LETTRE DE COLBERT DE CROISSY
évêque de Montpellier^ y a M AS SILLON.
Le 8 novembre 1731»
Je suis pénétré de reconnaissance, Monseigneur, de la lettre que vous m'avez fait l'honneur de m'écrire. Vous pensez et vous agissez en évêque. J'attends un succès heureux de celle que vous avez bien voulu écrire au ministre. Cette démarche était nécessaire. On m'a donné avis que M. de Narbonne se flattait d'avoir un arrêt qui lui accorderait la provision. J'espère que le mouvement que je vois parmi les évéques arrêtera le coup.
» OEuvres de Colbert de Croissy, 1740, t. III, p. 6D3, m-A\ — M. de BeauTeau, archevêque de Narbonne, avait donné la béncdiction solcDDelle dans la caihédrale de MontpeUier, en qualité de métropolitain. M. Gilbert réclama contre ce qu*il appelait une usurpation. Plusieurs évéques, et notamment Massillon, écrivirent au cardinal de Fleury en faveur de Colbert de Croissy.
DE HASSILLON. 313
au cardinal DE BISSVy évêque de Meaux.
(Sur l'autographe appartenant à M« le comte d'HuaoUteiu«)
Ce 7 décembre 1734.
MONSEIGNEUB,
J^étais déjà instruit par la lecture des premiers ouvrages de Votre Éminence sur Texplication que vous donnez à votre doctrine de l'équilibre. Je savais que vous n'exigez pas pour l'essence de la liberté un équilibre de penchants, mais de forces et de secours. Mais cette explication n'a jamais pu guérir mes peines, que je vous proposerai toujours avec tout le respect et toute la docilité d'un disciple, et dont vous n'auriez jamais entendu parler sans la circonstance de mon sufiFrage, que vous me faites l'honneur de me demander.
Il m'a donc semblé, supposé la doctrine de l'équilibre, que Dieu serait obligé d'avoir toujours la balance à la main pour égaler ses secours à nos besoins, et comme nos besoins augmentent à mesure que nous devenons plus vicieux et plus corrompus, Dieu devrait, par justice, pour établir l'équilibre entre nos forces et nos devoirs, redoubler ses bienfaits, à mesure que nous redoublerions d'impiété et de mais
lice, de sorte que nous n'aurions jamais plus de droits à ses grâces que lorsque nous nous en serions rendus j)lus indignes. Cette doctrine m'a toujours paru révolter toute raison et toute bonne théologie.
Lorsque saint Paul dit que le Seigneur ne permet pas que nous soyons tentés au-dessus de nos forces * (ce que Votre Éminence allègue comme la preuve la plus décisive de son opinion), il est certain que TApôtre ne parle que des tentations attachées à Tordre de nos devoirs, et des afflictions et des tribulations que ces devoirs nous attirent. Il veut soutenir et consoler, par la certitude de cette espérance, des fidèles j)ersécutés pour la foi. Mais il ne veut pas dire que dans les tentations que nous cherchons nous-mêmes, dans les occasions infaillibles de péché où nous avons mille fois péri, et où nous courons encore, malgré les ordres du Seigneur, il sera toujours prêt à nous soutenir, à égaler son secours et nos forces à la violence des tentations où nous nous sommes précipités de j)ropos délibéré. Au contraire, toute FÉcriture nous avertit que Dieu alors nous abandonne et nous laisse égarer dans nos voies corrompues.
D'ailleurs, vous savez vous-même. Monseigneur, que beaucoup de grands théologiens dont l'autorité est respectée dans les écoles, soutiennent que Dieu refuse même quelquefois tout secours à certains pécheurs endurcis qui se sont attiré cet abandon par une longue persévérance dans une vie impie et abominable. Le clergé de France a reconnu ce sentiment c;omme très-orthodoxe, dans le corps de doctrine de
' Fidelis autem Dsus est q'ii non palietur vos teatari supra quoi! potesiis. — 1 Corinth., x, 13.
720 * auquel vous avez vous-même souscrit. Or, cette opinion est hérétique, si la vôtre est la doctrine de rÉglise.
Enfin à toutes ces observations on pourrait encore ajouter qu'il est très-dangereux de faire dépendre d'une opinion qui n'est pas commune ni autorisée dans l'Église, telle que l'est celle de l'équilibre, la défense du dépôt commun de la foi. Il me semble qu'un évéque, dans des instructions pastorales surtout adressées à son peuple, ne devrait parler que le langage commun de l'Église. Nous sommes établis pour apprendre à nos peuples ce que l'Église les oblige de croire, et non nos opinions particulières: Nous avons tant d'autres armes pour confondre les novateurs, des armes que l'Église nous met en main, et que Votre Éminence est plus en état d'employer que personne , qu'il n'est pas nécessaire d'avoir recours à des opinions humaines et singulières, plus capables d'affaiblir la bonne cause que de la soutenir.
Votre Éminence me fait l'honneur de m'écrire qu'elle a toujours cru avec le clergé de France que la crainte seule des peines ne suffisait pas au tribunal, et qu'il fallait encore au pénitent qui en approchait, un amour de Dieu commencé, pour obtenir la grâce de la réconciliation dans le sacrement. Mais il me semble que c'était le lieu de le dire hautement, quand vous avez établi que la crainte seule des peines éternelles disposait à l'absolution dans le tribunal. Vous n'ignorez pas là-dessus les clameurs des appelants contre nous. Vous savez même qu'il s'est trouvé
parmi les défenseurs de la Bulle ' des théologiens qui ont donné à pes clameurs une apparence d'équité en s'autorisant mal à propos de ce décret apostolique, pour réduire presque à rien le grand précepte de Tamour de Dieu, et substituer à ce point essentiel de la loi la crainte seule des peines étemelles, de sorte que les évéques ne sauraient parler assez haut sur un article qui est comme Tàme de la religion et la base de toute la doctrine chrétienne. Et c'est ce qui m'a donné occasion de faire souvent une réflexion qui n'est pas étrangère au sujet de cette lettre, c'est qu'il a paru et qu'il parait encore tous les jours d'excellents ouvrages pour démontrer aux fidèles la nécessité de la soumission qu'ils doivent à la Bulle Unigeniius, Vous l'avez vous-même, Monseigneur, prouvé en tant de manières qu'il n'y a que l'esprit de parti qui puisse se refuser à la force et à l'évidence de vos preuves. Mais je n a i vu encore aucun ouvrage qui se propose uniquement de combattre et de condamner l'abus que quelques théologiens ont fait et font encore tous les jours de leur soumission à la Bulle, en se servant de ce décret apostolique pour autoriser des opinions et des excès sur le dogme et sur la morale que ce jugement dogmatique de l'Église n'autorise pas certainement. Cependant un ouvrage de ce caractère serait seul capable de ramener tous les appelants d'un esprit modéré. On ne fera jamais rien par une autre voie. Il faut guérir leurs prétentions sur les abus que quelques défenseurs outrés de la Bulle en ont fait. Ils nous accusent de les autoriser et de les
' La Bulle Unigeniius.
adopter. C'est le seul épouvantail qui les arrête, et qui sert en même temps de prétexte à leurs écrivains séditieux d'imposer à la crédulité des peuples et de nourrir leur révolte contre TÉglise.
A l'égard de vos mandements sur la juridiction ecclésiastique que j'ai lus depuis ma dernière lettre à Votre Èminence, le fonds de votre doctrine sur les bornes des deux puissances, leur souveraineté, leur indépendance dans l'exercice de leurs fonctions, m'a paru la véritable doctrine de l'Église établie avec beaucoup d'érudition. Mais j'y ai trouvé des proposi^» tions incidentes et des conséquences qui m''ont semblé aller trop loin. Il est à craindre que nous ne perdions en voulant trop gagner. Dans la chaleur où sont les esprits, nos droits les plus incontestables nous étant disputés, il ne faut pas nous promettre qu'on nous en passera de douteux, et les expressions hasardées làdessus loin de guérir les plaies faites à notre juri-« diction, lui en attireront peut-être de nouvelles. En second lieu, il m'a semblé que beaucoup de maximes du Parlement que vous combattez comme des erreurs contre la foi, ne roulent que sur des termes mal entendus, et des équivoques qui, éclaircis, finiraient la plupart des contestations. En troisième lieu, il m'a semblé que sur la Bulle Unigenitus et sur la matière de la juridiction. Votre Ëminence fait beaucoup d'articles de foi qui pourraient trouver bien des mécréants parmi les théologiens les plus orthodoxes. Enfin il m'a semblé que sur la juridiction. Votre Èminence traitait avec beaucoup trop d'indulgence, et même avec une sorte de respect, les opinions ultramontaines. Vous semblez même justifier l'énormité de ces
prétentions en vous contentant de nous avertir que les ultramontains ne les regardent pas comme des articles de foi. Il semble que par là ils nous font grâce, que c'est uniquement pour ménager notre incrédulité qu'ils nous tolèrent, et ne font pas un nouveau symbole de leurs opinions ; cependant qu'ils ne nous regardent pas moins en secret comme béréti* ques, nous autres Français qui osons les combattre, quoique, pour ne pas révolter une Eglise aussi considérable que celle de France, et éviter un schisme, ils ont la condescendance de s'abstenir de censures à notre égard, et ne pas déclarer tout haut ce qu'ils pensent. Je conviens qu'il ne serait pas peut-être décent à un auteur honoré de la pourpre d'écrire ex professa contre des prétentions si insoutenables. Mais comme l'infaillibilité des papes, leur supériorité audessus des conciles, leur pouvoir de déposer les souverains sont des opinions qui renversent le fonds et toute la majesté de la hiérarchie, et de plus toute la sûreté des sociétés civiles; comme ce sont de nouveaux paradoxes nés dans l'ignorance et la supei'stition des derniers siècles, il m'a toujours semblé, ou qu'un évéque français n'en devrait pas parler, ou en parler du moins d'une manière un peu plus honO' rable aux droits de l'épiscopat, et plus dans le style de nos maximes. Mais je vois avec regret que ces maximes s'affaiblissent tous les jours sous la plume de plusieurs de nos écrivains, soit par la reconnaissance des faveurs qu^ils ont obtenues de la cour de Rome, soit par l'espérance de les obtenir.
Il serait trop long d'exposer en détail à Votre Éminence tous nos autres doutes. Plaignez-moi, Monsei-
gneur, de n'avoir pas assez de lumières pour les dissiper moi-même.
Gomme j'écris cette lettre après une lecture assez rapide de vos mandements sur la juridiction, peutêtre qu'en y revenant avec tout le loisir que ces matières demandent, j'y trouverai la solution de mes difficultés. J'aurai soin d'en informer Votre Ëminence. Aussi je la supplie très-humblement de me laisser cette discussion et de se l'épargner à ellemême. Si je ne réussis pas à me désabuser, je réussirai du moins à me confirmer de plus en plus dans les sentiments respectueux avec lesquels j'ai l'honneur d'être, Monseigneur, De Votre Éminence,
Le très-humble et très-obéissant serviteur.
au cardinal DE BISSV.
(Sur Toriginal faisant partie de la colleciion de M. Gauthier^ Lacbapelle,
avocat à Paris.)
24 décembre (1734).
Monseigneur,
Je ne mérite pas les soins que Votre Ëminence se donne pour éclaircir mes doutes, et j'eusse été bien plus circonspect à vous les proposer si j'avais cru vous donner la moitié de la peine que Votre Éminence a bien voulu prendre.
Vos éclaircissements sur T équilibre m'ont paru ne renfermer que la doctrine commune des ecclésiastiques sur Tuniversalité des secours suffisants. Ce n'était donc plus que le mot équilibre qui me faisait peur, et par lequel on entendait que la suffisance du secours qui donne un pouvoir réel et complet, ne pouvait le donner qu'en établissant toujours dans la volonté une égalité et une espèce d'équilibre de forces entre la tentation et la grâce. Cette idée m'avait toujours fait de la peine ; le terme d'équilibre en ce sens m'avait toujours paru nouveau et dangereux, et peu propre à expliquer la doctrine de l'Église. Nous avons affaire d'un côté à des chicaneurs de mauvaise foi, qui, pour faire perdre de vue leurs erreurs réelles, nous en imputent d'imaginaires, et de l'autre à des théologiens, élevés dans une mauvaise théologie et outre's défenseurs de la Bulle, qui autorisent ces imputations en les adoptant eux-mêmes, de sorte qu'on ne saurait marcher avec trop de réserve entre les deux extrémités.
J'ai parcouru de nouveau, Monseigneur, vos mandements sur les. bornes des deux puissances, et je persiste toujours à craindre qu'ils n'excitent un soulèvement général dans tous les tribunaux du royaume. Peut-être dans des temps plus tranquilles, ils auraient pu, avec quelques éclaircissements dont ils me paraissent avoir besoin, imposer silence aux ennemis de la juridiction ecclésiastique; mais je ne doute pas que dans les circonstances présentes, ils n'aigrissent la plaie qu'ils se proposent de guérir. C'est beaucoup hasarder aujourd'hui sur cette matière que d'avancer des choses qu'on peut nous contester. Nous nous expo-
sons par là à donner une nouvelle hardiesse aux tribunaux, et les animer à nous disputer à leur tour des droits auxquels jusqu'ici ils n'avaient pas osé toucher. C'est toujours la destinée des disputes. On va trop loin, de part et d'autre ; et, au lieu de se borner à défendre son terrain, on veut en gagner sur son ennemi.
Je siiis persuadé. Monseigneur, que Votre Émî-
nence pense sur les opinions ultramontaines ce que
pensent tous ceux qui connaissent l'antiquité. Mais il
me semble que vous mettez en parallèle l'énormité
de ces nouvelles prétentions avec l'ancienne doctrine
de l'Église, c'est-à-dire avec nos maximes, comme
deux opinions également probables dont vous sem-
blez laisser le choix libre à vos lecteurs. J'aurais
souhaité que la balance n'eût pas paru si égale, et
qu'un mot du moins de la part de Votre Éminence
l'eût fait pencher de notre côté. Ou je me trompe fort,
ou cet endroit, outre les clameurs de nos magistrats,
ne plaira pas même beaucoup au clergé de France.
Pardonnez-moi, Monseigneur, ces scrupules dont
la source est peut-être dans la médiocrité de mes
lumières. Si je croyais que vos derniers mandements
pussent nous donner la paix, je les signerais de mon
sang. Personne ne la souhaite plus que moi, et n'est
plus touché des maux de l'Église. C'est la crainte seule
de les aigrir qui m'arrête, et il n'y a que ce motif qui
puisse l'emporter dans mon esprit sur la déférence que
j'aurai toujours pour vos lumières. Soyez-en, je vous
en supplie, bien persuadé, comme aussi du respect
infini avec lequel j'ai l'honneur d'être. Monseigneur,.
De Votre Éminence, - Le très-humble et très-obéissant serviteur.
322 CORRESPONDANCE INEDITE
Permettez-moi, Monseigneur, à l'approche de la nouvelle année, de vous y souhaiter toutes les bénédictions que méritent vos travaux immenses pour l'Église.
N. B. — En tète de cette lettre se trouve la note autographe ci-après du cardinal de Bissy : a En envoyant mon catéchisme à M^ de Clermont, lui répondre alors à cette lettre. »
à M, ROSSIGNOLy intendant en Auvergne, (Sur foriginali aui arcbivcs du Puy-dc-Dômc.)
(Mai 1735.)
Nos missionnaires de Salers, mon cher intendant, ont besoin de votre protection contre le nommé Bertrandi qui leur a fait autrefois beaucoup de peine, et qui, quoiqu'il en ait été puni par vos prédécesseurs, recommence à les persécuter. Ces prêtres missionnaires, infiniment utiles à ce grand diocèse où ils ne cessent d'instruire toute l'année avec des travaux infinis les peuples de nos campagnes , et toujours protégés par les intendants de la province comme ils méritent de l'être, se sont bâtis une maison à Salers, la leur menaçant ruine ; la ville leur a accordé, par un délibératoire qu'on aura l'honneur de vous pré-
senter, la permission de prendre du sable pour leur bâtiment dans un terrain qui appartient à la ville. Le nommé Bertrandi s'y oppose de voie de fait et de sa propre autorité ; il maltraite les ouvriers qu'on envoie pour amener du sable, de sorte que ces prêtres, n'osant pas exposer leurs gens aux violences de cet homme, ont été obligés d'interrompre leur bâtiment; ce qui leur causerait un dommage très-notable s'ils ne le finissaient pas avant l'hiver.
Ce Bertrandi est une espèce de fou que j'empêchai M. Trudaine de punir parce qu'il me promit d'être plus sage. Ainsi il faut avoir pitié de son extravagance; et il suffira que vous ayez la bonté de faire écrire un mot à votre subdélégué de Mauriac, afin qu'il lui parle de votre part, et lui annonce que s'il continue à tourmenter ces missionnaires contre la promesse qu'il en avait faite, vous le ferez mettre hors d'état de continuer ces procédés extravagants et de leur faire de la peine.
Je suis toujours avec l'attachement le plus vrai et le plus respectueux, mon cher intendant.
Votre très-humble et très-obéissant serviteur.
Vendredi, à Bcaureçard.
M. Rossignol agit en effet près du subdélégué, M. de la Porte, qui répondit le 23 mai 1735 à Massillon qu'il avait terminé « le différend entre MM. les missionnaires de Salers et le sieur Bertrandi ».
au cardinal DE BISSV.
(Sur roridfîaai.)
Monseigneur,
J'ai reçu les deux dernières coiTections que vous avez faites, Tune à votre catéchisme et l'autre au mandement de Votre Éminence sur la juridictiou ecclésiastique. Je suis persuadé comme vous, Mon* seigneur, que nous ne saurions trop là-dessus tenir ferme sur nos principes; ils sont inébranlables dés que nous les laissons tels que nous les avons reçus de nos pères, et toutes les entreprises des novateurs et de leurs adhérents pourront bien troubler la paix de.rÉglise, mais elles ne donneront pas plus d'atteinte à sa doctrine qu'à sa juridiction. L'Ëpiscopat doit être bien sensible. Monseigneur, aux soins infatigables que vous prenez pour défendre et l'une et l'autre contre les excès qui les attaquent. Nous sommes dans des temps où des esprits audacieux ne respectent plus aucunes bornes. Ils outrent tout, et Dieu le permet ainsi. Ils seraient plus dangereux s'ils étaient plus circonspects et plus mesurés.
Je vais faire ma visite dans nos plus hautes montagnes, et je mène notre cher abbé avec moi afin
qu'il paraisse qu'il n'est pas sans fonction dans ce grand diocèse. Votre Éminence ne pourrait-elle pas se servir de cette circonstance pour parler encore une fois en sa faveur? Il m'est venu là-dessus une pensée que je prends la liberté' de communiquer à Votre Éminence : puisqu'on a tant de peine à lui accorder un évéché, comme on vous l'avait promis, ne pourriez-vous pas, Monseigneur, le demander pour votre suffragant dans l'eVéché de Meaux avec un titre m partibus? Votre âge, votre dignité', vos occupations continuelles pour l'Église, tout vous autorise à en demander un, et sûrement on ne vous le refusera pas. Votre grand vicaire même qu'on vient de placer, est une nouvelle raison pour demander un nouveau secours, sur qui vous puissiez absolument compter. Au reste, ce titre de suffragant ne de'roge point à la naissance de notre cher abbe'. Nous avons vu l'archevêque de Besançon, Grammont, avoir eu longtemps auprès de lui son neveu revêtu du même titre. D'ailleurs, notre cher abbé ne vous sera point à charge, il n'a pas besoin d'une pension sur l'évêche de Meaux, il est en état de s'y soutenir décemment avec le revenu de ses prieurés, lorsque Votre Éminence sera à Paris; de plus, il sera bien plus aisé d'obtenirpourlui, ou une abbaye, ou même un évêché quand, revêtu du caractère épiscopal, il aura été quelque temps votre suffragant. On calmerait par (là) ses peines qui sont bien fondées, et Votre Éminence aurait la consolation d'avoir fait du bien à un parent qui comme vous le savez, n'est pas indigne de votre protection et de votre amitié. Si Votre Éminence n'approuve pas cette ouverture, où je ne vois pourtant
896 COURESPONDADCE INÉDITE
aucun inconvénient, j'espère qu'elle ne me saura pas mauvais gré de la lui avoir proposée, et qu'elle recevra avec la même bonté les assurances de respect infini avec lequel j'ai l'honneur d'être, Monseigneur, De Votre Êminence, le très-humble et très-obéissant serviteur.
Ce 19 mai.
a M. l'abbé DE SENS K
(De la collection ile madame la comtesse Boni de CastcUane,
pièce de Yhograplue.)
25 novembre (1735).
11 est vrai. Monsieur, que M. le curé de Mauriac offrit devant moi de vous reconnaître et qu'il vous reconnut en qualité de curé primitif. Je crus là-dessus avoir terminé tous vos différends. La seule condition qu'il exigea fut que vous viendriez tout seul, et sans être accompagné de vos religieux, officier dans son Église. Il est vrai qu'on parla beaucoup du jour du patron, parce qu'il avait fait le sujet de la dernière contestation qui éclata même dans Mauriac ' . On ne parla point des quatre fêtes annuelles, parce que je
1 Mauriac dffpendait de Tabbaye bénédictine de Saint^Pierre-le-Vif de Sens. Au moyen âge, le monastère de Mauriac soutenait ses droits ou ses prétentions les armes à la main. Au temps de Massillon , le curé de Mauriac et Tabbé de Sens employaient, dans leur querelle, des moyens moins
crus qu'étant reconnu en qualité de curé primitif, ou ne pouvait pas vous les disputer, et que M. le curé lui-même ne mit pas cette exception au droit de curé primitif qu'il vous accorda. Il prétend que s'il ne l'excepta pas, c'est qu'il crut que vous vous contenteriez du jour du patron, et qu'il a des titres décisifs qui vous ôtent les quatre fêtes annuelles dans son Église. Il aurait dû sans doute alors s'expliquer làdessus pour rendre plus solide l'accord que je venais de faire. Les Pères Bénédictins ont pris avec M. le curé des arbitres à Aurillac pour terminer les contestations qu'ils ont ensemble. Le parti le plus sage que vous puissiez prendre est de vous unir avec les religieux, et de vous soumettre pour vos prétentions à la décision des mêmes arbitres qu'ils ont choisis. Cette voie est plus directe et vous épargnera, outre les embarras, bien des frais de procédure, dont vous connaissez assez les inconvénients.
Je suis, mon cher abbé, très-sincèrement votre trèshumble et très-obéissant serviteur.
TÎolents. Selon loa habitude, le doux ëvéque de Clermoat cherchait à concilier les esprits et à réunir les cœurs. Il était toujours dans son rôle d'ëvéque pacifique.
328 COnRESPONDAMCE INEDITE
ItSG
au président DE LAMOIGNOJ>f^K
(Sur Tauiographe des archives du Puy-de-Dôme.)
A Clermont, le 24 février 1736.
MONSIEUU',
Je ne me flatte pas qu'il vous reste encore quelque souvenir d'un évêque retiré depuis longtemps dans son diocèse, mais qui a fait profession toute sa vie d'honorer votre nom et votre personne, et qui a été honoré autrefois de l'amitié de toute votre maison.
Le diocèse de Clermont, un des plus vastes du royaume, est aussi celui où le clergé est le plus pauvre et le plus nombreux. Mes prédécesseurs y ont établi deux séminaires dans la ville épiscopale, l'un qu'on appelle le grand séminaire pour disposer les ecclésiastiques aux saints Ordres, et le petit pour élever dans l'innocence les jeunes aspirants à la clé-
1 J'ai doané cette lettre poar la première fois dans le namëro de mû 1882, p. 140 des Annales de philosophie chrétienne,
* Guillaume de Lamoigooa de BlaDcmëail, président au Parlement de Paris. Petit-fils de Tillustre premier président qui fat Tami de Boordaloue, et père du çénéreux défenseur de Louis XVI, il naquit en 1683 et mourut en 1772. U deviut en 1746 premier président des aides, puis en 1750 chancelier de France. Comme ses ancéires, il était lié avec la Compagnie de Jésus, et la protégea dans ses malheurs. C'était, dit le janséniste Barbier, « un bon moliniste et un franc Jésuite •.
ricature. Ce dernier n'a subsisté jusqu'ici que des libéralités des directeurs eux-mêmes, qui se consacrent à une œuvre si sainte, établie dans un grand nombre de diocèses, et dont tout le royaume a senti Futilité. Un pieux ecclésiastique, touché des besoins et de Futilité de ce petit séminaire, se trouvant titulaire en commande d'un petit prieuré, Ordre de Saint- Benoît, situé près de Clermont, a offert de l'unir à cette maison. M. le cardinal de Rohan, collecteur de ce bénéfice, en qualité d'abbé de la Chaise-Dieu, a consenti à cette union. Les lettres patentes, nécessaires à cet effet, ont été expédiées et présentées au Parlement. Il est intervenu en conséquent un arrêt qui commet le lieutenant général de Clermont pour informer de commodo et incommodo. Son procès-verbal a été envoyé; et il s'est trouvé que les Pères Bénédictins de la Chaise-Dieu, les plus riches religieux de mon diocèse, et où ils ne rendent aucun service, et où l'on n'entend parler d'eux dans les cinq monastères qu'ils ont en ce diocèse que par les procès éternels qu'ils suscitent de toutes parts, sont les seuls qui s'opposent à cette bonne œuvre qui va aider à l'éducation des pauvres clercs, et à la consommation de cette union par l'enregistrement des lettres patentes. Ils ne sont pas collateurs de ce prieuré; ils n'en sont pas titulaires ; ils en po^èdent déjà plus de quatre-vingts dans ce diocèse qui forment le plus beau revenu de l'Église de Clermont, où ils ne rendent aucun service, tandis que le clergé, qui n'y subsiste que trèspauvrement, y porte le poids du jour et de la chaleur; et ils viennent nous disputer sans intérêt et de gaieté de cœur un petit secours que la piété d'un ecclésias-
330 CORRESPONDANCE INEDITE
tique, la générosité de M. le cardinal de Bohan, seul intéressé et en droit de s'opposer, et Tautorité du Roi, nous offrent pour aider à l'éducation et à la pauvreté de nos jeunes clercs. Je serais honteux de la prolixité de cette lettre. Monsieur, si je n'étais persuadé que tout ce qui intéresse l'ordre public ne saurait être indifférent à un magistrat aussi éclairé et respectable que vous l'êtes, et héritier d'un nom qui en a toujours été le plus zélé protecteur.
J'ai l'honneur d'être, avec tout le respect possible, Monsieur, votre très-humble et très-obéissant serviteur.
a M, l'abbé VERNETy a Clermont «.
(Sur roriçinal, aux archives du Puy-de-Dôme.)
Ce 9 juillet 1737.
J'écris, Monsieur, aux trois églises collégiales, après avoir examiné leurs titres au sujet de la procession en question, que ma décision et que toutes ces procédures de part et d'autre demeureront pour toujours supprimées, que tout ce qui s'est passé à cette occasion, c'est-à-dire la nouvelle forme de procession innovée sans ma permission, l'opposition de mon chapitre, et l'ordonnance du juge royal intervenue là-dessus, que
* Publiée par M. ^ttaix.
DE MÂSSILLON. 331
tout cela sera regardé comme non avenu ; qu'à Tavenir les processions des églises collégiales de Clermont se feront à la manière de tout temps usitée, sans qu'il soit permis d'y rien innover sous quelque prétexte que ce puisse être , et que nous vivrons tous comme nous avons vécu jusqu'ici dans l'union de la paix et de la charité.
Communiquez cette lettre au chapitre. Je vous embrasse, mon cher Monsieur.
au marquis DE BISSV, (Sur Toriginal de la collection de fci M. Fiiloa.)
Ce 4 septembre 1T37.
Monsieur,
Je sens trop combien il importe que les derniers écrits de M. le cardinal de Bissy sur les affaires de rÉglise ne soient pas rendus publics, j'ai été trop touché de sa perte, et je respecte trop sa mémoire pour ne pas me conformer là-dessus à ses dernières intentions et aux vôtres. Je n'ignore pas que ces écrits ont été communiqués à plusieurs évéques, mais je serais fort surpris qu'il s'en trouvât quelqu'un d'assez imprudent pour publier un ouvrage que feu M. le Cardinal ne cessait de retoucher et qu'il n'avait pas encore mis apparemment au point où il le souhai-
332 COnRKSPONDANCE INEDITE
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tait, puisqu'il n'a pas jugé à propos de le publier pendant sa vie. Je voudrais bien, Monsieur, pouvoir vous donner des marques plus sensibles de la part'que j'ai prise à la douleur que vous a causée la mort d'un oncle aussi respectable, et dont la mémoire sera toujours chère, et à l'Église de France, qu'il a honorée par sa piété et par la multitude de ses ouvrages, et aux pauvres, qu'il n'a cessé de soulager par l'immensité de ses largesses.
J'ai l'honneur d'être avec tout le respect possible. Monsieur, votre très-humble et très-obéissant serviteur.
Depuis ma lettre écrite. Monsieur, je reçois une lettre de M. le cardinal de Fleury qui me demande les écrits en question, et j'ai l'honneur de les lui envoyer par la poste ' .
' « M. le cardinal de B'tsy, abl>é de Saiut-GcrmaiD des Près, est mort a Paris, le 26 de ce mois (juillel 1737), àçé de qualre-vingt-qfiialre ans. Ce prélat était {jrand moliaisie, mais en même temps très-charitable. Il était êvéqac de Mcaax, et fn it Ip revcn-i de révcché était employé à soutenir l'hôpital de cette ville. » — Journal de Bcwbier, t. Ill, p. 88.
Quant à ses papiers et à ses livres, M. de Monmerqué avait : 1^ quatre lettres de Laneaii, v. g d.i cardinal, au lieutenant de police Hérault, con*
tenant de trèâ-curienx détaih sjr les derniers moments de M. de Bissy;
2** une noie de M. Bcrryer, lieutenant de police, du 31 aoi\t 1737;
30 une note des ouvrages de M. le cardinal de Bissy remis à la Bibl. du
Roi, formant un total de 17 balloti, transportés de la BIbl. à la Bastille,
el brûlés dans les fossés le 12 octobre 1737.
DE MASSILLOM. 3:ta
LU
au cardinal DE LA TOUR D'AUVERGNE, archevêque de Vienne^,
(S.ir Tautographe.)
À Clcrmonl, ce 24 janvier 1738.
Monseigneur,
Il y a trop longtemps que j'ai l'honneur d'être attaché à Votre Éminence pour ne pas vous témoigner la part sincère que je prends à la nouvelle dignité dont vous venez d'être décoré. Elle n'ajoute rien à votre nom accoutumé depuis longtemps à ces sortes de distinctions. Mais elle ajoute à ceux qui s'intéressent à ce qui regarde Votre Éminence, la joie de voir que votre maison retrouve en votre personne les mêmes marques d'honneur qui l'ont autrefois distinguée. L'Auvergne surtout dont vous avez honoré le nom et la province par celui de votre nouvelle dignité, a une raison singulière de s'en féliciter et de vous en faire ses remerciments.
Recevez -les, Monseigneur, par la bouche de l'évêque de sa capitale. Je me flatte qu'ils n'en seront
■ > Henri Oswald de la Tour-d'Auvergne, abbé de Cluny, premier aumônier du Roi, oé en 1671, archevêque de Vienne en 1721, fut proposé pour le chapeau en 1737, et après sa pro.noiion prit le nom de cardinal d'Aurergne.
pas moins bien reçus, comme les protestations de l'attachement respectueux avec lequel j'ai l'honneur d'être, Monseigneur,
De Votre Éminence, Le très-humble et très-obéissant serviteur.