LXXVIII INTRODUCTION
la sagesse païenne et la sagesse inspirée, qu'il s'agisse de l'Epîtrede Jacques ou de tout autre livre biblique, relèvent donc à la fois de l'ordre naturel et de l'ordre surnaturel. Ils sont très consolants.
Mais les ressemblances portent sur des points de détail, maximes,, observations semblables. Les doctrines sont bien différentes. Sénèque parle quelquefois comme Jacques, mais qu'on mette en parallèle les Consolations de Sénèque et l'exhortation de Jacques à la joie dans le& épreuves, quel contraste! Quand Marcia ou Helvia refermèrent aprèsl'avoir lu, le traité que Sénèque avait écrit pour chacune d'elles, elles durent être peu consolées, car elles restaient sans espérance, tandis, que le lecteur de Jacques attendait avec certitude la couronne de vie. Marc-Aurèle parle fort bien de la brièveté de l'existence, mais laisse l'homme dans sa misère [Comm. p.Hl). On ne peut pas dire que Jacques donne le même enseignement que les philosophes ou que les sages du paganisme, mais seulement qu'il parle quelquefois comme eux, et cela d'une manière accidentelle.
Le terme philosophique <|^uyixôç (m, 15) était d'un usage courant. L'expression rpoypM x^ç Ysvéïsojç qui, à la rigueur peut avoir une origine pythagoricienne ou orphique, a perdu son sens philosophique chez Jacques (m, 6; cf. Comm. p. 82). La recommandation de ne pas s'ériger en maître (m, 1) et celle de s'appliquer à la vraie sagesse (m, 13-18), ne sont pas une polémique contre les gnostiques, mais des avis salutaires donnés aux fidèles (contre Pfleiderer, Das Urchristentum ÏP, 545). On ne relève pas dans l'Epître de Jacques une influence des idées philosophiques de la Grèce. Cette constatation suffit pour le moment. Nous verrons plus loin (p.c-cii) les rapports qui peuvent exister entre le style de l'Epître et'celui de la prédication morale des Stoïciens.
§ 4. Les témoignages de l'Epître relatifs, à r authenticité.
l. L'auteur est Juif.
L'auteur a tellement nourri son esprit de l'Ecriture et sans doute de l'enseignement populaire de la synagogue, qu'il pense et parle comme l'A.. T. Par moment on croirait entendre un sage, un prophète. Volontiers il use de sentences (iii, 18 ; iv, 17) ; il fait même une comparaison assez énigmatique qui rappelle certaine forme du mâchai (i, 23). On voudra bien se reporter au premier paragraphe de ce chapitre dans lequel nous avons montré les rapports étroits qui unissent l'Epître de Jacques avec l'A. T. et la prédication juive. Jamais un gentil n'aurait été pénétré à tel point de l'enseignement de la Sainte Écriture et des synagogues.
L'auteur s'exprime comme un juif (cf. chap. m, § 1. Les traces de
LES DONNÉES DE l'ÉPITRE. LXXIX
sémitisme,^. xciet ss.). L'allusion qu'il fait aux bénédictions et doxologies juives (m, 9), surtout l'appellation -TrarJjp :?)[jlwv qu'il donne à Abraham (il, 21), sont autant de traits qui corroborent et indiquent sa nationalité.
La théologie a une allure hébraïque. Quand Dieu est appelé Père, ce n'est jamais au sens néotestamentaire relatif à la distinction du Père et du Fils, mais au sens ancien (et qui demeure) de Dieu qui nous considère comme ses enfants (i, 27; m, 9) (1).
Une certaine impuissance d'abstraction (cf. p. xcvi et s.) fait déjà pressentir un juif palestinien peu familier avec la spéculation grecque. Mais on peut préciser davantage. L'auteur connaît probablement par expérience personnelle le régime des pluies en Palestine, il sait avec quelle patience mêlée parfois d'inquiétude le paysan attend l'eau bienfaisante sans laquelle la terre ne donnerait point son fruit précieux (v, 7; cf. Comm.), Il parle de la vigne, du figuier, des olives, arbres et fruits du pays (m, 12). Il s'exprime donc comme un juif palestinien qui connaît la campagne.
W. L'auteur est chrétien.
Il s'intitule « serviteur de Dieu et du Seigneur Jésus-Christ » (i, 1), plus loin, il nomme la foi « en notre glorieux Seigneur Jésus-Christ »
Spitta(2), Massebiau (3) ont essayé d'écarter ce témoignage formel de christianisme. L'Epître de Jacques serait un écrit purement juit dans lequel le nom de Jésus-Christ aurait été plus tard interpolé. Ce petit remaniement aurait eu lieu assez tôt, puisqu'on le retrouve dans tous les manuscrits de l'Épître.
Dans I, 1, Massebiau supprime 'Iriffou Xpi<T-cou, Spitta : xai Kuptou 'Iriorou XptffTou. Jacques s'intitule seulement serviteur de Dieu (cf. Tite i, 1). Dans II, 1 où la construction est difficile, les mots ^[aûv 'Iviaou XpisTou sont considérés comme une surcharge. La phrase originale serait : triv TutcTiv xou Kuptou TÎiç So^ï]ç, par analogie avec Ps. xxviii, 3 (hébr. xxix) ô ©eoç Tviç Soiviç, ou avec le livre à^Hénoch dans lequel l'expression Kuptoç So^viç est lue plusieurs fois (xxii, 14; xxv, 3; xxvii^ 3, 5). En faveur de la surcharge on allègue le contexte; avant et après ii, 1, l'auteur parle du pauvre et ne nomme pas le Christ, mais Dieu (i, 27 ; II, 5). Spitta et Massebiau insistent sur cette idée que la théologie de Jacques est juive. D'après eux, Jésus-Christ n'est pas mis en rapport
(1) Cf. LagrangEj La Paternité de Dieu dans VA. T., RB. 1908, p. 481 et ss.
{2) Der Brief des Jakobus, dans Zur Geschichte und Literatnr des Urchristentums II.
(3) L'Epître de Jacques est-elle V œuvre d'un chrétien? dans Revue de V Histoire des Religions, 1895, p. 249-283.
r,XXX INTRODUCTION.
avec le salut, il n'apparaît ni comme sauveur, ni comnie juge, on se sauve par la foi et par les oeuvres, par l'effort humain aidé de la sagesse divine.
11 est vrai, le rôle du Christ dans le salut et la vie chrétienne n'apparaît guère, mais ce n'est pas une raison pour méconnaître tout ce qu'il y a de chrétien dans l'Épître. L'espérance de la parousie est bien celle du Christ juge (v, 7-9). La génération qui vient de Dieu (i, 18), équivaut à la nouvelle naissance de Jo. m, 3-7 ; l'effort humain aidé de la sagesse divine ne suffit donc pas pour faire son salut. Les exliorr tations à la joie dans la souffrance (i, 2, 12), à la patience (v, 7), à l'humilité (m, 1; iv, 10), à la miséricorde (ii, 13), à la pratique de la charité (ir, 15, 16; iv, 11 ; v, 9), sont imprégnées d'un parfum évangélique. Nous avons vu que l'auteur de l'Épître se fait l'écho de la même tradition que les Evangélistes. Il a dû entendre le Sermon sur la Montagne. Une exégèse attentive de l'Épître montre si bien la présence d'idées chrétiennes que la thèse de Spitta et de Massebiau n'a pas rallié de suffrage même dans le monde de la critique rationaliste.
En se plaçant au point de vue de Spitta, on peut dire qu'un fidèle qui aurait voulu introduire des idées chrétiennes dans un écrit juif ne se serait sans doute pas contenté d'ajouter deux fois le nom de Jésus- Christ, il aurait fait des additions plus nombreuses afin de mieux accentuer le caractère chrétien de l'écrit. Et pourquoi aurait-il nommé Jésus-Christ dans un contexte qui ne le suggérait pas (ii, 1), alors que dans V, 10-11 une allusion à ses souffrances était tout indiquée?
D'après Harnack tout le v. i, 1 est une addition postérieure (1); mais le rappel des mots x*P«'*' X.°"'ps''' paraît bien être une preuve d'authenticité.
Nous lisons donc comme authentique le nom de Jésus-Christ.
C'est ce même nom que désignent les mots : xo xaXov ovofxa xo sTrixXïiôàv l(p' ôjxaç [u, 7; cf. Comm.,-p. 48).
Puisque l'auteur croit à Jésus-Christ comment expliquer le peu de place qu'il lui donne dans sa théologie dogmatique ou morale? Plusieurs fois on s'attend à trouver une citation des paroles de Jésus, ou une allusion à sa vie, à sa mort, et on lit une considération ou un exemple tiré de l'A. T. L'auteur veut-il parler de la puissance de la prière, il npmme Élie (v, 17-18), cependant il a dans l'efficacité de la prière l'assurance d'un disciplejdu Sauveur (i, 5 ; cf. p. lxv et s.). Veut-il exhorter à la patience dans les épreuves, il cite les prophètes, Job (v, 10, 11), alors que dans un même thème saint Pierre nomme les souffrances de Jésus-Christ (I Pet. ii, 18-24). Il ne parle pas de l'amour que l'on doit avoir pour Jésus, mais de l'obéissance que l'on doit
(1) Die Chronologie der altcli. Lit., p. 488.
LES DONNÉES DE l'ÉPITRE, LXXXI
observer à l'égard de la loi parfaite (i, 25). Il faut bien avouer qu'on éprouve une certaine déconvenue à ne pas trouver des rapprochements qiil nous paraissent tout indiqués avec la vie et les paroles du Divin Maître.
Le caractère pratique de l'écrit ne suffit pas à expliquer la place restreinte que le Christ y occupe. C'est dans une exhortation à l'humilité que se trouve dans saint Paul un des plus beaux textes sur la divinité du Sauveur (Phil. ii, 1-11) ; la première Épître de Pierre a aussi pour but des directives pratiques et cependant le Christ y est souvent nommé. L'exemple du Maître n'est- il pas pour les disciples la plus puissante des exhortations?
La raison pour laquelle les idées juives dominent, tout en se coordonnant à des idées chrétiennes, est à chercher dans un dessein de l'auteur, peut-être aussi dans sa mentalité. S'adressant à des juifs convertis, Jacques a sans doute voulu leur parler le langage que ceux-ci pouvaient le mieux comprendre; on peut même penser qu'il s'est appliqué à ne rien dire qu'un Juif chrétien, quelle que fut sa tendance dans les discussions sur le caractère obligatoire de la Loi, ait pu contester (cf. infra, p. Exxxviri). Cette raison explique bien le caractère pratique de l'écrit et l'absence d'idées spéculatives sur la Loi, les mérites de Jésus- Christ, la Rédemption.
Peut-être faut-il aller plus loin et admettre en même temps qu'un dessein de prudence, une certaine manière de penser. Jacques se déclare le serviteur de Jésus-Christ (i, 1), il veut que la foi en lui demeure pure de toute faute morale (ii, 1), il le sait ressuscité dans la gloire et a la certitude de son retour (ii, 1 ; v, 7-9). Mais il ne paraît pas avoir rompu pour cela avec le judaïsme. Dire que son esprit n'a pas été assez puissant pour refaire toute sa synthèse intellectuelle à la lumière du Christ serait excessif. Moins favorisé cependant quant aux lumières de la nature et de la grâce que Paul, Jean et même Pierre dont la première Épître a une théologie presque paulinienne, on dirait par moments qu'il juxtapose les idées nouvelles aux idées anciennes. Il connaît la charité chrétienne, appelle les fidèles « mes frères » (cf. Comm,, p. 4, 5), mais les motifs demeurent juifs : il ne faut pas maudire les hommes, car ils sont créés à l'image de Dieu (m, 9); il ne faut pas juger son frère, car Dieu seul est législateur et juge (iv, 11-12). D'autres fois, il juxtapose les doctrines : Dieu est le; seul juge qui peut perdre et sauver, et cependant la perspective du retour glorieux de Jésus doit consoler ceux qui souffrent, car lui-même viendra pour juger (v, 7-9). Des idées chrétiennes sont donc ajoutées à des idées juives ou ramenées à elles. S'il n'était pas étrange d'attribuer à. Jacques une action prohibée par Notre- Seigneur, on pourrait dire qu'il a raccommodé un vieil habit avec des morceaux neufs (Mt. IX',, 16).
épître de saint JACQUES. f