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contre-courant s'était formé, auxime siècle, d'OrienI en Occident. 11 est plusieurs fois question dans les vies des saints des voyageurs grecs qui erraient alors à travers le monde el de l'hospitalité qui leur était offerte
par des évêques. Ce fut ainsi que suint Godehard, évêq l'Hildesheim,
établit dans son diocèse des sortes d'asiles pour les étrangers 1). Il y recevait, il'a|irès son biographe. .1rs uni< ■] ni portaient le costume des Grecs et les appelait en plaisantant les Péripatéticiens (2); il ne les aimait guère, mais en mémoire du Christ, il ne les renvoyait qu'après leur avoir donné tout ce qui était nécessaire pour continuer leur route. Plus cordiale était la réception que faisait à ces malheureux Grecs saint Gérard, évèque de Toul, dont le diocèse était à la même époque rempli d'Ecossais. 11 prenait à ses frais l'entretien des uns et des autres el il leur avait fait construire un oratoire avec îles autels particuliers où ils pouvaient prier Dieu à la mode de leur pays (3). Une tradition voudrait même que ces Grecs eussent appris leur langue à l'un de leurs futurs adversaires, redoutable champion des droits de Rome, au cardinal Humbert, qui faisait à ce moment ses études à Toul (I .
« L'Italie était surtout, par sa position entre les deux empire-., l'endroit où ce contact entre Grecs et Latins était pour ainsi dire journalier et où les causes de conflit pouvaient être les plus fréquentes. C'est là pourtant que nous trouvons, de la part des Occidentaux pour les Grecs, les sympathies les plus vives. Dans l'Italie grecque vivaient alors saint Nil et son disciple, saint Barthélémy, qui fut à pieu près le contemporain de Michel Kéroularios (5). On trouve dans leur histoire une grande part de légendes; mais ce qui nous intéresse avant tout, c'est la tendance de sympathie que les rédacteurs grecs de leurs vies manifestent pour l'Église latine. Cette tendance éclate dans les actes et les discours qu'ils prêtent à leurs héros. » Ici M. Bréhier parle longuement du fameux
1 Mabillon, A. 0. S. B.. VI sser., p. 1 : Vie de saint Godehard. XXY-XXYI, p. «t.— Voy. encore Épopée, II, 261.
(2) Mabillun. ibid.
(3) Vie de saint Gérard, par Widric (Acla Sanctor., Bollandistes, 23 avril, p. 210 c.) : « Caetum quoque Graecorum acScotorum agglomérant »"« modicum... divisis altariis in oratorio, ubi Deo supplices laudes persolvereni more palrio. »
i Histoire littéraire de la France. VII, p. j27. (5) Il mourut en 1085.
692 LES PORPHYROGÊNÈTES ZOE ET TIIEODORA
saint Nil, de ses rapports avec les papes et les empereurs, du grand monastère basilien aussi fondé par lui à Grotta-Ferrata. Dans le tome Ier du présent ouvrage, j'ai longuement insisté sur cette vie admirable de ce plus grand saint grec d'Italie. Je n'y reviendrai pas aujourd'hui. Le monastère de (irotta-Ferrata qui existe toujours encore a conservé son rite basilien à travers les âges. Non seulement il ne porta jamais aucun ombrage aux papes, mais il fut placé sous leur protection et, plus tard, Léon IX put, dans sa lettre à Michel Kéroularios, opposer ses égards pour les églises grecques de Rome aux persécutions subies par les églises latines de Constantinople.
« Parmi les liens qui unissaient alors les fidèles des deux cultes — c'est toujours M. Bréhier qui parle — il faut citer aussi la dévotion que les Grecs témoignaient pour le pèlerinage à Rome au tombeau des Apôtres. Ce pèlerinage auquel les Occidentaux attachaient une très grande importance depuis plusieurs siècles, était regardé par les Orientaux eux-mêmes comme une bonne œuvre. Ce n'étaient pas seulement des moines, comme ce saint Christodule qui partit à vingt-trois ans d'Asie-Mineure pour aller visiter les tombeaux de saint Pierre et de saint Paul (1), mais encore des laïques et même des fonctionnaires byzantins. L'auteur de la vie de saint Barthélémy raconte l'histoire d'un scolastique, Jean, qui vint voir le saint au cours du voyage qu'il lit à Borne pour aller se prosterner devant le tombeau des apôtres (2). Or, ces pèlerinages avaient lieu quelques années avant le Schisme, celui de saint Christodule en 1043, celui du scolastique Jean en lOiS. Rs prouvent d'une manière certaine que pour beaucoup d'Orientaux Rome était restée la tète de la chrétienté et que la pensée du schisme était étrangère à leur esprit.
« C'est encore en Ralie que nous trouvons le souvenir d'un célèbre ermite d'origine arménienne, de saint Siméon; il y laissa une trace si profonde de son passage, que les papes Renoit VIII et Léon IX lui-même n'hésitèrent pas à le canoniser : il prit place dans le calendrier de l'Kglise latine. Tout jeune, il abandonna sa famille et se fit ermite; puis, tourmenté du besoin de voir les lieux saints du christianisme, il partit pour
(1) Martinow, Annales yrieco-s'avicie, dans les Bollandistes, octobre, X , p. 298.
(2) Migne, Pat. -/;•., CXXVII, pp. 488-4S9.
Jérusalem d'abord cl ensuite pour Rome (1). Dans celle ville, son aspect étranger et safaçon de prier, qui ne ressemblait pas à celle des Italiens, lui Qrent courir un grand danger. Au moment où il était prosterné dans l'oratoire de Saint-Jean de Latran, un prêtre le remarqua et voulut ameuter la foule contre lui cl il ne dut son salut qu'à l'intervention d'un évèque arménien, membre du synode qui se tenait à cel instant même dans la basilique sous la présidence du pape (2). Ce prélat le lit venir, lui parla dans sa langue et le saint édilia toute l'assemblée et le pape par l'orthodoxie de ses déclarations. Les dispositions du peuple changèrent subitement à son égard. Dès lors, il parcourut l'Italie, la France et l'Espagne, suivi sur sa route par des foules entières qui venaient implorer de lui les miracles el la guérison des malades. Il alla jusqu'au sanctuaire de Saint- Jacques de Compostelle en Galice et passa même en Angleterre. Il revint par la France, s'arrêta en passant au monastère de Saint- Martin de Tours et, après avoir ainsi parcouru tous les lieux saints d'Occident, il revint se fixer dans un monastère de Mantoue où il termina sa vie sous la protection du duc Boniface, entouré de la vénération de tous les Italiens. Il mourut en 1016.
« L'histoire de ce saint est celle de beaucoup d'autres Grecs qui sont venus s'établir encore plus loin de leur pays natal, tout au fond de l'Occident, (le fut ainsi qu'un autre saint Siméon, né en Sicile celui-là, vint Unir ses jours dans un ermitage de la ville de Trêves (3). Il était le fils d'un Grec et d'une Italienne, et naquit à Syracuse à la fin du xme siècle. A sept ans, il fut conduit à Constantinople et reçut la même éducation que tous les jeunes Byzantins de son temps. Des pèlerins d'Occident qui
I Mabillon, ibid., p. 153.
(2) Ibid.: « Aderat tune ibi quidam religiosus et reverendus episcopus qui ab Armenise /initias peregre Romam petens... »
(3) Mabillon, ibid., pp. 372 sqq.
JASPE BYZANTIN du la belle époque. — La Panagia dans l'attitude de l'oraison. — XI"" ou XII"" Siècle. — (Britisli Muséum, Catal. Dalton.i
passaient par Gonstantinople, lui inspirèrent l'envie d'habiter les Lieux- Saints et il se mit comme guide au service des pèlerins qui arrivaient en Terre-Sainte (1). Mais il brûlait du désir d'être ermite, et pour suivre en tout l'exemple de ses illustres prédécesseurs, il résolut de se soumettre d'abord comme eux à la règle d'un monastère. Il se retira à Bethléem, puis an mont Sinaï. Chargé par les moines d'aller recueillir en Occident l'aumône annuelle dont le duc Richard II de Normandie les gratifiait, il rencontra à Antioche une bande de pèlerins conduite par Richard, abbé de Sainte-Vanne. Il éprouva tout de suite pour eux une telle affection qu'il résolut de ne plus les quitter et de se mettre à leur suite. Arrêté près de Belgrade, il fut séparé de ses compagnons et ce fut tout seul qu'il arriva vers 1027 à Rouen; le duc Richard II était mort et il n'était plus question d'aumônes pour les monastères de Terre-Sainte. Siméon se rendit alors au monastère de Sainte- Vanne où il retrouva ses compagnons de route, et en particulier le moine Edwin, qui nous a laissé sa vie (2). « Pendant le temps qu'il passa près de nous, dit ce biographe, il vécut toujours d'une manière irréprochable. » Ces paroles sont bien un brevet d'orthodoxie. Ainsi pensait à son égard Poppo, évèque de Trêves, qui le choisit pour lui servir de guide et de compagnon pendant le voyage qu'il fit à Jérusalem. De retour en Occident, Poppo combla enfin les vœux de Siméon en lui permettant de choisir l'endroit qui lui plaisait pour y vivre en ermite. Siméon s'établit dans une loge de la «, Porta Nigra » qui rappelle le séjour des Romains à Trêves. Il y fut muré solennellement par l'évêque, en présence du clergé et du peuple en 1028 (3), et il y vécut jusqu'à sa mort, bravant les tentations des démons qui l'assiégeaient et parfois les émeutes du peuple qui, il faut le dire, l'accusait, en sa qualité d'étranger, d'être la cause de tous les fléaux et surtout des inondations. Mais la protection de l'évêque ne lui fit jamais défaut et, après la mort du saint, Poppo obtint du pape l'envoi de légats qui vinrent procédera sa canonisation et à l'élévation de son corps. Ses nombreux miracles firent vivre sa mémoire parmi le peuple de Trêves.
(1) Ibid.: " Per Vllannoi duclor peregrinorum fuit, s
(2) Mabillon, ibid., p. 376 (X).
(3) « In turri quse antea Porta Nigra vocabatur, parvulum tugurium expetiit. ■•
« De même, un monastère flamand, relui de Saint-Amand de Gand, vil arriver un jour, vers l'année KM I, un évêquegrec fugitif, Macaire l . évêque d'Antioche de Pisidie. Malgré son aspecl étranger, incogniti moris, peregrimeque institutionis 2 , il fui accueilli avec la plus grande cordialité el réjoui! le monastère par la sainteté de sa conversation. 11 Ml si bien la conquête de ces flamands en les eharmanl sans doute par la description îles choses d'Orient, qu'ils ne voulurenl plus le laisser partir. Désireux de revoir sa patrie, il lit violence à ses hôtes el les quitta. .Mais il était trop lard: la maladie le saisit en chemin el il revinl mourir au monastère. Ou pourrai! croire qu'à la suite îles divergences qui troublaient les rapports îles Eglises d'Orient el d'Occident les moines se montrèrent moins fervents pour sa mémoire. Il n'en lui rien : après sa mort, il lit miracles sur miracles, à tel point qu'on le regarda connue un sainl el iju'il fut canonisé treize ans après le Schisme, en 1067. On possède de lui deux biographies : la première, écrite peu de temps après sa mort, sur l'ordre de l'abbé Erembold qui exerça ses fonctions de 998 à 1017, est assez brève et même un peu sèche; par des scrupules trop rares à son époque, l'auteur nous avertit qu'il préfère la vérité à l'incertitude de la renommée. Aussi il ne raconte guère que ce qu'il a pu voir, c'est-à-dire le séjour de saint Macaire au monastère de Gand. Au contraire, une deuxième vie du même saint, écrite par l'ordre de l'abbé Folbert (3) au moment de sa canonisation, est beaucoup plus prodigue de détails. L'auteur s'y montre informé de toutes les circonstances de la vie de saint Macaire, depuis sa merveilleuse éducation à Antioche, jusqu'à son dessein de parcourir le monde et aux miracles de toute sorte qu'il accomplit sur son chemin, de Jérusalem en Germanie. Presque tous ces détails sont trop visiblement arrangés pour être authentiques; mais, ce qui nous importe le plus, c'est qu'ils témoignent que le culte de saint Macaire, loin de s'être affaibli durant le xime siècle, s'était, au contraire, développé et que des moines latins, tidèles à l'Église romaine, voyaient en lui non un schismatique, mais un saint.
1 Makarios. »
(2) Bollandistes, 10 avril, p. 875.
LES PORPHYROGENÈTES ZOE ET TIIEOOORA
(( Enlin, parmi les nombreux pèlerins d'Occident qui s'en allaient, dès cette époque, à Jérusalem, et par conséquent avaient des rapports forcés avec le clergé grec de cette ville, en trouvons-nous un seul qui ait refusé de communier avec ce clergé, sous prétexte qu'il était hérétique? Loin de là : dans les archives du midi de la France, il existe une charte par laquelle un seigneur du comté de Rodez, nommé Odile, fonde un monastère en l'honneur du Saint-Sépulcre, à Mauriac. La promesse de cette fondation, il l'a faite, dit la charte, pendant son voyage à Jérusalem,
el celui qui a reçu cette promesse n'est autre que le patriarche de Jérusalem, Sophronius, qui, du fond de l'Orient, envoie sa bénédiction à ses futurs frères d'Occident (1). Cette charte est datée de l'année 1053, c'est-à-dire de l'année même où commença le Schisme, un peu avant l'époque où ce même patriarche allait être sollicité par Michel Kéroularios de rompre toute relation avec les Latins.
« Les faits qui prouvent la bonne intelligence entre les Grecs et les Latins ne sont donc pas isolés à cette époque; ils se produisent sur tous les points du monde chrétien h la fois. Nous avons donc la certitude que si parmi les hauts dignitaires des deux Eglises quelques-uns avaient conservé les sentiments acrimonieux de l'époque de Photius, la masse des fidèles n'était nullement disposée à voir s'accomplir le Schisme définitif qui devait faire deux mondes séparés des pays d'Orient et d'Occident. Il n'y avait entre ces deux parties de la chrétienté aucune haine profonde, aucune incompatibilité qui leur défendit d'entretenir ensemble des rapports évangéliques. Au moment où Michel Kéroularios monta sur le trône patriarcal de Constantinople, en 1045, la paix entre les deux Eglises
CAMEE BYZANTIN du XI ■ ou XII"" Siècle. — Le Christ entre la l'ierye et saint Jean. — ( ••bim-t des Médailles de France. — Catal.
Babel' m. i
(1) Hist. du Languedoc de dom Bouquet. Édition de 1733, in-fol., II, p. 224 : « Ego Sophronius patriarcha Hierosolymitunus oro atque benedico omnes qui in hoc monasterio supradicto serviunt. »
PORTION DE LA PORTE DE BRONZE de la basilique de Saint-Paul liors-les-murs de Rome, détruite par V incendie de l'an 1823. — Cette porte, niellée d'argent, avait été fabriquée à Constantinople en 1070. — > 1"..;/. les vign. des pp. 225 et A89.)
ss
semblait devoir être éternelle : huit ans plus tard, elle était troublée. Comment ce revirement se produisit-il? Quels lurent ceux qui peuvent en partager devant l'histoire la responsabilité? »
Je ne reparlerai pas ici du basileus Constantin Monomaque dont je viens d'écrire l'histoire. Résumons en quelques lignes toujours empruntées à M. Bréhier ce que l'on sait de l'acteur principal du drame, le patriarche Michel Kéroularios :
« Avant d'obtenir l'honneur le plus haut que pût décerner l'Eglise grecque, Michel Kéroularios avait traversé comme son basileus Monomaque une période très critique, et, s'il différait de lui par son caractère, dans son passé, il avait vu comme lui de près l'exil et même la mort. Lui aussi avait cru à son étoile et le même coup de fortune qui lit Constantin basileus l'éleva au rang de patriarche de Constantinople.
« Comme l'empereur, il appartenait à une famille sénatoriale de Byzance. Ses parents relevèrent lui et son frère aine au milieu des vertus chrétiennes les plus austères. Ce fut sans doute de ces habitudes d'enfance qu'il garda cette sorte de réserve un peu hautaine qu'il manifesta dans ses rapports avec ses contemporains. Jamais il ne se départit de cette froideur mêlée de défiance et d'orgueil; et dans l'ermite de Sainte-Sophie, élevé au-dessus des misérables partis qui se disputaient Byzance, reparaissait l'enfant qui regardait à plusieurs fois avant de se lier avec de nouveaux camarades. Ses études eurent, comme son éducation morale, une grande influence sur le reste de sa vie. Il s'attacha avec amour à la philosophie et principalement à la dialectique, mais déjà il se sentait attiré vers une autre vocation, la théologie. Il avait, dès cette époque, le tempérament d'un ascète et pourtant, avant d'en arriver à cette phase dernière, il avait traversé, comme bien d'autres, sa période mondaine. 11 parait certain qu'il ne s'était pas d'abord destiné à l'Eglise. Grâce à la situation de sa famille, il alla d'abord à la cour, ainsi que son frère, et y exerça peut-être un emploi. Mais sa fortune ne fut pas de longue durée, car à peine débutait-il dans la vie politique qu'il se révéla comme un dangereux conspirateur. »
11 s'agit ici du complot de l'an 1040 contre Michel le Paphlagonien et son frère le terrible Orphanotrophe. J'ai parlé à son temps de cet
/ E SCHIS Ml
incident dramatique I . Psellos, qui dans son Oraison funèbre de Michel
Kéroularios, cherche à établir l'innocence de son ami el déclare qu'il fui compris à torl dans la conspiration, tienl un langage toul différenl dans le réquisitoire qu'il prononça contre le même ami devant le synode d'e\ èques assemlde par Isaac ( lomnène en 1057. Ses allusions 1res claires, confirmées du reste par Skylitzès, prouvent sans l'ombre d'un doute que Kéroularios fut réellement un des chefs du complot avec un certain Jean Makremholitc, son beau-frère; il « affectait la tyrannie » suivant l'expression de l'époque, c'est-à-dire qu'il voulait se faire empereur tout comme cela réussit plus tard si bien à Monomaque. Tous les parents et les amis du futur patriarche étaient compris dans le complot. Tous partagèrent son sort quand, trahis par un ami, ils furent cernés en masse dans leurs maisons, Kéroularios et son frère dans celle de leur père, el condamnés à être déportés. Pour rendre leur supplice plus cruel encore, le basileus Michel ordonna de les séparer. Leur captivité fut atroce, mais courte. Elle eut sur la carrière de Michel Kéroularios une influence décisive. Afin de lui 'Mer tout espoir dans l'avenir, l'empereur avait décidé qu'il prendrait l'habit monastique. Kéroularios refusa énergiquement d'obéir et opposa une résistance passive. Ce ne fut que brisé de douleur par la mort tragique de son frère qu'il se fit moine de lui-même, et sembla alors pour toujours renoncer au monde. Gracié, mais tenu à l'écart comme suspect par le Ralaphate, il fut présenté à Monomaque presque aussitôt après l'avènement de celui-ci et devint son ami. Très en faveur à la nouvelle cour de Constantin IX, il fut d'abord un des conseillers les plus écoutés de ce prince. Cette partie de sa vie est mal connue. Les renseignements les plus certains nous sont donnés dans l'Oraison funèbre que Psellos prononça lors de sa mort. D'après ce panégyrique, il occupa à ce moment la plus haute situation auprès du basileus, fut en un mot « son familier et son commensal ». Il acquit sur lui la plus grande autorité. Son pouvoir se confondit à tel point avec celui de Monomaque qu'il fut à ses cotés comme une sorte de viceempereur dont la compétence s'exerçait aussi bien en matière ecclésias-
! Voy. p. 310.
7nn
LES PORPHYROGÉNÈTES ZOÉ ET TIIEODORA
tique qu'en matière civile. Ce passage au pouvoir durant lequel Michel Kéroularios n'abandonna pas un instant sa robe de moine ne se prolongea que quelques mois durant lesquels il fut entouré de la plus grande popularité. Il est a peu près certain que son titre véritable fut à ce moment celui de « syncelle ». Ce fut sous ce titre qu'il gouverna l'Église de Constantinople durant la fin de la vie du vieux patriarche Alexis. Telle était la fonction qu'il occupait encore lorsque celui-ci mourut le 22 février 1042. »
Trente et un jours après, le 2."» mars. Michel Kéroularios fut nommé
flgÎM^
COFFRET D'IVOIRE byzantin du Musée d'Arezso. — Couvercle. — A'"*-A7»« Siècles.
I Voy. /,. ~>57.)
patriarche à sa place. Il accepta ce poste, que le basileus ne voulait confier à nul autre, après de nobles hésitations dont Psellos nous parle longuement aussi dans son Oraison funèbre (1).
Aussitôt que la décision de l'empereur, attendue avec une vive agitation par les diverses coteries constantinopolitaines, eût été connue, l'intronisation du nouveau pontife eut lieu. Je ne résiste pas au plaisir de citer ici une nouvelle page de M. Bréhier, tirée dans ses grandes lignes du récit de l'Oraison funèbre :
« Le 25 mars 1043, jour de l'Annonciation (2), une immense procession se déroula entre le palais de la Magnaure (3) et l'église Sainte-Sophie.
(1) Voy. dans Rhodius, op. cil, pp. 50 sqq., les circonstances particulières assez irrégulières de cette nomination.
(2) Psellos, I, Orais. /un., pp. 328-329.
(3) Ce palais, situé entre le Grand Palais et l'église Sainte-Sophie, formait une sorte de vestibule que l'empereur traversait pour se rendre dans la Grande Église (voir Labarte et Du Cange).
Le nouveau patriarche en occupai) le centre; les hauts dignitaires <1^ l'Etal et de l'Eglise lui servaient de suite et il s'avançail parmi eux, « brillant comme le soleil au milieu du cortège des astres (1) ». Les éclairs de joie que lançaient ses regards semblaient être « des rayonnements de l'esprit . Arrivé dans la basilique le cortège se divisa: les uns se r.inuiTinl dans le choeur autour de l'autel: les autres tirent la haie dans le vestibule. Ces pre'paratifs achevés, Michel Réroularios s'appi ha de la
FRAGMENT DU MANTEAU de couronnement de suint Etienne, roi de Hongrie, mort en 1038. — Trésor de la basilique de Notre-Dame, à Ssékes-Fehérvàr (Albe-Royalej, ancienne capitale de la Hongrie.
Sainte Table et s'agenouilla devant elle profondément. Solennel et ineffable fut sans doute l'entretien qu'il eut avec Dieu, car en se relevant, il parut à tous animé d'un nouvel éclat dont les causes ne pouvaient être que miraculeuses. Il donna sa bénédiction au peuple et, après avoir accompli tous les rites, il sembla < jeter pour toujours les fondements de la vertu ». Le lendemain, un des hauts fonctionnaires qui avait assisté à cette pompe, Christophoros, plus tard juge à Mitylène, consacrait dans quelques vers le souvenir de cet événement. « Hier, dit-il, l'Annonciation a rempli la Vierge d'allégresse; hier aussi la maison du Seigneur a
1 Psellos, I. Omis, [un., p. 328.
702 LES PORPHYROGENÈTES ZOE ET THEODORA
été comblée de joie par celui qui, élevé sur son trône au milieu de nous, est venu apporter la paix à tous les chrétiens (1).
« Tel est dans ses grandes lignes le récit de Y Oraison funèbre: Michel Kéroularios aurait été choisi par la volonté toute-puissante de l'empereur qui songeait à le créer patriarche depuis le jour où il l'avait rencontré pour la première fois (2). La seule difficulté à vaincre n'aurait été que la résistance du nouveau dignitaire; mais les formalités nécessaires à son élévation n'auraient pas été plus compliquées que celles employées par Basile II pour installer sur le trône le dernier patriarche, Alexis. 11 le choisit simplement a son lit de mort, comme jadis son prédécesseur Jean Tzimiscès avait choisi le moine Basile à la mort de Polyeuete. De synode d'évêques, d'élection populaire pas la moindre trace. Mais il est bon de le rappeler : une oraison funèbre n'est pas un récit d'histoire. 11 est donc bon d'en appeler de l'Oraison funèbre au Réquisitoire et de compléter l'une par l'autre.
« En deux endroits de ce pamphlet, Psellos fait allusion aux conditions singulières dans lesquelles Michel Kéroularios aurait été nommé patriarche et, quoiqu'il en parle par prétention, son opinion n'en est pas moins très claire et il affirme que cette nomination n'a eu lieu qu'à la suite de marchandages et d'intrigues...
« Malheureusement nous avons plus de raisons de tenir compte de ces allusions, quelque malveillantes qu'elles soient, que de la scène théâtrale de l'Oraison funèbre. Nous l'avons vu, plus d'un mois se passa entre la mort d'Alexis et l'avènement de Michel Kéroularios. Dans cet intervalle un fait grave eut lieu : Constantin IX fit enlever le trésor amassé par le patriarche Alexis dans le monastère qu'il avait fondé (3) et en priva ainsi l'Eglise de Constantinople pour en grossir les caisses de l'État. Michel Kéroularios dut-il prêter les mains à cette spoliation ? Est-ce la compromission à laquelle il dut se soumettre pour devenir patriarche (i-)?
(1) Chiïstophoros de Mitylène, pièce LX, p. 37.
(2) Psellos, I, Omis, fini., p. 524.
(3) D'après Du Gange ce monastère touchait aux murs de Sainte-Sophie et était situé en face même du Palais sur le Forum Augustéon. (Du Cange, Constantinopolis christiana, IV, p. 152).
(4) Telle est l'opinion de Gfrcerer, op. cit., III, p. 627.
Il est impossible d'en avoir la preuve el il '-si clair que puisque cette confiscation eul lieu avant si nomination, son assentimenl n'étail pas nécessaire. Il esl donc probable que le patriarcal ue lui fui proposé qu'une fois le fail accomplie! que force lui fui bien de se résigner à un amoindrissemenl que son caractère ne le portail guère à subir, s il eul été déjà patriarche.
« Une chose demeure certaine, e.'esl 'i"'' quelle qu'ail été la forme de celte élection, la volonté de l'empereur fui prépondérante. Michel Kérou lariosdevinl patriarche avec l'agrémenl de Constantin IX l). Établi dans cette haute fonction, il pul satisfaire -<>t\ amour de la puissance el il -ut dès le début s'y retrancher « comme dans une forteresse ». Il prit bientôt dans l'Étal une place à laquelle n'avaient jamais aspiré ses prédécesseurs. « Il vint habiter à Sainte-Sophie, où était le Patriarcheion ou palais patriarcal avec ses « Iriklinia », dont l'un, le Thomaïtés, renfermait la bibliothèque des patriarches en lace du Palais impérial, avec ses deux tribunaux aus>i. Il s'y installa avec toute sa famille, ses neveux, lils de son malheureux frère, sa nièce également, Eudoxie, tille de ce Jean Makremljolite, son ancien compagnon de conspiration, et qui devait devenir un jour la femme du basileus Constantin Dukas. dette alliance donnait au nouveau patriarche un point d'appui solide dan- la haute société de Constantinople. Au milieu de cet entourage, Michel Kéroularios menait une vie à la fois religieuse et mondaine dont Psellos nous a fait un tableau volontairement chargé, mais infiniment curieux. Par beaucoup de points cette vie prouve que Michel Kéroularios sut continuer à allier à ces occupations profanes une véritable existence d'ascète. De là sans doute vint la haute autorité qu'il acquit immédiatement sur les habitants de Constantinople. Une grande partie de ses contemporains le vénéra comme un saint. Les lettres que lui adressait Psellos nous montrent avec quelle déférence les plus hauts personnages de l'Empire le traitaient. Pour faire de cette haute situation une réalité, il avait du reste à sa disposition une énergie que ni la bonne ni la mauvaise fortune ne purent jamais faire plier. Il avait résisté à l'exil el aux
(1) Voy. encore Gfrœrer, op.eit., III. pp. ->'•' .i li".
704 LES PORPHYROGENÊTES ZOE ET TBEODOR l
menaces de Jean l'Orphanotrophe ; il sut, chose plus difficile encore, résister à l'amitié et aux flatteries de Constantin Monomaque et plus tard il supporta avec une fermeté stoïcienne son dernier exil et la trahison de son ancien allié, le basileus Isaac Comnène. Nul, malgré les calomnies de Psellos, ne fut moins souple et moins accommodant que lui. Rempli d'ardeur pour soutenir ses convictions, il était capable de briser sans pitié tous les obstacles devant lui et combattait même ses amis avec une extrême àpreté. C'est ainsi que nous le verrons faire sentir le poids de sa haine au fameux patrice d'Italie le longobard Argyros, qui venait à Constantinople réveiller le zèle de Constantin IX pour ses possessions d'outre-mer. L'empereur même qui l'avait fait patriarche éprouva ce que valait son inimitié. Psellos, dont le patriarche n'appréciait pas davantage le caractère mobile et inconsistant qu'il n'admirait son éloquence de rhéteur, fut vite en froid avec lui et s'en vengea par les mordantes satires de son Réquisitoire bientôt suivies des plats éloges de YOraison funèbre.
« Il est certain qu'il y avait en cet homme un orgueil immense et une volonté impitoyable. L'éclat qu'il donna à son sacerdoce lui gagna les cœurs du clergé et du peuple, et la réserve qu'il porta dans ses relations avec les hommes fit bientôt de lui une puissance indépendante. Il prit en face de Constantin IX une attitude qui n'était guère habituelle aux patriarches de Byzance. Il se mit, en quelque sorte, au-dessus de tous les partis, de toutes les querelles qui agitaient ses compatriotes. Des hauteurs d'où il planait au-dessus de ce monde de mesquines rivalités, il apparut comme un être surhumain, comme un arbitre entre l'empereur et ses ennemis. Il prit l'habitude de traiter avec tous les pouvoirs d'égal à égal; un simple fait le montrera :
« Au moment de la révolte de Léon Tornikios, en 1047, lorsque Constantin IX, sans argent et sans troupes, était abandonné de tous et tenait conseil pour savoir si la fuite n'était pas le meilleur parti, Michel Kéroularios fut de ceux qui lui restèrent fidèles. 11 alla le réconforter de ses conseils, obtint la préférence sur les autres conseillers et releva le courage et la fortune de Constantin Monomaque (I). Mais lorsque la
(1) Psellos, 1, Omis. /Un., pp. 346-347.
chance eul tourné el que les révoltés furenl exposés au massacre el aux représailles des vainqueurs, le patriarche changea de dispositions pour riix. Au lieu de les accabler, il ne s'occupa plus que de les sauver de la colère de l'empereur el parvinl à en arracher un grand nombre au
MINIATURE BYZANTINE d'un manuscrit du Livre de JoL du A7m-- siècle, conservé au monastère du Mont Sinaï. — Trois rois se présentent devant ./"'• assis sar s<m fumier.
- Millet, Il'-Ètnd.-s. H. 158.
supplice (1). Bien plus, les corps de Tornikios et de son principal complice avaient été attachés à une croix. Michel Kéroularios accourut aussitôt et, de sa propre autorité, les fit détacher avec éclat (2).
« Michel Kéroularios était né pour le commandement. C'est l'opinion que Psellos développe tout le Ion- de son Oraison funèbre. Nous voyons, dès a présent, combien ce jugement est exact. Un tel homme ne se contentera pas de présider aux offices religieux de Sainte-Sophie assis sur son Irône pontifical. Il voudra commander à Constantinople, il cherchera à se rendre maître de l'Etat en arrivant à la domination suprême de l'Eglise grecque. Tel était le prélat que la cour de Rome eut à combattre.
« Mais au moment même où un patriarche de Constantinople était ainsi porté par son caractère et son amour de la domination à rompre avec la politique de ses prédécesseurs, le siège de Rome était à son tour
(1) Psellos. lirais, /un., p. 347.
2 Ibid. OJôk y.i/.ç,-j^.^.viu>i xat i-ii;r,::. iX) ' rfir, itou xai -£8op'jêr,[i5-/(o; Exeîvôv tï -,n fyXou *o*f|pT)xei (tttéwpov r/>, ysyovÔTa, xai ton oÙTOxpâtopa ïxt jiâXXov rû 'iriri, li-.i^tim xaTrjvsyxev. »
706 LES PORPHYROGENÈTES ZOE ET THEODORA
occupé par un pape disposé à la résistance. Le caractère résolu et autoritaire de Michel Kéroularios se retrouvait dans Léon IX, illustre réformateur du clergé latin, et ce fut la rencontre de ces deux forces impétueuses qui donna au conflit son caractère de violence.
« La lutte entre les deux Églises éclata en 1053. Cette fois l'attaque vint de Byzance avec un caractère si agressif dès le début qu'il laissait difficilement place à un accommodement. La lutte était préparée de longue main par le patriarche. Celui-ci avait eu déjà des discussions violentes au sujet du culte des azymes avec le patrice Argyros qui avait, on le sait, fait un séjour de cinq ans àConstantinople, de 1046 à 1051 (1), et qui avait, nous l'avons vu, comme duc ou « catépano » d'Italie, une grande situation auprès du basileus, puisqu'en une circonstance critique, au moment de la révolte de Léon Tornikios, Monomaque l'avait appelé aussitôt à faire partie de son conseil (2). Ce Longobard, dévoué à l'Eglise latine, avait deviné les coups que Michel Kéroularios méditait de lui porter et avait usé de tout son pouvoir pour les arrêter (3). Ce fut au moment où le pape avait perdu tout espoir de domination en Italie, probablement immédiatement après la bataille de Civitate du 17 juin 1053, alors que les Normands le tenaient à Bénévent sinon captif, du moins soumis à leur rude surveillance (4), que le premier coup fut porté à Léon IX, sous laforme bénigne d'une lettre d'un évèque grec à un évêque romain (5).
« Cette lettre fut adressée par Léon, ancien clerc de l'Eglise de Constantinople, c'est-à-dire chartophylax de la grande Église et archevêque d'Achrida en Bulgarie (6) à l'évèque de Trani, Jean. Elle était en
(1) Voy. p. 514.
(2) Ibid.
(3) Voy. pp. 640, note 1, 648, note 2, et 704. Voy. aussi Heineraann, op. cil., pp. 144, 146, 130 et 151.
(4) Voy. pp. 647 sqq.
(5) Pour cette histoire si dramatique du Schisme j'adopte l'opinion de M. Bréhier dont je transcris littéralement les pages les plus intéressantes. Pour cet historien, le patriarche de Constantinople fut le provocateur. Pour d'autres écrivains, la provocation vint de Rome au contraire et Kéroularios ne fit que son strict devoir en cherchant à s'opposer par tous les moyens aux tentatives de mainmise du pape de Rome sur les évêchés grecs de l'Italie méridionale, ce qui fut en somme l'origine véritable du conflit entre les deux l'.trlis'-s. Vuy. ijelzer, dans Krumbacher, op. cit., 21, éd., p. 1003.
(6) Léon fut remplacé en 1056 par le moine Théodoulos, originaire d'Ikonion, higoumène du couvent de Saint-Mokios à Constantinople, personnage d'une haute vertu. Sur ces deux
LE S( U1SME lin
réalité destinée « à tous les évêques Francs el au très honorable pape ». C'était un véritable acte d'accusation contre tous les usages de l'Eglise latine. Deux coutumes romaines étaienl surtout visées el qualifiées d'usages entièrement juils : l'emploi des pains a/.\ mes dans le sacrement de l'Eucharistie el le jeûne du sabbat. La lettre se terminai) par une
invitation à revenir aux véritables usages de l'Eglise. Jean, evèque de Tram, la remit aussitôt au cardinal Bumbert, bourguignon, un des hommes les plus savants de son époque, conseiller intime de Léon IX, (jui la traduisit en latin et la remit au pape sous celle l'orme.
« Au même moment, par les soins de Michel Kéroularios, on répandait dans toute l'Église grecque un traité écrit en latin d'un moine du monastère de Stoudion, Nicétas Stétalhos ou « Pectoratus », un des plus précieux auxiliaires du patriarche, dans lequel les même- attaques contre le- Latin- étaient présentées sous une forme infiniment plus violente et plus injurieuse que dans la lettre de l'archevêque de Bulgarie. Non seulement les azymes et le jeûne du Sabbat y étaient dénoncés comme des hérésies, mais aussi l'interdiction du mariage des prêtres, reproche infiniment sensible à Léon IX qui avait passé toutes les années de son pontificat à rétablir avec le plus noble courage la décence dans les mœurs de son clergé. Qu'on ajoute à ces plaintes le ton d'injure violent dont elles étaient formulées et l'on aura une idée de la colère que ce pamphlet dut susciter dans l'Église latine!
« Enfin, pour couper court à toute tentative de conciliation et manifester d'une manière bien nette son désir de séparation, Michel Kéroularios en vint aux actes et prit, probablement sans l'assentiment du basileus, une mesure grave qui fut entre llrers et Latins un sujet de haine éternelle; il lit fermer les églises latines qui existaient à Constantinople et lit mettre en demeure tous leurs prêtres, abbés et moines, de suivre désormais les coutumes grecques, puis, sur leur refus, il les accabla de ses anathèmes en les appelant « azymites ». Son chancelier, Nicéphore, ne craignit pas de fouler aux pied- îles hosties consacrées sous prétexte que leur matière n'était pas du pain fermenté. I ne sorte
archevêques d'Achrida de Bulgarie d'origine purement byzantine, voy. Zacharise v. Linsenthal, Beilr. s. Gesch. d. bul>j. K., pp. 22-23.
MINIATURE BYZANTINE d'un manuscrit da Livre de Job du XI"" Siècle, conservé au monastère du Mont Sinaï. — Trois rois se présentent devint Job assis sur son fumier. — (Millet, Ht'i-Études, 11. 158. — Voy. p. 705.)
de terreur plana un moment sur tous les étrangers de rite latin qui habitaient Gonstantinople.
« Tel fut le triple assaut que Michel Kéroularios dirigea volontairement contre l'Eglise romaine, brûlant ses vaisseaux dès le début pour rendre impossible toute réconciliation. Mais ses adversaires faillirent d'abord faire échouer son œuvre!
« La cause du revirement qui déjoua dès leur naissance les desseins de Michel Kéroularios fut la très adroite réponse adressée à lui et à Léon d'Achrida par le pape Léon IX. Malgré sa violence, c'était une riposte aussi habile que l'avait été l'agression. L'idée qui inspirait toute la lettre pontificale et en formait comme le motif perpétuel, était celle de la paix et de la concorde qui doivent régner dans l'Eglise. L'argumentation se réduisait à invoquer l'autorité de saint Pierre et la vanité de ceux qui veulent lutter contre elle. La conclusion était que l'Eglise de Constantinople, coupable d'avoir troublé en mainte occasion la paix de l'Église par des hérésies et des schismes, et qui, malgré ces méfaits, n'avait jamais eu qu'à se louer de l'Église romaine, devait non seulement s'abstenir de toute attaque contre cette Église, mais la révérer en quelque sorte comme une mère. La lettre se terminait par une déclaration très nette de regarder comme ennemi de la chrétienté quiconque voudrait essayer d'enlever
au siège apostolique ses privilèges. Elle était adressée non pas à Léon d'Achrida tout seul, mais au patriarche de Consiantinople, l'adversaire
véritable. Knlin Léon IX plaçait la lutte sur son véritable terrain, la primauté du siège de Ro
Là, en ell'el , résidait la
cause profonde du conflit. Se refusant à ili^ enter pour le moment les questions soulevées par Léon d'Achrida, il exigeai) avant tout la soumission préalable de Michel Kéroularios.
« < tr, quoique les documents qui pourraient à l'heure actuelle nous éclairer sur ce point aienl disparu, il semble bien que le pape obtint cette soumission dans une certaine mesure et que sa lettre eut pour effet de faire reculer le patriarche. Il est en ell'et certain que cette missive reçut une réponse que nous ne possédons plus, mais que nous pouvons reconstituer en partie d'après les détails que nous donnent eux-mêmes
et le pape, dans ses lettres suivantes adressées au patriarche et à l'empereur, et Michel Kéroularios en personne dans la première lettre qu'il écrivit à son collègue d'Antioche.
MINIATURE d'un rouleau d'E&ultet du monastère de Saint-Pierre de Bénévent, aujourd'hui conservé à la Bibliothèque vaticane. — Milieu du XI'"* Siècle, — Chœur d,'s Anges. Christ vainqueur des démons. — (Millet, Hta-Êtudes, C. 1513.
710 LES PORPHYROGÉNÈTES ZOE ET THEODORA
« Cette lettre du patriarche était une lettre de paix et de concorde. Léon IX le déclare dans sa lettre à Constantin V11I, Michel Kéroularios le confirme dans celle à Pierre d'Antioche. Le patriarche y proposait au pape une véritable alliance contre les « Francs », c'est-à-dire les Normands, et ce fait nous donne le secret de la nouvelle altitude du
patriarche qui se r lirait maintenant d'autant plus conciliant qu'il était
naguère plus hautain.
« La question des possessions byzantines d'Italie eut, en effet, une grande influence sur les querelles religieuses < lu xime siècle. Les empereurs d'Orient, héritiers de Rome, n'admettaient pas un moment même à cette époque qu'ils ne lussent pas les maîtres légitimes de l'Italie. C'est avec un soin jaloux, nous l'avons vu tout du long de cet ouvrage, qu'ils entretenaient les dernières relations conservées avec ce pays. Ces relations avaient, d'ailleurs, une base solide puisque, grâce à leur politique religieuse, une partie de l'Italie méridionale était redevenue grecque.
« Parmi les Italiens, les empereurs grecs rencontraient de riches dévouements et des auxiliaires tout prêts à travailler au maintien de leur domination dans la péninsule. Lorsque le grand orage normand se fût abattu sur les possessions byzantines en Italie, le principal défenseur du parti grec y fut surtout un Italien, cet Argyros que nous avons déjà trouvé au nombre des ennemis de Michel Kéroularios. 11 avait, nous le savons, conçu le projet d'exploiter, au profil de Byzanee, la haine du pape Léon IX contre les Normands, et, avant la bataille de Civitate, avait conclu avec lui une alliance qui aurait porté ses fruits sans les fautes militaires de son allié (1). Les attaques de Michel Kéroularios contre l'Eglise romaine désolèrent Argyros et tous les Italiens persuadés comme lui que le maintien de la domination byzantine en Italie dépendait d'une alliance entre Rome et Monomaque. 11 s'interposa auprès du basileus qui, à son instigation, fit cette fois preuve d'une grande énergie. La lettre adressée par Michel Kéroularios à Léon IX fut écrite par son ordre et celle du pape à Monomaque en janvier 1054 en fait foi. Michel Kérou-
I Voy. p. 643.
larios garda de toul cela au patrice d'Italie une rancune haineuse qu'il lil éclater au momenl du schisme.
« Les apparences respectueuses île la lettre du patriarche de Constantinople ne trompèrent pas Léon IX. La prétention ijue le patriarche affichai I malgré toul de traiter avec lui sur un pied d'égalité lui montra
qu'aucun ace uodemenl durable n'étail possible. L'empereur avant
imposé silence au patriarche, ce lui a lui que Léon IX résolut de s'adresser pour obtenir la soumission pleine et entière du rebelle qu'il commença maintenant a traiter très rudement. Il lui demanda clairement non un traité d'alliance qu'il semblait espérer, mais un acte de soumission. Telles turent le- instructions dont il chargea les trois légats ou i apocrisiarii » du Saint-Siège qu'il envoya a Constantinople avec ordre de remettre ses lettres au basileus et au patriarche, puis de terminer toutes les difficultés. C'étaient tous trois ses hommes de confiance; le fameux cardinal Humbert, un des hommes les plu- érudits de -mi temps, le chancelier de l'Église, Frédéric, également cardinal, frère du duc Gottfried de liasse-Lorraine, et l'archevêque Pierre d'Amalti. Ils étaient accrédites auprès du basileus seul et non auprès du patriarche.
« Les lettres de Léon IX sont datées du mois de janvier 1054. Ce fut probablement à cette époque même que les légats partirent de Bénévent où se trouvait encore le pape. Ils étaient déjà arrivés à Constantinople au moment de la mort de ce dernier qui survint, on le sait, le I!) avril. L'empereur leur fit une réception volontairement magnifique, et, après les avoir retenus plusieurs jours au Palais Sacré, les logea au fameux palais suburhain de <s Pigi » ou « de la Source », là où est le couvent de Balouklu d'aujourd'hui.
( Les premiers rapports que Michel Kéroularios eut avec les légats permirent d'ailleurs de voir que l'on était bien éloigné de cette concorde tant vantée par la phraséologie officielle. Dans sa première lettre à Pierre d'Antioche, le patriarche affirme qu'il assista à la première entrevue entre l'empereur et lés légats. Il fut frappé d'abord de leur violence et de leur arrogance (1). Puis ils lui firent visite à lui-même, « mais là, dit-il,
(.1) Will, ibitl., p. 177 m i MiT-i uo6apo'j xal yaûpou <7-/t,u.jcto; ».
LES PORPHYROGÉNÈTES ZOE ET TIIEODORA
ils nf> le cédèrent à rien en forfanterie et en présomption ». « Ils ne daignèrent même pas me saluer et encore moins incliner leur tète ou m'aborder avec le prosternement de rigueur. Dans la conférence secrète qu'ils eurent avec moi, ils refusèrent absolument de s'asseoir derrière les métropolitains, comme le veut l'usage le plus ancien ; mais ils virent dans cette invitation une injure personnelle. » Entin, ce qui scandalisa le plus le patriarche, ce fut de les voir, sans respect pour la dignité impériale, paraître au palais avec la croix et le sceptre (1).
« Nous pouvons, d'après l'incertitude de ces plaintes, nous représenter la première attitude des légats à Constantinople. Dès le début, ils montrèrent au patriarche qu'ils venaient inoins en négociateurs qu'en arbitres et en juges. Sans hésitation, ils s'affranchirent du cérémonial compliqué de la cour patriarcale et refusèrent d'être traités autrement que comme des envoyés extraordinaires du pape, supérieurs à toute la hiérarchie byzantine et au patriarche lui-même. Leur conduite
CAMÉE BYZANTIN. — La n'était que le commentaire fidèle des lettres Vierge et l'Enfant Jésus. — ... , ,, ,. T„ . ,f. . ,
Musée Royal de Munich. fI» lls remirent a Constantin IX et a Michel
FuHwsengler, Antike Gem- KérOlllarins men.
Ces deux écrits différaient totalement par
leur ton : l'un était une lettre de menace, l'autre, de déférence. Après avuir félicité le patriarche des sentiments de concorde et de fraternité qu'il lui avait témoignés, Léon IX déclarait qu'il avait comblé son plus grand désir. Il serait, ajoutait-il, pour lui un utile auxiliaire, « tant qu'il ne franchirait pas les limites établies par nos pères ». Mais à ce préambule presque affectueux succédaient bientôt des insinuations de plus en plus malveillantes. Léon IX attaquait l'existence même de .Michel Kéruularios sur le trône patriarcal et l'accusait d'être un néophyte, puisqu'il n'avait pas suivi tnus les degrés de la hiérarchie pour arriver jusqu'à l'épiscopat. Il lui reprochait ensuite d'attenter aux droits des, patriarches d'Alexandrie et
(1) Will, ibid., p. m : « Ta -jTtkp owxoù; qpavTaïôuevot, |X£tà arxjpoO xa'i <rxr,7TTp(i>\i èvtôç tSv (Jauùeiùv eluépxovTai. »
LE Si HISME
d'Àntioche en voulant s'emparer de leurs privilèges. Enfin, il le blâmait en termes sévères d'avoir calomnié l'Église latine et jeté l'anathème sur tous ceux qui participaient au sacrement de l'Eucharistie par le moyen des azymes, Chacun de ces reproches était accompagné de réflexions peu obligeantes ; [mis, après s'être élevé avec force contre l'audace de Michel Kéroularios et sa tentative de traiter avec le siège de Rome d'égal à égal, le pape terminait en l'exhortant à fuir le Schisme et en protestant des sentiments de charité qu'il éprouvait à son égard.
* Toute autre était la lettre qui fut remise à Constantin IX. Le pape ne trouvait pas d'expression digne d'exalter assez la piété de l'empereur et les efforts qu'il avait faits pour relever c l'état de la sainte Église catholique et améliorer la chose
publique de l'empire terrestre ». Tous les termes de cette lettre étaient bien choisis pour flatter un empereur byzantin, puisque le pape affectait de le regarder comme l'arbitre de la chrétienté. Après ce préambule magnitique. Léon IX arrivait au cœur même de la question, à l'alliance contre les Normands et, immédiatement après, à l'attitude de Michel Kéroularios. Ce n'était pas au hasard qu'il avait rapproché ces deux
MU
' IIAI'll ''/•.'. U de la mosquée de Kasandjilar, très ancienne église byzantine de $>ilonique. — Voy. pp. 51-53. — Millet, Hf*-Êtudes, C. 70S.
■714 LES l'OHPIIYROGENÈTES ZOE ET THÉODORA
questions, car en posant la première, il croyait bien résoudre la seconde : la paix religieuse n'était-elle pas la condition essentielle de toute alliance politique entre ces deux puissances? Aussi le pape ne ménageait-il pas le patriarche et, après avoir énuméré contre lui ses principaux griefs, terminait-il par la menace de rompre totalement avec lui, s'il se montrait trop obstiné. 11 achevait sa lettre en recommandant ses légats à l'empereur et en le suppliant de les aider à accomplir leur tâche, la pacification de l'Église grecque.
« Ces deux lettres ne produisirent qu'une partie de l'effet que le pape en attendait : elles achevèrent de détacher Constantin IX de la cause du Schisme, mais elles exaspérèrent le patriarche qui se crut joué et dès lors refusa toute concession. Plusieurs jours et plusieurs semaines peut-être se passèrent sans qu'on pût arriver à une solution du débat. Ce fut sans doute dans cet intervalle que les légats dressèrent leur plan de bataille. Us résolurent d'abord de réfuter les attaques des Grecs, puis, avec l'aide de l'empereur, de convaincre parla force ceux que n'auraient pas gagnés leurs arguments. Déjà Léon IX avait réfuté dans sa lettre à Michel Kéroularios et à Léon d'Achrida la polémique des Grecs contre les azymes et le sabbat. Les légats eux-mêmes se mirent à l'ouvrage et s'en prirent au traité du moine Nicétas Pectoratus. Ilumbert et Frédéric composèrent contre ce traité des réponses mordantes (1) où, cessant de placer la discussion sur le terrain juridique de la primauté de Rome, ils étudiaient le fond de la question et cherchaient à démontrer aux Grecs leurs erreurs.
« De ces traités, il ne nous reste que ceux du cardinal Ilumbert. Le premier a la forme d'un dialogue entre un Latin et un Grec (2). Le ton en est plutôt modéré; l'habitant de Constantinople expose successivement les griefs qu'il a contre le culte des azymes et le Romain n'a pas de peine à les réfuter. De son côté, il ne demeure pas en reste avec l'Eglise grecque et cherche à montrer que tous les reproches adressés par elle à l'Eglise de Rome témoignent d'un manque total de respect pour l'Evangile et la loi du Christ.
(1) Commemoratio brevis, p. 151 (m), dans Will.
(2) Baronius, XI, Appendice, p. 733; —Will, p. 92.
/./•; SCHISME us
« Le langage de ce premier traité était encore relativement modéré : au contraire, celui adresse directement à Nicolas est écril d'un bout à l'autre sur le ton de la plus grande violence. Ilumberl foudroie son
adversaire plus qu'il ne discute avec lui et sous sa plume se pressent, sans scrupule, les invectives les plus dures et parfois les plus grossières. Il commence par lui refuser le droil de se mêler îles questions théologiques et l'invite, au nom des canons du concile de Chalcédoine, à rentrer dan- son monastère afin de s'y livrer aux jeûnes et aux macérations qui conviennent à un moine (1). Il s'est conduit comme un Sarabalte, c'est-à-dire comme un moine sans règle, en poussant ses aboiements « contre la Sainte Église romaine et les conciles des saints pères, en cherchant à briser le front du lion et le mur d'acier ». Puis l'auteur s'ëchauffant peu à peu, ces injures ne lui suffisent plus. Nicétas n'est pas un moine, mais un véritable Épicure. Ce n'est pas dans un monastère qu'il vit, mais dans un cirque ou un mauvais lieu. 11 est bien nommé Pectoratus, car, comme le serpent antique, il rampe sur la poitrine. Sa rage égale celle de ces autres chiens, Julien et Porphyre. Une fois lancé, Humbert ne s'arrête plus: l'invective' accompagne chaque argument, sans doute pour l'enfoncer mieux dans la tète de l'adversaire et les épithètes de pervers, chien, abominable cynique, etc., assaisonnent cette discussion théologique.
« II parait que cette argumentation ou plutôt cette correction produisit sur l'esprit du moine Nicétas un effet merveilleux ; car, de son plein gré. ou par contrainte, il se prêta à l'éclatante manifestation sur laquelle les légats comptaient pour intimider Michel Kéroularios. Le 24 juin 1054, jour de la Nativité de saint Jean-Baptiste, l'empereur, accompagné des légats et de toute sa cour, se transporta au monastère de Sloudion (2). On lut devant tout ce monde l'ouvrage de Nicétas préalablement traduit en grec. Une discussion s'engagea à la suite de laquelle le moine se déclara convaincu de ses erreurs. Lui-même jeta l'anathème sur son livre et sur tous les ennemis de l'Eglise romaine; puis, à la demande des légats, l'empereur donna l'ordre de livrer cet écrit aux
I Will, pp. 136-137 a (2). Voy. Izv^slija i Zamitki, 1898, a<" 9 et lu, pp. 287-290. (2) Will, p. IjO a (Commemoratio brevis .
COFFRET D'IVOIRE du A'"' on XI*» Siècle conservé dans le trésor de la cathédrale de Sens.— C'est un des plus curieux monuments de l'art byzantin de cette époque. La longue série de bas-reliefs qui le composent représente des scènes de l'histoire de David et de Joseph. — 'J'ai donné la gravure d'une autre (ace de ce coffret à la p. 6U7 de mon volume sur Nicéphore Phocas.)
flammes (1). Le lendemain, 25 juin, Mcétas se rendit au palais de Pigi ; les légats le reçurent amicalement et aplanirent ses derniers doutes en
I Ibid. : e Post haec statira in ronspprtn omnium, ad suggestionem eorumdem legatorum. j issit idem orthodox is imperator praefalum inrendi librum. »
COFFRET D'IVOIRE du X > on XI"» Siècle conservé dans le trésor de la cathédrale ,/■ Sens. — C'est an des pins curieux monuments de l'art byzantin de cette époque. La longue série de bas-reliefs gai le composent représente des scènes de l'histoire de David et de Joseph. — (J'ai donné la gravure d'une autre 'face de ce coffret à la p. 6U7 de mon volume sur Nicéphore Phocas.)
répondant à touti- sea questions. 11 renouvela encore ses anathèmes contre les ennemis des Romains, [mis les légats déclarèrent qu'ils le recevaient dans leur communion et « il devint désormais leur ami ».
118 LES PORPHYROGENÈTES ZOE ET THEODORA
« Cette abjuration était un immense échec pour les desseins de Michel Kéroularios. Ce n'était pas seulement le pauvre moine de Stoudion qui avait confessé son erreur devant Constantin IX et toute sa cour, c'était le tout-puissant patriarche que l'on avait voulu humilier par cette cérémonie. Et pourtant, loin d'en avoir raison, les légats s'aperçurent bientôt qu'il se dérobait autant à la violence qu'à la douceur; le dénouement parut donc nécessaire.
« En face de cette attaque ouverte, Michel Kéroularios adopta la tactique qui convenait le mieux à son caractère, celle de l'abstention. A toutes les ouvertures et les avances des légats, il répondit par des fins de non-recevoir. Il se renferma dans le silence et affecta de croire que les envoyés du Saint-Siège n'avaient pas de pouvoirs nécessaires pour traiter avec lui. Le pape Léon IX était mort depuis le 1!) avril. La nouvelle de cette mort était connue à Constantinople, comme le prouve la première lettre de Michel Kéroularios à Pierre d'Antioche (1). Or, le Saint-Siège resta vacant pendant un an, puisque Victor II ne fut élu pape qu'en avril 1055 (2). Les légats n'en continuèrent pas moins à agir contre le patriarche; mais il est évident que leur situation était bien moins favorable qu'auparavant et que les motifs allégués par Michel Kéroularios pour refuser de s'entretenir avec eux pouvaient paraître plausibles à l'Église grecque. 11 n'était pas, en effet, indifférent au patriarche de Constantinople de mettre de son côté les autres évêques d'Orient. Suivant l'exemple de Photius, il songea à chercher en eux des alliés contre la cour de Rome ; mais il avait été devancé dans cette voie et il en acquit bientôt la certitude après que le duc d'Antioche, Romain Skléros, lui eût remis entre les mains la copie d'une lettre que le patriarche Pierre adressait au patriarche de Grado.
« Léon IX, en effet, avait voulu prendre les devants. Enchanté des témoignages de concorde que lui avait envoyés le patriarche d'Antioche à son avènement (3), il résolut de le gagner à sa cause. Probablement à
(1) Première lettre à Pierre d'Antioche, Will, p. 1~4 a (161. Michel y parle de la science du pape défunt : « toû vOv zO.fjvf^anoç ncrax. »
(2) Baronius. Annales, 1054-1055. Voir les sources dans Jaffé, I, 549. Victor mourut déjà le 28 juillet 1057. Le 2 août de cette année, il eut pour successeur Etienne X.
(3) Voy. p. 683.
LE SCUIs vr 719
son instigation, Dominique, patriarche de Grado, envoya à ce prélal une lettre des plus flatteuses où, après avoir témoigné île son respecl pour l'Eglise d'Antioche (1), il lui racontail l'attaque de Léon d'Achrida contre le Saint-Siège. Dans un langage plein de réserve ri de mode ration, il s'attachait à montrer que si l'Eglise romaine préférai) se servir d'azymes, elle ne faisait aucune difficulté de tolérer le pain fermenté des Orientaux. H sollicitail l'intervention de Pierre pour ramener vers la bonne voie ceux qui voulaient ainsi renverser les fondements de l'Eglise.
» .Mais déjà le patriarche d'Antioche était informé, par quels soins, on ne le sait, de la polémique, qui s'était élevée au sujet des azymes. Sa réponse ne fut dune pas telle que pouvait l'attendre le patriarche de Grado. Il essayait d'y justifier .Michel Kéroulaiios et de convaincre son correspondant de la supériorité du pain fermente sur le pain azyme. Ce langage impartial et modéré n'était pas, d'ailleurs, conforme au plan de Michel Kéroulaiios. Pierre d'Antioche montrait une horreur très sincère pour le Schisme et demandait àl'évèque de Grado d'user de son influence auprès du pape pour amener une conciliation aussi vite que possible. Bien plus, il ajoutait qu'il attendait beaucoup de l'ambassade envoyée par Léon IX à Constantinople.
« Il est donc presque certain que, dès le début du Schisme, Michel Kéroulaiios s'était mis en rapports avec le patriarche d'Antioche. Mais il s'agissait de ne pas laisser à ce bon prélat l'espoir d'une entente devenue impossible. 11 fallait frapper un grand coup, et, pour y arriver, le patriarche de Constantinople n'hésita pas à altérer les faits et à présenter a son collègue le voyage des légats comme une supercherie dont il était la victime.
« Ce petit roman témoigne à la fois d'une vive imagination et d'une grande habileté; car il s'y mêle <;à et là quelques détails exacts qui le rendent vraisemblable. Après avoir écril au pape une lettre pleine de déférence, Michel Kéroularios, d'après son récit, la remit en même temps que des lettres impériales au Vestiaire. Celui-ci s'en laissa dépouiller par le duc d'Italie, Argyros, sur la fourberie duquel le patriarche insiste à
! W'ill, p. 205 li. Il rappelle que l'Église d'Antioche est la sœur de l'Église romaine.
plaisir. Les lettres furent interceptées et un complut fui ourdi par l'artificieux Longobard. Il appela à lui quelques prêtres discrédités par leur conduite : un archevêque d'Amalfi « expulsé de son église pour de justes raisons »; un soi-disant archevêque sans archevêché (1); un prétendu chancelier. Il déguisa ces hommes en légats pontificaux, et poussa l'audace jusqu'à les envoyer à Constant inople, où ils scandalisèrent tout le monde par leur insolence et leur mépris des usages. Ces faux ambassadeurs remirent à Michel une lettre aussi menteuse que leur mission et qui portait la marque d'Argyros. Aliu que Pierre d'Antioche misse en juger lui-même, Michel Kéroularios lui envoie Xj£ÏS.X et la lettre qu'il a écrite au pape, et la fausse réponse qu'on lui a remise. Il ajoute que la fraude a été découverte par l'évèque de Trani el par le Syncelle, qui en ont fait part à l'empereur.
« Telle est cette ingénieuse liction, qui ne peut tenir debout un seul instant, et qui prouve chez son auteur une absence totale de scrupules, que les mœurs du moyen âge en matière de critique peuvent seules expliquer. Elle devait lui servir à s'emparer de l'esprit du patriarche d'Antioche et aie pousser aux mesures qu'il réclame impérieusement à la lin de sa lettre. Il lui enjoint, plus qu'il ne lui conseille, de rayer des diptyques le nom du pape, et il s'étonne qu'à Antioche, à Alexandrie el à Jérusalem, on tienne encore le pontife romain pour un membre de l'Eglise catholique. Il manifeste aussi son indignation d'avoir entendu dire que l'usage des azymes régnait à Alexandrie comme à Jérusalem: il prie Pierre de faire une enquête à ce sujet. Enfin, il termine par la conclusion que toute sa lettre a contribué à préparer : « Ceux qui mènent la même vie que les Latins, qui suul élevés dans leurs mœurs, et qui se livrent à des pratiques illégales, interdites et abominables, doivent-ils rester dans les rangs des esprits justes et orthodoxes? Je ne le pense pas. Que ceux qui leur donnent raison se metlenl à leur suite. Je n'en-
CAMÉE BYZAh n\ tin XI ■ ou xil i Siècle.
— David et les Lions.
— Musée Royal de Mn~ nich. — (Fartwsfngkr,
Inlihe Gemmen.
(i) Will : " 'O Se &V0U.3 aôvov i/zi zpyu-zivvJiWj. Tipâyua-o: TravTSîiaacv Ëf>ï}U.OV. » Il s'agit
d'Humbert.
vierai jamais cette communauté de pensées el de sentiments, à moins d'être insensé el d'avoir perdu l'esprit. » C'étail bien mettre le
patriarche d'Antioche en demeure de r preavec l'Eglise romaine.
« Refuser d'avoir le moindre colloque avec les envoyés du Saint- Siège, el faire traîner les choses en longueur, afin de préparer peu) être sous main une imposante manifestation des évèques d'Orient, tel fui donc le nouveau plan de Michel Kéroularios. Mais 1rs légats ne lui lais-
FRESQUES BYZANTINES de l'église Cathédrale de Sainte~Sophie de Kiev. XI"" Siècle. — (Soc. Imp. rosse d'Archéol.
sèreni pas le temps de l'exécuter, et, après avoir attendu près d'un mois, du 25 juin au 15 juillet (1), ils résolurent d'accomplir le grand acte que les circonstances leur imposaient : ils se décidèrent à la rupture. Cette rupture eut la forme d'une manifestation qui, pour être courageuse, n'en était pas moins toute platonique, celle d'une excommunication. Il se peut que, dans l'intervalle qui sépara l'abjuration de Xicétas de la -due de Sainte-Sophie, on ait agité autour de l'empereur et des légats l'idée de réunir un concile ou tout au moins un synode métropolitain,
i Dans le cours de cet été, la peste et la !rivle affligèrent de nouveau Constantinople et l'Empire. Beaucoup d'hommes ''t d'animaux périrent ; l<'s vivants ne suffisaient pas à enterrer les morts. Cédr, 609, -il. Glycas, 598, 16.
722 LES PORPHYROGÉNÈTES ZOÉ ET TllÉODORA
afin de déposer Michel Kéroularios. C'était là une procédure conforme à la tradition; elle avait déjà réussi avec Photius. 11 est difficile de savoir si l'on songea à l'employer; mais, dans ce cas, il est aisé de comprendre pourquoi ni l'empereur ni les légats n'osèrent aller si loin. Ils n'étaient sûrs ni des évoques d'Orient, ni du peuple de Constantinople, et la suite devait bientôt justifier leur prudence.
Les légats se contentèrent donc de se rendre à Sainte-Sophie, le samedi 15 juillet 1054, à la troisième heure (1). Tous les jours, un service solennel était célébré dans cette église, depuis que la munificence de Constantin IX y avait pourvu (2). Tout le peuple était donc assemblé sous les voûtes de la Grande Église, et le clergé en habits sacerdotaux se rendait au chœur, pour y célébrer la messe. A ce moment, les prélats fendirent la foule et arrivèrent jusqu'au grand autel. Là, ils se mirent à haranguer le peuple, et se plaignirent de l'obstination de Michel Kéroularios; puis ils déposèrent sur la Sainte Table une bulle d'excommunication, qui atteignait le patriarche et tous ses adhérents; enfin, en sortant, ils secouèrent la poussière de leurs pieds, et s'écrièrent suivant la parole de l'Évangile : « Videat Dpus et judicH. » Tout le monde resta d'abord interdit, puis les sous-diacres se précipitèrent sur l'autel et en arrachèrent la bulle. Le patriarche, à qui elle fut portée, refusa d'abord de la recevoir; puis, dit-il, pour empêcher qu'elle ne fût divulguée, il la garda et se la fit traduire en grec.
« Michel Kéroularios nous a conservé lui-même la traduction de cette bulle, qu'il a insérée dans son Édit synodal. Les légats commençaient par rappeler qu'ils avaient reçu de l'Église romaine une mission de paix et de concorde. Ils ajoutaient qu'ils s'étaient réjouis de trouver à Constantinople, aussi bien chez l'empereur que dans le clergé et le peuple, une orthodoxie parfaite (3). « La ville est donc chrétienne et orthodoxe. Au contraire, pour ce qui est de Michel Kéroularios, à qui l'on donne abusivement le titre de patriarche, les légats voient en lui plusieurs tendances à l'hérésie, qu'ils cataloguent au nombre de dix ».
(1) Commemoratw brevis, Will, pp. 131-152. — Murait, F, 6i0, 4, dit « le 16 ».
(2) Jean Mauropos d'Euchaita; Migne, Put. gr., CXX, p. 1157.
(3) Édit synodal, Will, p. 161 (1-27).
En conséquence, el au nom des pouvoirs qui leur onl été confiés, illancenl t'anathème sur lui, sur Léon d'Achrida, sur son chancelier Nicéphore et sur Ions leurs adhérents, qu'ils mettent au rang îles pires hérétiques. « A ces causes, nous légats, jugeant intolérables la violence inouïe el l'injure faite au sainl el suprême siège apostolique ; désireux île protéger par tous les moyens la loi catholique; au nom île la Sainle et indivisible Trinité, 'le ce Trône apostolique, donl nous avons reçu les pouvoirs el de tous les Pères orthodoxes des Sepl Synodes; suivant la menace d'anathème et d'expulsion de l'Eglise catholique, faite par le très vénérable pape à Michel et à ses adhérents, >'ils refusent de se laisser persuader, nous déclarons ce qui suit :
«t Une Michel, qui n'est patriarche que par abus, car il esl néophyte, » el n'a accepté l'habit monastique que par la crainte des hommes; avec n lui que Léon, appelé d'Achrida; que le sacellaire dudit Michel, Nicéi phore, coupable d'avoir foulé aux pieds et profané l'hostie des Latin-; « que tous ceux qui les suivent dans leurs erreurs avouées et munirent « la même audace, soient anathèmes Maranatha (1), ainsi que les « Simoniaques, les Valésiens, les Ariens, les Dmiatistes, les Xicolaïtes, « les Sévérianiens, les Manichéens et les autres, dont ils soutiennent les « dogmes, en disant que la matière fermentée a une âme. Qu'ils soient « confondus avec les hérétiques, bien plus, avec le diable et avec ses ( anges, s'ils ne veulent pas se laisser persuader. Amen, amen, amen (2) ! »
« Le dénouement prévu avait donc eu lieu, mais ce n'était pas une victoire pour les Latins. Ils n'avaient obtenu ni la réconciliation de Michel Kéroularios avec le Saint-Siège, ni sa déposition. Us s'arrêtèrent à un moyen terme, et tentèrent de détacher de lui l'opinion des Byzantins en affectant de croire que lui seul était l'auteur du mal. Ils ne firent ainsi que donner de nouvelles armes à leur redoutable adversaire. Cette excommunication qui devait le foudroyer fut la cause de son triomphe, et lui permit enfin d'accomplir à son tour le grand acte dont la pensée le préoccupait depuis longtemps.
1 Maranatha est un mot syriaque qui signifie << perditio in adventu Doniini ». I Corinth., VVI. -iii note .1.- Will. p. 154, note 5). i Will. pp. 164 17-36 el 165 l-lu .
« Après la cérémonie de l'excommunication, les légats passèrent encore un jour à Constantinople, et, pour rendre leur triomphe plus complet, consacrèrent avant leur départ de nouvelles églises de rite latin (1). 11 est certain, bien que les documents n'en parlent pas, qu'ils tirent rouvrir au culte celles qui avaient été fermées par ordre de Michel Kéroularios. Pourtant, ils ne jouirent pas longtemps de cette victoire, et ils mirent à quitter Constantinople une hâte qui donnait à leur départ
un air de fuite. Ce fut, en effet, le 17 juillet qu'ils se mirent en route. Le basileus leur lit bon accueil jusqu'au bout, et, en les quittant, il les combla de splendides présents pour eux et pour Saint-Pierre (2). Fidèle à la tradition de ses prédécesseurs, il n'oublia pas le monastère cher aux légats, le Mont-Cassin, et lui céda une rente annuelle de deux livres d'or. La réputation de ces dons fut très grande au ximc siècle, et les différentes histoires que l'on raconta à leur sujet, sont une preuve de leur importance. Ils excitèrent de nombreuses cupidités, et d'abord celle du comte de Teano, qui attaqua les légats à leur passage sur ses terres, et saisit une notable partie des présents impériaux. Le chancelier Frédéric porta ce qu'il avait sauvé à Rome, mais ces présents devaient lui être funestes. Ils furent la cause de la jalousie de l'empereur Henri III contre lui et de sa retraite au Mont-Cassin (3). Plus tard, devenu pape sous le nom d'Etienne IX, il se vit privé de ce fameux trésor par les
(1) Léon d'Ostie, II, 89 (Muratori, IV, p. 404 b).
(2) Commemoratio brei'is, Will, p. 132 u (9-15) : a hiuc ordinatis ecdesiis Latinorum intra ipsum Constantinopolim... »
(3) Léon d'Ostie, Chronique du Mont-Cassin, II, 88 (Muratori, IV, p. 403).
FRESQUES BYZANTINES de l'église Cathédrale du Sainte-Sophie de Kiev. — XI"" Siècle. — (Soc. Imp. rosse 'I' . Irchéol >
LE SCHISME :2j
Romains(l). Enfin, pour lui voler une pierre précieuse qui en faisail partie, un de ses familiers l'empois ia dansle calice 2 . D'après une autre
tradition, une magnifique agate, qui figurait au Gabinel du roi avant la Révolution, et qui provenait d'un monastère de Toul, aurait Bguré dans la part du cardinal lluinbert (3). L'empereur Constantin IX resta donc fidèle aux légats, el mérita ainsi l'inimitié de Michel Kéroularios; il ne tarda guère à en éprouver les ellel-.
( A peine Humberl el ses compagnons étaient-ils partis, que, soit de
FRESQUES BYZANTINES de V église Cathédrale de Sainte-Sophie de Kiev. A7™« Siècle. — (Soc. Imp. rosse d'Archéol.J
son propre mouvement, soit qu'il y eût été sollicité par son souverain, Michel Kéroularios déclara qu'il consentait à avoir une entrevue avec eux (4). Il fallut donc les faire revenir, et l'empereur leur écrivit pour les rappeler. Ils étaient déjà à Selymvria (5), lorsque la lettre leur parvint, le 1!) juillet. Ils rebroussèrent chemin en toute hâte, et revinrent jusqu'à leur ancienne résidence, le palais de Pigi (G). Là, ils attendirent les ordres du basileus. Certains symptômes avaient fait sans doute deviner à
(1) Annales Romaines. Duchesne, Liber Pontificalis. II. p. 334.
(2) Jean de Bayon (dans Jean de Belhora, p. 250-lv : i pro cupidine Eqninaestellae auro inirifice cultse quam illi Constantinop. Imperator cognomento Monomachus tribuerat. . .
3 Histoire de l'Académie des Inscriptions, partie I, t. I, p. 276.
(4) Will, p. 152 a il6 et suiv. .
(5) Selymvria était environ à soixante-dix kilomètres de Byzance sur la Propontide.
(6) Will, p. 152 a (16-24).
726 LES PORPHYROGENËTES ZOE ET THEODOHA
Constantin IX que l'entrevue propose'e aux légats par Michel Kéroularios n'était qu'un guet-apens, qu'il leur tendait. Du moins le récit d'IIumbert l'en accuse, et il est impossible de ne pas le tenir pour vraisemblable. Le colloque devait avoir lieu à Sainte-Sophie. Michel aurait montré au peuple une fausse bulle, qu'il avait fabriquée, et l'aurait excité à massacrer les légats. Mais le basileus mit pour condition à cette entrevue qu'il y serait présent (1). Il comptait probablement réunir dans l'église des forces telles que les légats eussent été à couvert. Michel Kéroularios refusa, et justifia par ce refus les terribles soupçons qui pesaient sur lui. L'empereur fit enfin envoyer aux légats l'ordre de reprendre leur voyage (2).
« Ce coup de vengeance était donc manqué, mais le patriarche ne se tint pas pour battu. Ne pouvant satisfaire sa haine contre les Romains, ce fut à l'empereur qu'il fit sentir le poids de sa colère. A son instigation, une grande émeute bouleversa les rues de Byzance, et la couronne de Constantin IX, ses jours mêmes furent en danger.
« Le souvenir de celte émeute nous a été conservé par le récit d'IIumbert (3). Le caractère de Michel Kéroularios, qui eut encore une fois avant sa mort l'occasion d'exciter les colères du peuple contre son souverain, la rend vraisemblable. Mais ce qui achève de nous en rendre certain, cYsl le témoignage de l'Édit synodal, à la fin duquel se trouve comme clouée à un pilori honteux, la lettre humiliée que Constantin Monomaque fut forcé d'écrire à son patriarche, pour l'apaiser (I). C'est avec raison que, dans son mépris, Michel Kéroularios qualifie cette lettre de « suppliante (5) ».
u Afin de calmer la sédition qui menaçait d'emporler son trône, Constantin IX envoya au patriarche une véritable ambassade, composée des principaux personnages de la cour et de l'iïglise : le magistros, le référendaire, le chartophylax, l'hypomnematographe. Ils étaient chargés de lui représenter que le basileus ne pouvait faire aucune violence aux légats,
(1) lbid. : « nisi ipse adesset prasens. »
(2) Will (Commemoralio brevis). Voy. Murait, I, 640, 4.
(3) Commemoratio brevis, p. 152 h (8-15) : « porro vesanus Michael dolens suas non pi cedere insidias, concitavit imperatori seditionem volai maximam. »
(4) Édit synodal, Will, pp. 163 (30-35)-166-167.
(5) lbid. : « TÎjAiov xaî 7Tpoaxuvï]Trjv ypafj.|j.a. »
/. /•: schisme rn
;ï cause du caractère d'ambassadeurs qui niellait autour d'eux comme une sauvegarde. C'était doncdela vie même des légats qu'il s'agissait, el les émeutiers allaient jusqu'à réclamer leurs têtes. Cette réponse ne < lui certes pas satisfaire Michel Kéroularios; car, bientôt après, une seconde ambassade, plus nombreuse encore, revint le trouver avec la fameuse lettre. Un moine, nommé Stéphanos, l'économe de la Grande Église, le magistros Jean, le référendaire, le vestarque Constantin el le consul des philosophes, Psellos, étaient chargés de la lui remettre au nom de l'empereur. Cette lettre est un modèle de platitude el d'abaissement. Constantin cherche à s'excuser de ce qui est arrivé en rejetant toute la faute sur la fourberie d'Argyros l), qui était destiné, dans cette affaire, à supporter les conséquences <!<■> colères de l'un el de l'autre parti. Deux citoyens, qui, d'après le récit d'Humbert, s'appelaient Paul el Smaragdos (2), coupables d'avoir traduit en grec et répandu la bulle d'excommunication des légats, lui étaient livrés en victimes expiatoires, après avoir été fouettes. L'empereur assurait qu'il avait donné l'ordre de brûler la charte malencontreuse, que des représailles allaient être exerceecontre Argyros et sa famille, et qu'il avait déjà fait mettre en prison son gendre, le vestarque, et son fils, le vestis.
« Michel Kéroularios trouva donc moyen de se venger à la fois des légats, du basileus et d'Argyros. Les uns étaient en fuite: l'autre venait de se jeter à ses pieds, el la disgrâce allait bientôt peser sur le dernier. Constantin IX retira, en effet, toute sa faveur à Argyros, et le texte de l'Édit synodal est confirmé par le témoignage de Guillaume d'Apulie Argyros, venu à Constantinople, fut même envové en exil. Ce fut ta ces conditions humiliantes que Constantin IX obtint la paix, et conserva probablement sa couronne. 11 avait été- impuissant à imposer sa volonté à Michel Kéroularios; il n'eut même pas assez de pouvoir pour se venger de lui. 11 put priver de leurs charges quelques-uns de ses parents et de ses amis (3); mais il dut se contenter de retenir contre lui sa colère.
I Ibid., pp. 1ti6-UiT : « E'jps tt)v pi'Çav toû xocxoO y£VO|iévi]V à-rco tûv Èp(U]veuT<àv xàt -o-j (lépo'j; to'j 'ApTfûpou. >
(2) Commemoratio brevis, Will, p. 132 b 8-15 .
: t'ommemoratio brevis : a Araicos et affines ipsius honoribus privatos a palatio eliminavit. i Will, 132 b.
728 LES PORPIIYROGÈNÈTES ZOE ET THEODORA
« Michel Kéroularios triomphait donc, à force de volonté, mais aussi de mauvaise foi et de ruse. Il lui restait à couronner son triomphe en accomplissant l'acte solennel qui devait marquer la séparation entre Rome et Constantinople. Avec l'autorisation du basileus, qu'il avait obtenue de force, il assembla un synode composé des membres de toutes les parties de l'Eglise grecque (1). Douze métropolitains et deux archevêques en signèrent les actes (2). Le début de l'Edit synodal, qui fut publié à la suite de cette assemblée, est la reproduction littérale de l'Encyclique de Photius aux évoques d'Orient, et ce fait seul indique dans quel esprit il est cornu. Après donc s'être élevé, comme son prédécesseur, contre la malice des hommes qui sont sortis des ténèbres de l'Occident (3), Michel Kéroularios énumère tous ses griefs contre l'Eglise romaine. 11 se plaint vivement de la profanation de l'autel de Sainte-Sophie par les légats, et fait le récit de leur séjour à Constantinople, en répétant contre eux et contre Argyros les accusations imaginaires dont il avait déjà rempli la lettre adressée au patriarche d'Antioche. Puis, après avoir reproduit la bulle d'excommunication, il en reprend un à un tous les griefs et les reproche aux Latins comme des erreurs. Il jette ensuite sur eux l'anathème, et, pour rendre plus complète l'humiliation du basileus, il publie à la fin de l'édif sa lettre piteuse. Enfin, une double cérémonie servit de sanction aux actes du synode. Le 20 juillet (4), dans le tribunal du patriarche, appelé Mlyaç Sexpéteç (5), en présence de sept archevêques ou évèques et des envoyés du basileus, un arrêt fut rendu, non seulement « contre la charte impie, mais aussi contre tous ceux qui avaient contribué à sa rédaction, soit de leurs conseils, soit même de leurs vœux ». Cinq jours après, le même anathème fut renouvelé solennellement, devant tout le peuple, et tous les exemplaires de la bulle furent brûlés à l'excep-
(1) Ce synode fut tenu « Èv toi; îeEioî; (jlépeti râv xccrrf/o'jfiêviDv », c'est-à-dire dans les galeries de Sainte-Sophie, réservées d'ordinaire aux femmes, mais qui étaient assez vastes pour contenir de grandes assemblées. Ce fut là également, d'après la vie d'Ignace, que fut tenu le huitième concile œcuménique où fut condamné Photius en 869. (Du Cange, Constantinopolis Christiana, III, pp. 33-34.)
(2) Will, pp. 153-156, 168 (5-16).
(3) Ibid., p. 157 : « "Avfipeç ex ctxôtou; àvaS'JVTEç (tÏ|; yàp *E<7ti£DiVj (xot'pa; U7ir,p-/av y£vv^- (iata). »
(4) Will, p. 167 (19-28).
(5) Sur ce tribunal, voy. Du Cange, Constantinopolis Christiana, II, xiv, p. 161.
linn d'un seul, qui pril place dans les Archives du Chartophylakion. « Désormais, aux yeux de Michel Kéroularios, la séparation étail accomplie. Après avoir bravé le pape, les légats el le basileus jusque dans son