‹ L'épopée byzantine à la fin du dixième siècle (volume 2)Chapitre 22 sur 132 · MARCHE DE L'ARMEE .1 TRAVERS L'ASIE · texte numérisé non relu

MARCHE DE L'ARMEE .1 TRAVERS L'ASIE

bles, une voix féminine lamentable, entremêlée de hurlements, <le cris affreux, de gémissements anxieux, s'écria incessamment de jour comme de nuit, répétanl ces seuls mots : « malheur, malheur, malheur! ■> C'était

comme la plainte désespérée d'une femme ribonde. Et ce ne fut (ms

l'affaire d'un jour ou de deux! A partir <lu mois de mars de cet an 1030 jusqu'à celui de juin, le même sinistre appel en ces régions désolées retenti! incessammenl de jour i une de nuit! Chaque fuis que la curiosité populaire immensément surexcitée amenait de trop nombreux visiteurs désireux de constater ce phénomène fatidique, les gémissements émigraienl ailleurs pourun temps, o Ce prodige affreux, écrit Skylitzès, trouva par tout l'Empire un immense crédit. Plus tard personne ne douta que cette voix lugubre n'eût prophétisé les horribles désastres des armes romaines en Cœlésyrie. i I Ce sont ces désastres que je vais raconter!

Romain Argyros, désireux tout simplement de dépasser la réputation du grand Basile, avait quitté Gonstantinople au printemps de Fan 1030. Il comptait bien, dans sa naïve vanité, achever la conquête de la Syrie et pousser au moins jusqu'à Jérusalem! Il suivit certainement pour gagner la Syrie la plus usitée des grandes routes militaires à travers l'Anatolie, par Nicée, Dorylée, Polybotos, Philomélion et Icoiiium, route célèbre que j'ai décrite à plusieurs reprises. Certainement au-si, les contingents de chaque thème réunis dans les camps fixes échelonnés sur le chemin, rallièrent l'armée au fur et à mesure de sa marche en avant. Nous ne savons rien des incidents de la mute. Comme le basileus n'était encore qu'à Philomélion, PAk Scheher d'aujourd'hui, il vit venir à lui en leurs blancs manteaux", des envoyés de l'émir d'Alep avec une forte escorte, apportant de nombreux et très riches présents, venant implorer l'amàn au nom de leur prince 2 .

Comme c'était le cas chaque fois, l'émir Chibl Eddaulèh, terrifié par l'approche du basileus ef de sa puissante armée, s'engageait à accepter à nouveau la suzeraineté byzantine et à payer aussi exactement que fidèlement les tribut-- accoutumés consentis par la principauté au moment

i C'est-à-dire » sur le territoire de l'émirat d'Alep ».

. i :. renseignement est de Skylitzès. Psellos place seulement à l'arrivée du basileus à Antiorl).', après ~"n entrée ilnn- celte ville, l'incident de l'ambassade.

76 LES PORPHYROGÉNÈTES ZOE ET THÉODORA

de la conquête par Nicéphore Phocas. L'émir mandait encore formellement au basileus qu'il ne désirait aucunement la guerre et n'en donnerait pas personnellement le prétexte. Bref il capitulait sur toute la ligne.

De nombreux chefs de l'armée, parmi 1rs plus distingués, estimant l'expédition mal et trop tardivement engagée, le patrice Jean Chaldas entre autres, conjurèrent le basileus de se contenter de cette complète soumission et d'éviter ainsi le grand péril d'une guerre en Syrie au moment des chaleurs, alors que la disette d'eau rendrait la partie si inégale entre les Impériaux épuisés par cette température, accablés sous leur pesant équipement, et les mobiles contingents arabes, accoutumés à combattre presque nus sous ce ciel de feu. Mais Romain, hanté par le souvenir des glorieux hauts faits de tant de ses prédécesseurs en ces contrées classiques de la grande guerre sarrasine, hanté surtout par le désir de les égaler, sinon de le- dépasser, « uniquement préoccupé, dit ironiquement Psellos, d'établir des embuscades, de faire creuser des fossés et détourner des rivières, de prendre des places fortes, ainsi que l'avaient fait César, Auguste et Adrien, et avant eux Alexandre et Philippe », se refusant à tout accommodement, ne tint aucun compte des avis de ses lieutenants il). 11 congédia avec un dur mépris la pacifique ambassade sarrasine et, à travers les immensités du Taurus et de la Cilicie, poursuivit sa marche jusqu'à Antioche. Ainsi qu'on l'a dit forl bien (2), le fait de l'échec grave éprouvé par le duc Spondyle, échec qui mettait la frontière de Syrie en péril, prouverait plutôt que Psellos, constamment préoccupé de faire de l'effet, a probablement fort exagéré et dénaturé ce qu'il appelle les puériles fantaisies de ce basileus sexagénaire. En réalité, il était infiniment urgent pour le salut d' Antioche d'en iinir une fois pour toutes avec les perpétuelles attaques venant du côté d'Alep.

Les historiens arméniens, Arisdaguès de Lasdiverd et Michel le Grand en particulier, l'écrivain syrien Aboulfaradj aussi (3 , accusent ici Romain d'un forfait qui s'explique par la haine religieuse séculaire entre leurs compatriotes et les Byzantins depuis les temps lointains du concile

(1) « Le grand Basile, dit Psellos, faisait la guerre pour avoir la paix. Romain faisait la guerre pour la guerre. »

(2) Bury, op. cit., i" art., p. 53.

(3j O/j. cit., p. 53.

ROMAIN III ri RSÉi in il /,'/' UNS REL1GIEI \

de Chalcédoine. En traversanl 1rs monts de Caramanie on de la Montagne Noire, disent-ils, le basileus aurail insulté 1rs religieux solitaires de leur nation ei les aurail l'ail enrôler de force parmi s, .s troupes. AJboulfaradj, après avoir brièvemenl raconté ces faits, : i j < > 1 1 1 < ■ sentencieusement ces mots : La surprise affreuse que le basileus éprouva auprès d'Alep lui lil comprendre qu'il fallait plus que des soldats pour gagner des batailles ». Voici le texte même d'Arisdaguès : > Arrivé àla Montagne Noire I ,

IVOIRE BYZANTIN, in des jirtits côtés d'un coffret conservé au Muse.- National à Florence (voy. les grav. des pp. 69 et 73). Les suints Pierre et Paul. — XI"'- XII ■■■ Siècles.

dit ce chroniqueur, le basileus Romain y rencontra une multitude de monastères et de couvents habités par des anachorètes qui, sous une forme corporelle, avaient l'apparence d'êtres immatériels. Couverts, pour tout vêtement, d'une simple étoffe de poils de chèvre ou d'une tunique, ils ressemblaient par-là à Jean : mais au lieu que ce dernier vivait de sauterelles et de miel sauvage, eux, après avoir travaillé, la bêche de fer

(Il Autrement 'lit l'Amanos, la grande chaîne dépendante du Taurus qui sépare la Cilicie de la Haute-Syrie. Le grand nombre de couvents arméniens, syriens, jacobites, grecs, même latins, bâtis sur ses flancs, lui a fait donner par les Arméniens le nom de Montagne Saint.1. Voy. V. Langlois, Chronique de Michel le Grand, p. I^î. note 11. Les historiens arméniens considèrent Romain Argyros comme un adversaire violent de leur foi religieuse.

à la main, épuisés de fatigue, n'avaient pour réparer leurs forces qu'une nourriture faite de semences d'orge, abandonnant aux amis du monde et de ses plaisirs les viandes aux apprêts variés, les mets savoureux et la joyeuse liqueur que fournit le fruit de la vigne. Retirés au sommet de la montagne, comme le premier des prophètes, ils étaient en colloque perpétuel avec Dieu.

« En les apercevant, le basileus demanda à ses officiers quelle était cette multitude d'hérétiques. Ils lui répondirent : Ce sont des troupes d'hommes qui font sans cesse des prières pour la paix du monde et la conservation de votre existence. — « Je n'ai point besoin de leurs prières », répliqua Romain ; « prenez dans tous ces couvents des archers pour le service de mon Empire ». Partisan déclaré des doctrines du concile de Chalcédoine, il était ennemi de la foi orthodoxe. Il envoya à Constan- Hnoplesous la garde deNicéphore, métropolitain i;rec de Mélitène, l'évêque îles Syriens qui résidait dans cette ville — c'est-à-dire le patriarche Rar Abdoun (1) — avec ses évoques qu'il abreuva de mépris et de risées, avec ordre de lui couper la barbe, de le promener sur un âne par les places et les rues de la ville et de le couvrir de crachats, après quoi il le fit mettre en prison où il mourut. Tel était ce prince insensé. Il ne se souvint point de la bienveillance que les empereurs, ses prédécesseurs, avaient montrée aux nations soumises à leur puissance. Il voulait de son autorité privée introduire dans l'Eglise de Dieu des formes nouvelles, oubliant ces paroles du Seigneur : « Quiconque se heurtera contre cette pierre sera brisé et elle brisera celui sur qui elle tombera ». C'est pourquoi les justes jugements de Dieu ne tardèrent pas à l'atteindre (2). »

L'entrée de Romain Argyros dans la grande forteresse, capitale des marches du Sud, fut, nous dit Psellos, splendide et triomphale, « en tout

(1) Jean VIII, surnommé Abdoun, patriarche des Syriens jacubites à partir de l'an 1004.

(2) Aboulfuradj s'exprime presque dans les mêmes termes. — Voy. sur ces persécutions qui amenèrent une foule de Syriens chrétiens schismatiques monophysitea à êmigrer en masse sur territoire musulman : Gelzer, dans Krumbacher, op. cil., p. 999. La Chronique de Michel le Grand, éd. Langlois, p. 1*1, dil que Humain III convoqua à Constantinople un concile auquel il convia Bar Abdoun, qui s'y rendit accompagné de ~ix évêques. Les discussion, en présence de l'empereur furenl des plus orageuses. Le patriarche jacobite, souffleté par l'évêque grec de Mélitène, mourut le 2 février 1033 dans sa geôle du couvent de Gains en Bulgarie en odeur de sainteté. Ses évêques furent traqués et persécutes de toutes manières.

DÉFAITE DU CORPS DES EXCUBITEUliS 19

iliirne d'un grand basileus, mais trop théâtrale, el d'un u"ùt douteux alors qu'on se disposai! seule ni à entrer on campagne .

Bientôl la belle armée byzantine, commandée par le basileus en personne, envahit le territoire alépitain. Romain installa son camp sous les murs d'Azàs I . à deux journées environ au nord-ouest delà grande cité d'Alep qu'il s'apprêtail à attaquer. Pressé de faire grand, il mil aussitôt le siège devant cette petite place forte. En même temps, il envoyait en reconnaissance vers Alep, Léon Ghoirosphaktes à la tête du corps des excubiteurs de la garde pour s'enquérir des forces de l'ennemi et désigner la place du prochain campement.

Dès que le chef byzantin fui assez éloigné du gros de l'armée pour qu'il lut impossible de lui porter secours, les contingents alépitains qui surveillaient la route de leur blanche capitale, dispersés au loin dans ces plaines infinies, très probablemenl grossis des forces égyptiennes d'Anouchtikin, se rallièrenl au galop. Décidés à se défendre jusqu'à la mort, abrités ou plutôt cachés derrière une série de hauteurs, les cavaliers sarrasins attendirent l'approche du corps ennemi qui, accablé par la chaleur du jour, s'avançait en désordre, sans défiance, sans même songer à s'éclairer. Soudain, île toutes ces hauteur-, d'innombrables combattants de blanc vêtus, plus souvent entièrement nus sur leur- agiles coursiers, apparaissent de toutes parts, hurlant leur cri de guerre, bondissant à l'envi vers la troupe chrétienne qui se trouve aussitôt enveloppée. C'était une fois de plus la répétition d'une de ces surprises classiques, si fréquentes dans les guerres orientales de cette époque. I ne fois de plus la tactique, la valeur militaires allaient succomber >"iis le foudroyant effort imprévu d'un ennemi indiscipliné, mais aussi hardi que rapide el entreprenant. Une fois de plus les soldats d'Occident, pris de panique, affolés par le tumulte, la chaleur affreuse, les flots de poussière, épouvantés par la soudaineté de l'attaque, par les cris de ces milliers il hommes, périrent en grand nombre avanl même d'avoir pu se défendre. Leur chef demeura le prisonnier des Alépitains.

Alors les bandes sarrasines innombrables, enhardies par ce facile

(1) C'est la Hazarth des chroniqueurs de la Croisade, de Guillaume de Tyr en particulier.

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LES PORPHYROGENÈTES ZOE ET THEODORA

succès, poussèrent l'audace jusqu'à tenter d'envelopper de toutes parts de leurs mouvants escadrons le camp impérial lui-même, coupant toute issue aux Grecs pour les affamer, massacrant les convois, massacrant quiconque tentait d'aller faire de l'eau ou du fourrage. Evidemment les Byzantins se gardaient fort mal. Leur service d'approvisionnement aussi

MINIATURE d'un très précieux manuscrit byzantin de l'Histoire de Skylitzès, de la Bibliothèque Nationale de Madrid. — Romain Argyros rompe à deux journées d'Alep. - (Millet, Hto-Ètades, C. 1228.)

était tout à fait rudimentaire. Bientôt hommes et chevaux, ne pouvant se ravitailler, souffrirent tant du manque d'eau que les soldats risquèrent mille morts pour étancher leur soif (1). Une foule furent ainsi massacrés par les maraudeurs ennemis.

Pour écarter cette multitude de partisans évoluant incessamment autour de l'armée, pour se donner de l'air, le basileus commanda au patrice Constantin Dalassénos de charger à la tète d'un gros de cavalerie tous ces groupes bondissant sans cesse à travers la plaine et d'en nettoyer les abords du camp.

! M. C. Saunders, missionnaire américain, qui connait admirablement toute cette réeion de la Syrie, m'écrit à la date du 12 septembre 1902 qu'il y a encore actuellement à Azàz deux sources en dehors de la ville, et une, croit-il, à l'intérieur.

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