VEUGLE CONFIANCE DE MONOMAQUE
ne se gardait jamais, il médita de l'assassiner, ne confiant son projet à personne. Comme le basileus rentrai) un jour processionnellement de l'Hippodrome, le coquin, se mêlant à ses gardes, pénétra avec ceuxci, dans le Palais el se dissimula aux environs des cuisines. Ceux qui l'y aperçurent crurent qu'il s'y trouvait par ordre du basileus et passé renl leur chemin. Finalement on se saisil de lui. Il portail sous ses vêtements une épée. Il avoua qu'il avail projeté de tuer le basileus durant suu sommeil, mais qu'au dernier moment il avait bésité. Au moment
OÙ il s'en allait, on l'avait arrête. Le basileus, réveillé par ses gens, témoigna d'une vive contrariété et lit enfermer l'assassin. Le lendemain, comme le misérable se refusait à dire s'il avait eu des complices, et persistait dans ses affirmations mensongères, on le soumit aux plus horribles tortures. On le pendit par les pieds : on le lil presque périr sous le fouet. Enfin, vaincu par la souffrance, il dénonça quelques autre- dignitaires parfaitement innocents. Le basileus, nullement dupe de ces accusations odieuses, se contenta d'enlever à ceux-ci leurs grades. On aimerait à en savoir davantage sur ce personnage mystérieux, quelque captif étranger — bulgare peut-être — dont Psellos nous a caché le nom si soigneusement, personnage assez important cependant pour qu'il ail pu songer un instant à assassiner Monomaque et à se faire proclamer basileus à sa place. Dans l'absence absolue de renseignements aucune conjecture n'est possible.
Après cette alerte, le basileus consentit à prendre quelques précautions, puis, au bout de très peu de semaines, il en revint à sa négli gence coutumière. Peu s'en fallut, poursuit Psellos, qu'il n'en résultât la pire catastrophe dont il fut miraculeusement préservé. Ici, nouvelle histoire aussi étrange, aussi étonnante, aussi diffuse que la précédente, mais mieux connue, parce que Skylitzès (I) et Zonaras, même Glycas, nous en ont aussi parlé. « Le basileus, dit Psellos, qui aimait à se distraire constamment, ne prenait plus aucun plaisir ni à la musique, ni au chant, ni à la danse, ni aux jeux des mimes, ni à rien. Son unique joie était maintenant d'écouter les élucubrations d'un bouffon ou lesbredouil-
(1) Cédrénus, II, 605.
LES PORl'HYROGÉNÈTES ZOE ET THEODORA
lages d'un Lègue disant tous deux tout ce qui leur passait par la tète. Il prenait à ces pitoyables futilités un plaisir extrême. 11 y avait alors au Palais Sacré un de ces drôles, nommé Romain Boïlas, infiniment bègue, qui, pour faire rire, ajoutait encore à son infirmité en parlant exprès si bas qu'à peine on l'entendait. Ce défaut bizarre de parole lui avait peu à peu valu la faveur de ce puérile basileus. Longtemps Monomaque n'avait fait aucune attention à cet homme qui avait pour unique fonction de lui verser parfois de l'eau sur les mains après le repas, puis ce sot bavar- Jï5E'. N <l.iu'' qui Uni (ail inliniment le goût
stupide de ce prince pour ces enfantillages lui plut à tel point que peu à peu il ne put plus se passer de ce pitoyable amuseur. Il se faisait suivre de lui partout où il allait, même au conseil et dans les grandes fonctions publiques. Sa mimique bouffonne le ravissait. De la rue où il l'avait pris, il l'éleva au plus haut degré des dignités palatines. Il lui donna ses entrées au Palais partout et à toute heure et finit, hélas, par faire de lui le chef de ses gardes. C'était comme le fou du roi avec tous les privilèges de cette situation. Monomaque permettait à cet homme de l'aborder où et quand il le voulait en le baisant à la poitrine et au visage, de lui adresser la parole quand il en avait envie, de se coucher à ses côtés dans son lit en riant aux éclats. Il se laissait presser par lui ses pauvres mains malades, ce qui le faisait crier de douleur et rire tout à la fois. » « Moi, poursuit Psellos, je ne savais qu'admirer plus de l'audace de ce bouffon ou de la faiblesse du basileus qui avait fini par être la chose et le jouet de cet homme, lui laissant faire tout ce qu'il voulait; et toujours le drôle trouvait une nou-
GRAND MEDAILLON d'or émaillé de travail byzantin trouvé à Kiev en Russie. — XI"" Siècle. — i Kondakour, Coll. A. W. de Zwênigorodshoï.J
MOSAÏQUE BYZANTINE de l'église du couvent de Saint-Lac en Phocide. — Grande Abside. Pentecôte et Panagia. — XI"' Siècle. — (Millet, Hl—-Êtades, B. $88.
velle farco pour le distraire. Au fond, ce n'était qu'une franche canaille. Comme il aimait sa liberté, cela l'ennuyait fort de ne pouvoir jamais quitter la présence du basileus. Il s'en vengeait en lui jouant des tours abominables, allant jusqu'à se permettre de le réveiller dans son triste sommeil au beau milieu de la nuit et de le faire rire en lui racontant ses rêves burlesques — car, chose inouïe, il dormait à ses côtés. »
Psellos raconte longuement un de ces ridicules récits de rêves, où il est question d'un cheval volé à Boïlas par un vieil eunuque du Palais. C'est une histoire simplement idiote dont l'unique intérêt est de nous faire voir la stupeur d'un courtisan tel que Psellos devant le sans-gêne prodigieux de ce gueux réveillant le basileus pour lui conter de pareilles sornettes. Cette fois la scène se termina par une permission de vingtquatre heures accordée au coquin et par l'envoi d'un cheval et de cadeaux magnifiques à l'eunuque compère de Boïlas. C'était pour arriver à cette lin que le rusé personnage avait inventé toute cette histoire. « Le plus triste, ajoute Psellos, c'est qu'aucun de nous n'était la dupe de ces comédies. N'osant les dénoncer, nous en étions constamment réduits à en rire, alors qu'il eut mieux valu en pleurer. »
Ce Boïlas avait tant d'audace qu'il avait réussi à se faufiler jusque dans les recoins les plus inaccessibles du Gynécée. Il avait imaginé un récit aussi burlesque qu'inconvenant, une bouffonnerie du plus mauvais goût qui faisait la joie du basileus. Il racontait à tout propos qu'il était le fils de la vieille basilissa Théodora et décrivait avec force détails grivois sa naissance, imitant avec une verve impudente, tantôt les gémissements de la chaste accouchée, tantôt les vagissements du nouveauné, et Théodora riait comme les autres 'en l'écoutant. Je laisse de côté ces récits indécents et stupides qui nous ouvrent d'étranges aperçus sur cette misérable vie de harem des princesses byzantines, bien peu différente en réalité de celle si lamentable que mènent encore de nos jours certaines grandes dames turques ou arabes. Boïlas avait, paraîtil, gagné par ces audacieuses inventions dont le grotesque récit venait parfois égayer ces mornes existences, le cœur des deux impératrices qu'il faisait à son gré rire ou pleurer. Son effronterie redoutable était telle que ces deux vieilles femmes n'avaient plus de secret pour lui. Il avait
LE FAVORI B01LA& 65y
accès partout riiez elles, jusque dans leurs appartements les plus retirés. Un le craignait à tel point que c'était à qui parmi cet immense personnel de favorites, de servantes et d'eunuques lui ferait le meilleur accueil et lui donnerait les plus beaux radeaux. Tout ce passage de Psellos est curieux par ces détails intimes si grossiers sur la vie de la famille impériale. Jamais tant de trivialité et tant d'ignorance ne furent alliées à un luxe aussi éblouissant, en apparence aussi raffiné.
Quelque temps durant les choses se bornèrent à ces comédies ridicules. .Mais quand la basilissa Zoé fut morte, ainsi que je vais le raconter, ce déplorable Boîlas devint la cause de grands malheurs. Gomme il n'était pas encore satisfait de sa fortune extraordinaire, il osa, chose presque inouïe, convoiter, lui aussi, l'Empire. Si Psellos et Zonaras n'étaient là pour nous affirmer la chose, on se refuserait à admettre une aventure aussi invraisemblable. Mais le témoignage de ces deux chroniqueurs est formel. Zonaras ne nous dit pas comment un tel projet put germer dans la cervelle de cet homme, mais Psellos nous expose en détail les mobiles de cette incroyable intrigue. Après la mort de la pauvre et dévouée Skléréna, Monomaque, amoureux incorrigible, s'était presque aussitôt féru d'amour pour une concubine d'origine barbare, dont nous parlent du reste tous les chroniqueurs du règne. C'était une jeune princesse alaine de sang royal. Née aux pentes sauvages du lointain Caucase, elle avait été amenée à Constantinople en qualité d'otage à la suite d'un traité conclu entre l'Empire et sa nation, mais en raison de ses illustres origines, elle jouissait à la cour d'une situation privilégiée. On lui rendait les plus grands honneurs (1). Après la mort de la basilissa Zoé, Monomaque qui adorait la jeune captive, ne l'épousa cependant point lors de son veuvage, d'abord parce qu'il avait déjà été marié trois fois et que l'Église orthodoxe condamnait formellement les quatrièmes noces, aussi, parait-il, par un sentiment de déférence envers sa vénérable belle-sœur Théodora. Or l'histrion Boîlas, devenu par la faveur impériale vraiment insensée un si haut et puissant personnage, s'était mis lui aussi à aimer cette belle créature d'une passion démente.
(1) Voy. au sujet de cette jeune femme la note de Brosset dans son édition de {'Histoire de la Géorgie, l" partie, p. 330, note 2.
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LES l'ORPHYROGÉNÈTEs ZOÉ ET THÉODORA
« J'ignore, dit Psellos, si elle fut sa maîtresse ou si au contraire elle lui résista, ce qui serait fort possible, mais je crois bien qu'elle l'aima aussi de toute son âme. En tout cas, l'amour de Boïlas s'accrut à tel point qu'il ne put se maîtriser davantage. 11 contemplait sa belle avec
des yeux de flamme, ne se lassant point de l'aborder et de lui parler. Impuissant à la fois à dominer sa passion et à la satisfaire du vivant du basileus, poussé par sa frénésie amoureuse, peut-être aussi par de perfides conseils, il conçut le projet criminel, presque incroyable à force de folie, de tuer Monomaque et de se faire proclamer basileus à sa place par une intrigue de Gynécée. Il lui était facile du reste de se débarrasser par un crime de ce souverain qui se fiait à chacun et ne consentait jamais à se faire garder. Comme chef
LA COURONNE ROYALE hongroise dite de Saint-Etienne. — Cette couronne fameuse d'or émaitlé d'origine purement byzantine, qu'on ne peut voir sans une autorisation spéciale des Chambres hongroises, l'ut donnée au roi Geysa (Gëobitz) par le basileus Michel Dukas (1071-1078) dont le portrait en émail figure avec plusieurs autres sur ce magnifique monument de l'orfèvrerie byzantine au XIme Siècle. — fVoy. à la p. 657 d'Un Empereur byzantin au Xme Siècle une image de la face opposée de cette même couronne.)
des gardes étrangers, il avait les clefs de toutes les portes. Son erreur fut de croire qu'il avait des partisans, alors qu'il n'avait que des flatteurs et quelques fidèles seulement parmi lesquels le chef en second des gardes, quelque mercenaire d'origine russe sans doute ou peut-être sarrasine. Longtemps il ne s'était ouvert de