‹ L'épingle roseChapitre 5 sur 10 · C :,.i IK i:. G00t^l>J · texte numérisé non relu

C :,.i IK i:. G00t^l>J

— Je vais comparaître devant un tribunal, se disait le vicomte. Mais quel tribunal, et comment se fait-il qu'on me juge sans m'avoir interrogé aupa- ravant ?

Les gens qui l'entouraient ne paraissant pas disposés à lui fournir le moindre éclaircissement, il s'abstint-de les interroger.

Il prit place sur la sellette, et il attendit.

Il n'attendit pas longtemps.

Une porte s'ouvrit en face de lui. Le chef du peloton coin manda : Présentez... armes I Cinq offlciers, en grande tenue, entrèrent par cette porte, 8'avancèrent sur l'estrade et occupèrent les cinq fauteuils préparés poui- les recevoir.

Cinq juges, Évidemment, ou plutôt quatre juges et un président, car l'un d'eux s'assit au milieu, sur un siège plus élevé que les autres.

Celui-là portait l'uniforme et les grosses épaulettes de colonel de gendarmerie.

A sa droite, se placèrent un chef d'escadrons de chasseurs à cheval et un capitaine de cuirassiers ; à sa gauche, deux capitaines d'infanterie.

Tous avaient le hausse-col, l'épée au côté, la croix de .Saint-Louis sur ta poitrine.

Le vicomte comprenait de moins en moins.

11 n'appartenait pas à l'armée ; il n'était donc pas justiiii^le d'un conseil de guerre.

El pourtant c'était bien devant un conseil de giïerre qu'on l'avait amené.

Les Cours prévôtales, instituées en 181S, se com- I 13*

posaient d'un préeident militaire et de jugée civils. D'ailleurs, eilea avùent cessé d'exister depuis le l" janvier 1818,

Fabien savait cela et cherchait vainemeat à s'expliquer par quel renversement des lois existantes on le traînait devant une juridiction dont il ne relevait pas. •

Qu'il eût élé arrêté comme conspirateur, il n'en doutait plus et il se préparait & se défendre énergiquement.

Mais il augurait assez mal du dénouement de cette étrange aventure.

Les procédés violents dont on venait d'user envers lui, la suppression des formalités préalables, l'heure, l'absence de public dans la salle des séances, tout lui faisait craindre d'avoir affaire k une justice d'exception, créée pour la circonstance et jugeant sommairement.

— Hemandez ne se trompait pas. Nous avons été trahis, pensait il. A l'heure qu'il est, tous les chefs de YEpingle rose doivent être arrêtés... Stella aussi peut-être...

— Accusé, levez-vouB, dit d'une voix rude le colonel président.

Le vicomte se leva et demanda en se croisant les bras :

— Accusé de quoi?

— De complot contre la sûreté de l'État et de meurtre avec préméditation et guet-apens.

L'énoncé de ce dernier grief fit tressaillir Fa-

LE UASQUB DE TELOCRS 3î7

bien, mais il ne lui fit pas perdre son sang-froict.

— Rien que cela, reprit-il avec ironie. Je comprends qu'à un homme accusé de tant de crimes on enlève les garanties que la loi accorde k tous. Encore faudrait-il cepeadant qu'avant de répondre à l 'interrogatoire que voua allez me faire subir, je susse pourquoi on m'amène devant vous, moi simple citoyen qui n'ai jamais porté les armes.

— Vous alliez les porter contre v^tre souverain légitime. Et c'est pour cela que vous comparaissez devant une commission militaire dont les arrêts sont sacs appel, que le roi a instituée aujourd'hui même et qu'il a investie d'une autorité discrétionnaire.

— En effet, je ne vois ici ni témoins, ni défenseur. Cela se passait ainsi au Tribanal révolutionnaire.

— Abatenez-vous de railler et jnsUQez-voua, à vous pouvez.

Votre nom ?■

— Vous savez fort bien que je m'appelle Fabien de Brouage.

— Fabien, vicomte de Brouage, rectifia le président. Votre père a défendu la monarchie et il est mort des suites de glorieuses blessures reçues en combattaot pour le rétablissement du trftne. Votre oncle est lieutenant-général et pair de France. 11 est profondément dévoué au roi...

— Autant qu'il l'était à l'empereur.

— Je vous invite de nouveau à me répondre sérieusement, et k ne pas aggraver votre situation dé-

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jà si grave. Si je vous rappelle les services rendus à la cause royale par votre père et par votre oncle, c'est afin de vous faire mieux sentir i'énoriuité du crime que vous avez commis en vous associant aux ennemis du gouvernement de votre pays.

C'est en Angleterre, parait-il, qu'un révolutionnaire de la pire espèce, un régicide nommé Lormier, vous a inculqué les détestables principes que vous professez ouvertement, au mépris des traditions de loyauté qui sont héréditaires. dans votre famille.

— Je ne nie pas cela, dit Fabien sans hésiter. On n'a pas encore supprimé la liberté de penser. J'ai donc le droit de ne pas penser comme mes ancêtres et mes proches.

— Vous aimez mieux penser comme un scélérat.

Et, sans doute, vous continuez à le fréquenter, ce terroriste souillé de tous les forfaits, car nous savons-qu'il est rentré en France sous un faux nom.

— Vous êtes mieux informé que moi. J'ignore absolument où 11 est, ne l'ayant pas vu et n'ayant pas reçu de ses nouvelles depuis six ans.

— Fort bien. Vous ne voulez pas nuire à un de ^vos complices. Votre silence ne le sauvera pas.

Mais vous vous retranchez dans le droit que le roi a reconnu à tous ses sujets en leur octroyant la charte, et vous abusez de ce droit pour conspirer. Vous êtes d'autant pluo coupable, que vous vivez des bienfaits de Sa Majesté.

— Moil

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— Oui, car vous devez à ses bontés la restitution d'une terre dont le produit est votre seule res-

— C'est vrai. J'ai eu la faiblesse d'accepter cette restitution. Mon frère était aussi pauvre que mot. Je n'ai pas voulu le priver de sa pail du bieo de notre père. Si j'avais refusé ce bienfait, comme il vous plaît d'appeler un acte de simple équité, la générosité royale se serait découragée et mon frère aurait aouifert de mon refus.

— Il parait cependant que vous jouissez à peu près seul du revenu, et que vous l'employez à soutenu* les ennemis du Roi. Votre £rère qui vous l'a abandonné ignore sans doute le coupable emploi que vous en faites.

— Mon frère ne connaît aucun de mes actes, attendu que je le vois fort rarement, surtout depuis UD an.

— Nous savons cela ; nous savons que lecomte René de Brouage ne partage nullement vos idées subversives, mais ce n'est pas de lui qu'il s'agit.

— En effet, mon frère n'est pas en cause et je suppose que vous allez enfin m'apprendre pourquoi j'y suis, moi.

Le président prit un temps, comme on dit au théâtre, et Fabien devina qu'il s'apprêtait à lui porter un coup droit, comme on dit dans les salles d'armes.

C'était bien l'homme de la situation que ce colonel de gondarmerie, et sans doute il n'en était pag

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à son début comme chef d'une commission militaire.

Il avait l'air rogue, et il employait avec toute la eolennité voulue les termes guindés qui constituaient alors' une sorte de langue officielle, à l'usage des gens en place et des gens bien pensants.

Fabien, qui l'étudiait, se disait qu'on avait dû le trier sur le volet, et le soin qu'on avait mis à !e cboisir prouvait assez que le procès était sérieux.

— Quelles étaient, lui demanda ce pei'sonnage, vos relations avec l'infortuné Henri de Brouage qui a été assassiné pendant la nuit d'hier?

— Elles étdent nulles. J'avais cessé de fréquenter mon cousin qui ne pensait pas comme moi en politique, et nous en étions venus à ne plus noas parler.

En répondant ainsi, le vicomte commençait à se rassurer sur le point qui l'intéressait le plus. Il se disait qu'il ne s'était pas trompé en supposant qu'on l'accusait d'avoir tué le comte Henri et il espérait presque qu'il ne serait question du complot qu'accessoirement, que les chefs de l'Épingle rose n'étaient point arrêtés, que Stella Negroni n'avait rïen à craindre.

— Vous le rencontriez cependant, reprit le colonel, vous le rencontriez très-souvent dans une maison interlope, une maison où vous passez toutes vos nuits. Vous en sortiez ce soir quand on vous a arrêté.

— Henri y venait, en effet, depuis quelque temps ;

mais je vous répète que nous né nous parlions pas.

— II y est venu dimanche soir...

— Je ne l'y ai pas vu.

— Et c'est en sortant de ce tripot qu'il a été provoqué, entraîné dans un lieu désert, et...

— Épargnez-vous la peine de continuer, interrompit Fabien. Je vois que vous me soupçonnez d'avoir tué Henri. C'est une accusation si absurde que je dédaigne de me justiiler. Si vous vouluz savoir ce qu'elle vaut, interrogez des témoins dont vous ne suspecterez pas la bonne foi. Il y avait dans le salon de M"" de Casanova, la nuit dernière, je ne sais combien d'officiers de la garde royale. Il vous est facile de savoir leurs noms et de les questionner. Tous me connaissent de vue, et vous tous affirmeront que je suis resté au jeu jusqu'à cinq lieures du matin.

Et puis, ajouta le vicomte avec un geste qu'aucun de ses aïeux n'aurait désavoué, je ne sais pas pourquoi je vous dis cela. Un homme comme moi ne se défend pas d'avoir commis un crime si lâche.

Ne m'interrogez pas sur la mort de mon cousin. Je ne vous répondrais pas.

Les juges murmurèrent un peu, mais il ne parut pas que ce langage hautain choqu&t le président, qui se conforma même au vœu si fièrement exprimé par Fabien, car, au lieu d'insister, il dit d'un ton solennel et d'un air attristé :

— Je souhaite que vous soyez innocent de ce

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meurtre exécrable. Le nom que voua portez serait souillé à jamais si vous étiez un assassin. Et c'est pour éviter que ce nom fût entaché, c'est pour épargner à un pair de France la honte de voir son neveu sur un banc d'infamie, que le roi, dans sa paternelle sollicitude, a ordonné que vous fussiez renvoyé devant une commission militaire dont l'arrêt va être rendu et exécuté secrètement.

Vos complices seront jugés par la cour des Pairs, mais votre oncle qui y siège n'aura pas la douleur de se récuser pour ne pas avoir à vous condamner.

— Mes complices 1 quels complices? dit sans se déconcerter Fabien qui pensait : voilà donc pourquoi OD n'a amené ici que moi ; mais qu'ont-ils fait de mes amis, de...

— Vos complices, les c(a-bonari, dit la voix grave du président.

— Nous ne sommes pas en Italie, répliqua le vicomte en haussant les épaules.

— Non, noua sommes en France où le carbonarisme a été introduit par vous et vos amis. Vous avez cinquante ventes dans Paris. Faut-il que je voua nomme les principales ? La Bélisaire, la Sincère, la Réuatite... Faut-il que je désigne votre sigoe de ralliement : l'Épingle rose.

Vous pâlissez. Vous comnrencez à croire que la conspiration est découverte. Pour que vous ne doutiez plus, je vais vous montrer que nous tenons les conspirateurs.

LB UABQUB DB VELOtJRS

Adjudant, allez chercher trois des chefs à la pri- BOD du fort et amenez-les à l'audience.

— Ha le» tiennent... Tout est oerdu, pensa Fabien.

L'adjudant sortit pour exécuter l'ordre du colonel, et Fabien, étourdi par ce coup auquel il ne s'attendait pas, se laissa tomber accablé sur son siège d'accusé.

Le président l'observait attentivement, tout en échangeant quelques mots à voix basse avec l'officier placé à sa droite.

Les autres juges avaient des mines renfrognées et l'attitude de gens qui prévoient la nécessité prochaine de remplir un devoir pénible.

L'arme au pied, rangés sur deux files, les soldats ne paraissaient pas s'intéresser le moins du monde à l'accusé.

La lampe suspendue au plafond pâlissait et la ' vaste salle s'emplissait peu à peu de ténèbres.

Fabien baissait la tète et fermait les yeux pour mieux évoquer dans sa pensée l'image de la femme adorée pour laquelle il tremblait.

11 comprenait qu'on voulait en Unir avantle jour, et qu'il ne reverrait plus Stella Negroni.

Bientôt, la porte se rouvrit; des bïuonnettes brillèrent dans les corridors et l'adjudant reparut, poussant devant lui trois hommes vêtus d'habits civils.

Ces trois hommes, le vicomte les reconnut du premier coup d'œil.

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C'étaient précisément les trois prcsiJc:ils des trois ventes que le colonel de gendarmerie venait de nommer. *

Il y avait parmi eux un vieillard à cheveux blancs, une vraie figure de Conventionnel, rappelant Maximilien Robespierre par la physionomie, les airs compassés et même par le gilet à revers.

Les deux autres étaient des jeunes, des néophytes de la religion révolutionnaire qu'on cherchait à rétablir en France, à un quart de siècle de la Terreur.

Fabien les avait rencontrés souvent et ils l'avaient rencontré, non pas chez la baronne, — ils n'y venaient jamais, — mais aux assemblées générales convoquées tous les mois par la haute vente.

Cependant, ni lui, ni eux ne bronchèrent. RJeo dans leur attitude ne révéla qu'ils se fussent jamais vus. Les ju^es qui les regardaient attentivement ne purent pas surprendre sur leur visage le moindre signe d'émotion.

— Vous connaissez ces hommes? dit le colonel de gendarmerie.

— C'est la première fois que je les vois, répondit froidement Fabien.

— Et ils vous connaissent.

Les prisonniers firent tous trois un signe de dénégation.

— C'est bien, reprit le président. Vous tenez l'exécrable serment que vous avez prêté entre les mains du grand maître de V Épingle.

— II paratl que j'ai prêté un serment, dit le vicomte d'un ton railleur. Je Tignorais, et je vous remercie de me l'apprendre.

— Oui, vous l'avez prêté ; vous qui êtes né gentilhomme, vous avez répété, la main gauche étendue sur un poignard et la main droite placée sur votre cœur, les odieuses paroles que vous dictait an ennemi du roi et de la France. La voici cette formule impie :

n Je jure par l'honneur de sacrifier ma fortune et ma vie pour délivrer Kion paya du joug qui l'oppresse. Je jure d'employer toutes mes forces à propager les principes qui m'animent. Je jure de ne rien dévoiler de ce que je viens d'entendre, quelle que soit la position oii le sort me placera.

(I Si J'ai la lâcheté de traWr mes fi'ères, je voue ma tête à la mort. »

— C'est très-curieux, dit ironiquement Fahien, mais il y a en vérité trop de grands mots.

— De grands mots auxquels vous vous êtes laissé prendre, continua le colonel, des mots qui représentent les affreux principes que vous professez, des mots qui vous coûtent déjà l'honneur et qui vont voua coûter la vie.

— Fort bien. Je vois que vous êtes décidés à me condamner «t que vous n'appliquez qu'une seule peine, la mort... toujours comme le tribunal révolutionnaire.

11 est donc inutile que j'essaie de me défendre vous me permettrez de me rasseoir.

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Ayant dit, le vicomte se remit s ur sa sellette d'ac- \ Gueé et se renferma plus que jamais daoB cette alti- i tude hautaine qu'il avait prise dès le début de l'interrogatoire.

11 était résigné à sa destinée et U se consolait presque en pensant que Stella n'était pas prise.

— S'ils la tenaient, pensait-il, c'est avec elle qu'ils m'auraient confronté,

— Emmenez ces hommes, dit à haute voix le président.

L'ordre fut aussitôt exécuté ; les trois chefs de vente sortirent, muets et impassibles, comme ils étaient entrés.

— Ainsi, vous persistez à nier l'évidence? reprit l'officier de gendarmerie. Vous osez prétendre que vous n'étiez pas en relations suivies avec ces conspirateurs. Je ne puis pas vous contraindre à avouer, mais je dois vous faire observer que le silence dans lequel vous vous obstinez à vous renfermer ne vous sauvera pas.

— Je ne cherche pas à me sauver. Je ne vous dis rien,parceque jen'ai rien à vous dire. Je suis innocent, voilà tout.

— Vous êtes coupable et nous en avons la preuve. Faut-il, pour vous ouvrir les yeux sur votre situation, que je vous dise comment vous êtes entré en rapports avec le chef du carbonarisme, avec ce Hernandez qui se fait passer pour un royaliste espagnol, et qui n'est qu'un insurgé italien condamné à mort par le gouvernement de son pays? Faut-il que je

TOUS parle de la créature qu'il traîne avec Ini, et quia exercé sur voua une si détestable influence?

Voue changez de visage. C'est confesser que voua voDs aies laissé séduire par la digne compagne de l'aventurier auquel vous obéissez, par la Negroni.

— Si j'ai pâli, dit vivement Fabien, c'est que je suis indigné d'entendre un ofticier français insulter une femme.

— Une femme qui conspire n'est plus une femme. La Negroni subira le châtiment qu'elle a mérité. Vous niez qu'elle vous ait perdu. Nlerez-vous aussi que vous ayez reçu tout récemment du maître de l'Épingle rose, une mission secrète?

— Qu'est-ce que le maître de VÉpmgle rose ? demanda nonchalamment le vicomte.

— Toujours le même système de dénégations.

Nous allons voir si vous y persévérerez jusqu'au bout.

Cette mission qne vous feignez d'ignorer consiste à assurer le débarquement sur le territoire français du trésor de la Charbonnerie.

— Ils savent cela aussi, se dit Fabien. Qui donc a livré notre secret?

Et un horrible soupçon lui traversa l'esprit. Il se demanda si le traître n'était pas Hernandez et si Stella n'était pas complice de la trahison.

— Ce trésor que les ennemis du trône et de l'autel vont employer à mettre votre pays k feu et à sang, ce trésor est sur un brick napolitain appelé le Slromboli, et il tombera bientôt au pouvoir du gou-

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vernemeot du roi, car une frégate de l'État a reijD l'ordre d'appareiller de Lorieiit et de s'emparer du navire qui porte l'or destiné à fomenter l'insurrection.

Mais vous avez sollicité l'honneur de diriger l'entreprise de la mise à terre, vous vous éles chargé d'introduire dans le royaume cet or destiné à embaucher de braves soldats.

C'est là un crime prévu par nos lois, et, de ce seul chef, vous avez encouru la peine de mort.

— Prononcez-la donc, répliqua l'accusé sans s'émouvoir.

— Alors vous avouez ?

— Je n'avoue rien et vou^ ne prouvez lien. Mais je suis a votre discrétion et je ne tenterai pas une justiScation que voue n'écouteriez pas et que vous refuseriez d'admettre, si vous daigniez l'écouter.

— Comment avez-vous pu concevoir la pensée de corrompre des militaires français! continua le président qui ne jugea point à propos de relever l'insolente réponse de l'accusé. Regardez-les, ces loyaux défenseurs du roi, regardez-les, si vous l'osez, et vous lirez sur leurs visages l'horreur et le mépris que leur inspirent la trahison et les traîtres.

Cette éloquente sortie fit hausser les épaules & Fabien qui regarda, en efifet, les soldats du 43' de ligne et ne lut sur leurs physionomies ennuyées d'autre sentiment que l'indifférence.

— Et pourtant, pensait-il, il y a peut-être des

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frères parmi eux. Quatre sergents de ce régiment Tont partie de ma vente.

Et il dit tout haut :

— On ne m'a pas traîné ici, je suppose, pour me forcer à entendre de niaises déclamations.

Encore une fois, finissona-en.

— Encore une fois, répéta le colonel, fenoncezvous à vous défendre ?

— J'y renonce.

— Ce refus, je vous en avertis, sera considéré comme un aveu par la commission militaire que j'ai l'honneur de présider.

— Je m'y attends bien.

— Vous savez à quelle peine vous allez être condamné?

— Je le sais.

— C'est bien. Les débats sont clos. Emmenez l'accusé.

Le vicomte se leva et suivit l'adjudant chargé de l'exécution des arrêts rendus par cette justice mar- •tiale.

Cet adjudant était un vieux troupier gris-pommelé,- qui avait la raine d'avoir servi sous l'Empire et dont la figure n'était pas antipathique.

Dans le corridor, Fabien lui demanda :

— Où me conduisez- vous 7

- Ma foi I jeune homme, répondit le grognard, si vous ne le devinez pas, j'aime autant ne pas vous

— Très-bien. Je comprends. On va me fusiller.

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— Ohl pas tout de suite. Il Taut que le jugement soit rendu. Il faut qu'on vous le lise. Vous avez bien encore à vous... au moins trois quarts d'heure...

— Alors, je vais être exécuté la nuit 7

— C'est arrivé à d'autres.

^ Oui. Au duc d'Engbien, par exemple. Les Bourbons imitent Bonaparte, qu'ils traitent d'assassin.

— Que voulez-vous, jeune homme 1 vous vous êtes mis danâ un mauvais cas. Complot, tentative d'embauchage. La loi ne plaisante pas là-dessus. Je vous plains tout de même, parce que j'aime les braves et vous me faites l'efTet d'être un lapin qui n'a pas &oid<aux yeux. Je connais des vieux de la vieille qui ne marcherwent peut-être pas si gaiement que vous, s'ils savaient que le peloton les attend dans la cour.

— Ah 1 c'est dans la cour que la cérémonie aura lieu, dit froidement Fabien.

L'adjudant le regai-da en élevant le falot qu'il portait et grommela de façon à n'être entendu que ' du prisonnier:

— Allons, VOUE avez du cœur, quoique vous ne soyez qu'un pékin... et si je peux faire quelque chose pour vous... sans manquer à ma consigne...

— Par malheur, votre consigne vous interdit de me donner la clé des champs.

— Ça, c'est vrai; mais c'est dur aussi de mourir sans dire adieu à personne... A votre âge, on a toujours une bonne amie... Si vous aviez envie d'écrire

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à la vAtre... ehl bien, je vous promets que je lui remettrais votre lettre... sans la lire... et sans la montrer à personne.

— Si j'en étais sûr...

— Jeune tiomme, je ne suis ni no mouchard, ni nn agent provocateur. J'ai servi quatorze ans au 19' léger et vous pouvez vous fier à moi. Je vous donne ma parole d'honneur que votre commission sera faite, et qu'après je ne me souviendrai plus du nom de la particulière qai vous tient au cœur.

— Merci... je vous crois... où, comment pourrai-je écrire?

— Il y a tout ce qu'il faut pour ça là dedans, dit l'ofUcier de place en introduisant une clé dans la serrure d'une porte devant laquelle il était arrivé avec son prisonnier. Seulement, dépèchez-vous. Le colonel va venir, et s'il savait que je me charge de porter votre billet doux...

Puis, élevant la voix :

— Halte t commanda-t-il aux soldats. Lieutenant, alignez vos hommes dans le corridor et placez deux factionnaires près de la cellule.

— Stella saura que je suis mort en pensant à elle, se disait Fabien.

Le réduit oii l'adjudant le fit entrer se trouvait de plain-pied avec une cour dont il était séparé par une grille. Les ipurs étaient nus et blanchis à la chaux. Kn fait de meubles, il n'y avait qu'un escabecui et une petite table sur laquelle l'ofncier posa son fanal après avoir refermé la porte.

212 L-ÉPINOLB ROSE

— Allons, jeune homme, dit-il, voilà les iistensilea. Ecrivez... au pas accéléré... et ne faites pas trop de phrases, car dans cinq minutes le colonel sera ici... pourvu que vous mettiez bien l'adresse, je vous donne encore ma parole d'honneur que votre lettre arrivera plus vite que par la poste... et peut-être plus sûrement, car je me suis laissé conter que le gouvernement les faisait décacheter.

L'adresse 1 ce mot troubla Fabien et lui rappela le danger. Comment le faire parvenir à Stella, cet adieu suprême, sans compromettre les frères de VEpingle rose et Stella elle-même ? L'adjudant était de bonne foi sans doute, mais on pouvait le fouiller, saisir la lettre. Et cet homme, en lisant le i:om de Negroni qu'il avait entendu prononcer à l'audience, pouvait se raviser et livrer à ses chefs un message qui contenait peut-être le secret des conspirateurs.

— Eh! bien, sacrebleul s'écria le vieux troupier en voyant que le vicomte restait la plume eu l'air; les idées ne vous viennent donc pas. Je comprends ça. Dans la position où vous êtes, on est gêné pour le style. Bah! mettez trois lignes de : Je t'adore, et puis au bas : A toi pour la vie. Bon ! voilà que je dis une bêtise... enûn, tournez ça comme vous pourrez et surtout n'oubliez pas l'adresse.

— Non, dit Fabien en repoussant le papier. J'ai changé d'avis. Je n'écrirai pas.

Ce refus inattendu ût faire à l'adjudant un geste de surprise, et sa Qgnre exprima un sentiment que Fabien ne démêla pas très-bien.

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— Vous vous dé&ez de moi, jeune homme, dit le vieux troupier ; vous avez tort.

— Je ne me déSe pas de vons, répliqua le vicomte, mai j'ai réQéchi. La personne que j'aime ignorera mon sort, puisque mon exécution sera tenue secrète. Mieux vaut qu'elle l'ignore. Ma lettre la désolerait inutilement.

-~ Hum I vous êtes devenu tout d'un coup bien scrupuleux. J'ai dans l'idée que ce n'est pas là le vrai motif... mais après tout, ça ne me regarde pas... et je ne tiens pas tant que ça à me compromettre pour vous faire plaisir.

— Je ne vous sais pas moins de gré de votre oS're. Vous êtes le seul liomme qui m'ayez témoigné . de l'intérêt. Merci du fond du cœur, merci.

L'adjudant serra la main que te prisonnier lui tendait et il essuyait une vraie larme, lorsque la porte s'ouvrit.

Le président de la commission entra, et Fabien n'eut pas de peine à lire sur son visage que l'arrêt était prononcé.

' — Allez m'attendre dans la cour et faites préparer le piquet, dit-il à l'officier en baissant la voix, mais pas assez pour que M. de Brouage n'entendit pas l'ordre qu'il donnait.

— Monsieur, reprit-il dès qu'il se trouva seul avec Fabien, je viens remplir un devoir pénible...

— Pas de condoléances, je vous prie, interrompit le vicomte. Vous venez m'apprendre que je suis condamné à mort. Je n'avùs pas une autre sen-

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tence à attendre de votre justfci*. Je suis prêt.

— Si sévère qu'elle soit, votre condamnation est méritée, monsieur. Croyez bien que le Roi ne s'est décidé qu'à regret à permettre qu'oo vous traduisit devant une commission militaire. Son cœur paternel a Baigné lorsqu'il lui a fallu se résoudre à...

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