‹ L'Épitre de Jacques: Étude critiqueChapitre 26 sur 103 · DE DIEU PROCÈDE AU CONTRAIRE TOUTE ESPÈCE DE BIEN · texte numérisé non relu

DE DIEU PROCÈDE AU CONTRAIRE TOUTE ESPÈCE DE BIEN

BOue nul, quand il est tenté, ne dise : « C’est par Dieu que je suis tenté. » Car Dieu, inaccessible à la séduction du mal, ne tente lui-même personne. MEn réalité, chacun est tenté par sa propre convoitise, qui l’entraîne et le séduit. SLa convoitise, ensuite, ayant conçu, enfante le péché, et le péché, à son terme, la mort. Ne vous y trompez pas, mes frères bien-aimés : toute donation de valeur et tout présent parfait descendent d'en haut, du Père des lumières, en qui il n'y a m changement, ni ombre de mobilité. #De par sa volonté, il nous a fait naître de la parole de vérité, afin que nous soyons pour ainsi dire l'élite de ses créatures.

13. retpaGouevos ne donne, une fois de plus, qu’un lien tout extérieur avec le v. précédent : retpaouov. Cf. v. 2. En effet, tout le développement 13-15 gravite autour de l’idée de tentation (cf. 1 Timot. 6, 9), et non plus d’épreuve. D'ailleurs, si Trepacuôc peut revêtir l’un ou l’autre sens, le verbe retpdteuv, dont l'emploi dans la Bible est élucidé par HoRT au v. 2, signifie uniquement : tenter, pousser au mal. Il dérive du verbe classique meta (cf. Actes 26, 21) et n'apparaît qu'assez tardivement en prose. On le rencontre par exemple chez PLUTARQUE, Moralia, 15, p. 2304 : Namertès, couvert d’adulations par une foule d'amis, demande à celui qui se fait leur interprète ei Soxiuov Eyes tive TpôT meupéGetar 6 roAdpuoc. Voir aussi VETTIUS VALENS, p. 17,6: HaÜ6ou JE xarevrpey@v Tÿ duuvoix, u&AOTX xaTX Tüv repaLovrov À T@v rovnpà dpovrov. — Cf. RAACK, Die Versuchung (Jak. x). Preuz. Kreuzzeitschr., 1929, p. 274.

Mndeic Acyéro, cf. un etrnc, Sirac. 5, 4, 6 ; 15, II.

hcyérow T1. Premier emploi du style direct. Cf. 2, 3, 16, 18 ; 4, 13 ; dr équivaut à nos guillemets. Cf. Matth. 7, 23; Jean0,0, etc. Cette particule était ainsi usitée dans le grec classique et plus encore aux temps hellénistiques. Elle introduit ici une excuse :

dard Oeod rerpalouar. Le mouvement instinctif de défense, puérilement exprimé si souvent par : ce n’est pas moi (cf. Genèse 3, 12), reporte en l'espèce l’origine de la tentation à Dieu, sans

distinguo même tacite entre Dieu, cause lointaine et des intermédiaires quelconques, causes secondes ; même les témoins du texte (N, minuscules) qui ont lu ôrd au lieu de &xd ne se livraient pas à cette spéculation, car les deux prépositions, graphiquement voisines, furent plus d’une fois prises l’une pour l’autre (Marc 8,31; Luc 6, 18 ; 8, 43 ; Actes 4, 36 ; 15, 4). L'expression : nd the ërt- Ovuiuc du v. 14 a pu aussi faire introduire ici un dé complétant le parallélisme. Il ne nous semble pas possible d'admettre, avec PFLEIDERER, quelque rapport entre l’état d'esprit défini par &rd Oeod reupéloua et celui des seudiuotpor plus ou moins gnosticisants de Jude, v. 16.

Pourquoi personne n’a-t-il le droit d'imputer ses tentations à Dieu ? L'auteur, qui d'emblée a écarté cette allégation éventuelle, unôeis, en donne aussitôt la réfutation péremptoire en posant très simplement un principe:: à yäo eds drelouoros éoriv HxaxGY, metpaler DE adrds oùdéve. De quelque côté que l’on puisse envisager l’idée de tentation, elle est incompatible avec l’idée de Dieu (qui non tentatus est ; qui tentari nequit). D'une part, aucune tentation n’a prise sur Dieu, que le v. 17 présentera comme souverainement immuable, inaccessible à toute action extérieure. Il est dnelpaoroc xaxGiv. &nelpaoros, adjectif verbal (classique : &relpxtoc, dérivant de zetp&w), inconnu partout ailleurs dans le N. T., les Septante et la xow en général, ne se retrouve que rarement chez les écrivains chrétiens : Didascalia (re siècle), 2, 8, &vhp &déxtuoc énelpaoroc. Actes de Jean, éd. BONNET, p. 179, 57P, uaxäpioc bortis oùx Énelpaoesv Ëv œou Tdv Oéov. Ô Vip oÈ netp&lov Tov énelpxorov meupdle. Ps. IGNACE aux Phlipp. 11 demande au diable : rnüç metodleis Tov àmelpaorov ; — xaxüy a été défini génitif de séparation, cf. &xararmaborous duapriauc 2 Pierre 2, 14. XÉNOPHON, Cyrop. 3, 3, 55, &maldeutos apr. Papyr. de Tebtunis x, 124, 26 (vers 118 avant J.-Ch.), &ouxoœavrh(rouc) xai ddioréoroucs Üvras néons aœilrllxc. MOoULTON, Proleg. p. 235 s. Si l’on traduisait comme la Vulgate : intentator malorum, l'auteur énoncerait deux fois la même idée : Dieu n’incite pas au mal, il ne tente personne ; le Sé ne signifierait plus rien (aussi ff et sah., conformes à Vu/g., l'ont-ils logiquement laissé tomber). L’adjectif verbal comporte certainement le sens passif : Dieu ne peut être tenté de faire le mal. D'autre part, ou en conséquence, corrélativement, à, il ne tente lui-même personne. adréc est accentué ; apparemment l’auteur lui oppose déjà dans sa pensée £xaotos du v. 14. Cf. Actes de Jean, 57 ; 90. Menakhôth, 99b. L'échappatoire est ruinée par sa base. ts

La possibilité de tenter Dieu n’était pas exclue comme ici dans l'A. T. et le judaïsme, mais tous les textes qui l’admettent condamnent ceux qui en usent : Exode 17, 2, 7 ; Deutéron. 6, 16 (cité par Matth. 4, 7 et Luc 4, 12). Cf. Sag. de Sal. x, 2. Actes 5, 9, de même, accuse Ananias et Saphira d’avoir tenté l'Esprit du Seigneur. Cf. 1 Corinth. 10, 9, « ne tentez pas le Seigneur. »

Actes 13, 10 : on tenterait Dieu si l’on imposait aux disciples le joug des observances juives. |

Réciproquement, Dieu tente Abraham, Genèse 22, 1, E ; il endurcit le Pharaon, Exode 4, 21, ou Israël en suscitant les faux prophètes qui l’égarent, Deutéron. 13, 3. Voir aussi J udith 8, 23 s. L'oraison dominicale implique que Dieu pourrait nous « conduire (introduire) dans la tentation », ou, tout au moins, laisser le fidèle exposé au mal, plus fort que lui, Matth. 6, 13; Luc 11, 1. 1 Corinth. 10, 13 est plus nuancé : avec la tentation, Dieu envoie le moyen d’en sortir et la force permettant de la supporter.

Néanmoins la conception de notre auteur n’est pas isolée. Le judaïsme s’appliqua souvent à établir l’incompatibilité qu'il y a entre la seule idée de Dieu et tout contact avec celle du mal, de manière à laisser entière la responsabilité humaine. On corrigea en ce sens ce qui pouvait choquer ou sembler équivoque dans les anciennes traditions. Ainsi 1 Chron. 21, 1 attribue à Satan l'inspiration qui détermina David à opérer le recensement dont, d’après 2 Sam. 24, 1, l'initiative appartenait expressément à Vahvé. Jubilés 17, 16 veut de même rectifier Genèse 22, I ; ce n’est pas Dieu mais Mastema qui tente Abraham. Un texte du Siracide rejoint l’épître de Jacques : Sirac. 15, 11-20, le péché de l’homme ne vient pas de Dieu, qui, en le créant, l’a livré à sa propre volonté ; à l’homme incombe le libre choix entre la vie et la mort. PHILON, à son tour, combat résolument l’idée grecque de la eluxpuévn, qui avait éveillé des échos parmi les Juifs, et qu'autour de lui il entendait parfois même attribuer à Moïse. D'ardentes controverses paraissent s’être alors élevées à ce propos. Cf. DIBELIUS, p. 80, n. 1.

La portée de notre v. ne saurait, pour sa part, atteindre à la polémique philosophique. Les idées de Dieu, du péché ou de la destinée ne sont pas exposées en elles-mêmes ; il s’agit toujours de la conduite pratique. L'auteur veut que ses lecteurs reconnaissent leur pleine responsabilité et se comportent en conséquence. Aussi va-t-il leur décrire la véritable genèse, toute humaine, des tentations, v. 14-15, puis, par contraste, l'excellence des dons de Dieu, v. 16-17, et il aboutira à définir, d’un mot, la splendeur que possédera leur vie s’ils la conforment à ce que Dieu en attend, v. 18.

14. D'où provient donc la tentation, si ce n’est (é, bien plutôt, au contraire) des abîmes du cœur humain ? émtfuuix, au sens le plus général, signifie : aspiration, désir, ferme dessein, avec quelque chose de vif ou même d’impérieux, mais sans impliquer une valeur morale positive ou négative : cf. Papyr. de Giessen 1, 79, 111, 16 (vers 117 après J.Ch.), dv #%v ÉÆouev ed [vetv xar” ér]upiav oov. Sylloge 366, 12 (vers 38 après J.-Ch.), &(A)eirroic éxeivou ris émBvulac BouAñuaotv. DEISSMANN, Bibel- Stud. p. 273 ss. Dans le N. T., la nuance morale n’est jamais

absente, parfois favorable, Luc 22, 15 ; 1 Thessal., 2, 17; Philipp. 1, 23, mais partout ailleurs péjorative, Marc 4, 19 ; Galates 5, 16, 24 ; Romains 1, 24; Jean 8, 44, etc. De même ici il s’agit évidemment du désir mauvais (cf. le verbe, 4, 2); on pourrait presque traduire émfuuix par : passion, si ce mot supportait logiquement le rôle actif, l'initiative que décrit l’auteur, üné. idlæc est intentionnellement choisi pour appuyer sur la responsabilité humaine (Sirac. 15, 14-20) ; il en dit plus long qu’un incolore éavrñc ; cf. 1 Corinth. 3, 8; Galates 6, 5; Hébr. TL TE Jean x, 41. La même pointe d’insistance apparaît ailleurs dans la xoivn au moyen de cet adjectif. — Cf. #owêev ëx rc xapdluc, Marc 7, 21; Matth. 15, 10.

Rigoureusement, l'attribution à Satan de l’origine des tentations s’opposerait mieux que la simple convoitise humaine à l'hypothèse repoussée : c’est Dieu qui nous tente. Cf. Homél. ps. clément 3, 55 ; Hénoch 60, 4 ss. ; Apoc. de Moïse 19 ; Testam. des douze patriarches, passim : les démons. Hermes Trismegistos, 3, éd. PARTHEY, p. 61 : « Le Dieu (humain) enfante du bien quand il reçoit la semence d’un des démons. » SPITTA, p. 35, partant de ce point de vue, estime qu'ici l’ëruôuuix ne peut être « que le mauvais principe extérieur à l’homme..., le diable. » Cf. 4, 7. Cela l’oblige à appliquer ééeAxéuevos xat deheaQouevos non pas à l’érmbvuix mais directement à £xxotos. Le contexte, v. 15, n’est pas favorable à cette interprétation. On n’y discerne pas plus qu’au v. 13 une théorie sous-jacente et bien définie du mal in abstracto.

L’'érudvuix est presque personnifiée ; elle attire l’homme et l’'amorce ou lui tend un piège, é£eAxouevos xai deheaCôuevoc, double image empruntée à la chasse ou à la pêche, avec consonance comme au v. 6 ; voir aussi 2, 12 ; 4, 8 ; — 3, 17. Le premier verbe est un #apax ; il figure au sens propre : tirer de (cf. Genèse 37, 28), dans la relation d’une guérison : Sylloge, 803, 67 (111e siècle après J.-Ch.), éd[éxer oi rov Oedv] éEeAxdouvrx Tùd Bédoc els Ta BAËpalpx Tic xalouulévas où xépac méjAv évapudéa. Quant à dehzaCw, on ne trouve qu’une autre fois dans le N. T.:2 Pierre 2, 14. Cf. MARC-AURÈLE, 2, 12, 7% hdovh dehedCovra. PHILON, qui emploie aussi ce terme à propos de la tentation, l’associe à plusieurs reprises à £Axw ou à ses composés ; cf. MAYOR, p. 51. Voir encore PLUTARQUE, Moralia, 1093 C. HÉRODOTE, 2, 70 (sens propre, la chasse au crocodile).

15. ere, ensuite, en second lieu, marque une phase nouvelle du processus, expressément soulignée par la répétition de h éxuvutx, comme si l’auteur avait posé au v. 13 : premièrement, chacun est tenté etc. Cf. Berlin. Gr. Urk. 2, 665, 10 (1e siècle après J.-Ch.), rù uèv rp@rtov.….sita nai.

h émuvuix ouAANBODO& Tixrer auaxpriav. Cette seconde étape est à son tour définie par une image qui rappelle une tournure fréquente au sens propre dans l'A. T. : un homme s’unit à sa

femme, wattahar wattélèd (Genèse 4, x, 17, etc., vingt-quatre fois). Les médecins grecs emploient de même ovhaubave pour : concevoir (un enfant). Au figuré comme ici, Ps. 7, 15, l'ennemi hârä ‘âmäl weyälad Sâgèr, ouvéhafes mévoy nai Ërexe dduxlav ;. Esaïe 33, 11; 50,4; Job 15,35; PHILON, decherub. 57, p. 149. Etc. — EscuyLe, À gamem. 764. — JUSTIN, Dial. 100. Parfois le judaïsme évoque de la sorte quelque tradition mythique : Testam. de Benjamin, 7, la Sutvoux est enceinte, des œuvres de Beliar ; voir aussi Testam. de Ruben, 2 s. Odes de Sal. 38, 9. ’Erdvouix, dœuaprtix et Otvaroc ne seraient-ils pas de mème ici des esprits ? L'image, semble-t-il, prendrait en ce cas, plus de précision ; on nous dit qui conçoit et enfante, mais non dui engendre, car rien ne laisse supposer une union de l’homme et de la convoitise ; ‘si ouXAa«600oX représentait, comme le veut CHAINE, le consentement donné à la tentation, il n’entraînerait pas encore formellement ce complément du tableau. En outre, ce qui importe à Jacques, c'est le point d'arrivée, O&varoc, tandis que les spéculations mythiques s’échaffaudent sur la théorie de l’auteur premier du processus ; cf. Jean 8, 44, ëx rod matpdc rod Guaxbédov. L'image, en somme, ne sert qu'à mettre en relief l’enchaînement fatal, dans la réalité pratique, de la convoitise au péché (cf. Josué 7, 2x, « je les ai convoités, et je les ai pris »), puis du péché à la mort. Chacun élabore le suivant sans rémission. C’est l'expérience qui parle et non la métaphysique. — Cf. Apoc. de Moïse, 19, érÜvuia Yo ÉoTIV EPA THON AUApTIAc.

N JÈ duaprix drorehcoeïon émoxver Ogvarov. Il y a certainement corrélation entre &notehsoeiox et ouAAabodox. C'est le péché porté au paroxysme de sa puissance malfaisante, arrivé à terme. Ne voit-on pas &rotéksoux mis en parallèle avec évépyerx chez PHILON, Leg. alleg. 2, 40, p. 74. Le verbe, classique depuis Hérodote, ne se retrouve qu’une fois dans le N. T. : Luc 13, 32, accomplir, parachever (des guérisons). Cf. Papyr. de Tebtunis 2, 276, 14 (11° ou 111€ siècle après J.-Ch.), l'astrologie pose en principe qu'une conjonction de Jupiter et de Mars ueydhac [Baot- Aeix]s xai yeuoviac &motenei (détermine, produit). Quant à äroxbew, terme particulier à notre épître dans le N. T. (ici et v. 18; — cf. 4 Macchab 15, 17), il est à peu près synonyme de Tixtw, enfanter, en grec classique et dans la xowvñ (PLUTARQUE, LUCIEN ; — CLÉMENT D'ALEXANDRIE, etc.) ; toujours transitif, il se distingue du neutre xvéw, porter dans son sein. On ne voit pas comment HORT est amené à l'appliquer uniquement au cas de naissances anormales ; cette nuance n’est nullement visée ici.

Y a-t-il (cf. Romains 6, 23) contraste voulu entre Ogvarov (cf. 5, 20, également en rapport direct avec äuaprix) et rdv otépavoy ts Coñs du v. 12 ? Ce n’est pas impossible, maisiln’en résulterait pas nécessairement pour Odvarov le sens de mort éternelle, dans la géhenne que 3, 6 mentionnera à propos des péchés de la langue. L'auteur ne dépasse pas les constatations

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