SIÈGE D'ÉDESSE
Iniilt's leurs provisions aussi devinrenl la proie <les flammes. Les déplorables survivants, s'ouvranl un chemin les armes à la main, se réfugièrent .•iu|)ri''s de Maniakès. Celui ci, d'assiégeani devenu subitement assiégé, ci]i|Kisail à l'ennemi une résistance extraordinaire. Suivanl l'expression de Mathieu d'Edesse, il semblait que la nation entière <les Musulmans vint fondre sur le jeune héros chrétien, perdu avec, ses quatre cents com-
MINIATURE BYZANTINE du célèbre Menologion du la Bibliothèque Vatieane, exécuté pw l'ordre du basileas Basile II. — Le prophète Joël. — (Millet, ffl"-Étades, C. Ii57.)
pagnons dans son étrange forteresse. Les émirs les plus considérables accouraient vers Édesse « d'Égj pte comme de Mésopotamie », tel Chibl, le puissant émir «le Harràn. Celui-ci fut ia victime d'un envoyé de Mania kès, nommé Rouzar', qui, sous prétexte de lui communiquer un message de son maître, lui asséna traîtreusement un coup de masse d'armes sur l'épaule, puis e avec la rapidité de l'aigle qui vole o franchil le fossé de la ville et réussit à se sauver malgré que son cheval eut été tué dans la lutte. Tels encore l'émir d'Alep Chibl Eddaulèh, une fois encore traître à son suzerain, l'émir .Mahmoud de Hamas, l'émir Mohammed de Homs qui est
114 LES PORPHYROGÉNÈTES ZOE El TllEODORA
Émèse,le chef égyptien Azis, l'émir Ali île Membedj, Abdoullah de Bagdad, le puissant émir Koréïsch accouru de la lointaine Mossoul, un autre Nasser Eddaulèh venu de Pagh'èsch, cité du Douroupéran T, Hoçeïn de Her, Goudan de Salamasd, ville très ancienne de la province de Gordjaïk, Ahi d'Arzen, l'Arzanène antique, Ahvarid de Zepon (2), Ahlou de Bassora (3), Vrian de Guerguécéra ou mieux Djerdjeraïa, petite ville de l'Irak Araby, sur le Tigre, entre Bagdad et Wàsit, Schahvarid deSéboun, sans compter quarante autres émirs.
Nous devons à Mathieu d'Edesse cette curieuse et probablement incomplète énumération qui nous est une preuve pour le moins de l'importance du mouvement qui se dessina si soudainement en pays musulman pour porter secours à Edesse (4). Tous ces pittoresques chefs du désert accouraient à la tête de leurs hordes guerrières. C'était comme une immense levée de boucliers de l'Islam qui se précipitait de toutes parts sur ce point perdu, où derrière les murailles disjointes de trois vieilles tours, luttaient pour leur basileus quatre cents héros chrétiens.
Attaqué sur ses derrières, attaqué par dedans, Maniakès, sur son haut rempart, se battait en désespéré. Tout le long de ce brûlant été, tous ces grands chefs sarrasins et leurs contingents poudreux rivalisèrent d'efforts pour s'emparer du jeune stratigos et de ses soldats dévoués. Mais que pouvaient ces mobiles escadrons du désert contre ces colossales tours de pierre? Nous n'avons, hélas, guère de détails sur cette lutte extraordinaire qui dut avoir un caractère épique. A peu près tout ce que nous en savons nous est raconté par le seul Mathieu d'Edesse. Skylitzès ajoute uniquement ceci qui donne une idée de l'intensité du drame : lorsque l'émir de Mayyafarikin et ses sauvages auxiliaires virent que, décidément, ils ne parviendraient pas à forcer l'audacieux envahisseur, trop fortement retranché et suffisamment approvisionné, ils voulurent, avant de se retirer, se livrer aune furieuse destruction de la ville d'Edesse pour en abandonner
(1) C'est la Bitlis moderne, dans le district de Van.
(2) Peut-ôtre faut-il lire Dispon, dit É. Dulaurier, c'est-à-dire Ctésiphon.
(3) Paçara.
(4) Ces détails si précis, cette longue énumération sont la preuve aussi que Mathieu d'Edesse décrivait cet incident guerrier si étrange en s'aidant de sources plus anciennes fort bien informées.
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le moins possible aux vainqueurs. Us y mirent le feu. Leur rage de destruction ne respecta ni le- plus belles demeures des particuliers, ai même la grande mosquée I . Puis tous ces milliers de cavaliers, chargeant a dos de leurs milliers de chameaux tous les objets précieux que contenait cette cité, s'en retournèrent chez eux, laissant brûler l'immense ville 2 . Quelque temps encore Maniakès dut continuer à se défendre contre les gens d'Édesse qui le harcelaient jour et nuit. Puis il finit par manquer de vivres et ne réussit plus à en introduire dans son repaire. Quittant ce premier château, il s'en alla avec ses hommes à travers la cité en flammes, à demi détruite, occuper l'autre citadelle, la véritable, celle-là, l'antique et imprenable acropole de Justinien, sise au nord-ouest de la ville, sur un haut rocher calcaire élevé de quatre-vingt-dix mètres au-dessus de l'étang dit de la source d'Abraham et qui existe encore en partie aujourd'hui :> . Mathieu dljb>>e donne encore de curieux détails presque
l Mathieu d'Édesse affirme cependant que les supplications des habitants de la ville arrêtèrent ce grand incendie.
(2) Le iv. it de tous ces faits dans les historiens arabes Ibn el-Athir, Aboulféda, Aboulfaradj. Kl Ami el En-Nowairi, ces quatre derniers suivant simplement le premier, est quelque peu différent. Abouîfaradj, qui place ce siège d'Édesse à l'année 4^1 île l'Hégire (9 janvier- 2'J décembre 1030] nomme aussi le chef turk ou kurde Bar Othéir. Il le désigne ainsi : « le commandant d'une des deux citadelles d'Édesse «.Probablement, outre la forteresse au centre de la ville, il y avait sur la muraille un château avec trois tours. Celles-ci furent livrées par leur châtelain aux Chrétiens qui de ce point dévastèrent, certainement au moyen des projectiles de leurs catapultes, un temple des .Musulmans, c'est-à-dire très probablement la grande mosquée. Le seul renseignement vraiment nouveau fourni par le chroniqueur syrien est que ce fut la neige tombée en abondance dans l'automne de l'an 422 de l'Hégire qui força l'émir de Mayyafarikin a lever le siège du château occupé par Maniakès! Le siège avait donc
plus d'une année.
Ibn el-Athir (IX, p. 281 bis fait le récit suivant : « La cause de la prise d'Édesse fut -ci : Édesse appartenait a .Nasser Eddaulèh ibn Merwan. Quand Othéir eut été tue qui possédait cette ville. Saleh Ibn Mirdàs, émir d'Alep, intervint auprès de Nass Eddaulèh pour qu'il rendit une moitié d'Édesse au fils d'Otheir et l'autre moitié à celui de Chibl. Nasser Eddaulèh y consentit et leur livra la ville. Il y eut donc deux châteaux forts dans Édesse. Le lils d' Othéir prit le plus grand et celui de Chibl le plus petit, et la ville demeura ainsi partagée entre eux jusqu'à l'an 422 de l'Hégire. Et le fils d'Otheir envoya vendre sa part au basileus Romain pour vingt mille dinars et plusieurs villages ou localités dont une s'appelle encore de nos jours Siun-Ibn-'Outair. Et les Grecs reçurent ce château et occupèrent la ville et les partisans du lils de Chibl s'enfuirent. Les Grecs massacrèrent les Musulmans et ravagèrent les mosquées. » — Le reste du récit ne diffère pas de celui de Mathieu d'Édesse. — Ibn el-Athir dit encore que l'église dans laquelle les Chrétiens se réfugièrent était aussi vaste que superbe. Il ajoute qu'à l'approche de l'année de secours musulmane, les partisans d'ibn Merwân avaient pris la fuite et qu'Ibn Waththàb En-Nomairi refusa de leur donner libre accès en pays musulman, g II les refoula du côté de Harrân et de Saroudj et leur imposa un tribut, d — Le récit de la conquête d'Édesse par les Grecs se retrouve encore, mais bien plus abrégé, dans Skylitzès et consécutivement dans Cédrénus.
(3) Voy. la description de cette formidable citadelle dans Ginder fip. cit., p. 3'.» . A l'époque
fantastiques, détails certainement très exagérés, sur une tentative de ravitaillement imaginée par le basileus pour venir au secours de son héroïque lieutenant. Romain Argyros aurait eu, suivant cet auteur, l'idée étrange, pour remédier à la situation si fâcheuse de Maniakès, de faire transporter du pain à Édesse à dos d'hommes et de faire escorter ce convoi par soixante mille soldats! Mais ceux-ci avaient été taillés en pièces par un certain Schebib 1 àBarsousel poursuivis jusqu'à Tisnatzos, localité que je ne suis pas parvenu à identifier. Tout ce récit est certainement très amplifié.
Il est certain cependant que îles troupes de secours finirent par accourir de Samosate et que Maniakès et les siens, délivrés de tant d'angoisses, se virent enfin libres d'occuper la totalité de la grande cité, ainsi miraculeusement retombée aux mains des chrétiens.
C'était une conquête très précieuse pour les armes impériales, car la prise d'Edesse replaçait sous le pouvoir des Byzantins toute la rive gauche de l'Euphrate, et Édesse par elle-même était une des plus importantes et populeuses cités de cette région, centre d'un immense trafic de caravanes. Maniakès y transporta le siège de son commandement de Samosate et le basileus tira dorénavant, chaque année, de celte nouvelle conquête, la somme considérable de cinquante livres d'or. Dans cette grande place de guerre projetée comme un éperon en plein monde musulman, le héros Maniakès devint plus que jamais la terreur des Sarrasins. Par ordre du basileus, Edesse eut une garnison de dix mille cavaliers, les brèches des murs furent réparées et les avances de l'émir de Mayyafarikîn, qui voulait racheter cette magnifique conquête, dédaigneusement repoussées. Aboulfaradj ajoute qu'à ce moment les troupes chrétiennes, ayant ravagé les territoires d'Acsas, de Harrân, l'ancienne Carrhae, et de Saroudj, c'est-àdire tout le pays au sud d'Edesse, forcèrent Bar Watbthàb, sheik des Arabes Numérites, à leur payer tribut et Hassan, gouverneur de la Syrie du Nord pour le Khalife du Kaire, à faire sa soumission. Ces renseignements très vagues nous font du moins deviner quelle prépondérance la prise d'Edesse avait restituée aux Byzantins dans ces régions depuis longtemps
■ I ■ - s Crijis.ïiles, cette forteresse s'appelait encore ci Maniakès » en souvenir du héros byzantin. (Rec. des hist. des Croisades : Hist. arma/.. I. p. 88, note 1.) (1) Peut-être l'émir Chib] d'Alep.
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UINIATVRE d'an manuscrit byzantin des Homélies sur la Nativité <le saint Jean Damascene, conservé à Jérusalem. — Anges, Mages et Bergers adorant la Vierge et le Sauveur. — (Phot. • le la Soc. Orthocl. Palestin.)
déshabituées de leur présence. « Ce nouvel exploit, «lit AI. Bréhier, accrut encore les faveurs dont l'heureux jeune capitaine était l'objet. Ce fut pro-
bablement à cette époque qu'il prit rang dans la noblesse de cour et reçut le collier d'or enrichi de pierres précieuses, insigne de la dignité de protospathaire. Il se maria et acquit de grandes propriétés en Asie-Mineure. L'ancien valet d'armer, le misérable émigré d'autrefois était entré, grâce à son courage, dans cette noblesse qui cherchait au onzième siècle à acquérir la puissance territoriale et formait en Asie-Mineure une véritable féodalité. Les parvenus n'étaient pas toujours bien accueillis dans ce cercle aristocratique et Maniakès dut essuyer les dédains de ces descendants des vieilles famille-. Ses domaines étaient précisément bornés par ceux de Romain Skléros dont les ancêtres occupaient depuis deux siècles les plus hautes charges de l'Empire et dont l'aïeul avait autrefois disputé la couronne au grand Basile. Des dissentiments éclatèrent entre les deux voisins. A cette distance de Constantinople, les grands propriétaires étaient de vrais souverains. Aucune loi n'existait plu- pour eux. Aussi, à la suite d'altercations violentes, Maniakès résolut de se débarrasser de son rival, et Skléros aurait couru un danger sérieux s'il n'avait pris le parti de s'enfuir à la hâte, dette querelle, nous le verrons, eut plus tard pour son adversaire le- pin- graves conséquences. »
Ce fut seulement sous le règne de Michel le Paphlagonien que Maniakès, bien malheureusement pour les affaires des Chrétiens, fut transféré de son commandement d'Kdesse dans celui de la lointaine province du Y;i<pouraçan, de formation toute récente, cruellement exposée aux incessantes incursions de la terrible nation des Turks. 11 fut, à ce moment, remplacé ;i Kdesse par Léon Lépendrinos 1 .
Mathieu d'Edesse dit que la joie du basileus Romain fut grande à la nouvelle de la prise d'Edesse et qu'elle fut partagée par tous les fidèles du Christ, « car, dit cet auteur, les Arabes n'avaient jusque-là cessé d'inquiéter les Grecs sur la route de Samosate à cette ville et en avaient nia-sacré un nombre incalculable dont les ossements restaient disants par monceaux. » Sur cette rende si longue, on ne rencontrait que la seule forteresse de Ledar. Depuis lors, chaque année, des troupes de relève furent envoyées à Edesse.
(1) Le 3 janvier de l'an 1U32 mourut Zarharie, patriarche jacobite. Il fut remplacé au bout de soixante-sept jours par Sanouth qui vendit les dignités ecclésiastiques.