‹ L'Épitre de Jacques: Étude critiqueChapitre 77 sur 103 · CARACTÉRISTIQUE RELIGIEUSE · texte numérisé non relu

CARACTÉRISTIQUE RELIGIEUSE

l'épître (cf. ci-dessus, p. 252 ss.) pour pouvoir dire, avec REUSSs (x), en présence des deux seules mentions de la personne du Christ dans l’épître de Jacques, 1, 1 ; 2, 1 : « Plût à Dieu que partout aujourd’hui où le nom du Seigneur est exalté avec plus d’emphase on reconnût une soumission empressée à ses commandements, égale à celle qui se révèle dans ces pages. »

Pour Jacques, Jésus apparaît essentiellement, on pourrait dire exclusivement, comme le Seigneur glorifié, 2, 1, le Messie élevé auprès de Dieu, d’où il reviendra bientôt pour exercer le jugement divin, 5, 7. « La christologie se confond dans l’eschatologie (2). » L’attention ne se porte plus sur l’activité, la prédication, les faits et gestes de Jésus en ce monde. Non seulement notre auteur ignore ou passe sous silence toute tradition sur la préexistence ou la naissance miraculeuse, mais les nombreux échos des messages évangéliques qu'il fait entendre viennent dans ses exposés sans qu’il éprouve le besoin de les présenter comme paroles du Seigneur. Nulle part (cf. le commentaire, 5, 6), il ne mentionne la mort de Jésus sur la croix, de sorte qu’on ne peut guère douter qu'il s’abstenait d’y voir un élément constitutif de l’œuvre du salut. Certes, il s’inspire du Christ comme d'une personne vivante (xvptoc), mais nous n’en ignorons pas moins totalement s’il s’appropriait ou non la croyance à la résurrection ; en d’autres termes, il n’a pas jugé utile de faire connaître dans son épître ce qu'était pour lui la préhistoire du Christ glorifié, du Seigneur, objet de sa foi (2, 1). Rien ne marque mieux la distance entre l’épître de JACQUES et celles de PAUL, où presque à chaque instant la personne et l’œuvre du Seigneur Jésus-Christ donnent lieu aux exposés les plus circonstanciés (X Corinth. 8, 6; Pmlipp. 2, 5-11; Coloss. 1, 13-23, etc.). On constate même que la position prise ainsi par notre auteur demeurerait vraiment isolée dans le N. T., n'étaient Jude et 2 Pierre, qui ne font pas plus allusion que lui à la résurrection de Jésus mais lui donnent, comme Jacques, le titre de xbproc (3).

Reconnaïissôns là un indice très sérieux à l'appui de l’interprétation, déjà étayée par plusieurs autres faits, qui suppose pour l’épître une date de composition ultérieure aux jours du paulinisme et de la première expansion chrétienne, alors que tousles yeux restaient fixés sur les souvenirs palpitants de l’histoire évangélique, comme ils revivent, par exemple, à travers les discours du livre des Actes. Pour PAUL, la foi et la vie chrétiennes en se conçoivent et ne s'expliquent qu’« en Christ. » Il en résulte

(x) Histoire de la Théolog. chrét. au siècle apostolique, Strasbourg, 1864, 1, p. 485.

(2) E. REUSS, ouv. cité, p. 485.

(3) Cf. MAURICE GOGUEL, Parousie et résurrection. Revue d'Hist. et de Philos. relig., juillet-octobre 1930, p. 371 ss. — L'épître aux Hébreux ne contient qu'une allusion explicite à la résurrection de Jésus : 13, 20, mais cette croyance fait incontestablement partie intégrante de la christologie professée par l’auteur.

notamment que, si l'apôtre revendique sans cesse la qualité de Soëkoc Xotoroÿ ’Incoù (Romains 1, 1; Php. x, x, etc.), c'est directement en vertu de sa vocation (cf. x Corinth. 7, 22) et par opposition à l'homme esclave du péché (Romains 6, 17 ss.) ou de la mort (Romains 8, 20 ss.), au Juif esclave de la Loi (Galates 4, 1-7 ; 5, 1) ou au païen esclave de ses dieux (Galates 4, 8s.). On n’aperçoit plus du tout chez Jacques, « esclave de Dieu et du Seigneur Jésus-Christ » (x, 1), ce mysticisme intense ; l'expression est évidemment entrée dans l’usage courant et doit s'appliquer à peu près à tous les chrétiens, de la même manière que, par exemple, dans HERMAS, Préc. 12, 5 : «le diable ne peut pas maitriser les esclaves de Dieu quand ils espèrent en Dieu de tout leur cœur. » Voir aussi comment IGNACE appelle régulièrement un simple diacre son cévSouoc : aux Éphés. 2, 1; aux Smyrn. 12,2, etc. Ce titre n’était donné par PAUL qu’à Epaphras et à Tychique, dont Coloss. 1, 7 ; 4, 7 attestent avec insistance combien l’apôtre les distinguait. Est-ce fortuitement que, par exemple, 1l n’a ainsi désigné aucun des personnages énumérés dans Romains 16 ? La transition apparaît notamment dans 2 Timot. 2, 24. Dans le même ordre d'idées, on remarquera que, contrairement à son grand devancier, JACQUES n’éprouve nullement le besoin de présenter ses instructions et exhortations xarx Tù ebayyeAt6v mou (Romains 2, 16, etc.).

En un mot, la tradition chrétienne dont il hérite, toute nourrie assurément de la substance profonde de l’enseignement évangélique primitif, s'est dégagée des cadres de la vie de Jésus et condensée en une « sagesse venue d’en haut », que stimule l'espérance de la parousie et qui doit s'affirmer par des actes, par une vie sanctifiée, digne en tous points du « beau nom », 2, 7, dont elle se réclame (x).

C’est donc la vie chrétienne, l’action bonné (2) aux prises avec « le monde », ses tentations et nos propres faiblesses, que

(x) Jean RÉVILLE, La valeur du témoignage historique du « Pasteur » d'Hermas, 1900, p. 14, oppose judicieusement aux théories qui attribuent l’épître à un auteur juif ces considérations corroborant les nôtres : « La présence, dans la littérature chrétienne primitive, en dehors même des éléments fondamentaux des évangiles synoptiques, de l’épître de Jacques, de la Didaché, du Pasteur, d'HERMAS, suffit à nous prouver l'existence d’un christianisme populaire, de nature avant tout moral, dépourvu de spéculation, beaucoup plus apparenté à la piété des pauvres de l'Eternel, des enfants du Père céleste, qu’à la théologie de Gamaliel, de Philon ou de Platon, et qui a les meilleurs titres à l'authenticité, puisque tout l'évangile galiléen de Jésus fut inspiré de ce même esprit, »

(2) Depuis Washington, tous les présidents des États-Unis, aussitôt après avoir prêté serment à la Constitution, choisissent une page de la Bible sur laquelle ils déposent un respectueux baiser. Théodore Roosevelt plaça alors ses lèvres sur Jacq. 1, 22.

toutes les exhortations de l'épître visent à nourrir, intensifier, rendre finalement invincible (1). Mais il faut bien constater de nouveau que, si cette inspiration fournit à la suite des développements juxtaposés une réelle unité d’esprit, il n’en résulte, au point de vue éthique comme sur le terrain des idées proprement religieuses, aucune systématisation. Notre « docteur » ne prétend jamais épuiser un sujet ; jamais il ne lui fixe une place organique dans quelque série de raisonnements articulés avec rigueur. Rien ne serait plus erroné que d’apercevoir ici le premier en date des traités de morale chrétienne, le prototype du genre auquel se pourront rattacher plus tard le Pœdagogicus de CLÉMENT D'ALEXANDRIE et le de officiis d'AMBROISE. Qu'on se rappelle plutôt les chapitres parénétiques des épîtres pauliniennes ou deutéro-pauliniennes : Jacques, de même, donne seulement un certain nombre de directions pratiques, pour les circonstances auxquelles il attache une importance immédiate, et il passe sous silence plus d’un autre élément de la vie morale. Par exemple, il n'aborde nulle part la question des devoirs de famille ; ceci n'aura pas réclamé son attention au moment où il écrivait, apparemment parce qu'aucun avertissement spécial ne lui semblait requis à ce propos en vue des destinataires de l’épître. Néanmoins, il nous reste de ses conceptions morales un aperçu suffisamment caractérisé.

À la base de la vie chrétienne 1l place non pas la théorie mais le fait de l'élection divine : Dieu a choisi, 2, 5. S'abandonner à l'empire des passions, se livrer à l'amitié pour « le monde », c’est oublier cette vocation divine et y répondre par une infidélité totale, qui mérite d’être flétrie comme un « adultère », 4, 4, et qui encourt une condamnation sans appel (cf. 2, 13), car Dieu ne nous réclame pas à moitié, 4, 5 ; une âme partagée entre le monde et lui a en réalité tout perdu, 1, 7-8, faute de recourir en toute candeur à ses dons inépuisables, en pratiquant avec la plus absolue confiance la prière, puissance sans pareille, I, 5 s.; 4,25: 5, x3-I18.

Assurément, les épîtres pauliniennes contiennent une notion plus riche et plus profonde de la prière, sous tous les aspects qu’elle présente dans l’expérience de l’apôtre : joie, reconnaissance, harmonie cherchée et trouvée avec la volonté divine, et d’abord lutte ardente d’une âme qui dispose des trésors de l'intercession et ne se porte à l’assaut du péché qu'en communion de désirs et d'efforts avec les frères et avec Dieu. Tout cela vibre merveilleusement, nourrit. une piété ardente et l'élève

(x) C’est avant tout ce moralisme foncier qui marque nettement combien, en dépit de certaines affinités (recherche de la sagesse, force résistante dans les épreuves, due essentiellement à « la prière de la foi », etc.), JACQUES diffère, par exemple, d’un mystique comme PHILON, pour qui la Gpnoxeia vise, plus haut que l'action bonne, le suprême repos en Dieu.

jusqu'aux sommets d’une contemplation mystique à peu près incomparable : « Dieu a envoyé dans nos cœurs l'Esprit de son Fils, par lequel nous crions : 4 bba ! c’est-à-dire : Père ! » Galales 4,6; cf. Romains 8, 15 (1). En regard de tels élans, les sobres affirmations de Jacques, si formelle qu’en soit la fervente certitude, pourraient paraître un peu froides. Il ne laisse, en particulier, jamais supposer qu'il ait médité l’angoissant problème des exaucements différés ou en apparence refusés (cf. Marc 14, 36 et parall. ; 2 Corinth. 12, 7 b-9) : si l’on n'obtient rien, c'est qu'on a « mal demandé » (Jacq. 4, 3). Mais, à scruter ses paroles avec soin, on se persuade qu'elles fournissent à la réflexion une matière déjà considérable et gardent, même après les prestigieuses envolées pauliniennes, leur lumière spécifique, applicable à toute âme en quête de Dieu.

Car enfin, si la prière entretient et constamment renouvelle la vocation apostolique de PAUL, ne joue-t-elle pas le même rôle moteur pour l’activité plus spécialement didactique de JACQUES ? Sans aucun doute, puisqu'elle puise, avec une totale soumission, 4, 7, à la source inépuisable des largesses divines et que de ce recours confiant dépend l'acquisition de la sagesse qui vient d’en haut, sagesse « pure, pacifique, modérée, conciliante, pleine de miséricorde, féconde en bonnes œuvres, sans partialité, sans hypocrisie », 3, 17 ; cf. 1, 5. On en rapprochera tout naturellement «la religion pure et sans tache », caractérisée de même par l’action bonne, les œuvres de miséricorde et l’abstention des souillures du «monde », 1, 27. Sous divers aspects, visant toujours la conduite pratique, revient en somme ce point de vue essentiel, car c’est à la sagesse et à la piété ainsi comprises qu’il est réservé de vaincre l'humeur combattive, envieuse et jalouse, perpétuant l’état de guerre intérieure, 4, 1-2, la médisance, 4, 11, l’acrimonie, 5, 0, la colère, l’intempérance du langage, 1, 19-20, 26 ; 3, 1-12, la partialité lourde d’injustices, 2, 1 ss., bref, toutes les formes possibles de la méchanceté, 1, 21 ; 3, 16.

Constance et patience dans les épreuves d’où l’on sort affermi, SéxuLoc, 1, 12, conduite juste devant Dieu, regard porté sur la certitude des rétributions souveraines, 1, 12; 5, 7 ss., qui sanctionneront sans tarder cette inflexible persévérance, telle demeure, à travers les sinuosités des exhortations et sentences successives, la perspective latente qui colore les conseils pratiques en eux-mêmes les plus simples et qui en élargit puissamment la portée. Cette inspiration prend une chaleur et un souffle particulièrement frappants lorsque s'exprime la sympathie vraiment enthousiaste de l’auteur pour les pauvres et ses menaces corrélatives lancées aux riches, I, 9-II ; 2, 1-12, 13-16 ; 5, I-6.

(x) CE. F, MÉNÉGOZ, Le problème de la prière?, 1932, P. 281, 299, 302, 3135.

Les riches sont condamnés en bloc et sans rémission (x), moins à cause de griefs précis dont l’auteur ou les destinataires de l’épître auraient eu à souffrir de leur part (ceci n'apparaît expressément qu'une seule fois, 2, 6s., car on ne peut savoir si des faits particuliers sont ou non visés dans 5, 6), que, peut-on dire, en principe. C'est leur richesse même, 5, 2 s., qui fatalement les corrompt et les voue à la perdition. Nous avons reconnu dans ces accents la persistance de l’un des courants qui s’affirmèrent à travers la piété juive depuis le retour de l’exil. On sait que le psautier notamment doit pour une bonne part son inspiration aux « pauvres d'Israël », ‘ändwim. Pauvre et pieux, riche et impie deviennent de plus en plus dans le judaïsme populaire des termes parallèles, équivalents. L’ennemi du pauvre est aussi l'ennemi de Dieu ; la justice de Dieu assure au pauvre l'élévation finale, au riche l’abaissement, cf. Jacg. 1, 9-11. Qu’on ne se trouble donc pas à la vue du bonheur et de la prospérité des impies; rien n’est plus précaire. Ces pensées sont également familières à la littérature de sagesse, Proverbes, Siracide, etc. « Aïnsi la question sociale est devenue une question religieuse. Le drame de l’histoire est dominé par le conflit du pauvre et du méchant. Pour ou contre Yahvé et ses ‘ändwim ! (2) »

Après les tribulations guerrières du 11e siècle, cette piété des « pauvres » demeura agissante à la base du mouvement pharisien ; ce sont toujours les « riches » que censurent ardemment et condamnent des textes comme Hénoch 94 ss, Ps. de Sal. 1, 4-8, etc. Nombreux étaient à l’époque de Jésus les petits groupes incarnant à la fois les revendications de la conscience contre toute injustice sociale et le rigorisme national froissé continuellement sous la domination étrangère. Ils sont visés plus d’une fois dans les évangiles : « l'Évangile est annoncé aux pauvres », Matth. 11, 5 ; Luc 7, 22 ; cf. Luc 6, 20, aux piétistes messianistes, héritiers directs des « pauvres » d'Israël. Les premiers adeptes de Jésus, comme ceux de Jean-Baptiste, se recrutèrent parmi eux pour une bonne part. Ils nous paraissent assezheureusement caractérisés dans les lignes suivantes, auxquelles nous répondrions volontiers

par l’affirmative : « Faut-il entendre par là (le groupement des « humbles ») l’ensemble des « Juifs moyens », non inféodés aux confréries des Pharisiens, des Sadducéens, des Esséniens ou de la «nouvelle alliance », étrangers plutôt qu’hostiles aux innovations et aux exagérations des virtuoses de la piété, et ayant conservé, grâce à la lecture des livres saints et au contact constant des réalités pratiques, quelque chose de la fraîcheur de vie religieuse, de la simplicité et de la spiritualité morale des anciens prophètes ? (3) »

(x) Remarquer combien l’exhortation à adresser aux riches selon l’auteur de 1 Timot. 6, 17-19 apparaît modérée en face de notre épiître.

(2) A. CAUSSE, Les « pauvres » d’'Isyaël, 1922, p. 100.

(3) AD. Lops, Revue de l'Hist. des Relig., t, 96 (1927), p. 99.

Qui sait si de la piété des « pauvres » en Israël, vivifiée encore aux souffles du christianisme naïssant, n’a pas procédé par une irrésistible filiation l'épanouissement, vraiment unique dans l’histoire, de cette évangélique charité qui, dès l’abord, se créa spontanément un organe original, le diaconat (cf. Actes, 6, r-6), et qui finalement ne devait pas contribuer pour une faible part à désarmer les persécuteurs, en les frappant d’un étonnement peu à peu contraint d'aboutir au respect ou même à l'admiration ?

En particulier, les paraboles évangéliques reflètent souvent la condition sociale de ces petites gens, jaloux d'éviter tout compromis avec un milieu ambiant mondanisé, qui, forcément, les rendrait infidèles à la Loi. D'une manière générale, l’espérance eschatologique se caractérise dans les synoptiques par le renversement de la situation présente ; le salut sera pour les pauvres, la perdition pour les riches, ces gens qui vivent sans Dieu ; cf. Luc 16, 19 ss. ; Marc 10, 23-25 ; Luc 12, 16 ss. Jésus et ses compagnons d'œuvre mènent eux-mêmes la vie des pauvres, au jour le jour. Toutefois, ce n’est nullement la richesse en soi que Jésus condamne; cf. Marc 10, 26 s. et parall. ; Luc 10, 9, 23; Matth. 25, 27 (x). Pour lui, pauvre et riche n’équivaut pas simplement à pieux et imple, fidèle et réprouvé. La dureté du cœur, l'absence d'amour, l'égoïsme féroce, voilà ce qui sépare l’homme de Dieu ; si les riches sont particulièrement enclins à y succomber, tel « méchant serviteur » de condition médiocre peut encourir la même condamnation, Matth. 18, 28-34. Ce dernier trait n’a pas d’exact équivalent dans notre épître.

Quand la première communauté se forme à Jérusalem, elle reste à son tour sous l’empire de l'attente de la fin. Les collectes entreprises pour elle par l’apôtre Paul prouvent qu’elle comptait dans son sein beaucoup d’indigents. Elle pratiqua quelque temps un communisme qui apparaît spontané et approximatif, Acées 2, 445. ; 4, 32 S., «communisme religieux, communisme d'amour fraternel (2). » On persistait à considérer la richesse coupable comme vouée à la ruine, avec tout l'organisme du « monde » dont elle fait partie intégrante.

Cette note ne résonne guère dans la prédication paulinienne, qui se développa surtout dans des milieux urbains directement conditionnés par la civilisation hellénistique. Là seulement où l’on ne s’afiranchissait que plus lentement du judaïsme, la ligne se prolonge. Des textes parénétiques comme 1 Timot. 6, 17, ou des prières cultuelles comme celle de 1 Clément rom. 59 ss. supposent toujours que Dieu abaisse les puissants, élève les humbles,

(1) CE. MAURICE GOGUEL, La Vie de Jésus, 1932, p. 560.

(2) TROELTSCH, Die Soziallehren der christlichen Kirchen und Gruppen, 1912, p.495. — Cf. E. DE FAYE, Les Eglises de l’âge apostolique, 1909, p. 75 s. E. LoH- MEVER, Sozsiale Frage im Urchristentum, 1921, passim. MARC BŒGNER, L'Eglise et les questions du temps présent, 1932, P. 99 S$S., 123 SS., 1305.

enrichit et appauvrit ; ceux qui se reposent sur leurs richesses s’abusent et seront confondus.

Mais c’est incontestablement l’épître de Jacques qui a donné alors à ces thèmes leur expression la plus énergique. L'auteur ne se borne pas à puiser dans les œuvres de ses devanciers, psalmistes et sages d'Israël, humbles chrétiens des premiers temps. Il est clair que si, pour lui, les promesses sont réservées aux pauvres, si la vie chrétienne se confond avec la piété fervente des petites gens, méprisés du monde, ces convictions ne procèdent pas simplement du souci de rester fidèle à une longue tradition, mais expriment ses sentiments personnels les plus profonds. À travers tous les développements règnent bien la mentalité piétiste, l'attachement aux mœurs patriarcales, l'idéal d’une existence qui se tient à l’écart du monde, des affaires, de l’orgueil dans la plus humble soumission à Dieu : I, 9-II ; 4, 1-4, 6-10 ; E27: 4,113-105 etc:

Le point culminant se marque à cet égard dans 5, 1-6, où éclatent contre les riches les plus terribles menaces, toujours sur un ton qui rappelle la littérature des « pauvres » d'Israël ; voir le commentaire. Mais on ne saurait confondre même ces accents de l’indignation extrême avec quelque chose comme l’appel à une révolution prolétarienne. C’est, là encore, la note eschatologique qui prévaut. La justice de Dieu sera seule à l’œuvre dans le déploiement des sanctions attendues.

Jacques ne prêche donc nullement ce qu’on appellerait de nos jours l’action directe. Il est surtout préoccupé de mettre ses lecteurs en garde contre tout compromis, tout rapprochement avec les riches ; il leur répète que les égards ainsi témoignés ne leur vaudront jamais à eux-mêmes qu’un surcroît de déceptions, d’humiliation et de misère, 2, 1 ss. On peut en somme, avec DiBELIUS, synthétiser en trois traits sa position essentielle : en lui s'unissent « l'éthique piétiste patriarcale, l'hostilité « paupérisante » contre la richesse, et l’attente apocalyptique (x). »

En fait, les communautés ne pouvaient longtemps se maintenir sans accueillir dans leurs rangs des membres appartenant à toutes les conditions sociales. Déjà les textes d'HERMAS montrent bien cette pénétration progressive, car les avertissements de l’auteur aux riches s'adressent évidemment à des chrétiens : Simil. 2, etc. L'évolution s’accentue encore par la suite, comme viendra l’attester à son tour le Quis dives salvetur de CLÉMENT D’ALEXANDRIE.

Ainsi considérée dans l’ensemble de la littérature chrétienne antique, l’épître de Jacques se place en un temps de transition. Ardent représentant de la piété des « pauvres », l’auteur s'évertue

(x) Nous dirions plutôt : eschatologique. Voir ci-dessus, p. 268, n. Er MAURICE GOGUEI a opportunément précisé cette distinction : Eschatologie et apocalyptique dans le christianisme primitif. Paris, Leroux, 1932.

à retenir l’Église sur la pente de la mondanisation corruptrice, à conjurer pour elle le danger d’une invasion des puissants d’icibas. Sa morale ne verse pourtant pas dans l’ascétisme ; la défiance envers le monde n’est pas la fuite hors du monde; cf. 1, 27. On ne saurait même affirmer que l’épître fasse de la pauvreté en soi une vertu. Il faut tenir compte de toutes ces données, si l’on se demande dans quelle mesure Jacques peut être caractérisé comme un des premiers et lointains précurseurs des mouvements modernes du « christianisme social ». Nous énonçons le problème sans en entreprendre ici l’élucidation, qui demanderait toute une étude spéciale à brancher sur l’exégèse de l’épître (1).

Faut-il, enfin, préciser la concordance partielle des idées morales de notre auteur avec l'inspiration stoïcienne, signalée à plusieurs reprises dans le commentaire ? N’en exagérons pas la portée. Plutôt qu’une influence directe que rien ne peut établir objectivement, il y a quelque analogie, due sans doute à l’atmosphère générale de l’époque. Certes, le style de l’épître nous a rappelé plus d’une fois, par sa robuste simplicité, par ses images saisissantes, frappées comme des médailles, mises en relief sans artifice, la manière et jusqu'aux expressions d'ÉPICTÈTE. Mais dès que l’on creuse un peu, l’on s'aperçoit que si SÉNÈQUE et ÉPICTÈTE savent tempérer, au gré de l’expérience vivante, leur culte assez hautain de la sagesse personnelle, pour comprendre les faiblesses, les péchés, les souffrances du commun des mortels et y sympathiser, la distance ne peut être vraiment franchie, qui subsiste entre cet humanitarisme en réalité encore nuancé de quelque condescendance, surtout chez SÉNÈQUE, et la piété chaude et fraternelle des écrivains chrétiens. Les lois morales, en dernière analyse, gardent pour les stoïciens toute leur abstraction ; elles reposent sur un panthéisme toujours latent ; ce sont des règles utilitaristes de l’ordre du monde, et la parenté de l’homme avec Dieu qu’elles stipulent expressément ressortit à la nature immanente des choses. ÉPICTÈTE, assurément, fait entendre des accents plus mystiques quand il exalte la Providence ; chez lui, d'autre part, « la vieille doctrine du Portique... devient l’éducatrice des esprits, la médecine et le remède des

(1) Cf. A. HARNACK, Reden und Aufsätze, 2, p. 16. Loisy, L’Evangile et l'Eglise, p. 635. F. BRUNETIÈRE, La religion comme sociologie, Revue des Deux Mondes, 15 févr. 1903, p. 806. A. PUECH, Le christianisme primitif et la question sociale. (Religions et sociétés), 1905, p. 41-74. WILFRED MONOD, 1} s’est fait pauvre. Sermon. (Le Prédicateur, déc. 1898, p. 271). Etc. — Nous nous proposons de consacrer ailleurs à l’exégèse pratique de l’épître de Jacques une suite de recherches basées sur la présente étude critique.

Voir encore la conférence de H. ALIVISATOS (Bucarest) sur Les bases bibliques et dogmatiques de l'éthique sociale (Comité œcuménique du Christianisme pratique et Alliance universelle pour l’Amitié internationale, 19 31)

blessés de la vie (x). » Mais aucun des stoïciens, si admirables dans leur attachement aux plus hautes vertus, ne nous ouvre une perspective parallèle à celle de l’eschatologie chrétienne, du Royaume de Dieu, du renouvellement cosmique intégral. Ils regardent plutôt aux splendeurs de l’âge d’or définitivement disparu, sans en espérer le retour, mais en s'appliquant individuellement à ne jamais déchoir de leur dignité native, à incliner, sans se plaindre, leur volonté sous l’inéluctable destinée.

Ajoutons que, par son caractère et son tempérament personnels, tels que nous les entrevoyons à travers les lignes de son épitre, JACQUES, modeste et fervent docteur chrétien, ne se rapproche guère, vraiment, ni d'ÉPICTÈTE, l’esclave qui vante la pauvreté pour en avoir fait l’âpre et longue expérience, ni a fortiori d’un SÉNÈQUE, dont les réflexions sur la vanité des grandeurs, bien que sincères, restent toujours suspectes, lorsqu'on relève de flagrantes contradictions entre sa conduite de patricien, favori impérial, et ses maximes de philosophe (2).

Si l’évolution de la pensée antique, spécialement stoïcienne, où prédominent finalement les préoccupations morales et même théologiques, devait favoriser avec puissance la propagation du christianisme, ce n’est pas avant CLÉMENT D’ALEXANDRIE et ORIGÈNE que l’on verra la religion nouvelle lui emprunter des formules et des cadres précis et cohérents. À l'étape où nous reporte l’épître de Jacques, il y a déjà marche convergente, rencontres isolées, affinités de tendance moralisante ; il n’y a pas encore contact et pénétration décisifs.

Au total, le sens pratique si avisé de notre écrivain, son idéal constant de « maître d'œuvre », I, 22, apparaissent dans l’histoire comme l’une des forces vitales qui assurèrent à la religion de Jésus la conquête de l’avenir. À supposer que ces pages aient disparu, toute reconstitution des premières prédications et catéchèses chrétiennes subirait un irréparable appauvrissement. Si les spéculations pauliniennes et johanniques ont par excellence révélé le christianisme en hauteur et en profondeur, alimenté l'élan toujours renouvelé de sa pensée théologique, inspiré ses plus prestigieux champions, en fait, la piété spontanée, simple et droite à laquelle nous devons l’épître de Jacques ne devait ni participer avec moins d'énergie, sinon avec autant de retentissement, à la même expansion rayonnante, ni subir moins victorieusement l'épreuve des vicissitudes séculaires à la suite, disons plutôt au milieu desquelles aucun juge impartial n'oserait dire aujourd’hui qu’il ne reste plus rien à puiser aux sources de cette incomparable marche en avant.

(1) E. DE FAYE, Origène, IT (1927), p. 96. — LE MÊME, Rev. de l'Hist. des

RENL., 01027, A, 1D::00.

(2) Cf. PAUr-G. Cappuis, La destinée de l’homme. De l'influence du stoi-

cieme sur la pensée chrétienne primitive, 1927.

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