II. Date
On peut fixer approximativement la date de TÉpître entre 50 et 62, et même d'une manière plus précise, entre 57 et 62. En effet Jacques écrit quand Paul a déjà enseigné la justification par la foi sans les œuvres de la Loi (cf. supra, p. lxxiii et ss.). Et nous avons cru devoir reconnaître comme probable une influence littéraire de l'Épître aux Romains (cf. p. Lxxii) laquelle a probablement été rédigée en 56 (1).
Le terminus a quo de 50 ou 57 n'est pas admis par plusieurs critiques qui font rédiger l'Épître avant l'assemblée de Jérusalem; Knowling entre 44 et 50, Gamerlynck entre. 44 et 51, Meinertz vers 48, Mayor entre la mort d'Etienne, époque où commence une persécution violente (2) contre l'Église (Act. viir, 1), et la première mission de Paul, c'est-à-dire entre les années 35 et 45, de préférence près de 35, au moment de la fondation de l'Église d'Antioche, quand les conversions des gentils ne font que commencer; Zahn, Beyschag avant l'assemblée entre 40 et 50, de même Rose (3). Ces auteurs font valoir divers arguments que Mayor a réunis et bien mis en relief.
Si Jacques, dit-on, a écrit après l'assemblée de Jérusalem, pourquoi ne fait-il pas allusion à l'admission des gentils dans l'Église, question qui souleva de si grandes controverses dans les milieux chrétiens d'origine juive, et pourquoi ne parle-t-il pas du décret destiné à faciliter les rapports des chrétiens d'origine juive avec ceux d'origine païenne? Son silence demeure inexplicable. Les allusions à l'organisation des communautés indiquent une date primitive. Les chrétiens se réunissent encore dans les synagogues (ii, 2), il n'est pas fait mention des ImcM-noi, mais seulement des TrpeaêuTepoi (v, 14). Mayor rapproche les didascales de III, 1, des inspirés de Corinthe qui parlaient dans les assemblées. Primitive aussi la théologie -de l'Épître. La christologie n'est pas développée, elle rappelle celle de Pierre après la Pentecôte, dans ses discours aux Juifs. L'auteur s'adresse à des gens tout pénétrés du judaïsme et s'adapte à leur mentalité pour les amener à des vues plus hautes.
(1) Cf. Lagrange, Épitre aux Romains, p. xvii-xx, Cornely qui admet comme nous la dépendance de Jacques par rapport à l'Épître aux Romains, précise davantage. Un certain temps a été nécessaire pour que l'Épître aux Romains soit connue et mal interprétée. Jacques a dû écrire vers 61-62, peu de temps avant sa mort.
(2) G'e^t sans doute à elle, d'après Mayor, que Jac. ii, 6, 7 ferait allusion. Tobac se prononce approximativement pour la même date de 35-45. Cf. supra, p. lxxv, note 1.
(3) RB., 1896, p. 534.
iXXXVm lîSTftODUCÏI.ON.
Plusieurs des raisons alléguées n'ont pas la portée qu'on leur prête. Si la christologie de Jacques est peu développée, et si celui-ci parle peu du Christ, cela tient moins à l'époque où l'auteur écrivait qu'à sa tournure d'esprit et au dessein de ne rien dire qui ne pût être compris par les destinataires de l'Épître ou donnât lieu à discussion (cf. p. lxxxi). Aucune donnée ne permet d'affîmer que les didascales de m, 1, aient pris la parole dans les assemblées ; en tous cas à Çorinthe dès laïcs prenaient encore la parole en 56, Paul réglemente leur éloquence trop abondante mais ne l'interdit pas (I Cor. xiv, 26-33). Les TrpEffSuTspxji sont encore nommés dans la première Épître à Timothée et dans l'Épître à Tite écrites entre 64 et 67 (I Tim. v, 17 ; Tite i, 5) ; ils sont membres du sacerdoce, simples prêtres ou évêques; leur appellation d'origine juive est synonyme du terme grec sTciaxoTtoi (A.ct. xx, 17 et 28; Tite i, 5, 7). Quant au mot GuvaYcoYVi, il n'implique aucune date car il peut très bien être employé en un sens métaphorique à la place de IxxXTitn'a. Rien ne permet donc d'affirmer que l'organisation liturgique est dans Jacques plus primitive que dans les Épîtres de saint Paul.
Seul le silence sur l'assemblée de Jérusalem et sur le décret qui suivit peut être une difficulté, du moins à première vue. Il faut reconnaître qu'une rédaction antérieure à 50 l'explique bien, ou plutôt la supprime. Mais alors on en rencontre une autre plus grande. Comment, dans ce cas, expliquer le ton polémique de Jacques lorsqu'il parle de la nécessité des œuvres? Car il me paraît difficile d'admettre qu'il n'y ait pas une corrélation entre l'Épître de Jacques et l'enseignement de saint Paul, et que cette Épître ne se rattache pas d'une certaine façon au grand mouvement d'idées suscité par l'Apôtre des gentils (cf. supra, p. lxxiii). Il vaut donc mieux apporter au silence de Jacques une autre raison que celle de la date. La prudence dont nous avons déjà parlé (p. lxxxi) l'explique bien. Puisque les Juifs pouvaient se sanctifier dans le Christ sans être obligés de renoncer à la Loi, Jacques a trouvé superflu de soulever les difficultés de ceux qui s'en croyaient dispensés. Il veut la paix et évite de( parti pris toute question irritante. Combien de pasteu rs catholiques sont encore dans cette disposition et souvent à bon droit! Jacques semble vouloir dire le nécessaire sans un seul mot qui provoquât des réclamations. Il est l'homme de la pratique et des œuvres, c'est seulement en faveur de celles-ci qu'il fait de la controverse et encore sans nommer personne.
Le caractère littéraire de l'Épître et le but poursuivi peuvent êtr e d'autres motifs de ce silence. Jacques utilise des thèmes anciens de sagesse; dans ces thèmes, même vivifiés parle souffle évangélique, il n'était point question des rapports entre fidèles d'origine juive et d'ori" gine païenne, mais seulement des grands principes moraux. Sans doute, 'Jacques ne reproduit pas ces thèmes servilement, il les adapte, néan-
LES DONNEES DE x'ÉPITRE. LXXXIX
moins il subit leur influence. Les genres littéraires ont leurs lois ; «neore aujourd'hui dans un petit traité sur la pratique des vertus, on ne parlera pas du droit canonique. D'ailleurs parler de rassemblée de Jérusalem et du décret n'entrait pas dans son plan ; Jacques -veut instruire, inculquer la nécessité des œuvres, il v«ut aussi encourager. Le décret et l'assemblée concernaient les gentils et n'avaient rien changé pour les Juifs, du moins en apparence (1).
Le terminus ad quem de 62 est une conséquence de l'authenticité de rÉpître, Jacques étant mort cette année là (cf. p. xxxvi). Si on ne veut pas faire intervenir la question d'authenticité, une date antérieure à l'année 70 semble devoir être maintenue, car l'état social que fait connaître rÉpître est celui qui existait avant la ruine de Jérusalem. Après la catastrophe de 70, les riches qui ont nourri leur cœur pour le jour de regorgement (v. 5), ont disparu de l'histoire. Le châtiment dont ils sont menacés a eu lieu. Le Seigneur qui se tenait aux portes, les a visités dans sa colère. Et puis surtout ce ne sont plus les riches qui vont opprimer les fidèles, mais l'empire romain.
Les auteurs protestants qui nient l'authenticité de Jacques rejettent généralement la date de composition après l'année 70 : Dibelius entre 80 et 130; Soden vers 90; Julicher, Harnack (2) à l'époque d'Hermas 120-150. On allègue l'état moral des fidèles, les ressemblances avec Hermas, une polémique contre Paul, et même (Pfleiderer) contre les gnostiques. Il n'est pas nécessaire de descendre jusqu'à la fin du premier siècle pour trouver des fidèles peu fervents, il y en eut dès les origines (cf. Act. V, 1-10; VI, 1; I Cor. v, vi; Rom. xiv; Phil. iv, 2; etc.). S'il y a une dépendance littéraire entre Jacques et Hermas, absolument rien ne prouve l'antériorité d'Hermas. Nous avons déjà dit que Jacques n'argumente pas contre Paul (cf. p. lxxii et ss.) ni contre les gnostiques
(cf. p. LXXVIIl).