‹ L'épopée byzantine à la fin du dixième siècle (volume 2)Chapitre 36 sur 132 · ICCUEI1 POPULAIRE FAIT M NOUVEAU BASILEUS · texte numérisé non relu

ICCUEI1 POPULAIRE FAIT M NOUVEAU BASILEUS

l'infinie domesticité du Palais. ('• bien de telles mœurs officielles

devaienl abaisser les âmes, avilir les caractères en les humiliant atrocement !

Chaque sénateur donc, chaq lignitaire défila à son rang, touchant

le sol de sa tête, devant chacun des deux souverains, baisant la main droite de l'autocrator, mais point colle de la basilissa. Ils défilèrent ainsi par centaines.

Chose inouïe, l'accueil fait dans la grande Ville à la prodigieuse nouvelle fut, au dire de Psellos, très favorable au nouveau basileus, en apparence du moins, « à la fois, nous dit ce chroniqueur, parce que tous, désireux de ménager et de flatter le nouveau maître du monde, s'efforçaient de dissimuler leurs sentiments vrais et parce que l'annonce de la mort de Romain, ce prince qui avait fini par peser sur ses sujets d'un poids si lourd, faisait que chacun respirait plus librement ». En somme, poursuit notre écrivain, on apprit l'élévation extraordinaire de Michel avec une insouciante autant que joyeuse légèreté. Chacun accourut avec bonheur faire sa cour au nouveau et si étrange chef de l'Empire sans le connaître et sans savoir même exactement quels hasards l'avaient ainsi subitement placé sur le trône.

En outre de cette première proclamation quasi-nocturne, il y eut encore, au matin de ce jour, une autre ordonnance impériale expédiée de même au Préfet de la Ville, portant qu'on eût à procéder incontinent aux funérailles du défunt basileus, d'après les coutumes immémoriales.

Michel IV, ainsi définitivement proclamé, soutenu de minute en minute par cet homme extraordinaire qui était l'eunuque Joannès, prit hardiment en mains le pouvoir.

Dès le jour même du couronnement et de toutes ces cérémonies inaugurales, dans cette même mémorable journée du Vendredi Saint 12 avril I . on porta processionnellemenl le pauvre corps du défunt basileus Romain dans le mausolée qu'il s'était fait construire dans sa chère église de Périblepte où il allait dormir son dernier sommeil, loin de la plupart de ses prédécesseurs groupés au Panthéon des Saints-Apôtres. Préalable-

l El rien Ifi avril, comme I»- ilit Skylitzès.

ment, le cadavre impérial, soigneusement lavé et paré, avait été exposé pour tnus sur un somptueux lit d'apparat. Chacun était venu rendre les derniers honneurs à celui qui, la veille au soir encore, avait été vu vivant aux Bains du grand Palais, puis le funèbre cortège avait pris la route de Périblepte. Parmi ceux qui marchaient en tête, l'immense foule urbaine se montrait curieusement le jouvenceau parvenu, le nouveau maître de l'Empire, l'isapostole, l'égal de Dieu sur la terre, puis son frère, le fameux Orphanotrophe eunuque, véritable chef du pouvoir, cet homme si heureusement doué, en même temps si profondément scélérat, dont le portrait nous a été heureusement conservé (1).

Psellos qui, pour lors, nous le verrons (2), se trouvait à Constantinople depuis peu, tout jeune étudiant suivant les cours des Belles Lettres, raconte qu'il vit défiler tout du long de la Mesa, à travers la grande Ville, les longs anneaux de ce lamentable cortège qui menait en terre le basileus assassiné. Le cadavre, porté à découvert, était à tel point méconnaissable que, sans les ornements impériaux qui le recouvraient, personne n'eût su qui il était, tant la face était gonflée, exsangue, décolorée « comme sont les traits de ceux qui meurent par le poison ». La chevelure et la barbe étaient à tel point clairsemées qu'elles paraissaient « un champ désert après la moisson ». La foule, tant celle innombrable qui bordait les rues sur le passage du convoi que celle non moins grande qui faisait cortège, contemplait d'un œil sec celle infortune, « les uns, ilil amèrement Psellos, parce qu'ils avaient beaucoup souffert par ce prince, les autres tout simplement parce qu'ils n'avaient retiré de lui aucun avantage. » Dans ce somptueux monastère qui avait coûté au pauvre empereur tant de soucis, tant de dépenses, sa dépouille ne posséda plus qu'un faible espace de quelques pieds dans la vaste église.

Ainsi donc commença à régner à Constantinople le basileus Michel, quatrième du nom (3), surnommé de sa province d'origine <c le Paphlagonien » ou encore « l'Argentier », à cause de sa profession première,

(1) Voy. pp. 180 sqq. du présent volume. (2 Voy. p. 352 du présent volume.

(3) Michel I Rhangabé (811 à 813), Michel M, le Bègue (820 à 829), Michel 111, l'Ivrogne (842 à 867).

q l/: VCTÈRE DE MICHEL IV

couronné avec la basilissa Zoé, sa très mûre épouse, dans les premières heures de la matinée du Vendredi Saint 12 avril de l'an 1034.

« Rien qu'en parcourant la Chronique de Zonaras, dit fort bien M. Bury 1 . Chronicité qui n'est, du moins pôurcette époque, qu'un abrégé de celle de Psellos, un se rend de suite aisément compte de cette chose tort inattendue que .Michel IV, ce jeune basileus parti de si lias, ne lut en aucun sens ce qu'on pourrait appeler un mauvais souverain. Son alli-

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MINIATURE BYZANTINE d'un très précieux manuscrit de (Histoire de Skylitzès, de la Bibliothèque Nationale de Madrid, — L'eunuque Joannès envoie à Constantin Dalassénos les saintes reliques sur lesquelles le basileus Michel IV a prêté serment Voy. p. 167). — (Millet, il Études, C. 1S3S.)

tuile énergique dans la grande lutte contre les Bulgares révoltés, immédiatement avant sa mort, fut une chose vraiment héroïque, si l'héroïsme signifie oubli de toute préoccupation personnelle, endurance courageuse des pires souffrances pour un mobile patriotique. Mais, dans le récit bien plus détaillé de Psellos, nous pouvons, bien mieux encore que dans celui de Zonaras, apprécier le jugement si sain, les talents si vrais de ce basileus exceptionnel. Cet excellent historien nous déclare du reste en termes d'une parfaite clarté qu'en faisant cet éloge si constant de Michel IV-, il sait bien qu'il va se trouver en opposition avec l'opinion régnante de son temps qui était défavorable à ce prince. En fait, il s'était créé de propos

(1 Op. cit., I ' art., p. 57.

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délibéré son apologiste. Nous pouvons croire, avec grande probabilité de ne pas nous tromper, qu'il devait être redevable d'un certain nombre de ses informations sur ce prince à son grand ami Constantin Likhuudès, qui était entré au Sénat vers cette époque et par l'influence duquel il avait été très probablement lui-même nommé juge à Philadelphie. « Je sais bien, poursuit-il, que beaucoup de chroniqueurs, traitant du règne de ce prince, feraient un récit tout diflérent du mien, car la persuasion où on était que les choses allaient tout autrement qu'elles n'allaient en réalité, prévalait à l'époque de cet empereur, mais moi, en partie parce que j'ai été directement mêlé à cette époque aux affaires publiques, en partie parce que j'ai été mis au courant des plus secrètes choses de l'Etat par des personnes qui étaient dans l'intimité du basileus Michel, je suis, il me semble, un juge plus compétent, à moins toutefois que mes yeux comme mes oreilles n'aient été victimes de quelque ensorcellement » (1). Le nouveau régime fut donc très favorablement accueilli à ses débuts. Ce scandale abominable, qui faisait suivre le plus affreux des régicides de la plus honteuse des unions, ne suscita aucun murmure populaire. Il semble n'y avoir eu qu'une unique protestation, celle-ci très violente, que nous a contée Skylitzès. Seul, le patrice Constantin Dalassénos, qui vivait dès longtemps retiré sur ses terres, après tant de maux et d'infortunes courageusement subis, ne put supporter la nouvelle de cette élévation criminelle. 11 en témoigna hautement son horreur indignée, furieux de voir « ce gueux de trois sous atteint d'une horrible maladie préféré par la basilissa à tant de bons et excellents citoyens, pour en faire son époux et le maître de l'Empire! » L'eunuque Juannès, informé de l'attitude séditieuse de ce très haut personnage, en fut irrité au plus haut point en même temps que fort troublé. Dissimulant sa colère sous son habituelle duplicité, il avisa à attirer aussitôt l'imprudent patrice dans ses filets. Il lui dépêcha à cette intention un de ses plus lins limiers, l'eunuque Ergodotes, le même qu'il lui avait envoyé déjà lorsqu'il s'était agi de lui pour le marier à la basilissa Zoé (2). Celui-ci, à force de promesses et de serti) Mariasses, très favoraljlu a Romain Argyros, l'est également tout à fait à son successeur, Michel IV. Voy. éd. Donn, vers 6094 à 6107. 2 Voy. p. 55.

NÉGOCIATIONS il/' DAL ! û > E VOS lt;7

ments, parviendrai) à gagner la confiance de l'infortuné et à l'amener au Palais. Ce sérail sa perte immédiate. Dans l'intervalle, en effet, l'Orphanotrophe avait réussi à se concilier définitivement le Sénat en élevant 1rs plus importants de ses membres à des dignités supérieures. I»<- même, il avait su s'attirer par de larges distributions de dons et de faveurs la bienveillance de la multitude urbaine. Bref, il avait uni par ".aimer presque tout le monde 1).

A l'arrivée d'Ergodotes, Dalassénos, incapable d'ajouter foi aux serments d'un tel homme, refusa d'abord de se laisser ramener par lui à Byzance. Seulement il lit savoir au Palais par un de ses Gdèles qu'il viendrait à condition qu'on lui lit des serments plus solennels encore. Alors on lui expédia Constantin Phagitzès, lui aussi eunuque, lui aussi originaire de Paphl agonie, familier du nouveau basileus, pi. [-leur des plus saintes reliques, à savoir : les bois de la Vraie Croix, la Sainte Face, ou « Véronique », la lettre autographe de Notre Seigneur au roi Abgare, à peine arrivée d'Edesse, enfin la très sainte [mage de la Pana^ia Blachernitissa. C'étaient les plus précieux joyaux de l'Empire '.

Il fallait qu'on attachât en haut lieu une singulière importance à se rendre maître île la personne de cet homme. Les serments impériaux prêtés sur des trésors d'une valeur aussi inestimable, triomphèrent de toutes les méfiances de Dalassénos qui se laissa docilement ramener dans la capitale. Il Fut accueilli à merveille par le nouveau basileus qui lui déféra

I) Le pieux Skylitzès. qui raconte le succès de toutes ces menées «le l'eunuque ne peut s'empêcher d'ajouter ces mots : i Les événements, toutefois, témoignèrent que tout ceci déplaisait a Dieu, car a la onzième heure du saint et grand Dimanche de Pâques, le 14 avril — ileux jours a peine après le drame — un violent ••[■âge, accompagné 'l'une grêle terrible, détruisit les arbres, les vignes et les moissons. Des rnaisnns. d.-s . ^li-.s m'-me, furent renversées par I viol ace de la tempête. L désasti s fui tel que cette anm

1034 fut pr isque stérile. Et le dimanche suivant, i\ avril, vers li troisième heure de la nuit, une étoile, un météore enflammé, parut au ciel — une comète certainement — qui projetait une si vive lumière qu'elle éteignait, par la force de ses rayons, tous les autres astres, au point que beaucoup crurent que le soleil se levait! El toujours le malheureux basileus était tourmenté par sa maladie si affreusement douloureuse. Xi secours divin ni humain ne parvenait a l'arracher a ses effroyables souffrances. > — Une étoile, 'lit Aboulfaradj, tombant avec la rapidité 'le l'éclair, l'ut suivie .l'une peste qui tua soixante et dix mille personnes à Bagdad. ■ — Skylitzès raconte encore a l'année suivante Céd., p. .'."* que les sauterelles, renaissant du sable .les rives de l'Hellespont, infestèrent a nouveau le thème des Thraeésiens. Après avoir exercé ainsi leurs ravages durant trois années sur toutes les rives 'lu détroit et dans ce thème, elles allèrent périr a Pergamon. Le chroniqueur fait, à ce sujet, le récit puéril .lu rêve .l'un des serviteurs de l'évêque .le cette ville.

LES PORPHYROGÉNÈTES ZOÉ El THÉODORA

la haute dignité d' « anthypatos » (1). Michel lui fit, en outre, de grands dons et l'adjura d'aller en toute tranquillité, libre et sans crainte, habiter dans sa maison patrimoniale « qui était proche de celle de Kyros ». Tout cela n'était, un le verra, que le prélude du plus affreux des crimes.

« En plaçant Michel sur le trône, a fort bien dit Lebeau, Zoé s'était flattée qu'au lieu d'un basileus et d'un mari elle n'aurait qu'un esclave couronné qui ne ferait que prêter son nom aux volontés de sa bienfaitrice. » Ses illusions ne furent pas de longue durée. « Michel, dit Psellos, jusqu'à son élévation si étourdissante, semble, malgré tout, avoir eu quelque amitié pour labasilissa.

Très peu de temps après, ses sentiments pour elle se modifièrent du tout au tout. » « Ici, poursuit le chroniqueur, je ne saurais prendre parti. D'une part, je croirais mal agir en manifestant le moindre sentiment de haine ou d'ingratitude pour cette basilissa qui fut notre bienfaitrice à tous, mais je ne puis blâmer non plus Michel de s'être arrangé pour que son impériale épouse ne lui fit pas subir le même sort qu'à son lamentable prédécesseur. »

MINIATURE BYZANTINE d'un Psautier du X*> Siècle de la Bibliothèque Arabrosienne deMilan. — Le roi David écrivant inspiré par une Allégorie. — (Millet, W^-Étades, G. 363.)

(1) Ou « proconsul ».

MOSAÏQUE BYZANTINE de la coupole de l'église du monastère de Daphni, sur lu route d'Athènes àÉleasis. — Les prophètes Daniel et Michel. — XI*"Siècle. — ■ Millet, Hl"-Études,B.3S3.)

En réalité, Michel n'avait jamais éprouve le moindre amour pour la vieille Zoé qui avait dépassé la cinquantaine à l'époque de leur première liaison. Pour un peu de temps après leur mariage, au dire de Psellos, il

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se montra encore très bien pour elle, mais très vite cette feinte passion devint pour lui une contrainte insupportable. Alors non seulement sa froideur envers elle fut extrême, mais il lui devint subitement très hostile et la tint en suspicion, allant parfois jusqu'à redouter qu'elle n'en vint à le traiter comme il la soupçonnait d'avoir traité le malheureux Romain. Puis, d'accord avec l'Orphanotrophe, il la priva de toute liberté et la tint strictement confinée dans le (iynécée sans lui permettre d'aller nulle part, renvoyant toutes ses femmes. 1rs anciens eunuques de son père aussi, que Romain Argyros avait une première fois chassés et qu'elle s'était empressée de rappeler. Il réduisit de même sa pension au strict nécessaire, lui faisant défense de recevoir aucune visite sinon par la permission spéciale des gardiens nouveaux qu'il lui imposa. Il chargea ceux-ci de la surveiller à chaque minute et de ne lui laisser voir que des personnes parfaitement sûres et connues. Zoé, qui paraît avoir été de nature fort accommodante, bien que violemment irritée intérieurement par cet excès d'ingratitude prodigieux après tant de bienfaits, accepta ce rigoureux traitement avec une patience résignée tout «à fait admirable et une parfaite possession d'elle-même. Elle subit tout sans murmurer, résolue à éviter tout scandale, ne se permettant jamais à l'endroit du basileus ou de ses gardiens la moindre allusion blessante, même un regard de colère. « D'ailleurs, poursuit philosophiquement le chroniqueur, elle eût été bien incapable d'opposer de la résistance aux ennuis dont on l'accablait, car elle n'avait ni force, ni autorité d'aucune sorte, aucune garde impériale non plus pour la protéger et la défendre! Elle agissait donc suivant sa méprisable nature de femme, ne luttant point, mais laissant aller sa langue, et s'agitant dans sa triste solitude sans adresser de reproches au basileus pour son ancien amour oublié, pour sa foi violée, sans témoigner d'irritation ni contre ses beaux-frères, qui sans cesse la noircissaient aux yeux du basileus, ni contre ses gardiens qu'elle eût put faire renvoyer. Elle conservait constamment une attitude douce et soumise vis-à-vis de tous, subissant les personnes et les circonstances à l'égal du philosophe le plus complètement maître de lui. »

Ajoutons que les nouveaux beaux-frères de la veille basilissa ne se fiaient en rien à ces apparences si douces. Us la considéraient bien plutôt

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