp A'*i' tentioo, surtout depuis qu'il parlait de Uare«3.

— 11 revieadra et la première Cois que je le renfiODtrorai, je lui soufflerai l'idée d'euaU^ie^e Itt conquèbe de la femme au masque, dU gûesaeni J4 journaliste.

Mais il ne sera peut-Être pAe diepcaé à m'écouler, (W il donne forLeiB«nt à gauche M^hùb quelque temps, et il connaît mes opinons royalislies. Sa^-ie^ voas, mon cher chevalier, que je 1« voyais souyiSftt, cet hiver, chez celte prétendue baronne, qui conspirait, dil-oD, et qui s'est éclipsée un beau matin Avec samèice?

— Mcweîeur mon secrétaire frétmentaijt |â atte fort mauvaise CADipagme, répondit S&inl-HéUer.

— Ke dit«s pas trop de mal de eos dames. Je crois bien qu'elles avaient des accointances avec le carboluriemé, mais files étaient cbaroianj^At on r^ncontreiit chez elles uiie foule de ge^e aimables. Des ^> quetièresy est venu, et, tenez... ce jeune homme qui cause là-bas avec le colonel Fournès y était to^s i^ soiis...

»S L'âPINGLE ROSE

— Ce jeune homme... n'est-ce pas le vicomte de Brouage 7 demanda Octavie en cherchant à prendre un air indifférent.

— Oui, mademoiselle, c'est le vicomte Fabien da Brouage, gentilhomme fort mal pensant, frère du comte René, qui lui, au contraire, pense fort bien, et que vous connaissez, je crois.

— Et cousin germain du comte Henri qui flit tué, il y a trois mois, d'une façon si mystérieuse, soupira le bon chevalier.

— On dirait qu'il y a un sort sur cette maison de Brouage, reprit Bernaville. Le général est brouillé avec ses neveux. Il a perdu son fils, et voilà maintenant qu'il court un bruit sur sa fille...

— Quel bruit? demanda vivement Oclavie.

— On prétend... je n'en croîs pas un mot... mais enfin on répète tout bas que, depuis hier, H"* de Brouage a disparu.

— Quoi I on l'aurait tuée aussi, s'écria Saïnt- Hélier.

— Ce n'est pas ce qu'on dit. Il paraîtrait qu'elle serait partie avec nne institutrice anglaise qui l'a élevée... assez mal, à ce qu'il me semble.

— C'est étrange, murmura la belle aux cheveux d'or.

— Ces aventures-là ne sont pas rares en Angleterre, dît philosophiquement Bernaville.

— Et on ignore la cause de ce singulier départ?

— On l'ignore, mais elle se devine. Un amonr

LB MASQUE DE VELOOHa 929

contrarié sans doute. Le g:énëral n'entendEÙt pas raillerie snr le chapitre des inclinations. Sa fille anra fait un coup de tète. On. dit qu'il est furieux.

Octavifl se tut, mais la nouvelle que le journaliste venait de lui apprendre l'avait fort agitée, et Bemaville s'en aperçut. Il s'en étonna même nn peu et il ^onta, non sans une intention malicieuse :

. — Qui sait à un des deux cousins n'est pas pour quelque chose dans cette fugue? Tenez ! celui qui est ici prend brusquement congé de Fouroès... il sort en toute hâte du foyer... et cependant l'entr'acte est loin d'être fini... & cause de la pose des décors, il y en a encore pour une demi-heure. Où court donc ce vicomte? Ne trouvez-vous pas qu'il a l'air de volera un rendez-vous d'amour?

Fabien de Brouage en eSet venait de quitter le foyer, oii il n'avait fait qu'une très courte apparition.

Il étùt venu an Panorama Dramatique sur un ordre émané de la vente eentrah, et il y avait trouvé le colonel Foumès qui ne manquait pas une occasion de réchauffer le zèle des afBliés.

Hais, après un entretien assez bref avec ce chef, il s'était jeté dans le couloir des premières, il avait gagné rapidement l'extrémité de ce couloir, puis revenant sur ses pas, et comptant une k une les portes fermées des loges de cAté, il s'était arrêté devant In neuvième en partant de l'avantacène.

Il savait biea ce qu'il faisait en inspectant Los numéros des loges.

D'abord, il n'y avait dans le eouloir personne à qui parler. En ce temps-là, les ouvreuse» étaient rares, et du reste, il ne tenait pas à leur demanda des renseignements.

Venu au Panorama- Dramatique pour obéir & ua ordre k l'exécution duquel il n'attachait pas une grande importance, il s'était placé dans le coin le plus sombre de l'orchestre, et, au lieu de suivre la pièce et de s'associer aux manifestations qu'elle provoquait, il s'était mis à lorgner la salle.

Partout où il allait, depuis la soirée qa'il avait passée & Tivoli, Fabien cherchait quelqu'un dans la foule.

Le hasard le servit à souhait, car sa lorgnette s'arrêta sur nne loge de cAté, juste an moment où la femme masquée se penchait sur le devant da cette loge.

L'émotion qu'il éprouva fut très vive. C'était la première fois qu'il retrouvait Stella Negr(»ù,à peine entrevue par lui dans la grotte du sorcier.

Il avait en assez d'empire sur lui-même pour ne pas se présenter chez elle, quoiqu'il sût parfaitement où elle habitait.

Ce n'était pas qu'il tint grand compte des interdictions menaçantes d'Orso, ni qu'il se crût lié vis à vis de lui.

Le maître de VFptngle avait vonla exiger on serment que le vicomte de Brouage avait non g** ">"

LE HABQÙB M TELODUS

fusé, mais évité de prêter, et lea ohoaes en restées li entre eux.

Faliiea ne craignait personne an monde, et il était d'autant plus à même de braver don Hemandez, qae don Hernandez, en gardant Stella Negroni à Paris, s'étut mis dans le cas d'être fortement censuré par la Aoute vente.

Si Fabien s'était abstenu de chercher à voir llta- Uenne, c'est que, dans la grotte du magicien, avant de fuir, elle l'avait supplié de ne pas la poursuivre ; c'est qa'elle lut avait tendu la mam, une main qu'il avait couverte de baisers ; c'est qu'elle avait tressailli quand il lui jurait de l'aimer ponr elle-même, et non pour sa beauté.

II espérait que, dans la solitude oii la laissait Orso, elle s'attendrirait au souvenir de cette scène, qu'elle songerait h ce gentilhomme qui lai demandait de mettre son amour k l'épreuve.

Et, comprenant que toute tentative uématurée pourrût ruiner cette espérance, il s'ëtaiT contenté d'errer souvent le soir autour de l'hôtel que Stella habitait.

II n'avait pas en de peine à découvrir cet fa Atel, au bout du fanboui^ du Roule, car tout ce quartier B'occupmt de la femme à ta tête de mort.

On commençait pourtant à s'habiViier k ce phénomène, et on racontait que l'étrangère menait la vie la plus régulière du monde, recevant assez froidement les ittdiaciels qui se ptéseotaieot pour faire la

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cour à sa dot, et les éconduisant lorsqu'ils deveDaieot importuDS.

Elle avait même fait insérer dans les journaux une lettre où elle disait qu'on avait beaucoup exagéré sa fortune, et qu'elle ne venait point à Péris pour y trouver un époux, mais bien pour y jouir de l'indépendance qui lui manquâiit dans son pays natal.

Une seule femme de chamlire et un seul valet de pied la servaient, et elle ne s'était pas donné le luxe d'un équipage.

L'habitation qu'elle avait louée n'était point un palais. B&lie dans un Giubourg presque dései-t, entre cour et jardin, elle avait dft servir autrefois de petite maâon à un grand seigneur ou à un fermier généiid.

Et l'amoureux vicomte, qui avait examiné les abords de la place, se disait qu'il ne serait pas difficile de s'y introduire sans l'autorisation de celle qui l'occupait.

Mais il Aait résigné à attend;^, et'il attendait. 11 s'était abetenn de dire la vérité au colonel Fonmès, qui l'avait chargé de suivre à TivoU la femme masquée et de savoir à quoi s'en tenir sur ce mystère suspect.

Il ne voulût pas que la hatUe vente forç&t Stella à quitter Paris.

Rassuré par le rapport de ti'abien, le colonel avait déjà oubUé ses premiers soupçons et ne s'occupait plus de l'étrangère.

Au thé&tre do Panorama, personne, ne l'avait

apei^oe dans sa loge, personne, excepté M. de Brouage, qui s'était bien gardé d'avertir ses voisins.

La femme au masqua n'ayant fait qu'apparaître on instant et s'étant dérobée derrière un grillage au moment où le rideau tombait, les spectateurs ne pouvaient pas la remarquer pendant l'entr'acte,

Fabien avait donc beau jeu pour aller la rejoindre, mais U voyait près d'dle des gens qui le gênaient.

II venait de reconnaître M- de Saint-Hélier et sa fllle, et il hésitait à braver les inconvénients de ce voisinage, lorsqu'il vit sortir de la loge qu'ils occupaient le respectable chevalier et la belle Octavie.

L'occasion était bonne pour parler à Stella sans crainte d'être écouté.

La loge à gauche était remplie par une famille boui^oise qui ne s'occupait que de la pièce.

Momentanément abandonnée par M. et M"' de Saint-Hélier, la loge à droite était vide, du moins Fabien le croyait. ^

De l'orchestre où il était placé, il ne pouvait pas voir des Loquetières blotti dans le fond.

Il n'y avait pas un instant à perdre pour profiter de la bonne chance qui s'offrait à lui.

Il compta rapidement de l'œil les loges de première, et il vit que celle de Stella était la neuvième en partant de l'avant-scène. Sur désormMB de ne pas se tromper, il quitta sa stalle. jnonla au galop l'escalier du thè^itre, passa vite 11 <9

lu t;ÉPH fGu Aoea

devant le fby«r et se jeta dam le couloir où U ttniit afiïire.

11 n'y rencontra pereonne et il put se livrer tout h •on aise à une opératioù 4ui consistait t eb^rfiher la porte de la neuvième loge.

- Quand il l'eut trouvée, et ce ne fut ni lo&g^ ni difficile, il fut pris d'un scrupule qui le fit lîAâir ter.

En sufprenant ainsi Stelltf Negrûni, ti'allait-il pss l'effrayer ? N'allait-elle pas jeter on cri involontaire qui attirerait sut elle l'âttèntloU des oisifs de la salle ? Ne risquait-il pas de la compromettre 7

La passion l'emporta sur la prudence. Il ftapt>â le plus doucement qu'il pijt.

La porte s'ouvrit aUssitAt, comme si ce signftl eût été attendu, et Fal)ien entra vivement pour né pas laisser à Stella le temps de Se raviser.

Elle était seule.

— C'est moi, le vicomte de Btouage, dit-il à demi- Toix.

Il n'étaitffias inutile qu'il s'annonç&t, car depuis qae le grillage était levé, il ne faisait pas très clair dans la loge.

— Vous ! s'écria Stella. Tons m'aviez promis de renoncer à me revoir... Que venez-vous faire ici?

— Voue dire que je vous adore... que je ne puis plus vivre sans vous..^ '

— Cessez de me tenir un langage que je ne dois pas entendre...

— Pourquoi ne vous parlerais-je pas aînSi?Pout^

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