‹ L'épiscopat de Massillon d'après des documents inédits, suivi de saChapitre 3 sur 23 · CHAPITRE III · texte numérisé non relu

CHAPITRE III

Pendant ses heures de repos et de retraite, à Beauregard surtout, en face de la nature dont il était candidement épris, et sans analyser ses sentiments, comme on le devait faire quelques années plus tard, il s'élevait vers celui qui sous le voile des mondes laisse apercevoir les lois de Tordre immuable, les rayons de la beauté sans nuage et le charme de l'étemel amour. Pour s'aider dans sa contemplation, il paraphrasa les Psaumes. Ce n'est là nullement une œuvre de critique, ni d'érudition, mais le secret épanchement, les tendres et solitaires effusions d'un cœur chrétien à l'occasion des paroles sacrées. Après sa mort, on retrouva ces pages qui n'avaient jamais été destinées au public; il ne s'y rencontra qu'une partie des psaumes. Est-ce tout ce qu'il composa sur ce sujet? Non, sans doute; et le P. Joseph ne le pense pas. Telles qu'elles subsistent, les paraphrases forment une des plus riches portions de l'héritage du grand évéque. C'est un genre nouveau pour lui : il ne s'agit plus de prédications. S'entretenant seul à seul avec Dieu, versant, dans le mystère, de la plénitude de son cœur, il n'écrit que pour décharger son àme. Aussi rien de plus touchant, ni de plus simple. Lé style si délicat, si peu appuyé, convient à

la prière et à la méditation. L'encens brûle doucement sur les degrés de Tautel en parfumant tout le sanctuaire. C'est un des chefs-d'œuvre de la littérature religieuse, et Ton ne saurait trop inviter les esprits chrétiens à le savourer.

En même temps, ne doit-on pas dire que ces pages sont comme ses confessions, comme ses mémoires, les mémoires de son âme? On y retrouve, en effet, les sentiments que tour à tour il éprouvait en pensant soit aux magnificences de la création, soit à l'indulgence divine, soit auxjugements de l'arbitre suprême, soit à la charité du Sauveur. Sur ces hauteurs de Beauregard, considérant les cieux scintillants par une belle nuit d'été, il s'élève avec saint Augustin audessus de ce qui captive les yeux mortels, dominant les pâles et légères images que les choses relatives présentent des choses absolues.

Plus loin que ces incommensurables espaces que parcourt le monde sidéral, par delà cet océan éthéré où nagent les îles lumineuses des étoiles, à travers ces flots d'azur d'où se détachent les radiaux archipels des constellations, il cherche le point fixe et immuable sur lequel repose l'universel mouvement et autour duquel s'agitent les vagues de l'univers.

Imposant silence au murmure des sens, et, comme il dit, au croassement des passions ', il ne veut écouter que la voix de Dieu, ou du moins que l'écho de son

' Le croassement des passions, ps. xviii. En employant cette pittoresque expression, Tauiear pensait sans doute aux cris des corbeaux qui Tinterrompaient dans sa méditation en tourbillonnant autour du clocher et du vieux château de Beauregard.

harmonie à travers la création, y mêlant sa note la plus discrète :

« Oui, Seigneur, les peuples les plus grossiers et les plus barbares entendent le langagfe des cieux dont la ma^jnifîcence publie votre gfloire. Vous les avez établis sur nos têtes comme des hérauts célestes qui ne cessent d'annoncer à tout l'univers la grandeur du roi immortel des siècles : leur silence majestueux parle la langue de tous les hommes et de toutes les nations ; c'est une voix entendue partout où la terre nourrit des habitants, n

D'autres fois, comme saint Chrysostome, il voit dans la nature une leçon ou une image. Ce grand observateur de Tàme humaine revient sans cesse aux choses du dedans ; et c'est avec le plus beau langage qu'il passe du spectacle des cieux au spectacle du monde moral. Il devient alors lyrique à la façon de Bossuet, tant la contemplation solitaire exalte son cœur!

a La grande leçon, ô mon Dieu, que le ciel et le soleil surtout devait donner aux hommes, c'est sa régularité dans la course que vous lui avez marquée. Fidèle à suivre la voie que vous lui avez tracée dès le commencement, ce bel astre ne s'en est jamais départi. Son éclat, où il semble que vous avez manifesté principalement votre gloire et votre puissance, lui a attiré autrefois des hommages impies et insensés. On a adoré cette tente superbe où il semble que vous avez établi votre demeure et caché votre majesté; et l'on n'a pas compris qu'en obéissant à vos ordres par l'uniformité constante de sa carrière, il criait aux hommes que toute leur grandeur consiste à remplir leur destination, et à ne jamais s'écarter de la voie que vous avez tracée en les tirant du néant. Les créatures

insensibles vous obéissent, grand Dieu! c'est dans le cœur de Thouinie seul que vos ordres étemels trouvent de l'oppositioQ et de la révolte. Le soleil, comme un époux éclatant qui sort de sa chambre nuptiale, se lève et parcourt ré^julièrement ce vaste univers ; il répand partout sa chaleur et sa lumière, et chaque jour recommence sa course majestueuse ; et l'homme inconstant, et ne ressemblant jamais d'un moment à l'autre à lui-même, n'a point de roule fixe et assurée, il se dément sans cesse dans ses voies ; tous ses jours ne sont marqués que par des changements et des inég^alités qui le font perdre de vue. Sa course ressemble à celle d'un insensé qui va et revient, et retourne sans savoir où ses pas doivent le (guider; il se fatigue, il s'épuise, et n'arrive jamais au but.»

Un autre jour, sans doute en voyant couler des hauteurs les eaux limpides, ou en apercevant à ses pieds les flots ëtincelants de l'Allier, il s'écriait : « L'eau dont vous m'avez désaltéré, ô mon Dieu, est cette eau qui rejaillit jusqu'à la vie éternelle. On n'a plus la soif du monde et des plaisirs quand une fois on en a bu. Une seule goutte de cette eau céleste rafraîchit, soulage plus le cœur que tous les fleuves de Babylone; c'est une eau claire et paisible qui n'entraîne avec elle ni boue ni tristes débris. » Ou' encore, en apercevant les bergers conduisant leurs troupeaux sur des montagnes écartées, il disait : « Je sais, ô mon pasteur adorable, que dans vos pâturages mêmes, le loup entre souvent pour y chercher sa proie; mais votre houlette seule suffit pour nous défendre et le mettre en fuite. » N'était-ce pas après la célébration du mystique sacrifice dans la chapelle de Beauregard, en sentant monter à lui les odeurs

des prairies ou les parfums des vignes en fleur, qu'il laissait échapper quelque chose des tendres et douces joies qui ranimaient : « Oui, Seigneur, c'est dans ce festin d'amour que vous répandez avec effusion dans nos âmes des consolations ineffables, et que votre calice les enivre d'une joie toute divine. Les parfums de l'Egypte amollissent le cœur en fortifiant le corps ; ils préservent nos cadavres d'une corruption passagère, et leur assurent une longue durée dans la triste demeure du tombeau. Mais l'huile du parfum précieux que vous versez dans nos âmes avec les saints mystères, les purifie, les en>bellit, les rend plus vigoureuses et plus fortes dans la pratique de vos commandements. »

Parfois, ramenant sa pensée vers le monde, et pensant à l'état social et religieux du dix-huitième siècle, il s'abandonne à une amère tristesse; il se désole à la vue de l'incrédulité qui déborde, et qui atteint l'Auvergne même ; il désespère de la conversion des esprits que la philosophie détachait de plus en plus du christianisme : « On revient des faiblesses de l'âge; on ne revient guère de la dépravation impie de la raison. Les années mûrissent les passions; mais l'orgueil de l'incrédulité renaît et se fortifie avec les années. Plus les années deviennent sérieuses, plus elles donnent du crédit et une sorte de bon air à la philosophie de l'impiété ; et la vieillesse est le temps où rimpie s'en fait le plus d'honneur, et où elle lui attire aussi le plus d'éloges de la part de ses imitateurs. » Ailleurs, il gémit de l'abaissement moral de la société. Ici l'évéque, le pasteur se console aux pieds du Dieu de l'Eucharistie; il le remercie de ses

dons, et il appelle ses grâces sur lui et sur son troupeau. Le plus souvent il peint les délices d'un esprit qui, après s'être livré aux distractions du monde, se désabuse et revient pleinement à la prière. Mais chose plus intime ! il cherche, dans le cœur de celui qui seul ne se fatigue jamais de nos plaintes, des forces et des remèdes contre les traits empoisonnés de la calomnie dont il est transpercé. On sent bien que c'est un homme qui a reçu le dard aigu dont on entend les soupirs : « Si je rendais à mes calomniateurs injure pour injure; si j'allais fouiller dans l'histoire la plus secrète de leur vie pour en publier la honte et l'infamie; si je cherchais à discréditer leur imposture, en apprenant au public que leurs mœurs doivent faire perdre toute créance à leurs discours; si, pour me justifier devant les hommes, je les accablais d'invectives, et me rendais coupable de haine et de vengeance devant vous... alors, grand Dieu, je mériterais que votre justice me laissât entre les mains de leur fureur et de leurs impostures. Je n'aurais pas à me plaindre si le mensonge et la calomnie prévalaient contre moi; je n aurais plus droit de m'adresser à vous si je me trouvais abattu, sans appui, sans ressource, entre mille ennemis, tous les mains levées pour achever de m'écraser. » Enfin, au milieu des dégoûts et des fatigues de la vie présente, le chrétien las de la route aperçoit les tentes de l'immuable repos; il voit, du désert où il se traîne accablé par Fàge et la maladie, la terre des promesses, « terre bienheureuse où coulent le lait et le miel; d'où les larmes et la douleur sont bannies; où les habitants sont abreuvés dans un torrent de vo-

lupté » . Dans toutes ces saintes et nobles effusions se révèle une âme ravie par Famour des biens invisibles, et qui ne regarde les hommes que dans le cœur de Jésus-Christ. C'est là, c'est à l'aide de ces feuilles qui ne devaient jamais voir le jour qu'on apprend à connaître Massillon, mieux encore que par ses sermons les plus légitimement vantés.

Heures de solitude trop vite écoulées! Les soucis amers de l'administration l'arrachaient à la vie méditative. Du moins, dans ses nombreuses courses diocésaines, le zèle, la naïveté, la vertu des humbles pasteurs des églises villageoises l'édifiaient et le consolaient. Ayant vu ainsi à leur œuvre, sous le toit moussu du presbytère champêtre, dans la chapelle du hameau, les prieurs, les curés et les vicaires de l'Auvergne, il les réunissait chaque année au séminaire pour le synode, se réjouissant avec les forts et ranimant les faibles. Il tint ainsi dix-neuf synodes de 1723 à 1742. Après le compte rendu ou le rapport annuel du promoteur, il prenait toujours lui-même la parole; nous avons ces dix-neuf instructions pateiv nelles, car ni l'âge, ni la maladie, ni les infirmités ne purent ralentir la vivacité de son dévouement. Dès son premier synode, il renouvela l'ordonnance de son prédécesseur sur l'acceptation de la bulle Unigenilus et sur la défense de lire l'ouvrage de Quesnel *.

Au synode s'ajoutait la retraite. Sans aucun doute elle n'était pas obligatoire, mais il désirait vivement que le clergé vînt chaque année se retremper près de lui dans l'esprit de la vocation ecclésiastique. Durant

' Lettre au P. Mercier.

ces heures de renouvellement, le bon pasteur adressait à ses prêtres de touchantes exhortations. Nous possédons encore sept de ces conférences *, monument de sa ferveur, et vraiment dignes des plus beaux jours de son éloquence.

Devant son religieux auditoire venu de tous les coins de l'Auvergne, il est plus simple, plus ferme, plus net; et si Ton n'y goûte pas les délicieuses effusions dont jadis avaient été ravis Versailles et Paris, on y sent la piété sacerdotale, on y jouit d'une âme renouvelée avec l'âge même, comme ces arbres antiques qui n'ont plus le luxuriant feuillage de leur jeunesse, mais qui produisent des fruits plus abondants et plus savoureux. Il est facile de se représenter le vénérable évéque vieillissant, souriant à ses prêtres fidèles, respectant les anciens du sanctuaire et rendant aux jeunes lévites les bontés dont il avait luimême été jadis comblé en Provence, plein d'indulgence pour ceux qui étaient tombés, sans oublier cependant les exigences d'un ministère auquel le monde si complaisant pour soi-même ne pardonne jamais rien.

Le clergé a toujours goûté ces discours pour les conférences et pour les synodes. Les littérateurs les négligent trop. Massillon y parait comme sous une nouvelle lumière. 11 y est plus libre, plus rapide ; et, dans ces réunions de famille, secouant les longs plis de son manteau de velours et de soie, il laisse mieux

^ On a fait de fréquentes confusions à ce sujet; il y a bien dans ses œuvres seize conférences ecclésiastiques; mais les huit premières ont été prononcées à Saict-Maçloire; la neuvième est destinée à déjeunes clercs; seules les sept dernières appartiennent aus retraites de Clcrmont.

voir ce qu'il y a en lui de vraie vertu et de profonde religion. C'est un grand mérite à un homme public, à un illustre orateur, de gagner ainsi à se faire approcher et toucher. La morale, qui est le fond de ses études et de son éloquence, domine dans ses exhortations ecclésiastiques comme dans ses sermons de la cour. Tantôt il peint les joies du pasteur dévoué ; tantôt il décrit les remords du prêtre oublieux de sa mission. Il rassure les timides, les relève à leurs propres yeux ; il montre que ce n'est pas toujours au talent, à la puissance oratoire qu'appartiennent la grâce sainte et le mérite moral, se regardant luimême « comme un canal qui demeure souvent vide après avoir enrichi de ses eaux les terres et les campagnes * ». Et lui, dans sa charmante modestie, le grand prédicateur envie la vertu secrète et inconnue qui féconde mystérieusement les âmes, sans que le monde la devine :

u Ce ne sont pas toujours les grands talents qui supposent en nous les plus grandes vertus. Ils nous rendent plus utiles aux hommes, mais ils ne nous rendent pas toujours plus agréables à Dieu; ils avancent son œuvre dans les autres, mais ils la retardent souvent en nousmêmes. La sagesse de Dieu emploie quelquefois pour la consommation de ses élus des instruments quMl rejette après s'en être servi, et qu41 n'avait destinés qu'à ce seul usage. Ce n'est pas ce que le Seigneur opère par nous qui doit nous rassurer, c'est uniquement ce qu'il opère en nous. Quand nous parlerions le langage des anges, nous pouvons n'être devant Dieu qu'un airain sonnant. »

^ Douûème conférence ecdésiastique.

S'il encourageait et ranimait ainsi la discrète vertu, il s'élevait avec l'énergie du zèle contre l'abus ou la négligence. Il ne demande pourtant que ce qui est possible et juste, sachant bien que la sévérité a ses dangers, et qu'on rebute par des réglementations excessives. Ainsi Massillon blâme le jeu, mais le jeu outré ou habituel, permettant au clergé séculier des récréations sages, honnêtes et modérées :

u Un prêtre joueur de profession est une espèce d'opprobre dans rËglise II y perd un temps destiné au salut et à la sanctification de son peuple; il y perd un argent saint qui n^est pas à lui et qui appartient aux pauvres, dès qu'il ne lui est pas nécessaire; il y perd le goût de tout ce qu'il y a de saint et de sérieux dans son état; il y perd son âme par les passions inséparables des événements du jeu; il y perd le respect et la confiance de ses peuples *,., Voilà des pertes qui ne peuvent plus se réparer, et mille fois plus importantes que celles de son argent. »

Après cela, on peut apprécier à son juste prix l'anecdote recueillie par le janséniste abbé d'Étemare et rapportée par M. Sainte-Beuve. Or, on raconte qu'un jour de grande fête, au sortir du dîner, le prélat étant à jouer avec des dames, après que le jeu eut duré assez longtemps, quelqu'un fit remarquer que c'en était assez pour un jour de grande fête, et qu'il fallait donner quelque chose à l'édification. L'évêque alla sur-le-champ chercher un de ses sermons, et le lut. Alors une de ces dames lui dit que si elle avait fait un pareil écrit, elle serait une sainte ; mais l'auteur,

' Ezpressioa souvent employée dans ce sens par Tauteur.

en moraliste avisé, répondit qu'iZ y a un pont bien large de l'esprit au cœur. Sur quoi un Père de l'Oratoire qui était dans un coin ajouta : tu Et il y a bien quatre arches de ce pont de rompues^ . » L'anecdote est piquante ; ^lais évidemment les jansénistes la tirent à eux, selon leur coutume. Supposons tout bonnement l'évêque ayant donné la confirmation, ou présidé une cérémonie, et se reposant après l'office dans quelque château ou même à Beauregard; le repas fini, il se récrée avec ses hôtes ; comme il est aimable, souriant, il se met un instant au jeu ainsi que les autres, ou plutôt il regarde. Avec lui, on revient vite aux choses sérieuses, et il s'empresse de lire un de ses plus édifiants sermons. Gela dure quelque temps et pénètre peu à peu les esprits. Une dame, heureuse de l'entendre, entrant dans ces généreux sentiments si parfaitement exprimés, et sous le charme de cette grande éloquence, s'écrie, comme nous le faisons volontiers en présence de telles œuvres : « Ah ! pour écrire de cette sorte, pour parler ainsi de Dieu, il faut être un saint. » Et lui, toujours humble et agréable, répond par quelque image tirée du spectacle des champs qu'il avait sous les yeux, ainsi qu'il le faisait tout à l'heure à ses curés : « Madame, on peut, comme un canal, avoir servi à répandre des eaux fraîches et vivifiantes, et cependant rester soi-même à sec. » Ou encore, montrant un pont qui réunissait une route poudreuse à un frais enclos : « Hélas ! il y a un large pont de l'esprit au cœur. » Sur quoi, un soupçonneux et rigoriste Oratorien, qui est là plus pour

» Port-Royal, 1867, t. III, p. 200.

espionner que par affection et amitié, se met à gronder et à murmurer : « Oui, oui, et il y a bien quatre arches de ce pont de rompues ; et ces quatre arches abattues, c'est d'avoir accepté la constitution pontificale, de recevoir des molinistes, de blàn>er la résistance du saint de la Chaise-Dieu, et de prêcher la soumission au Pape. » Et là-dessus, le bon janséniste se hâte d'écrire aux correspondants des Nouvelles et en Hollande. Voilà comme j'imagine que les choses ont dû se passer; et, en vérité, pour se scandaliser,, il faut beaucoup de bonne volonté.

Revenons encore un instant aux conférences ecclésiastiques. Ii'auteur y peint son caractère. Comme il avait l'àme généreuse et charitable, il attaque surtout l'avarice dans le prêtre : il y trouve avec raison quelque chose de particulièrement sordide et rebutant. Comme aussi il était homme d'étude et de cabinet, il récrimine fort contre la chasse à laquelle se livraient dans les campagnes reculées certains curés de village, fils des champs, et ayant besoin d'un violent exercice ; ces fortes et rustiques natures s'échappant de leur église et de leur presbytère couraient dans leurs montagnes, le fusil à la main, la gibecière au côté. Or il trouve que cette habitude est peu en rapport avec le pacifique ministère des autels. Entrant dans les détails familiers que ne dédaigne pas la noblesse ordinaire de ses idées, il recommande un habillement propre et convenable, une tenue décente, voyant dans un extérieur négligé, ou la marque d'une honteuse avarice, ou le signe d'une inattention et d'une paresse répréhensibles. A travers ces conseils, marqués au coin de la sagesse, se répandent les

pieuses tendresses de son cœur. On y reconnaît aussi le moraliste consommé à ces peintures de caractères où il excelle. Voulez-vous regarder un de ces portraits? il est frappant. C'est le curé brouillon, qui, dans son zèle imprudent, amer, exagéré, ne consulte jamais, et qui, en voulant tout réformer, désorganise tout.

tt Us entreprennent tout. Tout ce qui a l'apparence du bien les anime et les inct en mouvement; rien ne leur parait impossible, et rien ne leur semble à la place où il doit être. Ils voudraient tout ebanger, tout déplacer. Ils commencent par mettre une confusion universelle à tout ce qu'ils touchent sous prétexte d'y rétablir Tordre. Esprits inquiets, bornés, téméraires, entreprenants, pourvu qu'ils s'agitent, ils sont contents d'eux-mêmes, et croient remplir toute justice. Ils vont hardiment heurter de. front à tous les inconvénients les plus délicats, les plus dignes d'être ménagés, les plus exposés à des suites grandes et fâcheuses, les plus capables d'arrêter la prudence et l'habileté la plus consommée; et au sortir de cet écueil où ils viennent de se briser et de donner au public une scène toujours désagréable au ministère, ils vont avec la même sécurité traiter une autre entreprise qui ne leur offre pas moins de péril, et qui ne leur promet pas moins de confusion. »

Mais il n'y a pas que des curés qui puissent être ainsi faits. Cela se rencontre dans d'autres fonctions.

Ayant dans son diocèse de nombreux villages reculés, jetés dans les montagnes, habités par les pauvres ouvriers des champs, il encourageait les jeunes ecclésiastiques à se livrer à leur rustique et pénible ministère avec joie, avec confiance, parl'espé-

rance d'une heureuse moisson. Là, Tesprit le plus ordinaire, la plus modeste capacité, soutenus par la prière et par le travail, produisent des fruits que le dixhuitième siècle cherchait vainement dans les villes et parmi les puissants : « Mes chers enfants, disait-il en consolant et en rassurant ces jeunes clercs destinés aux campagnes, et avec un retour ému sur luimême, hélas ! votre talent aura moins d'éclat, mais aussi moins de danger et plus de fruit. Il sera plus sûr pour vous et plus utile pour vos frères. La parole sainte tombe d'ordinaire au milieu des grands et des riches comme au milieu des ronces et des épines ; ce n'est que sur le cœur des pauvres et des simples qu'elle trouve une terre toute préparée qui rapporte au centuple. » Et en même temps qu'il excitait ainsi l'ardeur des commençants par les promesses du succès, il consolait les vétérans et les anciens entre lesquels il se rangeait par l'approche des célestes moissons :

« Que l'âge lui-même, que la longue durée des fonctions cfÙL vous avez vieilli ne vous paraisse pas une raison légitime de cesser le combat et de goûter le repos que tant d'années de travail semblent vous accorder. Renouvelez plutôt votre jeunesse comme celle de l'aigle... Nous touchons, vous et moi, mes frères, au moment qui va consommer notre course. Quel malheur si vous manquiez de force et de courage sur le point d'arriver, et si vous alliez perdre par un repos prématuré le fruit d'une vie entière de travail et d'assiduité à vos fonctions! »

En ce temps, dans les provinces reculées, les mandements ressemblaient à la politique : on en

faisait peu, et ils étaient très-simples. Cependant il y avait des événements qui intéressaient la nation, et auxquels la religion prenait sa part : une naissance ou un mariage dans la maison régnante, le sacre du roi, et par-dessus toute une victoire; l'Église avait des jubilés, le diocèse des missions et des visites pastorales. La crainte de la guerre ou de la peste réclamait des supplications publiques. Alors les évêques faisaient de courts mandements pour demander des prières ou un Te Deum, Gomme ses confrères, Massillon écrivit donc quelques mandements toujours très-brefs. Loin de l'exalter, la victoire lui faisait ardemment désirer la paix. Ce grand cœur, plein de christianisme et d'humanité, regardait la guerre comme un afFreux fléau. On cite souvent une lettre célèbre d'Argenson, et l'on ne parle pas des mandements de Massillon. Et néanmoins quoi de plus éloquent que ce qu'il disait en 1734, en faisant chanter un Te Deum à l'occasion d'un triomphe remporté sur les Allemands en Italie?

u Eux seuls (les peuples barbares) peuvent triompher d'une journée aussi sanglante et aussi meurtrière. Pour nous, elle couvre même de deuil l'éclat de notre victoire : elle accompagne nos témoignages publics de reconnaissance envers le Dieu des armées d'une tristesse d'humanité et de religion, et mêle à nos actions de grâces les larmes que nous ne pouvons nous empêcher de verser sur la mort de nos proches, de nos amis, et de tant de vaillants sujets qui viennent de sacrifier généreusement leur vie pour la gloire du prince et pour les intérêts de l'État. Quels trophées pourrions-nous donc élever sur un champ de ba 'aille tout couvert des corps entassés et des membres

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épars de tant de milliers de chrétiens? Transporlons-nousy en esprit; et de ce lieu souillé de tant de ruisseaux de sariQj et si lugubre même pour nous malgré notre victoire; de ce lieu dont nous ne sommes demeurés les maîtres que pour y lire et méditer à loisir l'instabilité des choses humaines et les malheurs inévitables des guerres, présentons au Dieu de paix ce spectacle si capable d'émouvoir ses entrailles paternelles; faisons monter jusqu'à lui la voix de tant de sang répandu ; et que cette voix, loin de solliciter comme autrefois sa vengeance, la calme et la désarme. »

Assurément ces accents ne manquent ni de générosité ni de hardiesse. J^ai connu un bon curé de village qui, après une victoire (cela remonte loin, hélas!), le Te Deum chanté, les larmes aux yeux, ^yant récité quelques prières pour les pauvres jeunes gens du pays morts sur le chant de bataille, fut rudement réprimandé et âprement menacé par son souspréfet et son procureur, a Et pourtant, répondait avec simplicité l'excellent homme, nos chers enfants ont été tués, et vous voulez nous empêcher de les pleurer. »

Une des principales préoccupations du clergé au commencementdu dix-huitième siècle, c'était le remaniement des livres liturgiques. Massillon suivit la violence du courant. Sous prétexte de revenir à la primitive et idéale antiquité, on abattait les merveilles du moyen âge. C'est ainsi que, dans le dessein de redresser et de régulariser un vieux parc, on détruit les arbres séculaires et les chênes majestueux. Deux idées exclusives dominaient alors dans les esprits : on voulait ce qu'on appelait du beau latin, c'est -à-

dire du latin savant et classique, et, dans Thagiographie, on prétendait ne s'appuyer que sur des témoignages tout à fait contemporains.

II arrivait de là qu'on délaissait les hymnes et les proses du moyen âge, naïves, charmantes et pieuses compositions, qui, même au point de vue purement artistique, avaient une tout autre saveur que les pastiches des auteurs païens, que les œuvres plus correctes et plus travaillées sans doute des versificateurs modernes, mais où se sent toujours un peu le Gradus ad Parnassum. En pareil sujet la foi l'emportera toujours sur l'érudition, et la bienheureuse candeur des saints sur le talent même de Santeuil. Le sentiment, qui ne vaut rien dans les œuvres de critique, est excellent dans les livres de liturgie. D'autre paît, la science historique naissante, chargée de textes et de documents originaux, foulait aux pieds avec dédain, dans le culte des saints, les vieilles légendes des couvents et des paroisses.

Ces légendes, vive expression de la dévotion locale, étaient pourtant plus vraies à leur manière que les doctes dissertations bénédictines. Les unes venaient du pied de la montagne, encore toutes ruisselantes de rosée et tout humides de fraîcheur, comme la rose sauvage qui se suspend sur les pierres d'où coule la fontaine. Les autres descendaient des monastères romans de la haute Auvergne, âpres, austères, mélancoliques, ainsi que les sommets escarpés où se plaisaient les premiers Pères de la solitude. La forêt ofiFrait ses mystérieuses richesses, trésor des époques mérovingiennes et carlovingiennes. Là le lys pur; ailleurs la primçvère qui éclôt et brille

SOUS les épines et les cailloux, ou le genêt d'or qui étincelle dans les déseits et au bord des bois. Apparemment, le savant amateur aime mieux le& rares productions entassées dans sa serre chaude; mais cependant, sur les bords verdoyants de la source, entre les gorges des puys, sous les noyers de la plaine, toutes simples qu'elles sont, accumulées sans art et sans oixire, les fleurs sauvages ont, caressées par le vent, brûlées même par le soleil, plus de poésie et d'attrait que les prodiges du Tropique ou de l'horticulture étiquetés, classés et exposés sous verre. Les liturgistes du dix-huitième siècle, hommes instruits, humanistes sérieux, ayant fait de fortes études, sachant par cœur leur Cicéron et leur Horace, repoussaient fièrement la tradition de la paroisse pour arranger en beau latin les documents et les textes authentiques. Alors tout est géométriquement démontré, mais tout est plat et sec, malgré la régularité de la période ou la perfection du mètre. Ils sont heureux et flers parce qu'ils arrachent la mousse touffue des ruines et qu'ils sarclent minutieusement le champ. Mais, disent-ils avec Baillet, « nous ne voulons que ce qui est historique et pertinemment prouvé » . Ils discutent là où il ne faut que prier. Eh ! le *beau malheur quand la prose populaire se laisserait pénétrer d'un trop candide enthousiasme ou comme envelopper d'un nuage d'encens et de poésie! Briserez-vous donc le reliquaire d'or parce qu'on y a incrusté des émaux et découpé des arabesques? Nous ne comprenons plus, dites-vous, les naïves et légendaires histoires des héros de la vie monastique; respectons-les du moins, et honorons en elles l'exprès-

sien de la pieuse antiquité. C'est ainsi que Tenfantde chœur et la villageoise chantent Thymne sans trop s'inquiéter du sens, et cependant par là s'élèvent à leur manière jusqu'à Celui d'où rayonne la heauté religieuse. La science est une chose excellente, mais mise à sa place, dans les travaux de critique, de paléographie et d'histoire, et non pas dans les chants de la piété populaire. A force de remanier, de réparer, de reconstruire, de renouveler, d'améliorer, on arrache à l'édifice sacré son âme qui est son antiquité elle-même.

C'est ainsi que les archéologues, dans leur inflexible précision, pour parvenir à un type scientifique, à une unité préconçue, enlèvent de nos églises tout ce que le cours des âges y a lentement ajouté. Ils sacrifient la grâce à la théorie. Par exemple, dans un édifice gothique, épris du désir de retourner à l'idée primordiale, ils arrachent sans pitié les dentelles de la Renaissance, les rétables de Henri IV ou de Louis XIII, les marbres, les boiseries, les grilles, les colonnes, les tableaux et les bronzes des deux derniers siècles.

« L'œuvre, s'écrient-ils d'un accent de triomphe, est plus correcte, plus uniforme, plus irréprochable ; elle se détache plus nettement et plus sobrement. » Soit, mais en revanche elle a moins de vie ; si elle satisfait mieux le raisonnement, elle parle moins au cœur. Je les aimais mieux, nos vieilles églises françaises, avec leur ornementation un peu confuse et leur mobilier disparate, qu'avec toutes ces imitations en pierre, ces autels très-savants, très-exactement copiés du moyen âge, et pourtant très-secs, très-mesquins et très-froids.

La nouveauté, la mode, l'engouement du jour.

Térudition artistique ne suffisent pas ; le sentiment, la foi, le temps auront toujours le dessus. Que dirai-je encore? Je regrette jusqu'à ces maisons qui enveloppaient ainsi qu'un chaud manteau les murs de l'édifice sacré. Avec quel charme du milieu des rues étroites on apercevait brusquement la haute silhouette d'un clocher qui planait sur toutes ces habitations accumulées, et l'on distinguait à travers une allée ou une cour quelque porche roman ! Cet ensemble était plein de mouvement, de vie et d'attrait. Maintenant qu'on isole avec soin l'église pour l'entourer d'une place nue et alignée, elle me parait glacée, abandonnée et inhospitalière. On y arrive de loin, péniblement parfois. C'est un monument historique, exposé à l'admiration ; ce n'est plus la maison du Père commun près de laquelle on se groupe. Sans doute la symétrie et la science y gagnent; en retour la poésie et le cœur y perdent. Vénérables édifices romans et gothiques, on vous remanie et l'on vous remet à neuf; mais que je vous préférais parés de votre vétusté même, pleins des vénérables traces de nos aïeux, sentant le parfum des siècles, tout comblés de statues, de tombes et de boiseries évidemment inutiles on disparates, mais qui conservaient la marque de chaque génération et qui nous entretenaient de nos pères !

Il en est de même de la liturgie. La tradition, le long usage y valent mieux que l'érudition. Or précisément, à la façon des architectes modernes, poussés par un zèle excessif, les doctes liturgistes du dixhuitième siècle, pour retrouver l'irretrouvable, pour rappeler une primitive antiquité à jamais évanouie.

sacrifiaient le passe même qu^ils avaient encore sous

la main.

Déjà depuis longtemps, et de toutes parts en France, se modifiaient les formes secondaires du culte, et Ton y taillait sans cesse dans le respectable manteau de la tradition locale. Nous aimons le changement, et nous nous y portons avec une étrange fureur. La critique historique qui avait fait chez les ecclésiastiques d'heureux progrés, dont on s'est, hélas ! détourné depuis, contribuait elle-même à un bouleversement auquel elle ne pensait pas. On admirait et l'on aimait tant les vers latins modernes, qu'on en voulait voir partout. Tous ces goûts ont passé; mais alors nul ne résistait à l'entraînement. Il fallait du nouveau. LesageBourdaloue, lui-même, sacrifiait à Santeuil la vénérable antiquité. « Soyez en repos, écrivait Bourdaloue à Santeuil, le rancunier (le P. de la Rue) est déjà converti, et c'est lui-même qui me charge de vous en assurer. Vos vers lui ont paru très-beaux, et ils le sont en effet. Il n'y a point de rancune qui puisse tenir contre la poésie ; j'entends contre la vôtre. Je serai ravi de voir l'hymne de saint André. Plût à Dieu que toutes celles du bréviaire romain fussent de votre main ! Car il y en a qui ne sont pas soutenables, quoiqu'elles aient le mérite de l'antiquité * . » Puisqu'on le pouvait alors, il eût été si simple, si sûr, si juste, en s'attachant à la vieille liturgie romaine, d'obtenir de la bienveillance et de la générosité du Saint-Siège la confirmation canonique des offices particuliers, la conservation

' Mélanges de littérature de M. de Santeuil sur ses ouvrages, — Colo(;ne, 1742, t. II, p. 150.

des usages et des coutumes de chaque province * ! Il y avait de touchantes cérémonies, des habitudes séculaires, de ces choses chères au cœur et dont il y a lieu de regretter la disparition. Le courant ne remontera plus.

Mais alors dans chaque diocèse se manifestait un empressement fébrile ; et prenant Paris pour modèle, on se façonnait une nouvelle liturgie avec l'étrange prétention de se rapprocher de l'Église naissante. Quoique avec plus de lenteur, l'Auvergne en fit autant ; du moins Massillon sut éviter les abîmes où plusieurs se précipitèrent, par exemple l'évéque de Troyes, débile héritier du grand nom de Bossu et.

Pour s'aider dans ces révisions liturgiques, il avait appelé à Clermont l'Oratorien Pouget, en lui donnant le titre de vicaire général. Ce Père, docteur en Sorbonne, fils d'un secrétaire du Roi, était entré dans la congrégation en 1696 •. Il avait été de la même licence que M. Colbert de Groissy. Golbert, devenu évêque de Montpellier, attira près de lui le P. Pouget; il l'admit au conseil épiscopal et le nomma supérieur du séminaire. Le bon Oratorien était un théologien savant, un liturgiste consommé, un homme d'étude, mais un voyageur timide, surtout un cavalier fort

1 Cette sage condescendance de Rome est évidente. Un jour, un archevêque français (je le tiens de lui-même) parlait à Pie IX de la coutume qu'ont parmi nous le clergé et les fidèleii de baiser la terre à Vexpiravit de la Passion; le Saint-Père l'interrompit en lui disant : ■ O mon arche<- Téqne, je vous en conjure, conservez cette pratique si belle et si dévote. »

^ Archives, MM. 583, année 1696. Le P. François-Aimé Pouget, prêtre docteur de la Faculté de théologie de Paris, abbé concordataire de Notre- Dame de Chambon, âgé de trente et un ans, fils de M. André Pouget, conseiller secrétaire du Roi, et de madame Desprez, né à Montpellier, entré le 13 octobre et velu le même jour.

inexpérimenté .[Il accompagna quelquefois sonévéque dans ses visites pastorales ; or il fallait presque toujours y être à cheval, et souvent par des chemins difficiles, entre des rochers escarpés, sur de dangereuses hauteurs. Le P. Pouget tremblait, et M. de Croissy, qui ne riait guère, plaisantait de ses frayeui^. Notre Oratorien aimait beaucoup mieux travailler au catéchisme de Montpellier; il y mit toute sa science et tout son zèle; et enfin, en 1702, il parut sous le titre d'Instructions générales en forme de catéchisme, sous l'autorité formelle de Tévéque de Montpellier. Mais comme, en le composant, l'auteur avait joint un peu de jansénisme à beaucoup de. savoir, le livre fut mis à l'index en 1721 ; depuis, et avant même, le P. Pouget l'adoucissait, le retouchait sans cesse ; il le traduisit même en latin, ce qui déplut à M. de Croissy^ qui blâma les nouvelles éditions françaises, et qui finit même par condamner solennellement la traduction latine, de sorte que l'ouvrage se vit d'abord interdit par le Saint-Siège, qui y trouvait justement trop de jansénisme, et ensuite par M. Colbert de Croissy, qui n'en trouvait plus assez.

On vantait donc sa science : sa bonne foi est hors de doute. Massillon, qui avait dû le rencontrer, soit à l'Oratoire de Paris, soit surtout à Montpellier, lorsqu'il y prêcha son carême de 1698, qui savait d'ailleurs que plusieurs prélats l'avaient employé pour leurs publications liturgiques, le pria de venir s'établir à Clermont et de lui prêter le concours de son érudition spéciale. Pouget se rendit d'autant plus volontiers à cette invitation que les médecins lui

UO L'ÉPISCOPAT DK MASSlLLON.

prescrivaient les eaux d'Auvergne, et il travailla surtout au rituel \

Malgré tout, il resta peu de temps en Auvergne. « 11 a été grand vicaire de M. de Clermont, son ami, ce qui faisait dire aux gens de sa connaissance qu'il y aurait eu bien plus d'honneur pour lui à continuer à gouverner le diocèse de Montpellier. Mais ils ne se sont pas accommodés longtemps, et le P. Pouget a été obligé de le quitter. Quand sa lettre à M. le cardinal de Noailles fut imprimée, le P. Massillon dit que le P. Pouget était autrefois plus politique; à quoi celui-ci répondit que c'était son exemple qui l'avait gâté *. » Ces mots vifs signifient apparemment que de part et d'autre on ne se trouvait pas assez retenu et modéré. Au reste, comme j'ai déjà pris la liberté de le faire remarquer, à cette époque les documents oratoriens sont hésitants, flottants, indécis. Tantôt ils se réjouissent, affirmant que Massillon est mécontent des Jésuites, qu'il se plaint de « leurs querelles d'Allemands, » et qu'il aurait été même jusqu'à dire en parlant d'eux : « Ces gens-là ne pardonnent rien au mérite. » Tantôt au contraire ils gémissent, le montrant entouré de grands vicaires molinistes, et moliniste lui-même.

Apprenant cette sorte de disgrâce du P. Pouget, M. Colbert de Croissy lui écrivait, le 7 octobre 1722, à Saint-Magloire, où le pauvre Oratorien s'était retiré, et où il allait bientôt mourir : « Mon cher Père, lui

' Note (ms.) du Rituel de Massillon, exemplaire de )a Bibliothèque de Clermont. — Bibliothèque (ms.) de TOraloire, 25684. Archives de Moatpellier, correspondance de Pou{*et, communiquée par M. Tabbë Daniel.

• Matériaux (ms.) de COratoire.

ECRITS COMPOSES EN AUVERGNE. Ul

disait-il, vous ne devez pas douter que je n'aie appris avec bien du déplaisir tous les chagrins que vous avez essuyés pendant votre séjour à Clermont. J'aurais bien souhaité que vous les eussiez évités. Mais Dieu l'a ainsi permis pour votre sanctification, et pour que vous fussiez encore plus convaincu, par votre propre expérience, du peu de fonds qu'on doit faire sur les hommes. J'apprends que vous voilà enfin résidant à Paris dans un lieu que vous aimez, avec des gens que le monde n'a point corrompus, et qui vous aiment et vous estiment; je vous en félicite. » Il était écrit que le P. Pouget ne devait plaire à aucune puissance, car, à sa mort, qui eut lieu au mois d'avril 1723, le' garde des sceaux envoya saisir son catéchisme latin aux trois quart imprimé, et il fallut la protection de M. le duc pour obtenir la mainlevée ' .

Quant à Golbert de Croissy, il est évident que son zèle d'appelant et de réappelant, son rôle d'adhérent à Soanen, avaient refroidi l'amitié que lui avait jadis portée l'évéque de Clermont. Un petit incident les rapprocha pourtant un moment. L'archevêque de Narbonne, M. de Beauveau, métropolitain de Golbert, avait donné la bénédiction dans la cathédrale de Montpellier, sans l'autorisation de l'ordinaire. On crut voir là une sorte d'empiétement ; Golbert réclama ; plusieurs évéques appuyèrent ses démarches, et, avec quelques autres, Massillon écrivit au cardinal de Fleury pour le prier de ne pas soutenir ce qu'on appelait une prétention du métropolitain. A ce sujet, Golbert écrivait en ces termes à l'évéque de Glermont : « Je suis

' JnsUtutiones catholicœ in modum csitecheseos , auctore A. Povget» presbytero Oratorii gallicant, Parisiis, Simart, 1725.

pénétré de reconnaissance de la lettre que vous m'avez fait l'honneur de m'écrire. Vous pensez et vous agissez en évéque. J'attends un succès heureux de celle que vous avez bien voulu écrire au ministre. Cette démarche était nécessaire. On m'avait donné avis que M. de Narbonne se flattait d'avoir un arrêt qui lui accorderait la provision. J'espère que le mouvement que je vois parmi les évéques arrêtera le coup. Je suis avec respect... '. — C'est comme le marbre, poli et froid. L'honnête P. Pouget, qui était, au fond, d'un mérite et d'une vertu solides, eut le malheur de vivre dans un temps de lutte, sans avoir tout ce qu'il faut soit pour combattre, soit pour se tenir à l'écart. Son catéchisme, quoique célèbre à son heure, quoique goûté par Louis Racine, le fait moins connaître que ses relations avec La Fontaine. On sait que l'immortel fabuliste, doué d'une riche imagination, s'était un jour figuré qu'il avait la vocation religieuse. A vingt ans, il entra donc à l'institution ou noviciat de l'Oratoire.; et le voilà en robe longue, en col rabattu, en vrai séminariste. Ce n'était point trop là son aÉFaire. Du moins il conserva toujours de ses vieux maîtres un respectueux et tendre souvenir. Comme d'anciens séminaristes de nos jours, il dut parler avec un noble et charmant sentiment de la modeste maison où il avait porté l'habit ecclésiastique. Il fit plus : dans ses suprêmes années il revint à la piété de sa jeunesse. Il demeurait depuis longtemps alors chez madame de la Sablière, sur la paroisse de Saint-Roch. Il y tomba gravement malade vers la fin de l'année 1692. Le

\ ' Œuvres de Colbert de Croissy, évéque de Montpellier, in-4fi. Cologne,

} 1740, t. III, p. 693.

curé lui envoya un de ses vicaires, qui n'était autre que Pouget, qui ne devait entrer à l'Oratoire qu'un peu plus tard. Pouget, récemment ordonné prêtre, ayant à peine achevé sa licence, tout effrayé d'une telle responsabilité, fut bientôt rassuré par la simplicité et la franchise de La Fontaine. 11 se présenta d'abord comme le fils d'un ami, car M. Pouget le père était en efiFet lié avec le poëte, et sans doute aussi avec madame de la Sablière, chez laquelle demeurait La Fontaine, et dont le mari avait été, comme le père de Pouget, secrétaire du Roi.

La candeur, la droiture du jeune vicaire plurent au vieux poëte, qui voulut l'avoir pour confesseur. Dans les discussions et les conversations qui précédèrent la réception des sacrements, il y eut de part et d'autre une grande sincérité. Ce fut chose sérieuse; et la Sorbonne même dut donner son avis. Enfin le 12 février 1693, plusieurs personnes de la plus haute distinction et quelques membres délégués par l'Académie française se trouvèrent réunis dans la chambre du malade, qui était assis dans son fauteuil. M. Pouget apporta le Saint Sacrement. « Et La Fontaine, en présence de cette nombreuse assemblée, exprima, dans les termes les plus formels, son repentir d'avoir écrit ses Contes; il manifesta l'intention où il était de passer le reste de ses jours dans les exercices de la pénitence, et de ne plus s'occuper qu'à la composition d'ouvrages de piété. Le confesseur lui fit ensuite une exhortation pieuse, et le recommanda aux prières de tous les assistants. Tous se mirent à genoux et prièrent, tandis que le malade recevait le saint viatique. » Scène grave et touchantel

Le grand et illustre poëte témoignant hautement son repentir, et le jeune prêtre lui apportant les pardons de celui qui est notre père avant d'être notre juge, montrent le prix qu'ils attachaient tous aux espérances de l'impérissable gloire.

Le fabuliste vécut deux années encore ; il persévéra dans ses bons sentiments, se soumettant même à des austérités que ne lui avait pas prescrites l'abbé Pouget, quoique ce fut un directeur sévère, de sorte que Racine le fils a pu dire avec raison de La Fontame :

Vrai dans tous ses écrits, vrai dans tous ses discours, Vrai dans sa pénitence à la 6 n de ses jours, Du maître qui s*approclic il prévient la justice. Et Fauteur de Joconde est armé d*un ci lice.

La Fontaine revint à la santé, mais il ne retrouva plus madame de la Sablière. Il quitta donc sa maison qu'il habitait depuis vingt ans ; et dans la rue il rencontra M. d'Hervartqui lui dit : — Mon cher La Fontaine, je vous cherchais pour vous prier de venir loger chez moi. — J'y allais, répondit La Fontaine avec une touchante simplicité.

Le P. Pouget, qui écrivait à l'abbé d'Olivet pour lui donner quelques détails sur la conversion de l'immortel fabuliste, termine sa lettre ainsi : «A l'égard de M. de La Fontaine, je le perdis bientôt de vue; il alla demeurer chez feu madame d'Hervart, sur la paroisse de Saint-Eustache \ » L'hôtel d'Hervart devint l'hôtel d'Armenonville, puis l'hôtel des Postes. Quelle que

> Lettre da P. Po:içet à M. Tabbé d'Olivet, 22 janvier 1717. — Des- M0LKT8, Mémoires de littérature et ttliistoire, 1. 1*'. — Saint-MarcGirarmn La Fontaine et lesfabluistes, X* leçoa.

ECHUS COMPOSES EN AUVEUGNE. Uft

soit rexcellence du catéchisme de Pouget, maigre ses retouches, en dépit du temps qu'il y consacra, sa petite lettre est infiniment plus précieuse et plus édifiante même. Il n'est pas étonnant qu'un prêtre d'un tel caractère ait, malgré sa jeunesse, été demandé aussi par madame Deshoulières et par l'abbé de Tallemant, de l'Académie française, qui moururent vers le temps de la maladie de La Fontaine '.

Plus tard, sous la Régence, avant de se rendre en Auvergne, le P. Pouget donnait une nouvelle preuve de sa prudence et de sa sagesse. C'était le moment où la banque de Law faisait tourner toutes les tètes. Gomme les actions montaient sans cesse, que les esprits s'animaient, qu'on ne pensait plus ni au travail sérieux ni aux devoirs de la vie, que les riches et les pauvres ne songeaient qu'aux jeux perfides de la Bourse, le P. Pouget condamna le tripotage des actions et l'agiotage de la rue Quincampoix, disant avec un grand sens chrétien : Nullus potestjîeri dives ex parvo lucro et parvo labore *. La catastrophe qui suivit et qui causa tant de ruines, sous lesquelles se débattirent vainement les coupables et les innocents, ne put étonner un esprit si juste, mais seulement attrister son cœur généreux. Dans tous les temps la maxime de notre Oratorien aurait son prix ; pourtant elle ne profitera jamais qu'aux caractères modérés.

> Le 15 avril 1694, il écrivait a son jeane frère, depuis chanoine de Montpellier, d'une manière sage et sensée; il lui conseille de s'appliquer à rÉcriture et à saint Thomas, sans pourtant néf^liger les lettres. « Les Offices de Cicéron vous apprendront à vivre et a parler; je souhaite que vous les lisiez souvent en latin', et que tous mettiez par écrit le; plus belles maximes de conduite que vous y trouverez. » {Archives de CH. de Mont^ petUer,)

* BUVAT, t. 11, p. 2.

sans ambition excessive, et par conséquent volontiers satisfaits de la position qu'ils doivent à l'économie de leurs parents ou à leur propre travail.

Je ne sais ce que le bon Oratorien conservait d'idées jansénistes lorsqu'il demeurait à l'évêché de Clermont ; cependant je regrette que Massillon ne l'ait pas gardé plus longtemps avec lui. Ensemble ils auraient pu causer de Paris, de la mésaventure de la rue Quincampoix, de l'Oratoire, de la Provence, des prédicateurs, de l'Académie française, de La Fontaine :

Les cbiinères, le rien, tout est bon ; je soutiens

Qu'il faut de tout aux entretiens; C'est un parterre où Flore épand ses biens; Sur différentes fleurs Tabeille s'y repose,

Et fait du miel de toute chose.

Ce qui les eût Tun et l'autre reposés de leurs discussions jansénistes, ainsi que de leurs études ou de leurs publications liturgiques.

De ces travaux, auquels Pouget avait pris plus ou moins de part, résulta d'abord le Bréviaire de Cler^ mont, L'Écriture sainte, les Pères, quelques courts et secs récits hagiographiques, des hymnes parfaitement versifiées, en formèrent le fonds principal ; il parut en 1732, précédé d'une intéressante lettre latine où Tévèque expliquait son dessein, déclarant qu'il suivait l'exemple des autres diocèses de France et qu'il empruntait beaucoup aux nouveaux bréviaires, tout en s'appliquant dans cette réforme à conserver les rites de l'Église de Clermont *. Les fêtes furent de

' Ex emendalioribus quae nostro aevo la luceiu prodierunl, breviariis, nallatenus vel iabonorum, vel objurgatione dignum nobis visum est non

huit degrés : les annuels majeurs, les annuels mineurs, les solennels majeurs, les solennels mineurs, les doubles majeurs, les doubles mineurs, les semidoubles et enfin les simples. La Trinité se célébrait le dernier dimanche après la Pentecôte, comme terme du cycle ecclésiastique.

On n*oublia certainement pas les principaux saints de l'Auvergne ; mais leur vie est toute décolorée et toute flétrie. Cependant, rien de plus riche et de plus varié que la flore hagiologique de Clermont. Chaque village auvergnat a pour ainsi dire son Bienheureux ou sa Notre-Dame. Qu'on ouvre simplement le délicieux recueil du bon Père Branche, « prieur-mage » de Pébrac *. Quelle opulence ! quelle grâce et quelle piété ! En vérité, je ne saurais lui comparer que son contemporain Desguerrois , auteur de la Sainteté chrétienne de Troyes '. Sans contredit, ce ne sont pas des savants, du moins au sens du siècle de Louis XV. Mais quoi de plus honnête, de plus pieux, de plus poétique même? Le prieur-mage commence sa magnifique galerie par les Notre-Dame : Notre-Dame de Clermont, Notre-Dame d'Auteyrac, Notre-Dame de Vaccivière, d'Orcival, de Murât, de Vauclaire, de la Chaigne, d'Allègre, et bien d'autres. « Si je commence, dit-il, d'écrire la vie des saints de ces provinces par la dévotion qu'elles ont de tout temps

paoca nostro adaptare... In hoc praesertiin religiosum studiuni adliibuimus ut in renovanda breviarii nostri forma priscus Ecclesiae nostrae Claromoteasis rîtus, et antiqiiioris aîiatis traditione venerandus, immutatus rnauclet; et at ab aniecessoribus nostris acccpimus, idem «vis sequeotibus tra« ilereiur. — Breviarium Claromoutense, 1732, p. 2.

' La Vie des saints et saintes tC Auvergne et de Vélay, 1652, iQ-I2, Le Pay.

* 1637, in-4». Troyes.

148 I/r^lPISCOPAT DE MASSILLON.

portée à la bienheureuse Mère de Dieu, je ne ferai que suivre l'exemple que m'en ont donné ceux qui les premiers y ont porté la semence évangélique. » Â la suite de la reine du ciel, viennent les saints et les saintes dont s'honorent le Vélay et l'Auvergne. Il ne néglige rien, et après avoir mis la moisson dans son char, il repasse, et il glane avec soin les épis tombés de la gerbe. Ses petites descriptions ne sont pas sans charme et sans couleur. « On voit le cimetière des pestiférés de Bléle dans une petite plaine, couverte, de bonne grâce, de divers arbres et ramages, tout contre le ruisseau de Voirèse, au bas du faubourg de la .ville. Au-dessus du portail était une image de Notre-Dame gravée dans une pierre en façon de niche tenant son petit Jésus au bras gauche. Il y avait oixlinairement de l'eau bénite, un aspersoir attaché avec une chaîne, et une petite agrafe de fer contre la muraille pour y afficher les chandelles qu'on offrait de tout temps à la Sainte Vierge en priant pour les Trépassés. » Au sujet de Notre-Dame de Vaccivière, il fait de l'étymologie à sa manière et vise naïvement à la science : « Elle est appelée Vaccivière à cause de la nourrice incomparable des vaches qui s'y fait ordinairement, ou bien Vassivière, en suite de ce qu'on avait accoutumé de dire anciennement en ramage du pays à ceux qui ne voulaient pas croire aux miracles qu'on y voyait arriver aux temps passés : Per y creirey vas-y veire, » Pour parler de saint Robert, il se rendit à l'abbaye de la Chaise-Dieu, là même où nous avons vu Soanen. « Saint Robert jugea quant à quant que Dieu lui avait découvert ce lieu pour y accomplir ses desseins, et qu'il le devait prendre de sa main

comme un paradis de délices qu'il avait si longtemps désiréy car son plus grand délice était de ne point jouir des délices. » 11 y a un peu de François de Sales dans Taimable prieur-mage de Pébrac.

Mais ce style et cette naïveté n'étaientplus de mode au dix-huitième siècle. Soyons justes pourtant : cette constante application de FÉcriture qu'on faisait alors aux moindres détails de la prière publique avait aussi son prix et sa sévère beauté. Au reste, la piété de Massillon se révèle sans cesse dans son bréviaire : il cherche surtout à honorer les saints pontifes d'Auvergne, en commençant par les Austremoine (Stremonius) et en continuant par les Allyre, les Artème, les Rotiri (Rusticûs), les Sidoine Apollinaire et les Gai; or on comptait parmi les évéques de Glermont au moins vingt-huit Bienheureux \ Je citerai comme la perle du bréviaire de Massillon les litanies de la Sainte Vierge tirées des seules Écritures. Au surplus, cette liturgie fut promptement remaniée encore; car le successeur même de Massillon, M. de la Garlaye, voulut aussi mettre la main sur cette proie. Après le bréviaire venait naturellement le missel. Il parut en 1737, et tout en correspondant avec le bréviaire, il se rapprochait mieux du rite romain '. L'évêque de Glermont enfin publia pour l'usage du chœur et des fidèles les divers livres nécessaires qui se rapportaient à la liturgie ainsi renouvelée. En 1733, il avait donné son rituel *, dont quelques détails étaient particuliers

* Voir la ChronnUvjie des évéques de Clermont, par M. Gonod. — Clcrmoni-Fcrrand, 1833.

' Missale Oaromontense, 1737. Nous avons reproduit dans notre édition la lettre latine qui le prccède, et qui est de Massillon.

3 Rituel du diocèse de CtermotU-Fenand, Glermont, 1733.

au diocèse ; ainsi Ton jetait des cendres bénites sur le lit des mourants. La peste qui avait effrayé le Midi, et qui en 1721 menaça même l'Auvergne, engagea Massillon à s'étendre sur les précautions à prendre et sur les devoirs à pratiquer en présence du fléau. Pour s'exciter lui-même, avec un cœur digne des Borromée et de Belzunce, il commença par expliquer longuement quelles sont en temps d'épidémie les obligations de l'évêque :

tt 11 est à propos que l'évcque visite par lui-même tous les quartiers où il y a des malades, pour voir si tous les règlements qu'il a faits sont exécutés; pour consoler luimême les malades ; pour donner Faumônc de sa propre main à ceux qui en ont besoin; pour administrer dans les maisons le sacrement de confirmation à Pexemple de saint Charles, et même les autres sacrementSy surtout aux prêtres malades; pour exciter tout le monde par son exemple à faire son devoir, chacun en ce qui le con* cerne, et à s'exposer courageusement à la mort pour le salut du prochain, et surtout les magistrats, les curés, les antres prêtres, les religieux, les médecins, les cliirur* giens, les apothicaires. »

11 prodigue les plus sages conseils de religion, de discipline, quelquefois même d'hygiène; il recommande avec instance la prière, l'étude, l'ordre; il s'inquiète des registres paroissiaux, d'autant plus importants qu'on n'avait pas alors les états civils. Quelquefois même ses précautions nous semblent exagérées et étranges, comme lorsqu'il règle la manière d'administrer les sacrements aux pestiférés. « Le prêtre, dit-il, doit enfermer la sainte hostie dans

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une grande hostie non consacrée; il enveloppe le tout dans une feuille de papier; il met ce papier à terre ; il couvre le papier d'une pierre ; et lé malade vient lui-même se communier avec un profond respect. » Pour l'extrême onction, il engage le curé à se servir d'une longue baguette. Cela du moins prouve le soin attentif qu'il avait pour son clergé, dans un temps où le fléau terrifiait les plus braves.

Tout en s'appliquant ainsi aux fonctions de sa pénible charge, il ne perdait pas le goût des lettres; et il n'oubliait pas qu'il appartenait à l'Académie française. Chose peu remarquée, quoique tout à fait digne de lui, il fonda près de sa cathédrale une bibliothèque publique.

Déjà, dans le cours du seizième siècle, Mathieu de la Porte, doyen du chapitre, avait laissé ses livres aux chanoines de Clermont. Massillon leur légua aussi sa bibliothèque avec deux mille francs pour contribuer aux frais d'installation ; il voulut qu'un des chanoines en eût soin, et qu'elle fût sans cesse ouverte au clei^é, et, dit-on, aussi au public deux fois par semaine. Mais, ajoute malicieusement le citoyen Legrand, deux fois la semaine elle était vide ' • Frère Bernard, de la maison de la rue Saint-Honoré, était chargé par Massillon de lui acheter à Paris et de lui envoyer les livres nouveaux. Parmi eux, il remarquait les travaux de Montfaucon, et il écrivait au docte auteur pour le féliciter et l'encourager.

' Voyage en Auvergne, par le citoyen Legrakd, an III, t. 1"', p. 145, Voir l'arlicle 3 da Testament de Massillon, Tarticle !«' du Mémoire des administrateurs de tHôtel-Dieu sur sa succession, et Dolaurb, Auvergne^ p. 205.

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Un littérateur qui s'occupait d'ouvrages tout différents paraît avoir eu avec lui des rapports plus suivis. C'est Danchet, poëte et bel esprit, né à Riom, de sept ou huit ans plus jeune que Massillon. Le temps a flétri sa physionomie ; cependant à leur moment ses tragédies, ses opéras surtout ne manquaient pas d'une certaine vogue. L'Académie française l'admit dans son sein. Il fut un des hôtes de la petite cour de Sceaux. Il avait été un des précepteurs de l'abbé de Louvois, par qui Massillon put le connaître. Ce fut même à Meudon, alors maison de campagne de Louvois, dans ce château maintenant en ruine, que Danchet fit admirer sa prodigieuse mémoire : il était à même de réciter sans hésitation Horace tout entier. Le prédicateur devait envier un tel don, lui qui répondait un jour avec esprit et modestie à quelqu'un qui lui demandait quel, était son meilleur sermon :

— Mon meilleur sermon, c'est celui que je sais le mieux '.

Dès 1705 il entrait à l'Académie des inscriptions,, car le poëte était érudit à ses heures. Dix ans plus tard, il appartenait à l'Académie française : il y arriva par un autre chemin que Massillon ; du moins l'amour des lettres les unit l'un à l'autre par une constante et sincère affection. Sans la moindre for-

I On attribue gënéralemeDl ce mot à Massillon. Toulefoix, il m'est venu qaelqae doute eu voyant que Trublet, à même d'être bien informé, le donne à Bourdaloue, Panégyriques des Saints, 1735, p. 136. Mais les deux prédicateurs n'ont-ils pu éprouver le même sentiment? D'après Trublet, BourJaloue aurait répondu : « C'est celui que je sais le mieui, parce que c'est celui que je dis le mieux. » N'appuyons pas trop d'ailleurs sur ces sortes de choses : après coup, on prête volontiers aux hommes célèbres des paroles qui paraissent leur convenir. Il faudrait un témoignage tout à, fait contemporain que nous n'avons pas ici.

ECRITS COMPOSES EN AUVERGNE. IfS

tune, Dancbet se tirait d'afiFaire en donnant des leçons, et durant ses heures de liberté il revenait à ses études. Enfin il eut à la Bibliothèque un poste iqui lui laissa plus de loisir; car ses répétitions lui dérobaient le meilleur de son temps. Un ingénieux et spirituel observateur l'a, en effet, remarqué : a L'occupation de montrer en ville n'est guère moins opposée à l'étude que la dissipation des plaisirs. 11 est vrai qu'on s'affermit beaucoup dans ce qu'on ^savait ; mais il n'est guère possible de faire des acquisitions nouvelles, surtout quand on a le malheur d'être fort employé '. »

Devenu àsontourdirecteur de l'Académie française, Danchet reçut Surian, évéque de Vence et ancien Ojratorien, qui lui aussi avait fait son Petit Carême; il envoya son discours à Massillon, qui lui répondit par une lettre d'une politesse charmante; on y sent que le vieil évéque regrettait de ne pouvoir jouir de la société de ses confrères de l'Académie. « Nous sommes à plaindre dans nos provinces. Nous n'y pouvons conserver quelques restes de bon goût que par réminiscence. Des fonctions sérieuses, les sociétés qui nous environnent, l'air que nous respirons, tout nous épaissit. Vous nous redonnez une étincelle de cet esprit que vous puisez à la source, et vous prévenez une extinction totale, quand vous. Monsieur, ou nos autres confrères nous font l'honneur de nous communiquer quelques-uns de leurs ouvrages. » Les beaux esprits de Paris durent être satisfaits. Jusqu'à la fin, l'évéque de Clermont entretint quelque corres-

' Fo:(TEiiBLLE, Kloge de M. Carré.

pondance avec Danchet, et il lui répond d'une main tremblante et défaillante ; du moins on voit, par ces lettres qu'on ne peut regarder sans peine, tant l'écriture indique de malaise dans celui qui Fa tracée, qu'il n'oublia jamais ni l'Académie, ni la littérature, ni Paris. « Je suis presque honteux d'avoir part aux libéralités qu'on fait à l'Académie, sans en avoir jamais eu aucune à ses travaux et à sa gloire. Je sens, comme je le dois, la bonté que vous avez eue de vous charger du nouveau plan de Paris qui m'est destiné^ et de l'avoir remis à M. Meulan qui doit arriver ici incessamment. A l'égard de la nouvelle édition de notre dictionnaire, quand elle paraîtra, je vous serais très-obligé si vous vouliez bien la faire remettre au Frère Bernard de l'Oratoire, rue Saint-Honoré *. » M. Meulan était receveur général des finances d'Auvergne , et M. Desbouis a publié le curieux procèsverbal de la tournée qu'il fit en 1740 '.

En oubliant sa propre gloire, il n'oubliait donc pas celle des autres, et en négligeant d'imprimer ses sermons, il publiait ses livres liturgiques. Pendant qu'il reportait avec joie sa pensée vers l'Académie française, que la fidélité qu'il mettait à l'accomplissement de ses devoirs devait l'empêcher de revoir jamais, il songeait à l'instruction des enfants de son diocèse. Durant ses visites pastorales il s'occupait des écoles avec une tendre sollicitude ; dans un temps où l'on plaçait la culture du cœur fort au-dessus de celle de l'esprit, il

* Sur roriginal.

* Procès-verbal de la tournée faite par M. Meulan, receveur général des finances d'Auvergne, dans Tannée 1740 (publié par M. Desbouis). Cler* mont-Ferrand, 1861.

eQCOurageait de son mieux le zèle des instituteurs et des institutrices ; par exemple, il souhaitait qu*on séparât les petites filles des jeunes garçons, et je le vois recommander au maître d'école de Lezoux de ne pas faire la classe aux petites filles '. Ces hommes dévoués, utiles et modestes qui se consacrent à renseignement élémentaire des campagnes sont toujours touchés de l'intérêt que leur portent les ministres de la religion, et du concours qu'ils prêtent à leur œuvre. Les conseils afiFectueux d'un prélat si éloquent, si justement célèbre, membre de l'Académie française, l'exemple de sasollicitude sou tenue par une pure et haute vertu, ajoutaient à leurs fonctions le rayon de considération humaine dont nous avons tous besoin, et le reflet de dignité chrétienne qui seul ennoblit les maîtres comme les élèves.

Chose vraiment touchante, il n'imprima pas le Petit Carême, composé pour un jeune roi, et il édita un catéchisme pour les enfants des paroisses auvergnates. La rédaction de ces humbles livres l'intéressait justement; on peut voir dans une lettre qu'il écri* valt au cardinal de Bissy une preuve de l'attention que les évêques y mettaient, a J'ai reçu, y disait-il, les deux dernières corrections que vous avez faites, l'une à votre catéchisme, et l'autre au mandement de Votre Éminence sur la juridiction ecclésiastique *. » Le Catéchisme de M asslllon ' est d'une grande clarté

^ ProcèS'Vrrbaux.

^ Lettre inédit, sur Faatographc.

' Le Catéchisme de Matsillon est devenu fort rare. Ces sortes de livres te délërioreut et se détruisent aisément. M. Desbouis, ancien bibliothécaire de Clermont, a bien voulu m* en donner un exemplaire, qu'il regardait comme à peu près unique. 11 porte la date de 1735. . .

comme d'une simplicité charmante, quoique rempli d'une substantielle doctrine. Il est accompagne de pieuses prières où respire Tâme d'un saint évéque. Les invocations à l'Enfant Jésus, au Saint Sacrement et au Sacré-Cœur exhalent surtout le suave parfum des fleurs de saint François de Sales.

Il veut qu'avec les enfants, le curé, le vicaire ou l'aumônier soit à la fois grave et agréable, et il demande qu'on se forme au moyen de l'étude et de la prière « à l'aimable emploi de catéchiste » . Toutefois, ajoute-t-il judicieusement, par l'exercice seul on s'y rendra » plus industrieux, plus prudent dans le très-saint art de faire connaître, aimer et servir Dieu et de lui gagner des âmes » . Qui ne se plairait à considérer celui qui dans ses plus radieuses années avait enseigné le christianisme aux rois, aux princes et aux puissants, consacrant ainsi son expérience et ses derniers jours aux petits enfants des montagnes de l'Auvergne? Pour connaître Massillon, les sermons de Paris et de Versailles ne suffisent donc pas; il faut y joindre les paraphrases, les œuvres pastorales, et enfin le catéchisme.

Dans la retraite et la solitude, les portes à jamais closes au monde, son cœur brille d'une lueur plus égale, plus douce et plus calme. Ailleurs la flamme n' est-elle pas toujours un peu agitée par un soufiGLe auquel il est impossible de parer entièrement? ne vacille-t-elle pas sous l'action secrète d'une préoccupation humaine, du désir de la renommée, d'un souci ambitieux dont on ne s'avoue pas à soi-même le compromettant voisinage? Massillon avait dit que quand on approche des avenues de Versailles, on sent un air

amollissant, et un de ses anciens amis avait observé qu'il ne nous en faut pas tant pour nous énerver, nous faire oublier les réflexions sévères et nous distraire des pures idées ; il remarquait spirituellement que même le simple bourdonnement d'une mouche, ou quelque autre petit bruit, est capable d'empêcher un homme de considérer des vérités abstraites et fort relevées, parce que toutes les idées abstraites ne modifient point Fàme, et que toutes les sensations la modifient *.

1 Recherche de la vérité, 1. III, iv, 3. Édit. de 1674, p. 339.

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