‹ L'épître de Saint Jacques [microform]Chapitre 33 sur 81 · VI · texte numérisé non relu

VI

Pareille conception de la souffrance est inconnue dans l'A. T. (cf. supra. Job, V, 17, p. xnii et s.). Daniel, xii, 12 envisage seulement le bonheur de celui qui verra la fin du règne d'Antiochus Epiphane : « heureux celui qui attendra (n^nan ''Ttt7>t) et parviendra jusqu'à 3.335 jours ». Théodotion traduit : (xaxapioç ô ÔTro[X£vwv, ce qui le rapproche du texte de Jacques, mais Ô7ro[ji,évojv est intransitif et signifie « celui qui demeure ». La joie n'est pas dans l'épreuve mais après. Eccli. ii, 1-6 fait seulement appel à la résignation et à l'espérance. La Sagesse dit bien que les épreuves de la vie sont légères en comparaison de la récompense éternelle (m, 5-6), mais ne s'élève pas jusqu'à la ioie dans la tribulation. Cependant l'action de grâces au milieu de l'affliction dans Judith (viir, 25, d'après LXX) annonce déjà ce sentiment. On trouve celui-ci exprimé presque comme par Jacques dans IV Mae. vu, 22; xi, 12, surtout dans Y Apocalypse de Baruch : « réjouissez-vous dans la souffrance que vous endurez maintenant » (lu, 6). L'Apoc. de Baruch est sans doute postérieure à Jacques, mais JV Mac. a pu. être écrit avant (1). On ne saurait donc affirmer que la joie dans la souffrance est chez Jacques une idée qui vienne forcément de l'Evangile. Il est bien probable néanmoins que l'auteur reproduit la tradition chrétienne que Mt. et Le. nous ont aussi conservée.

Jac. I, 5 : Si quelqu'un d'entre vous est dépourvu de sagesse, qu'il la demande à Dieu qui donne à tous simplement et sans faire de reproche, et elle lui sera donnée.

I, 6 : Mais qu'il la demande avec foi, sans hésitation ([xv^Sàv Siaxpi-

VO[JI.£VOç).

Mt. VII, 7 : Demandez, et on vous donnera; cf. 8-11; Le. xi, 5-13.

Mt. XXI, 21 : si vous avez la foi et si vous n'hésitez pas {ix^ BiaxoiôvÎTe)... cf. 22; xviii, 20; Le. xvii, 6.

(1) L'Apocalypse de Baruch est datée généralement de la fin du i" siècle et IV Macchabées du i" siècle aussi mais avant la ruine de Jérusalem.

£PITRE DE S.UNT JACQUES. e

INTRODUCTION

La demande de la sagesse, thème de l'A. T., semble bien être exprimée dans l'esprit du N. L'universalité, des dons de Dieu, l'assurance dans l'efficacité delà prière faite avec foi, rappellent l'enseignement du Sauveur.

Jac. I, 22 : Mais soyez exécuteurs de la parole et pas seulement auditeurs (cf. ii, 14-16).

IV, 17 : Celui donc qui sait faire le bien et ne le fait pas, commet un péché.

Mt. VII, 24, 26 : Quiconque donc, écoute les paroles que je viens de prononcer, et les met en pratique, ressemble à un homme prudent qui a bâti sa maison sur la pierre ...Et quiconque entend les paroles que je viens de prononcer et ne les met pas en pratique, ressemble à un homme insensé, qui a bâti sa maison sur le sable...

cf. Le. VI, 47-49; vin, 21; xi, 28; XII, 47; Jo. IX, 41; xiii, 17; xv,

La même idée se trouve déjà dans Ézéchiel (xxxiii, 31), mais l'insistance de Jacques ressemble tout à fait à celle du N. T.

Il, 5 : Dieu n'a-t-il pas choisi les pauvres... [pour les faire]...

héritiers du royaume ?

II, 13 : le jugement sera sans miséricorde pour celui qui n'a pas fait miséricorde. La miséricorde le prend de haut avec 4e jugement; cf. III, 17.

Le. VI, 20 : Bienheureux, vous qui êtes pauvres, parce que le royaume de Dieu est à vous; cf. Mt. V, 3 ; XXV, 34.

Mt. V, 7 : Bienheureux les miséricordieux, parce qu'ils obtiendront miséricorde ; cf. ix, 13 ; XVIII, 21-35; XXV, 41-46; Me.

XI, 25 ; Le. VI, 37 ; xvii, 3-4.

Même insistance sur la miséricorde, avec la mention du jugement.

m, 1 ; Ne soyez pas nombreux [à prendre l'office de] maîtres.

m, 13 : Qui est sage et expérimenté parmi vous ? Qu'il montre ses œuvres par une belle conduite avec une sagesse douce.

IV, 10 : Humiliez-vous devant le Seigneur et il vous élèvera.

Mt. XXIII, 8 : Pour vous, ne vous faites pas appeler Rabbi; cf. Le. XX, 46, 47.

Mt. XI, 19 (B) : la Sagesse a été justifiée d'après ses œuvres.

Mt. XXIII, 12 : Quiconque s'élèvera sera abaissé, et quiconque s'abaissera sera élevé; cf. xviii, 4;

JLES DONNEES BE L EPITRE

IV, 12 : celui qui a le pouvoir de sauver et de perdre (Suvajxevoç.,,.

(XTroXc'iyai).

Mais avant tout. . . ne jurez pas, ni par le ciel, ni par la terre, ni par un autre serment. Que votre oui soit oui et votre non, non, afin que vous ne tombiez pas sous le jugement.

V, 15 : àçsôv^fffiTai auTw.

V, 20 : celui qui ramène un pécheur de l'erreur de sa voie (ôSoS).

Mc^ IX, 35; Le. ix, 48; xiv, 11; xviii, 14; XXII, 26.

Mt. X, 28 : craignez plutôt celui qui peut perdre et l'âme et le corps dans la géhenne (tov SuvocfAevov... (XTcoXsffai); cf. xvi, 25 et parallèles ; Le. VI, 9.

Mt. V, 34-37 : Et moi je vous dis de ne point jurer du tout; ni par le ciel, parce qu'il est le trône de Dieu; ni par la terre, parce qu'elle est l'escabeau de ses pieds... Mais que votre parole soit :

oui [si c'est] oui, non [si c'est] non. Ce qui serait ajouté serait la part du mal.

Mt. XII, 32; Le. xii, 10, même formule technique.

Mt. VII, 13 : la route (ôSo«) qui conduit à la perdition.

On peut citer encore la mention de la patience (Jac. i, 3 ; Le. xxi, Î9)'; la réaction contre le formalisme (Jac. i, 26-27; Mt. xv, 4-9; xxm); le même ordre des commandements (Jac. h, 11; Le. xviii,-20) ; la défense de maudire (Jac. m, 9; Mt. v, 44; Le. vi, 28), déjuger son frère (Jac. IV, 11; V, 9; Mt. vu, 1, 2; Me. iv, 24; Le. vi, 37) ; l'image analogue de l'arbre et.de ses fruits appliquée à la langue (Jac. m, 12; Mt. xii, 33, 34; Le. VI, 44), ou à l'homme (Mt. vu, 16); l'exemple des prophètes (Jac. V, 10; Mt. v, 12; xxm, 29-31; Le. vi, 23; xi, 47-51; xiii, 34), d'Élie (Jac. v, 17, 18; Le. iv, .25j. La parole enracinée rappelle par contraste la plantation que le Père n'a pas plantée (Jac. i, 21; Mt. XV, 13) ; les qualités de la sagesse qui vient d'en haut font penser aux béatitudes (Jac. ni, 17; Mt. v, 4-9).

11 est difficile de dire dans quelle mesure l'enseignement du Sauveur a pu influencer les textes de Jacques que nous venons de citer. Considérés en eux-mêmes ces textes permettent de conclure à une influence possible ; quelques-uns, notamment ceux qui concernent la joie dans la souffrance (Jac. i, 2, 12), la prière faite avec foi (i, 5, 6), l'héritage du royaume par les pauvres (ii, 5), la défense du serment (v, 12), le pardon des péchés (v, 15), permettent de conclure à une influence probable. Cette possibilité et cette probabilité deviennent plus grandes quand on a établi que Jacques est chrétien.

KXyiII INTRODUCTION.

c) Rapprochements qui établissent une dépendance certaine de Jacques à l'égard de l'enseignement de Jésus.

On peut citer trois textes ou groupes de textes.

1" La nouvelle naissance : « De sa propre volonté il [Dieu] nous a engendrés par la parole de vérité » (i, 18). Il s'agit d'un état nouveau dans lequel Dieu établit les fidèles. On voudra bien se reporter au oommentaire (^. c, p. 25-27) Jacques exprime une vérité déjà connue des fidèles et sur laquelle saint Jean insistera (Jo. i, 13; ui, 3-10, etc.; cf. ï Pet. I, 3). L'idée est certainement chrétienne. Jacques emploie àitoxusïv, Jo. yevav; peut-être ces deux verbes seraient-ils la traduction du même mot araméen prononcé par N.-S. (Delitzsch traduit "îb"' : Hehrew New Testament, Berlin, 1912).

2° Le sens péjoratif de xocy^xoç.

Jac. I, 27 : La religion pure et sans tache. ..est.. .de se garder pur du monde.

IV, 4 : l'amitié à l'égard du monde est l'inimitié à l'égard de Dieu.

Mt. xviii, 7 : Malheur au monde...

Jo. XV, 19 : Si vous étiez du monde, le monde aimerait son bien ; mais comme vous n'êtes pas du monde, et que je vous ai fait sortir du monde par mon choix, c'est pour cela que le monde vous ^ hait; cf. 18; xiv, 17.

Cette acception du monde fréquente dans le N. T. ne se retrouve pas avant Jésus-Christ. Elle vient de l'enseignement du Sauveur.

3° L'eschatologie (v, 3, 7-9). La parousie est le retour du Seigneur au jour du jugement. Cette perspective encourage (cf. Comm.). Les expressions de Jacques '.^ Ttapouaio. toïï Koptou tjyvixev... 5 >tptT7)<; Tipo twv ôopSv £ffTy]xsv font sans doute allusion au logion de Jésus : Y'vwffxsxe oti sYyùç sffTiv £7u\ ôupKiç (Me. XIII, 29; cf. Mt. xxiv, 33). L'eschatologie de Jacques est la même que celle de Paul ou de Jean et présente la même difficulté pjar suite du manque de perspective.

Conclusion. Dans un écrit aussi juif que l'Epitre de Jacques on est surpris de trouver un si grand nombre de rapprochements avec l'enseignement de Jésus. Ces rapprochements portent exactement sur 46 versets qui se répartissent ainsi : 13 dans la première série de textes, 29 dans la seconde, 7 dans la troisième (les v. i, 27; iv, 4; v, 9 étant comptés deux fois dans ces séries). Or l'Épître a 108 versets, c'est donc presque la moitié qui peut être comparée à des textes évamgéliques. La proportion est d'autant plus importante que 7 v. portent la

LES DONNEES DE L. EPITRE

marque d'une dépendance certaine relativement à l'enseignement du. Sauveur.

D'autre part sur ces 46 versets, 22 ont pour terme de comparaison le Sermon sur la Montagne, surtout d'après Mt. : joie dans la souffrance (i,2,12;v,H;Mt.v, 11, 12, -Le. VI, 21,23), prière (i, 5; iv, 3; Mt. vi, 33; VII, 7-11; cf. Le. XI, 13; xii, 31), réalisation de la parole (i, 22, iv, 17; Mt. vu, 24, 26; Le. vi, 47-49), pauvres, héritiers du royaume (ii, 5; Le. VI, 20; cf. Mt. v, 3), miséricorde (ii, 13; Mt. v, 7; Le. vi, 37), défense de maudire (m, 9; Mt. v, 44; Le. vi, 28), déjuger (iv, 11; v, 9; Mt. VII, 1; Le. VI, 37), image de la vigne, de la figue, du raisin (m, 12; Mt. VII, 16; Le. VI, 44), qualités de la sagesse et béatitudes (m, 17; Mt. V, 4-9), cœur pur (iv, 8; Mt. v, 8), rire changé en pleurs (iv, 9; Le. VI, 25), menaces contre les riches (v, 1, 5; Le. vi, 24, 25), ver ou mite (v, 2; Mt. vi, 19; cf. Le. xii, 33), exemple des prophètes (v, 10; Mt. V, 12; Le. VI, 23), serment (v, 12; Mt. v, 34-37), mauvaise voie (v, 20; Mt. VII, 13).

Nous avons reconnu que l'influence de l'enseignement de Jésus est certaine sur quelques pensées et expressions de Jacques, que cett-e ' influence est possible et même probable sur d'autres passages. On peut donc conclure au nom de la critique interne que l'auteur est chrétien. Il se fait l'écho de la même tradition que les Évangiles, mais rien ne permet de dire qu'il dépende d'eux. L'espérance de la parousie, l'idée de la régénération spirituelle, le terme péjoratif de monde, l'importance donnée à la charité, indiquent qu'un souffle nouveau a passé sur les âmes. Seulement chez Jacques ce souffle s'est si bien mêlé à celui des anciens sages, et à celui des prophètes qu'il est souvent difficile et même impossible de le distinguer. Cependant il domine parfois suffisamment pour être reconnu et faire encore entendre un des échos de la voix divine qui a prononcé les Béatitudes.

IL Jacques et Paul.

Deux questions :

a) Existe-t~il une contradiction entre la thèse de Jacques sur la nécessité des œuvres et la thèse de saint Paul su?' la Justification par la foi sans les œuvres ?

Luther l'a cru; mais l'exégèse catholique, à la suite des Pères, a toujours répondu par la négative. Voici les principaux textes :

Jac. II, 24 : ôpa-ce oti si IpYwv âtxatOLÎTai «vôpojTzoç jcat oux ex TrîffTSwç [xdvov.

Rom. III, 28

§ix«toS<ï9ai TTiffret epYtov vojxou.

avôpwTTOv /,wpVî

INTRODUCTION

Gai. iij 16 : o& SixatoÛTwi avôpwTroç epYcov vofxou XpterTOÏÏ 'Ivjaov,

eÇ epYcov vofxou làv p,-?) Sià TricrTeoiç

De part et d'autre le même exemple d'Abraham (Gen. xv, 6) est cité (Jac. II, 23; Rom. iv, 3; Gai. iii, 6), avec des appréciations différentes.

Jac. Il, 21

IpYOJV eStxaidiôï].,

'Aêpaà[x,.. oux IÇ

Rom. IV, 2-: eî yàp 'Aêpaàpi, I?

epYtov ISixattoQTQ, e^^si xotuj(V)p.a, Cf. Gai. III, 5, 7.

L'examen des passages cités et de leurs contextes ne tarde pas à lever la contradiction à laquelle pourrait faire croire une première lecture. Jacques et Paul emploient les mêmes mots : œuvres, foi, justifier, mais dans un sens différent.

Par œuvres, Jacques entend les œuvres de bienfaisance : charité envers le prochain (ii, 15-17), hospitalité, dévoùment (ii, 25), ou les œuvres de religion, comme l'obéissance aux ordres de Dieu (ii, 22). Il s'agit toujours de réaliser la parole, c'est-à-dire l'enseignement religieux et moral (i, 22, 25), de pratiquer les vertus pour devenir parfait (i, 4, 5). La foi que Jacques oppose aux œuvres n'est pas la foi qui rend riche (ii, 5), s'exprime dans la prière (i, 6) et demeure victorieuse de l'épreuve (i, 3), mais la foi qui demeure une pure croyance sans action sur la conduite de la vie; cette foi est morte (ii, 17, 26), incapable de sauver (ii, 14). Jacques la compare à celle des démons (il, 19). Quant à la justice, elle équivaut à la sainteté; c'est en ce sens qu'Abraham est reconnu juste par Dieu, à cause de ses œuvres (ii, 23). Cette justice ou perfection vient de l'union de la foi et des œuvres , de la foi qui coopère aux œuvres et des œuvres qui rendent la foi parfaite (il, 22, 24).

Paul dans Rom. m, 28; Gai. ii, 16, entend expressément par œuvres les œuvres de la Loi, notamment la circoncision dont Jacques ne parle jamais. La foi dont parle l'Apôtre est celle où le cœur et l'esprit s'unissent (Rom. x, 9), la foi active informée par la charité (Gai. v, 6; cf. I Cor. XIII, 2), telle la foi d'Abraham qui obéit à Dieu. Quant à la justice, elle est le don gratuit de la grâce sanctifiante fait à l'infidèle, ou justification. C'est en ce sens qu'Abraham a été justifié sans les œuvres (Rom. IV, 2).

Jacques et Paul traitent donc deux questions différentes. Jacques veut que le fidèle mette sa conduite en harmonie avec sa foi afin d'être sauvé ; Paul dit que l'infidèle est justifié gratuitement, sans les œuvres, qu'il s'agisse des œuvres de la Loi (Rom. m, 28 ; Gai. ii, 16) ou simple-.

LES DONNÉES DE l'ÉPITHE. LXXI

ment des bonnes œuvres (Rom. iv, 2). Paul se place avant ou au~moment de la justification, Jacques se place après et ne s'élève pas à une vérité aussi haute, il se contente de tracer les règles d'une vie agréable à Dieu. L'exemple d'Isaac n'a rien à faire avec la justification première; quand Abraham va sacrifier son fils il est justifié depuis plusieurs années ; l'argumentation de Jacques montre bien qu'il se place à un autre point de vue que saint Paul. C'est la conclusion de saint Jean Chrysostome (Cramer, t. VIII, p. 16, 17) et de saint Augustin : Quapropter non sunt sibi contrarîae duorujn apostolorum sententiae Pauli et Jacobi, cum dicit unus j ustificari hominem per fîdem sine operihus, et alius dicit inanem esse fidem sine operibus, quia ille dicit de operibus quae fidem praecedunt, îste de iis quae fidem sequuntur, sicut etiam ipse Paulus multis locis ostendit (1).

La célébrité de la foi d'Abraham (Eccli. xliv, 20; Sap. x, 5; I Mac. II, 52; Héb. xi, 8-12; 17-19; cf. Jubilées xvii-xix), pourrait expliquer la citation du même exemple dans deux thèses différentes. Paul veut montrer qu'Abraham a plu à Dieu par sa foi et Jacques que la foi du patriarche a été agissante (cf. Comm. p. 67-69). Mais, nous allons le dire bientôt, il est plus probable qu'il existe un rapport de dépendance entre les deux auteurs.

Non seulement Paul et Jacques ne se contredisent pas^ mais ils ont les mêmes idées fondamentales. Des textes de Paul sur la justification et sur la xaiv^ xTiaiç (Gai. vi, 15 ; II Cor v, 17), il faut rapprocher Jac. i, 18 ; c( il nous a engendrés par la parole de vérité » (cf. p. lxviii et 25, 26). Jacques n'ignore pas l'état nouveau créé par Dieu dans l'âme du fidèle mais il fait seulement allusion à une vérité que Paul, avec son génie spéculatif et dans un langage différent, met en un puissant relief. Des textes de Jacques sur la nécessité des œuvres pour le salut, on peut rapprocher les parties morales des Épîtres de Paul : exhortation à la charité (1 Cor. xiii), à la pratique des œuvres (I Cor. iv^O; cf. Éph. ii, 10), des vertus (Gai. v, 13; vi, 10; Rom. xii-xiv; Tite i, 1Q\ etc.). Paul parle comme Jacques : ou ^àp ot dxpoaTal vofAou 5txaiot Trapà tw 0ew, àXX' o! ■jtoirjTal voixpu StxaiwOTiaovTai (Rom. il, 13; cf. Jac. i, 22), car Dieu rendra à chacun selon ses œuvres (Rom. ii, 6). L'homme sage de Paul et de Jacques comme celui dont parlait le Sauveur (Mt. vu, 24), n'écoute pas seulement mais réalise, il unit la sainteté de la vie à la croyance, il a une foi active.

Jacques et Paul sont donc d'accord. La chose est si claire que beaucoup de protestants en conviennent aujourd'hui, avec des nuances diverses [Jûlicher, Zahn, May or, Knowling, Ropes, Ménégozp..) Loisy maintient toujours l'éxègèse de Luther : « Jacques entend comme Paul

(1) De diversis quaeslion., q. Lxxvi; P. L., XL, 89.

LXXII INÏROBTJGTION.

le mot « justice » au sens de « justification » ; Jacques écarte la conclusion de Paul et parait bien réfuter sa doctrine (1).

b) Quels rap-ports de dépendance existe-t-il entre VÉpître de Jacques et les Epîtres aux Galates et aux Romains P

Une certaine connexion est généralement admise. On ne peut pas la prouver, mais elle demeure une hypothèse très probable.

On a relevé entre Jac. et GaL Rom. des ressemblances assez spéciales de vocabulaire, d'expressions. Voici les principales : même opposition entre àxpoa-cvic; et uotYi-cViç (Jac, i, 22, 23, 25; et Rom. ii, 13; cf. Jac. iv, 11), ces deux mots ne sont pas usités ailleurs dans le N. T. sauf une seule fois le second, mais dans un sens différent (Act. xvii, 28) ; même usage de xaraxauj^dccrôai (Jac. ll, 13; m, 14; Rom. xi, 18), de itapaêaTïii; vofxou (Jac. II, 9, 11; Gai ii, 18; Rom. ii, 25, 27), xaTaxaux««y9«' et TuapaêaxTiç ne sont pas usités ailleurs dans le N. T.; même image de la guerre dans les membres (Jac. iv, 1; Rom. vir, 23); climax analogue sur l'épreuve et la perfection (Jac. i, 2, 3; Rom. v, 3, 4) ; on peut comparer encore Jac. r, 12 et Rom. viii, 18; Jac. i, 18 et Rom. viii, 23; xi, 16; xvi, 5 ; Jac. ii, 20 et Rom. xiii, 3; Jac. iv, 4 et Rom. vni, 7; Jac. iv, 11, 12 et Rom. ir, 1 ; xiv, 4.

Le même emploi de termes rares et les expressions semblables dans des sujets qui se ressemblent paraissent bien prouver une dépendance entre les deux auteurs. Mais lequel a emprunté à l'autre? Le seul examen du vocabulaire ne permet pas de le dire . La réponse dépend d'une étude d'ensemble. En effet la connexion entre Jac. et Gai. Rom. relève moins du lexique ou des tournures de phrases que des idées, disons mieux, de la polémique. Jacques et Paul ne se contredisent pas, ils pensent de même. Cependant certaines idées qui résument les thèses sont formulées de telle façon qu'elles paraissent bien s'opposer : « l'homme n'est point justifié par les œuvres de la Loi, mais plutôt par la foi du Christ Jésus » (Gai. ii, 16) ; « vous voyez que l'homme est justifié par les œuvres et non par la foi seule » (Jac. ii, 24). La discussion se concentre autour du même exemple (Gen. xv, 6) ; le ton de Jacijues est vif.. Il est difficile de penser que ces divergences et ces rencontres soient le fait du simple hasard.

D'après quelques auteurs [Zahn, May or, avec réserve KnowUng) (2) Paul dépend de Jacques. Les judaïsants qui troublaient les Églises se recommandaient peut-être de la lettre de Jacques et pouvaient abuser

(1) LoiSY, Les Livres du Nouveau Testament, p. 247.

f2) Zahn, Einl. p. 91-92; Mayor, p. xci et ss. ; Knowling, p. xlv. Ces auteurs admettent comme nous que l'Épître est l'œuvre de Jacques évêque de Jérusalem.

LES DONNEES DE L EPITRE. LXXIII

de certains passages (v. g. ii, 10), pour obliger les gentils à pratiquer les coutumes juives. Paul dans l'exposition de sa thèse se réfère, dit-on, à cette lettre mais sans la contredire; il argumente contre les judaïsants. Mayor va plus loin : Paul introduit des distinctions, discute des arguments qui peuvent être mal compris; Rom. m, 28 s'oppose à Jac. ii, 17, 26; Rom, iv, 2 à Jac. ii, 21, 22; la citation de Gen. xv, 6 dans Jac. n, 23 est remise dans son contexte (Rom. iv, 2, 16-22). Paul aurait donc voulu corriger la rédaction de Jacques.

Une fois qu'on a admis que Jacques et Paul sont d'accord, et Mayor l'admet au moins quant aux principes, il est difficile d'accepter une pareille mise au point du premier par le second. L'accord est bien compromis. Cette correction ressemble à une contradiction. D'autre part, en dehors même d'une prétendue mise au' point, la dépendance de Paul par rapport à Jacques se heurte à une double difficulté.

Comment Paul, s'il avait connu l'Épître de Jacques et si les judaïsants s'en étaient réclamés aurait-il pu dans l'Épître aux Galates paraître la contredire? Que lui reprochaient ses adversaires? De n'être pas d'accord avec les Apôtres, Jacques, Céphas et Jean. Paul répond qu'il est d'accord avec eux (Gai. ii, 1-10); lui qui croyait comme Jacques à la nécessité des œuvres pour le salut, aurait, en parlant comme il le fait, donné sans raison à ses adversaires des armes contre lui. Plutôt que de paraître en conflit avec Jacques il se serait exprimé autrement.

De plus l'allure polémique de l'Épître de Jacques demeurerait inexpliquée. Le ton de Jacques, quand il parle de la nécessité des œuvres, est celui d'un homme mécontent, agacé. Il sent une résistance qu'il veut vaincre, prend son adversaire à partie : w avôptoTre xsvé (ii, 20). Il ne met pas seulement en garde contre un mal possible, il réfute un mal qui existe. Ce mal est plus qu'une tendance laxiste semblable à celle que Jean-Baptiste (Mt. m, 8, 9), N.-S. (Mt. vu, 26) ou saint Paul (Rom. ii, 17-24) ont combattue, il est encore une manière théorique de penser» Toute la péricope ii, 14-26 est une argumentation qui veut convaincre. L'insistance et la dialectique de Jacques me paraissent montrer que le but poursuivi n'est pas seulement le redressement des volontés mais encore celui des intelligences. Les gens pris à partie ne croient pas à la nécessité des œuvres pour le salut. Or pareille manière de voir est inexplicable avant la controverse judaïsante. D'où aurait pu venir l'idée de la non-nécessité des œuvres? On ne la voit exprimée nulle part. Sans doute on pouvait être laxiste dans la vie pratique, la qualité d'enfant d'Abraham était un prétexte facile, mais nier en théorie la nécessité des œuvres aurait été porter atteinte à la Loi. Il ne paraît pas qu'avant saint Paul, le principe de la nécessité des œuvres fut mis en discussion d'une manière quelconque, ni que celui de la justice par la foi seule ait été formulé. L'opposition faite à saint Paul par les judaïsants en est la

LXXIV INTRODUCTION

principale preuve avec le silence des textes (i). Aussi beaucoup de critiques estiment-ils avec raison que Jacques a, écrit après Paul ou à la même époque. Mais alors contre qui Jacques a rgumente-t-il?

Plusieurs auteurs protestants pensent que la polémique de Jacques est dirigée contre saint Paul par suite d'un malentendu. C'est un reste de l'exégèse de Luther. Quoique d'accord avec Paul, Jacques s'est mépiris ou a été mal informé {Ménégoz) (2) , il résiste à une doctrine qui lui paraît dangereuse et en repousse la formule (/?o/?es, p. 35), il ne la comprend pas et la contredit [Julicher) (3). Pareil malentendu qu'un catholique ne saurait admettre est inexplicable de la part de Jacques évêque de Jérusalem. Celui-ci avait vu saint Paul, causé plusieurs fois avec lui, il ne pouvait pas ignorer son enseignement moral. Une polémique sur un malentendu aussi gros est une hypothèse qui ne s'accorde pas avec l'histoire. Il est vrai que les auteurs cités n'admettent pas l'authenticité de l'Epître; Julicher a bien vu la difficulté d'une pareille méprise attribuée à l'évêque de Jérusalem, aussi en fait-il un argument pour nier l'authenticité de l'Epître et repousser la date de sa composition. Il reste toutefois acquis, l'authenticité étant admise, qu'une polémique de Jacques contre Paul est invraisemblable même iiu seul point de vue critique.

Il est beaucoup plus indiqué de dire avec saint Augustin (4) , Bède {b\ et la masse des auteurs catholiques que Jacques argumente contre certains fidèles qui interprétaient mal la thèse de saint Paul sur la justification par la foi sans les œuvres. Cette explication rend bien compte des textes, et garde toute sa valeur, même si l'authenticité de l'Epître n'est pas aussi sûre qu'elle nous paraît. Les intelligences ont toujours eu de la peine à suivre saint Paul sur les hauts sommets de la théologie où iL les entraîne, d'autant plus que souvent il approfondit une idée sans prendre la peine de la concilier avec l'ensemble de sa doctrine. La justification par la foi sans les œuvres était une thèse difficile à comprendre

(1) Mayor, p. glxxxvii, Knowliiig, p. xliii, pensent au contraire que la justice par la foi ou par les œuvres était une question débattue dans le judaïsme avant saint Paul; ils citent surtout en faveur de leur opinion IV Esdras. Mais ce livre date de la fin du i" siècle (cf. Lagrange, RB., 1905, p. 494 et ss.; Frey, Dictde la Bible, Supplément col. 412 et ss.) et a pu subir l'influence de quelques idées chrétiennes. D'autre part la pensée de l'auteur n'est pas claire : dans ix, 1, le Pseudo-Esdras parle peut-être du salut par les œuvres ou par la foi, mais ailleurs il nomme les œuvres seules (viii, 32-36), ou les œuvres et la foi ensemble (Vir, 24, 34, 35; xill, 23).

(2) Études de théologie et d'histoire, p. 137.

(3) Einleitung in N. T. p 173, 174.

(4) De diversis quaest. q. Lxxvr (P. L., XL, 87-89) ; cf. De gratia et lib. arbitr. 18 {P. L., XLIV, 892).

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