‹ L'épingle roseChapitre 7 sur 10 · LE MASQUE OB TBLOCBS · texte numérisé non relu

LE MASQUE OB TBLOCBS

Le condamné tressaillit, et réfléchit une seconde.

— Vous avez raison, murmura- t-il ; je lui dois bien de lui faire savoir que j'ai pensé à lui au dernier moment.

El, s'asseyant brusquement, il se mît à écrire.

L'officier profita de l'occasion pour s'approcher de la ftrille qui fermût la cellule du câté.de la ■ cour.

Un soldat portant un falot se tenait au dehors, contre les harreaux.

Sur un signe de son chef, il ouvrit doucement cette grille avec une clef qui faisait partie d'un trousseau suspendu à sa ceinture.

— Lisez, monsieur, dit le vicomte en tendant au colonel une feuille de papier sur laquelle il venait de tracer à la hftte quelques lignes.

Il avait écrit ceci :

«le-meurs condamné par les juges iniques d'un trihunal de sang. Mon seul crime est d'avoir aimé la liberté. On va me fusiller comme conspirateur. Je ne sais s'il existe une conspiration contre le gouvernement qui m'assassine juridiquement, et je souhaite que d'antres ne périssent pas comme moi victimes d'une haine politique. L'avenir me vengera. Ne pleure pas ma mort. Elle rachète les torts que j'ai eus envers toi et je te jure que je n'ai rien fût qui puisse déshonorer notre nom.

n Adieu, frère, sois heureux et pardonne à Fabien. »

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L'officier lut et dit d'un air ému :

— Vous pouvez compter, monsieur, que ce billet sera remis demùn au comte René deBrouage.

Maintenant, veuillez me suivre.

Fabien e'inclina légèrement et prit d'un pas ferme le chemin qui allait le conduire à la mort.

11 trouva près de la grille les soldats da 45*, le compatissant adjudant de place, le brigadier et les trois gendarmes, tout le personnel qui avait pris part à son arrestation et assisté à son jugement.

Devant lui s'étendait une esplanade dont U n'apercevait pas le bout, une esplanade plantée d'arbres et entourée de hauts bâtiments dont le faite se perdait dans l'ombre de la nuit.

C'était bien la cour centrale d'une forteresse,. un préau disposé pour des manœuvres et pour des exécutions militairei.

Fabien était persuadé qu'on l'avait conduit à Vincennes, et ce qui le confirma dans cette iÔée, c'est qu'il distingua vaguement des fenêtres en ogives et des meurtrières percées dans les massifs édifices qui dominaient cette cour fermée de tous les câtés p^ des murs.

Peu lui importait d'ailleurs. Il ne pensait qu'à Stella.

A quarante pas de la- cellule qu'il venait de quit- i ter, stationnait un peloton de soldats en unifonoe | rouge, appartenant probablement au 2* ré^meat suisse de la garde royale, lequel avait été de service ce jour-là dans Paris.

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Plus loin, le condamné entrevit un groupe composé de militaires et d'hommes en habits bourgeois.

Il pensa que les militaires étaient les juges qui venaient de le condamner et que les bourgeois étaient des agents du gouvernement délégués pour assister à l'exécution.

— C'est ici, dit le colonel.

Fabien alla se placer à l'endroit qu'il lui indiquait, et il attendit la tête haute.

Mais l'ofllcier de gendarmerie, au-Iieu de donner le signal, s'approcha et lui dit à voix basse :

— Monsieur, il en est temps encore. Dites un mot, un seul, et je donne l'ordre de surseoir. Un sursis équivaut à une ^ràce. Vous n'ignorez pas qu'il y a quatre ans, on démonta réchafaud qui attendait sur la place de Grève l'adjudant du génie Monnier , organisateur du complot de Vh'pingle noiVe. Monnier se décida à faire des révélations, au moment où il fallait monter en charrette. Il fut sauvé, vous le savez...

— Sauvé et déshonoré. N'espSrez pas que je l'imite. Allons, monsieur, faites votre métier. Vous êtes ici pour veiller à ce qu'on me loge douze-balles dans la tête et dans la poitrine. Terminons, je vous prie. Cette odieuse comédie n'a que trop duré. Il y aurait de la cruauté de votre part à la prolonger.

Le colonel fit un geste de désappointement et, d'un air de commisération grave :

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m L'ÉPINGLE ROSE

— C'est bien, moiiBiear, dit il. Soubaitez-vous de commander le feu?

— Non. Je ne suis pas militaire et je tiens à mourir simplement , répondit sans hésiter M. de Brouage.

Le colonel salua et s'écarta pendant que le piquet d'exécution s'avançùt.

L'adjudant accrocha son falot à un clou planté dans la muraille à cfité du condamné, puis reculant de quelques pas, il déplia un papier et commença à lire :

H En vertu d'un jugement rendu le 6 mars 1S21, par la commission militaire convoquée extraordinairement par ordre de M. le maréchal de camp, comte de Rochechouart, commandant la 4" subdivision et la place de Paris...»

Fabien n'écoutait pas. Il pensait à Stella Negroni et il fermait les yeux pour mieux évoquer son image adorée.

La voix de l'adjudant se tut, et une autre voix plus rude commanda coup sur coup :

— Apprêtez armes. En joue 1 Les fusils s'abaissèrent.

— Vive la liberté ! cria le vicomte de Brouage.

— Feu ! dit le chef du peloton.

Fabien attendait héroïquement la mort. Elle ne vint pas.

Les soldats qui l'ajustaient relevèrent leurs fusils au lieu de faire feu, et, avant qu'il eftt le temps de

jienser, le colonel de gendarmerie courut k lui, el l'embrassa en lui disant :

— Je savais bien, moi, que tu n'étais pas un tr^tre!

Le condamné chercha à se dérober à cette étreinte qu'il D'attendait guère, et il y réussit, mais il tomba dans les bras de l'adjudant qui criait à tuetôte :

— J'ai TU bien des durs à cuire, je n'ai vu personne de si dur à cuire que toi.

En même temps, les Suisses l'entouraient, les juges l'acclamaient, les troupiers du 45* de ligne accouraient pour le porter en triomphe, et les gendarmes qui l'avaient arrêté dansaient de joie.

Fabien se demandait s'il rêvait ou si tous ces gens-là étaient subitement devenus fous, lorsque trois hommes percèrent la foule, trois hommes qu'il reconnut aussit6t.

C'étaient les trois chefs de vente qui avaient paru na instant devant la commission militaire.

— Frère, pardonne-nous, lui dît le plus âgé, le conspirateur à chevenx blanc.-.

— Vous pardonner, balbutiait Fabien; m'expliquërez-vous?... que signifie?...

— Pardonne-nous de t'avoir soumis à cette épreuve.

— Une épreuve I c'était une épreuve!

— Oui, frère, et tu en es sorti si glorieusement que nous ne regrettons pas de te l'avoir imposée.

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-' AiDsi, 06 tribunal...

-^ Ëtaît composé de cinq chefs de vente, cinq obefa qae ta ae connaissais pas. Nous nous sommes partagé les rAles. Nous tiYiis, qui étions déjà tes amis, nous ne pouvions Ûgurer que comme prisonniers.

— Et ces soldats de ligne, ces Suisses, ces gendarmes...

— Sont tous des frères de Y Epingle, comme le cocher du fiacre qui t'a conduit ici.

— Et moi, dit l'adjudant, j'ai servi l'empereur, mais je ne sers pas les Bourbons. Depuis six ans qu'ils m'ont fendu Soreille, c'est la première fois que je remets un uniforme.

— Moi, dit le faux colonel de gendarmerie, au lieu de préaider des commissions militaires, je préside la vente : l'Amitié.

Fabien, qui avait eu bien de la peine â se dégager des embrassements de ses amis, écoutait leurs déclarations en fronçant le sourcil.

11 comprenait fort bien maintenant, il comprenait même trop, et h la satisfaction que lui causait l'heureux dénouement de cette aventure, commençait à se mêler un autre sentiment.

— On a voulu m' éprouver, dit-il ; j'ai donc été soupçonné?

-^ Non-seulement tu as été soupçonné, répondit l'homme au gilet à revers, mais tu as été accusé de trahison.

— ' Par qui ?

— Je l'ignore. Tu saia que tout ce qni se passe à la haute vente reste secret. Lee frères reçoivent el exécutent les ordres qu'elle donne. U leur est inter^ dit de les discuter et d'en rechercher la cause.

— Ainsi c'est à la haute vente que j'ai été dénoncé 7

— Oui, trèvB. Elle a décidé que tu seraÏB soumis h la grande épreuve, et elle m'a désigné pour rendre compte BU maître de V Epingle du résultat de cette épreuve.

Dans une heure, il saura que tu es le plus loyal et le plus brave de nos frères.

— Mais enfin , reprit Fabien avec impatience, qu'avait-on à me reprocher?

— Tu as parmi nous des ennemis, parce que tu es nohle.

— Et qu'importe que je sois noble? Tout frère qui n'a pas le bonheur d'être né roturier sera donc suspect? VoOà une étrange façon d'entendre l'égalité.

— Ne te plains pas. Tu viens de confondre les calomniateurs, et de décourager les envieux. Quiconque oserait maintenant élever la votx contre toi, serait réprouvé et chassé par nous.

— Oui 1 oui 1 crièrent en chœur les carbonari.

— Silence, frères, dit le vieux chef. Ces bâtiments abandonnés sont vastes, cette cour est entourée de hautes murailles; mais soyons prudents; si OD nous entendait du dehors, l'éveil serait donné. Et si jamais la police pénétrait ici, notre association serait en péril.

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256 L'ÉPINGLE ROSB

— Ob Bommes-nouB donc? demanda Fabien.

— Dans nne des dépendances du Temple.

— Du Temple où fut enfermé Louis XVIÎMaia l'édifice n'existe plus.

— Le donjon et le couvent ont été raséa en i811, mais certaines constructions qui y attenaient sont restées debout. Elles furent vendues alors comme bien national avec les immenses jardins de l'enclos, et un des chefs de notre association a loué le tout au nouveau propriétaire, sous prétexte d'y établir des magasins.

Nous sommes donc ici chez nous et nul ne sait que nous y sommes, grâce aux précautions prises par le maître de VEpingk qui n'en permet l'entrée qu!à des frères d'élite et dans de très-rares occasions.

Les caveaux des.templiers renferment nos dépôts d'armes et d'uniformes. C'est de cet asile de la superstition que sortira la liberté quand se lèvera le grand jour de la Révolution.

Mais l'heure est venue, frères, de nous disperser. Que chacun de vous reprenne ses habits civils et sorte isolément par la petite porte.

Je ne voua ferai pas l'injure de vous rappeler qu'en mettant le pied dans la rue, vous devez avoir oublié tout ce que vous avez vu cette nuit.

Les frères vinrent les uns après les autres serrer la main de Fabien, et disparurent sous une voûte dont l'arceau se dessinait vaguement dans l'ombre.

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LE MASQUE DE VELOURS %bl

11 ne resta que le faux colonel, le faux adjudant et les trois faux prisonniers.

Tous ceux-là occupaient des grades élevés dans le carbonarisme, et leur doyen d'&ge avait à dire à Fabien des choses qui ne devaient être entendues que d'eux seuls.

Il se dirigea vers la cellule où le condamné avait passé quelques instants qu'il croyait bien alors être iea derniers de sa vie.

— Tiens, frère, dit en y entrant l'ex-président de la commission, voici ta lettre. Heureusement, je n'anrai pas à la remettre. Mais il faut que je te félicite encore. Penser à nier par écrit l'existence de notre association quand on n'a plus que cinq minutes d'existence, c'est beau, c'est grand, c'est digne de l'antiquité.

— Je ne connais pas l'antiquité, dit le vienx de la vieille qui avait joué le r61e de l'adjudant, mais je déclare que ce que le frère Fabien a fait de plus 'ort, c'est de refuser d'écrire à sa bonne amie. Et je sois bien sur qu'il ne se déBait pas de moi. J'b' vais si bien amené çal

— Si bien que j'y ai été pris complètement. Mais je n'ai pas eu grand mérite à refuser, car je n'ai pas de maîtresse.

Est-ce toi, frère, qui as eu l'idée de cette ruse? demanda Fabien.

Il tenait à savoir si Hemandez en était l'inventeur.

— Parbleu 1 s'écrïa le troupier, ça m'est venu

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35B UâPINaLE HOeB

toat Dfttnrellement. Je suis an vieux singe et je me connais en grimaces . Aussi , quand je vois mi homme qu'on va fusiller ne pas s'attendrir au souvenir de sa particulière, je me dis : celui-là, c'est un lapin... lia le cœur blindé comme une casemate... et tu l'as... car pour ce qui est de croire que tu n'as pas une connaissance... non, foi de chasseur de la garde, je ne suis pas si nigaud. D'ailleurs, tu me l'as avoué dans le premier moment.

— L'ai-je avoué? dit en souriant Fabien. Ehl bien, soit! mais laissons cela, et permettez-moi de vous dire à tous que j'admire la perfection de cette mise en scène improvisée.

— Ce n'est pas la première fois qu'on organise nne pareille épreuve, dit le vieux chef. D'autres avant toi l'ont subie... et tous ne s'en sont pas tirés.

— J'étais mort, n'est-ce pas, si j'avais faibli?

— J'aurais donné l'ordre de te conduire dans le grand souterrain du couvent, de t'y casser la fête à coups de crosse et de t'y enterrer ; mais je savais bien que tu ne trahirais pas. J'avais répondu de toi au maître de l'Epingle

Maintenant, tu prétends que notre comédie était parfaitement montée. Il y manquait pourtant quelque chose.

— Quoi donc?

— Comment, tu ne t'es pas étonné qu'on ne t'ait

pas offert les secours de la religion I Tu sais bien pourtant que bous le règne de Sa Majesté le Roi Très-Ctirétien, on n'envoie pas an condamné à la mort, sans le faire accompagner par un prêtre.

— C'est vrail s'écria le vicomte de Brouage, je n'y ai pas pensé.

Ce fut dit si spontanément, si franchemenl que la figure de l'homme au gilet à la Robespierre s'éclaira d'imejoie sans mélange, et que ce vétéran de la Révolution se jeta au cuu de Fabien stupéfait.

— Bien, mon flls, criait-ii. Tu as parlé avec l'accent de la vérité. Je ne doute plus de tùi maintenant.

— Tu en dontais donc encore?

— Oui, je me demandais si tu n'avais pas deviné que tout cela n'était pas sérieux, et en te signalant le défaut de la pièce jouée pour tu tromper, je t'observais attentivement. Je pensais que peut-être tu allais te troubler, et si tu avais changé de visage, j'en aurais conclu que j'avais touché juste, que tu avais pénétré nos projets et que ta fermeté ne prouvait pas que tu fusses innocent, puisque tu savais que le jugement et le supplice étaient des simulacres.

Mais tu n'as pas bronché, tu n'as pas cherché ta réponse, et je proclame hautement que tu étais de bonne foi.

— Tu pousses la défiance bien loin, frère, dit Fabien avec un sourire dédaigneux.

— 11 le faut. Noos vivons dans Paris comme vit nne

armée campée en pays ennemi, et noHs ne saurions prendre trop de précautions. Du reste, ce n'est pas pour te tendre un piège que noua avons omis de to proposer l'assistance d'un aumAnier. Nous avons ici en magasin tous les uniformes de l'armée, parce que nous comptons nous en servir le jour où ia févolte éclatera. Nos frères les revêtiront pour se glisser dans les rangs de la troupe et tâcher d'entraîner les soldats. Mais tu comprends que nous ne possédons pas de costume ecclésiastique, et, les ordres pour l'épreuve n'ayant été donnés que hier dans la journée, nous n'avons pas eu le temps de nous en procurer un.

— Je ne vous en veux pas pour cela, dit ironiquement M. de Brouage.

— Laissons les récriminations et les soupçons, s'écria le vieux chef. Tu es pleinement justifié etnos frères attendent de toi un immense service. L'heure est venue d'agir.

— D'agir, mais cette nuit même, il y a quelques heures à peine, le maître de l'Epingle m'a dit que toute notre association était en péril, qu'un espion s'était introduit dans cet hAtel à la porte duquel j'ai été arrêté, que la haronne et sa nièce avaient été dénoncées...

— Elles sont déjà hors d'atteinte. Loi'sque la police fera fouiller l'hôtel de la rue de Monsieur, elle n'y trouvera plus personne. Le maître est en mesure de se défendre s'il était inquiété. Le marquis de Santa-Cruz, ambassadeur d'Espagne à Paris, ré-

pondrait de lai. Un incident Fâcheux ne suffira donc pas pour arrêter, ni même pour retarder la révolutiOQ qui se prépare.

Tout à l'heure, pendant que nos frères faisaient semblant de te juger, le maître m'a envoyé un messager pour me transmettre un ordre qui te concerne.

Le débarquement est décidé. Ze ^^fromdo/i'a quitté le petit port de Bretagne où il avait rel&ché ; il fait voile pour la côte de Saintonge et, en ce moment, il doit croiser entre l'tle de Ré et l'Ile d'Oléron.

Ta vas partir pourBrouage, frère, car l'offre que tu as faite est acceptée. Ton château abritera notre trésor.

— Partir, quand î

— Aujourd'hui, à midi,

— A midi 1 C'est impossible.

— Impossible! pourquoi? ce mot-là ne. fait pas partie de la langue que parlent les frères de l'Epingle. Tu ne m'obligeras pas à te rappeler que tu dois au maître l'obéisBance passjve.

A midi précis, une chaise de poste t'attendra sur la route d'Orléans, à mi-chemin de la barrière d'Enfer à Montrouge. Tu sortiras de Paris à pied, tu monteras en voiture, à l'endroit que je t'indique, et...

— Soit ! je partirai. Combien de temps devrai-je rester à Brouage?

— Je n'en sais rien , mais je sais que tu y trou-

I isr

26! L-ÉPINQLB JtOBB

Teras quelqu'un qui te transmettra de vive-voix les instmctioDS du maître.

— Un de nos frères, sans doute?

Le vienx chef ne répondit point à cette question, et il ^outa :

— L'ordre porte aussi qu'en sortant d'ici ta ren- ■ treras directement chez toi.

Le maître t'interdit de parler à qui que ce soit avant de partir, de te montrer dans la rue et surtout de te présenter à l'hôtel de la baronne qui est probablement déjà cerné par les agents.

Le vicomte baissait la tâte sdus cette averse de recommandations impératives. Elles le désolaient, car il aspirait k revoir Stella, et la nécessité d'aller se confiner à Brouage augmentait encore le chagrin que lui causait cette brusque séparation.

— Qui me donnera de ses nouvelles? se demandait-il tristement. Saurai-je seulement ce qu'elle est devenue ?

Puis il songea que l'exil auquel on le condamnait ne se prolongerait guère, puisque le débarquement devait être très-prochain, et il répondit avec assez de fermeté :

— Je vais obéir. Mais j'ù quelques dispgsitlons à prendre, des papiers à brûler, en cas de malheur. Je n'ai donc pas de temps à perdre.

— Viens, frère, dit le doyen des conspirateurs; je vais te conduire à une porte qui donne sur une me déserte. Quand tu l'auras franchie, marche

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LElfÂ6QTJB DE VELOURS

Esng regarder derrière toi, et tâche d'oublier le chemin de t'aaile où nous cachons nod mystères.

Dix minutes après, le vicomte se retrouvait seul ■urlepavé de Paris.

Quelques heures plus tard, 11 roulait en chaise de poste sur la route d'Orléans, emportant dans son MEUT l'image adorée de Stella Negroni qu'il n'avait pas pu revoir avant de s'éloigner d'elle.

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DeuK mois se sont écoulés.

Mai eat venu et, si leB frères de l'Epingle me continuent à a^r dans l'ombre, ils n'ont paS encore renversé le gouvernement des Bourbons.

Sa Majesté Louis XVIII règne toujours et jonit d'une santé parfaite, car elle fait presque chaque jour, en calèche découverte et au triple galop, de longues promenades sur la poudreuse et plate route d'Argenteuil.

On vient de baptiser en grande pompe à Noire- Dame monseigneur le duc de Bordeaux.

Son auguste mère va se rendre en pèlerinage & Notre-Dame-de-Liesse près de Laon.

M"* la duchesse d'Angouléme se prépare à partir pour Vichy.

Les dames de la Halle ont offert un grand bal au roi et 4 la lamille royale. Les poètes chantent &

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LB HASQUB DE TBLOUBS SAS

l'envi le royal enfant, naissant espoir de la France.

Ce ne sont que caatates, odes et dithyrambes.

La session de la Chambre des députée tire à 8a Sn et la Cour des pairs juge, sans se presser, d'obscurs conspirateurs arrêtés au mois d'août 1820.

A l'extérienr, pas de points noirs. A peine commence-t-on à parler de troubles en Grèce. La Révolution est définitivement étouffée en Italie et elle ne fait pas de progrès en Espagne.

La France vit en paix avec toutes les puissances étrangères, après leur avoir fait vingt ans la guerre k toutes. Au dedans, elle est calme et prospère.

Paris s'amuse. Paris s'occupe de modes, de théâtres, de bals champêtres et de nouvelles du jour.

Les femmes portent des robes de mousseline agatkùie avec manches justes et trois rangées de petits volants doubles, des demi-fichus de dentelle noire, des jupes courtes et des brodequins en pâau avec demi-guétres en toile grise écrue.

Elles mettent sur leurs jolies têtes des turbans & fond plat en gaze lamée, ou bien des résilles en fleurs méiangéea, enveloppant U chou de cheveux et imitant les coiffures étrusques.

Les hommes exhibent des pantalons de nankin à petit pont, endossent des habits noisette dont les revers s'arrêtent au milieu de la poitrine, et se coiffent de chapeaux k larges bords et à longs poils, évasés par le haut el décorés du nom de bolivars, en souvenir du libérateur de la Colombie.

Jl y a aussi des bolivars en paille. Dartois et Gabriel

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2SS t"ËPlKGLË HOa&

viennent de les chansonner dons un vaudeville-revue, en même temps que Ja lithograhie qui fait fureur.

Vive la lithographio, C'est une rage partout,

fredonnent les élégants qui sortent des Variétés pour entrer à Frascati ou à l'hâtel Daugny où se tient le cercle des Etrangers. ^

Les premières représentations se succèdent sur tous les théâtres.

On a donné anx 'Prançfûs Frédégonde et Branehaut, tragédie de M. Leinercier, et le Faux Bonhomme, comédie de M. Alexandre Du val.

Il y a des gens qui se passiounent pour la douce Brunehaot.

Désaugiers vient d'être nommé directeur du Vaudeville, qui tient un groa succès avec Frontin Mari- Garçon, de M. Scribe, mais qui perd l'incomparable Qontier, récemment engagé au Gymnase, où on lui a fait un pont d'or, — six mille francs par an et des feux.

Du reste, le vent est aux prodigalités : l'éditeur Barba vient d'acheter douze cents francs à Waflard et Fulgence le Voyage à Dieppe, la pièce qui a eu le plus de vogue en 1820.

M"' Naldi chante su Théâtre -Italien dontM^'Catalani vient d'abandonner la direction après s'y être è. peu près ruinée.

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L'Opéra qui a fait jusqu'à dix-huit mille francs de recettes pendant le mois de janvier, a donné en février la Mort du Tasse, musique de Garcia, parbles de Cavalier.

On joue toujours dans l'ancienne salle de la place Louvois, mais on espère que la nouvelle salle de la nieLePeletier pourra être inaugurée au mois d'août, par un opéra et un ballet, les Bayadères et le Retour de Zépkyre.

On assure qu'elle sera éclairée au gaz. L'Odéon l'est déjà et les journaux affirment que ce nouveau luminaire n'exhale pas une trop mauvaise ^deur.

La Porte-Saint-Martin a fait un argent fou avec Ba pièce de carnaval, les Dieux à la Courtille. A l'Opéra-Comique, Martin attire la foule dans le Nouveau seigneur de village. Le Panorama Dramatique M soutient avec Alexis, ou CFrreur if un bon père et prépare un gros mélodrame intitulé le Temple de la mort.

Il n'est pas jusqu'au panorama de Jérusalem, et mïme jusqu'au diaphanorama, qui ne fassent recette.

On s'occupe des faits et gestes des acteurs. M"' Duchesnois est indisposée. M'" Georges, qui a rompu depuis quatre ans avec la Comédie- Franc ai se, fait DD procès aux sociétaires. Perlet, du Gymnase, s'est fâché contre le publie qui voulait lui faire répéter un couplet des Comédiens d'Elampes et, faute de pouvoir l'envoyer au Por-l'Evèque, l'autorité l'a

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268 I/BPINOLB ROSE

fait conduire à la Préfecture de police. Il en est sorti, mais il refuse de faire des excuses.

Les journaux soignent leurs feuilletons dramatiques. Quelques-uns même ne mettent plus les modes BOUS la même rubrique que lescOmples-rendus de thé&tre.

Au Journal det Débats, ci-devant journal de l'Empire, Dùviquet a succédé comme critique au terrible Geoffroy, dont la mort a été saluée par cette épigramme :

Il est morl; ce soir on l'inhume, De quel mai ? Je ne sais. Je le devine, mol, L'imprudeuL, par mégarde, aura sucé sa plume.

Delécluse n'y fait pas encore les articles sur les beaux-arts. L'emploi est tenu par un publiciste ingénu qui loue le roi d'avoir bien voulu accepter l'hommage d'une statue de Vénus trouvée dans l'île de Milo, quoiqu'elle soit fort endommagée.

Le même, en rendant compte du concours pour le prix de Rome dont le sujet était Samsoo et Dalila, termine son article par cette phrase pudique : « Pas un des concurrents n'a manqué de représenter Samsoo nu. Il en eût sans doute été de même ,de Dalila, si une sage police des écoles n'interdisait aux élèves en loge l'usage des modèles de femmes. »

Ils sont en pleine prospérité, les journaux.

La Quotidienne a 6,000 abonnés, les Débats 13,000, le Constitutionnel 17,000.

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Le Drapeau Blanc, rédigé en chef par Martaioville, pardi avec cette épigraphe : vive le roi, quand mËme 1 Carmouche, Charles Nodier, Pouqueville et Lemennals y écrivent. C'est l'enfant perdn da royalisme. Il déclare tous les jours que les libéraux doivent être rangés dans trois catégories : i' les filons inf&mes ; 3' les esclaves ambitieux ; 3° les fourbes sanguinaires.

La Quotidienne, dirigée par Michaad et FiévéO, est l'organe préféré de la noblesse et du clergé. Elle compte parmi ses rédacteurs des hummes d'esprit comme Merle, des chansonniers et des vaudevillistes qui font une guerre acharnée anx révolutionnaires.

Plus sérieuse et moins violente, la Gaxetle de France a des écrivains de premier ordre, Joseph de Maistre, de Bonald. Aussi est-elle moins lue.

Le Journal de Paris, VEtoiU et le Pilote complètent la liste des feuilles royalistes, eans compter le Moniteur officiel.

Le Nain jaune est devenu le Libéral, le Nain jaune, ce Figaro de l'époque, curieuse publication qui compta parmi ses rédacteurs anonymes le roi Louis XVIII, lequel écrivait assez souvent de sa main royale et faisait jeter dans la boite du journal, dans la bouche de fer, comme on disait alots, de petits articles fort bien tournés ; le Nam jaune qui inventa l'ordre de VEteignoir, à l'usage des partisans de l'ancien régime, et l'ordre des Girouettes, décerné aux hommes politiques de tous les gouvernements.

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i1<i L'ÉPINOLB R08B

La Minerve a vécu, tuée par la censure, la ^iaetve, espèce de revue fondée par Benjamin Constant, Jay, Jouy et Etienne, ennuyeux recueil où on accommodait une fois par mois une salade faite avec les immortels principes de 1789, l'esprit militaire de , l'Empire et les libertés co ne Li tu lion u elles.

i^fais le Constitutionnel est vivant et bien vivanlné petidant les Cent-Jours, fondé même, à ce qu'on prétend., par Fouché, duc d'Otrante, il est devenu promptemeal l'organe of&ciel de la bourgeoisie va- ' lûteuse, envieuse et frondeuse. Pas un fabricant riche, pas un fournisseur opulent, pas un avocat qui ne s'abonne à ceitte feuille opposante et conservatriee, patronnée par des gens fort peu consei*vateurs : Oémond, ci-devfHit juré au tribunal révo lutionnaire ; Rausselin, Tarai de Danton ; Jullien de Pa.*^, flls d'un conventionnel régicide.

La lit-térature *leurit. Les cabinets de lecture pullulent. Le Solitaire, oublié en janvier, en est déjà à sa cinquième édition. Sgaihe, ou le Petit Vieillard ■de Caiaix, par Victor Duc^ûge, Palmyre et Flaminie, ou le Secret, par M"' de LÏenJis, sO partagent la 'vogue.

Un jeune poète, que M. de Chateaubriand qualié^ ■iïenfant Eublime, et qui a nom Victor Hugo, vient de publier quelques odes du royalisme le plus pur, la StatiK de Henri IV, les Vierges de Verdun,- Loais XVII.

Le moyen-&ge commence h. être à la mode, un Dnoyen-&ge de fantaisie, personnifié par le trouba-

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