‹ L'Épitre de Jacques: Étude critiqueChapitre 80 sur 103 · SITUATION. DATE ET LIEU DE COMPOSITION · texte numérisé non relu

SITUATION. DATE ET LIEU DE COMPOSITION

l'intransigeante opposition de principe envers « le monde », qui caractérisait le christianisme primitif, va se relâchant. De là l'inquiétude des rigoristes comme notre écrivain ; il faut, à tout prix, mettre les fidèles en garde contre tous les dangers et désordres inhérents à ces rapprochements ; il faut remonter le courant avant que l’irrémédiable déchéance ne soit un fait accompli.

En ce qui concerne l’organisation intérieure des communautés et leurs assemblées cultuelles, l’épître, nous l’avons dit, ne nous documente guère. Incidemment on discerne dans 3, x que l'office des docteurs est resté accessible à chacun ; d'autre part, d’après 5, 14, les presbytres exercent l'assistance spirituelle auprès des malades. L'époque des charismes est dépassée, mais la réglementation apparaît encore peu rigoureuse. À cet égard, les épitres pastorales posent des cadres déjà plusstricts. Mais dans l’ensemble, des deux côtés, la situation correspond bien à ce que par ailleurs on peut connaître des deuxième (Jacques) et troisième (pastorales) générations chrétiennes.

Le lieu de composition de l’épître de Jacques demeure indéterminé. Ceci encore tient avant tout à la nature même des exposés parénétiques. Aucun indice formel, décisif ne se rapporte à la Palestine à l’exclusion de toute autre contrée. Cf. p. 5 s., 19, 220. Même la mention des pluies précoces et tardives dans 5, 7 s'explique peut-être par un simple emprunt à la tradition littéraire, connue des lecteurs comme de l’auteur sans que nécessairement ils habitent en terre sainte. Malgré tout, cette localisation serait, semble-t-il, moins aventurée que d’autres, comme quelque petite ville de Syrie que Jox. WEIss proposait (1) en invoquant la sagesse « démoniaque » et certains autres traits aussi peu concluants, ou Rome, uniquement envisagée, par BRÜCKNER notamment (2), à cause des points de contact de l’épître avec 1 Puerre, 1 Clément rom. et HERMAS : s’il y a dépendance littéraire, ce qui pour 1 Clément rom. ne nous a pas paru démontrable, l'identité de l’origine locale n’en résulte pas encore a priori.

En somme, l'hypothèse palestinienne reste plausible (3). Mais nous ne saurions arguer à ce propos, avec FEINE, des réelles affinités qu'on observe entre Jacques et certains éléments de l’évangile de Luc sans parallèle dans les autres synoptiques. Il n'est pas prouvé que notre auteur ait connu exactement la même série de traditions, — d’origine jérusalémite, précise sans l’établir le critique cité, — et même en ce cas, n’aurait-il pas pu les rencontrer circulant ailleurs ?

(1) Das Urchristentum, 1912, p. 578, note.

(2) À. Loisy, La naissance du christianisme, 1933, p. 31, estime aussi qu’« une certaine affinité d'esprit avec le Pasteur d'HERMAS pourrait faire supposer une origine romaine, »

(3) L'admet notamment AUGUSTE SABATIER, Encyclop. des Sciences relig. 7 (1880), p. 125 ss. Voir aussi JEAN RÉVILLE, Les origines de l'épiscopat, p. 229-234 : Syrie-Palestine,

L'auteur est essentiellement un moraliste. Le christianisme qu'il professe se caractérise comme la « loi parfaite de la liberté », 1, 25; ci. 2, 12. Esprit orienté avant tout vers la pratique, il combat moins des théories (sauf une seule exception, bien compréhensible étant donné son point de vue fondamental : la foi qui n'agit point, 2, 14-26) que les paroles inconsidérées, I, 19, vaines et malfaisantes, 3, 1-12, les injustices, 2, 1-13 ; 5, 1-6, et passions diverses, 3, 13 — 4, 17, etc., qui compromettent la conduite morale et la sanctification de la vie. Le chrétien, qui a pris pour idéal le réeroc &vie (3, 2 ; cf. I, 4), fait ses preuves par l'action bonne.

L'idée de la grâce (1) (ce terme n’apparaît qu’une fois, à propos d’une citation, 4, 6), et surtout celles de la rédemption, de la réconciliation, ne trouvent guère de place dans le cadre de cette inspiration toute moralisante. La personne du Christ (cf. I, 1; 2, 1), qu'on s’attendrait à voir évoquer par exemple dans 4, 7ss., et plus encore dans 5, 7-10 à l’appui de l’exhortation à la patience au milieu des épreuves, est apparemment, aux yeux de l’auteur et des destinataires de l’épître, trop exaltée dans la gloire ( Inooù Xptotod rh Donc, 2, I) pour qu'on ose et puisse encore la prendre en exemple 1ci-bas ; à ce titre on fait plutôt appel aux saints hommes et aux prophètes de l'A. T. : 5, 10, 11, 17-18. Il est d'autant plus frappant, dès lors, de constater que les échos de textes contenus dans les évangiles synoptiques apparaissent en plus grand nombre dans l’épître de Jacques que dans tout autre écrit du N. T., à la seule exception, bien entendu, des éléments du quatrième évangile qui, avant tout dans le récit de la Passion, utilisent une ou plusieurs sources précédemment mises en œuvre par Marc, Matthieu et Luc.

Cela étant, on conçoit que le mysticisme et la pensée spéculative, auxquels ressortissent si nettement la partie capitale des épîtres pauliniennes et l’ensemble de la littérature johannique, n’occupent qu’une place fort restreinte sinon dans l’âme de notre écrivain, du moins dans ses exposés. L’épître émane visiblement d’un milieu où la éradition évangélique se maintient dans sa

(x) Elle est assurément impliquée dans 1, 2, 12; 2, 5, et plus expressément encore dans 1, 17, mais toujours à l'effet de stimuler la vie morale. Jacques, même, ne présente pas directement la liberté humaine comme un don de la grâce divine ; cf. I, 25, commentaire.

simplicité primitive, la base juive affleurant encore continuellement mais épurée de tout ritualisme. De la littérature gnomique du judaïsme, la plus apparentée quant au fond avec les développements de Jacques, celui-ci n’a presque jamais adopté la forme la plus habituelle, du moins dans l’A. T., celle d’apophthegmes rapides et purement juxtaposés. L’impossibilité d’user de transitions en pareil cas ne saurait se confondre avec leur absence, que signale régulièrement notre commentaire. Au surplus, les caractères littéraires analysés ci-dessus (chapitre premier) ne s'expliquent-ils qu’en tenant compte d’une autre et considérable influence, celle de l’hellénisme.

L'auteur est familier avec les procédés de la diatribe, fort répandue, on le sait, dans le monde gréco-romain vers les débuts de l’ère chrétienne. Le cadre épistolaire, d’ailleurs incomplet puisqu'il se réduit à une adresse (1, 1) sans formule finale correspondante, ne saurait suffire à faire de l’ensemble une véritable lettre missive. Pas davantage n’avons-nous ici un traité qui exposerait didactiquement tel ou tel thème unique et dès l’abord défini. De quelque manière que l'écrivain se représente ses destinataires (cf. chapitre IV), ce qu’il leur fait entendre, c’est une série d’exhortations morales sur des sujets pratiques qui lui tiennent à cœur, exhortations de forme très analogue à celle qu'utilisaient les philosophes et prédicateurs populaires, spécialement stoïciens. L’argumentation, brève et incisive, demeure tendue vers l'effet objectif, vers l’action bonne. Qu’on se rappelle plutôt comment, par exemple, le thème de 2, 14-26 est condensé, avec une précision mathématique oserai-je dire, dans l'entrée en matière, v. 14, et dans la conclusion, v. 26, fides in acta.

L'intérêt spécial qui s’attache à notre épître et qui lui assure, au sein du N. T. et même de toute la littérature chrétienne des deux premiers siècles, sa très vivante et précieuse originalité, réside précisément dans cette apparition d’une pensée nourrie aux sources du judaïsme et de la plus ancienne tradition évangélique, mais s’exprimant en un langage châtié assez souvent jusqu'à l'élégance, et nullement dépourvue d’éloquence quoique ignorant la solennité oratoire qu’affectionne l’auteur de l’épître aux Hébreux. Aussi, par sa sobriété substantielle, cet ouvrage peut-il avantageusement rivaliser avec les meilleures diatribes hellénistiques populaires. Il y a plus : à la différence de tel ou tel moraliste ou rhéteur juif ou païen, l’auteur doit à l’intensité de ses convictions le secret de ne jamais frapper des sentences morales rigides et sèches ; sa chaleur, soutenue sans artifice comme sans exaltation, s'impose dès l’abord avec une vigueur communicative ; nul lecteur ne saurait rester indifférent à son intime enthousiasme, d'autant plus impressif qu’il se montre plus réservé. L’épître est un chef-d'œuvre de mâle et pieuse simplicité.

Rarement au cours des premiers siècles s’affirma la portée sociale de la morale et de la foi chrétiennes, sous des formes aussi

suggestives qu’au long des avenues ouvertes ici, en quelques traits concis, à la réflexion la plus féconde. Si l’apôtre Paul avait vécu assez longtemps pour entendre notre « docteur » ou correspondre avec lui et dissiper tout malentendu (cf. Jacq. 2, 14-26), il eût apparemment surmonté son habituelle intransigeance théologique, d’ailleurs conditionnée par son tempérament nerveux et peut-être en une certaine mesure plus apparente que réelle, pour reconnaître en Jacques un frère doué de la « parole de sagesse » (1 Corinth. 12, 8) et fidèle à exercer le ministère de l'« exhortation » (Romains 12, 8), à la fois « pasteur et docteur » (x), appelé par Dieu, comme le montre l’épître aux Ephésiens (4, 11 s.), à « mettre les saints en état d’accomplir leur service en travaillant à édifier le corps du Christ. » Bref, pour épigraphe, l’épître pourrait porter ces mots : « L'homme sage bâtit sa maison sur le roc. » (Matth. 7, 24) (2).

Qui sait si, venu au monde beaucoup plus tard, ce sage n’eût partagé certaines inspirations soit des Puritains d'Angleterre, soit des Jansénistes de Port-Royal ? En tout cas, on s’accordera à saluer en lui un authentique représentant de cette noble famille d’esprits qui, sévères avant tout pour eux-mêmes, se voient moralement tenus d'appliquer aussi à autrui la norme de l’impératif catégorique, gens inhabiles à louvoyer, mauvais diplomates au sens péjoratif du terme, souvent incompris ou vilipendés, mais secrètement jalousés par ceux dont la conscience, nourrie ou non de convictions religieuses, s’accommode parfois de quelques compromis moralement discutables.

Néanmoins, notre docteur savait, à l’occasion, tempérer à l'égard des personnes l’austère rigueur de ses exhortations. Il n’ignore ni l’indulgence motivée (3, 2), ni la pitié agissante et nourrie aux sources de la prière (5, 20), ni sans doute le sourire légèrement teinté d’une ironie mélancolique (3, 1). Voir aussi 3, 10 b. Sous la poussée de ses plus ardentes indignations, l'amour fraternel frémit toujours et conserve tous ses droits. Exemple : 4, 15, «au lieu de dire. ». Ne craignons donc point de lui demander le secret d’une inspiration largement humaine ; il n’est jamais de ceux qui, fût-ce involontairement, s’exposent à propager soit les vertiges de l’extase sans frein, soit l’exécrable aberration du fanatisme.

« Il paraît évident que nous marchons vers une période dans laquelle les questions de l’ordre dogmatique — ou si l’on veut : théologique — tiendront une place beaucoup plus grande que dans les dernières années, où les questions pratiques concernant le déroulement individuel et social de la vie chrétienne étaient

(x) CE. x Timot. 4, 13, Th mapaxAñoet, Th dDxoxxA lg. (2) Cf. W. BAUER, Die hatholischen Briefe des N. T., 1910 (Religionsgesch. Volhksbücher), p. 21 Ss.

passées au premier plan (1). » Ces signes des temps ne nous invitent-ils pas à cultiver plus que jamais les primordiales lumières dont l’épître de Jacques nous livre sa bonne part ? Sur la base d’une expérience spirituelle aussi saine, chacun élèverait son édifice philosophique et doctrinal, d’une part sans risquer de le réduire, pour citer encore le même penseur, à « ce que peut fournir un dosage savant de bon sens vulgaire et de morale bourgeoise » (2), d'autre part sans perdre jamais le contact avec les réalités fondamentales de la vie morale, sans les charger de superfétations spécieuses, mais en les exprimant dans leur «spontanéité permanente, sous des formes sans cesse renouvelées et rajeunies » (3), pour l’action bonne et à l’unique gloire de Dieu.

(1) A.-N. BERTRAND, L'Union nationale des Eglises véformées de France en 1929-30, P. 27.

(2) A.-N. BERTRAND, La vie chrétienne et la doctrine, Lausanne, 1928, p. 41. — Sur la valeur pratique de l’épître, spécialement pour la piété chrétienne à l'heure présente, voir aussi les réflexions de GEORGES LAUGA, La Bible jour après jour, juillet-septembre 1934, p. 35 ss. Cf. ci-dessus, p. 276, 1. t.

(3) A.-N. BERTRAND, bidem, p. 42.

Vo

Le Président de la Soutenance, Maurice GOGUEL.

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