LE UABQDB DB VELOURS
door et la ch&telaioe qtù ont remplacé Mars et Vénus sur tous les socles de pendule, l/x Gaule poétique, de M. de Marchangy, rëgoe et gouverne. Quinze ans n'ont point épuisé le succès du roman où M"" Gottin raconte, d'une façon si touchante, les amours du Sarrazifl Malek-Adtiel avec la sensible Mathilde, sœur de Richard Cœur- de-Lion.
On s'amuse pourtant k Paris, en dépit de ce débordement de chevaliers partant pour la Syrie et de bardes en tunique abricot. On s'amuae même avec furenr.
Les galeries de bois du Palais-Royal n'ont jamais été plus fréquentées; le 9, le 36, le 113 et le 134 regorgent de joueurs, mais il y a des soafQes printaniers dans l'air, les arbres ont des feniDes, et les jardins d'été affichent leur; fêles.
Tivoli, Beaujon, le Delta et Marbeuf sont ouverts. Le Ranelagh va ouvrir.
Déjà les amateurs vont chez Tortoni prendre des glaces servies par le garçon de café Prévost, l'homme le plus poli de France, qui n'aborde jamais les consommateurs qu'en leur disant : « Pardonl monsieur a-t-îl eu la bonté de désirer queLgue «hose? ou bien admirer les carambolages de Spolar, le plus fort joueur de billard du monde, Spolar qui compte parmi ses preneurs M. de Talleyrand et son ami Montrond.
On se bat plus que jamais. Le 10 avril, M. Manuel, agent de change, a été tué dans un duel au pistolet. Fayot, qui envoya, en 1819, une balle
C3.l;«i;,G00gle
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dans le cœur da jeune Saint-Marcellin, filg naturel de M. de Fontanes, le ainistre Fayot, ponrsuit le coure de ses exploits homicides.
Et la politique fait plus de victimeB que lui. Il suffit d'aller déjeuner au café Lembelin quand on est garde du corps, et au café de Valois quand on est libécal, pour rencontrer un adversaire qui vous propose d'aller sur le terrain.
On se bat au bois de Boulogne, au bois de Yincennea,à Belleville, à Clichy; on se bat partout, au pistolet, à l'épée, au sabre; on se bat le matin, on se bat le soir, on se bat la nuit.
Et on conspire aussi. Le carbonarisme se propage. IF a gagné l'armée et les révoltes militaires n'attendait qu'une occasion' pour éclater dans l'Ouest, dans l'Est et à Paris.
Seulement Le signal n'a pas encore été donné. Le maitre de \ Epingle est prêt, mais les chefs français hésitent. Ils ne se soucient pas de risquer leurs tètes, et ils continuent à protester publiquement de leur dévouement à la charte constitutionnelle.
Ils ne se rencontrent plus chez M*" de Casanova qui a disparu, mais ils s'abouchent encore avec les hommes d'action dans les verUet qui se mnltiplient avec une rapidité incroyable.
La police se remue beaucoup, et elle ne voit rien.
Des Loquetières a manqué sa fortune pour une partie d'écarté. Des Loquetières n'a pas su retrouver la piste de la baronne, ni celle de Stella Negroni.
, Coo';!^'
Ces dames et leurs serviteurs se sont évanouig comme des fantômes, et personne n'est venu se prendre aux souricières tendues dans l'hôtel de la rue de Monsieur.
L'Espagnol Hernandez a été surveillé, mais sa conduite est si régulière qu'on a renoncé à l'espionner. Le vicomte Fabien a quitté Paris et on n'a plus entendu parier de lui. Le colonel Fournës passe tranquillement ses journées à monter à cheval et ses soirées à jouer aux échecs au café de la Régence.
L'élève de M. de Sartine se désole, car il n'a pas réussi non plus à découvrir le meurtrier du comte Henri.
Mais il y a un homme qui est encore plus malheureux que lui, et cet homme , c'est René de Brouage.
Il n'a pas pu percer le mystère qui enveloppe la fin tragique de son malheureux cousin, et il n'a pas encore osé tenir le serment qu'il a fait à Oclavio de Saint-Hélier.
Le moyen de demander la main de celle qui s'était ûancëe à lui pendant cette fatale nuit du 5 mars, de la demander alors qu'il porte un deuil si récent! Le moyen surtout d'obtenir le consentement de son oncle et même de lui notifier sa résolution de se mésallier I
Octavie a d'abord paru comprendre les raisons qu'il lui a données. Elle le reçoit, le jour, dans le pabinet de son père qui lui laisse une grande liberté.
et elle l'accueille avec la même tendresse paenoanée. Elle a refusé catégoriqueoieDt le mari que H. de Saint-Héiier lui proposait. Elle est libre et elle attend, mais elle n'attend pas patiemment. Ses yeux dieent assez qu'elle s'étonne des hésitations de René et qu'elle ne tardera pas à s'en offenser.
C'est pourquoi, par une belle matinée de mai, décidé à aETronter la colère du général, et à en finir avec line situation intolérable, le frère de Fabien s'achemina vers l'Ile Saint-Louis. Il trouva sous le vestibule de l'hâtel, Pierre Dugué qui témoigna en le voyant une joie respectueuse.
— Mon oncle est-il visible ? demanda René.
— M. le marquis vient de déjeuner, si on peut appeler ça déjeuner, répondit le vieux chouan. Depuis la mort de M. Henri, M. le marquis ne mange plus.
11 est au grand salon avec M"* Antoinette et la gouvernante anglaise.
— Âhl dit René d'un air contrarié, ma cousine est avec loiî ,
— Oui, monsieur le comte, répondit l'intendant. Mademoiselle ne quitte presque plus M. le marquis et c'est bien heureux, car s'il était privé de la présence et des soins de sa allé, M. le marquis ne résisterait pas au chagrin qui le mine. Quel coup ! il faut qu'il soit fort comme il l'est pour l'avoir supporté. Perdre son âls uniquel Et il était ni beau, si bon, si brave, ce pauvre M. Henri. Ahl les scélérats de libéraux qui l'ont tué mériteraient d'être roués
LE HABQUB DE TBL0UR8 275
en place de Grève. Quand je pense qu'on n'a pai encore découvert l'assassin, et que ce mouchard en babit vert n'a pas seulement su retrouver le coupegorge où on l'a attiré 1
— Moi aussi j'ai cherché, murmura le jeune.
comte, et j'ai cherché inutilement.
— Et dire que la race va finir, que les Brouage vont s'éteindre I s'écria Pierre Dugué. Dire que mon maître n'aura pas, avant de mourir, la consolation d'embrasser des petits-en^nts de son
— Nous sommes encore trois qui le portons.
— Oui, mais M. le marquis ne voudra pas se remarier; il a passé l'âge. Votre frère, pardonnezmoi ma franchise, votre frère ne compte plus dans la famille. Et vous, monsieur le comte, vous ne songez guère, j'en ai bien peur, à prendre femme.
— Qu'en sais-tu, mon vieux Pierreî dit René, qui ne put s'empêcher de sourire des inquiétudes exprimées si naïvement par le fidèle serviteur de sa famille.
— Vraiment! s'écria l'ancien chouan, vous n'y avez pas renoncé I vous y pensez peut-être I ahl si c'était dans vos idées... il y aurait moyen de réparer le malheur... ce serait bien facile, si vous le vouliez. Car j'y vois clair, moi, quoique je ne sois plus en état de descendre un àteu à deux cents pas avec un fusil de munition, et j'ai entendu bien des choses... tenez 1 pas plus tard qu'hier, M"* Antoinette disait à l'anglaise miss Betsy...
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— Mon oncle est-il moins souffrant aujourd'hui? interrompit René qui écoutait d'une oreille distraite le bavardage de l'intendant.
— Pas moins, pas plus, monsieur le comte. Il est accablé. Il s'endort à chaque instant, lai qui était si ■vif, si remuant.
— Sais-tu s'il est bien disposé ?
— Bien disposé? répéta Pierre Dugué tout surpris.
— Oui, j'ai à l'entretenu- d'une afffdre délicate... une faveur à lui demander... une faveur qu'il lui en coûtera de m'accorder... et si je pensais que le moment fût mal choisi...
— Une faveur, murmura le vieux chouan, qui grillût d'ajouter : laquelle? Pourquoi vous la refuserait-il, monsieur le comte. Ce sera la première que vous solliciterez, et H. le marquis s'est plaint souvent devant moi que vous n'aviez jamais recours à lui.
Bt puis, il vous aime. Il n'a jamais cru aux vilenies que les robes noires ont cherché à lui insinuer contre vous. De quoi vous eif voudrait-il? Vous avez, aidé sans le savoir l'assassin à se débarrasser du corps de ce pauvre H. Henri. Vous l'auriez tué, cet assassin, si vous l'aviez connu. Et vous auriez de boa coeur risqué votre vie pour défendre votre cousin.
Non, non, M. le marquis ne vous a pas gardé rancune. Bt même, depuis quelque t«mps, il m'a
semblé... quand M"* Antoinette lui parle de vous... et elle lui en parle souvent... il m'a semblé qu'il s'attendrissait...
Damet c'est tout naturel. Il n'a plus d'eapoir qa'en Vous.
— Alors tu penses que je prendrais bien mon temps pour lui parier... pour tâcher d'obtenir...
— Son consentement I s'écria Pierre dont la Sgure s'illuminait.
— Oui, c'est bien un coûBentemeut que j'ai & lui demander.
— Oh I monsieur ie comte, vous ne pouvez pas mieux tomber. M. le marquis. Mer soir, n'a fait que parler de son nom qui allait s'éteindre; M"* Antoinette a trouvé le moyen de prononcer le vôtre et il ne s'est pas f&ché, loin de là. II a dit î celui-là est bien de notre sang. Il a le cœur d'un gentUbomme.
— Alors, je vais essayer. Conduis-moi au grand salon.
— Avec joie, monsieur le comte, avec bonheur. Vous y trouverez M'"'^ntoinette, mais elle ne sera pas de trop, au contraire.
Kené n'était pas tout à fait de cet avis, mais n'ayant pas le plus léger soupçon de l'idée qui venait de se loger dans la cervelle du vieux cbouan, U se tut.
— J'en serai quitte pour attendre que ma cousine Qoos laisse seuls, pensait-il. Je ne suis même pas
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fâché qa'elle soit 1& au débat de l'eatretien, ISlIe m'aidera peut-être. Elle est si bonne.
Kerre ne se possédait plus. Il mohtalt le large escalier avec la vivacité d'un jeune homme et il marmottait :
— Ah 1 mon Dieu!... si ça pouvait se décider tout desuite... si je pouvais avaat de m'en aller dans l'autre monde, faire sauter sur mes genoux un petit Brouage, comme j'y faisais sauter M.Henri... tes bkta no me le tueraient pas celui-4&, car j'espère bien que dang^ deux ou trois ans il n'y en aura plus... la France sera débarrassée de tous ces brigands...
René, pour le moment, ne pensait guère aux blem. Plue il approchait de l'instant critique, plus son trouble augmentait. Peu s'en fallut même qu'il ne rebroussât chemin, mais l'image d'Octavie passa devant ses yeux, et cette vision lui redonna da courage.
— Je n'annoncerai pas monsieur le comte, dit l'intendant. Il est possible que M. le marquis sommeille encore, et il serait lillbeureux qu'il fût réveillé en sursaut. D'ailleurs, il v^ut mieux que mousieur le comte prévienne d'abord M'" Antoinette. L'Anglaise est avec elle, mais ça n'y fait rien. Elle est dans le secret.
René, cette fois, se demanda ce que voulait dire ce vieux fou et de quel secret il parlait.
Il allait sans doute l'interroger, mais Pierre od-
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vrit doucement la porte, et le jeune comte fut bien forcé d'entrer dans ce vaste et solennel salon où, deux mots auparavant, il avait eu avec H. des Loquetiëres une conversation pénible.
Le cjiouan avait deviné. Devant la cheminée, le marquis, plongé dans un grand fauteuil, dormait profon dément.
A quelques pas de lui, sa SUe assise à une table de Boule copiait au crayon un portrait de son frère, peint par Duchesne de Gisors, le grand miniaturiste de l'époque, un chef-d'œuvre qui représentait le comte Henri, en uniforme de garde du corps.
Près d'elle, la gouvernante anglaise, miss Elisabeth Tufton, plus communément appelée Betsy, lisait avec ardeur le Château de Kentluvorth, roman nouveau de sir Walter Scott.
Toutes deux étaient en grand deuil, mais le noir allait fort mal au teint couperosé et aux cheveux roux de la pauvre Betsy, tandis qu'il faisait admirablement valoir les traits purs et la grâce toachante d'Antoinette de Brouage.
U y a des beautés violentes qui resplendissent et qui s'imposent ; Octavie était de celles-là. D'autres, comme C^lia d'AscoIî, plus parfaites et moins éclatantes, semblent avoir été formées tout exprès pour inspirer les peintres et les sculpteurs.
Antoinette était belle autrement.
Le baron Gérard, qui peignit M""» de Stafil en Corinne, le farouche David qui retraça la froide
„,....Go<,glc
image de M°" Récamier, ne l'auraient pas choisie pour modèle.
Son front, son nez, sa bouclie n'étaient pas grecs, mais ses yeux bleus, d'un bleu de saphir, avaient des regarda profonds, ses lèvres exprimaient une adorable bonté, le sang courait jeune et rose suus la peau veloutée de ses joues. Tout en elle révélait la race. Elle avait un pied cambré qui cM chaussé, sans peine, la mignonne pantoufle de Gendrillon, des m&ins superbes, àes mains de reine, des cheveux châtains d'une finesse merveilleuse, une taille souple et dégagée, une voix harmonieuse, une voix d'or.
Le caractère dominant de ce ravissant visage, c'était le charme, un charme pénétrant, un charme qui allait au cœur.
Pour que René de Brouage fût resté indifférent à tant de séductions, il fallait que l'impérieuse fille du baron de Saint-Hélier eût pris possession de lui comme les démons prenaient possession des ensorcelés.
Ce n'était pas qu'il méconnût les mérites de sa ravissante cousine. II appréciait son esprit, sa gr&ce, sa bonté. Il aimait à la voir et à l'entendre. Et de plus, il croyait qu'elle avait pour lui une amitié vive et sincère. Elle lui eu avait donné des preuves. Que de fois ne s'étaib^Ue pas chargée de calmer les emportements de son père, qui n'approuvait pas toujours, tant s'en fallait, la conduite de René 1
Elle était même allée jusqu'à p'endre auprès du marquis la défense de Fabien, quoiqu'elle bl&m&t fort les égarements de ce firouage, infidèle aux traditions de ses aïeus.
Aussi René comptait-il, tout autant que Pierre Dugué, sur l'appui de sa cousine pour réussir dans la démarche hasardeuse qu'il venait tenter.
Un sourire éclaira les traits de la jeune flUe, dès qu'elle le vit paraître À l'entrée du sslon, et en même temps une légère couleur colora ses joues.
Elle lui montra des yeux le général endormi, et de sa main aux doigts effiles, aux ongles roses, elle lui fit signe de s'approcher doucement.
Ce geste fit lever la tète à miss Bets'y, qui était plongée dans la lecture de son roman.
L'institutrice, passée demoiselle de compagnie, depuis qu'elle avait parfait l'éducation d'Antoinette, réalisait parfaitement le type si connn de la vieille fille anglaise.
Elle était grande, sèche, anguleuse. Elle avait des yeus couleur de faïence, des dents longues et saillantes, un nez long et pointu, un visage étroit et busqué.
Elle ressemblait vaguement à lord WelUngton, et lorsqu'elle s'avançait dans un salon, plantée sur ses grands pieds plats, le menton en avant, un bras collé le long du corps et l'autre sur son plat corsage, elle avait l'air d'un grenadier qui marche à l'assaut d'une redoute.
!8î L'ÉPIKGLB ROSE
Mais ce masque ingrat cachait une &me tendre; dans cette poitrine étroite et décharnée battait un cœur sensible.
Elisabeth Tufton, depuis sa tendre adolescence, rêvait d'smour pur, de sympathies myatérieuses, d'adorations éthérées, et si elle n'avait pas réalisé ses rêves, c'était la faute de la nature qui l'avait affligée d'un physique peu propre à inspirer les passions qu'elle brûlait de partager.
Elle avait fini par en prendre son parti, et elle se consolait en t4chaDt d'inculquer ses idées à son élève.
L'institutrice ne cessait de déclamer contre les. mariages de raison qu'elle appelait des mariages & la Française et de vanter la supériorité des coutumes de son pays, où les jeunes filles choisissent elles-mêmes leurs époux et se passent fort bien, pour se fiancer, de la permission de leurs parents.
Cette naïve et sentimentale créature rachetait d'ailleurs ces léger? travers par la tendresse et le dévouement qu'elle avait voués à M"* de Brouage.
Antoinette l'aimait beaucoup et subissait jusqu'à un certain point son influence.
La noble fille du général était infiniment plus rwsonnable que sa demoiselle de compagnie, romanesque enfant de la vaporeuse Albion.
Elle tenait de son père un grand fond de bon sens et d'énergie. Aussi était-elle incapable de se laisser prendre à de vulgaires séductions, aux-
quelles n'aurait certes pas résisté l'inflammable Betsy.
Mais elle n'était pas de bronze, et René, sans le savoir, avait touché son cœur.
Elle était trop bien élevée pour apprendre à son cousin qu'elle avait résolu de ne jamais épouser que lui,quoique miss Elisabeth Tufton la pouss&t à parler, prétendant quelafranchise, en pareil cas, est un devoir.
Elle se bornait à espérer que René finirait par lire dans ses yeux et qu'il, se déclarerait.
La pauvre enfant ne supposait pas qn'il pM être épris d'une autre, car, dans son innocence, elle croyait qu'il suffit d'aimer pour se faire aimer.
Et, depuis plus d'un an, elle songeait au moyen de surmonter les obstacles qui s'opposeraient, elle ne le prévoyait que trop, à ce qu'elle se mariit avec son cousin. Elle étudiait son père, elle s'exerçait k lui résister doucement, à vaincre ses préjugés, elle s'ingéniait à faire valoir auprès de lui les mérites de llené de Brouage.
La mort de son 'frère, en la plongeant dans la douleur, avait coupé court à ces tentatives discrètes, et d'ailleurs les visites du jeune comte étaient devenues plus rares, depuis ce fatal événement.
Antoinette entrevoyait pourtant une lueur d'espoir, car elle savait combien le général tenait à ce que le nom de Brouage ne pértt pas, et elle se disait, tout comme Pierre Dugué, que ce nom,
18t L'ÉPINGLE ROSE
René maintenant était seul à le porter, puisque Fabien s'était volontairement exclu de la famille.
Et précisément, lorsque René entra, elle pensait à lui. Elle se demandait s'il ne devinerait pas enfin qu'elle l'aimaît.
L'embarras et l'émotion qu'elle lut sur le visage de son cousin la surprirent et firent naître en elle one vague espérance.
— Mon père dort, lui dit-elle à demi-voix, dès qu'il eut pris place à côté d'elle. Quand il se réveillera, il sera bien heureux de vous voir.
— Puissiez-vous ne pas voua tromper, ma cousine, balbutia René. J'ai à l'entretenir aujourd'hui d'un sujet qui... m'intéresse, et je crai^ais qu'il ne fût pas d'humeur à m'écouter.
M"' de Brouage avait rougi légèrement lors- - qu'elle avait vu paraître le jeune comte. Cette fois, elle rougit jusqu'aux oreilles, et elle baissa les yeux.
Son cœur lui disait que René venait demander sa
On dit la voix du cœur, et il est bien vrû que le cœur parle, le cœur des femmes surtout, mais, quand il parle, il trompe souvent ceux et celles qui l'é coûtent.
René ne s'aperçut même pas qu'Antoinette se troublait.
Il regardait à la dérobée le général, et il cherchait à lire sur ce sévère visage de genlilhomme «
de soldat, dans l'espoir d'y démêler one disposition à l'indulgence.
Mais l'ex-colonel du 9° dragons dormait d'un sommeil lourd, comme il avait dû dormir en Russie, après nne des écrasantes journées de la sinistre retraite de 1812, et ses traits n'exprimaient qu'un accablement profond.
Cependant, miss Betsy avait fermé le livre attachant où sir Walter Scott a raconté une page de la ne d'Elisabeth, reine, vierge, mais non martyre. La sensible institutrice venait de se passionner pour l'infortunée A.my Robsart, si méchamment traitée par son époux Leicester, et ce récit ne l'avait pas convertie, quoique le mariage d'inclination eût fort mal réussi à l'héroïne de ce roman pseudo-historique.
Ans premiers mots dits par le jeune comte, Betsy avait eu la même pensée que sa chère élève, et elle lançait à M'" de Brouage des regards qui signifiaient : Je le savais bien, moi, qu'il vous aimait.
— Il ne s'agit, j'espère, de rien de f&cbeux pour TOUS? dit Antoinette, qui s'efforçait de cacher son émotion et qui y réussissait assez mal.
— De fâcheux, non, ma cousine, murmura René.
— Vous trouvez, n'est-ce pas, que je m'alarme bien facilement. 11 faut me pardonner. Je suis encore sous le coup du malheur qui m'a frappée... qui nous a frappés tous... et je tremble sans cesse pour ceux que j'aime...
SS6 L'ÉPINGLB BOSB
— C'est ce malheur si affreux, si récent, qui me fait hésiter à parler à mon oncle, dit René sans répondre à l'aveu (imide que la chaste jeune âlle venait d'envelopper dans une phrase affectueuse.
— Je... Je ne sais si je vous comprends... Vous avez quelque chose à demander i mon père...
— Oui, ma cousine.
— Et vous n'osez pas, à cause du deuil qae nous portons tous.
— Je crains que, dans ce triste moment, la démarche que je vais tent«r auprès de lui ne soit déplacée.
— Le deuil, nous le porterons toujours dans le cœur, et si votre bonheur dépend de cette démarche, mon père vous pardonnera de ne pas la difTérer. Il est si bon... et il vous porte tant d'ami- Ué... il ne reste plus que vous de son nom...
— C'est précisément à cause de cela que je redoute un refus de sa part.
— De quoi s'agit-il donc? demanda la jeune fille toute décontenancée par cette réponse qui ne s'accordait pas du tout avec ses suppositions.
— D'une chose si délicate que je ne puis pas vous en parler.
— Yous n'avez donc pas confiance en moi?
— Ohl si, ma cousine. A qui me flerais^je, si ce n'est à vous qui êtes si bonne? Mais voue ne devez pas... vous ne pouvez pas entendre ce que j'ai à dire à mon oncle.
— Vous vous trompez, monsieur, dit gravement
C3.lf«i:,'G00t^l>J
mias Betsy; il faut, au contraire que ma chère Antoinette entende votre déclaratioa. Et si vous étiez Anglais, voua voua adresseriez à elle avant de vous adresser à son père.
Le comte regarda la demoiselle de compagnie comme il l'aurait regardée si elle lui eût adressé la parole en chinois.
— Vous m'effrayez presque, mon cousin, murmura M"* de Brouage. Et je ne devine pas le motif qui vous oblige à me cacher un projet dont la réussite vous intéresse si vivement. Ne suis-je pas votre plus proche parente... votre amie...
René fit un geste pour protester qu'il ne doutait pas de l'afTecUon de sa cousine et qu'il la lui rendait hien, un geste auquel la niuve jeune fllte se méprit.
— Pourquoi ne vous aiderais-je pas à Qëchir mon père ? balbutia-t-elle. Je suis bien sûre que vous n'avez rien à lui dire qui puisse l'offenser.
— L'offenser, non... du moins, je l'espère... mais je crains de l'irriter.
— Vous ne le connaissez pas. 11 est vif, brusque même quelquefois, et fort attaché à certaines idées... mais il est juste. El puis, il m'aime tendrement, et... si vous vouliez me charger de plaider votre cause...
— Vous feriez cela pour moi! dit René dont la figure s'illumina.
Antoinette était profondément troublée, et son cœur battait bien fort. Elle croyait que l'instant
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décisif approctiait, l'iDStant où René allait lui avouer qu'il venait demander sa main, et cet aveu, elle hésitait à le provoquer.
Elle consulta des yeux mies Belsy, et miss Betsy murmura langoureusement :
— Il le faut, ma chère. TJae jeune allé anglaise, si elle était à votre place, aurait déjà parlé.
— Mon cousin, dit M'" de Brouage si bas que René l'entendit à peine, je suis prête à joindre mes prières aux vôtres pour décider mon père à vous accorder... ce consentement...
— Ohl ma cousine, je sais comhien voua êtes hoDDe et indulgente, mais je n'aurais jamais osé espérer que vous me seconderiez. Ma vie tout entière sera consacrée à vous prouver ma reconnaissance. C'est à vous, à vous seule que je devrai mon bonheur. Vous toucherez te cœur de mon oncle... il ne voudra pas me désespérer... et son refus me désespérerait, car il me mettrait dans cette affreuse alternative de braver sa défense, sa colère, ou de... pa^ donnez-moi de tenir devant vous un tel langage, mais je vois maintenant que vous avez pénétré mon secret... ou de renoncer à devenir l'époux d'une jeune 811e que j'aime de toutes les forces de luoa &me... si je n'ai pas encore prononcé son nom, c'est i que j'étais retenu par...
— Pourquoi le prononcer puisque je l'ai deviné ? dit doucement M"* de Brouage qui suffoquait de joie.
— Eh I bien, monsieur, s'écria l'Anglaise, pensez- |
C3.lf«i:,'G00l^l>.'
voua encore que vos compatriotes ont riùson de taire passer les convenances avant l'amour? Ahl ce n'est pas ainsi que nous comprenons le mariage, cette sainte union des cœurs 1
— Le mariage I quel mariage? grommela tout à coup la rude voix du général.
Emportée par un élan sentimental, miss Betsy avait complètement oublié que le marquis sommeillait à quelques pas d'elle, et elle avait forcé le diapason modéré auquel s'étaient tenus prudemment Antoinette et René.
Sa voix stridente avait réveillé en sursaut M. de Brouage.
René tressaillit et se retourna vivement, mais en voyant la mine assombrie de son oncle qui s'était levé de son fauteuil et qui venait droitàlui, il perdit tout le courage qu'il venait de puiser dans les paroles de sa cousine.
— Que se passe-t-il donc ici7demanda sévèrement le marquis.
Sa fille courut se jeter à son cou, et il se laissa embrasser par elle, mais il lui dit d'un ton qui ne permettait pas qu'elle répliquât :
— Ma chfîre Antoinette, je vous prie de passer avec M'"Tufton dans le petit salon. Je vous rappellerai tout à l'heure, mais en ce moment j'ai à entretenir votre cousin de choses sérieuses, et je désire que vous me laissiez seul avec lui.
La jeune 1111e pâlit, ses beaux yeux se remplirent de larmes ; elle sentait qu'en résistant elle ne ferait t7
que g&ter la ùtuation, et elle obéit, non sans regarder à la dérobée René qui faisait une assez triste figure.
L'Angltdse aussi obéit, mais elle prit un air digne et oCTensé qui aurût fait sourire le jeune comte, s'il eût été moins perplexe.
La figure du général était à l'orage, et c'eût été mal prendre son temps que de chercher k l'attendrir.
Aussi l'amoureux ne songeait- il qu'à garder ses aveux pour une meilleure occasion et à se tirer le mieux possible du mauvais pas où il se trouvait.
Son oncle n'attendit pas qu'il s'expliquât.
— Me ferei-YOua, monsieur, la grâce de m'approndre de quoi voub parliez à ma Blte?1ul demanda-t-il d'un ton sec. A quel propos le mot de maiiage a-t-il été prononcé pendant que je dormws t
— Prononcé par miss Betsy, mon oncle, dit René avec embarras.
— S'il ne s'agissait que des tirades sentimentales de miss Betsy, je ne vous interrogerais pas. J'y sois accoutumé et je les prends pour ce qu'elles valunt. Mais j'ai parfaitement vu qu'Antoinette s'est tioublée, lorsque je lui ai adressé une question très-simple. Vous aussi, monsieur, vous vous âtes troublé, et je veux savoir pourquoi.
— Je vous assure, mon oncle, que vous vous trompez.
— Vous me répondez comme répondrait à son maître un écolier pris en faute. Votre attitude ne
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fait que coofirmer mes soupçons, et je rouB prie encore une fois de me dire ce qui vient de se passer entre ma iille et vous.
— Rien, mon oncle, absolument rien, je vous l'aifirme. Nous causions de sujets indifférents. Et si la conversation a f]ni par rouler sur le mariage, c'est que U"* Tufton y a pris part.
Je venais pour vous voir, comme je viens chaque jour,..
— Pas à cette heure-ci, que je sache. Vous devriez être au ministère des affaires étrangères. Et vous ne prétendrez pas, je suppose, que l'Ue Saint- Louis est sur votre chemin pour aller de la rue d'Artois au boulevard des Capucines.
— Le sous-secrétaire d'État, M. de Rayueval, m'a permis de m'absenter ce matin... Vous savez que je suis attaché à son cabinet...
— S'il vous a accordé cette permission, c'est que vous l'avez sollicitée. Et vous en usez pour vous présenter chez moi, lorsqu'il est à peine midi ! Il est clair que vous avez quelque chose à me demander.
— Hais non, mon oncle... je... j'avais affaire dans ce quartier... et comme je passais devant l'hôtel...
D'un geste impératif, le général coupa court, aux justifications embrouillées de son neveu.
— Écoutei-moi, monsieur, lui dit-il. Vons voulez me cacher le véritable motif de votre visite et vous imaginez d'assez pauvres défaites pour me donner
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tn L'âPINOLB BOSE
le chan^. Gela tient, sans doute, à ce que je ne m'explique pas catégoriquement. Je vais donc être net, et je compte qu'à votre tour vous serez franc avec moi.
Je veux vous dire que si vous avez des vues sur ma fille... f^
— Des vues... sur... ma couùnel répéta ïlené stupéfait.
— Ne faites pas l'étonné. Il n'y aurait rien d'extraordinaire à ce que vous eussiez pensé à elle. J'ajoute même que je ne m'en serais pas offensé. ' Vous êtes gentilhomme, voua êtes un Brouage.
Vous pouvez prétendre k épouser Antoinette. Mais je vous déclare que vous ne l'épouBerez pas.
— Et moi je vous jure, mon oncle, que je n'ai jamais songé à ma cousine, dit vivement le jeune comte. Et je suis sûr de ne pas m'étre conduit de façon à laisser croire que j'aspirais à sa main,
— C'est vrai, dit le marquis un peu radouci. Je sais fort bien aussi qu'Antoinette n'a rien fait qui ait pu donner lieu à des propos malveillants. Mais elle est jeune, elle a une certaine tendance & l'exal* tation... tendance que miss Tufton approuve et encourage... elle vous voit souvent... et il est presque impossible que vous ne lui plaisiez pas... vous voyez jusqu'où va ma franchise.
De plus, j'ai découvert chez quelques-uns de mes amis certaines dispositions à favoriser certains projets. Il m'est revenu de divers côtés qu'on trouverait très-convenable une alliance qui perpé-
tuerait mon nom, menacé de s'éteindre depuis qae j'ai eu le malheur de perdre mon fila. On m'a insinué que le roi consentirait à substituer à ma pairie le comte Hené de Brouage, s'il devenait mon gendre.
— En vérité, mon oncle, vous me confondez. Qui de; a pu...
— Tout le monde s'en môle, tont le monde jusqu'à mon intendant. C'est une véritable conspiration.
René se rappela les discours décousus de Pierre Dugué, ses airs mystérieux, et il comprit enfin ce que le -vieux chouan s'était vainement efforcé de lui faire entendre en le conduisant au salon.
Alors, il s'écria avec un accent de sincérité qui fit sur le général une vive impression :
■— Je, vous remercie, mon oncle, de m'oavrir les yeuxet jem'expUque maintenant que vous ayez résolu de sortir d'une situation indigne de vous et de moi. Mais je tiens à vous affirmer encore, et cette fols sur mon honneur, que je n'ai jamais cherché à plaire à ma cousine.
— Je vous crois, René, interrompit le général. Vous êtes incapable de mentir, et j'ai eu tort de vous soupçonner. Mais je ne regrette pas de vous avoir parlé à cœur ouvert. Il le fallait, dans l'intérêt de ma fille, dans le vôtre. Vous auriez pu vous aimer, et j'ai d'autres vues sur Antoinette. Mieux valait donc prévenir des sentiments qui an-
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L'ÉPINQLB B06B
ment pa nattre «ntre vons et qui aaraient fait vxAre Bmihenr &. tous deux.
Et quant à mon nom, ajouta>t-il en se redressant, jfi ne suis pas encore d'âge à le laisser
Cette déclaration assez inattendue surprit un peu René, mais il lui était assez indifférent que son oncle se mari&t, pourra que son oncle lui permit & lui de 8« mai^er.
Il lui vint môme à l'esprit que l'occasion serait peut-être bonne pour risquer le périlleux aveu.
Annoncer su général qu'il voulait épouser Octavie de Saint-Hélier, n'était-ce pas lui prouver péremptoirement qu'il ne prétendait pas épouser M"' de Brouageî
— Ne parlons pins de cela, mon cher René, conclut le marquis, et que le diable emporte M'" Betsy, avec ses déclamations ridicules sur la siùnte union descœurs.De quels cœurs parlait cette folle? Pas da sien, je suppose.
— Si je vouB disais, mon oncle, répondit timidement le jeune comte, si je vous disais de quoi il était question tout à l'heure entre ma cousine et moi, vous verriez bien que je n'ai pas, que je ne puis pas avoir les intentions qu'on m'a pr6- Ues.
— Ah I ah, monsieur, dit le marquis, vous arrivez donc enfin à des aveux. Je suis tout disposé à les écouter avec indulgence.
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Voyons; de qaoi parliez-vous à Antoinette?
— D'un mariage, répondit René qui s'était décidé tout à coup à passer le Rubicon.
— Alors, j'avais bien entendu. Et de quel mariage, s'il TOUS plalt ? Je reviens à la question par laquelle j'ai commencé en me réveillant.
— Du mien, mon oncle.
— Gomment, du vôtre I s'écria le général en fronçant le sourcil ; mais vous venez de me jurer sur rbonneur...
— Que je n'aspirais pas à i'bonneur de devenir votre gendre. Je vooa le jure encore, et vous ne douterez pins de ma parole quand je vons aurai dit que j'aime une jeune fille, et que ma vidte & pour but de vous demander...
— Voili. Jonc pourquoi voua faites une si singulièi-e figure depuis que voua êtes entré. C'est mon consentement qu'il vous faut ?
— Je voua supplie, mon oncle, de ne pas me le refuser.
— C'est d'antant plus méritoire à vous de le solliciter, que vous pourriez très-bien vous en' passer. Vous êtes majeur, libre de vos actions par conséquent. De plus, je ne suis pas votre père, et je serais votre père que vous pourriez encore n'en faire qu'à votre tête, puisque le joli Gode qui nous régit depuis la Révolution a supprimé l'autorité paternelle.
Aujourd'hui, les enfants ont le droit de se marier contre la volonté de leurs parents, qui, eux, n'ont
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plus te droit de les déshériter. Il suffit d'envoyer au chef de la famille un papier rédigé par un uotaire. Et on appelle cela une sommation respectueusel Admirable façon d'entendre le respectl
— Croyez, nfion oncle, que je désapprouve autnnt que vous ces innovations démocratiques. Je regai'de comme un devoir de vous consulter avant de me marier, car je vous dois tout , et j'ai pour vous la plus vive la plus respectueuse affection.
— Et je vous la rends bien, mon cher René, dit le général en tendant la main à son neveu. Ne prenez pas en mauvaise part ce que je vous ai dit tout à l'heure à propos d'Antoinette. Voua êtes assurément digne d'elle, mais j'ai contre les alliances entre cousins germains des idées arrêtées.
Au surplus, vous ne pouvez pas m'en vouloir, puisque vous avez d'autres projets, des projets que voua auriez pu me confier plus t6t.
— Je n'ai pas osé voua en parler depuis le malheur qui nous a frappés tous... aujourd'hui j'hésitais encore... c'est ma cousine qui, avec sa bonté accoutumée, m'a encouragé à m'expliquer.
— Vraiment? dit M. de Brouage un peu surpris ; comment donc avez-vous été amené à lui conter votre cas? D'ordinaire, on ne fait pas des confidences de ce genre à une jeune fille.
— Ma cousine a remarqué mon embarras. Elle m'en a demandé la cause, elle m'a pressé de questions...
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— Je gagerais que miss Tuflon tous a pressé eocore davantage. Et je comprends que seul contre deux demoiselles, dont une hors d'&ge, vous n'ayez pas pu garder votre secret.
— J'ai résisté d'abord, mais j'ai Sni par confesser qae je venais vous demander l'autorisation de me marier. Alors, ma cousinem'a dit... je ne devrais pas la trahir... elle m'a dit qu'elle plaiderait ma cause auprès de vous, que vous ne résisteriez pas à ses pnërea et qu'elle se faisait fort d'obtenir votre
' consentement.
— Voyez-vous ces petites filles I s'écria gaiement le marquis.
Et sa pbysionottù^ où perçait encore un peu de défiance exprima un parfait contentement.
— Ehl bien, mon ami, continua-t-il, Antoinette ne s'est pas trop avancée en vous promettant que je ne m'opposerais pas à votre bonheur. Car il s'agit de votre bonheur, n'est-ce pas? C'est toujours ainsi avant La conclusion.
— Je vous avouerai, mon oncle, que s'il me fallait renoncer à ce projet, je serais au désespoir.
— Parbleu I les amoureux ne tiennent jamais un autre langage. Et vous êtes amoureux...
— A en perdre la raison.
— J'espère pourtant que vous ne la perdrez pas ; et je vous ferai remarquer en passant que, vous qui me consultez maintenant avec tant de déférence, TOUS ne m'avez pas consulté avant de vous engager.
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3S8 L^INOLB ROSE
Ohl je ne vaae le reproche pas. Quand j'étais Bous-lieateDant, je n'allais pas demaDder à mon colonel la permission d'aimer.
Et, au surplus, je suis sftr que vous avez bien choisi. Vous avez le cœur trop haut placé pour mal choisir.
Avei-vouB dit à Antoinette le nom de cette per-
— Non, mon oncle. Je voulais que vous fussiez le premier à te connaître.
Et puis, ma cousine ne me l'a pas demandé.
— Elle a bien fait. Il eftt été peu convenable qu'elle se mél&t de vos amours. Mais moi qui ne suis pas une demoiselle et qui peux tout entendre, j'ai le devoir de voua adresser certaines questions...
— Auxquelles je suis prAt à répondre, mon oncle, dit Etené qui voyait avec inquiétude arriver
' l'instant critique où il allait être obligé de préciser.
— D'abord et avant tout, reprit le général d'un air sérieuK, j'espère que vous ne songez pas à vous mésallier en épousant la SUe de quelque marchand millionnaire.
Vous ne seriez pas, je lésais, le premier qui ait dérogé de la sorte. C'était reçu autrefois. On appelait cela : fumer set terres. Mais autrefois les marchands n'étaient pas des révolutionnaires, tandis qu'à présent ils sont tous libéraux, ce qai revient au même.
— Le père de celle que j'aime est gentilhomme.
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LE HA8QD8 DE VELODBB
— Gela suffit. Est-il riche?
— Je ne connais pas le chiffre de sa fortune, mais je suis sûr que cette fortune est beaucoup plus considérable que la mienne.
— Et la jeune personne a des frères... des sœurs?
— Elle est ûl\e unique.
— C'est au mieux. Bien élevée, cela va de soi î
— Elle ne serait déplacée 'dans aucune cour de l'Europe.
— Alora, nous en Ferons une ambassadrice... plus tard ; et en attendant, je demanderai à M. le duc de Richelieu, président du conseil, et au baron Pasquier, votre ministre, de voua attacher prochainement à une bonne légation d'Allemagne.
Une Française intelligente est toujours nu précieux auxiliaire pour notre diplomatie.
Et je suis sûr que la future comtesse de Brouage est intelligente.
— Supérieu^ment Intelligente.
— Jolie?
— Adorablement.
— Adorablement est vagoe,dit le marquis en souriant. C'est un mot d'amoureux. Est-elle grande ou petite, blonde ou brune 7 Quel est son genre de beauté 7 Contez-moi cela, mon cher René. Je m'y connais, et vous allez me la décrire avec tant de feu, que vous allez me rajeunir, j'en suis sûr.
— Elle est grande, svelte... elle a des épaules et des bras admirables... des yeux splendides, des yeux
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de feu... des cheveux pareils à ceux de la mattresse du Titien, le tableau qui est au Louvre.
— Et la main? demanda vivement le général, qui s'animait à cette description des charmes d'Octavie, comme ua cheval d'escadroo s'anime au son de la trompette.
— Presque aussi belle que la maio de ma cousine.
— Le pied ?
— Le pied pourrait rivaliser avec celui de Kf" la duchesse de Berry.
— L'oreille î les dents î
— Une coquille nacrée et des perles d'Orient, mon oncle.
— Mais, c'est Vénus en personne ! c'est la huitième merveille du monde I Peste 1 monsieur mon neveu, vous êtes un heureux coquin! Naissance, fortune, esprit, beauté, rien n'y manque. Je comprends que vous n'ayez pas attendu mon autorisation pour vous éprendre. Et, vous êtes aimé, je suppose?
— Nous avons échangé une promesse... nous sommes fiancés, murmura René en baissant les yeux.
— Vous avez bien dit cela. Je voudrais que miss Tufton fût ici pour vous entendre. Elle pâmerait d'aise. Mais parlons sérieusement. Le père consent?
, Votre demande est faite ?
— Pas encore, mon oncle. Je n'ai pas voulu la faire sans vous prévenir. Mais je suis certain d'être agréé.
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LE UASQUG DE VEL0UII8 301
— Alors vous comptez vous marier bientôt?
— Pas avant Ja fin de mon deuil.
— C'est bien, mon cher René, c'est très bien, B'écria le général touché de cette réponse. J'approuve votre projet et, si la mort de mon pauvre Henri était moins récente, je serais allé moi-même demander pour vous la main de la charmante jeune fille que vous voulez épouser; j'aurais été fier de lui donner le bras pour la conduire à l'autel.
Je pourrai du moins recevoir son père et lui exprimer tout l'intérêt, tfiate l'affection que je vous porte.
Antoinette aussi sera bien heureuse de voir sa
Ainsi, c'est décidé. Vous avez mon consentement. Il ne vous reste plus qu'à m'apprendre le nom de voire fiancée.
René frissonna. Plus le marquis s'était montré facile, tant qu'il n'avait été question que des perfections de sa future nièce, plus l'amoureux redoutùt une explosion. Mais il n'était plus temps de reculer.
— Elle s'appelle, répondit-ild'une voix étranglée... elle s'appelle M"* Octavie de Saint-Hélier.
— Saint-Hélier 1 répétale général, mais... il me semble que j'ai déjà entendu prononcer ce nom-là.
— Son père, reprit timidement René, son père M. le chevalier de Saint-Hélier, a émigré dès le début de la Révolution , et pendant son séjour à l'étranger, il a été souvent chargé, par les princes, de missions intimes,..
Ca.l;«i;,G00gle
SOS L'âPINGLB ROSE
— C'est eingalier. Je connais à peu prëB toute la noblesse française, et je ne savais pa^ qu'il existât nae famille de Saint-Hélier. Qu'est-U, ce chevalier? Onel monde voit-il ?
— 11 vit de ses revenus et il reçoit très bonne compagnie.
— Où demeure-t-il 7
— Place Roy^e, dans un hôtel qui lui appartient.
— Place Royale 1 s'écria M. de Bronage. Hais... n'est-ce pas chez loi que vous êtes allé le soir de- Henri ne vousa-t-il pas accompagné jusqu'à la porte de son hôtel...
René bùssait la tête et ne répondait pas.
— Vous me rappelez là, monsieur, un lugubre souvenir, reprit le général d'un air sombre. Et je m'étonne que ce souvenir ne vous ait pas éloigné pour toujours de la maison de M. de Saint-Hélier.
Le jeune comte balbutia quelques mots. Son oncle ne les entendit pas, car il s'était mis à se promener à travers le salon, comme il avait coutume de le faire lorsqu'il était assailli par des pensées pénibles.
Tout à coup, il s'arrêta brusquement devant René, et il lui dit en le foudroyant du regard :
— La mémoire m'est revenue, monsieur. Je sais maintenant qui a parlé devant mol de cet homme. C'est l'espion que le préfet de police avait chargé de retrouver l'assassin de mon fils, et je me souviens
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parfaitement que cet espion s'est vanté d'être l'ami de votre chevalier.
— Il a menti, s'écria René.
— Non, car il était chez ce Saint-Hélier pendant cette nnit fatale.
Et vous voulez épouser la fille de ce faux gentilhomme, de ce drAlel Et vous osez venir me demander, à moi, le chef de votre maison, mon consentement à un pareil mariage I 11 ne vous suffit pas d'avilir votre nom, il Faut encore que vous me déshonoriez, moi, en me mêlant à la basse intrigue où vos passions vous ont jeté I
— Mon oncle, je proteste de mon respect pour voua, mais...
— Taisez-voua, monsieur. Je veuxbien vous pardonner une offense dont vous n'avez pas, j'aime à le croire, senti tonte la gravité. Mais c'est à condition que vous allez à l'instant même me donner vot^e parole d'honneur de renoncer à cet indigne projet, de ne plus remettre les pieds chez ce chevalier d'industrie et de cesser toutes relations avec sa fille. Vous hésitez, je crois?
~ Je n'hésite pas, mon oncle, je refuse, répondit René pâle de honte et de colère. 11 m'est impossible ' de vous obéir.
— Ah 1 c'est ainsi! Vous me bravez, monsieur I Fort bien. Je sais ce qu'il me reste à faire. Je voua empêcherai de traîner dans la boue le nom de Brouage. Une intrigante ne le portera pas. Il y a à Paria quelqu'un qui se chargera de mettre à la rai-
304 L'ÉPINGLE BOSB
80D M"* de Saint-Hélier et son respectable père. Je vais aller moi-même au ministère de l'intérienr. Je verrai le directeur général de la police du royaume, et je lui demanderai de les envoyer où on loge les aventuriers et les aventurières.
— Mon ODcle, vous ne fer£z pas cela, cria Le comte exaspéré, vous ne ferez pas cela, on je...
— Preaez garde, monsieur, vbns allez me manquer de respect, dit le général en croisant ses bras sur sa poitrine.
René, qui s'avançait menaçant, s'arrêta, et quand son oncle lui eut dit froidement : Sortez I il 8t un geste de désespoir et il s'enfoit éperdu.
Au moment même oCi il venait de disparaître, M"* de Brouage entrait, attirée par les éclats de ta voix de son père et par le bruit de la porte que le comte avait refermée avec violence en se précipitant dans l'escalier.
Antoinette était p&le et tremblante quand elle sortit du petit salon oii le marquis l'avait relëguée.
Miss Elisabeth Tuflon, qui la suivait, donnait aussi des signes d'émotion non équivoques.
— Que venez-vous faire ici î leur cria le général. , Je ne vous ai point appelées. Retirez-vous.
— Mais, mon père, vous êtes souffrant, dit An-' toinette, en courant à lui. Je ne veux pas vous lais-l aer seul dans l'état où je vous vois.
— Je n'ai pas besoin de vos soins.
— Vous me renvoyez ?
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LE HASQtJB DG TELODBB SOS
— NoD... mais cette scène m'a mishoredemoi... et votre présence ne me calmera pas, tant s'en faut.
Au surplus, il faut que je sorte.
— Une scène î répéta la jeune fille anxieuse. Que s'est- il donc passé entre vous et René ?
— René 1 René I voua m'obligerez en ne prononçant jamais ce Dom-là devant moi.
M'^ de Brouage cliancela. Elle avait reçu un coup au cœur.
— Gela vous étonne I En vérité, c'est moi qui devrais m'étoaner de vous entendre plaider la cause de Totre cousin,
Antoinette ât un un effort sur elle-même et reprit d'une voix éteinte :
— Vous ne savez pas, mon père... vous ne pouvez pas savoir... René m'avait tout dit...
— Et après l'avoir entendu, vous prenez son parti I
— Comment ne le prendrais-je pas?
— Ah I en vérité, c'est trop fort, et voilà bien les fruits de l'éducation qu'on vous donne, au temps où nous vivons 1
— Monsieur le marquis, dit gravement miss Betsy, c'est moi qni ai élevé, avec votre autorisation. M"* de Brouage. J'appartiens à une famille noble, à une famille dout le nom est inscrit dans le Peerage, ce livre d'or de l'aristocratie de la Grande-Bretagne, et je suis sAre de n'avoir inculqué à ma chère Antoinette que des principes dignes de sa race.
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L'âPmOLE B06E
— Vous, je ne voua parle pas, riposta le général, exaspéré an point d'oublier d'èlre poli. I:!! c'est moins à vous qu'à toute autre de soutenir ma fille, car c'est voua qui lui avez mis en tête ces billevesées de mariage d'inclination.
— Billevesées I répétat'Anglaised'nnairconrroucô.
— Oui, mademoiselle, je maintiens le mot. Quand on n'a pas d'ancêtres, on peut se marier & son gré, mais quand on porte mon nom, on n'a pas le droit de se laisser aller aux entraînements d'une pasûon folle. Ce nom, c'est un héritage, et on a le devoir de le conserver intact.
— Tous parlez de notre nom, mon père... en quoi donc ai-je dérogé aux traditions de notre famille 7 demanda vivement M'" de Brouage.
La pauvre enfant ne soupçonnait pas ce qui venait de se passer. Elle en était encore à croire que le fiancé de son cœur avait demandé sa main et que la colère du général n'avait d'autre cause que l'audace do jeune comte qui osait prétendre k épouser la fille d'un pair de France deux ou trois fois mil' , lionnaire, alors qu'il n'était, lui, qu'un simple gen- ' tilbomme sans fortune et sans situation dans le monde.
Et le marquis se méprenait tout autant qu'Antoinette, car il était persuadé qu'elle connaissait les -véritables intentions de son cousin.
— Vous y avez dérogé en encourageant un projet inavouable, dit-il avec impatience. |
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LE MASQtlB DE VELOURS 307
— Inavouable I murmara la - jeune fiU«. PourqaùT René n'est-il pas de notre sang?
— Et c'est précisément parce qu'il est de notre ■ang que je lui interdis de se mésallier.
— Je... je ne comprends plas, mon père.
— Quoi I vous De comprenez pas qu'un Brouage ne peut épouser qu'une femme d'uoe naissance égale k la denne ?
— De même que je ne puis épouser qu'un homme de qualité, je le sais. Et je bénis Dieu qui a permis que René songe&t & moi.
— Il s'agit bien de vous I s'il songeait à vous, je lui parlerais de telle façon qu'il ne porsisterait pas dans ce projet extravagant... du moins, je ne rougirais pas de lui. Mais il veut me couvrir le ridicule en se mariant avec la fille de je ne sais quel gentillàtre équivoque... avec une drôlesse...
M"" de Brouage ferma les yeux, et pour ne pas ^ tomber , elle fut obligée de s'appuyer contre cette table où elle avait laissé l'esquisse du portrait de son frère.
' — Ainsi, murmara-t-elle, ce n'est pas ma main qu'il vous a demandée.
— Non, et il a bien fait, car je la lui aurais refusée. Il n'avait garde de me la demander. Il est amoureux fou de cette créature...
Mais qu'avez-vous donc, Antoinette? Vous pâlissez 1
— Vous l'avez tuée, monsieur le marquis, dit tragiquement miss Elisabeth Tnfton.
lOB L'ÉPINGLE BOSE
— Ahl mon Dieu I maïs elle se trouve mail...
AntoÏDette 1 mon enfant 1 reviens à toi... Qu'ai-jedit qui ait pu te causer une si vive impression 7 cria le général en se précipitant pour recevoir ea Slle dans ses bras.
— Je i'aimei murmura la pauvre Antoinette.
— Tu l'aimes I tu aimes ce... Ah! fou que je suis! je n'avais pas deviné... c'est pour cela que tu lui avais promis de joindre tes prières aui siennes... et il n'a pas deviné non plus, lui... et il est cause que je t'ai afQigée sans le vouloir.
— Il ne m'aime pas... c'est une autre qu'il aime, reprit M"» de Brouage... j'en mourrai.
— Mourir, toi 1 DOn, tu ne mourras pas... plutôt que de te désespérer, je consentirais à...
— A quoi bon 7 II ne veut pas de moi. C'est de l'autre qu'il parlait tout à l'heure... c'est en pensaot à elle que sa voix tremblait, que ses yeux se remplissaient de larmes...
— Les hommes sont infâmes, soupira Belsy, en levant une main vers le ciel pour le prendre à témoin des scélératesses de la plus laide moitié da genre humain. i
— Oui, dit le marquis avec colère, c'est indigne. J'étais irrité contre lui... maintenant, je suis révolté de sa conduite. |
— Pardonnez-lui, mon père. Il ne savait pas qu'il allait me faire tant de mal... je ne lui ai jamais ' dit que je l'aimais... il ne pouvait pas le de-
Tiaer, puisque son cœur appartenait à cette femme.
— N'eseaie pas àe l'excuser. 11 est impardonnable. Et il sera puni comme il le mérite. Le malheureux est tombé sous la domination d'une intrigante de la pire espèce. Je provoquerai des meeures contre cette sirène qui perd les fils de famille. Et dès ce soir, je pourrai te dire...
Qu'y a-t41? demanda brusquement M. deBrouage à Pierre Dugué qui venait d'ouvrir la porte du salon, et qui s'avançait d'un pas discret vers son maître.
— J'ai cru que monsieur le marquis avait sonné, dit l'intendant.
Evidemment, il avait attendu le jeune comte à sa sortie. René n'était pas homme à lui confier ses chagrins, mais le vieux chouan avait lu sur sa figure que t'entrevue avait été orageuse, et il grillait d'envie d'en savoir davantage.
Le général et sa fille subirent alors une des plus dures nécessités que la grandeur et la richesse imposent aux heureux de ce monde.
Il leur fallut se contenir devant un serviteur qui leur était dévoué, mais qui ne devait pas voir, qui ne devait pas entendre.
Antoinette se raidit contre la douleur et refoula ses larmes. M. de Brouage maîtrisa son émotion et dit brièvement à Dugué:
— Tu t'es trompé. Va porter à Taupin l'ordre de faire atteler le cabriolet. Je sors... et je conduirai moi-même.
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— Je vais obéir à moDsieur le marquis, répondît le vieax domestique, mais Justine m'a chargé de prévenir U"* Antoinette que M"' de Monville et H"* de Rully l'attendent dans bod appartement.
— Allez recevoir vos amies, ma chÈTB, dit le général tout heureux de se dérober & une scène pénible.
Les visiteuses que Pierre Dugué annonçait étaient SUes de deux membres de la Chambre haute, et elles avaient été élevées dans le même couvent qu'Antoinette, qui les aimùt beaucoup.
M'" de Brouage n'osa pas résister à son père. Que lui eùtrelle dit de plus et que lui eùt-il servi de défendre plus longtemps une cause perdue ?
Elle lendit son front au général qui y mit un baiser, et elle sortit appuyée sur le bras de miss Betsy qui protestait par des airs dignes contre les brusqueries du marquis.
Le vieux chouan avait déjà disparu, et M. de Brouage se trouva seul dans cet immense salon tout plein de souvenirs et de portraits.
Il y avait là vingt toiles signëes par de vieux maîtres et représentant les Brouage des - trois dernière siècles, les hommes en harnais de guerre ou en habit de cour, les femmes en grande parure, haut coiffées, le rouge aux joues, le sourire aux lèvres.
Quelques graves présidents, mortier en tète et tout fourrés d'hermine, figuraient aussi dans celte galerie de famille, pour attester que les ancêtres du
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général n'avaient pas dédaigné quelquefois de 9'allier à la robe, quoiqu'ils eussent toujours été d'épée.
11 ne demanda point de conseils à leurs images, ce terrible général, pas plus qu'il ne les aurait consultés s'ils eussent été vivants, sur ce qu'il convenait qa'U flt dans le cas épineux oii l'avait mis son neveu.
La douleur d'Antoinette l'avait profondément ému ; elle ne l'avait pas fait changer de résolution.
11 ne voulait pas donner sa fille à René, mais il ne voulait pas non plus que René épousât une Saint- Hélier et il était décidé à user de tons les moyens dont il disposait pour empêcher ce mariage, dût-il Edler jusqu'à dire de sa propre bouche leur fait au chevalier et à la belle Octavie.
Pour agir avec efficacité, il n'avait pas une œi- Dute à perdre, car il savait que le jeune comte était très-capable de faire un coup de tête.
II prit donc son chapeau, il boutonna la redingote, coupée militairement, qu'il avait coutume de porter, quoique cette mode chère aux anciens soldats de Napoléan ne fût guère & l'usage des royalistes et surtout des royalistes haut placés, et il descendit vivement le granil escalier de son hôtel.
Son cabriolet l'attendait en bas, car Jean Taupin était un homme expéditif et il menait les gens d'écurie comme il menait autrefois les dragons de son peloton.
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31S l'Apinolb robb
H. de Broaage grimpa ansà leetemeot qne l'aurait fait un jeune homme sur nn siège perché à six pieds au-dessus do sol, prit les rênes des maiiuid'im domestique, importé d'Angleterre comme miss Betsy, et fouetta son cheval qui partit au grand trot.
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Le marqniB e'en allait tout droit au ministère de l'intérieur pour demander des renseigne meots sur le père d'Octavie, à un de ses collègues de la Chambre haute, qui occupait alors le poste important de directeur général de la police du royaume.
Le directeur général étfùt le supérieur hiérarchique du préfet de police, et ses fonctions étaient exclusivement politiques.
En 1821, ces fondions étment remplies par un des hommes les plus remarquables que l'Empire eût légués à la Restauration, un homme que le roi, pour récompenser de longs et émînent services, avait élevé à la pairie, le 5 mars 1819, en même temps que le général de Brouage.
Les deux nouveaux pairs se connaissaient de longue date. Le baron Mounier, conseiller d'Ëtat, avait 1 18
administré la SiléBie sous Napoléon pendant que le colonel du 9* dragons y guerroyait à la tète de son régiment.
Inutile de dire que le directeur général ne &t pas faire antichambre à un seigneur dont il était l'ami.
Le marquis fat reçu immédiatement et il aborda sans préambule le sujet qui l'amenait.
— Mon cber baron, dit-il, je viens vous demander un renseignement d'aue nature assez délicate.
Ponvez-vous me dire ce qu'est réellement un individu -qui habite la place Royale et qoi s'appelle, ou se fait appeler, le chevalier de Saint-Hélier ?
Le haut fonctionnaire eut l'air un peu surpris de cette question à laquelle rien ne l'avait préparé. Cependant, il répondit de l'air le plus naturel du monde :
— Mon cher général, je crois que M. de Saint- Hélier est ce qu'il parait être. Je n'ai point de relations personnelles avec lui, mais je sais qu'il a émigré, qu'il a servi les princes pendant l'émigration, et qu'il mène ici une existence assez large.
— Etes-vous bien sûr qu'il ait droit au titre de chevalier ?
— Onn'est jamais sûr de ces choses-là, dit le directeur avec un fin sourire.
— Et qu'il soit seulement gentilhomme ? reprit le générai.