CHAPITRE IV
L'âge était arrivé, accompagné de son inévitable cortège de maladies, d'infirmités et de désillusions. Tout semblait alors se réunir pour accabler Tàme du vieil évéque : les famines, la misère, l'épidémie, des calamités de toute sorte fondent sur la malheureuse Auvergne; partout les désordres se multiplient, les écrits immoraux envahissent les salons, les mansardes, les châteaux, les chaumières même; et la religion est prête à quitter la terre pour remonter au ciel. Pendant que le monde se livre au plaisir, la piété gémit. Les jeunes esprits sourient à un idéal généreux qui leur apparaît sous les nuages; mais pour les hommes chargés d'années l'univers entier a Tair d'être sur le point de s'ensevelir dans les ténèbres : ils s'attristent comme à l'approche de la nuit et à l'aspect mélancolique des ombres qui s'allongent en tombant du faite des montagnes :
Majoresqne cadunt altis de montibus umbrae.
Ils ne songent pas assez qu'au lever d'une nouvelle
aurore la nature sera reposée et revivifiée. Rien en effet de plus âpre que la considération du passé, lorsqu'elle est isolée. L'antique édifice croulait, mais sur ses ruines un autre allait se bâtir. Les sociétés et les individus ne doivent pas seulement regarder par derrière pour déplorer ce qui s'échappe : il faut aussi chercher à voir ce qui va s'avancer. De nos jours, Lamartine a peint par de poétiques images l'état moral d'un cœur lassé, accablé, pour lequel l'avenir n'a plus de sourire. Rien ne brille à ses yeux : il n'a ni désir ni intérêt; l'homme du monde, découragé en considérant ce qu'il avait perdu, ne trouvait plus dans la coupe de l'existence que de la lie et de l'amertume.
C'est l'heure où, sous Tombre inclinée,
Le laboureur, dans le vallon^
Suspend un moment sa journée
Et s'assied au bord du sillon;
C'est l'heure où, près d'une fontaine.
Le voyageur reprend haleine
Après sa course du matin,
Et c'est rheurc où l'âme qui pense
Se retourne, et voit l'espérance
Qui l'abandonne en son chemin.
Tout comme le poëte, l'homme de Dieu a de ces retours, mais, au lieu de ne sentir que le regret d'une jeunesse àjamais évanouie, il se reprend par ailleurs ; il distingue dans le lointain de nouvelles cimes où blanchit l'aurore d'un jour sans déclin, et il redouble d'ardeur dans sa marche; au lieu de s'assombrir, il se réjouit, et, en ranimant sa foi, il avive ses espérances. A travers les débris du corps, le cœur rayonne de plus en plus. Ainsi dans les bois, lorsque le froid
1»)0 LKPISCOPAT DR MASSILLON.
novembre fait tomber les feuilles des arbres, que la nature entre dans le silence de Thiver, on aperçoit mieux le ciel, et l'on entend mieux la parole de Tàme. Il faut dire de Massillon ce que lui-même pensait des justes parvenus au terme de leurs années terrestres : « Dès que le jour de réternité commence à luire sur eux, et que, dégagés des ténèbres de la mortalité, ils voient ce matin, cette naissance de la lumière éternelle où ils sont sur le point d'entrer, leurs afflictions, leurs souffrances passées ne leur paraissent plus qu'un songe; les délices saintes dont ils se trouvent enivrés à leur réveil leur laissent à peine le souvenir de ces images affligeantes et passagères qui les avaient occupés durant le moment rapide de la nuit du siècle. » Le flot de poésie est limpide, lumineux, et pourtant il coule aussi abondamment.
La vieillesse avait donc pour lui des aspects consolants. Aussi ne craignait-il pas de parler de sa mort que lui annonçaient comme prochaine les cruelles douleurs névralgiques dont il était atteint. Le 15 mars 1738, avec les plus touchantes expressions, il prévenait son clergé qu'il allait entreprendre sa troisième visite générale du diocèse. « Ce sera, disaitil, la dernière fois que nous aurons la consolation de passer par vos églises; la patience divine n'a déjà que trop prolongé la durée de notre épiscopat. En attendant la fin de notre carrière, dont le terme ne saurait être loin, nous ne cesserons de vous porter dans nos entrailles paternelles. » Mais, comme cette année même son mal redoubla, il ne peut que visiter quelques villages des environs de Beauregard. Sa main est tremblante, il signe avec peine les procès-verbaux,
et il a besoin d'un secrétaire. Cependant, les crises atroces de la gravelle, triste et fréquente épreuve des hommes d'étude, ne Tempéchaient pas de reprendre, aux heures de calme, les plus fatigants devoirs de ses austères fonctions. Pour soulager un peu ses souffrances, il avait quelquefois recours aux eaux de Médague, qui coulent assez près de Beauregard. En 1739, il voyagea au nord et à l'est de son diocèse; et enfin en 1741 il terminait par la Limagne toutes ses courses apostoliques; le 13 mai 1741, Chanonat reçut sa dernière visite *. C'est dans ce pittoresque endroit que Delille avait vu le jour trois années auparavant :
O champs de la Limagne, ô fortuné séjour!
Le poète n'oublia jamais ces paysages qui riaient à son imagination naissante, le presbytère où il fut élevé et où peut-être Massillon l'entrevit, les honnêtes gens qui lui servirent de famille.
Et le sage pasteur qui foi*ma son enfance.
^ La charité du vieil évèque sur le point de consommer son œuvre ne tarissait pas avec ses forces. En se répandant dans les campagnes, en voyant les habitants des hameaux, en recevant les confidences des pasteurs villageois, il eut la tristesse de se rendre compte de la misère qui dévorait les montagnards auvergnats. Il déplore leurs privations et leurs souffrances, soit dans ses mandements, soit dans ses discours synodaux. Enfin, rentré à Beauregard, ému d'une légitime compassion, il se décide à écrire
' Procès'verbal du 13 »»iai 1741. H est encore signé par Maisillon, mais d'une main toute iléfoillanle.
162 L'ÉPISCOPAT DE MASSlLLON.
encore une fois au cardinal de Fleury pour le supplier de diminuer les impôts de cet infortuné pays. Sa lettre montre quelle confiance affectueuse il portait au vieux ministre ; elle fait surtout mieux connaître l'étendue de son propre cœur. Mais dans quelle situation horrible se trouvaient les gens de cette âpre contrée !
(( Si les misères du troupeau ne viennent pas jusqu'à vous par la voix du pasteur, par où pourraientelles jamais y arriver? Les peuples de nos campagnes vivent dans une misère affreuse, sans lit, sans meuble; la plupart même, la moitié de l'année, manquent du pain d'orge ou d'avoine qui fait leur unique nourriture, et qu'ils sont obligés de s'arracher de la bouche et de celle de leurs enfants pour payer leurs impositions. J'ai la douleur d'avoir chaque année ce triste spectacle sous les yeux dans mes visites * . »
Ces pressantes réclamations furent favorablement accueillies. Le cardinal de Fleury chargea M. Orry de chercher des soulagements à une si accablante infortune. De son côté, Orry voulut que M. Meulan, receveur général d'Auvergne, étudiât avec le soin le plus attentif la situation de sa circonscription. M. Meulan était un administrateur habile, équitable, humain. De plus, ce qui ne nuit jamais, il était fort en faveur et en crédit, ayant épousé la nièce d'Orry, mademoiselle Terray. Madame Guizot, Pauline de Meulan, était sa petite-fille.
Mais que faire? Les choses, hélas! étaient bien dans le lamentable état où les avait trouvées Mas—
' Lettre au cardinal de Fleury. Sur une ancienne copie.
sillon. M. Meulan le constata tout d'abord dans son remarquable rapport. Les récoltes manquaient, les besoins devenaient effrayants. M. Meulan commença par diminuer les frais de recouvrement des impôts; il veut que ses employés accordent du temps et aient des ménagements. Il fit activement travailler aux routes, afin d'occuper les plus pauvres ouvriers, qui sans cette ressource risquaient de périr de faim. En cela Texcellent fonctionnaire entrait dans les sentiments de Massillon, qui cherchait à relever Taumône en la rendant, autant qu'il est possible, le prix du travail. Il ne s'agissait pas tant pour ces sages et nobles esprits de distribuer de l'argent que de savoir le faire gagner. Une mesure assez heureuse fut adoptée : on demanda des avances à M. Orry, qui ne les aimait guère, et l'on acheta des grains et des bestiaux qu'on prêta aux cultivateurs embarrassés. Rien de plus sage, de plus clair, de plus pratique que le mémoire de Meulan ; rien de plus humain que sa conduite ; et il méritait l'amitié que lui portait l'évéque de Clermont. Son rapport s'étend à tout : il y traite de l'agriculture^, du commerce, de l'industrie, des troupeaux, des vins, des marchands, des ouvriers ambulants, des pépinières publiques, des fromages, des chaudrons, de ces chaudrons qui, selon l'auteur de Jeannol et Colîn, concurremment avec son collège, rendent la ville d'Issoire célèbre dans l'univers entier. Enfin, M. Meulan, à peu près comme Massillon, demandait la réduction des charges pour l'Auvergne, et il s'exprimait ainsi :
a II (le receveur général) croît devoir observer que les
impositions sont portées extrômement haut en Auver(jne; que par sa situation clic est exposée plus qu'aucune autre province aux (j^rêlcs, ravines et ora(jcs, et qu'il est indispensable de lui accorder tous les ans un moins imposé considérable sur le brevet de la taille, tant à cause de la surchargée des impositions et des accidents particuliers auxquels elle est davantagre en butte, que par rapport à ses malheurs de cette année, et à ceux des années précédentes dont elle n'est pas encore remise '. »
Quelques années auparavant, une affaire d'un autregenre, nxoins grave, sérieuse néanmoins, avait fort préoccupé Tévéque de Clermont. Nous en possédons tous les documents; et il est assez curieux d'étudier ses détails, qui nous font pénétrer dans les rouages administratifs du dix-huitième siècle.
On avait établi de nouveaux droits de consommation sur les viandes et sur les boissons ; les ecclésiastiques les payaient ainsi que tous les autres citoyens. Mais plusieurs provinces, et notamment l'Auvergne, avaient trouvé plus commode et plus économique de s'acquitter de cet impôt au moyen d'un abonnement, c'est-à-dire d'une somme annuelle déterminée. Dans ces généralités, le clergé avait été d'abord déchargé de sa quote-part d'abonnement. Lorsque M. Orry fut mis à la tête des finances, il réclama au diocèse de Clermont non-seulement les droits de l'année courante, qui étaient de cinq à six mille) francs, mais encore ceux des années antérieures, qu'il faisait monter à plus de cinquante-quatre mille. Gomment exiger une pareille somme du pauvre clergé d'Auvergne?
* ProcèS'verbai, p. 19.
L'intendant, M. Trudaine, lié d'ailleurs avec Massillon, hésitait ; mais Orry pressait, et parlait de saisir le temporel. Dans ces difficiles circonstances, Tévéque s'était adressé au cardinal de Fleury, sa ressource habituelle. Où donc trouver plus de soixante mille livres? Faut-il réduire les curés à n'avoir plus de pain?
Il Dans cet embarras, Monsei(j^ncur, accablé par un arrêt du conseil et par les poursuites rigoureuses ^dc M. Orry, que puis-je faire que réclamer votre protection? Et ensuite, voici le parti que je suis résolu de prendre, à moins que Votre Ëmincnce, à laquelle vous savez combien je suis soumis, ne m'ordonne le contraire. Je ne ferai point sur mon pauvre clergé une imposition si monstrueuse, et que je ne suis point en droit de faire; et je ne laisserai pas un exemple aussi pernicieux à mes successeurs. Mais puisqu'à mon refus l'arrêt du conseil commet M. Trudaine, je le laisserai faire, quoique je connaisse trop sa droiture, sa modération, et son amour de la règle, pour n'être pas persuadé qu'il ne se chaînera de cette commission qu'avec une extrême répugnance. De mon côté, je donnerai l'exemple à mon clergé, et je satisferai le premier à la taxe qui me sera imposée, trop heureux si j'y pouvais satisfaire pour tout mon diocèse... Je souhaite que M. Trudaine trouve dans ce grand diocèse plus de facilité qu'il n'espère y trouver pour la levée d'une imposition si peu usitée, que les frais de recouvrement n'en excèdent pas le produit par la multitude des commis qu'il faudra employer, surtout dans les montagnes, et que Votre Ëminence ne soit pas affligée par les relations qu'elle ne manquera pas de recevoir des saisies du temporel, des exécutions des meubles et des autres violences que les commis seront obligés d'exercer dans les presbytères et dans les monastères d'hommes et de filles pour
se conformer à la lettre et aux ordres de M. Orry. Je n'oserais parler des autres inconvénients que je prévois, et qui paraissent inévitables. Celte pauvre province est déjà afài(jée de tant de fléaux qu'il y avait lieu de s'attendre qu'elle exciterait plutôt la compassion que la sécheresse et la sévérité du ministre des finances, et qu'on recommanderait plutôt à M. Trudaine la douceur et les ménagements qui sont si fort de son caractère, que les saisies du temporel et les exécutions de meubles, surtout à l'égard du clergé.
« Pour moi. Monseigneur, je verrai la désolation de ce malheureux diocèse avec toute la douleur inévitable à un évêque qui doit en être le père, et ne pouvant y apporter du secours, j'aurai bien de la peine à lui refuser des larmes. Dans Taffliction dont je suis pénétré à la vue des calamités dont nous souffrions déjà, et de celles dont on nous menace encore, je n'ai point d'autre consolation que de répandre mon cœur dans le sein paternel de Votre Éminence '. »
Cette lettre est datée du 9 novembre 1731 ; son auteur ne craignait pas de faire remarquer que le produit de la taxe nouvelle ne devait pas aller dans les coffres de TËtat, et que les receveurs et les fermiers généraux qui la sollicitaient en profiteraient seuls. Le cardinal de Fleury répondit qu'il louait le zèle de son correspondant, qu'il essayerait de le soulager sur les arrérages, mais qu'il était impossible de le décharger de la nouvelle imposition '. — Malgré la rigidité de Fleury et d'Orry en matière de finances, cette affaire se termina par une transaction : on devait
' Lettre médite. Archives du Puy-de-Dôme.
Lettre inédite de Fleury d Massillon. Archives du Puy-de-Dôme.
payer Tannée courante, plus une autre année, soit une somme totale de 11,051 livres exig;ible au mois d'octobre 1731 sur le clergédela généralité de Riom ; et les autres arrérages furent gracieusement remis. « J'ai déterminé, écrivait M. Trudaine au contrôleur général, j'ai déterminé M. l'évêque de Clermont à faire cette imposition. Il a fait la répartition de l'année courante à la dernière assiette, et une autre année d'à-compte des anciens arrérages. » — Nous sommes loin des soixante mille livres instamment réclamées par Orry. M. Trudaine déclara aux délégués du diocèse que cette grâce était regardée comme considérable ; et, ajoutait-il, « je puis vous assurer que vous en êtes uniquement redevables aux vives et pressantes sollicitations de M. l'évêque de Clermont » . Cependant, au milieu de ces soucis, de ces soins et de ces soufiFrances l'inévitable terme approchait avec rapidité. Massillon le considérait souvent. Il engageait ses curés à consoler les suprêmes années de leur évêque par un redoublement de ferveur. En particulier il les suppliait d'assister avec une plus sévère exactitude aux conférences un peu délaissées et abandonnées. « Je vous conjure donc, leur disaitil, je V ous conjure, mes frères, de lever ce scandale qui nous afflige ; rendez à ce grand diocèse la gloire dont il a toujours joui par la pratique universelle d'une discipline si utile. Ma carrière est déjà bien avancée; ne me la laissez pas finir avec le chagrin de voir un usage si saint prêt à tomber; épargnez cette douleur à ma vieillesse; ranimez-la plutôt d'une joie nouvelle, en ranimant votre zèle pour vos devoirs, et en particulier pouï* les conférences ordonnées :
Tamour de Tétude se réveillera avec elles. Secondez donc là-dessus les désirs d'un pasteur qui vous a toujours aimés, qui n'a jamais usé qu'à regret de son autorité envers ses frères, et qui par là a lieu d'espérer que, sans employer les menaces, il suffira, pour vous toucher, de ses seules remontrances. » Malgré son caractère éminemment doux et bienveillant, l'évêque parle pouiiant ici de quelques mesures de sévérité. Quelles furent-elles? Se bornaient-elles uniquement à ces retraites un peu prolongées, à ces pénitences de plusieurs mois dont font mention les procèsverbaux de ses visites pastorales? Envoya-t-il seulement quelques ecclésiastiques retremper leur zèle émoussé, soit au séminaire de Clermont, soit à celui de Thiers? En d'autres termes, comme on l'a dit, avait-il à Mozun une sorte de séquestre épiscopal où son offîcialité pût interner certains prêtres dont elle jugeait la vie mal édifiante? Le château de Mozun, vieille demeure féodale, appartenait en effet depuis 1207 à l'évéché de Clermont. Mais il était dès longtemps déjà en ruine et inhabitable. A la rigueur partout, il n'est pas inadmissible que, comme le veut Une vague tradition, Massillon ait relégué dans les dépendances de Mozun deux ou trois curés infidèles à leur ministère. Quoi qu'il en soit, ces actes d'une prudente et juste administration n'autorisent en rien les déclamations de Legrand d'Aussy, qui voit dans de tels faits une souillure, une tache, de la dureté. Tel qu'il est, l'antique château fort de Mozun, situé près de Billom sur un pic isolé, offrirait à des Chartreux ou à des contemplatifs une admirable retraite. Mais« ne pouvant l'entretenir et le réparer, Massillon con-
SUPBÉMF.S A^NÉES. 109
tribua sans doute à le détruire; il consen^a seulement quelques chambres ou quelques bâtiments accessoires', laissant debout les fières et indestructibles murailles dont les masses majestueuses ajoutent ù Faustérité du paysage * .
Quoi que prétende donc Lcgrand d'Aussy, une administration éclairée est forcée parfois d'avoir recours à de certaines rigueurs. La misère humaine les rend indispensables au bien général. Par exemple, Sauxillanges avait un prieuré clunisien dont on voit encore les restes ; or il y avait là sous un prieur faible, mou et âgé, quatre moines scandaleux. Massillon, décidé à réprimer ces désordres, après trois ou quatre mois d'attente et de patience, se crut obligé de procéder contre eux dans les formes. Mais avant d'agir, il écrivait à Tabbé de Cluny en lui disant : « Vous êtes encore à temps pour prévenir une affaire aussi désho- ' norante. Je ne suis point d'un caractère à faire de la peine à des religieux d'un Oixlre que j'ai toujours honoré; la douceur avec laquelle je gouverne ce grand diocèse, où nous vivons tous en paix, en répond assez. »
Ces troublantes surprises de toutes les choses humaines, ces déceptions, ces responsabilités font chèrement payer aux âmes sincères, sensibles et généreuses l'élévation dont elles jouissent. Au fond de sa maison de Beauregard ou de son évéché de Clermont, que de fois il dut reporter sa pensée vers son humble enfance écoulée aux bords de la Méditerranée ! La pure poésie dont il s'entourait jadis,
1 IVaprèc l'iaTentaire de 1719, la terre de Mozan rapportait à révéche 4,509 livres. Domaines, Archives.
soit en contemplant un paysage enchanté, soit en étudiant les vieux auteurs, les souvenirs du toit domestique, la paix qui ne s'attache qu'aux existences modestes, se représentaient à son esprit embellis encore, idéalisés par la magie de l'éloignement. S'il eût passé ses jours dans un rustique presbytère de Provence, au milieu des enfants et des bonnes gens du village, il eût été plus heureux et plus tranquille ; si simplement il eût vieilli dans les collèges de l'Oratoire, il n'eût pas goûté l'amertume du- calice, ni senti les aiguillons qui percent tous ceux ou que la gloire a visités ou que les honneurs recherchent. Les grâces de sa belle éloquence lui avaient jadis attiré la jalousie et la calomnie ; et maintenant qu'il était accablé par les années, il se trouvait en proie aux soucis qui dévorent quiconque a une fonction un peu en vue. Mais qu'importe cependant? La joie n'est pas le prix de l'existence; et l'honneur de la vie consiste, non pas à être heureux, mais utile.
Un jour, par exemple, il reçut les plus chagrinantes nouvelles d'un autre prieuré de cet Oixlre de Cluny alors si dégénéré. A la pauvreté, à l'austère et rigide travail des anciens Pères avaient succédé la mollesse et l'oisiveté. Ce monastère ainsi déchu était situé près de Chàteldon et se nommait Ris. Massillon ne put remédier au relâchement des religieux du couvent. Comme les moines qui le composaient ne reconnurent pas la juridiction diocésaine, toutes les lettres, toutes les visites, tous les avis de l'évéque furent absolument perdus.
Il avait plus de facilités dans ses relations avec le clergé séculier, surtout avec les excellents prêtres de
la campagne, plus modestes, plus laborieux et plus désintéressés. On rencontrait en Auvergne des ecclésiastiques qui, nés généralement dans une paroisse rurale, voulaient y passer leur existence entière. Sans rang hiérarchique, sans honneurs et sans pouvoir, ces humbles prêtres qui avaient quelques revenus patrimoniaux, se consacraient librement aux services les plus obscurs.
On les nommait filleuls ou fillols. Par une sage ordonnance, Massillon fixa leurs droits et leurs devoirs. Il régla aussi les honoraires des fonctions sacerdotales, et il le fit assurément sans exiger trop; ainsi un mariage de première classe, tous les frais compris, ne pouvait revenir à plus de cinq francs, et le maximum de l'honoraire attribué à une messe basse était de dix sous *. C'est qu'il comprenait que la richesse morale du clergé vient de sa pauvreté matérielle.
Du moins la Providence réservait à une vieillesse souvent éprouvée la plus douce des consolations. Au sein de l'afiFaiblissement de la foi, du relâchement des mœurs et de la décadence de la chaire, apparut à l'Église étonnée un apôtre vraiment nouveau. Entouré de zélés coopérateurs, le P. Bridaine parcourait les villes et les campagnes. Son éloquence populaire,
' Noos avons pablié ailleurs les deux inandemeais qui se rapportent à cesaffiiires, d'après les placards que nous avait communiqués M. Desboaîs.
violente, familière, troublait les plus insouciants. La France méridionale surtout avait été secouée par ce souiïle qui remplissait les rues et les places publiques, ne pouvant rester contenu dans l'enceinte des églises. Jamais on ne vit une fougue plus puissante, une plus véhémente ardeur; jamais peut-être on n'avait entendu un organe aussi éclatant. Lorsque sa voix formidable faisait retentir les mots d'éternité, de mort, de jugement, tout se courbait sous l'orage.
Aidé par Belzunce, il avait jeté la torche de la charité au sein de l'inflammable Marseille, qui prit feu aussitôt * . Après avoir évangélisé les provinces du Midi, il était venu en 1739 porter à Grenoble son enthousiasme sacré. On n'y fut plus témoin que de restitutions, de bonnes œuvres, de conversions. Malgré les tonnerres d'une parole qui faisait trembler les vitres des cathédrales, les sanglots de l'auditoire empêchaient souvent de l'entendre. Les magistrats, les officiers, les commerçants tenaient des cierges au milieu d'une procession de douze mille personnes qui parcouraient les rues de la ville. Tel était le spectacle présenté au siècle des Helvétius et des d'Holbach, et qu'on ne soupçonnerait guère en lisant les mémoires, les chroniques ou les brochures du temps. Et pourtant, avant la fin même du siècle, les croix pacifiques qu'inaugurait le missionnaire sur les places et dans les carrefours seront violemment
' Le sèle catholique de Bridaiue, dès sa mission de Marseille, avait irrité les jansénistes. « Les deux objets, di?aient-ils, qui paraissaient être le but de tous les exercices, c'était d'accréditer la Bulle, et de décrier les appelants en général et les Pères de l'Oraioire en particulier. » Nouvelles, 14 avril 1732, p. 74.
Sl!PnÉ\fES ANNÉES. 113
abattues; à l'endroit où il les élevait, on verra dresser souvent, non plus Fimage de la Pitié, mais Tinstrument de la fureur et de la barbarie.
Non omneâ eadcm mirantur amantquc.
Émerveillé des succès de Bridaine, Massillon voulut Tattirer à Glermont. A sa seconde demande, Thomme de Dieu répondit par un engagement formel. Enfin le 1" mars 1740, Tévéque annonçait la bonne nouvelle par un mandement dont le seul exemplaire connu est (jardé aux archives du Puy-de-Dôme.
De son exil de la Chaise-Dieu, Tévêque de Senez, Soanen, dont Tàge n'afiFaiblissait pas Tardeur janséniste, s'irrita vivement contre ce projet de mission. Depuis longtemps il n'avait plus de rapport avec Massillon, désespéré de sa résistance; on avait cessé de s'écrire ; chacun suivait sa voie ; et malgré d'anciens désirs, malgré ses courses pastorales dans les montagnes de la haute Auvergne, jamais Massillon ne put se décider à se rendre à l'abbaye de la Chaise-Dieu. Les jansénistes le souhaitaient vivement; le bruit même en courut. En effet, Colbert de Croissy, dans une lettre à Soanen, écrivait : « On dit que vous avez reçu la visite de M. de Clermont ; en êtes-vous content? » Et les éditeurs de Colbert, répondant pour Soanen, déclarent en marge que « M. Massillon n'a jamais rendu visite à M. de Senez, depuis que ce dernier est à la Chaise-Dieu * » . Or Soanen avait appris ce qui se préparait; et comme Bridaine était loin de passer pour favorable au jansénisme, il s'afQige et
1 Œuvres de Colbert de Croissy, évéque de Montpellier. Cologne, 1*740. C. III, p. 307.
s'anime par avance. Dès le 12 mars 1740, il écrit que « la mission de Clermont n'est digne que de larmes ' » . Ce jour-là même, samedi 12 mars 1740, les cloches de toute la ville publiaient l'ouverture de ces exercices dont s'effrayait le cbef et le saint des appelants. A la joie de Massillon, Bridaine était arrivé avec ses trois principaux collaborateurs, MM. de Teissonnier, Robert et de Deur. Le lendemain matin, une procession solennelle inaugurait la mission. On y voyait les quatre chapitres de la ville « avec Monseigneur notre évéque qui inspirait à tous les assistants, par son extérieur recueilli, des sentiments propres à disposer les âmes » . Voici comment fut réglé l'ordre de ces journées consacrées à la retraite , à la pénitence et à la méditation : dès trois heures trois quarts du matin, les cloches sonnaient, et aussitôt la prière, la messe et une première instruction. La multitude qui se pressait de si bonne heure à l'église, ou plutôt aux églises, — car les sermons se donnaient simultanément et à la cathédrale et à Saint-Genez, — se hâtait de revenir ' pour assister, dans la matinée même, à de nouvelles prières et à de nouvelles prédications. A cinq heures, les infatigables missionnaires et les non moins infatigables auditeurs reprenaient leur œuvre. Malgré le zèle de Bridaine et de ses coopérateurs, il fallut que Massillon les fît aider par deux curés, par deux Jésuites et par les missionnaires diocésains.
Les pauvres secourus, les discordes apaisées, les confessionnaux remplis, les procès civils terminés à l'amiable, des restitutions multipliées, mieux encore
* Lettres de M. Soanen, evéque de Senez, t. Vil, . 541.
que les démonstrations publiques, prouvèrent le pouvoir de cette éloquence apostolique. Massillon ne cessait de combler Bridaine de ses éloges mérités, et il écrivait à l'archevêque de Paris et à un autre évêque de ses amis, qu'il n'avait de sa vie, ni à Paris ni ailleurs, entendu un homme dont la parole fût si ardente, si forte et si persuasive. Marmontel, frappé de cette vigoureuse et populaire prédication, en conserva un souvenir impérissable; et longtemps après il rappelait à l'Académie française le succès de Bridaine, comme un des plus étonnants triomphes de la parole :
Je Tai vu. Massillon lui-même en fut témoin;
De s*égaler à lui l'orateur était loin ;
Ce n*était point ce style ingénieux et tendre
Qui semble attacher Pâme au plaisir de l'entendre ;
Ce langage épuré qu'une sensible voix
Parlait si doucement à l'oreille des rois;
C'était un orateur saintement populaire,
Qui, content d'émouvoir, oubliait l'art de plaire.
D'une éloquence vaine il dédaignait les fleurs ;
Il n'avait que des cris, des sanglots et des pleurs.
Marmontel cite une des paraboles de Bridaine qui Tavait le plus frappé. Un innocent est condamné à mort. On le mène au lieu du supplice; mais il n'y a ni bourreau ni potence. Le peuple, touché de pitié, espère que ce malheureux évitera la mort. Mais, au milieu de la compassion publique , de l'attendrissement général, un homme élève la voix, et il s'écrie ; Je vais dresser la potence, et je servirai de bourreau, a Vous frémissez d'indignation! Eh bien! mes frères, chacun de vous est cet homme inhumain. Il n'y a plus de Juifs pour crucifier Jésus-Christ. Vous vous
17rt I/ÉPISCOPAT DE MASSILLON.
levez et vous dites : C'est moi qui le crucifierai, n Et Marmonlel ajoute : « J'ai moi-même entendu Bridaine, avec la voix la plus perçante et la plus déchirante, avec la figure d'apôtre la plus vénérable, tout jeune qu'il était, avec un air de componction que personne n'a jamais eu comme lui en chaire; je l'ai entendu prononcer ce morceau ; et j'ose dire que l'éloquence n'a jamais produit un effet semblable : on n'entendait que des sanglots. » Oui, Marmontel a raison, c'est là de l'éloquence. Mais il aurait pu comparer à cette grande émotion excitée par Bridaine le foudroyant effet du sermon du petit nombre des élus sur un auditoire infiniment moins impressionnable que celui de Clermont.
Ces succès mêmes, en désolant les fauteurs de l'appel, augmentaient leur amertume. L'esprit de secte est impitoyable. Sans doute, lorsqu'il résolut de résister aux meneurs jansénistes, Massillon avait dû s'attendre à leurs coups; savoir prendre nettement son parti des hommes et des choses est un événement moral d'où la vie dépend. Son âme, dont l'exquise sensibilité fait le prix, eut donc souvent à souffrir des attaques de ses anciens amis et de plusieurs de ses confrères de l'Oratoire ; il laisse parfois échapper un gémissement discret ; mais apparemment il s'affligeait surtout de ce qu'on avait l'air de soupçonner son désintéressement. Je citerai encore un exemple de ces cruelles ironies qui le harcelèrent jusqu'à la mort : c'était dans les vacances qui suivirent le Petit Carême, et l'auteur se reposait à Montmorency. Un Oralorien, le P. Terrasson, prédicateur distingué, et alors fougueux partisan de l'appel, va le voir, non
pas en amî, non pas en confrère, mais en adversaire qui veut gâter la paix qu'on cherche à la campa{];ne. Écoutons le récit de cette visite que je tire d'une lettre inédite adressée à la marquise de la Cour, qui résidait en ces années à son château de Belleroy près de Bayeux :
tt On assure que le P. Terrasson ayant été à Montmorency, proche Paris, où est le P. Massillon, et lui ayant appris Pappcl de M. le cardinal de Noaillcs, le P. Massillon lui dit : Oh! que cela est fâcheux pour t Eglise l — : Pour FÉylise de Clermonf, reprit le P. Terrasson, car vous n^ aurez pas silôl vos bulles, — Le P. Massillon avait déjà fait partir pour Cicrmont ses meubles, qu'il sera obligé de faire revenir '. »
Hélas! l'épiscopat pouvait paraitre une chose enviable aux yeux d'un Terrasson; mais saurait-il vraiment l'être à des esprits élevés et sérieux? Que Massillon avait-il à y gagner, sinon une lourde et âpre responsabilité? La mission de Bridaine raviva ces vieilles haines, attisa ces anciennes suspicions.
Elle témoignait hautement que l'évéque qui l'avait attiré ne se rapprocherait jamais du jansénisme. Oa avait un moment espéré que l'œuvre des convulsionnaires amènerait Massillon au système religieux de Soanen; mais le parti ne pouvait plus se faire d'illusion. Déjà dans une lettre à M. Trudaine notre prélat,
* Lettre inédite, 10 octobre 1718, Paris. — Correspondance de la marquise de la Cour, maauscril 2691. b. page 228. D. M. — Le P. Terrasson fjl, à cause de rexcès Je son opposition, oblige Je quitter la congrégation Je l'Oratoire. Il finit par se soumettre. (L? P. Patouillet, Supplément aux Nouvelles, 27 juillet 1744.)
d'un ton moitié sérieux, moitié ironique, avait manifesté son opinion sur les faits étranges qui ^e produisaient au cimetière de Saint-Médard. a J'avais cru, lui écrivait-il le 25 janvier 1732, que les glaces refroidiraient un peu la dévotion de Saint-Médard. On m'écrit de tous côtés qu'elle se réchaufiFe de plus en plus. J'attends le dénoûment pour en faire mon acte de foi. Mais s'il est vrai qu'on ne gagne en attendant que des convulsions, je douterai si ces miracles sont des châtiments ou des grâces : car d'aller croire avec nombre de gens bien sentants que c'est un jeu, il y aurait trop de personnes dans le secret, et le mot de l'énigme aurait échappé à quelque faux frère * . » Les convulsionnaires, les appelants, les simples jansénistes avaient donc raison de désespérer; et leur journal redoublait de violence contre l'évêque et contre ses missionnaires. Écho des passions du temps, les Nouvelles sont curieuses à lire :
« Du 1^ juin y de Clermont en Auvergne,
u Le sieur Brldaine, dont les missions sont déjà si connues dans nos Nouvelles, vient d*cn faire une ici, sous les yeux de M. Tévêque, qui non-seulement Ta autorisée, mais qui y a applaudi par les éloges les plus expressifs. Son mandement (de 13 pages in-4*, gros caractères, en date du 1" mars 1740) ' pour disposer les fidèles de cette ville à cette mission y commence par ces mots : u Voici enfin, mes frères, le temps de la miséricorde de tt Dieu sur vous, voici les jours favorables que sa bonté fc paternelle avait préparés de toute éternité pour votre
' LeUre inédite. Archives du Puy-de-Dôrne.
■ Ce mandement, qui déplut si prodi{*ieusement aux quesnellitcs, a été, bieu entendu, supprime par le P. Joseph.
u salut, n Ensuite l'homme apostolique que M. Massillon
annonce comme suscité pour la conversion des peuples,
est comparé par le prélat à Jonas, et sa mission à une
nouvelle promuigalion de la loi. C'est Dieu lui-môme qui
vient en la personne de M. Bridaiucet de ses associés, qui
sont appelés plusieurs fois des ministres ou des ouvriers
apostoliques. Mais voici un morceau de ce mandement
où, parmi des exag^érations du même genre, on trouvera
du vrai^ du solide, de TédiBant : u Grand Dieu (s'écrie
tt M. de Clermont) ! que rindi(][nité du pasteur qui solii-
u cite ici vos miséricordes pour son peuple, n'en suspende
(i pas les saintes effusions. Vous avez puni, Sei^jneur,
a cet infortuné troupeau, en lui donnant un pasteur si
tt peu dig^ne do l'être... Mais, enfin, le temps de votre
u colère, à laquelle votre miséricorde met toujours des
u bornes, va bientôt finir avec ma carrière qui ne saurait
u être longtemps prolongée : Non in perpetuum irascetur,
u Remplacez par les fruits abondants de cette mission
tt apostolique les jours vides et infructueux de mon sacer-
« doce. Vous êtes, grand Dieu, Je Père des miséricordes
u et le Dieu de toute consolation, et vous voulez que sur
M la fin de ma course, et pas loin d'aller paraître devant
« vous, ne pouvant vous offrir qu'un long ministère
u oiseux et inutile, je vous offre, du moins, les fruits
tt immenses que nous attendons du zèle des saints minis-
« très, puissants en œuvres et en paroles, que vous nous
« envoyez *. >i
^ Sachons gré au rédacteur des feuilles jansénistes de nous avoir conservé ces paroles si chrétiennes, si humbles, si épiscopales, et qui demeurent, en dépit des sottes moqueries des Nouvelles, comme un monument du zèle et de la foi du pasteur mou^ant. LaVe/ationdc 1740 parle de ce mandement avec un juste sentiment d'admiration : « Ils (les missionnaires) furent annoncés par notre évéque, dans une instruciion pastorale qu'il a faite à ce sujet, oti brillent ses nobles et grands sentiments sur la religion que la France lui connaît : les cœurs les plus endurcis sont attendris, les pliti Cièdes sont animés à la piété par les traits pathétiques qui compoiseftf
(I Sur de si belles espérances le célèbre P. Massîlloh s^est rendu esclave du fameux Brtdaine, dont il n'a osé réprimer aucun des excès, quoiqu'il ait assisté fort régU' lièrcment à tous les exercices, ton dirait presque à tous les scandales de la mission. Le prélat essaya seulement de faire de très - bumbles représentations à Chomme apostolique sur la paix qui rég^nait. dans le diocèse oii, disait-il. Ton ne parle point publiquement des disputes qui agitent TÉg^lise. Mais le sieur Bridai ne répondit avec l'assurance d'un propbète : a ^'e pensez point, Monseiu (jneur, me fermer la bouche; je dirai tout ce que Dien li m'inspirera lorsque je serai en chaire, n Néanmoins, il a accusé en chaire les prétendus jansénistes d'ensei(p3er que les commandements de Dieu sont impossibles; ce qui est une indigne fausseté que le Dieu de vérité n'inspire point, et sur laquelle M. Massillon doit être en état de rendre justice (s'il voulait) aux innocents calomniés. Dieu très-certainement n'a pas non plus inspiré au prêtre ultramontain d'enseigner, comme il l'a fait, qu'il faut une permission expresse pour lire l'Écriture sainte, et M. de Clermout sait bien en sa couscicnce que ce n'est p'is ]h le langage d'un missionnaire apostolique...
u £lle (la mission) s'ouvrît le second dimanche de Carême, et finit le premier jour de mai, qui était le second dimanche après Pâques. On n'en fera pas ici la relation détaillée... Ces hommes apostoliques ne varient point. Ce sont toujours les mêmes exercices, le même plan, les mêmes processions, les mêmes spectacles, les mêmes contorsions, et s'il est permis de le dire, les mêmes
l'ouvrage de noire respectable prélat. Il* nous y'annonce sa mort comme prochaine, en même temps qu'il nous y annonce l'arrivée des saints missionnaires. Mais nous espérons que nos cœurs et nos lèvres, se purifiant de plus en plus, forceront le Ciel à nous le conserver, pour qu'il soit peodant de longues années témoin des fruits de son zèle et de ta tendresse pour noib. •
SUPIIÉMES ANNÉES. i8i
hurlements '. C'est suriout en quoi le sieur Brîdaîne excelle. D'ailleurs, il y a moins de religion dans tous ses discours et dans tous ceux de ses adjoints, que dans un seul des sermons que le P. Massillon, aujourd'hui évoque de Cl er mont, prêchait autrefois, avec tant d'applaudissement, dans la capitale de ce royaume, n
Puis on raconte que Massillon rit à un discours du prédicateur. Les confrères du pathétique Bridai ne dont on parle sont les PP. Teîssonnier, Desrobert (ou Robert) et M. Déglise, homme de confiance de Tévôque de Clermont.
« Tels sont les ministres apostoliques qui ont dû remplacer (en six ou sept semaines) les jours vides et infructueux du sacerdoce de M. de Clermont. Tels sont les fruits immenses que cet évoque offre à Dieu en dédommagement du long ministère, qu'il appelle lui-même oiseux et stérile, n
Le Supplément, qui, on le sait, avait pour but de réfuter les erreurs des Nouvelles et de répondre aux calomnies dont elles sont remplies, parle de ces honteuses attaques contre Massillon et contre Bridaine '• '
a Jl Clermont en Auvergne^ le 25 septembre.
a La mission qu'a faite ici M. Bridaine depuis le 13 mars jusqu'au premier jour de mai ne pouvait manquer d'être décriée par le gazetier janséniste. Le zélé missionnaire et ses dignes associés combattent trop ouvertement la nouvelle hérésie pour avoir l'approbation de ses partisans. L'écrivain périodique de la secte, dans sa feuille du 13 juin dernier, à l'article Clermont, improuve surtout l'assiduité constante avec laquelle Massillon, notre
' Ainsi les fauteurs des convulsions et des miraeles du diacre Parts traitent le sage et pieux Bridaine.
Supplément aux Nouvelles ecclésiasliques, 1140, p. 173.
l«l T/ÊPISCOPAT DE MÂSSILLON.
lié, et il ajoutait : « Pourquoi rechercher si loin et prôner avec tant d'emphase ces ouvriers à qui un faux zèle tient lieu d'un grand mérite ? Si l'on avait voulu juger de l'arbre par les fruits, on aurait pu savoir que ceux-ci ont beaucoup de montre et peu de rapport. Mais qui peut concevoir le mal de tant de communions indignes que l'on ofiFre aux plus grands pécheurs sous la simple caution d'une absolution sans repentir et sans épreuve ? Je vois la chère Congrégation (l'Oratoire) livrée à ses ennemis. Dieu la protège encore; mais la politique veut la sauver: et c'est le moyen de la perdre * . »
Le 24 juillet, Soanen, approuvant la violence des attaques des Nouvelles ecclésiastiques, mandait encore à un prêtre de l'Oratoire : « J'ai lu la feuille des Nouvelles sur la mission de Glermont ; et je sais par plusieurs témoins oculaires qu'on n'y a rien dit que de vrai. Mais si ce vrai déplaît, parce qu'il fait peu d'honneur, il fallait le prévenir plutôt que d'en faire un crime à des innocents '. »
Mais écoutons aussi le supplément :
u A Clermoni en Auvergne, ce 14 novembre.
a Le gazetier janséniste, non content d'avoir lancé dans ses Nouvelles du 13 juin les traits les plus envenimés contre Monsieur notre évêque et le sieur Bridaine, retombe sur eux avec autant d'injustice que de malignité dans sa feuille du 12 septembre. Les deux articles sont remplis de faussetés et de mensonges...
* Lettre de Soanen à uu prêtre de l'Oratoire, t. VII, p. 544. > Ibid., p. 586.
S.UPRÊMRS ANNÉES. 1(^5
M Les mêmes lettres... ajoutent que M. de Glermont, ne recevant plus les Nouvelles depuis la mort de M. Crozat qui les lui envoyait, était sur le point de prendre des mesures pour se les 'procurer d'ailleurs, lorsqu'il reçut par la poste la feuille en question. La joie qu'il en ressentit était malheureusement trop vive, car dès qu'il eut vu de quoi il s'a(jissait, cette joie prématurée fit subitement place à d'autres mouvements. Il jeta feu et flaiiimc, disent ces lettres; et il ne se possédait plus. Il est irrité, ajoute-t-on, contre les Pères de l'Oratoire, qu'il croit à tort auteurs des Mémoires sur lesquels l'article a été dressé; comme si toute la ville n'avait pas été témoin, aussi bien que ces Pères, de tous les faits qu'on a rapportés. — Le gfazetier ne pouvait guère mentir plus impudemment pour tâcher de mettre à couvert les Oratoriens ses correspondants et ses bons amis, car presque toute la ville atteste que les faits rapportés dans la gazette du 13 juin, ou sont entièrement faux, ou très- altérés dans leurs circonstances. De plus, les discours satiriques et calomnieux qui furent tenus pendant la mission par plusieurs Pères de l'Oratoire, contie le sieur Bridaine et ses associés, se trouvent conformes à ce qui est débité ensuite par le nouvelliste. Comment, après cela, ne les soupçonnerait-on pas d'être les auteurs de l'indigne mémoire qu'il a publié, et auquel ils ont tant applaudi?
« Rien de plus infidèle que le récit du même écrivain lorsqu'il parle de la joie prématurée de notre prélat, et du juste mécontentement qu'il fit paraître bientôt après. u Si l'on veut en croire, dit-il, M. Massillon, c'est le Père <c seul (M. Bridaine) qu'il veut venger. 11 a crié bien haut u qu'on calomniait ce saint prêtre, un homme apostolique, « mais personne n'a pris le change, parce que tout le (( monde sait bien que M. Bridaine n'a pas été calomnié. » S'il était nécessaire, tout ce qu'il y a ici de gens d'honneur
et de probité marquerait en détail les traits calomnieux qui se trouvent accumulés contre ce dig[ne ouvrier dans l'itifâme libelle périodique. Tout le crime de M. Bridaine est de se déclarer partout avec zèle contre la nouvelle bérésie, et de faire bien sentir les affreuses conséquences qui résultent des dog;mes jansénistes *• n
Sans se laisser troubler par ces agitations et par ces attaques de parti, Toeuvre s'était admirablement poursuivie. Aujourd'hui, dans les villes, ce sont les classes les plus éclairées et les plus aisées qui se montrent aussi les plus religieuses et qui fréquentent davantage les églises. Alors il en était autrement. Les jansénistes avaient beau se remuer , leur temps passait , et l'opposition théologique faisait place à l'opposition philosophique. Tandis que la foi chrétienne abandonnait les hautes régions, elle n'avait pas encore cessé d'animer et de consoler les ouvriers des villes. On remarqua dans le jubilé des trois quarts du dixhuitième siècle, prêché à Notre-Dame par le P. Beauregard, que la vaste cathédrale était remplie d'artisans. A Clermont, en 1740, la noblesse, la bourgeoisie, la magistrature se confondaient avec le peuple. Au milieu de tous, malgré son âge et ses souffrances, Massillon semblait l'àme de la mission.
u C'est, écrivait-on dans la relation du 2 mai 1740, c'est un autre saint Charles Borromée que je vous représente au milieu de son clergé et de son peuple, passant les jours et les nuits dans le temple du Seigneur pour fléchir sa colère et porter au recueillement et à la pénitence les âmes qui lui sont confiées. 11 élevait les mains au
> Supplément aux Nouvelles ecclésiastiques, 1741, p. 6.
ciel comme un Moïse, tandis que M. Bridaine, comme un Josué, placé et élevé dans la chaire de vérité, faisait la guerre au démon et au vice; il tonnait contre le péché, et le saint prélat priait pour obtenir miséricorde sur le péché. Sa libéralité a suivi les grands sentiments de son cœur. Sa religion Ta rendu présent à tout, malgré le nombre des années qui affaiblit si souvent dans les autres le courage et les forces. Combien de fois ne Ta-t-on pas entendu désirer d'en avoir assez pour se faire entendre à son peuple! Mais inutilement eût-il donné le ton comme un docteur et un maître puissant en paroles, sa voix aurait à peine atteint le premier rang de l'auditoire, n
Un des jours les plus solennels fut le dimanche de la Passion, qui, cette année, tombait le 3 avril. A la cathédrale eut lieu lacommuniongénéraledes femmes; elle dura un temps considérable. Massillon voulut lui-même distribuer FEucharistie ; malgré la fatigue, la joie rayonnait sur son noble visage, on le vit verser des larmes d'attendrissement. Le soir de ce même dimanche fut consacré par une procession touchante. Nous pouvons aisément nous la figurer *.
En tête du cortège, précédées de la croix portée par mademoiselle de Fraydeville, paraissent les jeunes filles de Glermont, toutes vêtues de blanc, couronnées de fleurs, enveloppées d'un long voile et ayant à la main un cierge orné d'un bouquet. Puis viennent les mères de famille ; elles ont aussi leur cierge allumé. Alors brille une croix tenue par un chevalier de Saint-Louis. Les jeunes gens delà ville suivent; on y remarque surtout d'étincelants officiers, qui donnent à
^ Belation, 1740. Journal {ms.) de TioUer, procureur à Oermont,
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la fête comme un air patriotique. Ensuite défilent les pères de famille, les hommes mûrs, et enfin les vieillards s'associant aux joies de leurs enfants. Ils s'avancent à pas lents entre ces rues étroites, jonchées de verdure et bordées de tapisseries, au milieu du chant des hymnes et des joyeux carillons des cloches.
Après cette longue théorie marchent les nombreux religieux de Clermont, Augustins, Capucins, Gordeliers. Jacobins et Carmes ; leur antique costume rappelle rbistoire monastique presque entière. Alors ou distingue le clergé séculier, qui s'ouvre par le séminaire sulpicien, si cher à Massillon, et qui se termine par les trois chapitres collégiaux de la ville, parés de leurs, plus brillantes chapes. Enfin se montrent les chanoines de la cathédrale. Cependant, entre les rangs, des groupes de lévites, en longues tuniques blanches, prodiguent les fleurs et l'encens. Agenouillés près de leurs portes et de leurs fenêtres, quelques vieillards et quelques infirmes unissent leur tremblante voix aux cantiques éclatants du saint et solennel défilé.
Voici, entouré de cierges, de parfums et d'amour , porté par quatre dignitaires, le dais sous lequel éclate la radieuse Eucharistie. Les pieux habitants l'avaient chargé de leurs plus riches éto£Fes et de leurs plus précieuses pierreries. La tête courbée par les ans, les yeux baissés, l'âme inondée d'une sainte joie, tenant de sa main vacillante un des cordons du dais, car le vieux pontife ne pouvait plus soutenir le poids de l'ostensoir, Massillon apparaît, honorant par son silence recueilli celui que devant Louis XIV et Louis XV il avait jadis célébré par son immortelle parole.
ic Monseigneur notre évêque était placé auprès de Tare de triomphe, son cœur était encore plus uni à Jésus- Christ parles liens de sa charité que par le riche cordon qu'il tenait en main. Ses yeux baissés, son esprit. recueilli animaient tous ses chers enfants à suivre son exemple. »
Derrière Tauguste vieillard se déploient les robes rouges de la cour des aides, accompagnée des magistrats du présidial, des officiers de la sénéchaussée, des échevins et de Télection. La procession s'arrête aux reposoirs; à l'un d'eux retentissent les trompettes du Berry-Cavalerie. Toutes les rues étaient illuminées.
La nuit descendait; on rentre à la cathédrale alors couronnée par la statue de Notre-Dame du Retour, et ornée de deux tours romanes si malheureusement abattues en 1848; les innombrables cierges des assistants s'unissent à Tillumination du sanctuaire, les sons majestueux de l'orgue, les suaves odeurs des encensoirs paraissent aux plus pieux l'image de la gloire céleste, l'écho des harmonies éternelles et comme un parfum échappé à l'urne d'or de l'impérissable Jérusalem. Pour Massillon, sa religion ne se lassait pas de ces magnifiques solennités.
tt Je regarde la constance et la fermeté du prélat en cette occasion comme un continuel miracle, puisque les plus jeunes et les plus robustes avouèrent après le cours de cette inouïe procession que leurs forces en étaient affaiblies. »
Telle est bien l'idée qu'on devait avoir de Massillon à ses suprêmes années. Cependant, avec quelle joie je lus ces relations, écrites par deux témoins le lende-
main même de la mission, lorsque M. Desbois les retrouva, et avec quel empressement je joignis Tune d'elles à mon édition des œuvres du grand prédicateur ! seules en e£Fet elles suffiraient pour démontrer combien était fausse Timage que se faisait de Massillon, devenu évéque, M. Sainte-Beuve, pourtant d'ordinaire si parfaitement informé et si juste, tout prévenu qu'il fût pour le catholicisme. Il s'imagine donc deux temps très-marqués dans sa carrière ecclésiastique et oratoire; et il se le figure, en sa vieillesse et même avant, amolli, mondain, n'étant plus guère sous sa forme sacrée qu'un moraliste et qu'un sage '.
C'est que Sainte-Beuve ne connaissait de l'épiscopat de Massillon que les documents jansénistes, et il ne parait pas avoir étudié ses œuvres pastorales. Ce n'était pas une raison pour être si accessible aux méchants propos des derniers disciples de Quesnel. Hélas ! on a beau être critique, et admirable critique, il ne faut pas trop vivre avec les gens de secte et de parti. A force de s'enfoncer sous les cloîtres étroits de Port-Royal finissant, de se tenir près des survivants attardés de la vieille lutte, il arrive insensiblement à ne plus regarder que par leur fenêtre rétrécie les beaux paysages où il se promenait jadis si librement. D'abord bienveillant, équitable, quoique écarté de l'Église, il finit par trop croire aux petits et malveillants bavardages du jansénisme. Puis, comme chaque jour l'éloignement du catholicisme s'accentuait, il se mita retoucher ses riches tableaux, y ajoutant çà et là
» Port-Royal (édition de 1867), livre III, ch. xii, et Appendice. — Cau-^ séries du lundi, t. IX, notes de la dernière édition (1869).
quelques traits qui déparent légèrement Funité de la belle œuvre. Je ne parle que des portraits de Massillon. Il ne retoucha pas son magnifique Bourdaloue, Tayant un peu tiré à soi, comme on fait toujours, et s^ étant contenté de dire que c^est le plus janséniste des Jésuites.
La relation continue d'exposer les diverses cérémonies de la mission de Bridaine, la communion générale des hommes, la première communion des enfants, les prières publiques pour les morts : enfin le 1"' mai on érigea sur la place de Jaude une croix que bénit Massillon, et sur cette place même, de sa voix épuisée par Tàge, mais ranimée parle zèle, cédant aux instances du missionnaire, il adressa quelques paroles h Timmense auditoire dont il était entouré. Gomme les chanoines lui demandaient une copie de son discours : « Non, répondit-il avec sa grâce spirituelle, son fin sourire, car j'en veux trop au P. Bridaine de la mortification qu'il m'a fait éprouver; et d'ailleurs j'ai tout oublié ^ » Il se tint au pied de la croix; et il y parut ce saint prélat, comme une victime de propitiation, qui voulait en quelque sorte mêler son sang avec celui de Jésus-Christ, pour poi>ter en sa personne une partie des châtiments que nos crimes méritent '. Mais les amis de Massillon, et ils redeviennent aussi nombreux que jamais, liront avec intérêt la petite relation complète, monument d'un zèle auquel mit fin la mort toute seule. On le voit, nous sommes loin de cette image de sage pro-
1 Notes (ms.) du temps.
> Relation de 1740.
fane que croyait entrevoir Fauteur des Causeries du lundi.
Édifié par les fruits de ces religieux exercices, l'évéque de Glermont aurait voulu procurer ces missions à plusieurs paroisses de son diocèse \
Ces merveilleux succès de Bridaine, ce zèle heureux comblaient Tàme du vieil évéque d'une si pure satisfaction que durant les exercices mêmes il voulut écrire au caitiinal de Fleury pour lui communiquer sa joie, et pour l'engager à faire entendre à la cour le fervent missionnaire des provinces. Cette importante lettre est datée du 8 avril 1740. « Monseigneur, y dit Massillon, je crois faire plaisir à Votre Éminence de l'informer des fruits prodigieux qu'opère ici le zèle de M. Bridaine et des missionnaires qui l'accompagnent, si dignes de la protection dont vous les honorez. Clermont est une ville toute renouvelée, et je mourrai sans regret après avoir été témoin des bénédictions incroyables dont Dieu favorise cette mission. J'avais besoin que ces saints ouvriers vinssent suppléer ici avant ma mort à tout le bien que j'aurais dû y faire moi-même. M. Bridaine, qui en est le chef, a un talent d^apôtre. Il n'est pas possible de résister à la voix de Dieu qui parle par sa bouche. Son talent est pour les grands comme pour le peuple. Il le diversifie, et le met à la portée de l'état et du caractère de ses auditeurs. Son zèle, et je n'en ai pas encore vu de semblable, est pourtant sage et décent; et je suis persuadé, Monseigneur, que si Votre Éminence l'appelait à la cour pour y prêcher tout seul,
> Mandement du 20 janvier 1742.
et sans aucun appareil de mission, le carême prochain, je confiais assez cet auditoire ' pour vous assurer qu'il y serait respecté, admire, et que Votre Éminence aurait la consolation de voir toute la cour renouvelée ; et quelles suites ne pourrait pas avoir le renouvellement d'une couri Votre Émineuce le sent mieux que je ne pourrais avoir l'honneur de le lui dire. Je compte mener tous mes missionnaires à Beauregard pour les laisser reposer un peu après leur mission, qui ne finira qu'à la fin du mois '. »
Gbose curieuse, et qui prouve une fois de plus qu'il y avait quelque espion à l'évéché de Glermont, les Nouvelles eurent connaissance de cette lettre au premier ministre. On lit en e£Fet dans le numéro du 13 juin 1740, où l'on parle des missionnaires : a Cette troupe va, dit-on, de Glermont à Moulins et de Moulins à Paris, où l'on assure qu'il ne tiendra pas à M. l'évêque (de Glermont) que la cour ne profite des sermons du sieur Bridaine. Gar on prétend qu'il en a fait à M. le cardinal de très-grands éloges. »
L'affaire d'Ébreuil devait être un de ses derniers soucis. Les Bénédictins, anciens et légitimes possesseurs du monastère, ne voulaient pas se laisser dessaisir : ce qui est très-naturel. D'un autre côté, Massillon désirait avec ardeur attacher à son grand séminaire les revenus de l'antique abbaye. Le caixlinalde Fleury entrait dans les vues de l'évêque de Glermont; on se disait que cinq religieux, inutiles débris du passé, ne
. * Depuis TÎngt^leux aas, Taudiloire de la Cour avait sin^julièrcment changé. Les plus jrauds esprits cux-mémcs oublient-ils donc rimpitoyable action du temps?
'Sur l'autographe. Archives des affaires étrangères.
194 L'ÉPISGOPAT DE MÂSSILLON.
suffisaient plus à expliquer Texistence de la communauté ; etron invoquait contre elle les souvenirs mêmes de la splendeur dont elle avait brillé au moyen âge. On ne pensait pas qu'il est cruel de détruire une institution qui date de six ou sept siècles, et que surtout il est injuste pour un plus grand bien de supprimer des droits respectables et reconnus. Le neveu de notre évéque, Jean-Baptiste Massillon, vicaire général de Glermont et abbé commandataire d'Ébreuil, agissait avec vivacité en faveur de Tunion, soit par un sincère désintéressement, soit par un honorable désir de répondre aux intentions de son oncle, soit enfin pour plaire aux puissances du jour; et il ne ménageait pas les démarches à Ébreuil, à Versailles et à Moulins, car Tabbaye ressortissait à Tintendance du Bourbonnais.; Les Bénédictins se défendaient de leur mieux. Malgré les ordres de la cour, Dom Feu larde, prieur conventuel d'Ébreuil, avait agrégé un nouveau religieux, Dom Vernay, muni d'une commission pontificale. Peu de temps avant la mort de son oncle, l'abbé d'Ébreuil était à Paris, où il sollicitait et où il consultait. Il y écrivait à Massillon une lettre datée du 27 août 1742, hôtel du Languedoc, rue du Bouloi : « Si vous désirez l'union, lui disait-il, si vous voyez qu'il en doit revenir un si grand bien à votre séminaire, à votre clergé, h votre diocèse, soyez enfin le maître. Elle (l'affaire) dure depuis sept ans, malgré vous et malgré les règles ordinaires ; elle peut être terminée dans un mois. . . Sur la foi de vos lettres, M. le cardinal et M. Couturier pensent que ma présence ici doit assurer le succès et accélérer la fin de l'union... J'ai eu l'honneur de voir ce matin M. le
comte de Saint-Florentin, qui m'a dit avoir envoyé à Moulins les ordres qu'il m'avait promis, et avoir même parlé à M. de la Porte *. » De son côté, Massillon s'adressait à ce même M. de la Porte, intendant de Moulins, d'une manière très-pressante : il lui rappelle que son séminaire n'a nul revenu, et que l'union est décidée en principe; et il le prie d'exiger que Dom Vernay se retire d'Ébreuil. « Permettez-moi de vous représenter que je n'ai entrepris cette union à mon séminaire que parce qu'elle m'a été inspirée par M. le cardinal de Fleury qui, par la lettre même par laquelle il eut la bonté de m'apprendre que le Roi avait nommé mon neveu à l'abbaye d'Ébreuil, me conseilla de travailler à l'union de la manse conventuelle et des offices claustraux de cette abbaye à mon séminaire qu'il savait n'avoir point de revenu, et à qui il faut que mon clergé paye une pension pour aider à la subsistance des directeurs '. » Mais, quoique fort ébranlée, la vieille abbaye d'Ébreuil devait durer plus longtemps que l'oncle et le neveu.
Ce qu'il y a de particulièrement mélancolique quand l'âge se fait sentir, c'est de voir disparaître tout ce qu'on aimait le mieux. Trop souvent même les bâtons de la vieillesse, quelque robustes qu'ils semblent, se dérobent sous les mains tremblantes qui
^ Lettres inédites de Cabbé d^Ébreuil, archives du Puy-de-Dôme. * Snr Tautographe. Archives du Puy-de-Dôme.
veulent y chercher un appui. Aux heures où surtout on a besoin de soutien et d'affection, la nature nous isole afin de nous montrer qu'une longue vie est une exception, et que la place que nous occupons ici-bas est avide de recevoir des générations nouvelles. Massillon devenait un des plus vieux évéques de France. En 1737, il avait perdu le cardinal de Bissy, évêque de Meaux, mort à Tàge de quatre-vingts ans, et en 1738, Golbert de Groissy, évéque de Montpellier, qui en avait soixante-dix. M. de Bissy, d'une régularité parfaite, d'une exemplaire orthodoxie, s'occupait de quelques mémoires sur les a£Faires du jansénisme; il les avait envoyés à plusieurs prélats, évidemment pour les consulter, lorsque la mort le surprit le 26 juillet 1737. Le 4 septembre suivant, Massillon écrivait au marquis de Bissy, neveu du cardinal, la lettre suivante, que nous avons copiée dans la collection de feu M. B. Fillon :
u Monsieur, je sens trop combien il importe que les derniers écrits de M. le cardinal de Bissy sur les affaires de l'Église ne soient pas rendus publics; j'ai été trop touché de sa perte et je respecte trop sa mémoire pour ne pas me conformer là-dessus à ses dernières intentions et aux vôtres. Je n'ignore pas que ces écrits ont été communiqués à plusieurs évéques, mais je serais fort surpris qu'il s'en trouvât quelqu'un d'assez imprudent pour publier un ouvrage que feu M. le cardinal ne cessait de refoucher et qu'il n'avait pas encore mis apparemment au point où il le souhaitait, puisqu'il n'a pas jugé à propos de le publier pendant sa vie. Je voudrais bien, Monsieur, pouvoir vous donner des marques plus sensibles de la part que j'ai prise à la douleur que vous a
causée la mort d'un oncle aussi respectable, et dont la mémoire sera toujours chère, et à FÉglise de France qu'il a honorée par sa piété et par la multitude de ses ouvrages, et aux pauvres qu'il n'a cessé. de soulager par l'immensité de ses largesses.
a Depuis ma lettre écrite, Monsieur, je reçois une lettre de M. le cardinal de Fleury qui me demande les écrits en question, et j'ai l'honneur de les lui envoyer par la poste, n
Jusqu'à la fin, Tévéque de Clermont, en dépit de la vieillesse et de la maladie, tint exactement chaque année son synode le jeudi qui suivait la décollation de saint Jean-Baptiste, célébrée le 29 août. On a prétendu que rarchevêque de Bourges, M. de la Rochefoucauld, l'engageait à prêcher encore quelques-uns de ses anciens sermons \ Un pasteur si sage et si zélé n'avait besoin ni de conseils ni d'exhortations. Mieux que personne il savait ce qu'il devait et ce qu'il pouvait faire. Lorsque M. de la Rochefoucauld se rendit à Bourges, Massillon avait soixante-huit ans. Une voix devenue très-faible, une mémoire fatiguée, ne lui permettaient plus de renouveler les prodiges de sa jeunesse. Du moins il fit ce qui convenait à son âge et à ses forces : dans ses courses apostoliques, soit du haut de la chaire paroissiale, soit d'un fauteuil placé à l'entrée du chœur, le vénérable pasteur adressait à ses ouailles des champs une rapide, simple et touchante instruction; et à ses curés réunis il lisait soit ses discours synodaux, soit ses généreux conseils.
^ Cbavdoh, lettre à Barbier. Revue réU'ospective, 2* sërie, 1837, t. X1T, p. 319.
200 L*ÉPISGOPAT DE MASSILLON.
sa demeure qu'on préparait les repas des pauvres du pays; et lui-même regardait comme un devoir et comme un honneur dégoûter à ces mets de la charité.
Cet amour encore persistant des bonnes gens de Beauregard pour la mémoire de Massillon est un éloquent éloge funèbre. Son cœur et ses entrailles furent déposés dans une petite cavité pratiquée à l'entrée du chœur de l'église du village; on les a relevés en ces dernières années, et j'ai eu la conso^ lation de recueillir quelques débris de ces vénérables restes.
Le lendemain du décès, les scellés furent apposés. Vers deux heures, à Glermont, le procureur du Roi ouvrit le testament. Aucun des parents de Massillon ne se trouvait sur les lieux; mais M. de la Bâtisse assistait à la lecture.
Or rien de plus sage et de plus édifiant. Les manuscrits des sermons formaient sans contredit la plus précieuse partie de l'héritage. Ce fut le P. Joseph, son neveu, ancien supérieur de l'Oratoire de Glermont, mais depuis 1740 retiré près de Paris, à Aubervilliers ou Notre-Dame des Vertus, qui les obtint. En lui abandonnant ce trésor, en lui confiant ses manuscrits, l'humble évéque le conjurait « de les garder pour son usage, notre intention, disait-il, n'étant pas qu'ils soient jamais donnés au public » . Qui se plaindra que le P. Joseph n'ait pas répondu à ce désir et à cette prière? Ce neveu eut en outre la montre d'or et l'une des deux croix pectorales du prélat. Il légua simplement à son autre neveu, l'abbé d'Ébreuil, la seconde croix et l'anneau épiscopal, présent déjà ancien de Louis XV. Ce fut tout ce que reçut la
famille de Massillon; il lui laissait pourtant sa portion patrimoniale d'Hyères dont il n'avait d'ailleurs jamais voulu rien toucher.
Après ces souvenirs (car ce n'étaient pas des legs), sur des fonds qu'il avait avancés au clergé de Clermont, il établissait une fondation pour des missions paroissiales, il réglait des pensions viagères en faveur de ses domestiques, et enfin il donnait à M. Morih, économe de l'évéché, une rente de 500 francs, le priant de l'accepter sa vie durant « comme une faible marque de son amitié et de sa reconnaissance » .
Comme nous l'avons déjà indiqué, les livres et leurs tablettes, avec 2,000 francs, furent afFectés à la bibliothèque du chapitre devenue publique. Il n'oublie pas, dans ces pieux souvenirs, le séminaire de Clermont; il lui offrit sa chapelle épiscopale et ses ornements sacerdotaux, ainsi que les meubles de l'appartement qu'il aimait à occuper chez les vénérables prêtres de Saint-Sulpice. Il ajoutait : « Nous supplions les directeurs dudit séminaire de Clermont, à l'établissement desquels notre clergé doit le renouvellement de l'esprit ecclésiastique, de chanter tous les ans, le jour de notre décès, une grand'messe pour le repos de notre âme et pour obtenir de Dieu la grande miséricorde dont nous avons besoin. » Le testament, chose grave, ne mentionne aucunement l'Oratoire.
Ces dispositions faites, il nommait, désignait, instituait comme ses héritiers universels et naturels les pauvres du grand Hôtel-Dieu de Clermont, en déclarant qu'il ne leur rendait que ce qui était à eux, tous ses biens, disait justement le sage testateur, appartenant en effet aux pauvres et à l'Église.
Au reste, la succession montait à peu ; 80,000 francs environ, sur lesquels pesaient bien des dettes et des charges : dans cette somme était comprise la valeur de Targenterie et des meubles. Ce qui a fait dire à d'Alembert, mais avec un peu de malice philosophique, qu'il mourut, comme tout évêque doit mourir, sans argent et sans dettes, et aux administrateurs de THôtel-Dieu de Glermont qu'en comptant sur cette succession, on se repaîtrait d'illusions et de chimères, et qu'on courrait après un vain fantôme. Cependant, un frère encore vivant de l'évêque de Glermont, lieutenant-colonel à Hyères, Jean-Nicolas ne respecta pas cette grande mémoire. C'est ainsi que de nos jours le nom de l'éloquent Lacordaire subit le même affront. Malgré son âge avancé, il intenta un procès à l'Hôtel-Dieu, et se rendit à Glermont. On le voit assister à l'inventaire de l'évéché. Il oubliait que les biens qu'il convoitait étaient ceux des pauvres et de l'Église ; il méconnaissait ce que ses deux fils avaient reçu de son illustre frère ; Massillon en effet s'était chargé de leur éducation et de leur avancement; l'un était alors capitaine de cavalerie et l'autre abbé d'Ébreuil. Mais quel motif d'annulation présentait donc Jean-Nicolas? Un seul, et qui semble • bien futile. Il disait que la suscription du testament était illégale; en effet, selon l'usage des prélats encoreconservépar eux, le célèbre prédicateur n'avait pas mis son nom de famille, il avait simplement signé des deux initiales de ses prénoms précédées d'une croix et suivies de sa qualité, de cette manière : t J. B., évêq. de Glermont. Les administrateurs de l'Hôtel-Dieu répondirent à cette attaque par un
excellent mémoire, où, après avoir rendu un admirable hommage à la charité de Tillustre défunt, ils prouvent que pendant ses vingt-trois années d'épiscopat, Massillon n'avait jamais eu d'autre signature, même dans les actes juridiques, et que c'était là la constante coutume des évéques de France. On croit que cette fâcheuse affaire se termina par une transaction à l'amiable. Si Jean-Nicolas retira quelque argent de sa poursuite et de son voyage, il eut la honte d'étaler au grand jour son ingratitude, son avidité et son manque de respect pour une immortelle mémoire. Il y a des noms qui obligent. L'autre frère, le notaire d'Hyères, était mort : ses enfants, entre lesquels se trouvait le P. Joseph, s'honorèrent par un silence d'acquiescement.
Dans le bureau de Massillon, il restait une multitude de lettres qui lui étaient adressées et le double de ses réponses. Les jansénistes qui avaient intérêt à les faire disparaître, les ont-ils détruites? Les hésitations et les contradictions du parti donneraient presque à le penser. Voici ce que j'ai {)u trouver à ce sujet. Écoutons d'abord les Nouvelles de 1757 (p. 183) :
« Feu M. Massillon, évêque de Glermont, avait légué sa bibliothèque à son chapitre. En attendant l'exécution du testament qui souffrait quelques difficultés, le procureur du Roi consentit que les livres fussent remis au sieur de La Bâtisse, chargé alors des affaires de cette Compagnie, dont il est membre ^ Aussitôt celui-ci se transporte dans la bibliothèque, où, à force de fureter, il découvre dans une
' Le Chapitre. M. de la Bâiisse vivait encore en 1766.
20ft L'ÉPISCOPAT DE MASSILLON.
espèce de cache nne muliitadc de lettres des cardinaux de Fleary et de Bissy et autres seigneurs, avec le double des réponses que M. Massîllon y avait feites. On sent combien la découverte était curieuse. L'abbé s'en empare et n'a rien de plus pressé que d'en Cstire sa cour â M. Couturier, lequel, pour témoigner sa reconnaissance, fît promptement substituer sur la feuille des bénéfices M, de La Bâtisse â M. Yassadel (autre chanoine et grand vicaire de CIcrmont), pour une abbaye que le premier possède encore*. Comme M. le Maître de la Garlaye, actuellement évêque de Clermont, était fort maltraité dans les lettres dont il s'agit, il sut fort mauvais gré à l'abbé de La Bâtisse de les avoir communiquées; et c'est, dit-on, pour Ten punir, que le prélat lui a ôté ses lettres de grand vicaire, après lui avoir fait subir, scus d'autres prétextes, la plus humiliante correction, n
Suit une malice janséniste sur le pauvre ancien grand vicaire de Massillon, mais qui n'a plus de rapport aux papiers de notre éloquent évéque.
Cependant, tout cela était peu vraisemblable. Aussi, les jansénistes, fâchés de s'être ainsi avancés, reviennent au commencement de l'année suivante sur cette correspondance ainsi disparue. On avoue d'abord que Massillon n'avait pu parler de M. de la Garlaye qu'il ne connaissait aucunement. Puis, comme les papiers au bout du compte n'existent plus, on imagine de tirer à soi ce même Massillon que, vivant, on avait si hautement traité de moliniste, d'ami de Rome et de la Constitution, et d'adversaire des jansénistes, de Soanen et de rOratoire. Le trait est vraiment significatif*.
' C*ëuit Tabbaye du Bouchet, prés de Ciermoat, dont le revenu était d'environ 1500 livres.
Nouvellet ecclésiastitfues, année 1758, p. 10, 9 janvier 1758.
SUPRÊMES ANNÉF.S. S05
u (De Glermont-Ferrahd) ....Ce fut au moment même de la mort du prélat que cet abbé (de la Bâtisse), en furetant dans la bibliothèque, trouva, dans le bureau de M. de Glermont, le double de quelques lettres écrites par M. IMassillon au saint évéquc de Senez, les enleva, c'est-àdire, exactement parlant, les vola, et en fit sa cour à M. Couturier de Sainf-Sulpice ', son patron. Il ne pouvait pas y être parlé de M. de la Garlaye, depuis évéque de Clermont. Son prédécesseur, absent de Paris depuis plus de vingt ans % ne le connaissait en aucune manière. Ce ne sont donc point les lettres volées et sacrifiées à M. Couturier qui eng^ag^èrent M. de la Garlaye, évéque de Clermont, à ôter à l'abbé de la Bâtisse ses lettres de g^rand vicaire, mais d'autres raisons qui avaient déjà attiré à cet abbé, de la part de M. Massillon, une mortification à peu près semblable. Si M. l'abbé Couturier avait voulu rendre publiques les lettres de M. Massillon à M. de Senez, on y aurait vu que, quoique le premier se soit comporté à l'ég^ard de la Bulle Unîgenilus comme tout le monde sait, il n'en était pas moins opposé à la doctrine des Jésuites et à celle de la Bulle par conséquent. Nous savons par une voix très-sûre que ses lettres à M. de Senez contenaient des preuves de cette opposition que M. Couturier ne doit pas être curieux de mettre sous les yeux du public. Ce fait en rappelle un autre. M. Massillon, tout politique
1 Nous donnons une lettre de Massillon à M. Couturier, supérieur général de Sainl-Sulpice.
^ Les jansénistes ne s*aperçoîvent pas quel témoignage ils rendent ici, sans y penser, à la vertu de Massillon. Cet évéque, à qui vous reprochiez d'être Tami du premier ministre, de se répandre à la cour et dans le inonde, cet académicien, et, pour totit dire, cet homme éloquent et naturellement séduit par les ans et les lettres, contre Tezcmple général, ne quitte pas son diocèse et résiste à la tentation de laisser, même un moment^ ses pauvres et ses curés, pour revoir Paris, la cour, l'Académie française, ses amis et la bonne compagnie. Et eux, ces zélés, criaient qu*ils étaient exiles, dés qu'ils quittaient Paris.
qu'il était, ne laissait pas de forcer les Jésuites à mettre dans leurs thèses la nécessité de l'amour de Dieu pour être justifié dans le sacrement de pénitence; et nous savons par la même voie que quelqu'un lui ayant fait remarquer un jour dans une des thèses de ces Pères qu'ils y détruisaient celte assertion par ce qui le précédait et le suivait, il répondit en haussant les épaules : u Ne a savez-vous pas que ces gens-là ne sont pas chrétiens? n
Vraiment les Nouvelles de 1758 veulent faire de Massillon, non-seulement un appelant comme elles, mais un brutal à leur manière; déjà les feuilles de 1740 nous avaient présenté ce doux et charmant esprit sous les traits d'un furieux, mais cette fois à Tendroit des jansénistes.
« A l'ég^ard des lettres du même prélat aux cardinaux de Bissy et de Fleury, et à d'autres seig^neurs, ainsi que leurs réponses, elles n'ont point fait partie d u larcin de l'abbé de La Bâtisse. Feu M. Boyer, ancien évéque de Mirepoix, employa l'autorité du Roi pour les faire enlever, et il n'avait g^rde de les donner au public, parce qu'elles contenaient très-certainement la condamnation du schisme qu'il fomentait, et l'exposé de ce que faisait M. Massillon dans son diocèse pour le prévenir et l'empêcher. On y aurait vu, dans ces lettres, d'autres anecdoctes qui ne sont génère moins intéressantes. La personne du monde qui les connaissait le mieux (le P. Joseph,sans doute) prétend qu'en 1732 M. Massillon en écrivit une au cardinal de Fleury où il exposait si fortement les inconvénients de l'exil du Parlement que le cardinal le fit rappeler huit jours après. Enfin on nous certifie que parmi les réponses qui furent Faites à M. Massillon, l'on en trouverait une entre autres qui ferait voir que si tous ceux qui condamnent les sentiments des Jésuites et qui approuvent intérieurement la
conduite et la doctrine des jansénistes prétendus, avaient
CSC 1c dire hautement, la société et ses adhérents n'auraient
pas lieu de faire sonner si haut en leur faveur l'autorité du
corps épiscopal. M. de yintimille,en particulier, écrivant
à M. Massillon à cœur ouvert et avec sa naïveté ordinaire
sur les troubles du diocèse de Paris, lui marquait que
u tout bien examiné, il était forcé (lui archevêque) de re-
u connaître qu^il n'avait d'honnêtes g^ens véritablement
u gens de bien dans son diocèse que ces pauvres jansénistes
u qu'on persécutait tant; qu'il n'avait aucun juste sujet de
u plainte à faire contre eux ; que c'étaient les Jésuites, vrais
« boute-feu , qui étaient la vraie cause du mal et de tous
u les troubles qui agitaient l'Église, et qu'il ne pouvait pas
« venir à bout de les contenir... La lettre est certaine... »
tt On aurait vu sans doute aussi dans ce recueil une
lettre de M. Massillon au cardinal de Bissy, lequel avait
voulu s'immiscer dans le gouvernement du diocèse de
Glermont, comme il faisait dans presque tous les diocèses
du royaume. M. de Glermont lui donnait des leçons de
paix et de charité dont l'Éminence profita pour ce
diocèse seulement et pour le sien propre. Telle était la
manière de penser de M. Massillon sur le schisme. Aussi
les Bâtisse, les Féligonde, et autres qui ont voulu faire
les importants sous M. de la Garlaye, étaient-ils sous
M. Massillon qui se connaissait en mérite, des hommes
sans considération, sans crédit et sans conséquence, n
Quoi qu'il en soit, ce trésor est aujourd'hui perdu. Mais les correspondants d'un homme si justement célèbre, la plupart du moins, devaient conserver ce qu'ils recevaient de lui. D'Alembert pense que les lettres de Massillon formeraient un volume considérable * ; et le P. Tabaraud parle d'un précieux recueil
1 D^Alembebt, notes sur VÈloge de Massillon, Par une rencontre aussi
208 L'ÉPISGOPAT DE MASSILLON.
d'autographes vendu à l'étranger. Hélas ! où le chercher aujourd'hui ? Nous nous sommes pourtant mis à l'œuvre ; et nous avons pu réunir un certain nombre de pièces, soit dans les dépôts publics, soit dans les collections particulières.
Quant aux jansénistes, ils avouèrent qu'ils furent contraints de pleurer la mort de Massillon. M. de la Garlaye, qui lui succéda, après avoir rétabli quelques droits de secrétariat supprimés par un prédécesseur, se montra impitoyable à l'égard des appelants et particulièrement des Oratoriens de Riom : « AfiFreuse situation d'un diocèse qui se trouve obligé de regretter M. Massillon * . » A un autre point de vue, l'abbé de Blanval, vicaire général de Clermont, louait la modestie de Massillon, et rappelait publiquement, trente-cinq ans après sa mort, son esprit de paix qui l'avait rendu les délices de son église '.
Le P. Joseph, absent de Clermont à la moit de son oncle, et suspect au gouvernement en raison de son jansénisme déclaré, eut quelque peine à obtenir les manuscrits dont il était l'héritier '. Quittant la maison que l'Oratoire avait à Aubervilliers, il revint à
heureuse cfti'inatteadue, nous avons pu voir le manuscrit autographe de (PAlembert. Le savant Fauriel l'avait, vers 1811, donne a M. Renouard. Or, ou lit dans ce précieux manuscrit rjue M. Tinseau, évéque de Nevers, possédait un recueil des lettres de Massillon pouvant former à Timpreision un volume considérable. C'est apparemment celui que le P. Tabaraud, en général très-bien informé, mentionne comme ayant été vendu à Télratiger. Quelques indices me font soupçonner que cet important recueil existe encore, et qu'il est en Angleterre.
' Nouvelles, 15 octobre 1744.
^ Éloge de M. de la Garlaye, lu le 25 aoAt 1777 à la Société des sciences, arts et belles-lettres de Clermont. — Clermont-Ferrand, Yiallanes, 1777, p. 7 et p. 13.
s Nouvelles du 24 juillet 1781, p. 118.
Paris avec ses richesses; il s'établit rue Saint-Honoré, il s'y occupa de trouver des éditeurs. En 1745, il commença la publication des œuvres de son oncle par le Petit Carême j et il la termina les années suivantes.
Il Tachevait à peine que Tardeur de ses opinions lui attirait de nouveaux chagrins. Le P. de la Tour avait été depuis longtemps déjà remplacé par le P. de la Valette. La ferveur de la Valette lui avait fait jadis, tout comme Massillon, quitter la Congrégationde rOratoirepour entrer à la Trappe, où lui aussi ne resta que quelques mois. C'était un homme vertueux ; il tenait au parti de la grâce absolue ; mais cédant aux ordres de Boyer, évêque de Mirepoix, devenu ministre, il adopta dans l'assemblée de 1746 la bulle Unigenùus, malgré l'opposition de la majorité des Oratoriens ' .
Or entre les chefs de la résistance on citait le P. Joseph, qui déclara publiquement qu'il lui était impossible de souscrire à la Constitution pontificale. C'est alors qu'il se vit obligé par le nouveau supérieur de l'Oratoire de se séparer d'une Congrégation qui lui était chère. Emporta-t-il avec lui les manuscrits de Massillon ? Son édition achevée, voulut-il les anéantir pour ne pas les abandonner au P. de la Valette? Les archives de l'Oratoire n'en conservent aucune trace; et je n'ai pu, malgré mes longues recherches, découvrir nulle part le moindre débris des papiers du P. Joseph. Quant à ce modeste héritier de Massillon, le succès de la publication, les nouvelles éditions qui se multipliaient durant sa vie, et toujours calquées sur la première, avec les mémes^
' * TàBàBAUD, BéruUe, II, p. 293.
dispositions typographiques, lui assuraient une vie parfaitement indépendante, des revenus dont il se contentait aisément. Prêtre austère, ayant le goût de rhumilité , aimant une vie simple et même pauvre, écrivant en faveur de l'appel, il continuait dans le quartier Saint-Paul son existence de pénitent et.de rigoriste; comme la plupart des purs jansénistes, il étudiait le passé pour Topposer au présent. Il fit extraire par M. de la Porte des écrits de Massillon quelques pensées de morale et de piété , et il les donna en 1748 pour faire suite aux œuvres complètes, ou plutôt pour se vendre séparément. Ce petit recueil, qui contient la quintessence des sermons, composé avec art et avec goût, obtint un légitime succès. Le P. Joseph vécut jusqu'en 1781, ayant joui de la gloire de son oncle comme rajeunie et renouvelée, malgré les préoccupations philosophiques et sociales de ce temps. Voltaire lui-même y contribua. Lorsque le P. Joseph mourut épuisé par l'âge, il avait été rétabli, en qualité d'externe, sur les registresde l'Oratoire. A ses derniers moments, il fit, après quelques difficultés, une déclaration un peu équivoque de soumission aux décisions de l'Église en général, et par là put recevoir les derniers sacrements d'un prêtre de Saint-Paul, sa paroisse. On conçoit qu'un tel homme se fût cru obligé à ne pas publier certaines pièces qu'il pouvait avoir, et surtout à supprimer le mandement de Bridaine.
Dans tous les cas, on ne devait évidemment pas rencontrer dans ses papiers les prétendus Mémoires édités sous le nom de Massillon par l'audacieux Soulavie, non plus que cette vie du Corrége dontd'Alem-
bert parlait sans doute en se jouant, et sur laquelle depuis on ne cesse de revenir inconsidérément. Comment, en effet, le prédicateur aurait-il pu imaginer d'écrire sur le suave et ancien maitre italien? Pour cela il eût fallu visiter Parme, voir les fresques de San Giovanni, les coupoles du dôme, Tadmirable Saint-Jérôme, la Vierge à l'Écuelle du Musée. Il eût été nécessaire aussi de connaître la Madeleine pénitente et la belle Nuil de Dresde, D'ailleurs, que sait-on de la vie du Corrége? Bien peu de chose. On racontait qu'une jeune femme se promenant avec le charmant artiste dans quelque jardin de Parme, lui offrit une rose chargée d'humidité, en lui disant : Antonio, vous avez beau faire, vous ne pouvez rien peindre d'aussi délicat que cette fleur. Mais se mettant à l'œuvre, il fit une Vierge au Saint-Georges si tendre, si sereine et si gracieuse qu'il gagna la gageure. Peut-être, et c'est ainsi que je me figure les choses, un matin M. Crozat se trouvant avec Massillon dans sa riche galerie de tableaux, et voyant l'orateur contempler avec émotion une des ravissantes madones du peintre de Parme, se mit-il à lui dire en souriant; « Voyez, mon ami, quel charme et quel douceur. Il me semble que vous seul avec votre parole à la fois sérieuse et attrayante seriez capable d'exprimer la pureté et la candeur du Corrége. Et encore, malgré tout, la plume peut-elle jamais égaler la bienheureuse fraîcheur de l'art et de la nature? » Et Massillon, avec cet air de gaieté qu'on lui connaissait, dut répondre : « Ah ! mon cher Crozat, voudriez-vous donc mettre un prédicateur en lutte avec un peintre? — Non, s'écriait sans doute Crozat, malgré son goût pour les
âl2 L*ÉP1SG0PAT DE MASSILLON.
tableaux, non, Massillon, restez tel que vous êtes : laissez au Gorrége la physionomie et le[dehors, et vous,, continuez à peindre le cœur et le dedans. » Et M. Crozat embrassa son ami. Depuis ce temps-là, en voyant rOratorien se lier de plus en plus avec le riche amateur, on prétendit en riant qu'il écrivait la vie du peintre italien ' .
Dans cette riche et artistique demeure de Grozat, il fut à portée de rencontrer Watteau. Son genre amollissant, ses effets recherchés, le maniéré de son style, les petits plis chatoyants et arrêtés ne pouvaient agréer au prédicateur, dont les draperies, malgré leur éclat, sont toujours amples, majestueuses et abondamment flottantes, et dont le caractère porte toute la sévérité chrétienne. Grozat écrivait le 1 [ août 1721 : « Nous avons perdu le pauvre Watteau. » A ce moment même, Massillon était fixé dans ses montagnes, et il ne devait plus revoir ses anciens amis.
Quand Tancien orateur mourut, Paris sembla d'abord ne s'occuper de lui que pour savoir qui le remplacerait soit à l'Académie, soit dans l'épiscopat. Le duc de Luynes notaità la date du 31 octobre 1742 : « Il y a quelques jours que Ton sait la mort de M. l'évêque de Glermont ; c'était le P. Massillon, autrefois grand prédicateur. Le Roi nomma hier à cet évéché M. l'abbé de la Garlaye, comte de Lyon, l'un de ses aumôniers. » Et au mois de février suivant, Luynes disait encore : « Lundi dernier, 4 de ce mois (4 février 1743), M. le duc de Nivernais et M. de Marivaux furent reçus à l'Académie française, le pre-
* Voir «ar leCorrégc,oatre1et auteurs anciens, M. Metbr, Leipzig, 1871; M* MiGNAT, 1871, et M. Sciiurâ, Bévue des Deux Mondes, 15 mai 1881.
mier à la place de feu M. l'évéque de Clermont, et le second à la place de feu M. Tabbé Houtteville, connu par son livre de la Religion pj^ouvée par les faits. Le discours de M. de Nivernais fut extrêmement approuvé; celui de M. Marivaux le fut beaucoup moins. M. Tarchevéque de Sens (Languet de Gergy), en qualité de directeur, leur répondit. Son discours fut trouvé trop systématique et trop long. »
Le duc de Nivernais parla de Massillon en termes convenables , mais rien de plus. Après avoir, suivant le style de ce temps, dont se moque souvent Voltaire, dit que le mélange des qualités du cœur et de Vesprit peut seul rendre vraiment dignes de l'Académie française ceux qu'elle admet dans son sein, il ajoutait :
fc Tel fut M. l'évéque de Glermont, également fait pour jouir de votre estiuie et pour mériter vos regrets. Qui mieux que lui connut, remplit, honora, s'il est permis de le dire, ses engagements? Né avec cette droiture de cœur, avec cette justesse d'esprit qui font aimer et saisir la vérité, il. se dévoua par son état à l'enseigner. Avec quel succès ne s'acquitta-t-il pas de cet auguste ministère? La douce persuasion coulait de ses lèvres. S'il n'entraînait pas les esprits, il captivait les cœurs ; s'il ne commandait pas en maître, il s'insinuait en ami; et l'on pourrait dire de lui qu'il fut le plus séduisant des hommes, s'il n'avait pas employé sa voix à dissiper les prestiges de la séduction. Habile à démêler toutes les nuances du vice, il le combattait en le démasquant; mais en même temps qu'il , peignait les passions avec ce coloris vrai qui en montre ïa difformité, il savait, par un contraste utile, leur opposer le tableau touchant d*une morale qu'il avait l'art de rendre intéressante pour ceux mêmes dont elle attaquait les penchants. Un talent si rare Téleva à une dignité émi-
ncnte, dont il soutint l'éclat par ses vertus; et bientôt le même talent, envisagée sous un autre point de vue, lui obtint une place dans cette illustre compag^nie. n
Un trait heureux de ces discours où étaient un peu trop prodigués ces mots de talent, d'esprit et de cœur, fut justement remarqué par les auditeurs qui avaient pu entendre Massillon, dont les œuvres n'étaient pas encore publiées; et, après Nivernais, on aimait à dire que la douce persuasion coulait de ses lèvres.
Mancini Mazarini, dernier duc de Nivernais, né en 1716, n'avait pu entendre Massillon '. Mais Lan-, guet de Gergy, archevêque de Sens, qui en cette année 1743 était âgé de soixante-dix ans, avait connu l'orateur qu'il célébrait. Très-attaché au Saint-Siège, ami des Jésuites, ayant écrit la vie de Marie Alacoque et propagé la dévotion du Sacré-Cœur, Languet déplaisait également aux philosophes et aux jansénistes. Cependant d'Alembert lui rend un juste hommage. Le suffrage de ce prélat si pieux, si orthodoxe et si charitable est d'un grand prix. 11 admirait l'éloquence de Bossuet, son ami et son compatriote; il savait aussi apprécier celle de Massillon, que son frère, le curé de Saint-Sulpice, avait jadis fait prêcher dans son église.
Après avoir parlé noblement de la vie et de la mort également saintes de Massillon, qui lui assurent les récompenses divines, l'archevêque de Sens peignait d'une manière vive et pittoresque la physionomie ora-
1 Voir VÉloge du duc de Nivei-nais, par M. DuPiif, Parix, 1840. M. Roy, depuis comte Roy, avait été ravocat du duc, qui mourut en 1798. — Les OEuvres de Nivernais forment huit volumes in-8<>, auxquels il faut ajouter deux volumes d*œuvres posthumes publiées par François DE Nbufchateau.
toire de l'évéque de Glermont, dont la modestie avait été le trait principal.
u Ne vous semble-t-il pas le voir encore dans nos chaires avec cet air simple, ce maintien modeste, ces yeux humblement baissés, ce çeste négligé, ce ton affectueux, cette contenance d'un homme pénétré portant dans les esprits les plus brillantes lumières, et dans les cœurs les mouvemenls les plus tendres? U ne tonnait pas dans la chaire; il n'épouvantait pas les auditeurs par la force de ses mouvements et l'éclat de sa voix; non, mais par sa douce persuasion il versait en eux, comme naturellement, ces sentiments qui attendrissent, et qui se manifestent par les larmes et le silence. Ce n'était pas par des fleurs étudiées, recherchées, affectées; non, les fleurs naissaient sous ses pas, sans qu'il les cherchât, presque sans qu'il les aperçût : elles étaient si simples, si naturelles, qu'elles semblaient lui échapper contre son gré, et n'entrer pour rien dans son action. L'auditeur ne s'en apercevait que par cet enchantement qui le ravissait à lui-même. Tel fut le caractère propre de l'éloquence du Père Massillon. Aussitôt couru qu'arrivé de sa province, aussitôt admiré qu'entendu, aussitôt enlevé pour la cour qu'il fût connu à la ville. Les applaudissements réitérés et continuels de l'une et de l'autre ne le firent point sortir de ce caractère de modestie, de douceur, de simplicité qui était le sien propre; modestie qu'il a conservée au milieu des applaudissements les plus flatteurs, et qui ne l'a point quitté dans les honneurs de l'épiscopat; modestie véritable plus précieuse que les talents et peut-être plus rare. Oublierat-on jamais ce dernier carême qu'il prêcha à la cour, où, dans des sermons mesurés sur l'âge et la portée d'un roi enfant, il s'apetissait, pour ainsi dire, en faveur du prince, sans cesser d'être grand, d'être instructif, d'être touchant pour le courtisan? Il versait alors dans le cœur
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du jeune roi ces précieuses semences de reli(];ion que Tâgc n'a poî-nt fait oublier, que l'éclat du trône n'a point effacées, tandis qu'un autre maître formait ce même cœur aux nobles sentiments de bonté, d'humanité, d'amitié dont il a recueilli lui-même à sa mort les marques les plus tendres*. Ce n'est pas un simple souvenir qui nous reste de l'éloquent prélat; ce seront ses sermons mêmes[qui aug^menteront nos trésors, et qui serviront à jamais de modèle aux orateurs chrétiens. Déjà le public avide lui en avait dérobé une partie. J'apprends qu'il en a préparé une édition plus fidèle. Quelle richesse pour l'avenir! Quel modèle propre à fixer dans de justes bornes l'éloquence chrétienne! n
Malgré ces éloges, le souvenir de Massillon allait peut-être entrer dans les nuages parfois charmants, mais souvent fallacieux, de la légende, lorsque le P. Joseph le remit en pleine lumière. Pardonnons donc au neveu les erreurs de son esprit, comme l'avait fait d'ailleurs son oncle lui-même. Nous lui devons trop pour nous montrer ingrats envers sa mémoire.
S'il a négligé quelques parties, il a produit cependant l'œuvre dans son éclat et son abondance. Massillon lui doit la plus belle, la plus grande, la plus durable partie de sa gloire. La- religion et les lettres lui seront reconnaissantes d'avoir, malgré la volonté suprême de l'auteur, publié le travail d'un si grand maître de l'éloquence morale. Ce fut une vraie révélation, carie trésor était enfoui et rouillé.
Alors on avait oublié les éditions de Trévoux. Leur impression si incorrecte, d'un caractère difficile à lire, l'incertitude sur leur fidélité, l'inexactitude des
' Le curdinal «le Fleury venait de mourir à Issy (le 29 jaavier 1743).
SUPRÊMES ANNÉFS. SI7
copistes, les réclamations de Fauteur, Tinseilion d'un ^j^rand nombre de passages et même de sermons apocrryphes, tout avait contribué à les faire délaisser. Si pour la critique elles sont précieuses aujourd'hui, (î'est parce qu'on les peut contrôler. Quelle joie donc lorsque apparurent ces excellents sermons dans leur intègre et pure splendeur! On était en plein dixhuitième siècle. Gô fut quelque chose d'imprévu, comme au cœur d'une forge ardente un souffle d'air frais et vivifiant. Les philosophes eux-mêmes respirèrent le charme moral de cette religieuse parole. Actuellement encore, lorsqu'au fond de quelque vieille bibliothèque, où l'on n'a que les écrits du siècle de Louis XV, si pleins de trouble, de tumulte et île passion, on vient à trouver les œuvres de Massillon, ou éprouve la délicieuse impression d'un homme qui, longtemps renfermé dans une cité populeuse, au milieu de l'atmosphère énervante des rues étroites, se sentirait tout à coup transporté un jour de juin au sein des champs, y goûtant les parfums salubres, et y contemplant l'innocent spectacle d'un monde qui semble toujours nouveau malgré son ancienneté ."nême.
A oae who long in popaleut city i>enl»
Where hoiiset ihick and sçwers annoj ihe air. Forih istaing on a sammer's mom, to breatbe Among llie pleasant villages and fiinn* Adjoin'd, from each ihing met conceives deliglil '•
D'Alembert, en lisant et en publiant un éloge de Massillon, contribua puissamment k la gloire de Télo-
Paradisê loti, book IX.
(juent prédicateur. La clarté, le goût, l'esprit, la sincérité, malgré quelques traits philosophiques du temps, donnent à l'œuvre de d'AIembert un prix vraiment incomparable. Cependant, à côté de ces belles pages, il ne faut pas négliger le travail beaucoup plus modeste d'un Oratorien. C'est une notice contenue dans un petit volume qui a pour titre : Mé' moires sur plusieurs hommes illustres de Provence. Cet humble livre est sans nom d'auteur; mais on sait qu'il est du P. Bougerel.
Sans aucun doute, ce bon religieux n'a rien du talent, de la vivacité et de la philosophie de d'Alembert; en revanche, il se trouvait à même d'être exactement renseigné. On n'ignorait pas qu'il avait été janséniste; mais de piquantes révélations viennent de nous apprendre qu'il allait plus loin qu'on ne le pensait dans sa résistance; et apparemment sans le P. Ingold on n'aurait pas su jusqu'où le portait l'ardeur de sa passion * .
Il était né à Aix, d'un père procureur du Parlement. Il fut élevé au collège des Jésuites, mais en 1702 il entrait à l'Oratoire. Dès l'année 1703 il professait la sixième à Toulon*. Nous le trouvons à Arles, puis successivement à Notre-Dame des Grâces, en Forez, où était supérieur le P. Flayosque, ancien condisciple de Massillon', à Notre-Dame des Anges,
Grasse, en 1709, et à Marseille à partir de 1715.
Le r. Bougerel, d*aprè« des documents inédits (par le P. Ingold, de rOratoire), 1882. J*ajoiite quelques rensei^jnements à ceux que donne le satant P. Ingold, en me servant notamment des re(*istres MM. 583 et 586.
« Le C, Bougerel dtAix à Toulon, 1703. MM. 636.