LA LANGUE
Emploi de l’aoriste gnomique, qu’on n’a pas repéré dans la xotvn populaire hellénistique : 1, II, 24.
D'autres faits, relevés surtout par CHAINE (p. xCvII s.), notamment en ce qui concerne les pronoms personnels ou le xat consécutif, I, 5 ; 4, 7, 8, I0, I4, nous paraissent moins probants. La fréquence de l'impératif (il figure dans cinquante-huit versets sur cent huit) s’explique suffisamment par le ton exhortatif et sentencieux tout naturellement adopté par l’auteur.
Par contre, la syntaxe des prépositions présente quelques hébraïsmes probables, spécialement l’emploi de eis avec elvar (hâyd le), 5, 3, cf. 2, 23, et rupt au sens de be‘éné, x, 27.
Mais, d'autre part, purement hellénique est Tote (1, 19), au lieu de oïdare, qui revient plus familièrement dans 4, 4, comme en général ailleurs dans le N. T. L'emploi des temps marque un sens précis des nuances : xatevénoev... a &nenhvev, I, 24. Aucune confusion entre où et un devant un participe, 1, 25. (Cf. au contraire Hébr. 11, 8, 13, 27). Jamais {va n’est suivi d’un indicatif : I,4 ; 4, 3; cf. Galates 4, 17, etc. L’accusatif après le verbe duvoeuv (5, 12; cf. Luc x, 73) est plus correct qu’un complément avec ëv (Maith. 5, 34-36, etc.).
Par certaines qualités de sa syntaxe, notre auteur se distingue de la plupart de ceux du N. T. On ne relève à peu près aucune anacoluthe dans son épître. Voir cependant 4, 13-14, bien explicable par la vivacité du style parlé, et dans 3, 8 une apposition au nominatif pour un nom à l’accusatif. L’articulation du discours, aussi bien dans les passages formés de phrases rapides et juxtaposées que dans les vraies périodes (exemple : 2, 2-4), correspond toujours à la marche logique de la pensée ; à cet égard, l’emploi assez peu explicite de uévror dans 2, 8 reste une exception isolée. Constamment la disposition des mots laisse discerner le souci d’être clair et d’accentuer les éléments essentiels du raisonnement. Voir en particulier 3, 8, « nul ne la peut dompter », et l'insertion de « (mes) frères » non pas uniformément au début d'une phrase, mais parfois intentionnellement (5, 10, par exemple) entre un verbe et certains de ses compléments.
D'une manière générale, il convient de juger avec beaucoup de prudence les particularités de cette syntaxe. Pour admettre que l’épître ait d’abord été écrite en araméen (1), il faudrait, DiBELius l’a définitivement établi, en méconnaître le caractère rhétorique. Nous avons constaté au cours du commentaire mainte paronomasie (cf. entre autres I, I-2 ; 2, 4 ; 2, 20 ; 3, 17; 4, 14), évidemment inconciliable avec l'hypothèse d’une traduction. Voir de même dneAñhv@ev-èreA@0ero, 1, 24; peut-être aussi rapaxbbac-rapauelvec, I, 25 ; phoyiCouox-phoyiCouévn, 3, 6 ; daudCe-
(1) Hypothèse soutenue par WORDSWORTH, Oxforder Studia Biblica, 1885, 1, P. 1425.
a nai Dedéuaxora, 3, 7. On peut même parler de jeux de mots : I, 13, neodCouat-drelpaorog ; 2, 13 ; dvékenc-Ëncoc. Est-ce fortuitement que l’auteur, comme PAUL d’ailleurs à plusieurs reprises, use parfois de véritables rimes {homototeleuton) : x, 6, 14:12, 19h 4, 8 b; — 3, 17? Ce dernier cas trouve des parallèles dans les catalogues de vices et de vertus dont la parénèse chrétienne des premiers siècles affectionne l'emploi. Rappelons enfin les déduc: tions en « chaîne », I, 15 ; Cf. I, 3-4.
Si dans 1, 17 il y a citation d’un vers d’origine pour nous inconnue, l'écrivain s’est ainsi conformé aux habitudes des auteurs de diatribes. Aussi bién leur ressemble-t-il à d’autres égards encore, surtout lorsqu'il imagine, comme eux, ün dialogue entre deux contradicteurs, cf, 2, 18 ss., lorsqu'il prend l’adversaire à partie, 4, II 0-12 ; 4, 13 ; 5, 1, ou brusquement lui lance une épithète peu flatteuse, 2, 20, Ce ton passionné rappelle de près celui d'EPICTÈTE, en particulier. L'emploi de l'ironie se prête aux mêmes rapprochements, cf. 2, 18, commentaire, comme aussi les cas où notre auteur mêle à son argumentation serrée des expressions et tournures familières à la conversation courante, cf. par exemple le commentaire de ?, 5 ; 2,5, 22, 24 j 3, 10, 16, 17; 4, 15 8. ; 5, 10, multiplie les interrogations, exemples : 2, 4-7, 14-16 ; 3,115. ; 4, 1, fait usage de la parataxe : 2, 19-21 ; 3, 13; 5, 13 s., ou réclame l'attention Ccompréhensive : I, 16.
Les définitions par insistance, appuyant le positif par le négatif (1, 4-5, 6-8, 27; 3, 17) sont un autre indice de l’enseignément oral dont Jacques devait posséder une pratique assidue, Voir ci-après, p. 238. L’habile emploi des contrastes (2, 68. ; 3, 0, 13 S.; 5, 13 S.) trahit à son tour un sens pédagogique éprouvé, Quant aux images, inégalement heureuses peut-être mais empruntées à la nature le plus souvent avec aisance, on a remarqué depuis longtemps que cette épître de cinq chapitres en contient à elle seule plus que « tous lés discours et toutes les épîtres de Paul (1). » DIBELIUS les croit peu originales et pense qu’elles proviennent plutôt des auteurs juifs ou païens, tous hellénistiques, dont notre écrivain s’est nourri. Îl a su, en tout cas, les repenser et plus d’une fois, notamment dans 3, 1-12 malgré quelque maladresse çà et là, en user avec un art dont la traduction même laisse apprécier la vigueur.
Il faut en dire autant en ce qui concerné la plupart de ses entrées en matières, D’emblée il nous lance 2% medias res ; la première phrase ou lès premiers mots d'un développement jettent la lumière sur l’ensemble et pourraient lui servir de titre.
En résumé, l’épôtre de Jacques est l'œuvre d'un des meilleurs écrivains du N. T, (2). À peu près seul parmi eux, l’auteur de
(1) CLÉMENT DE FAYE, Les métaphores de saint Paul, Genève (Société théologique), 1880.
(2) C£. À. Loisv, Les livres du N. T., Paris, 1922, p. 246.
l'épitre aux Hébreux manie sa langue avec autant d’aisance. Les résonances bibliques et quelques sémitismes, dont la discrimination exacte reste encore à établir, s'unissent à l'emploi tout naturel des ressources de la rhétorique hellénistique devenue populaire, pour imprimer à cette série d’exhortations un caractère remarquablement nerveux, incisif, coloré. Il est donc permis de reconnaître au style de notre écrivain non seulement un degré appréciable de pureté mais une réelle originalité, digne à tous égards des convictions müûries et profondes qui s'expriment dans ces pages rapides avec une puissance aussi simple que com municative.
Nous n’entreprendrons pas l’examen des essais récents qui ont été tentés, notamment par Loisy, par ROLAND SCHUTz (Theolog. Blätter, fév. 1022) et par HAUCK, pour répartir l’ensemble de l’épître en membres parallèles et rythmiques. Les résultats ainsi présentés ne concordent pas entre eux et demeurent fort hypothétiques. « Je crois, a bien voulu nous écrire M. Lorsy (4 août 1029), que mon essai pourrait être amendé sur beaucoup de points. » Plus récemment encore, les travaux du P. JoUSSE ouvrent des horizons suggestifs ; toutefois, ils n’ont pas porté Spécialement sur l’épître de Jacques. Il serait certainement prématuré de chercher dés précisions dans ce domaine encore ouvert aux explorations préliminaires (1). Peut-être un article annoncé de DIBELIUS sur la Formgeschichte des épîtres du N.T. (Theolog. Rundschau) apportera-t-il quelques aperçus utiles pour poursuivre les mêmes recherches ; on remarque toutefois que ce critique n’a pas parlé du «rythme » des évangiles dans son premier sa e de la même série (Theolog. Rundschau, 1920, III, p. 185- 216).
D'après les analÿses remarquablement précises que nous devons à DIBELIUS, il y a lieu de distinguer dans l’épître trois séries de développements de forme particulière :
19 Au centre, 2, 1——3, 12, abstraction faite d’une sentence isolée, 2, 13, on trouve une suite de diatribes juxtaposées, dont chacune forme un développement indépendant mais d’une relative ampleur, et qui ne se peuvent guère comparer qu'à celles d'ÉPICTÉTE ou, avec des nuances, à Certains textes de PHILON. Ce sont : 2, 1—r2, riches et pauvres ; — 2, 14-26, la foi sans les œuvres ; — 3, 1-12, l'intempérance du langage. L'auteur imprime
(x) 11 semble, en tout cas, que l'allure rythmique 6e laisse discerner assez clairement dans 4, 1-3, morceau d’une tonalité plus prophétique que didactique. Les diatribes, aü contraire (2, 1 = 3, 12), ne $e plient pas d’ellés-mêmes au style cadencé. Nous partageons sur ce point l'impression que nous commuüniquait dernièrement (20 mai 1935) le professeur DIBELIUS:
à ces considérations sa marque personnelle (x), alors même qu'il a pu en puiser les principaux éléments dans des sources traditionnelles d'origines diverses. .
29 Dans 3, 13 — 5, 6, il réunit des groupes de sentences, à la manière de beaucoup de discours prophétiques de l'A. T. ou des collections de «paroles du Seigneur » dont ont pu disposer les rédacteurs des évangiles. Seulement Jacques en constitue ici des ensembles plus brefs : 3, 13-17, vraie et fausse sagesse ; — 4, 1-6, crimes causés par les passions ; — 4, 7-10, l’humiliation nécessaire ; — 4, 11-12, contre la médisance ; — 4, 13-16, admonestation aux négociants présomptueux ; — 5, 1-6, admonestation aux riches. Parfois, là aussi, il glisse entre ces petites unités bien arrêtées quelques sentences restant isolées : 3 18 ; 4, 17.
3° Moins liées encore entre elles, rapides et juxtaposées apparaissent les séries de sentences collectionnées dans le chapitre 1 : 2-4, 5-8, 0-11, 12, 13-18, 19-27 et dans 5, 7-20 : 7-II, 12, 13-18, 19-20.
Dans l’ensemble, la pensée ne progresse pas à proprement parler d’un exposé au suivant (2). Chacun d’eux pourrait se suffire à lui-même. Ce fait, à lui seul, ne prouve pas que l’épître soit autre chose qu’une véritable lettre missive, car dans la correspondance d’/gnace, par exemple, on rencontre plus d’un développement comparable à ceux de Jacques. Mais ce dernier ne les a pas encadrés entre d’autres morceaux d’allure essentiellement personnelle. Nulle part on ne discerne explicitement les raisons qui ont pu le déterminer à adresser ses exhortations à tel ou tel cercle bien défini de destinataires. La formule initiale, I, z, reste isolée ; non seulement aucune salutation finale ne lui correspond, maïs elle-même n’est suivie d'aucune congratulation, d'aucun vœu analogue à ce qu’on rencontre dans la presque totalité des épêtres pauliniennes, dans l’épître aux Éphésiens, 2 Timothée, x Pierre, 2 et 3 Jean. L'auteur ne dit jamais qu'il écrit parce qu'il a eu connaissance de certains faits précis concernant ses lecteurs. En particulier, ni 1, 2-4, rapide réflexion sur les bienfaits de l'épreuve, ni l’allusion de 2, 6 s. au mépris dont les riches accablent les pauvres, n'implique qu'il s'adresse à des chrétiens persécutés ; voir le commentaire. Aucune communication personnelle ; aucun message transmis ou à transmettre. Les derniers versets, qu’elle qu’en soit l'importance, pourraient occuper une autre place. Telle qu’elle se présente à nous, l’épître n'est donc nullement une lettre.
(1) « Le chapitre 2 est le plus original et répète moins que toute autre partie de l’épître les idées juives courantes. » (ROPES, p. 185.)
(2) ARN. MEYER, p. 170 58., a essayé de démontrer qu’« en dépit du décousu, on peut reconnaître presque partout des associations d'idées intentionnelles. » Ceci, bien souvent, nous paraît rester assez conjectural ; dans d’autres cas, ily a plutôt ressemblance ou rencontre fortuite des expressions employées. Cf. le commentaire, passim.
Si l’on recherche les textes du N. T. qui littérairement s’en rapprochent le plus (x), on les distingue dans plusieurs développements qui se lisent vers la fin des épîtres pauliniennes, spécialement dans 1 Thessal. 4, 1-12; 5, 12-22; 2 Thessal. 2, 13—3,16; Phhipp. 4, 2-9; Galates 5, 13-6, 10; Romaïns 12; 13 ; 14,1-15,5; Coloss. 3, 5—4, 6 ; voir de même Éphés. 4, 23—6, 9; Hébr. 13 et divers éléments de 1 Pierre, de la Didaché ou. de l’épître de Barnabas. Ce sont des groupes et séries d’exhortations morales, à l'allure sentencieuse, dont l’ordre pourrait en général être modifié sans inconvénient, et qui n’impliquent pas une situation particulière ou des événements déterminés survenus au préalable parmi les destinataires. Il en est de même des logia évangéliques dont, par la forme comme par le contenu, notre épître se rapproche à plus d’une reprise d’une manière particulièrement frappante. Les préceptes d'Hermas, quoique avec plus d’ampleur ou de redondance, présentent aussi de fréquentes analogies avec l’épître de Jacques ; on y remarque notamment beaucoup de dialogues. Dans l’homélie dite seconde épitre de Clément romain, la disposition est peut-être un peu plus serrée, mais l’allure générale reste encore assez comparable à celle qui s’observe ici ; comme Jacques, par exemple, 2 Clément rom. emploie fréquemment l’apostrophe : « mes frères » :
Jacques 2 Clément rom.
&dehpot 4 fois 8 fois &dEApot [Lou 7 fois 3 fois.
&dehpoi uou &yarnrot 3 fois. 2 fois.
Tous les morceaux mentionnés ressortissent à la littérature
parénétique.
L’épître de Jacques contient donc une série d'instructions morales, d’exposés didactiques, qui gardent le ton de l’homélie familière (2). Suivant la juste remarque de Winpiscx, elle pourrait porter pour titre : Aidayh ’ItxwfBou rais Jodexx puAais Ev Th duuomopà (Cf. Aidayh Kupiou ia Tüv Jodexx &mooToAwv rois EOveoty).
Dans chacun des développements successifs, un thème posé explicitement dès l’abord est ensuite commenté, exemple 4, II 4, II b-12, ou défini de plus près et appliqué, soit en examinant des cas spéciaux : 5, 13-14, soit par voie de généralisation : 5, 19-20, soit encore en réfutant par l’absurde la thèse opposée,
(x) Une étude intéressante consisterait à comparer en détail à notre épître les textes ici indiqués. On rechercherait notamment ce qui peut y marquer encore les traits distinctifs des personnalités chrétiennes s’appropriant un fond à peu près commun de thèmes traditionnels. ;
(2) Cf. HARNACK, Chronologie der alichristl. Liter. +, 2, p. 487 : « Hine formlose und bunte Sammlung von Didaskalieen, Trostreden, Prophetien, Strafpredigten, u. s. w., die am Schluss in einige praktisch-kirchliche (an die letzten Bestimmungen der Didaché errinernde) Ermahnungen ausmündet. »
défnonstration d'où le précepte soutenu sort renforcé : I, 13-18, thème 13 4, impossibilité de l'opinion contraire 13 b, démonstration positive sous deux aspects complémentaires 14-15, 16-17, application 18. — 3, 13-17, thème 13, le contraire 14-16, conclusion développant le thème 17. Ailleurs on va droit au but : 4, 1-10, thème 1, démonstration 2-6, conséquences directes, pratiques et positives 7-10. | ,
Volontiers aussi l’auteur cite, à l'appui de ses instructions, des exemples concrets, suivis eux-mêmes de leurs conclusions précises : 2, 21-24, 25-26, — 3, 1-2, thème ; 3-4, exemples ; 5-6, application ; 7, autre exemple ; 8-10 4, application ; 10 b, conclusion. — 5, 7 4, thème ; 7 b, exemple ; 8, conclusion; 0, thème, 10, exemple, — 11 @, thème ; II D, exemple ; 17 €, explication.
Mais partout et toujours Jacques, de toute évidence, subordonne ses argumentations à ses exhortations. C'est peut-être spécialement frappant dans 2, 1-12, développement encadré entre deux phrases impératives, (Nous avons vu que le v, 13 vient en appendice). Même observation au début même de l’épiître : 1, 2-4 propose d'emblée aux lecteurs l'idéal moral et religieux de l'auteur.
D'ailleurs, vu la concision qui règne d’un bout à l’autre de l’épître, il ne semble pas téméraire de supposer que les exposés oraux auxquels chacun de ses éléments put servir de base revétaient volontiers plus d’ampleur, à l’aide d’improvisations prolongeant les lignes ainsi esquissées (1). Dès lors, les chap. 1; 3, 13—5, 20 tout au moins ne contiendraient-ils pas de simples notes, mises par écrit à titre d’aide-mémoire, puis remaniées peut-être çà et là d’après les nécessités spéciales constatées par l’auteur à mesure même qu’il s’en servait ? (Voir le commentaire.) Les morceaux plus achevés, contenus dans 2, I — 3, 12 seraient également susceptibles, quoique à un degré moindre, de recevoir quelques compléments oraux sous l'inspiration du moment, Finalement l'auteur aurait réuni le tout, sous la forme qui nous est conservée, pour laisser aux mains de ses auditeurs une sorte de compendium d'instruction chrétienne pratique, dont chacun, à son tour, pourrait donner connaissance autour de lui, avec ou ‘sans commentaires.
Comme le remarque DIBELIUS (p. 4, texte et note), le genre littéraire auquel on est ainsi amené à attribuer l’épître, et qu’il est commode d’appeler la parénèse, prend place au sein d’un ensemble représenté à la fois dans le judaïsme, dans la philosophie grecque et dans le christianisme des premiers siècles. La parénèse supporte assurément le rapprochement avec les simples collections d’aphorismes et sentences détachés, les gnomologia, dont
(1) LUTHER, Vorrhede auf die Episieln Sanct, Jacobi und Judas, Anm, 5 (Édition d’Erlangen, 63, p. 156), avait l'impression que l'épître contenait « les notes prises par un auditeur des homélies de Jacques, »
quelques traces ne se rencontrent ici qu’exceptionnellement, ou encore avec ce que les écrivains païens appelaient protrepticus (introduction), titre que CLÉMENT D'ALEXANDRIE adoptera plus tard pour la première partie de son grand ouvrage systématique, Mais, nous l’avons vu, on ne saurait la confondre avec aucune autre variété de littérature didactique. La note proprement homilétique achève de l’en différencier.
Si, à l’origine, absorbés par leur attente de la parousie, attente encore nettement prononcée au temps où notre auteur écrivait, les chrétiens n’avaient pas songé à entreprendre un vaste renouvellement moral de l’économie présente quileur semblait destinée à une prompte disparition, peu à peu les nécessités de la vie quotidienne vinrent pourtant les mettre en demeure de se pourvoir de directions précises à cet effet. Tout naturellement ils puisèrent alors dans l’abondante littérature moralisante du judaïsme palestinien et hellénistique, qui jouait un rôle de premier plan pour son œuvre de mission et de prosélytisme. Ne voit-on pas l’auteur de la Didaché (1-6) et celui de l’épître de Barnabas (18-20) adapter à leur enseignement le schéma juif devenu traditionnel sous le titre : « les deux voies » ? Les ouvrages de PHILON et ceux de JosèPuE attestent, de leur côté, la richesse de la parénèse juive (x), dont nous ne possédons plus que des fragments, et à laquelle aboutissait, vers les débuts de l'ère chrétienne, une évolution séculaire, puisque les plus anciens recueils sapientiaux, ceux du livre canonique des Proverbes en particulier, avaient commencé à se constituer durant la période perse de l’histoire du judaïsme, en puisant à des sources écrites ou orales sensiblement plus anciennes encore.
Dans cette parénèse juive, la prose se substitua de plus en plus à la poésie gnomique. Déjà le livre de Tobit en contient deux exemples non versifés ; 4, 5-19 ; 12, 6-10. Plus tard on la cultiva avec prédilection en vue de la propagande parmi les païens, non sans en attribuer le contenu à des poètes grecs, comme Phocylide de Milet et peut-être Ménandre. Une base juive très étendue se reconnaît aussi dans les Testaments des douze patriarches, ouvrage fortement syncrétiste et qui subit après coup certains remaniements chrétiens, Sous sa forme première, il serait séduisant d'y voir, avec BERTHOLET, E. DE FAYE et dernier en lieu EPPEL (2), un recueil d’homélies synagogales. En tout cas l'élément parénétique y prédomine, curieusement associé à maintes reprises aux spéculations apocalyptiques qui prévalaient surtout
(1) Ce sont ces éléments parénétiques de leurs traditions que les Juifs appellent la 4a/akha (marche, ligne de vie, préceptes) ; le Talmud la commentera (haggada) depuis la fin du n° siècle de notre ère. Cf. notre traduction de A. COHEN, Le Talmud, 1933, p. 375$. ;
(2) R. EPPEr, Le piétisme juif dans les Testaments des douze patriarches. Paris, 1930, p. 4 ss. Cf. ci-après, p. 257.
dans le judaïsme palestinien et dans son voisinage. Inutile d’ajouter que la littérature rabbinique cultivera, elle aussi, le même genre d’exhortations homilétiques et didactiques, durant plusieurs siècles encore. Les traités intitulés Dérèk-érès et Pirké Abôt notamment en fournissent des types classiques (1).
L'influence du milieu hellénistique ne pouvait manquer de s'exercer sur ces productions du judaïsme. On l’y observe à chaque instant sous plus d’une forme. Aussi, ne serait-ce que par leur entremise, la parénèse chrétienne, en se constituant à son tour, hérita de tout le développement littéraire du genre gnomique grec, dont on peut suivre les traces depuis le temps où la poésie d'HÉSIODE était adaptée en prose parénétique et où le PSEUDO ISOCRATE (ad Demonicum) transposait et amplifiait les poèmes les plus anciens de son modèle. La philosophie populaire hellénistique enrichissait sans cesse ce patrimoine didactique ; elle y puisait des anthologies et s’en inspirait pour ses productions nouvelles, de même allure (2). L’épître de Jacques, si nettement apparentée à la diatribe (voir le commentaire), vient donc s’insérer pour sa part dans l’ensemble des écrits grecs, juifs et chrétiens qui contribuèrent à transmettre aux siècles ultérieurs les préceptes et les vues propres à l'éthique populaire du monde antique.
L'œuvre, ainsi replacée dans le milieu historique où elle prit naissance, se caractérise encore, au point de vue littéraire, par quelques particularités que DIBELIUS nous paraît avoir très heureusement soulignées. C’est d’une part l’absence d’un plan suivi, qui se manifeste à la fois par le manque de lien logique entre lés développements et par la répétition çà et là des thèmes les plus importants aux yeux de l’auteur ; c’est d'autre part et surtout son éclectisme.
Très souvent, en effet, la littérature parénétique ne rattache qu'extérieurement entre elles des sentences dont le contenu ne présente pas d’affinités particulières. Ce lien apparent s'établit notamment par l'emploi des mêmes mots ou la recherche des consonances, procédé pédagogique et mnémotechnique devenu peu à peu littéraire. L'auteur, au besoin, modifie légèrement en ce sens la source qu'il utilise. DIBELIUS (p. 8 s.) en a relevé toute une série d'exemples, empruntés au PSEUDO ISOCRATE, à T'obit 4, 13-18 ; 12, 7-0, à la Sagesse de Salomon (6, 20 s.), aux logia évangéliques (Matth. 6, 26, 28, 31-34; 10, 35s., 37, etc.), à Romains 12, Galates 6, Coloss. 3. Tous ces cas sont réellement aussi frappants que ceux dont le détail a été signalé au cours de notre commentaire, spécialement Jacqg. 1, 4-5; 12-13; 26-27 ; 2, 12-13; 3, 17-19,,:5, 0, 1260L3SS/N 10/66 #10720:
(x) Voir ci-dessus, p. 229, note 1.
(2) CË. P. WENDLAND, Anaximenes von Lampsakos, Berlin, 1905, spécialement p. 81 ss.
Les répétitions trouvent, elles aussi, des parallèles topiques, entre autres dans Romains 12 : v. 3 et 16 b, avertissement contre l'orgueil ; 4 et 16 4, exhortation à l'unité. Etc. Jacques, de même, prêche le devoir d'agir dans 1, 22 ss., puis dans 2, 14 ss. ; ses jugements contre les riches sont dispersés à travers trois chapitres: I, 9-IL ; 2, 1-13 ; 5, 1-6 ; ses vues sur la prière reviennent à de longs intervalles : 1, 5-8 ; 4, 2 ss. ; 5, 13-18. Aux péchés de la langue, qui ont fait l’objet d’une première allusion dans 1, 26, il ne consacre un développement plus étendu, 3, 1-12 qu'après avoir, entre les deux, considéré plusieurs autres questions ; puis sa brève injonction : « ne médisez pas », 4 11, ramène plus loin encore la même idée au milieu d’exhortations différentes. Voir aussi ce qu’il dit de la douceur dans 1, 21 et dans 3, 13-17, ou de la patience : I, 2-4, 12; 5, 7s. Etc.
L’éclectisme résulte tout naturellement de la variété des traditions recueillies et adaptées par les auteurs d’exhortations parénétiques. Ils les adaptent, mais ils en gardent la substance. Chez Jacques, l'invention personnelle paraît intervenir surtout dans les développements dont la forme voisine le plus avec celle des diatribes hellénistiques, c’est-à-dire dans 2, 1-12, 14-26 ; 3, 1-12. Ailleurs, c’est plutôt la disposition donnée aux groupes de sentences (chap. 4) ou le choix opéré parmi les matériaux préexistants qui aura constitué l'apport de l’auteur, mais ce qu'il trouvait exprimé avant lui chez des Juifs ou des Grecs, il l’a manifestement repensé, il s’en est assimilé la substance ; aux véritables lieux communs qu’il puisait ici ou là dans des données déjà traditionnelles, 1l a su communiquer une chaleur et une vie frémissantes, au cours des expériences que lui procuraient ses rapports avec ceux qu'il veut instruire, redresser ou encourager. Sans prétendre à l'originalité, il extrait ainsi de son trésor, comme le scribe de la parabole (Matth. 13, 52), des choses anciennes et des choses nouvelles, ne serait-ce que par l'accent de conviction fervente et mürie que ses méditations ont su communiquer à des sujets en eux-mêmes non inédits et sur lesquels antérieurement l'attention de ses auditeurs pouvait, à l’occasion, avoir déjà été appelée.
Subsidiairement enfin, et quoique sur ce point (cf. le commentaire, chap. 2 et passim) nous ne partageons pas sans réserve l'opinion de DIBELIUS, il est probable que les exhortations de l’épître ne supposent pas partout une situation particulière bien définie. Ce sont diverses catégories de destinataires qu'elles visent tour à tour. Par là encore elles se rattachent à la parénèse. Du moins s’abstiennent-elles de se présenter dans un cadre plus ou moins fictif, comme, par exemple, celles du chap. 4 du livre de Tobit, qui pourraient tout aussi bien prendre place partout ailleurs que dans les adieux supposés d’un père à son fils.
En somme, notre auteur, pourrait-on dire, se trouve avoir réalisé une gageure : tout nourri de ses lectures, mettant large-
ment à contribution les traditions didactiques et homilétiques du vaste monde judéo-hellénistique, il n’en sauvegarde pas moins sa propre personnalité littéraire et laisse l'impression d'un écrivain original. Jamais le travail de compilation que supposent ses exposés ne s’y trahit au point de les réduire à l’état d’une pâle et fastidieuse marqueterie ; jamais il n’étale son érudition. Domi- . nant constamment ses sujets, il ne dit que ce qu'il veut dire. Dans le fouillis des matériaux dont il peut disposer, il taille, il élague, il émonde à son gré. Ce moraliste, cet homme d'action, qui ne se paye pas de mots, se révèle aussi habile ouvrier de lettres que judicieux éducateur des âmes.