‹ L'épopée byzantine à la fin du dixième siècle (volume 2)Chapitre 102 sur 132 · LA FAVORITE MAINE · texte numérisé non relu

LA FAVORITE MAINE

Cependant Théodore, d'une part, Euprepia, sœur du basileus, de l'autre, exaspérées de son indigne conduite lui tirent de tels reproches de sa faiblesse que, pris de honte, il se résigna à envoyer Boïlas passer quelques jours dans un exil doré aux Iles des Princes à deux pas de la capitale, l'autorisant à prendre des bains de mer et à s'y divertir à son aise. Dix jours n'étaient pas écoulés qu'il le rappelait solennellement de cette feinte disgrâce et lui prodiguait des honneurs nouveaux avec liberté entière de dire et de faire tout ce qui lui conviendrai! . Psellos, à qui nous devons tous ces récits singulièrement [puérils, mais intéressants par le jour extraordinaire qu'ils ouvrent sur la vie du Palais à Byzance, affirme avoir omis à dessein beaucoup de détails ridicules ou humiliants sur ces tristes circonstances. Nous verrons que l'attachement passionné de Boïlas pour la princesse alaine n'en fut pas éteint pour cela.

Psellos entre ici dans de longs détails sur les amours de Monomaque pour cette beauté barbare. La basilissa Zoé, dit-il dans son langage très cru, étant maintenant trop âgée pour avoir commerce charnel avec un homme, et Skléréna étant morte, Monomaque, encore plein de désirs, incapable de maîtriser ses sens, après avoir cherché à les assouvir par des passades à chaque instant renouvelées dans les milieux les plus médiocres, avait définitivement fixé son choix sur cette charmante jeune femme, Mlle du souverain de la lointaine Âlanie, vivant à Gonstantinople en qualité d'otage garante de la fidélité paternelle. « Certes, c'était la fille d'un bien petit roi, dit notre chroniqueur sur un ton méprisant, mais fille de roi tout de même. » Elle n'était ni vraiment belle, ni distinguée, mais très blanche de peau avec des yeux splendides. Monomaque, dès qu'il se fut épris d'elle, quitta pour elle toutes ses autre- maîtresses. Bientôt il conçut pour cette créature fascinatrice la plus violente passion. Toutefois, tant que Zoé vécut, il cacha soigneusement cette flamme. Dès que la basilissa eût expiré, il ne se gêna plus. On s'aperçut du reste de suite à mille indices qu'il ne dissimulait plus ses sentiments. Immédiatement il se mit à la parer de bijoux comme une châsse, lui donnant à profusion diadèmes, colliers, bracelets en forme de serpents, lourdes pendeloques en perles fixées aux oreilles, chaînes d'or et de perles pour la ceinture. Vraie Protée, la jeune femme se montrait chaque

jour avec une parure nouvelle plus étincelante à faire damner d'envie un collectionneur d'aujourd'hui. Monomaque eût tout donné pour pouvoir en l'épousant la faire couronner, mais, outre l'obstacle si grave des quatrièmes noces, il y avait, je l'ai dit, la douleur de Théodora à respecter. « Jamais, dit Psellos, la vieille princesse n'eût accepté d'être à la fuis la basilissa et la première sujette d'une parvenue! »

Mais si Monomaque dut renoncer à faire de sa maîtresse une impératrice, il sut lui donner un titre presque équivalent en la créant elle aussi Sébaste ou « Augusta», comme jadis Skléréna. En même temps, il lui attribua une garde royale comme à la basilissa. Satisfaisant à tous ses caprices, il finit par lui donner, dit Psellos, « une rivière d'or et de félicités y . Des navires voguaient incessamment vers la lointaine contrée des Alains, y transportant pour le compte de la toute-puissante favorite des sommes immenses, « les plus beaux et anciens trésors d'art qui illustraient depuis des siècles le nom romain! Enfin c'était une folie. » ((J'en pleurais de rage, s'écrie Psellos, car je suis passionnément romain et je me sentais honteux pour mon maître et mon souverain. » Deux ou trois fois l'an, l'Augusta recevait la visite des ambassadeurs du roitelet son père. Le basileus la leur exhibait sur une estrade la déclarant sa femme, et lui en donnant le nom. En même temps il les gorgeait de cadeaux somptueux et leur en faisait distribuer encore par sa chère maîtresse. Quelques jours avant sa mort, il trouvait moyen, nous le verrons, de satisfaire une des fantaisies enfantines les plus ruineuses de la jeune femme, en faisant creuser dans une pelouse une immense piscine pour qu'elle put s'y baigner tout à l'aise. Ce fut sa dernière dépense amoureuse.

Boïlas (1) qui, par amour pour cette femme dont il n'avait jamais rien obtenu, avait imaginé le complot que je viens de raconter, au retour de son court exil, continua à adorer plus passionnément que jamais la belle Alaine. « Je m'étais bien aperçu de cette intrigue persistante, raconte Psellos, mais j'aimais encore à me persuader que Monomaque

(1) J'ai négligé de dire que c'était seulement par Skylitzès et les autres Byzantins déjà nommés que nous connaissions le nom de ce triste personnage, car Psellos, fidèle à ses habitudes, se garde de nous le dire, n'appelant jamais cet homme autrement que « le comédien » ou « un certain bouffon ».

Page 1