‹ L'épître de Saint Jacques [microform]Chapitre 37 sur 81 · LXXXII INTRODUCTION · texte numérisé non relu

LXXXII INTRODUCTION

De là vient la difficulté de déterminer d'une manière précise l'attitude de l'auteur à l'égard de la loi mosaïque. Les préceptes qu'il cite appartiennent aiu décalogue (ii, 11); un autre est le commandement de l'amour du prochain (lï, 8) ; pareilles références à la Torah sont fréquentes dans les Évangiles et dans les Épîtres de saint Paul. L'expression « loi de liberté » (i, 25; ir, 12) est synonyme de « loi évangélique » et fait penser à saint Paul, mais l'affection pour le terme de loi traduit un certain attachement à la Loi elle-même; l'enseignement du Sauveur apparaît sans doute à Jacques comme un complément. Mais depuis qu'elle a reçu ce complément, la Loi mosaïque demeure-t-elle tout entière? La circoncision, les prescriptions rituelles sont-elles encore obligatoires? L'auteur ne le dit pas. On pourrait croire dans un cas qu'il considère la loi comme un tout auquel il ne faut rien retrancher (ii, 10 ; cf. Mt. V, 19), mais la généralisation n'a ici que la valeur d'un exemple, elle est une amplification dans le goût des Juifs et ne peut pas être prise à la lettre (cf. 6'om/w., p. 52) ; on ne peut donc pas tirer un argument d'une pareille phrase. Ailleurs l'auteur réagit contre le formalisme et ramène la religion à des notions plus hautes (i, 26-27). Le silence sur la circoncision et les prescriptions rituelles, l'accent mis sur la charité et la piété sont significatifs dans un écrit sur la nécessité des œuvres. Ils montrent que l'auteur, que nous avons reconnu être juif et chrétien, n'est pas un légaliste intransigeant, mais qu'il spiritualise la Loi dans un sens certainement chrétien.

Si, comme nous le croyons, l'Épître a été rédigée entre 50 et 62 ou plus probablement entre 57 et 62 (cf. p. lxxxvii), l'absence d'allusions aux oeuvres légales montre que l'auteur tout attaché qu'il fût au judaïsme, n'était point un judaïsant.

III. L'auteur est à identifier apec Jacques, évêque de Jérusalem.

L'auteur s'appelle Jacques. Il n'y a pas de raison pour supposer une pseudonymie; le nom de Jacques était fréquent chez les Juifs; un faussaire n'aurait pas pris le titre humble de « serviteur de Dieu et du Seigneur Jésus-Christ » (i, 1), il se serait intitulé : frère du Seigneur, Apôtre, ou évêque de Jérusalem. L'absence d'exorde après la salutation paraît faire difficulté à Ropes (p. 129). Celui-ci note que les lettres apocryphes de Platon et d'autres auteurs entrent pour la -plupart directement en matière sans le paragraphe d'introduction, souhaits ou autres politesses, qui chez les Grecs venaient généralement après la salutation; il rapproche de ces apocryphes, comme présentant la même omission, Jac, I Tim., Tite, Hébr., I Jo., Jude, Apoc. qui est une lettre prophétique, et avec réserve II Pet. Il y a là une coïncidence dont on ne peut rien conclure. Le genr.e épistolaire n'est pas stéréotypé, et

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chez les anciens, comme chez nous, il laissait place à une certaine latitude. L'Épître aux Galates dont personne aujourd'hui ne nie l'authenticité, débute, après la salutation d'usage, par un reproche sans précaution oratoire (Gai. i, 6).

Jacques serviteur du Christ s'adresse à des Juifs (cf. infra : Destinataires), et leur parle avec autorité. Il les reprend, parfois sévèrement (iv, 1-10), les encourage (r, 2-12; v, 7-11), leur fait des recommandations (v, 13, 14). Il parle comme quelqu'un qui n'a pas à établir ou à défendre son autorité, car elle est reconnue.

Il aime les humbles, connaît leurs souffrances (i, 9; ii, 6; v, 6), élève la voix avec des accents terribles contre ceux qui les oppriment (v, 1-6). Il ne veut pas que dans les assemblées on fasse des distinctions entre les riches et les pauvres ; pareille acception de personnes lui paraît abominable (ii, 1-6*).

Tous les traits que nous venons de relever conviennent parfaitement à saint Jacques, évéque de Jérusalem. Jacques était juif palestinien, il avait entendu le Sauveur, et demeurait fidèle au mosaïsme dans sa conduite personnelle. Il présidait à une Église dans laquelle la charité ne parvenait pas à atténuer ou à réformer l'injustice des riches (1). Son autorité était grande à travers la diaspora, même sur les fidèles issus de la gentilité; saint Paul pour réfuter les judaïsants qui troublaient les Églises de Galatie, fait appel au témoignage de Jacques, de Céphas et de Jean (Gai. ii, 6-9) ; l'incident d'Antioche est provoqué par des gens qui appartiennent à l'entourage de Jacques et se recommandent très probablement de son nom (Gai. ii, 12).

On peut considérer comme une confirmation en faveur de l'authenticité de l'Épître, les ressemblances qu'elle présente avec le discours de Jacques lors de la conférence de Jérusalem et avec la lettre qui suivit l'assemblée (Act. xv, 13-29). Malgré la différence des sujets, on trouve un bon nombre de mots pareils et d'expressions identiques. On peut comparer : Act. xv, 13 et Jac. ii, 5; Act. xv, 17 et Jac. ii, 7; Act. xv, 23 et Jac. I, 1; Act. xv, 25, et Jac. i, 16, 19; ii, 5 (àyaTrrjTot) ; cf. encore Act. XV, 14, 26 et Jac. v, 10, 14 (to ovojjia), etc.

On objecte que l'évêque de Jérusalem était formaliste, fidèle par principe et affection aux prescriptions légales. Et à ce rigoriste préoccupé de questions rituelles, on oppose l'auteur de l'Epître qui ne parle pas des œuvres de la loi et réagit contre le formalisme ( Windisch, p. 11, 12, 33 ; Mènègozy p. 140). Mais l'évêque de Jérusalem était-il aussi forma liste qu'on veut bien le dire? Nous ne le pensons pas (cf. supra, p. xxxv). Si dans l'Épître il n'est pas question des prescriptions rituelles, c'est

(1) Nous pensons en effet que les riciies nommés dans ri, 6, 7; v, 1-6, sont des chrétiens; cf. p. 47, 112 et s.

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-que Jacques a peut-être voulu éviter une question qui soulevait de vives controverses (cf. p. lxxxviu). On peut penser aussi que ces prescriptions n'entraient pas dans le plan de l'écrit ou étaient assez bien observées par les Juifs chrétiens. Comme chez les ppophètes, la nécessité d'une conduite morale est mise au premier plan. La pensée de Jacques évêque de Jérusalem sur la Loi nous est trop peu connue, et la doctrine de PÉpître sur la Loi est trop difficile à déterminer pour qu'on puisse dire que l'une est inconciliable avec l'autre. Je crois au contraire que la mentalité de l'évêque de Jérusalem se reflète bien dans l'Épître; de part et d'autre c'est le même, dosage de judaïsme et de christianisme, là même attitude pratique d'un homme de gouvernement.

Nous concluons donc que l'étude de l'Épître confirme le grand courant traditionnel. Sans doute tout n'est pas clair, mais il demeure que lés motifs en faveur de l'authenticité ont une valeur réelle, bien suffisante pour fonder un jugement, tandis que les motifs allégués en sens contraire viennent d'idées fausses ou exagérées qu'on se fait à la suite d'Hégésippe sur la personne de saint Jacques (1).

§ 5. Circonstances.

T Destinataires.

Jacques écrit aux douze tribus de la dispersion.

Avant l'exil, les douze tribus marquaient une division territoriale et une classification des Hébreux selon l'hérédité. Mais les événements politiques mêlèrent les Juifs les uns aux autres. Cependant à l'époque du N. T. plusieurs Israélites connaissaient encore, comme de bons orientaux, leurs tribus d'origine; Anne était delà tribu d'Aser (Le. ii, 36), Paul de la tribu de Benjamin (Rom. xi, 1; Phil. m, 5). Après l'exil, les douze tribus désignent toute la communauté d'Israël, Juifs habitant la Palestine ou répandus à travers le monde (Esdras vi, 17) (2) ; l'expression se retrouve dans le N. T, (Mt. xix, 28; Act. xxvi, 7) et dans la littérature juive [Ass, Moïse ii,4; Apoc. Baruch i, 2; Sibyll. m, 249, etc.) Maisjes auteurs du N. T. considèrent parfois le peuple juif comme l'image du

(1) D'après Hégésippe, Jacques évêque de Jérusalem ne s'oignait pas le corps (ExjsÈBE, H. E., II, XXIII, 5). Gomment alors aurait-il pu recommander des onctions (Windisck, p. 31)? Les onctions d'huile faisaient partie de la toilette. Par réactions contre ces élégances les Esséniens ne s'oignaient jamais (Josêphe, Bel.jud:, II, viii, 3). Jacques a pu. faire comme eux. Mais qu'y a-t-il- de commun entre une onction de toilette et l'onction recommandée par Jac. (v, 14)? Il ne s'agit plus d'une délicatesse mondaine, mais d'un rite religieux, d'un sacrement.

(2) Au premier siècle de notre ère, le nombre des Juifs de la dispersion s'élevait à trois ou quatre ^ millions,, cf. Jacquier, Les Actes des Apôtres, Excursns, vi, p,, 782-786. .

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peuple chrétien, celui-ci est Tlsraël de Dieu (Gai. m, 7, 9; vi, 16), par opposition à l'Israël selon la chair (Phil. m, 2, 3). Les douze tribus désignent bientôt rÉglise, l'ensemble des nations converti à Jésus (Hermas, Sim. ix, 17).

Quel est le sens de l'expression chez Jacques? Seule l'étude de la ■lettre permet de dire si Jacques -entend les douze tribus au sens propre ou au sens typique.

Les correspondants de Jacques ont la foi chrétienne, ils croient au Christ de gloire (ii, 1) et attendentiarétributionau jour de sa glorieuse parousie (v, 7-9). Ils ont été engendrés par Dieu à une vie nouvelle et sont comme les prémices des créatures (i, 18). Ils obéissent à la Loi de liberté (i,25 ; ii, 12). Jacques écrit donc à des convertis qui partagent sa foi.

Ces convertis paraissent bien être d'origine juive.

Ils sont facilement jaloux, violents, prompts aux murmxires, à la médisance et à tous les péchés de la langue (m, 2-12; 14; iv, 2, 11; V, 9). Volontiers ils négligent les œuvres et se contentent de paroles (i, 22, 25-27; ii, 14-26). On dirait que l'orthodoxie de la foi et le groupe auquel ils appartiennent, suffisent à leur assurer le salut. On a l'impression qu'ils sont dans une fausse sécurité. Ils cherchent à s'ériger en maîtres qui enseignent les autres (m, 1) et font trop vite des serments (v, 12).

Jacques ne fait aucune allusion à l'idolâtrie, aux excès de boisson; il ne parle pas des péchés de la chair (1). Q ne paraît donc pas redouter le danger des moeurs païennes pour ses correspondants qu'il juge habitués à une conduite généralement honnête et à l'abri de la séduction des cultes idolâtriques.

Les défauts combattus et les vertus supposées conviennent mieux à des chrétiens issus du judaïsme qu'à des gentils convertis. Pour ceux-ci on pouvait souvent craindre un retour en arrière ; saint Paul a soin de dire que ni les idolâtres, ni les impudiques, ni les ivrognes ne posséderont le royaume de Dieu (1 Cor. vi, 9-11; Gai. v, 19-21). Les Juifs étaient dans l'ensemble plus vertueux que les païens et considéraient avec mépris la débauche des gentils. Mais s'ils étaient de mœurs plus honnêtes ils avaient un penchant spécial à d'autres défauts, précisément à ceux contre lesquels réagit l'Épître de Jacques. La conversion ne changeait pas la nature et chacun, juif ou gentil, avait à lutter contre ses tendances.

Nous pensons donc que Jacques s'adresse à des Juifs convertis à la foi chrétienne. Le nom de synagoge donné à l'assemblée ou au lieu de réunion peut servir de confirmation (ii, 2). On ne peut pas citer l'expres-

(1) L'expression [tof/aXiç (iv, 4) est métaphorique.

LXXXVI INTRODXJCTION.

sion « notre Père » relative à Abraham (n, 21), car Paul l'emploie aussi dans Rom. iv, 1 (1).

Jacques écrit-il seulement aux Juifs chrétiens qui habitent hors de la Palestine? C'est à eux qu'il s'adresse dans la salutation; mais cela ne l'empêche pas de penser à ceux d'entre eux qui habitent là Palestine. Chef de l'Église de Jérusalem, il s'adresse à tous les Israélites convertis qui n'habitent pas dans la ville sainte. Il les exhorte, les reprend, leur donne des avis, il utilise les thèmes de prédication qu'il aimait à redire aux fidèles. De là vient le ton oratoire de sa lettre et aussi sa couleur locale. Les riches auxquels il s'adresse et qui oppriment le peuple sont d'abord des chrétiens du pays.

Les Juifs convertis sont vraiment le peuple de Dieu; descendants .d'Abraham, ils ont reconnu le Messie, ils sont le véritable Israël selon la chair et selon la foi. Semblables à des prémices (i, 18), ils représentent tout le reste de la nation. Le sens général de l'expression « aux douze tribus d'Israël » ne fait donc pas difficulté. Jacques ne s'adresse pas à tous les Juifs et néanmoins c'est à tout l'Israël de Dieu dispersé dans le monde qu'il écrit.

Plusieurs critiques entendent au sens typique les douze tribus d'Israël {Jûlicher, Soden, Zahn, Râpes, Dihelius). Mayor pense que Jacques écrit aux Juifs chrétiens de la dispersion orientale, Antioche, Damas; rien n'indique dans l'Épître cette délimitation géographique, à laquelle Mayor est amené par la date primitive qu'il attribue à l'Epître (cf. infra, p. Lxxxvii). D'après le même auteur (p. cxlviii), Jacques s'adresserait peut-être aussi, quoique d'une manière secondaire, à des Juifs non convertis. Par là s'expliquerait la mention de Job et des prophètes à la place de celle du Christ (v, 10, 11). Mais cela est très hypothétique.

Il y avait peu de nobles et de puissants dans les Églises de la gentilité (I Cor. i, 26-29; cf. i, 11; Rom. xvi, 23; Act. xvi, 14) ; il n'y en avait sans doute pas davantage dans les Eglises issues du judaïsme. Les destinataires de l'Épître étaient donc, dans l'ensemble, de petites gens. Cette situation sociale ressort bien aussi de l'Épître. Les fidèles sont opprimés par les riches et cependant si un riche se présente dans leur assemblée, ils lui font honneur et le préfèrent au pauvre (ii, 2, 3) ; les biens delà terre excitent parfois en eux des désirs, de la jalousie (iv, 2) ;

(1) Dans l'hypothèse que nous n'avons pas cru devoir admettre, d'après laquelle les riches ne seraient pas des chrétiens (cf. p. 47), on peut faire valoir un autre argument. Les blasphèmes des riches sont alors des paroles injurieuses contre le Christ (il, 6). Or à l'époque où Jacques écrit, c'est-à-dire avant 62 (cf. Date), les gentils confondent encore les Juifs et les chrétiens, on ne voit pas qu'ils aient blasphémé le nozn du Christ qu'ils ne connaissaient pas encore. Et puis les païens riches n'étaient pas plus hostiles aux fidèles que le peuple ou les magistrats. Il n'en était pas de même chez les, Juifs (Act. iv, 1-3; xxir, 5; xxvr, 10, 12).

LES DONNÉES DE l'ÉPITRE. LXXXVII

ils sont bien le peuple qui souffre, envie et s'en laisse encore imposer par l'éclat extérieur de la fortune.

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