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Jacques compte aussi, depuis LUTHER et BENGEL, ses partisans non moins affirmatifs (1). En réalité, la comparaison des deux écrits n'apporte qu’un appui encore aléatoire aux considérations de critique interne, auxquelles il faut s'adresser en dernier ressort, pour orienter la recherche de leurs dates respectives de composition. Et comme ceci n’aboutit, dans les deux cas, qu’à des résultats approximatifs, le problème de la succession chronologique ne peut pas actuellement être considéré comme résolu. Du moins convient-il de reconnaître que les multiples points de contact entre Jacques et 1 Pierre rendent vraisemblable l’utilisation de l’une des épîtres par l’autre. Cela étant, on s’expliquerait assez bien que, sous sa forme première qui, vu l’optimisme de l’auteur sur l'issue des tribulations à endurer, doit remonter au moment du règne de Domitien (81-96) où les atteintes de la persécution se font déjà sentir en Asie aussi bien qu’à Rome, c’est-à-dire « un peu avant 00 (2) », 1 Pierre ait pu emprunter quelques suggestions à l’épître de Jacques, l'hypothèse contraire se heurtant à d’insurmontables invraisemblances. En ce cas, nous obtiendrions pour la composition de l'écrit le plus ancien un {erminus ad quem voisin de l’an 85 de notre ère. A peu près négligeables nous paraissent être les rencontres sporadiques qu'on peut relever entre telle expression ou pensée de l’épître de Jacques et certains textes soit de l’épître aux Hébreux (proximité de la parousie), soit de l'apocalypse johannique. L'absence .de toute véritable christologie chez Jacques suffirait à prouver qu'il procède d’une inspiration étrangère à celle de ces écrits, eux-mêmes sans parenté caractérisée entre eux. Remarquer aussi combien le rôle du diable dans Hébr. 2, 14 se retrouve peu dans la rapide mention qu’en fait /acg. 4, 7. L’évangile et les épîtres de Jean présentant si possible moins d’affinités encore avec notre épiître (voir seulement le commentaire de 5, 13-18, in fine), il ne reste guère à mentionner dans le N.T. que les épîtres pastorales. Celles-ci semblent avoir eu en vue une situation à certains égards comparable à ce que, par places, l’on discerne à travers les préoccupations de Jacques. Si les formules dogmatiques et liturgiques, si les ordonnances fixant la discipline chrétienne au sein des communautés jouent un rôle prépondérant dans 1 et 2 Timothée et dans Tite, alors que Jacques ne quitte pas le ton des exhortations plus profondes pour autant qu'il s’abstient d’en faire expressément l’objet de sanctions ecclésiastiques, ce qui s’exprime essentiellement des deux côtés, c’est une piété toute pratique, fondée sur le simple bon sens plutôt qu'accessible aux élans mystiques (3). Ainsi, Jacques
(1) Cf. notamment W. BRÜCKNER, Zeïtschr. j. wiss. Theolog. 1874, p. 530-541.
(2) MAURICE GoGUEL, Eschatologie et apocalyptique dans de christianisme primitif. Revue de l'Hisi. des Relig., t. 106, 1932, P. 435. ,
(3) C£. l'introduction aux épôîtres pastorales dans la Bible du centenaire,
NT. p.340.
déteste spécialement les péchés de la langue ; 2 Timot. 2, 14, 23 s.; Tite 3, 2 condamnent la logomachie et recommandent, comme notre épître, la douceur irénique; voir 1 Tmot. 6, 11; 2 Timot. 2, 25 ; Tite x, 16. La notion de la Loi n'est pas non plus sans affinités : 1 Timot. 1, 8 ; 4, 11 ; Jacq. 2, 8, etc. De la foi mise en œuvre, chère à notre auteur, on pourrait rapprocher la puissance de l’edcéBaux authentique d’après. 1 ZTimot. 4, 7 S.; 2 Timot. 3, 5, etc. ; de la foi stérile de /acq. 2, 20, la foi malsaine ou susceptible de tomber dans l’hypocrisie que visent ou impliquent 2 Timot. 1, 4; Tite I, 13; 2, 2. "Epyov, ce mot si caractéristique, revient quinze fois chez Jacques, neuf fois dans les pastorales ; au route Épyou de /acq. I, 25, on comparera sans difficulté l’épyarny évenaloyuvnrov de 2 Timot. 2, 15, ou le roro xah@v Éoywv de Tite 2, 7; voir encore 2 Timot. 4, 5, Épyoy roinoov edayyekoroÿ, etc. Sur un ton plus calme que Jacq. 5, 1-6, 1 Timot. 6, 9 s., 17-19 dénonce expressément les terribles dangers de la richesse. Aucun de ces points de contact ne doit être surestimé ; les tempéraments des écrivains diffèrent comme leur style, mais il ne sera pas téméraire de supposer qu'ils travaillèrent, l’un à consolider surtout les cadres de la vie ecclésiastique et à sauvegarder du même coup la « saine doctrine », l’autre à approfondir l’évangile de l’action bonne, à peu près au cours de la même étape dans l’évolution du christianisme antique, c’est-à-dire après la fin des temps apostoliques, Jacques toutefois s’en rapprochant encore un peu plus que l’auteur des pastorales.
La première épitre de Clément romain, toute remplie d’exhortations parénétiques, ne présente cependant avec celle de Jacques que peu de points de comparaison. On note l’emploi occasionnel des mêmes citations : Jacq. 4, 6 ; 1 Clément rom. 30, 2 ; — Jacq. 5, 20 ; 1 Clément rom. 40, 5. Les deux auteurs mentionnent Abraham et Rahab, le second avec beaucoup moins de sobriété que le premier. Une analogie, dans la forme surtout, apparaît entre : Jacq. 2, 13 et 1 Clément rom. 38, 2. Voir de même /acq. 4, 1 s. et - 1 Clém. rom. 46, 5 s.; 3, 2. Si l’on trouve la bnepnpavia x. +. À. dans 1 Clément rom. 30, 3, et si ce morceau paraît contredire le paulinisme dont ailleurs l’auteur serait plutôt tributaire, cela ne s'expliquerait, selon SPITTA, que par le recours à une autre autorité, celle de l’épîitre de Jacques. Mais le paulinisme de Clément ne se manifeste nulle part comme le fait d’un élève reproduisant scrupuleusement l’enseignement de son maître. Son épître n’est pas l’œuvre d’un dogmaticien. Quand il évoque la loi nouvelle, il le fait très pragmatiquement, comme en général les écrivains des deuxième et troisième générations chrétiennes. Pour supposer qu'il s'appuie sur notre épître, il faudrait au moins le voir adopter à son tour une véritable théorie de la foi et des œuvres. Ni PAUL ni JACQUES ne doit être en cause dans 1 C/ement rom. 30, 3 où 38, 2, textes qui s’inspireraient plutôt, tout
simplement, de Matth. 7, 21, sinon de la tradition juive et chrétienne en général.
Jacques a pu connaître, sous une forme ou sous une autre, le schéma des « deux voies » qui prit place au début de la Didaché (1), mais il l’aura utilisé très librement, çà et là. La tendance moralisante s'affirme avec la même force chez ces deux auteurs ; ils combattent certains désordres dans des communautés ayant évidemment derrière elles un passé déjà appréciable. Cependant l'horizon de Jacques pourrait être le plus étendu des deux ; ses allusions aux voyages, au grand négoce, laissant entrevoir le développement économique, n’ont pas de parallèle dans la Didaché, qui semble émaner d’un milieu plus isolé, un peu à l'écart des courants établis entre les grandes villes.
Parmi les « pères apostoliques », c’est incontestablement le Pasteur d'HERMAS qui rappelle le plus souvent l’épître de Jacques. La parenté n'apparaît pas seulement dans le vocabulaire ou dans les idées, mais il semble que certaines exhortations pe Jacques aient pu servir de thème à des développements d'HERMAS. Nous les avons signalées chaque fois dans le commentaire. Résumons seulement ici les plus topiques.
Le précepte à d'HERMAS met longuement ses lecteurs en garde contre le doute, qui risque de neutraliser toute prière ; l’auteur lui oppose la puissance de la foi. C’est exactement le contenu de Jacq. x, 5-8 (voir le commentaire), et l'expression caractéristique Stpuyos est employée des deux côtés. (HERMAS s’en sert ailleurs encore, à treize reprises). Par contre, au verbe Gixxpivecau de Jacques correspond chez HERMAS orale (2). En somme, ce précepte représente bien une adaptation directe du texte plus sobre qui lui correspond dans notre épître.
Les similitudes 2, 5-10 ; 3, 0, 5 ss. développent le thème : riche et pauvre, non sans analogie avec /acgq. I, 9-II ; 2,1 SS. ; 5, I-6. Toutefois on remarque qu’HERMAS se comprend lui-même au nombre des pauvres opprimés (cf. Was. 2, 3, 1 ; Préc. 3, 3), et que manifestement les riches visés par lui appartiennent aux communautés chrétiennes (cf. Vas. 3, 6, 5-7 ; 3, 9 (voir Jacq. 5, 4); Simil. 8, 8, 9 ; 9, 20 ; 9, 30, 4 ss.). Tandis que Jacques déclare formellement la richesse incompatible avec la piété qu'il prêche, HERMAS exhorte les chrétiens fortunés à assister les pauvres ; riches et pauvres doivent intercéder devant Dieu les uns pour les autres. À n’en pas douter, les deux auteurs procèdent de toute la littérature des « pauvres d'Israël », et HERMAS ne s'inspire pas
(x) Cf. « le chemin de la lumière » et « le chemin des ténèbres » dans l'épître de Bayrnabas (18-20).
(2) D’après ARN. MEYER, p. 63, il y aurait là une modification intentionnelle : HERMAS, pour parler du doute, substituerait un verbe usuel à celui de l’épître de Jacques, qui ne comporte pas habituellement ce sens dérivé (cf. 1, 6, commentaire).
uniquement des considérations que Jacques en dégageait pour sa part.
Comme dans le cas de 1 Pierre, mais avec des rencontres plus nombreuses encore, il s’agit donc d’exposés parénétiques puisant à des sources communes, qu'HERMAS amplifie à plaisir, tandis que Jacques affectionne la clarté et la concision des formules sentencieuses. On voudrait pouvoir rechercher par quelles voies au juste ces matériaux leur sont parvenus, mais les indices font défaut. Du moins admettra t-on la priorité de notre épître (1). La mondanisation des communautés s'affirme davantage chez HERMAS, ainsi que la fixation progressive de leur gouvernement ecclésiastique. Vers le milieu du 11° siècle, parmi les chrétiens de Rome, l’œuvre de /acques était apparemment assez connue, assez familière même, pour qu'HERMAS püût lui emprunter tout naturellement divers thèmes de réflexion et développer à sa guise les réminiscences qu'il lui devait.
Que dire, enfin, de l’épître de Jude, bref morceau pseudonyme dirigé contre les dangers d’un gnosticisme déjà bien caractérisé ? C’est comme « frère de Jacques » que l’auteur se présente à ses lecteurs (2). Si Jacques n’était alors resté célèbre qu’en sa qualité de premier chef de la communauté apostolique de Jérusalem, on ne voit pas comment son illustration aurait tiré du même coup son frère de l’obscurité. Si, au contraire, une épître circule déjà sous le nom de Jacques (cf. ci-dessus, p. 223 s.), les fidèles admettront sans difficulté qu’un autre frère du Seigneur, se référant modestement non à Jésus dont il n’est que le Soëos mais à Jacques, ait pu lui aussi écrire aux communautés, quand bien même son activité n’avait pas laissé d’autres traces. Par suite, il y à lieu de penser qu’au moins dans certaines provinces orientales, la tradition sur l’auteur de notre épître était alors accréditée. Cela fournit pour cette identification un éerminus ad quem approximatif. Jude, au surplus, a pu appliquer au gnosticisme qu’il combat les caractères « terrestre, psychique, démoniaque » que Jacqg. 3, 15 attribue à la fausse sagesse ; remarquer aussi Jude, v. 125., qui trahit peut-être quelque réminiscence de Jacq. x, 6, 8. Voir encore le commentaire de /acg. 5, 19 5.
Notre revue des ouvrages chrétiens susceptibles de se prêter à des rapprochements avec l’épître de Jacques n’aboutit pas, on le voit, à de très sensibles précisions d'ordre chronologique. Du moins nous aura-t-elle aidé à comprendre les vues essentielles de l'auteur, à reconnaître sous quels aspects et dans quelle mesure elles se détachent sur l’arrière-fond commun aux divers écrivains considérés. Il convient maintenant, dans la mesure du possible, de réunir ces vues elles-mêmes en une esquisse d'ensemble.
(x) Cf. ci-dessus, p. 181, n.
(2) S'il prétendait par là s'identifier à « Jude de Jacques » (Luc 6, 16: Actes 1, 13), il le préciserait nécessairement en se qualifiant d’« apôtre ».