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CHAPITRE II L'AUTEUR

Les données littéraires nous placent sur la voie où l’on peut tenter d’élucider le problème que soulève l'attribution de l’épître de Jacques à tel ou tel personnage déterminé.

Tout ce que l’auteur lui-même laisse savoir de sa personne se réduit 1° à son nom, suivi d’une désignation peu explicite en Soi, I, I : « Jacques, esclave de Dieu et du Seigneur Jésus- Christ »; 20 à sa qualité de docteur, 3, 1, bien confirmée par l'allure générale de son œuvre, qui implique une réelle autorité, un ascendant moral sur ses lecteurs. Mais il reste impossible de lui assigner une origine précise, judéo-chrétienne ou paganochrétienne. S'il utilise mainte tradition du judaïsme, s’il appelle tout naturellement Abraham « notre père » (2, 21), ceci correspond à un état de choses très commun au sein du christianisme à partir des deuxième et troisième générations ; le patrimoine judéo-hellénistique fait désormais partie intégrante de la tradition chrétienne. D'ailleurs, nous avons vu combien notre écrivain est également familier avec la philosophie populaire des Gréco-Romains de cette époque.

Dès lors, deux hypothèses se présentent. Ou il s’agit d’un docteur chrétien, appelé Jacques, qui n’a pas laissé d’autres traces dans l’histoire des premiers siècles, et qui cependant écrivit son épître sans éprouver le besoin de la placer sous le patronage d’une autorité plus considérable. Ou l’ouvrage s’attribue inexactement à un autre Jacques, universellement révéré dans l’Église comme « serviteur (éminent) de Dieu et du Seigneur Jésus- Christ », le nom du véritable auteur restant inconnu. La tradition ecclésiastique devait faire prévaloir une telle identification, puisque, à partir d'ORIGÈNE, elle voit dans cette épître l'œuvre de Jacques, frère du Seigneur. Déjà l'en-tête de l’épître de « Jude, frère de Jacques » paraît bien attester que cette tradition remonte, au moins localement, jusqu'aux environs de l’an 150 de notre ère.

Il est certain que, des divers personnages portant le nom de Jacques que l’on trouve mentionnés dans le N. T. (x), aucun

(x) Ils furent parfois confondus entre eux diversement, dès les 11° et Itre siècles. Cf, HENNECKE, Handbuch zu den N. T. Apokryphen, 1914, p. 44.

n'aurait pu revendiquer une notoriété comparable à celle de Jacques, frère de Jésus. De Jacques « le Petit » (Marc 15, 40), comme de Jacques, père de Jude (Luc 6, 16), le nom seul est mentionné, à propos de la mère du premier, du fils du second. Jacques, fils d’Alphée, reste inconnu en dehors des listes des douze apôtres (Marc 3, 18; Matth. 10, 3; Luc OS Actes 1, 13 (1). Quant à Jacques, fils de Zébédée, qui fut parmi les douze, l’un des trois avec lesquels, dans la tradition synoptique, Jésus apparaît comme particulièrement intime (2), son rôle connu dans l’histoire des origines chrétiennes à Jérusalem se réduit à son précoce martyre en l’an 44 : Actes 12, 2 (3). Quand

(1) C’est à Jacques, fils d’Alphée, que la tradition catholique, depuis JÉRÔME, identifie Jacques, frère du Seigneur, Jésus d’après elle n'ayant pas eu de frère. Pour réfuter cette théorie, il suffirait de constater qu'aucun des frères de Jésus n’a figuré parmi les douze apôtres : Marc 3, 21, 31 ss. ; cf. Jean 7, 5.— G. M. DE LA GARENNE, Le problème des « frères du Seigneur », Paris, 1928, a cru pouvoir admettre que Jésus n’aurait été réputé fils de Joseph qu’en vertu de la loi du lévirat, ayant en fait pour père Clopas-Alphée, tout comme deux de ses frères cadets, Jacques et Joseph ou Josêt. Ceci exige une série d’hypothèses très inconsistantes ; cf, MAURICE GOGUEL, Revue de l’Hist. des Relig., juill.-déc. 1928,

SNT2OSS- P (2) 11 ne s'ensuit pas que Jacques, fils de Zébédée, ait composé un évangile, disparu mais ayant servi de soutce pour les éléments de l’évangile actuel de Luc qui n’ont pas de parallèle dans les autres synoptiques : L. LEMME, Das Jakobusevangelium, Berlin, 1920.

(3) Une légende, non antérieure à l’an 800 environ, veut qu'une barque ait reçu le corps du martyr, puis, abandonnée sur la mer, soit venue aborder au zivage de Galice. De là : l'érection, au xI® siècle, du sanctuaire de Santiago (Saint Jacques) de Compostelle (province de la Corogne), longtemps célèbre comme but de pèlerinage ; on a pu l’appeler « la Mecque de l'Occident » (cf. notamment R. Wiri, Le Culte, IT, 1929, p. 326 ; R. P., Saint-Jacques de Composelle, Le Temps, 12 (et 20) août 1933 ; L. GILLET, Le pardon de Saint-Jacques (fêtes solennelles du 25 juiliet), Revue des Deux Mondes, 15 sept. 1933, p. 403 ss.) ; là aussi se célébrait le couronnement des rois d'Espagne ; — la fondation de l’ordre des treize chevaliers de Saint-Jacques, — et probablement l’origine d’un évangile apocryphe de Saint-Jacques le majeur, trouvé également en Espagne et condamné par INNOCENT XI en 1682. — Sur l’ensemble de la question, cf. L. DUCHESKNE, Saint Jacques en Galice. Annales du Midi, Toulouse, 1900, p. 173- 179. — Une conférence sur Un itinéraire du douzième : la route de Saint-Jacques de Compostelle, accompagnée de projections et de chansons de l’époque, ainsi que de chants arabes, fut donnée le 24 mars 1933 à la gare Saint-Lazare.

À titre archéologique, notons que saint Jacques (le majeur) a donné leur nom patronymique à dix communes de France, comme aussi aux paroisses catholiques parisiennes de Saint-Jacques du Haut-Pas et de Saint-Jacques- Saint-Christophe de la Villette, sans parler : 1° de Saint-Jacques la Boucherie, église édifiée de 1508 à 1522 mais dont subsiste seule la tour, illustrée par les expériences de PASCAI, qui veille en effigie à la base, et surmontée d’une autre statue, celle de l’apôtre patron ; — 29 de la chapelle de Saint-Jacques des Prêcheurs (Jacobins), qui occupait l'emplacement du n° 13 de la rue Saint- Jacques ; — 3° d’une chapelle de Saint-Jacques, qui dépendait de l'hôpital fondé en 1319, au coin des rues Mauconseil et Saint-Denis, pour héberger les pèlerins en route vers Saint-Jacques de Compostelle ; la chapelle a été démolie en 1828. Les pèlerins parisiens, organisés en confrérie, jouèrent longtemps un rôle important dans la vie municipale. Cf. notamment GUSTAVE PESSARD,

rex À

bien même la composition de l’épitre de Jacques pourrait s'expliquer avant l’activité de l’apôtre Paul, — ce que nous n'admettons pas, — la carrière de Jacques, fils de Zébédée, avait laissé trop peu de traces et cessé trop tôt pour que la tradition pût attribuer à cet apôtre le ministère enseignant et le prestige personnel qui appartiennent à notre écrivain. Aussi la notice finale du codex Corbeiensis (ff) : explicit epistola Jacobi filii Zæbedei, reste-t-elle isolée dans l’histoire de l'interprétation de l’épître, et l’on compterait sur les doigts les auteurs qui, du XVI® au x1x® siècle, ont cru pouvoir envisager cette attribution ; elle ne conserve qu’un intérêt de pure curiosité,

Au contraire, aux temps apostoliques, l'autorité de Jacques, frère de Jésus, apparaît considérable. Si Marc 3, 21, voir aussi v. 31 (cf. Jean 7,5 (x1)) présente en bloc les quatre frères qu'avait Jésus d’après Marc 6, 3 et Matth. 13, 55 : Jacques, Josêt (ou Joseph), Jude et Simon (Matth. dit : Simon et Jude) comme réfractaires à sa prédication, il en va autrement après sa mort. Vraisemblablement à la suite d’une apparition, mentionnée dans l’énumération de 1 Corinth. 15, 7 et décrite plus tard par l’évangile des Hébreux sous une forme amplifiée (JÉRÔME, de vir. inlustr. 2), Jacques non seulement se joignit aux disciples de son frère (cf. Actes 1, 14), mais devint à Jérusalem l’un de leurs principaux dirigeants. PAUL déclare l’y avoir vu lors de son premier séjour dans cette ville après sa propre conversion (Galates x, 19), vers l’an 32 ou 33, puis en 44 au fameux colloque où, dit-il,« Jacques, Céphas et Jean, qui sont considérés comme des colonnes, nous donnèrent la main, à Barnabas et à moi, en signe d’association. » (Galates 2, 9.) Plusieurs textes du livre des Acées : 12,17; 15, 13; 21, 18, confirment bien ce rôle important de Jacques à la tête de la communauté de Jérusalem. Sa proche parenté avec Jésus lui aura valu d'emblée une place d’honneur, devenue tout à fait prépondérante lorsque Pierre et sans doute les autres apôtres eurent quitté la capitale (Actes 12) pour échapper à la persécution. D'après les indications mentionnées ci-dessus (voir spécialement Galates 2, 12; Actes 21, 18 ss.), Jacques représente par excellence les vues judéo-chrétiennes. On sait en outre qu'il était marié : 1 Corinth. 9,5. .

I1 mourut martyr. JOSÈPHE (Amnfig. 20, 9, I) raconte qu'en l'an 62 de notre ère, pendant l'intervalle qui s’écoula entre la mort du procurateur romain Festus et l'entrée en fonctions de son successeur, Albinus, le grand-prêtre Ananos le jeune fit

Dictionnaire historique de Paris, 1904. — Au Puy-en-Velay la tradition subsiste du passage, parmi ces pèlerins de Saint-Jacques, de la propre mère de Jeanne d’Arc, Isabelle Romée.

(1) Dans Jean 7, 3, 5, 10, les &deAgol «rod sont visés en bloc et anonymement. Leur nombre reste indéterminé ; l’auteur de l’'évangile pouvait l’ignorer luimême,

condamner à mort et lapider quelques individus accusés d’avoir contrevenu à la Loi; parmi eux se trouvait « le frère de Jésus dit le Christ, un nommé Jacques. » A la suite de cette exécution, les pharisiens obtinrent la déposition d’Ananos.

On a parfois considéré ce texte de Josèphe comme une interpolation chrétienne, en rapport avec celle que lisait ORIGÈNE (contra Celsum, x, 47 ; 2, 13, etc.), et qui faisait de la chute de Jérusalem en 70 le châtiment divin frappant les Juifs précisément à cause du martyre de Jacques, « le juste. » Mais, à en juger par les passages sûrement interpolés que contient ailleurs l'œuvre de Josèphe, dans ses recensions grecque et slave, il serait fort surprenant qu'ici aussi le remaniement chrétien ne se trahit pas par quelques appréciations glorifiant soit Jacques, soit Jésus. Leur absence est un signe d'authenticité.

Parmi les textes sûrement secondaires, il en est un (dans Amnéig. 18), cité par ORIGÈNE (Comment. sur Matth. 10, 17), qui mentionne aussi la mort de Jacques; l’interpolation s’y décèle, comme dans le contra Celsum susvisé, par l’idée de la terrible sanction qu'apporta au meurtre du frère du Seigneur la ruine du temple de Jérusalem en l'an 70.

Il existe une relation plus ample du martyre de Jacques, dans un fragment d'HÉGÉSIPPE qu'EUSÈBE a inséré au livre IL de son Histoire ecclésiastique, chap. 23, 4-18. Quelques détails de ce morceau restent assez confus ou laissent apercevoir des traditions divergentes (cf. DIBELIUS, p. 13, n. 3). Mais, dans l’ensemble, le récit garde son unité. Il présente Jacques comme un pieux et saint ascète, un « naziréen », s’adonnant à implorer de Dieu le pardon des péchés du peuple, avec tant de constance que ses genoux sont devenus aussi rugueux que ceux d’un chameau. On l’a surnommé « le juste » et « Oblias », le rempart (teptoy) du peuple. Les Juifs, qui ne contestent pas son intégrité, le somment de renier publiquement Jésus du haut du point le plus élevé du temple, pour que tout le peuple l’entende. Jacques s’y rend, mais confesse formellement Jésus, le Fils de l’homme, et proclame sa foi en la parousie. Aussitôt il est précipité et lapidé, tandis qu’il prie pour ses ennemis. Un foulon l’achève d’un coup de bâton à la tête. On voit encore son tombeau près du temple, C'est peu après sa mort que Vespasien investit Jérusalem.

Ce récit d'HÉGÉSIPPE ne saurait supporter la comparaison avec la brève notice de JosèPHE, dont l'allure rappelle presque celle d’un procès-verbal. Du moins atteste-t-il sous quelle forme certains milieux judéo-chrétiens avaient gardé le souvenir vénéré du frère du Seigneur. C’est- bien l’homme dont se réclamaient les judaïsants ritualistes de Galates 2, 12, qui put voir son propre légalisme honoré par le titre de « juste » (x). |

(x) La littérature « apocryphe » ne pouvait manquer de se réclamer d’un personnage resté aussi célèbre. Outre un évangile de l'enfance, le Protévangile

Que vaut la tradition qui lui attribue notre épître ?

. L’allure sentencieuse des développements successifs, leur juxtaposition, l’absence de lien logique, tous ces traits qui rappellent la littérature juive de « sagesse », l’accentuation donnée à l’idée même de la sagesse, pourraient s'expliquer chez un auteur d’origine palestinienne, De même, les échos fréquents que l'épître de Jacques apporte aux paroles de Jésus dans les synoptiques seraient très naturels si l'ouvrage émanait de Jacques, son frère. Sans doute n’avait-il pas recueilli directement l'enseignement du Maître, mais, après qu'il se fut rallié aux premiers disciples, ceux-ci lui en auront maintes fois répété tout ce qui s'était gravé dans leur mémoire, et bientôt en aura-t-il fait à son tour la base de son propre ministère,

Toutefois il n’en résulte rien de décisif. En effet, l'analyse littéraire de l’épître nous a permis de la replacer dans un ensemble de parénèses que cultivaient également de nombreux écrivains non chrétiens (cf, ci-dessus, p. 238ss.). Que Jacques, frère de Jésus, en ait fait usage, cela n’est pas impossible en soi, mais, si l’on était réduit à ces considérations, on ne sortirait pas du domaine conjectural.

Or, il en est d’autres qui font décidément pencher la balance dans le sens de la négative. Nous ne nous arrêterons pas au fait que, sur la personne même de Jésus, l’épître de Jacques garde le silence (1) : étant donné précisément le genre parénétique auquel elle ressortit, les développements didactiques excluent les allusions personnelles ; le propre frère du Seigneur s’en serait abstenu comme tout autre (2). Se demandera-t-on aussi pourquoi il n’a pas énoncé dès l’abord sa parenté prestigieuse entre toutes : « Jacques, frère du Seigneur. » ? Il pouvait estimer qu'on le connaissait assez comme tel, vu sa position à la tête de l’Église. Si l’épître lui a plus tard seulement été attribuée sans qu'on éprouvât le besoin d’y faire figurer sa qualité familiale, à plus forte raison lui-même l’aurait-il sous-entendue. Ceci encore ne permet de formuler aucune conclusion pour ou contre la tradition.

Mais une grave difficulté surgit quand on considère la valeur du grec que manie notre écrivain. Assurément le Galiléen Jacques, devenu le chef de la communauté chrétienne de Jérusalem, sera entré en relations suivies avec des judéo-chrétiens et des Juifs d’origine hellénistique ; leur idiome a même pu lui devenir familier dans la conversation. De là à s’en servir par écrit avec une pleine aisance, avec l’habileté d’élocution et l'élégance qui

de Jacques, elle comprend notamment : une /eftre de Jacques à Quadratus (ms, arménien de Munich) ; — une /efire de Pierre à Jacques et une de Clément à Jacques au début des Homélies ps. clémentines, etc. Sur les remaniements latins du Protévangile, cf. Revue de l'Hist, des Relig. 1927, I, p. 9658.

(1) C'est un des griefs qui lui valaient l’antipathie de TUTHER.

(2) Néanmoins, il paraîtrait difficile de comprendre que rien ne laissât plus discerner comment Jacques s'était rallié à la cause de Jésus (1 Corinth. 15, 7).

s’affirment souvent dans l’épître, on reconnaîtra que la distance reste malaisée à franchir (1). L'auteur ne peut pas avoir eu une autre langue maternelle. Aussi bien voyons-nous les commentateurs qui maintiennent l'attribution traditionnelle au frère du Seigneur réduits, avec CHAINE en dernier lieu, à imaginer que Jacques employait un secrétaire helléniste, lequel aurait tellement contribué à l'élaboration des développements parénétiques qu’il faut une complaisance extrême pour lui en refuser la véritable paternité et la laisser à son commettant.

D'autre part, le morceau qui traite de la foi et des œuvres, 2, 14-26, ne s'explique en tout cas qu'après Paul, et même assez longtemps après lui pour que ses conflits avec le légalisme judaïsant aient fait place à l’apaisement, à l'oubli définitif. La manière dont notre auteur parle tout uniment des « œuvres » montre que le risque d’une interprétation par : observances légales et rituelles ne lui vient même pas à l'esprit. Or, Jacques, frère de Jésus, était mort en 62, à peu près en même temps que Paul, de son côté, disparaissait. L’épître suppose une situation sensiblement plus évoluée.

Elle s'inspire d’un moralisme essentiellement spirituel, étranger sinon contraire à toute tendance ritualiste. Un judéochrétien aussi décidé que Jacques, frère de Jésus, pourrait-il, par exemple, prêcher qu'il faut se garder pur des souillures du monde (1, 27), sans mentionner les prescriptions alimentaires auxquelles les apôtres de Jérusalem, Jacques au premier rang (Actes 15, 20, 29), attachaient à cet égard une importance essentielle ? Autre exemple : Jacq. 2, 10 déclare qu’on est coupable envers la Loi tout entière si l’on transgresse un seul de ses commandements ; comment, spontanément, une allusion au sabbat ou à la circoncision ne viendrait-elle pas ici sous la plume du chef de la première communauté ? Par « Loi », celui-ci pourrait-il entendre la « Loi de la liberté » (Jacg. x, 25 ; 2, 12), sans en délimiter strictement le domaine et s’efforcer de le concilier avec les exigences mosaïques restées pour lui en pleine vigueur ? En réalité, nous sommes parvenus à une époque où l’on ne redoute plus les réactions judaïsantes. Dans ces conditions, c'est une échappatoire désespérée que de supposer une évolution de la pensée de Jacques, frère de Jésus, se ralliant vers la fin de sa vie à ce large affranchissement : comment, en pareil cas, les pharisiens dont parle Josèphe auraient-ils protesté contre sa condamnation ? =

Il n’est donc pas possible de lui attribuer l’épître. Reste à essayer de déterminer si cette identification traditionnelle de l’auteur au frère du Seigneur remonte à sa propre initiative, ou

(1) Déjà ERASME, In N.T. Annotationes, Bâle, 1519, p. 523, se demandait nec hebraismi tantum quantum ab apostolo Iacobo, qui fuit episcopus Hieroso+ lymitanus, exspectaretur.

si elle ne se fit jour dans l’Église qu’entre l'apparition de l’épître de Jacques et celle de l’épître de Jude.

Cette seconde hypothèse deviendrait une certitude si l’on pouvait établir que l'adresse de forme épistolaire, Jacq. x, 1, fut ajoutée après coup en tête de l’épître primitivement anonyme. Mais la consonance yaipetv-yap&v (1, 1-2) provient évidemment de la même main que les nombreuses rencontres analogues qui apparaissent par la suite. Nous croyons donc devoir nous résoudre à ignorer si l’auteur lui-même, quel qu’ait été son propre nom, usa du procédé pseudépigraphique alors très répandu et se plaça sous le patronage de Jacques, frère du Seigneur, ou s’il s'appelait effectivement Jacques et fut pour ce motif, d'assez bonne heure sans doute après sa mort, pris pour le célèbre chef de l’Église de Jérusalem.

Peut-être cependant, s’il avait voulu lui-même s'identifier à ce grand devancier, aurait-il trouvé le moyen, comme l’auteur des épiîtres pastorales ou celui de 2 Puerre (x, 18), de glisser dans son œuvre quelque allusion aux souvenirs laissés par son prêtenom dans la mémoire des générations suivantes ? Toutefois, les développements parénétiques n’y étaient guère favorables. Dans l’épître de Barnabas, il n’est de même touché ni de près ni de loin aux faits et gestes du compagnon de voyage de Paul. Un grand nom des temps apostoliques est uniquement choisi pour patronner l'écrit et en favoriser l'expansion.

Qu'importe, au surplus, si notre moraliste ne nous a rien laissé connaître de son état civil et des circonstances de sa vie ? Qu'importe, qu’il l'ait voulu ou non, si son épître nous parvient sous une étiquette controuvée ? Son langage ferme et lucide, sa culture étendue, sa pensée pénétrante, sa piété sobre et chaude à la fois, bref, tout le meilleur de lui-même a passé dans les pages qu’il nous laisse jeunes comme au premier jour.

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