III
reprises Paul dut combattre les adversaires judaïsants, qui lui opposaient les prescriptions impératives de la circoncision et des autres rites et cérémonies auxquels lui-même, avant sa conversion, avait attaché tant de valeur (Pmhipp. 3, 6). A ces œuvres désormais mortes s'oppose la foi, don de la grâce (x Corinth. 12, 0), d’où naissent tout naturellement les « fruits de l'Esprit » (Galates 5, 22-25) ; la foi est donc agissante : riotic dù dydrnc évepyouuévn (Galates 5, 6; cf. 1 Corinth. 13, 2; — Philémon, v. 6) ; elle doit se manifester par l'Épyoy riorewc év Buvéuer (2 Thessal. x, 11). Bien plus, elle amène le croyant à reproduire en lui-même toutes les étapes de la carrière rédemptrice du Christ. Par la foi, on est crucifié avec le Christ, mort avec lui, enseveli avec lui, ressuscité avec lui (Romains 6, 6 ; 8, 4 ; Coloss. 2,12; 3,1; Cf. Ephés. 2, 6). On vit par l'Esprit une vie nouvelle «en Jésus-Christ » (Romains 6, 4 ; 8, 9 ; 2 Corinth. 5, 17) ; on est soumis à la Zor du Christ (Galates 6, 2 ; x Corinth. 9, 21).
Développée sur la base des expériences extraordinaires que l'apôtre avait vécues, cette foi, comme celle d'Abraham à l'exemple duquel Paul se réfère (Romains 4; Galates 3, 6), s'oppose à la vue (2 Corinth. 5, 7) ; elle confesse Jésus, le Seigneur (x Thessal. x, 8; 1x Corinth. 2, 5; Philipp. x, 25: Romains 1, 5, 8, etc.). Si Paul est appelé à prêcher l'Évangile du salut, c'est précisément pour faire naître la foi ; aussi peut-il la décrire comme l'acceptation de ce message : Romains 14, 225. ; 2 Corinth: 1, 24, et même l’assimiler à l'Évangile, edxyyenGetor rhv mioriv, Galates 1, 23. Ces aspects de sa notion de la foi ne sont pas sans points d'attache avec la pensée philonienne et avec les écrits hermétiques ; cf. DIiBELIUS, p. 165. C’est de plus en plus sur la foi (cf. PHILON, de viriut. 216, p. 442, rioris &xAwc rai Bebaix dréAndic) que repose toute communion, toute solidarité entre Juifs et prosélytes, car la collectivité nationale n'existe plus guère qu’à titre de souvenir.
Dans ces conditions, les œuvres seront d'autant plus intimement associées à la foi qu'il s'agira davantage de manifester cette étroite communion. Le document juif le plus caractéristique à cet égard est le 4€ Esdras : comme on l’a déjà remarqué dans l’argumentation à propos d'Abraham, la foi consiste d’une part en une certaine attitude ou conduite, spécialement à travers les épreuves et les persécutions, donc en une « œuvre », et d'autre part elle désigne la disposition fondamentale de laquelle procèdent toutes les « œuvres » : en ce sens Genèse 15, 6 est appliqué non plus au seul sacrifice d’Isaac mais à l'ensemble de la vie d'Abraham (cf. Mehilta, Paracha Wayehi bechallah, 6. Etc.). On peut dire que le judaïsme n’a que très exceptionnellement statué entre la foi et les œuvres une distinction allant jusqu’à l'opposition.
C'est à la lumière de ces antécédents que doit s'apprécier la pensée de notre auteur. Il ne définit jamais ce qu'il entend
par « la foi ». Quand il la veut pure de toute rpocwT ON NL VIE (2, 1), quand il la montre faisant ses preuves à travers les tribulations (x, 3), quand il souligne sa puissance dans la prière (5,1 5), il ne songe nullement à l’attribuer uniquement au pécheur qui revient à Dieu, mais il la prend d'emblée comme la possession commune à tous les chrétiens. C’est encore ainsi qu’elle apparaît dans 2, 14-26. Prétendre la séparer des œuvres est absurde. Sans œuvres, elle n’a ni valeur, ni consistance, ni réalité. (Cf. E. MÉNÉGOZ, ouv. cité, Fidéisme, t. II, p. 147).
On voit dès lors que toute considération analogue à celle des œuvres de la loi chez Paul reste étrangère aux préoccupations purement pratiques de Jacques. Les œuvres, pour lui, ne sont pas autre chose que l’accomplissement des commandements élémentaires de la morale : justice, amour, compassion, miséricorde etciCi Tr 2752, 1-13 9% 194514
Ceci ne pourrait-il pas nous conduire à supposer qu'il écrivait avant que se soit élevée entre Paul et les judaïsants l’irréductible polémique à propos du légalisme ? Une pensée si simple ne se conçoit-elle pas plus naturellement dans les milieux chrétiens non encore entrés en conflit aigu avec le monde juif ?
Nous ne saurions en rester à cette interprétation, séduisante seulement en apparence. Avec DIBELIUS en particulier, nous estimons que l’insistance même de Jacques à traiter comparativement de la foi et des œuvres suppose décidément derrière l’auteur toute une évolution et d’abord le paulinisme, si étrangère que cette tendance luissoit restée. En s’attachant à démontrer que la foi et les œuvres ont collaboré à la justification d'Abraham (2, 22), il raisonne sur deux données absolument distinctes et qu'il coordonne, mais qu'avant Paul il n'aurait pas trouvées radicalement scindées.
Partant du texte Genèse 15, 6 : Abraham eut foi en Dieu, le judaïsme disait : et cette foi, en tant qu'œuvre, lui fut imputée à justice.
Paul pose : et cette foi lui fut comptée, au lieu des œuvres.
Jacques opère une sorte de synthèse : et sa foi jointe à ses œuvres lui fut imputée à justice.
Mais entend-il combattre certains chrétiens qui professaient un paulinisme défiguré ? Ou serait-ce lui qui, ne comprenant plus l’apôtre, leur attribuerait à tort — sinon « malicieusement » comme le voudrait A. SIOUVILLE, Revue de l'Hist. des Relig., sept.-déc. 1929, p. 196 — l’absurdité qu’il perce à jour ? On le sait, DIBELIUS n'hésite pas à supposer la controverse tout aussi théorique que celles de la diatribe. Il s'agirait de possibilités, de dangers latents ou tout au plus apparus à l’état sporadique. Ici encore, nous aurions peine à nous expliquer la vivacité de la discussion si vraiment l’abstraction la dominait. Quoi qu’il en soit, on peut conclure avec le même critique que Jacques a bien été en l'espèce le porte-parole d’un groupe de chrétiens
qui, ne concevant pas la piété sans « œuvres », assura certainement pour sa bonne part l’avenir du christianisme, en l’orientant vers l’action bonne sur le terrain moral et social. « Ces chrétiens n'étaient assurément pas les esprits les plus hardis, mais une religion qui veut conquérir le monde ne s'adresse pas uniquement aux grands esprits. » (DIBELIUS, p. 168).
Rappelons-nous, au surplus, qu’en religion pas plus qu'ailleurs on n’aperçoit de commune mesure entre certains tempéraments, entre un puissant visionnaire, pour qui les transports de l’extase n'ont en quelque sorte plus de secret, et un modeste moraliste qui observe, médite et mûrement adopte une opinion, entre les envolées lumineuses du génie et l'expression raisonnée de convictions acquises soit par l'expérience de tous les jours, soit par le simple exercice de la réflexion. De Paul à Jacques, explorant l’un et l’autre le monde de la foi et des œuvres, la distance, en dernière analyse, est faite de nuances psychologiques. L’un s’écrie avec lyrisme : oùbév eiu ( Corinth. 13, 2) ; l’autre pose tout uniment ses conclusions : tt rù ôpeños ; (Jacq. 2, 14). Ceci, d’une part, suffirait à ruiner toute tentative d'harmonistique, par ailleurs définitivement périmée, et d'autre part ramène, semble-t-il, l’inévitable comparaison entre ces deux hommes à constater non seulement qu’ils donnent aux mêmes expressions un contenu différent, mais qu'ils se meuvent sur des plans religieux parallèles, c’est-à-dire irréductibles (x).
(1) On voudra bien remarquer que ces conclusions n'avaient pas à prendre en considération les débats, récents et encore ouverts, auxquels donne lieu la discrimination : 1° du processus qui devait aboutir à la constitution du recueil des épîtres pauliniennes ; — 2° de la date où l’Église conféra une valeur canonique à ce recueil désormais fixé.