III. CARACTÉRISTIQUE RELIGIEUSE
. Sous le bénéfice de l'observation placée en tête de ce chapitre, p. 250, on constate que le sentiment religieux de notre « docteur », orienté directement vers l’action morale, procède de certaines convictions dont il ne se soucie, dans son épître, ni d'approfondir la nature et la portée théologiques, ni d'expliquer comment et pourquoi il se les est appropriées. Ce sont des données très simples, dont aucune n’apparaît comme une création de sa pensée personnelle, et qui s’harmonisent sans peine en son esprit parce qu'il en éprouve et veut en propager la vertu dynamique dans la réalité objective de tous les jours, sans prétendre rédiger un exposé de principes, un manuel ou traité intégral de la foi et de la vie chrétiennes. On doit donc se garder d'attribuer à sa pensée une rigueur systématique qui lui demeure étrangère. On évitera spécialement, à cet effet, les rapprochements insuffisamment motivés entre des textes de l’épître extraits de développements différents, car l’analogie extérieure ne prouve pas toujours nécessairement qu’il y ait eu rapport réel dans l'esprit de l’auteur. De ses croyances comme de sa piété, étant donnée la nature même des expressions dont il les a revétues, ce qui se laisse saisir avec précision reste forcément fragmentaire et peu coordonné.
La plupart des passages où il se réfère à Dieu ne comportent rien de plus que l'absolu monothéisme hérité de l'A. T. C’est l’axiome suprême (vérité élémentaire, dirait l’épître aux Hébreux, 6, x) ; on ne perdra pas son temps à le démontrer. « Tu crois qu'il n’y a qu'un Dieu ? Tu as raison », 2, 19 ; cf. 4, 12. Il est l’'Unique, le Seigneur. Ce qu’en lui souligne surtout l’emploi fréquent de Kiptoc, c’est la souveraine puissance ; cf. spécialement 4, 10-15; 5, 4. En face de lui, jugez de l’humaine fragilité : 4, 14; —1,10-IT. Mais il est aussi le Dieu compatissant, 5, 10-11 ; il s'approche de ceux qui viennent à sa rencontre, 4, 8 ; il exauce libéralement les prières faites avec foi, z, 5-7 ; 5, 16 ss. Il est l’unique législateur et juge, 4, 12 ; sa volonté s’identifie à la justice, r, 20. Il est le « Dieu et Père », 1; 27 ; « le Seigneur, notre Père », 3, 9. Nous le « bénissons », 3, 0.
Immuable, créateur de l’univers, « Père des lumières », I, 17, créateur des hommes faits à son image, 3, 9 ; cf. z, 18, inaccessible aux séductions du mal, il ne tente lui-même personne, I, 13. Aussi bien, tout ce qui peut être donné de bon aux hommes « descend » de lui, 1, 17. Il possède l’absolue perfection.
Il manifeste donc qu'il exige des hommes la perfection, correspondant à sa propre sainteté. Cf. 1, 18; — 3, 2, tékeuoc dvnp. Tel est le but en vue duquel il leur a prescrit sa Loi, 1, 25, conduisant à la liberté, 2, 8-12. Les épreuves qu'il faut traverser sont précisément destinées à acheminer l’homme vers cette pleine maîtrise voulue de Dieu. On doit par conséquent trouver en elles
un sujet de joie parfaite; d’étape en étape (patience, action bonne), elles font obtenir « la couronne de vie », I, 12. La force divine accordée à l’homme dans la prière (voir le commentaire de 5, 13 5s., spécialement p. 205, 207, 211, 217 s.) consiste essentiellement en sagesse 1, 5; 3, 15, 17, source de toute vertu. C'est surtout sous cette forme que Jacques paraît se représenter l'« esprit » que Dieu fait habiter en nous, 4, 5.
Mais en fait l’homme mène trop aisément une conduite opposée, I, 20 ; 4, 17, etc. Ici encore sans se livrer à des recherches spéculatives, l’auteur n’a pas pu ne pas se demander : d’où vient le péché ? 1, 13-15. L'homme est attiré par le monde, ennemi de Dieu, 4, 4; cf. 1, 27. Chacun de nous, sous des formes et à des degrés divers, succombe (3, 2) à la séduction des convoitises, qui nous déchirent intérieurement, 4, 1 ss., et déchaînent les désordres de toutes les passions ; à son paroxysme, le péché « enfante » la mort, 1,15; cf. 5,20. Le doute, qui nous fait balancer entre Dieu et le monde, n’est déjà qu’un aspect du péché, 1, 6-8; cf. 4, 8. Celui-ci trahit toujours en définitive sa nature « terrestre, animale, démoniaque », 3. 16. Il procède du diable, 4, 7, prince de ce monde, être infernal, cf. 3, 6, qui a sous ses ordres les démons, mais auquel l’homme peut et doit échapper en se soumettant à la volonté de Dieu, devant qui les démons eux-mêmes « tremblent », 2 RL
L'idée de repentance apparaît sous des formes particulières : « dépouillez toute souillure, tout vestige de méchanceté », I, 21; « purifiez vos mains, sanctifiez vos cœurs », 4, 8 ; ou encore : sauvez vos âmes et celles de vos frères, 5, 20. Elle est sousentendue dans l’exhortation à la confession mutuelle des péchés, 5, 16. Le pardon sera acquis au pécheur s’il le demande à Dieu avec foi, 5, 15, s’humilie devant Dieu, 4, 6, 10, et exerce la miséricorde envers son prochain, 2, 13. Etre justifié, 2, 21, 25, c'est être sauvé, 2, I4 ; CÎ. I, 2I ; 4, 12 ; 5, 15, 20, et le commentaire. Réciproquement, le jugement, qui ne peut tarder, 5, 9, sera impitoyable aux pécheurs endurcis, 2, 13; 3, I; 4, 12 (1).
Tout ceci pourrait sans doute s'expliquer chez un auteur juif ; seul peut-être le coloris général, la très vivante chaleur partout répandue trancherait sur le ton de la parénèse non chrétienne. Mais rien ne définit spécifiquement la foi (2), le salut, la nouvelle naissance. Il faut considérer quelques autres textes épars dans
(x) Rappelons que cette eschatologie, fort discrètement esquissée, ne revêt aucune coloration proprement apocalyptique. Jacques, à cet égard, semble appartenir à la même famille d’esprits que, notamment, l’auteur de l'épître aux Hébreux.
(2) Elle a évidemment pour objet Dieu (2, 19, 23) et le Christ (25) mais d’après l’auteur cela va de soi : il ne se réfère jamais à un corps de doctrines obligatoires. Il veut une foi parfaite, qui fasse ses preuves. Cf. E. MÉNÉGOZ, ouv, cité (Fidéisme, t. 2, p. 22, 47), et ci-dessus, p. 110 ss.