‹ L'épiscopat de Massillon d'après des documents inédits, suivi de saChapitre 5 sur 23 · MM · texte numérisé non relu

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Si Bougerel n'était pas philosophe, il était donc fort janséniste. Avec tous les Oratoriens de Marseille, il appela en 1719, et avec eux tous il fut interdit par le célèbre Belzunce '• Ce qui n'empêcha nullement Bougerel et ses confrères de se montrer héroïques durant la peste. Plusieurs périrent de la contagion. Le jansénisme avéré d'un certain nombre d'Oratoriens ne doit pas faire oublier la vertu, la charité de la congrégation, non plus que sa rigidité et son savoir*.

Or en somme, et tout pesé, nous devons à l'Oratoire la plus profonde reconnaissance, car ses services sont nombreux ; il a puissamment contribué aux progrès des lettres, de la science, de Térudition ecclésiastique; il compte des écrivains, des prédicateurs, des savants, des professeurs d'un incontestable mérite; ses collèges, surtout Juilly, furent célèbres; ses méthodes d'éducation et d'enseignement demeureront précieuses; il a fourni un grand nombre de prêtres instruits, vertueux, fidèles à la foi, sévères, zélés, dé-

* « Nous étions tous inlerdits depuis notre appel/ait en llli), ■ — Autobiographie de Bougerel j publiée par le P. Ingold, p. 42.

* Voir Ai. de Belzunce, par Tabbë Jadffret, 1881, et Protestation contre 1rs accusations de M. Jauffret, par le P. Ikgold, 1882. Ces deux éludes indiquent beaucoup de talent et de travail. Mais oserais-je dire que ce n'est pas ainsi qu'il faudrait envisager la critique historique? On souhaiterait moins de passion, d'ardeur, plus de calme, digne et sereine équité. Ce n*est pas avec un sentiment, quelque estimable qu'il soit en lui-même, <|ue les fails.se constatent. Ainsi pour ces deux honorables écrivains, M. JaufFret, en rappelant les actes évidemment jansénistes des Oratoriens •de Marseille, eàt dû mieux Faire ressortir leur magnifique dévouement ; et le P. Ingold, en défendant Torthodoxie un peu résistante de la Compagnie, n*a pas été juste, en supposa:it dc>s le d(ib it que son contradicteur Si rinten!ion de con'.lamncr tout l'Oratoire et même de confondre" avec l'ancien le nouvel Oratoire, auquel il n'a jamais pensé. Le désintéresscanenl, Timpartialité, le respect des opinions sincères sont les devoirs essen • ûeU lie l'historien. Hoc erat in vo'.is.

voués au bien; il s'honore enfin par une candeur qui lui gagne les sympathies, par une austérité, par une modestie tout évangélique qui fut comme le caractère de la Compagnie. Cependant l'observateur impartial reconnaît que beaucoup d'Oratoriens rejetèrent la bulle C/ni^enzVti^, donnant ainsi l'exemple de la résistance à un âge où plus que jamais l'union paraissait nécessaire. Le jansénisme de plusieurs n'ôte rien à la sainteté des autres; et d'ailleurs qui n'avouerait que la tentation était grande? Mais peut-être l'historien de la Congrégation, le P. Tabaraud, a-t-il exagéré en nous montrant l'opposition qui régnait à l'Oratoire dans la première partie du dix-huitième siècle, seule époque dont nous puissions nous occuper ici ; pourtant il est curieux de le voir peindre l'état des esprits au temps du P. de la Tour, sixième supérieur général de l'Oratoire :

u Le P. de la Tour n'eut pas le même succès dans la Congrégation de TOratoire, où les appelants étaient en grand nombre, et peu disposés aux mesures d'une politique qu'ils croyaient contraire à la simplicité évangélifjue. En vain fit-il jouer tous les ressorts que son esprit fécond en ressources pût lui suggérer pour disposer les assemblées générales à recevoir la constitution ; il ne lui fut jamais possible de vaincre la répugnance que la majorité des membres témoigna constamment contre ce décret'. »

Quoi qu'il en soit, le P. Bougerel, laissant le Midi, vint s'établir à Paris dans la maison de la rue Saint-

* Histoire de Bérulk, •aîvîe d\iut Sotice des supérieurs fftniiwix (te COratoire, 1817, t. II, p. 287.

SIIPBEMES ANNEES. 221

Honoré. Il y mourut le 19 mars 1753, âgé de soixantetreize ans, laissant de nombreux écrits. On voit combien rexcellent homme fut à portée d'être sûrement informé de ce qui concernait Massillon.

En bon janséniste, Bougerel abhorrait les molinistes. Seuls, à ses yeux, en dépit de M. de Belzunce, les collèges de l'Oratoire valaient quelque chose. Ses souvenirs des établissements des Jésuites où il avait été élevé étaient faits pour plaire aux appelants. « Ils (les Jésuites) ne faisaient la classe que par manière d'acquit; souvent passaient-ils tout le temps à causer tantôt avec l'un, tantôt avec l'autre ; ensuite, au lieu de noiis instruire, ils s'amusaient à déclamer avec vivacité contre MM. Arnauld, Pascal, Nicole, contre la Fréquente Communion et le Testament de Mons. Quand une fois ils étaient en train, ils ne finissaient qu'avec la classe; nous en étions bien aises, parce que nous ne faisions rien du tout; et en troisième, au lieu de nous donner des devoirs, ils nous faisaient transcrire la réponse du P. Daniel aux Provinciales^ , » On aime ordinairement à se rappeler avec reconnaissance ses anciens maîtres, et leur pensée charme la tristesse des vieilles années. L'ingratitude de Bougerel, quoique expliquée par son appel, me gâte un peu sa physionomie morale. Naturellement notre Oratorien, qui a lu ses Provinciales^ a des anecdotes contre les Jésuites. Mais s'il imite Pascal, il n'a aucun reflet de son esprit ni de l'éclat de son style. Voici une de ces historiettes qu'il dut faire courir dans tous les collèges et toutes les résidencesde l'Oratoire. Il prétend la tenir d'un Espagnol* :

* Autobiographie pribliéc par le P. I>gold, p. 8.

* P. Ikcold, p. 34.

« La femme d'un grand d'Espagne témoigna avoir envie de laisser aux Carmes deschaux la somme de 60,000 ducats. Ils tenaient déjà la chose pouf sûre, lorsque les Jésuites voulurent leur enlever leur proie. Je crois que ceux d'Espagne ne sont pas plus scrupuleux que ceux do France. Les voilà en campagne. Ils tendent si bien leurs filets, et agissent avec tant d'adresse auprès do la dame espagnole, qu'ils se félicitent de lui avoir fait changer de résolution. Cependant, cette dame se sentant encore un reste d'inclination pour les Carmes, et voulant aussi contenter les Jésuites, refait son testament et laisse aux Carmes les fruits des 60,000 ducats, tant que vivraient un Carme jeune et un vieux qu'ils nommeraient à leur choix ; maïs après leur mort, elle veut que les Jésuites jouissent du fond. Elle meurt. Aussitôt ils présentent requête pour obliger les Carmes à faire cette nomination. Les Carmes s'assemblent, consultent entre eux, délibèrent. Ils proposent vingt sujefs; ils ne peuvent convenir. L'un est trop vieux, l'autre trop valétudinaire. L'affaire leur parait trop sérieuse pour n'y pas apporter tous les soins possibles. Cependant l'assemblée convient sur le choix du jeune religieux : il y en avait un d'une constitution vigoureuse, d'un âge encore tendre, toutes les voix concourent à sa nomination. Mais ce n'était pas tout, il fallait encore trouver un vieillard qui pût vivre longtemps. Le provincial, homme sensé,^ompt l'assemblée et dit qu'il y pensera. Il se retire à sa chambre tout rêveur, résolu 4e faire son possible pour ne pas laisser échapper sa proie. Il croit avoir trouvé l'homme qu'il cherche, et tout joyeux assemble sa communauté et nomme le prophète Elîe, Tout le monde applaudit. Les Jésuites cependant, surpris de cette nomination, disent qu'elle est nulle, présentent requête pour la faire casser; les Carmes la soutiennent. Nous avons, disent-ils, satisfait aux conditions : nous avons nommé le frère de Sainte-Marie qui est tout jeune;

dispufera-t-on qu'ÉIie ne soit pas assez vieux? L'Écriture nous le dit encore en vie, et nous l'avons toujours reconnu pour notre fondateur. Les J<^*suites disputent le dernier point avec chaleur; les Carmes le soutiennent. L'affaire se plaide. Enfin il y a un arrêt qui déclare valable la nomination d'Élie, et les maintient dans la jouissance des 60,000 ducats jusqu'à ce que les Jésuites aient produit un extrait mortuaire d'Élie. »

On le conçoit, dans une pareille situation d'espiit, ennemi des Jésuites et de la Bulle, notre Oratorien n'était guère propre à parler de l'administration épiscopale de Massillon. Il ne pouvait comprendre ni sa douceur conciliante, ni sa soumission à TÉglise, ni son affection pour les Sulpiciens. L'heureuse mission de Bridaine, un des plus sincères [défenseurs du libre arbitre, devait le chagriner. Il s'attacha donc surtout, dans sa trop courte notice, à louer la charité de son héros. « Parmi toutes les vertus qu'il a pratiquées, celle qu'on a remarquée le plus, c'était sa chariti' pour les pauvres. Il était à la tète des bonnes œuvres de son diocèse. Il distribuait partout des aumônes abondantes, et l'on pouvait toujours compter sur lui; comme un véritable père, il prenait dans les occasions les intérêts de ses diocésains \ » Au reste, la charité est une si belle vertu qu'on ne saurait jamais assez l'admirer. Elle est surtout l'ornement du ^sacerdoce ; et en détachant l'homme de lui-même, en lui imposant des sacrifices, elle le rapproche de l'adorable modèle de l'immolation, du dévouement et du généreux amour.

' Mémoires de plusieurs hommes illustres de Provence, 1753, p. 332.

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Maintenant voici le terme de cet humble travail ; il a occupé une grande partie de mon existence ; il n'a fallu épargner ni les recherches, ni les voyages, ni les démarches, ni les sollicitations. Si souvent mon espoir était déçu, avec quelle joie je trouvais une lettre, une signature, une ligne de mon héros; je découvrais sur sa personne un renseignement authentique et contemporain ! La fin d'une œuvre à laquelle on a mis son cœur est toujours douloureuse : ce n'est pas sans peine- que l'ouvrier quitte le champ qu'il a labouré, se sépare de la terre où il a versé ses sueurs.

O vous qui fûtes l'objet de ce trop faible essai, si du sein du Dieu que vous avez servi et glorifié, vous vous intéressez aux choses terrestres où votre nom tient une noble place, ne dédaignez pas nos pauvres efforts. Continuez à nous enseigner la modération, la paix, la cîharité. Votre vie fut digne de votre beau talent, et votre éloquence durera aussi longtemps que la langue de la France pour fortifier et élever les cœurs. Au milieu de la perpétuelle mobilité des choses humaines, demeurez comme un des maîtres les plus achevés de la chaire chrétienne ; restez aussi par la modestie et la bonté le modèle du clergé de notre pays. Ainsi que tous les temps, le siècle présent offre ses joies et ses peines, ses grandeurs et ses petitesses, des exemples de dévouement et des spectacles d'égoïsme. Le jansénisme sans doute s'est évanoui, mais l'Église épurée par la persécution même, au milieu de son rajeunissement, trouve une hostilité sans cesse renaissante; et tandis que d'anciens abus ont disparu, la patrie blessée au vif saigne cruellement. Pendant que les âmes vulgaires, étroitement ambitieuses, dédaignent l'idéa-

SUPRËM£S ANNEES. 225

lité, se détournent avec insouciance des pensées douloureuses, et n'adorent que ce qu'elles appellent les choses réelles ou positives, parlez à ceux qui ont plus de courage ou d'élévation morale, leur apprenant de mieux en mieux la science de Dieu, la science de la vie généreuse et désintéressée.

Quoi qu'il arrive, avec des modèles et des maîtres tels que vous, avec des Massillon, des Bourdaloue, des Fénelon et des Bossuet, la France aura toujours l'empire des esprits et des cœurs. Par les lettres et par la charité, elle demeure la reine intellectuelle et morale de l'univers entier. C'est là l'intacte gloire de la patrie; c'est là une consolation que nul ne saurait nous arracher.

(Sur l'autographe.)

A Vienne, ce 20 aoAt.

Vous verrez, Monsieur, par la réponse de madame la marquise de Pusignan ', que vous pouvez compter sur ses sollicitations, et que si vos parties ne réussissent pas mieux à embrouiller votre. affaire qu'à mettre cette dame de leur côté, les mauvais incidents qu'ils pourraient faire naitre ne doivent guère vous inquiéter. Je lui lus l'endroit de votre lettre où vous me parais-

* Peut-élre i M* de Saint-Martio, aTOcat général du Parlement de Provence. Nous avons un fragment d'une lettre de Massillon datée de Vienne, 5 juin, à ce M. de Saint-Martîn, et dans le même sens que celle que nous donnons ici : « Je ferai écrire, lorsque vous me ferez l'honneur de 'me le marquer, les personnes qui ont ici quelque bonté pour rOratoire. Il est bien juste que nous employions le crédit de nos ami^^ potir un homme qui est si universellement honoré parmi nous. »

* Dançeau parle d*un Pustgnan, brigadier d'infanterie et colonel du régiment de Languedoc, envoyé en Irlande en 1689, et tue au siège de Londondcrry.

siez craindre quelque changement ; elle en rit beaucoup, et vous sut fort bon gré de vos frayeurs. Elle prit ce que vous m'écriviez comme un compliment honnête pour elle plutôt que comme une véritable appréhension; autrement elle n'aurait pas entendu raillerie. Ne craignez donc rien de ce côté. Madame de Pusignan vous marque que je serais bien votre caution sur le bon usage que vous faites de votre bien; mais je pourrais aussi être la sienne sur l'attachement qu'elle aura toujours pour vos intérêts. Quand vous reviendrez dans ce pays-ci, je crois que si elle est encore à Vienne, vous ne ferez pas mal de l'y venir voir en passant. Vous lui ferez plaisir, je vous assure; et par l'estime qu'elle a déjà et qu'elle aura encore plus pour votre personne après cette entrevue, vous la mettrez dans vos intérêts aussi vivement que vous pourriez le souhaiter.

Nous avons ici madame de Grammont depuis quelques jours. Elle me promet souvent de solliciter pour vous, à condition que vous irez quelquefois jouer à l'hombre avec elle.

Faites-moi l'honneur de m'écrire quand il sera temps de vous envoyer les lettres, et vous les aurez sans délai.

J'ai appris de bien des gens qu'on rend à Grenoble la même justice à votre mérite qu'on y rend en Provence depuis longtemps. Vous voulez bien que je m'en réjouisse et que je me félicite encore une fois d'avoir eu occasion de connaître une personne que tout le monde honore. Donnez-moi toujours, je vous prie, un peu de part à votre amitié, et soyez convaincu que si je ne la mérite pas par d'autres endroits, je la mériterai du moins par mes empressements et mes éoins .

Vous savez sans doute que votre prélat est arrivé à Grenoble.

Je suis avec beaucoup d^estime et de respect, Mon* -sieur, votre très-humble et très-obéissant serviteur.

Massillon,

prêtre de TOratoire.

Quand vous verrez le R. P. Perrin, vous voulez l>ien que je vous prie de lui offrir mes respects trèshumbles.

au P. ÀRCÈRE, ancien Oratorien.

(Publiée par le Conservateur marseillais, 1828, p. 46'.)

2 février 1697.

Il y a bien du temps, mon cher Monsieur, que je pense à vous et que j'avais résolu de vous écrire. La tendre amitié qui nous avait liés depuis notre enfance, et la connaissance particulière que j'avais de ce que vous valez, me rendit sensible à votre sortie'. Si j'eusse été à portée, je vous avoue que je n'eusse rien oublié pour vous empêcher de nous quitter. Il est

1 Rëimpiimée par M. Tabbé Bayle, Ètucle sur Massillon, p. 210.

^ Te P. Arcère, né à Marseille en 1663, avait e'té le condisciple de Massillon à rÎDStitutioo et au scolasticat de l'Oratoire. Son aptitude pour les langues était prodigieuse. Il composa un dictionnaire français-turc reste inédit. Ce savant religieux quitta sa cangrégaiion et voyagea en Orient. Massillon, dans cette lettre, le presse de rentrer à l'Oratoire.

232 CORRESPONDANCE INEDITE

triomphe des bons Pères de Montpellier. Je croyais que M. le marquis de Torcy ou M. l'abbé Renaudot vous avaient écrit tout ce qui s'était passé à la cour et à la ville sur l'affaire de l'interdit, et que ce serait vous ennuyer que de vous en redire le détail. Rien n'est plus vrai que tout Paris a loué la modération, l'équité et le zèle de votre conduite, que tous ceux qui ont lu le sermon ont été scandalisés que les Jésuites de Paris aient osé parler de cette affaire, et les bons Pères euxmêmes ont été si fâchés d'en avoir d'abord fait tant de bruit qu'ils ont prié leurs amis de n'en plus parler.

pellier. Les archives de l'Hérault conservent la quittance des honoraires de cette station signée par Massillon; nous devons ce petit document à M. l'abbé Daniel.

3/. le Trésorier du chapitre, vous payerez au Révérend Père Massil' Ion, prêtre de l'Oratoire, la somme de trois cents livres, pour avoir préclié à la Cathédrale, durant le Carême de cette année, sur la nomination du Chapitre approuvée par Monseigneur Vévéque de Montpellier , En rapportant le présent mandement avec la quittance, ladite somme vous sera allouée en la dépense de votre compte de cette année. Fait â Montpellier, le second avril mil six cent quatre-vingt-dix-huit,

GARDEL, syndic.

PATRIS, syndic.

Verso.

Saikt-Pibrrk.

J'ai reçu la somme marquée ci-derrière. À Montpellier, ce 2 avril 1698.

MASSILLON, Pire de lOr.

/ Note apposée à laN Saint-Pierbe.

\ quittance. y

t/ Autre note apposéex \ à la quittance. J

Mandement et acquit au prédicatc.ir Chez M. Dusfours, iré-

de Saint-Pierre de 300 francs. soricr du chapitre.

Ce fut M. Tabbé de Louvois qui, revenant de Versailles, me dit en propres termes que le Roi avait ordonné au P. de la Chaise de vous écrire une lettre d'honnêteté, et que toute la cour avait désapprouvé la conduite des Pères Jésuites, ajoutant que vous étiez heureux. Monseigneur, d'avoir été soutenu avec tant d'agrément et tant d'éclat dans une première démarche. Il me raconta tout le détail de ce que M. le marquis de Torcy avait remontré au Roi, et surtout la réponse très-judicieuse qu'il lui avait faite, lorsque le Roi lui dit : « Je sais que M. de Montpellier est un fort bon évêque. Mais on m'a dit qu'il n'y a que quarante confesseurs dans Montpellier; c'était autrefois la méthode des jansénistes. » — A quoi M. le marquis de Torcy répondit : « Sire, ce n'est point là mon métier; et je ne saurais dire à Votre Majesté s'il faut plus ou moins de confesseurs à Montpellier. Mais j'ai toujours ouï dire, et je sais que M. de Chartres, qui ne passe pas pour janséniste, est fort difficile làdessus. » — Cette réponse fit que le Roi tourna tout court à l'instant, et ne parla plus de confesseurs.

Pour M. de Paris, que j'ai eu encore l'honneur de voir depuis peu, il trouve le sermon très-digne de l'interdit, et ne peut se taire sur votre fermeté et sur l'amour que le Seigneur a donné à Votre Grandeur pour la vérité et pour l'Église. Lorsqu'il fut à Versailles pour parler de cette afFaire, le Roi le voyant entrer lui dit : « L'évéque de Montpellier va bien vite; il fait trop de bruit en ce pays-là. » — « Qu'at-il donc fait? répondit M. de Paris. A-t-il interdit toute la société? Je puis protester à Votre Majesté que si j'avais été à sa place, j'aurais fait tout comme

lui. » — A quoi il ajouta tout ce qu'on peut dire de plus fort pour une bonne cause, et le Roi en demeura très-satisfait. La dernière fois que j'eus l'honneur de le voir, il me fit encore raconter toute cette histoire, qui, en vérité, ne méritait pas d'être si souvent redite; car il n'y a que votre conduite. Monseigneur, qui m'y paraisse digne d'attention. Le P. de la Chaise arriva comme je commençais; il fallut céder la place; et je passai à un autre appartement, attendant qu'il eût fait sa visite. Je revins quand il fut parti; et M. de Paris me dit en riant : « Tenez, il vient de me parler encore de cette affaire. » — Il ne m'en dit pas davantage; et je n'osai pas l'interroger. Mais il me répéta qu'il en avait parlé au Roi très-vivement, que, quoique vous n'eussiez pas besoin de son crédit, étant fort en état de vous soutenir par vous-même et par votre famille, néanmoins il avait cru que le poste où vous êtes demandait de lui cette démarche. Il ajouta qu'il ne fallait plus satisfaire le Roi que sur l'article du petit nombre des confesseurs, et qu'il attendait la liste que vous deviez lui en envoyer. Je n'oserais vous dire. Monseigneur, tout ce qu'il pense des grâces que le Seigneur répand sur les commencements de votre épiscopat', tout ce qu'on dit à Paris à l'occasion de cette affaire. Vous attendiez des contradictions en faisant cette démarche ; vous avez trouvé des applaudissements.

M. de Meaux' surtout sait* le sermon du pauvre Jésuite par cœur, quoiqu'il ne vaille pas trop la peine

* Colbert de Croissy eut révéché de Moaipsllicr eu 1696. — Catalogue d.'S arciievéques, évêques, abbés et prieurs, etc., n?8, p. 19.

* Buss'iet.

DE MâSSILLON. 235

d'être appris; et avec la vivacité que vous lui connaissez, il en parle assez souvent. En un mot, il y a peu de jours que je manque de Paris, et lorsque j'en partis, tous les gens de bien chantaient victoire sur votre affaire. Ce n'est pas. Monseigneur, pour soutenir votre zèle que je vous écris ce détail. Je connais le fonds de votre piété et le caractère de votre amour pour les devoirs de l'épiscopat; mais c'est que je suis indigné que les mauvais contes soient toujours si fort à la mode à Montpellier, et que les bons Pères soient humiliés sans être plus sages. Si je n'avais craint de vous déplaire, j'aurais envoyé votre lettre à M. de Paris : elle aurait fait un effet merveilleux; et il n'aurait pas manqué d'en faire tout l'usage qu'on en peut faire ; mais je n'ai osé de mon chef produire une de vos lettres.

Il vient de répondie à M. de Cambrai \ On dit que la réponse est accablante et qu'elle roule toute sur des faits. Je ne l'ai pas encore vue. J'ai lu celle de M. de Meaux; c'est une lettre adressée à M. de Cambrai. Elle est bien vive, et la guerre s'y fait à découvert et sans ménagement.

Je ne mettrai jamais d'obstacle au projet de notre mission. Vous savez. Monseigneur, que mes premiers travaux m'ont attaché à votre personne pour toute votre vie et vous ont donné sur moi un droit irrévocable.

Je suis avec une vénération très- respectueuse, Monseigneur, votre très-humble et très -obéissant ser\'iteur.

Massillon,

prêtre de l'Oratoire.

' Fdaelon.

236 CORn£SPONDÂNCE INÉDITE

a Vahhé DE LOUVOI&.

(Sur Taiilographe qui se trouve à la Bibliothèque nationale, résidu Saint-Germain, paquet 16, n^ 4 ^)

 Paris, ce 2 janvier 1*701.

Je commence, Monsieur, à user de la liberté que vous m'avez donnée. Il est juste de vous demander au commencement de ce siècle la continuation de vos bontés, et de demander au Seigneur pour vous la continuation et Faccroissement de ses -miséricordes.

Vous devez être jusqu'ici bien content de votre voyage*. A peine avez-vous paru à Rome que vous nous avez donné un Pape, et un Pape des premiers temps '. Du moins on le dit ainsi vers la rue de Saint- Louis*. Mais au faubourg Saint-Jacques*, on attend; et, quoiqu'on y aime les premiers siècles, je ne vois pas qu'on se presse de battre des mains. Peut-être se trompe-t-on des deux côtés, car nous autres Français,

* Déjà publiée par M. LocK dans le Journal général de F instruction publique, 1853, p. 398.

^ C/abbé Letellier de Tx>uTois, bibliothécaire du Roi, intendant du cabinet des médailles, membre de plusieurs académies, était parti en Italie au mois d'octobre 1700. Il y avait été envoyé avec l'abbé de Targny chercher des manuscrits, des livres et des antiques.

ï Clément XI.

^ Les Jésuites avaient une maison dans la rue Saint-Antoine, près de la r;ic Sainl-Louis-du-Marais,

' Les Oratoriens avaient deux établissements au faubourg Saint-Jacques.

nous sommes sujets à être dépaysés et à prendre le change. Vous rétablirez à Borne, Monsieur, de ce côté-là rhonneur de la nation. Vous y avez porté tout ce qu'il faut pour ne se méprendre sur rien et faire bon usage de tout; je dis de tout et des abus mêmes; il est bon de les voir dans leur source pour en mieux connaître la faiblesse et la vanité. Du moins, Monsieur, si ritalie n'a rien à vous donner du côté de la maturité, qu'elle ne vous ôte rien du côté dç la santé ; et reportez-nous toute* celle que vous aviez quand vous sortîtes de France '.

Je crois que vops préviendrez les grandes chaleurs , et par là vous éviterez les incommodités du séjour de Rome. Je n'envie de toutes les merveilles que vous y voyez que la consolation que vous y avez de pouvoir aller quelquefois prier sur le tombeau des saints apôtres, et y respirer ces restes d'esprit apostolique que leurs cendres respirent encore. J'aimerais bien mieux les aller puiser là qu'au Vatican ".

Vous savez, Monsieur, tout ce qui se passe à Paris, et il serait inutile de vous écrire des nouvelles. M. de Barbézieux a eu deux ou trois accès de fièvre; mais ce n'est rien'. Comme les affaires ont augmenté et qu'il a beaucoup travaillé, le travail l'a pu échauffer. C'est madame de Louvois * qui me fit l'honneur avant-

* L*abbé de Loiivoit était d'une constitutioa frêle et délicate.

' Cette phrase regrettable montre qu'en 1701 on était loin des sentiments qu'on eut an milieu et à la fin de sa vie.

' Barbézieux mourut peu de jours après, dans l'éclat de la jeunesse.

* Anne de Souvré, marr|uise de Courtenvauz, mariée à LoUvois le 19 mars 1662 et morte le 2 décembre 1715. Elle voyait Massillon et Bourdaloue, comme le prouve la correspondance inédite de l'abbé de Louvois. fiiA/io* thèque nationale, n* 139, p. 191.

hier de me venir voir qui me donna cette nouvelle. Je suis, avec un respect singulier et un attachement très-sincère. Monsieur, votre très-humble et trèsobéissant serviteur.

Massillon,

prêtre de rOratoire.

k Vabbé DE LOUVOIS.

(Sur Taulograplie, Bibliothèque nationale, Mss. résidu Saint-Germain ,

paquet 16, n^ 4 i.)

A Paris, ce 10 janvier 1701.

Je n^aurais jamais cru, Monsieur, qu'un devoir aussi triste se fût mêlé parmi ceux que vous m'aviez permis (le vous rendre pendant votre séjour à Rome. Mais le Seigneur se joue de nos pensées et de nos espérances, et nous frappe toujours par l'endroit par où nous croyons être le plus en sûreté. .En prenant toute la part possible à votre affliction, je le bénis dans les vues de miséricorde qu'il a sur vous, Monsieur. Il vous ménage de grandes instructions domestiques, et je suis bien sûr qu'elles ne vous seront pas inutiles. Vous perdez tout selon le monde en perdant M. de Barbézieux ', mais selon Dieu cette peite peut devenir un {jrand profit et vous mettre au-dessus du monde

^ Lettre déjà publiée par M. LoCK, dans le Jourr.al géi.éral de l'instruC" tion publique, 1853, p. 398 et suir. .

* Darhczieuz ë'.ait mort en cin] jo.iri.

même. Je vous assure, Monsieur, que dans ce terrible événement, je n'ai été occupé que de vous seul. Je connais la bonté de votre cœur, la tendresse particulière que vous aviez pour le défunt et celle qu'il avait pour vous; et je comprends bien que vous aurez eu besoin pour soutenir un aussi rude coup de toute votre religion et de tout le secours de vos amis.

Je tâche de rendre à madame de Louvois tous les soins dont je suis- capable. Jugez de son accablement, et du besoin qu'elle a aussi d'être consolée.

Les grandes prospérités sont mêlées de grandes amertumes. Heureux ceux qui en connaissent le néant, et qui n'attendent pas à la mort à reconnaître que tout est vanité et affliction d'esprit! Je vous avoue que dans mon obscurité ces grands exemples ne laissent pas de m'instruire; et au sortir du monde où je trouve tout désolé et accablé de cette perte, la retraite me paraît un bien bien-aimable. Que ne puis-je avoir l'honneur, Monsieur, d'être auprès de vous dans ces tristes moments! Peut-être ne vous serais-je pas inutile; car un ami chrétien et sincère ne l'est jamais dans ces occasions.

Je prie le Seigneur de vous combler lui-même, et de remplir dans votre cœur la place qu'y occuj)iHt celui que nous pleurons.

Je serai toute ma vie, avec un respect véritable et un attachement infini, Monsieur,

Votre très-humble et très-obéissant serviteur.

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