DERNIÈRE MALADIE DE MONOMAQVE
L'émeute excitée contre Constantin IX par Michel Kéroularios avait montré que l'autorité impériale étail forcée do s'incliner et même de s'humilier devant celle du patriarche. Aussi le hasileus se -arda-t-il l.irn de faire jamais la moindre tentative pour tirer vengeance de son adver-
MÉDAILLON-PENDELOQUE dit « l<>ir,n.- de Riaxan •. découvert à Riazan en 1822, aujourd'hui au Palais des Armes à Moscou. — Travail russe sous l'influence byzantine. XI»"-XII'»< siècle. — (Kondakow, Coll. A. W. de Zwén. .
saire. La goutte qui le faisait souffrir depuis tant d'années, le torturait toujours plus effroyablement, surtout aux pieds et aux mains. Il était déjà presque moribond et tenait à demeurer du moins en paisible possession de sa couronne jusqu'à l'heure de sa mort. Cet événement arriva d'ailleurs bien peu de temps après les grands événements du Schisme. Monomaque s'était fait depuis longtemps déjà transporter dans ce
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monastère de Saint-Georges de Manganes qu'il venait de faire si somptueusement édifier avec tant d'amour. Il y passait ses tristes journées de malade, surtout dans le petit pavillon qu'il avait fait construire près de la pièce d'eau. Il y prit une pleurésie à la suite d'un bain trop prolongé dans cette piscine ou étang admirable à ciel ouvert qu'il s'y était fait construire dans le parc annexé au couvent (1). Ce mal d'abord léger, ajouté à celui qui le minait déjà, grandit rapidement et acheva de le terrasser. Presque tout de suite il fut très mal. C'était dans les premiers jours de l'an 1055. Bientôt il fut clair pour tous qu'il allait mourir et il mourait sans successeur désigné ! Comme de juste, les factions et les coteries s'agitèrent vivement autour du mourant.
L'unique héritière légitime était la très vieille basilissa Théodora, antique et sainte vierge plus que jamais retombée dans l'obscurité depuis la mort de sa sœur Zoé, tenue par son beau-frère dans une telle retraite que cela ressemblait à une sorte de captivité. D'autre part Monomaque était si malade que sa volonté ou ses préférences ne comptaient presque plus. Cependant Psellos nous dit qu'il ne songeait en aucune manière à Théodora pour lui succéder, qu'il cachait sa pensée à la pauvre femme et cherchait en secret qui serait roi après lui. Un conseil suprême fut tenu chez le vieux souverain pour fixer définitivement la succession au trône, conseil formé par les dignitaires les plus puissants au Palais à ce moment : le logothète eunuque Jean, ce vil et illettré parvenu (2) qui avait succédé au vénérable Constantin Likhoudès en qualité de premier ministre parce qu'il ne contredisait jamais le basileus comme le faisait souvent ce dernier, le protonotaire de la Course publique, Constantin, Basile, le préposé au Kanikleion ou « encrier impérial » et quelques autres. Le logothète Jean qui haïssait Théodora avait réussi à brouiller définitivement le vieux basileus avec elle. A l'unanimité on fut d'avis de porter au trône le « protevôn » Nicéphore, très haut fonctionnaire, pour lors administrateur en chef de la Bulgarie, personnage du reste obscur — du
(1) Une des joies de ce basileus à l'esprit enfantin était, nous raconte Psellos, de se dissimuler dans les bosquets pour épier les gens qui, en cherchant à cueillir les fruits dont le parc était rempli, mettaient sans s'en apercevoir les pieds dans cette piscine pleine d'eau jusqu'au ras du sol.
(2) Voy. Zonaras, 111, p. 649. — Voy. encore p. G" du présent volume.
PROt I M/ I riON DE VHEODOR I :,:
moins il n'esl question <lo lui dans 1rs sources que dans cette unique circonstance. Le temps pressait. Des messagers lurent expédiés en hâte
pour amener aussitôt ce personnage dans la capitale el le présenter au basileus moribond qui, nous dit Miche] Attaleiates I . était consentant. Mais Théodora, malgré sou grand âge el la profonde retraite dans laquelle elle vivait, était demeurée très populaire à Constantinople, parla pourpre qui avait entouré son berceau, par ses vertus, par ses malheurs an~si. Elle avait également ses partisans très nombreux qui veillaient en ces circonstances solennelles. Ceux-ci étaient Xicélas Xvlinitès, Théodore, Manuel, bien d'autres encore. A la nouvelle de la prochaine arrivée du < protevôn » au Palais, ils comprirent qu'il fallait incontinent vaincre ou périr.
Ultime rejeton de l'antique et séculaire dynastie macédonienne, le nom de la vieille princesse devait entraîner tous les suffrages. Avec une détermination qui fait honneur à leur énergie et à leur décision, alors que Nicéphore était encore en route, ces conjurés coururent chercher Théodora dans le monastère où elle vivait recluse, peut-être bien celui de Petrion d'où l'émeute l'avait tirée une fois déjà pour la proclamer basi lissa à côté de sa sœur lors de la révolte contre le Kalaphate, peut-être bien aussi quelque couvent des Iles ou de la rive d'Asie, puisque Psi silos dit formellement qu'au su des mauvaises dispositions témoignées à son endroit par le basileus moribond, Théodora monta avec ses partisans sur un navire qui la conduisit triomphalement avec les chefs des conjurés au Grand Palais, alors que Monomaque respirait encore. Le Grand Palais était vide, puisque le basileus était àManganes. Les conjurés v proclamèrent aussitôt Théodora basilissa une fois de plus. Tous les différents corps de la garde impériale se rallièrent aussitôt à elle. En réalité, elle n'avait jamais cessé de régner. Elle avait pour lors entre soixante-dix et soixante-quinze ans. Nous n'avons que peu de détails. Monomaque était à ce moment encore conscient. Psellos nous dit qu'il accueillit cette nouvelle avec une profonde tristesse. Trop malade pour pouvoir dicter ses volontés, il ferma les yeux et parut un moment presque inerte, puis
(1) Op. cit.. IX. p. 51, ligne 13.
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il reprit ses sens et agonisa dans la douleur. Nous ignorons d'autre part tout à fait ce que firent ou ce que tentèrent le premier ministre Jean et les autres partisans du « protevôn » qui s'étaient laissés si pitoyablement jouer et devancer par ceux de Théodora. Nous ne savons en réalité qu'une chose, c'est qu'aussitôt après Constantin Monomaque expira dans la journée du H janvier 1055 (1), après douze ans et quelques mois de règne. On lui fit de splendides funérailles dans son cher et magnifique monastère de Manganes où il venait de rendre l'àme et où il avait passé les derniers temps de sa vie. On l'ensevelit dans le sarcophage somptueux qu'il s'y était lui-même préparé auprès de celui de sa chère Sklérène (2). Sans perdre une heure, les partisans de la vieille impératrice avaient expédié des ordres pour qu'on arrêtât le « protevôn » Nicéphore en route pour Constantinople On se saisit de lui à Salonique. Il fut immédiatement déporté au fond de l'Asie, au monastère de Kouzinos dans le thème des Thracésiens.
Les historiens en général ont été durs pour la mémoire de Monomaque, non pas seulement les Arméniens comme . Arisdaguès de Lasdiverd (3) et Mathieu d'Edesse (i), ce qui est naturel, mais aussi les Byzantins. Michel Attaleiates est le plus sévère de tous ceux-ci. « Deux ans environ avant sa mort, dit-il en substance (5), il se fit un grand changement chez le basileus. Il ne songea plus qu'à extorquer de l'argent aux églises comme aux particuliers et à les accabler d'exactions et d'impôts inouïs qui remplirent l'Empire de cris de douleur et de sanglots. Les récalcitrants étaient affreusement malmenés et incarcérés. Sa mort fut considérée comme une immense délivrance ». — Témoignage également important, l'écrivain anonyme qui a écrit la seconde partie du
(1) Voy. Mathieu d'Edesse, éd. Dulaurier, note 1 de la p. 406.
(2) Voy. sur ce monastère, un des plus beaux et des plus importants de Byzance, situé sur le rivage, en face do Chrysopolis, un peu au sud de la Pointe du Sérail actuelle : A. van Milingen, op. cit., p. 251.
(3) Voy. op. cit., édit. Prudhomme, chap. XVII. Cet écrivain accuse Monomaque de tous les crimes : au lieu de consacrer les revenus de l'État à augmenter la cavalerie, à l'exemple du bienheureux Basile, pour protéger les frontières, le basileus ne songe qu'à les dissiper avec des prostituées; insoucieux de la ruine de l'Empire, il en fait venir des provinces les plus éloignées et passe avec elles toutes ses journées ; uniquement occupé de manger et de boire, il n'augmentait que la somme des excréments!
(4) Ed. Dulaurier, paragr. LXV.
(5) Op. cit., |>. 30, 1. 12.
MOSAÏQUES BYZANTINES de la coupole de l'église de Sainte-Sophie de Salonique. L'Ascension. — XI** Siècle. - (Millet, Ht"-Étude3, < . U03./
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traité du Stratégicon auquel j'ai fait de si fréquents emprunts, parlant du Kalaphate, s'exprime en ces termes : « il eut pour successeur Monomaque, qui ruina et perdit l'Empire romain (1) ». Ce fut bien là, je le crois, le véritable jugement des contemporains (2).
Sur toutes les espèces frappées à son nom, Constantin Monomaque est représenté avec une barbe plus ou moins forte. Comme le dit M. Bréhier, les monnaies viennent confirmer les détails donnés par Psellos et semblent refléter les altérations que la maladie et la vieillesse avaient apportées aux traits du basileus. C'est d'abord un sou d'or qui date probablement du début de son règne et sur lequel Monomaque est représenté sous les traits d'un homme jeune à la figure fine. La longue barbe et les cheveux longs sous la couronne à pendeloques lui donnent un air d'élégance que rehaussent le diadème crucigère et le riche vêtement à grands carreaux brodés. Sur les autres sous d'or, au contraire, la face est large, les traits beaucoup plus accentués; ce n'est plus un homme jeune; c'est presque un vieillard, et il est permis de supposer que l'explication de ce changement doit se trouver dans la terrible maladie qui bouleversa sa constitution (3). Les mêmes traits, la même magnificence de costume se retrouvent dans le portrait du basileus qui figure avec ceux des basilissse Zoé et Théodora sur la célèbre et splendide couronne, dite de Constantin .Monomaque, conservée au Musée National de Pesth. Les neuf plaques d'or émaillé qui la constituent ont été découvertes en 1800 en Hongrie. J'en ai donné un essai de restitution dans mon volume sur Nicéphore Phocas (4). Elle a dû être envoyée en présent
(1) Paragr. 250, 2^ éd., p. 99, 1. 22.
(2) Voy. dans W. Fischer, Stud. zur. byz. Gesch. d. elflen lahrhunderts, p. 7, un résumé impartial de ce triste règne. — Voy. encore Gfroerer, op. cit., III, 232.
<:îi Deux magnifiques pièces d'argent fort rares méritent une mention particulière. Sur l'une qui semble plutôt un jeton, Monomaque, constamment représenté en buste sur ses sous et demi-sous d'or, est figuré en pied avec le manteau impérial, portant l'épée crucigère d'une main, le fourreau de l'autre. Au revers, la Vierge orante est représentée debout de face. La légende signifie : Heine (Despina) protège le pieux Monomaque. La seconde de ces monnaies, plus curieuse encore, porte au revers le buste de la fameuse Vierge des Blachernes avec la légende : MP BEOT II BAAKEPNIT1CA (sic), et au droit la légende accoutumée : Tkéotokos, prête secours au despote Constantin Monomaque. (Voy. les vignettes des pp. 596 et 679 du présent volume.)
(4) Un Empereur In/z. au X"' siècle, p. .'117. Voy. encore aux pages 521, 523, 525, 527 et 529.