GRANDES QUALITÉS DE MICHEL IV
crime et chercha à apaiser la colère de Dieu par une l'unie de bonnes
œuvres, par la fondation «le i veaux el populeux monastères, par toutes
sortes d'autres actes méritoires. Tout cela eul été certes forl utile àson ànie si en même temps il eul consenti à abdiquer, à renoncer aux adulations iln pouvoir, à pleurer su faute dans l'obscurité, mais, au contraire, il continua à jouir «le tout, de Zoé, <ln pouvoir, de la fortune publique. Il devait croire Dieu bien stupide pour vouloir se contenter d'une semblable pénitence! »
Les ennemis très nombreux de Michel et de sa famille s'acharnaient de propos délibéré à interpréter méchamment ses pratiques de haute dévotion. Ils ne craignaient pas, paraît-il, de répéter partout qu'avant son avènement si extraordinaire, le basileus avait été en communication fréquente avec les démons, que même il avait conclu avec eux un pacte impie par lequel, en échange de l'Empire, il reniait Dieu et perdait son âme. C'est la sempiternelle accusation de tout le moyen âge contre quiconque avait réussi contre toute espérance ou vraisemblance. Psellos, du reste, a su se montrer aussi intelligemment sceptique que tout à fait impartial à l'égard de ces accusations stupides. Résumant à grands traits le portrait si poussé qu'il nous a laissé de Michel, il s'écrie (I) : « la conduite de ce basileus fut telle, qu'abstraction faite de son crime envers Romain, de sa liaison adultère avec Zoé, de la cruauté enfin avec laquelle il exila divers hauts personnages sur un simple soupçon, abstraction faite encore de sa déplorable famille, dont il n'était du reste pas responsable, et qu'il ne pouvait pourtant supprimer, on ne peut autrement faire que de le classer parmi l'élite des souverains de tous les temps. On pourrait même affirmer, que n'eussent été ses quelques graves défauts, on ne saurait lui comparer aucun des plus grands souverains I . N'ayant eu dans sa jeunesse d'instruction d'aucune sorte, il sut cependant former et régler son caractère mieux que beaucoup de ceux qui avaient passé par les plus fortes études philosophiques. Il fut meilleur qu'eux et se montra constamment plein d'ardeur pour le bien public. Jamais il ne se laissa diriger par ses liassions qu'il sut toujours maîtriser. Son regard était moins
I Éd. Bury, p. 47
prompt <pue sa pensée qui sans cesse éclatait en saillies pétillantes. Sa parole était élégante, parfois inégale, toujours rapide. Le timbre de sa voix était exipiis. Il s'occupait avec une sollicitude extrême des affaires de l'État dont il avait rapidement acquis le maniement et la très grande expérience pleine de promptitude et de perspicacité. Fermement résolu à ne nuire à aucun, mais en même temps à être respecté de tous, il ne lit jamais de propos délibéré de mal à personne, conservant constamment en public un maintien grave qui, en inspirant à tous un religieux respect, les empêchait de se mal conduire. »
La tendresse de Michel pour les siens fut la pierre d'achoppement qui lit que ses belles qualités ne purent être suffisamment appréciées. Ses frères que tant il chérissait furent sa pire infortune, leurs natures vulgaires autant qu'avides ternissant le lustre de la sienne. Ils furent comme la Némésis attachée au char de son triomphe. L'aîné de tous, leur chef, celui qui avait les plus grandes qualités politiques, était ce Joannès, surnommé l'Orphanotrophe, que j'ai cité si souvent déjà el dont je vais parler avec quelque détail. Psellos, alors qu'il était déjà en âge de bien observer, s'était trouvé fréquemment en rapport avec cet illustre et dur personnage. Il l'avait maintes fois entendu parler; il s'était trouvé auprès de lui quand il traitait des choses publiques. Chaque fois il avait observé son caractère avec attention. Aussi nous fait-il le compte très précis de ses bonnes et de ses mauvaises qualités.
Le célèbre eunuque, qui devait jouer sous le règne de son frère le premier rôle dans l'Etat, était d'esprit vif, très fin, très délié, ainsi que le laissait, parait-il, deviner l'éclat sans pareil de son regard. Dans l'expédition des affaires, il se montrait acharné au travail, de nuit comme de jour, plein de savante expérience, surtout habile financier. Il n'aimait à faire gratuitement du mal à personne, mais souvent il prenait des airs terribles pour mieux intimider les gens, pour prévenir de mauvaises actions par la seule menace de son regard. Il était bien pour le basileus son frère un véritable « rempart », « une tour de défense », car de nuit comme de jour ses pensées n'étaient occupées que du bien de l'Etat. Tout cela n'empêchait point cet homme extraordinaire de trouver le temps nécessaire pour prendre part aux réjouissances publiques, aux banquets
VIGll INCE DE L'EUNOQl E JOANNÈS
e aégligeail
solennels, de figurer dans toutes les cérémonies officielles. Il
pour cela aucune parcelle de ses devoirs formidables de premier mi
nistre. Rien de ce qui se passai! sur
nu poinl quelconque de l'immense
Empire n'échappait à sa vigilance
toujours en éveil, vigilance Mie 4111-
personne n'eu! ">'; le tromper, parce
Hue tous le savaient constamment au
courant de tout, vigilance telle que
souvent la nuit, aux heures 1I11 grand
silence dans I i lense Ville, il avait
coutu pour se rendre compte il»'
tout par lui-même, d'en parcourir les quartiers les plus divers, passant avec la rapidité de l'éclair de rue en rue, perquisitionnant de tous côtés, échappant facilement, raconte Psellos, à toute observation, grâce à la sombre robe monacale de bure qu'il n'avait jamais cessé de porter depuis sa sortie du couvent. Son information absolument parfaite de tout ce qui avait pu se passer ou se passait terrorisait littéralement les auteurs de désordre et les empêchait de tonner des attroupements ou n'importe quelle réunion illicite qui. sans cela, eut pu rapidement dégénérer en une conspiration.
Chacun préférait rester chez soi plutôt MOSA'Ù
l'égliae <ln couvent de Scant-Lac en Pnoque de tomber SOUS le coup de cet cide. — Saint Philippe. — X/« Siècle. — . ,..,,.,, , . ,. . . . Millet, II -Etn.h-s. B. S35.
infaillible et inexorable justicier .
Telles étaient 1rs admirables qualités de cet homme d'État, qualités auxquelles Psellos oppose la profonde dissimulation qui gâtait ce remarquable caractère. « Le terrible eunuque, nous dit-il, adaptait constamment
182 LES PORPHYROGENÈTES ZOE ET THEODORA
ses regards aussi bien que ses discours à la qualité des personnes qui se trouvaient en sa présence. Il semblait être tout à elles, alors qu'en réalité il n'en était rien. Quand il voyait venir de loin quelqu'un dont il avait à se plaindre, il avait coutume de foudroyer de loin le malheureux du regard el de la voix, puis, quand il était tout proche, il lui faisait le plus bienveillant accueil comme s'il venait seulement de l'apercevoir. De même si quelqu'un tentait de lui suggérer quelque idée neuve avantageuse au bien de la monarchie, le rusé personnage affectait d'y avoir songé lui-même dès longtemps, d'en avoir même déjà décidé l'application, tout cela pour éviter de devoir une récompense à l'inventeur. Il allait, dans son cynisme pratique, jusqu'à affecter de blâmer sévèrement celui-ci de ne pas lui avoir parlé plus tôt de sa trouvaille, et l'infortuné, déçu et volé, s'en allait tête basse, tandis que le malin ministre s'empressait de mettre son idée à profit, prenait ses mesures en conséquence, déracinait un mal peut-être naissant, mais surtout se refusait absolument à se reconnaître l'obligé du pauvre naïf.
La plus grande préoccupation de cet étrange Joannès était de paraître agir toujours en toute majesté, avec une grandeur, une dignité quasi-princières, mais, hélas pour lui, le véritable homme revenait constamment à la surface qui l'en empêchait, et celui-là était tout à fait grossier et mal «'-levé. C'est ainsi qu'il manquait de toute sobriété et une lois qu'il avait commencé de boire, sa vulgarité naturelle se faisait jour aussitôt. Il commettait alors toutes sortes d'indécences et d'inconvenances. Toutefois, même dans ce triste étal, il ne perdait en rien la notion des égards qui lui étaient dus, n'adoucissant jamais son regard de bête fauve, ni n'aplanissant les dures rides de son front. Psellos affirme s'être souvent rencontré avec lui dans des banquets qui dégénéraient vite en orgies el s'être fort étonné de ce que cet homme si peu capable de résister à la boisson ou de retenir son rire grossier, portait cependant à lui tout seul sur ses épaules l'écrasant fardeau de l'État. Même quand il était tout à fait ivre, il excellait encore à surveiller les actes et les propos du moindre de ses compagnons de fête. Plus tard même, comme s'il les eut surpris en flagrant délit, il leur demandait compte à brûle-pourpoint de ce qu'ils avaient dit ou fail. Aussi le redoutait-on peut-être plus encore quand il était pris de boisson que lorsqu'il était à jeun.
l'ENDRESSE DE JOANNÈS POUR HEis FREREU 183
C'était vraiment un spectacle étrange que la vue de cel homme si puissant sous son austère costume monacal. Pas une minute il ne réussissnil ;'i maintenir l'attitude décente el grave que celui-ci semblait réclamer. Tout au plus si quelque édil impérial concernant les ordres monastiques venait à réglementer à nouveau cet habit, daignait-il par déférence se conformer pour quelque temps à un maintien plus convenable. .Mais cela ne durait guère. Plein d'indulgence pour tous ceux
qui, i une lui, menaient une vie déréglée, il n'éprouvait (l'autre pari
qu'éloignemenl el hostilité pour les hommes bien élevés et cultivés, de tenue el d'habit mies raffinées. Il était leur ennemi-né, s'efforçant de paralyser leur influence, de contre-carrer sans cesse leur bonne volonté.
L'insouciance plus que cynique qu'il déployail en général à l'endroit d'un chacun élail remplacée, pour ce qui concernait ses frères, par une constante, une inlassable, une invariable tendresse. De ceux-ci, Psellos nous trace un portrait déplorable. Ils étaient tous sans valeur morale aucune, entièrement différents de leur dernier frère le basileus qui était leur opposé en tout. Joannès, très inférieur par lui-même à Michel au point de vue moral, était cependant très supérieur aux trois autres membres de cette intéressante lignée qui, eux, n'usaient de leur parenté avec le basileus que pour couvrir leurs mauvaises actions de sa protection toute-puissante. Certes l'eunuque n'approuvait point leur inconduite ; même il la haïssait, mais, en même temps, il chérissait ces indignes frères d'un tel amour, amour peut-être unique, dit Psellos, entre personnages du même sang, que sa pensée maîtresse était de tenir constamment le basileus dans l'ignorance de leurs non moins constants méfaits. Et quand, malgré tant de précautions, quelque chose en parvenait aux oreilles impériales, bien loin de se porter en accusateur, ce frère admirable s'employait de tout son pouvoir à cacher les malversations des coupables, à détourner de dessus leur tète la colère du basileus. Nicétas, l'un de ces trois louches personnages, ayant été appelé par la faveur impériale au poste si considérable de duc d'Antioche, c'est-à-dire de gouverneur civil et militaire de toute la région syrienne, n'avait pas tardé à se signaler par un acte d'abominable perfidie. Les citoyens de cette
grande cité qui, peu auparavant, avaient sommairement mis à mort un certain Salibas, collecteur d'impôts, avaient fermé leurs portes au nouvel arrivant, craignant sa colère et celle de l'empereur. Lui s'était alors obligé par serment à accorder à tous une grâce entière, mais à peine avait-il, à la suite de cette concession, réussi à faire son entrée
dans la ville, qu'il avait fait saisir et envoyer au supplice une foule des principaux coupables (1). Je reviendrai plus loin sur ces événements. Ce qu'en j'en dis ici n'est que pour montrer quel triste personnage était ce Nicétas. 11 mourut peu après son arrivée en Syrie et fut remplacé dans sa haute situation par son autre frère Constantin, eunuque comme .lean. Dans ces fonctions, Constantin se montra moins détestable que son prédécesseur. Même il réussit à délivrer Édesse d'une violente agression des Sarrasins. En récompense, il fut bientôt nommé domestique des Scholes d'Orient, c'est-à-dire généralissime des forces de l'Empire en Asie. Georges, le troisième frère, celui dont nous savons le moins et qui était probablement aussi eunuque, fut créé par le basileus et l'Orphanolrophe « protovestiarios », très baute dignité palatine à cette
MINIATURE BYZANTINE d'un évangéliaire 'lu XI Siècle de la Bibliothèque da Mont-Cassin. — Frontispice. Griffons sons des arcades. — (Millet, II --Etudes, C. 1A96.)
(1) Il est juste de rappeler ici que les habitants d'Ântioche, comme nous le verrons plus loin, étaient véhémentement soupçonnés d'être en secret favorables à Constantin Dalassénos, personnage que l'sellos qualifie d'infiniment dangereux, et qui était pour lors, on le sait, étroitement surveillé. Cet attachement pour un adversaire politique était tout à fait incompatible, dans les idées du temps, avec la loyauté due au basileus.