LE UASQUB DB TH-OURS SIS
— Ëi) fait de noblesse, mon cher ccdlèfue, vous êtes plus compétent que moi. Je n'ai jamais étudié ni Chérin, ni d'Hozîer, et l'armoriai de France ne m'est point familier, tandis que tous...
— Vous avez raison. Il ne me sera pas très-difficile de savoir s'il est noble. Mais je vous demande votre opinion sur son honorabilité.
— Je n'ai pas entendu dire qu'elle fût contestée.
Cette réponse évasive ne satisfit pas M. de Brouage, qui résolut aussitôt de procéder autrement.
— Moi, je crois qu'elle l'a été, dit-il. Connaissez-vous, mon cher baron, un certain des Loquetièree?
— Oh ! celui-là, c'est toat différent, dit sans hésiter le directeur général. Cet homme est un de nos agents secrets, fort habile et assez honnête ; maie enfin, c'est, pour dire le mot, un espion.
— Sur ce point, mon cher baron, nous sommes entièrement d'accord. Ce des Loquetiires est un espion, je le sais de bonne source, car c'est lui qae votre préfet de police a désigné pour rechercher l'assassin de mon malheureux fils.
— C'est vrai, et je suis étonné que des Loquetiëres n'ait pas réussi, car il est très-fort. Nous ne l'employons que dans des affaires qui intéressent la politique, et il a rendu de grands services an gouvernement. C'est ]nî qui, en 1816, a découvert la conspiration de l'Epingle noire.
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Alors, mon cher collègue, c'est pour me demander des renseignemeotB sur cet homme que vouh me faites l'honneur de venir me voù*?
— Non. Je ne pense nullement à lui, mus son nom me 'rappelle l'objet de ma visite, et je reviensà cet objet. '
Votre des Loquetières est fort lié, il l'a dit en ma présence, avec le chevalier de Saint-Hëlier. Qui se ressemble s'assemble, voua connalissez le proverbe. Il est impossible que l'ami d'nn homme de police ne Boit pas lui-même un homme taré.
— Votre logique est trop rigoureuse, mon cher général, surtout dans le cas dont il s'agit.
D'abord, des Loquetières, vous avez pu vous en apercevoir, puisque vous l'avez vu, des Loquetières a de bonnes façons. C'est un agent de la vieille école, de ceux qui se piquent de continuer les grandes traditions des lieutenants de police d'autrefois.
Il est à ma connaissance qu'il a rempli à l'étranger plusieurs missions secrètes, et cela avec un plein succès.
On me l'a envoyé à Weymar, où j'étais intendant général, en 1808, pendant la réunion des souverains' àElrfuFth. Il fut reçu partout, et personne ne le prit pour ce qu'il était. Je crois même me rappeler qu'un soir, au thé&tre, à ce théâtre où il y avait on parterre de rois, l'empereur Alexandre lui adressa la parole pour lui dire un de ces mots gracieux dont il était si prodigue.
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Saint-Hélier, qui a àù rencontrer des Loquetïërea en AUema^e, a bien pu se tromper sur le compte d'un homme que le czar prenait pour un personnage officiel.
— Cet espion a donc servi l'Empire? demanda M, de Brouage frappé de la justesse de ce raisonnement.
— Sans doute. Qui est-ce qui n'a pas un peu servi l'Empire? dit en souriant l'ex-auditeur au Conseil d'Etat de Napoléon.
— Et le Saint-Hélier l'a servi aussi, je suppose?
— Je ne crois pas. Tout ce que je puis affirmer, c'est que sous aucun régime, iï n'a rempli de fonctions publiquei.
— Mais enfin, quelle est sa situation? que fait- U?
— Rien que je sache: Il a probablement quelque fortune, et il en use avec intelligence. Il donne des soirées où il reçoit dee artistes, des gens de lettres. Bien d'étonnant à ce que dea Loquetières, qui va partout, se soit introduit chez lui.
Le chevalier est d'ailleurs fort bien noté pour set opinions. C'est un royaliste sage et modéré, qui se tient à égale distance entre les libéraux et les ultra.
— Et à égale distance aussi entre la canaille et les gens bien nés, car il n'est point admis dans le vrai monde. Je ne l'ai jamais vu nulle part.
S'il était gentilhomme, comme il le prétend, j'aurais au moins entendu parler de lui ?
— Je vous répète, mon cher général, que je ne
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me porte pas garant de l'authenticité de sa noblesse. Mais si on vous a donné sur lui de mauvais renseignements, je pense qu'on a exagéré. Saint-Hélier n'a peut-être pas d'aïeux qui aient figuré aux Groi- .sades. Je ne saurais lui en faire un reproche. Les miens n'y étaient pas non plus. Mais je puis certifier qu'il a servi le roi.
— Si vous certifiez cela, baron, c'est que vous connaissez cet homme, plus qu'il ne vous convient de le dire, et je serais tenté de croire qu'il est votre subordonné.
- — Je comprends, Voua supposez qu'il appartient à la police, comme des Loquettëres. Eh I bien, mon cher collègue, vous vous trompez.
— Gela sufSt. Je ne doute pas de votre parole, dit M. de Brouage, médiocrement édifié par cette réponse ambiguë.
Un seul mot encore. Ce chevalier, ou soi-disant tel, aune fille.
•— Qui est une merveille de gr&ce, d'esprit et surtout de beauté. Je l'ai vue l'an passé au bal de l'HÔtel-de-Ville. Elle m'a ébloui. C'est une personne que la nature avait faite pour être reine, et je ne serais pas surpris qu'elle séduisit un prince... on un banquier millionnaire.
— Elle n'est pas mariée ?
— Non. C'est étonnant, n'est-ce pas? Mais nous vivons dans un temps oii l'argent passe avant tout, et Saint-Hélier, qui jouit d'un beau revenu, ne pos-
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lèie pas, je le crains, ud capital suffisant pour constituer une g;rosse dot à sa fille.
— Comment se conduit^Ue, cette merveille ?
— HaiB... comme doit se conduire nne demoiselle bien élevée. Je ne pense pas qu'on ait jamais rien dit qui fût de nature à entacher sa réputation. Elle pa»e même pour être Hère et dédaigneuse avec les sens qui lui font la cour. Et Dieu sait qu'elle ne manque pas d'adoratenrs. A ce bal où je l'ai rencontrée, tous nos jeunes gens àla mode se disputaient le plaisir de danser avec-elle. Jecrois même qu'il y eut le lendemain deux ou trois duels à propos de contredanses promises par elle à l'uB et accordées à l'autre.
— Bref, mon cher baron, dit avec un peu d'impatience le marquis de Brouage, à votre avis, le père et la Bile sont irréprochables ?
Le directeur général de la police dn royaume ne se pressa point de répondre à cette question catégoriquement posée. 11 regarda en face son noble collègue pour t&cher de démêler le but où tendsfit ce singulier interrogatoire que M. de Bronage faisait subir à un personnage accoutumé à interroger.
— Permettez-moi, général, dit-il après une assez longue pause, permettez-moi de vous demander quel intérêt vous avez à être renseigné sor M. et sur M"' de Saint -Hélier.
— "Vous me rappelez que j'aurais dû commencer par vous expliquer le motif qui m'amène. Je n'ai
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aucune raîaoa pour vous le cacher. Il s'agit d'an mariage.
— D'un mariage avec la fille du chevalier?
— Précisément.
— Et vous connaissez quelqu'un qui se propose d'épouser M"* de Saint-Hélier ?
— Oui.
Le baron hésita encore, et dit d'un air assez embaiTassé :
— Puis-je vous demander jusqu'à quel point vous vous intéressez à ce... jeune homme, car c'est un jeune homme, je suppose ?
— 11 n'a pas vingt-cinq ans.
— La demoiselle n'en a guère pins de vingt. Sous le rapport de l'&ge, ce serait donc une union assez bien assortie.
— Et sous les autres rapports ?
— Gela dépend de la situation sociale du prétendu. Si c'était, par exemple, un garçon appartenant à une famille bourgeoise et désireux de faire son chemin...
— C'est mon neveu.
— Votre neveu I s'écria le baron en tressautant sur son fauteuil directorial ; celui qui s'est jeté dans le libéralisme ?
— Non. Je ne m'occupe pas de celui-là ; je l'ai renié depuis longtemps, et il peut bien épouser qui il lui plaira sans que je m'en mêle.
C'est l'aîné qui aspire à la main de M'" de Saint- Hélier, c'est le comte René de Brouage, l'héritier de
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ma pairie, si je meurs sans enfanta mâles, et « le roi juge à propos de faire passer à an de mes collatéraux la dignité à laquelle il a daigné m'élever.
— Alors, mon chergénéral, dit le directeur qui avait pris un air grave et contrit, puisque vous me faites l'honneur de me consulter, mon devoir est de vous conseiller d'empêcher ce mariage, ou du moins de n'y. pas consentir.
— Mon consentement m'a été demandé, el je viens de )e refuser, mais on s'en passera. Kn d'autres temps, je serais allé trouver l'empereur, et je lui aurais demandé d'envoyer mon neveu réfléchir pendant six mois dans le donjon de Vincennes. Maintenant, nous avons la Charte, lesjournaux, les libéraux. On se moque de l'autoilté, et chacun possède le droit imprescriptible de commettre des sot^ tises.
Si vous connaissez un moyen de mettre ordre au scandale qui se prépare, je vous serai fort obligé de me l'indiquer.
— Malheureusement, je n'en connais aucun. Le comte René est majeur, et aux termes du Code civU...
— Ce n'est pas contre lui que je sollicite votre inlervention. Mais ne pourriez- vous pas, baron, prendre contre le père et lafille un arrêté d'expulsion... les obliger à sortir du royaume?
— Vous n'y pensez pas, mon cher général, dit le directeur en dissimulant un sourire. De telles me-
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sures ne sont applicables qu'aux étrangers. Or, ie chevalier...
— Est Français, pour la honte de notre pays; mais c'est un intrigant de bas étage.
— Je n'ai pas dit cela.
-- • Sa fille est une aventurière.
— Je n'ai pas dit cela non plus, et en ce qui concerne M"* de Saiot-Hélier, je déclare, mon cher collègue, que voue vous trompez du tout au tout. Jamais on n'a parlé d'elle, et vous pouvez croire que, si elle avait eu des aventures, tout Paris les connaîtrait, car son éclatante beauté l'a mise en évidence.
— Soit I j'admets qu'elle a su éviter de se compromettre, tout en séduisant mon imbécile de neveu. Mais le père, t;e chevalier de contrebande, qui cache sons des apparences de vie régulière un passé équivoque...
— J'ai l'honneur de vous répéter, général, que je n'ai rien avancé de pareil.
— Non, mais vous venez de me déclarer qu'en faisant de la fille de cet homme une comtesse de Brouage, René se déshonorerait.
— Pardon, mon cher collègue, je vous ai simplement donné mon avis, qui est que ce mariage ne serait pas avantageux pour le neveu d'un pair de France.
— Cela revient à avouer que le Saint-Hélîçr est nn dréle.
— Pas le moins du monde.
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Cette alliance peut n'être pas convenable pour le ciimte de Brouage, et être cependant trèa-sortable pDur quelqu'un qui eerait moins haut placé dans le monde par sa naissance el par ses fonctions.
Le cointe porte un nom illustre, il est, ou il va £tre attaché d'ambassade, il peut être appelé un jour à représenter le roi dans une cour étrangère. 11 doit, ce me semble, chercher une femme d'un rang égal au sien.
Mail beaucoup déjeunes gens s'estimeraient trèsheureux d'épouser la fllle du chevalier.
— J'ensuis persuadé, surtout si elle est aussi bcUf que vous le dites, et je n'insibte pas, mon cher baroD. Je comprends très-bien que vos fonctions TOUS imposent une grande réserve et q.ue vous ne soyez pas tenu de me confier tout ce que vous savez, je n'en doute pas, sur M. du Saint-Hélier. Je vous remercie même de ne m'avoir pas refusé votre avis quand je vous l'ai demandé nettement. Vous ne pouviez pas faire plus que vous n'avez fait.
C'est à moi maintenant d'aviser, et, pour empêcher ce honteux mariage, jesuis résolu à aller trouver le père, et même, s'il le faut, la fille...
— Quoi 1 vous voulez... voilà une démarche à laquelle assurément, ils ne s'attendent guère.
' — Dans une demi-heure ils auront ma visite. Ils habitent, place Hoyale...
-<• Oui, au numéro 10, si je ne me .trompe.
— Je vois que vous connaissez fort bien le chevalier.
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921 L'ÉPINOluG ROBE
— Tout le monde le connaît. Puis-je savoir, mon cher collègue, ce que vous allez lui dire ?
— Je vais lui signifier tout simplement que s'il ae ferme pas sa porte à mon neveu, je lui Couperai lea oreilles.
— Pauvre Saint-Hélier 1 vous allez le faire mourir de peur. Et à sa fille?
— A sa Ûlle, je parlerai sur un autre ton. Mais je serai tout aussi net.
— Prenez garde, général, dit en riant le baron de l'Empire. On assure que nul ne résiste à ses sédao
tiODS.
— Mon cher, répliqua M. de Brouage, je ne suis pas un blanc-bec comme monsieur mon neveu, j'ai vu le feu de bonne heure, et je n'ai pas plus peur de deux beaux yeux que d'une batterie russe. -
' Rassurez-vous donc et permettez-moi de prendre congé de vous.
Les deux collègues échangèrent une pqignéo de mains à l'anglaise et le haut fonctionnaire recon< duisit jusqu'à la porte de son cabinet le général qui traversa vivement l'antichambre, gagna la rue de Grenelle et sauta dans son cabriolet.
Il lui tardait d'en Unir avec les gens qui troublaient son repos, et son entrevue avec le baron ne l'avait pas fait changer d'avis sur le compte de M. de Saint-Hélier.
Le directeur général de la police connaissait évidemmentle chevalier beaucoup plus qu'il n'en voulait
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coDvenîr, et s'il se taisait sur son compte, c'était parce qoe le ctievalier lui rendait des services occultes.
Uais, à travers ses réticences, M. de Brouage avait pu deviner qu'il tenait le personnage en fort }iiètre estime ; aussi était-il décidé & procéder luimême à l'exécution du Satnt-Hélier et & n'y pas mettre beaucoup de formes.
Ce projet, fort arrêté dans son esprit, n'avait rien do parlementaire, mais le colonel de dragons repa-, raissait souvent sous le pair de France, et le colonel n'était jamais pour les moyens doux.
L'excellent trotteur attelé au cabriolet ne mit guère plus de vingt minutes pour conduire M. de Bitinage à la porte de cette maison fatale où René avait laissé son cœur.
Le général leva les yeux en arrêtant son cheval, et il lui sembla apercevoir derrière les vitres d'une des fenêtres du premier étage une figure de femme.
— Celte maison a fort bon air, se disait-il en jetant les rênes & son groom. Le drAle est logé comme un seigneur. Gela ne m'empêchera pas de lui dire son fait. Il ne s'attend guère à l'averse qui va tomber sur lui... à moins que mon coquin de iieveu ne m'ait devancé... il en est fort capable... Précisément, je viens d'entrevoir une femme à la fenêtre... C'est peut-être sa belle qu'il a placée là en sentinelle... Kh ! bien, tant pis pour elle si elle reçoit le premier feu. Je ne me gênerai pas plus avec la fille qu'avec le père.
SX6 L'ÉPINGLE ROSE
En traversant la galerie qui entoure l'antigne place Royale, M. de Brouage se rappela tout à coup que là, sur ces dalles qu'il foulait, son malheureux âls s'était arrêté quelques instants avant de partir pour ce fatal voyage d'où il n'était pas revenu.
Et ce souvenir ne fit qu'accroître la colère qui le transportait.
La porte cochëre était ouverte ; il se précipita dans le vestibule où !1 fut reçu par un vieux serviteur à niine patriarcale, un de ces immeubles par destination qu'on se transmettait jadis de génération en génération dans les familles de la bonne bourgeoisie.
— M. de Saint-Hélier est-il chez lui? demanda brusquement le général k ce respectable vieillard.
— M. le chevalier doit être dans son cabinet, répondit le concierge en saluant jusqu'à terre, et si monsieur le marquis veut prendre la peine démonter...
— Vous me connaissez 7
— Qui ne connaît Sa Seigneurie le marquis de firouage, pair de France, lieutenant-général, chevalier des ordres du roi, commandeur de...
— Assezl dit M. de Brouage qui laissa le bonhomme se confondre en courbettes et monta rapidement l'escalier.
En montant, il pensait :
— Comment se fait-il que ce drôle sache qui je guis 7 Décidément, je'ne me trompais pas ; monsieur mon neveu a fait des siennes. Je suis attendu. Tant
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mieux I cela m'évitera la peine d'expliquer pourquoi je viens. J'irai droit au but, et morbleu I nous allons voir.
Au premier étage, le général trouva un valet de chambre entre deux Ages qui lui demanda son nom.
Celui-là avait un air mystérieux, il était vêtu de noir et il parlait d'un ton doux.
— Allez dire à votre maître que l'oncle de M. René de Brouage, veut lui parler sur-le-cbamp, cria, de sa voix de commandement, l'ex-colonel du 9* dragons.
— Si monsieur veut bien me suivre, répondit tout bas l'obséquieux domestique, H. le chevalier est dans son cabinet.
— Ils répètent tousla même leçon, grommelait M. de Brouage en travet^ant une majestueuse antichambre. Pourquoi ce croquant a-t-il un cabinet, et pourquoi ses gens ont-ils des façons si discrètes? On croirait entrer chez un évëque.
Il arriva bientôt devant une porte derrière laquelle deux pei-son nés causaient avec animation. On entendait très clairement le son de leurs voix, une voix de femme alternant avec une voix d'homme.
— Sans doute le Saint-Hélier qui s'explique avec sa fllle, pensa le général. Je tombe bien. Je vais faire d'une pierre deux coups et ce sera pins tftt
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321 L'ÉPINGLE ROSB
Le Iftqnais frappa doucement, ouvrit, sans attendre qu'on lui répondit, aonoaça sans fracas :
— Monsieur le marquis de Brouage I Et se retira sur la pointe du pied.
— Encore ! se dit le général, ce sacristain en livrée sait que l'oncle de René est marquis 1 Décidément, on prévoyait ma visitée.
Ce qu'il n'avait pas prévu, lui, l'iulrépide soldat, c'était l'impression qu'il ressentit en voyant pour la première fois Octavîe de Saint-Hélier.
Elle était debout près de la fenêtre où il l'avait aperçue en descendant de cabriolet, et la pure lumière d'un belle matinée de mai l'éclairait ea plein.
Le tableau se trouvait précisément placé sons nn jour qui permettait de l'admirer dans son ensemble et dans ses détails, et le général, qui était un connaissear, put voir du premier coup d'œil que ce tableau était un chef-d'œuvre.
Octavie portait un fourreau de mousseline blanche serré à la taille par une cordelière de soie, nn fourreau assez juste pour révéler ses formes, assez décolleté pour laisser voir ses épaules.
Elle n'était point coiffé à l'étrusque, elle ne portait ni turban, ni résille. Ses cheveux retombaient en grosses torsades sur son cou, et formaient sur SOI) front un diadème d'or bruni.
Le général recula, ébloui, comme un homme qu'on tire de l'obscurité pour l'exposer subitement aux rayons d'un soleil éclatant.
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LE HABQDB DE VELOUBB »»
Mais bientôt ses yeux rencontrèrent ceux de M"* de Saint-Hélier, qui jetaient des éclairs.
Il l'avait surprise, évidemment, au plus fort d'un violent accès de colère. Ses lèvres encore entr'osvertes venaient de lancer un sarcasme, ses narines ^nflées exprimaient le dédain, et une vive irritation avait fait monter le sang à ses joues.
— Ce coquin de René n'exagérait pas, pensait le marquis. Elle est superbe. Mais à qui en a-t-elle avee ses airs de déesse en courroux ?
Il regarda à sa gauche, et il vit une figure qui ne lui plut pas à beaucoup près autant que celle d'Octavie.
C'était celle d'an garçon de vingt-deux à vingttrois ans, pas très-grand, mais assez bien tourné, maigre, nerveux et brun comme un Espagnol.
Ce jeune homme avait la tète pointue, le visage étroit, en lame de couteau, comme on dit familièrement, le nez busqué et proéminent, les cheveux plantés bas et taillés en brosse, les yeux noirs comme du jais et brillants comme des charbons enflammés, les lèvres minces, les dents blanches et pointues, la physionomie mobile et inquiète.
Il inspira à première vue une très-vive antipathie à M. de Brouage, qu'il regardait avec une attention et une persistance singulières.
Évidemment, c'était contre lui que M"' de Sainl- Uélier venait de s'emporter ; évidemment ansai, il
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vivait BUT UD pied d'intimilé dans la maison, car il n'avait pas de gants et il ne tenait pas son chapesn & la main. Il avait dA le laisser dans l'antichambre.
— Voilà un drôle que je corrigerais volontiers, pour lui apprendre à me dévisager de la sorte, pensait le général. Et cette créatare qui le reçoit en tëte-à-téte et qui se querelle avec lui ne mérite pas beaucoup d'égards. Moq neveu n'est qu'un sot, avec sa rage de l'épouser. L'aimer, à la bonne heure... elle en vaut bien la peine !
Ce monologue et cette scène muette furent interrompus par M'" de Saint-Hélier.
— Monsieur le marquis, dit-elle sans aucun embarras, mon père vient de sortir. Il regrettera infiniment d'être privé de l'honneur que vous lui faites.
— Mademoiselle, répondit d'un ton bref M. de Brouage, l'afTaîre dont j'ai à l'eolretenir ne souffre pas de retard, et comme elle vous concerne, je serais fort aise de voua en parler sur-le-champ, s'il vous plaisait de m'entendre.
Le général avait ses raisons pour débuter ainsi.
D'abord, il voulait brûler ses vaisseaux et mener à la dragonne cette négociation déUcate. C'était son principe qu'à la guerre et ailleurs, il vaut mieux agir que de parlementer.
Ensuite, il était ravi d'humiher ce blanc-bec insolent qui ne faisait pas mine de lui céder la place.
— Je suis prête à vous écouter, monsieur le marquis, répondit simplement Octavie; et je suis certaine que mon père m'approuvera de vous recevoir.
Veuillez nous laisser, monsieur Marcas, ajoutât-elle en regardant fixement le jeune homme qui tressaillit, mais qui ne bougea pas.
Elle St un pas vers lui ; sans le quitter des yeux, et elle répéta d'une vols calme :
— Ne ra'avez-vous pas entendue?
Marcas essaya encore de soutenir les jets de feu que dardaient les prunelles étincelantes de M"* de Saint-Hélier, puis il recula lentement comme un fauve vaincu par la volonté d'un dompteur.
Octavie, alors, d'un geste de reine, lui montra la porte, et il se décida à sortir.
— Peste I se disait le général, elle a dressé ce jeune sauvage, mieux que je ne dresserais un poulain rétif. Je ne m'étonne pas qu'elle ait fait de mon timide neveu un esclave.
— Je voua prie de m'excuser, monsieur le marquis, commença M"* de Saint-Hélier, et d'excuser ce jeune homme. U est le secrétaire de mon père. Il est tout récemment arrivé de sa province et il manque d'usage.
— Il a de plus, ce me semble, un assez mauvais caractère, dit'M. de Bronageqninejugeapasinutile de faire allusion à la querelle dont les éclats étaient Vénus jusqu'à lui à travers la porte.
— Un caractère détestable que je m'efforce de corriger, car j'ai heureusement sur lui quelque autorité.
— Et beaucoup d'ascendant, je viens d'en avoir la preuve.
— C'est vrai, il finit toujours par m'obéir,
— Ce qui m'étonne c'est qu'il commence par vous résister.
Au lieu de répondre à cette phrase, dont elle comprenait fort bien les sous-entendus, M"* de Saint- Hélier indiqua au général un fauteuil et prit place avec grâce sur une ottomane. ,
Le cabinet du chevalier était fort élégamment meublé et on y voyait plus d'objets d'art que de
Rien ne sentait l'hoinme d'affaires dans cette pièce spacieuse et bien éclairée par deux larges fenêtres donnant sur la place Royale.
Rien non plus' ne sentait l'apprêt dans la pOBC qu'Octavie avait prise, et pourtant il lui eût été impossible d'en trouver une qui mit mieux en évidence toutes ses perfections.
Ses épaules saillaient de sa robe agrafée bien audessous de la naissance du bras qu'elle laissait voii* jusqu'au coude, un bras rond et blanc, terminé par une main merveilleusement modelée.
Son pied, un pied d'enfant, chaussé d'une molo rose et d'un bas de soie couleur de chair, pinçait nerveusement un coussin recouvert de satin noir.
Enfin son oreille, éclairée par qd rayon du soleil printannier, montrait ses volutes délicates et son lobule rosé.
C'était bien la coquille nacrée que Hené avait décrite à son oncle.
Le général ne put s'empêcher d'ulmirer an instant toutes ces beautés que la fille du cbevalier ne mettait aucune affectation à montrer, mais qu'elle n'essayait pas non plus de cacher.
Il se remit vite, et il ouvrit le feu sanshéâter.
— Mademoiselle, dit-il, vous devinez sans doute le but de ma visite.
— Monsieur le marquis, répondit Octavie, je pourrais vous prier de me l'expliquer. J'aime mieux vous dire franchement que je suppose qu'il s'a^t du comte de Brouage, voire neveu.
— C'est de lui, en effet, que je vais vous parler, mademoiselle. J'aurais préféré rencontrer monsieur votre père. Entre lui et moi, la situation ebt été moins délicate. Mais, puisque vous avez bien voulu accepter cet entretien, je suis obligé de mettre de côté certaÎDee convenances, et de vous dire sans ambages ce que je venais dire à M. de Saint-Hélier.
Le général attendait une réponse. La réponse ne vint pas. Octavie semblait plongée dans une rêverie étrange.
Elle enveloppait d'un regard profond et distrait ' la personne de M. de Brouage ; on eût dit qu'elle ne le voyait pas et que ses yeux cherchaient une figure ^Mnt«.
su L-ÊPraGLE ROSE
Sa bouche restait muette, Bon beau corps restait immobile dans son attitude sculpturale. Mais son pied s'a^tait, aoa pied parlait. Ses frétillements exprimaient très-clairement l'impatience.
Ce pied charmant donnait des distractions au général. Le fluide magnétique qui jaillissait des prunelles d'Octavie le troublait aussi un- peu.
Bref, il en était déjà à chercher un biais pour adoucir la dure notification qu'il apportait à la plus séduisante des femmes.
Assurément, il ne pouvait pas lui déclarer que son père n'était qu'un chevalier de raccroc et qu'il la tenait pour une intrigante.
De telles brutalités ne soiit point à l'usage des gentilshommes.
M. de Brdaage imagma de prendre la question par un autre bout.
— Mademoiselle, dit41, votis connaissez, je sappose, la situation de fortune de mon neveu...
Octavie, cette fois, répondit d'un air étonné :
— Je ne m'en suis jamais préoccupée.
— Cette situation n'est pas brillante. René est pauvre et la carrière qa'îl a choisie ne l'enrichira pas.
Octavie eut un geste qui signifiait clairement : que m'importe?
— On a répandu le bruit qu'il succéderait un jour à ma pairie. On se trompe. Le roi n'autoriserait pas cette transmission et.d'ailleurs je ne la lui
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demanderai pas, car je pais me marier et. avoir no héritier direct.
Un éclair passa dans les yeux d'Octavie. Elle se recueillit quelques secondes, puis elle dit lentement :
— Je sus pourquoi vous me parlez (ùnsi. Rassnrez-vous, monsieur lemarquis, je n'épouserai jamais M. René de Brouage.
— Parlez-voussérieusement,mademoiselteî s'écria le général surpris autant que ravi de la réponse d'Octavie. Avez-vous vraiment renoncé à épouser mon neveu? ^
— Je n'ai jamais cru à ce mariage, dit avec calme H"* de Saint-Hélier, et même, je puis bien l'avouer i vous, monsieur le marquis, je ne l'ai jamais souhaité.
— Cependant, vous êtes engagée avec René.
— Non, murmura la SUe du chevalier, c'est lui qui est engagé avec moi.
— Hais, ce matin même, il y a une heure à peine, il m'a dit que tout était décidé entre vous, que vous aviez échangé votre parole.
— M. de Broaage s'est trompé ou plutôt son cœur l'a trompé.
— Je confesse, mademoiselle, que je ne comprends plus.
— Vous allez comprendre, monûeur le marquis, si vous daignez mé faire l'honneur de m'écouter, dit avec un merveilleux sang-froid M"* de Saint-
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Je TOUS prie de m'exçiiaer ai je renens sur un passé qui vous interesse peu, mais j'y suis obligée. Faute de ce récil, la situation serait iojntelUgible pour TOUS.
J'ai rencontré pour la première fois M. de firooage à an bal donné à l'Hdtel-de-Vilie au mois de novembre dernier. Il voulut bien me remarquer et j'avoue que je le remarquai aussi. Il ne ressemblait point aux jeunes gens qui me poursuivaient de leurs empressements. Sa personne, ses façons, son langage, tout me plut en lui et je lui sus gré alors de se faire présenter à mon père, qui l'invita à see soirées. Le comte y fut très-assidu, il s'occupa beaucoup de moi et il en vint bientôt à me déclarer qu'il m'aimait.
— S'il s'en était tenu là, il n'y aurait qne demimal, pensait le général, tout en regardant le pied d'Octavie, ce pied séduisant qui frétillait de plus belle.
— Vous voyez, monsieur le marquis, combien je suis franche,repritM"*de Siùnt-Hélier. Je vais l'être encore davantage.
Cet aveu de son amour me toucha et me flatta en même temps. J'étais flère d'avoir été choide par un gentilhomme qui porte un des plus beanx noms de France, et, j'en conviens, si M. de Brouage avait alors demandé ma main, j'aurais été heureuse que mon père la lui accord&t.
— Parbleu 1 se dit le général, qui eut de la peins à s'empêcher de sourire.
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— Mais il B'abstiot de foii-e cette démarche, et jepus mesarer bientAt l'abtme qui séparait du neveu d'an pair de France la allé d'un homme dont la noblesse est .récente, la fortune médiocre, d'an homme qui ne compte pas d'iljuatrations parmi ses aïeux et qui n'a d'autre mérite que celui d'avoir fidèlement servi le roi dans l'exil.
— M. de Saint-Hélier a émigré, je crois, demanda le général qui saisit avec empressement cette occasion de se renseigner en passant sur l'éaigmatique chevalier.
— U a quitté la France en 1790, avec les princes; il les a suivis en Angleterre et en Allemagne, particulièrement Monsieur, comte de Provence, qui est aujourd'hui Sa Majesté Louis XVIII, et qui, en reprenant possession de son royaume, n'a point oublié tes courtisans du malheur. Il a accordé à mon père une large pension sur sa cassette, et nous vivons de ses bienfaits.
— Eh I mais, pensait le marquis, si cette sirène ne ment pas, le chevalier vaut mieux que je ne supposais, et mon cher collègue, le directeur général, m'a dit à peu près la vérité sur son compte.
— Il y a loin de la situation honorable et modeste oti le BOi-t m'a placée, à celle qu'occupe déjà le co'mte de Brouage, surtout à celle qui l'attend, continua la jeune hlle. Je ne pouvais donc pas m'étonner qu'U réfléchit avant de m'épouser, mais je fus, je dois l'avouer, profondément blessée de ses hési-
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Il y a denx mois, je crus qu'elles allaient preodre fin. M. de Brouage m'annorïça qu'il était résolu 6 vous demander votre consentement à son mariage, et il m'anacha une promesse. Il eût sans doute tenu sa parole, si un douloureux événement qui m'a affectée autant que lui...
A ces mots, la physionomie du général s'assombrit et Octavie s'aperçut aussitôt qu'elle faisait fausse route, en évoquant le triste souvenir de la mort funeste du comte Henri.
— Pardonnez-moi, monsieur le marquis, dit-elle d'une voix émue, pardonnez-moi d'avoirinvolontairement fait saigper votre cœur de père. Personne n'a ressenti plus vivement que moi le coup qui vous a frappé. Dieu m'est témoin que, pour vous l'épargner, j'aurais donné ma vie.
Ces derniers mots furent accompagnés d'nn regard qui fit oublier au général l'exagératioâ par trop évidente du sentiment qu'ils exprimaient.
— Cette démarche, repril-il en s'efforçant de retrouver son sang-froid, mon neveu i'a faite...
— 'Trop tard, monsieur le marquis. Je sais tout ; une lettre qu'il m'a écrite il y a une heure et que je viens de recevoir m'apprend qu'il vous a parlé, qu'il n'a pas réussi à vous convaincre et que vous lui avez nettement défendu de m'épouser.
— J'avais deviné, pensa M. de Brouage. Elle était avertie.
Kt il dit d'un ton ferme :
— Mademoiselle, je regrette bien sincèrement
d'avoir été obligé d'a^r comme je l'ai fait. René est mon neveu. Je suis le ïhef de sa maison, et en cette qualité j'avais un devoir à remplir.
Je sais d'ailleurs que René ne tiendra aucun compte de jnon avis, et depuis que je tous ai vue, je ne suis plus étonné qu'il persiste dans son des-
— Ce dessein n'aura pas de suites. Aujourd'hui même, j'informerai le comte de Bronage'que je lui rends sa parole et que je reprends ma liberté.
Le général ne put dissimuler un mouvement de Borprise.
Il n'en revenait pas d'entendre la fille du chevalier faire tout k coup Q d'une alliance qu'elle ambitloanait évidemment depuis plusieurs mois, et l'idée lui vint que ces airs de désintéressement et d'abnégation n'étaient qu'une comédie concertée entre elle et René pour endormir la vigilance de l'homme qui s'oppouait à leur bonheur.
— Mademoiselle, dit-il, avec une pointe d'ironie, je serais mal venu à plaider auprès de vous la cause de mon neveu; il m'est du moins permis de vous faire observer qu'il ne croira pas à ce brusque changement de résolution, à ce revirement aaaa cause...
— La cause, je me charge de la lui expliquer et je pois vous la faire connaître.
Un homme qui compose avec la passion qu'il éprouve, qui met en balance son inlërSt social et son amour, qui hésite devant les obstacles et qui marchande avec son cœur, cet homme-là n'est pas