‹ L'épopée byzantine à la fin du dixième siècle (volume 2)Chapitre 60 sur 132 · STÉPHANOS, BEAU-FRÈRE DE MICHEL IV · texte numérisé non relu

STÉPHANOS, BEAU-FRÈRE DE MICHEL IV

et l'importance des concurrents qui brigueraient sans doute cet impérial héritage, l'habile ministre préparait dans l'ombre tout un plan machiavélique pour assurer à sa famille la succession au trône après la disparition ilr l'infortuné Michel. Ce plan que l'Orphanotrophe estimait plein de sapience, mais qui allait être en réalité si funeste, ainsi qu'un 1res prochain avenir devait le démontrer, consistait à amener l'élévation d'un jeune neveu à lui et à Michel, d'en faire d'abord un césar, puis le propre Bis adoptifdu basileus son oncle et de la basilissa.

Outre les trois frères que l'on sait I , Jean et le basileus, on l'a vu, avaient encore une sœur nommée Marie. Celle-ci avait été jadis, alors que cette intéressante famille végétait dans la plus parfaite obscurité, mariée à nn -impie ouvrier calfat du port de Constantinople, nommé Stéphanos, dont Psellos raille en termes aussi lourds que prolongés l'humble origine et le misérable métier. Ce métier, du reste, n'avait point empêché Stéphanos de recueillir sa part de l'incroyable fortune de cette étrange famille. Ses beaux-frères n'avaient pas hésité, malgré son absolue incapacité et le scandale d'une telle nomination, à lui confier d'abord le commandement de la flotte de Sicile, puis à le désigner pour succéder à l'illustre Georges Maniakès dans le commandement de cette expédition après la brusque disgrâce de ce dernier. Comme il était aisé de le prévoir, ce général grotesquement improvisé avait conduit les affaires militaires de l'Empire en ces lointains parages avec une si grossière incompétence, une si lamentable maladresse, que la Sicile, cette proie si riche, avait été très rapidement perdue à nouveau pour les Grecs. Il n'y avait eu d'exception que pour Messine qui avait été quelque temps conservée aux chrétiens par la bravoure de son gouverneur, le fameux Katakalon Kekauménos (2). Psellos raconte en termes sarcastiques qu'il vit Stéphanos après sa soudaine transformation d'ouvrier calfat en chef d'armée et s'amusa fort de la tète qu'il faisait. Il avait l'air fort dépaysé sur son cheval de guerre. Son brillant uniforme semblait une mascarade. « 11 paraissait, s'écrie le chroniqueur, un pygmée singeant Hercule, mais un pygmée parfaitement

(1) Voy. p. 150. — Mariasses (p. 260 fait de t.ui- ces personnages, y compris l'Orphanotrophe, le plus noir tableau.

[2 Voy. p. 242.

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incapable de se vêtir de la peau du lion et de manier des deux mains une massue plus lourde que lui-même ! » Ce couple bizarre avait un fds nomme Michel comme son impérial oncle et surnommé « le calfat », en grec « kalaphatès », du métier de son père. Ce personnage infime, qui va subitement passer au premier plan de cette dramatique histoire, n'avait point été oublié par ses oncles dans les faveurs inouïes dont ils avaient comblé leur famille. Il avait été tout simplement créé chef des gardes du basileus !

Le caractère de ce jeune homme, tel qu'il nous esl dépeint par Psellos, différait fort de celui des autres membres de sa famille. « Il était, nous dit ce chroniqueur, très habde à cacher le feu sous la cendre, c'està-dire à dissimuler une âme méchante sous des apparences charmantes. Il avait le jugement faux, des ambitions extraordinaires, une parfaite ingratitude pour les bienfaits rendus. 11 n'avait d'amitié ni de reconnaissance pour personne, mais il s'entendait aussi à merveille à dissimuler tous ces vilains sentiments. Nous reviendrons plus loin sur ce caractère aussi bas qu'abominable.

Ce fut ce triste personnage que le premier ministre Joannès, faute d'un candidat plus sortable, choisit cyniquement pour en faire à bref délai l'instrument du prolongement de la fortune incroyable de leur race, le successeur de son oncle, déjà presque moribond, en qualité de son plus proche parent éligible à l'Empire. En effet, des quatre frères du présent basdeus, l'un, Nicétas, était mort, les trois autres, l'Orphanotrophe, Constantin et Georges, étaient eunuques, ce qui les disqualifiait d'emblée. Restait ce neveu pour seul héritier du pouvoir, plutôt pour le conserver aux siens. L'Orphanotrophe décida de le faire proclamer d'abord « césar » ! C'était une habile invention de restituer ce titre célèbre, depuis longtemps oublié, pour en affubler l'héritier désigné du trône, mais ceci n'en réclamait pas moins quelque habileté de la part de Joannès. 11 fallait avant tout inculquer l'idée de cette combinaison au basileus et obtenir son consentement définitif sans l'effrayer, « car c'est toujours une chose délicate, s'écrie Psellos, même pour un frère, d'entretenir un souverain de la question de sa mort très prochaine. »

Psellos a la prétention de nous répéter presque mot pour mot la

CONVERSATION l'i JOANNÈS ET DU BASILEUS

conversation suprême qui s'engagea à ce sujel entre les deux frères. Certainement un tel entretien eul lieu, mais il Put secret, ei les paroles mises par le chroniqueur dans la bouche des deux interlocuteurs sont de tous points imaginaires. Ce dialogue inventé n'eu a pas moins une importance considérable, puisqu'il a été créé de toutes pièces par un contemporain infiniment renseigné, comme devant être l'image de la vérité, et, par cela seul, il réclame toute notre attention.

Joannès commence par rappeler au basileus en termes vraiment touchants l'inébranlable loyauté avec laquelle il l'a constamment servi, le tendre el respectueux attachement qu'il lui a toujours témoigné, à l'occa sion duquel il prend à témoins : « le ciel, toute la terre, le basileus en personne ! t Puis, quand Michel, incontinent troublé, s'informe anxieusement du motif de ce préambule, son frère, tout en se refusant encore à lui causer trop de peine, poursuit en ces termes : o Vous n'imaginez point, ù mon frère, que l'immense majorité de vus sujets n'ait

AMULETTE BYZAN- TIN inédit en stéatite ,1,- ma Collection repréilès longtemps saisi et VU de ses yeux que VOUS sentant la Résurrection.

il- i t — Trèi fin travail ''"

soutirez a la lois de deux maladies, une dont vous v„„ nil xi°» Siècle.

cherche/ à cacher les symptômes l), une autre que vous avouez ouvertement (2). Aucun ne l'ignore. Certes, je suis parfaitement assuré que votre vie ne court aucun danger immédiat. Cependant , dans le public, on ne s'entretient que de la possibilité de votre mort, et ceci me fait craindre qu'à force de croire à votre fin prochaine, on n'en arrive à conspirer contre vous pour proclamer un nouveau basileus qui vous chasserait du Palais Sacré'. « Mais comment prévenir une telle abomination! » s'écrie le pauvre basileus tout adouci par l'accent affectueux de son frère. Rien de plus facile! » répond celui-ci. « Pour moi-même , pour notre famille, je suis moins inquiet que je ne le suis pour vous qui êtes un si bon et excellent monarque et qui serez malgré tout accusé d'avoir manque de prévoyance. » Ce discours, assez banal en lui-même, mais plein d'une -i minutieuse déférence, esl intéressant parce qu'il nous montre sur quel

I L'épilcpsie.

■ L'hydropisie.

ton de respectueuse tendresse Joannès s'adressait à ce frère qu'il avait de ses propres mains pris si bas pour l'élever si haut. L'eunuque exposa ensuite à Michel tout son plan dont leur neveu Michel était le pivot. Le pauvre basileus, voyant bien que son frère avait raison et que la mort approchait, accepta tout ce que celui-ci lui proposait pour conserver le pouvoir dans leur famille au moment critique du changement de règne.

Pour plus de sécurité il fut convenu que ce serait, non le basileus, mais bien la basilissa, laquelle, en sa qualité d'héritière du trône, représentait seule véritablement le principe de la légitimité et était infiniment populaire comme principale descendante de la vieille dynastie macédonienne, qui adopterait solennellement le neveu de son ancien amant comme son fils à elle ! « C'est encore Joannès, raconte Psellos, qui imagina cette suprême garantie de succès pour la nouvelle dynastie qu'il lui tenait tant à cœur de fonder. » « Tu sais, ô mon basileus, disait-il à son frère de sa voix la plus douce, que l'Empire appartient à la basilissa de par le droit de sa naissance et qu'elle est plus populaire que toi, à la fois parce qu'elle est femme et légitime héritière du pouvoir et aussi parce qu'elle s'est attirée l'amour du peuple par la constante générosité de ses largesses. Faisons donc d'elle la mère de notre neveu. Demandons-lui de bien vouloir l'adopter et de l'élever d'abord à la dignité et au titre de césar, ce qui fera de lui l'héritier naturel du trône. Elle cédera aisément à ton désir parce qu'elle est d'un caractère facile et ne sait jamais rien refuser. »

Il en advint exactement ce que désirait le rusé et prévoyant ministre si complètement obéi par son docile frère. La basilissa, habilement circonvenue, faible comme toujours, fut bien vite persuadée et se prêta avec sa chaleur accoutumée au succès d'un plan qui ne pouvait aboutir que par sa bonne volonté. Les fêtes qui devaient à bref délai accompagner cette extraordinaire élévation de ce nouveau favori de la fortune et cette adoption singulière, unique peut-être dans l'histoire, furent aussitôt solennellement annoncées. La curieuse cérémonie, sur laquelle nous n'avons malheureusement que fort peu de détails, fut célébrée dans le très saint temple si populaire à Byzance de la Vierge des Blachernes, palladium de la capitale

ADOPTION DO KALAPBATÈ PAR tOÊ 283

et de l'Empire. Zoé, complètemenl dominée par le maître qu'elle s'était si inconsciemment donné, consentit à tout.

En présence d'une foule immense, de t • >ut le Palais assemblé, de tout un peuple ilf dignitaires se pressant dans le pieux édifice, la vieille basilissa assise sur le trône aux côtés de son jeune époux presque moribond, présenta à Sun peuple l'adolescent imberbe jusque-là inconnu de tous. Elle déclara solennellement, jurant sur les plus saintes reliques (1), qu'elle le choisissait pour son lils sur l'autel de la Panagia, et pour mieux affirmer le fait en public, pour frapper l'imagination populaire par un spectacle inoubliable, à la vue de tous elle l'assit de ses mains sur ses genoux. Puis le basileus, à son tour, aux acclamations d'un peuple immense, proclama césar le nouvel héritier du trône. Aux applaudissements frénétiques d'une foule idolâtre qui voyait dans cette pompe [prodigieuse l'assurance d'un paisible lendemain, il lui rendit personnellement hommage comme au lïl* de la basilissa dont lui n'était que l'époux.

On procéda ensuite avec une non moins grande solennité à la consécration de ce titre de césar suivant des rites très anciens. L'Orphanotrophe, qui avait si habilement, si passionnément préparé et amené le triomphe en apparence définitif de sa famille, ne put, parait-il, à ce moment solennel, réussir à dissimuler sa joie triomphante. Il se félicitait lui-même de cet événement qu'il avait si merveilleusement amené, et qui, hélas, contrairement à toutes ses prévisions, allait si rapidement devenir pour l'Empire, pour les siens, pour lui-même enfin, la source de maux abominables.

C'était, en effet, on ne s'en aperçut que trop vite, un exécrable personnage que ce neveu sur l'élévation duquel l'Orphanotrophe basait de si vives espérances. Psellos nous a fait le [dus triste tableau de ses vices, de sa cruauté qui tenait de la fureur maniaque, de sa dissimulation inouïe surtout. Il portait à tous les siens, à ses oncles en particulier, une haine furieuse jusqu'ici très habilement cachée. 11 la leur fit bien vite et cruellement sentir dès qu'il fut au pouvoir. Mais même lorsqu'il se conduisit à leur endroit d'une manière si indigne, il sut dissimuler encore et affecter

1 Michel Attaleiates, op. cit., p. 11.

pour l'iix la plus vive tendresse. Jl dissimulait suri mit à l'endroit de l'< Irphanotrophe qui lui était plus particulièrement odieux et contre lequel il machina la plus infâme trahison tout en l'appelant « son maître bien aime', son seigneur, l'espoir de sa vie et de son salut ».

Psellos prétend que le jeune césar Michel, par l'artifice de sa ruse profonde, sut tromper tout le monde et cacher à tous le secret de ses pensées, mais que seul l'Orphanotrophe le devina. « Joannès, dit-il, se montra encore plus fin observateur que son triste neveu n'était dissimulé et ainsi il ne fut point sa dupe. Il lut bien vite tout au fond de l'âme de ce terrible adolescent, mais ne pouvant plus rien changer à ce qui

avait été fait, il se garda d'en rien laisser voir. De son côté le neveu vit clair et comprit que son oncle l'avait deviné. Ils vivaient donc en profonde défiance réciproque, machinant chacun de son côté de sceau DE PLOMB du couvent des Saints- secrètes embûches contre l'autre,

Anargyres, les saints Cosme et Damien, à

Constantinople—XIm Siècle.- Ma Collection. ''" apparence se faisant la meilleure ligure. Chacun des deux s'imaginait qu'il trompait l'autre. Tous deux du moins ne se faisaient aucune illusion sur la nature de leurs sentiments. Ce fut Joannès le premier dont l'habileté fut prise au dépourvu. En remettant de jour en jour le moment de se défaire de ce neveu qu'il avait élevé de ses mains, il manqua l'occasion d'en finir avec lui et devint sa plus notable victime. »

« J'ai coutume, termine philosophiquement Psellos, d'attribuer tous les grands événements de ce monde à la Sagesse divine. Ce fut un effet de Celle-ci, je n'en doute point, que de donner la Miccession de l'Empire au fils du Calfat et non à un autre membre de cette famille. Dieu savait bien que ce jeune homme serait le plus sûr instrument de la destruction de tous les siens, plus sûr qu'aucun autre ! »

Psellos nous fait encore quelques autres révélations intéressantes. D'abord, une fois l'élévation du nouveau césar accomplie, ceux qui en avaient préparé l'issue, l'eunuque en tète, croyant avoir ainsi assuré en leur faveur la succession immédiate du pouvoir, semblèrent se soucier

DISGRAC1 l'i V0UV1 U ' ESA I:

bien moins de la prolongation des jours de l'infortuné basileus moribond, i Par contre, poursuil le chroniqueur, l'empereur Michel, je ne sais trop pourquoi, soit qu'il se repenti! déjà de ce qui avail été fait, soit qu'il eûi changé de dispositions à l'égard de son neveu, sembla ne tenir aucun compte 'lu nouveau césar. Il ne l'eut jamais auprès de lui, ne lui faisant

BAS-RELIEF BYZ.W 1 "L\ de marbre du /<<</<.« de Torcetlo. — Curieuse représentation du Temps Kairos . — X on XI Siècle. — (R. v. Schneider.)

rendre aucun honneur, ne lui laissant en réalité que les insignes de sa dignité'. Il ne le recevait même pas à sa table, mais uniquement lors des IVstins en public et seulement à sa place officielle de césar. Toute autre marque de >a dignité ne lui était donnée qu'à l'insu du basileus et cela par la connivence de ses autres oncles, qui, mettant au contraire tout leur espoir en lui, ne le quittaient point, se donnant beaucoup de mal pour l'entourer d'égards quasi-royaux. Il n'habitait même pas à Constantinople, mais avait été relégué dans la banlieue de la capitale par ordre impérial. Lui, encore naïf, croyait que cette résidence extra-muros était un Imn-

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neur de plus. En réalité, c'était l'exil, puisqu'il ne pouvait ni entrer en ville, ni en ressortir sans l'autorisation formelle du basileus dont il n'avait aucunement la faveur.

Cependant le pauvre Michel IV devenait chaque jour plus malade. Chaque jour l'hydropisie monstrueuse faisait des progrès. Infiniment désireux de guérir, il se livrait avec la passion du désespoir à la prière, à toutes sortes de pratiques et d'ablutions pieuses. Surtout il s'occupait en ce moment de réédifier superbement et d'augmenter dans des proportions considérables l'église des Saints-Anargyres, les saints médecins Cosme et Damien, petit édifice situé au levant de la capitale au-devant d'une des portes de la ville, dans le Kosmidion. Cette église était demeurée jusquelà fort humble et insignifiante. Dans le désir ardent de s'attirer de la sorte la protection de ces deux illustres miraculeux guérisseurs de maux, le Paphlagonien transforma merveilleusement ce temple modeste, l'embellit de revêtements et de dallages en marbres les plus précieux, de mosaïques à fond d'or et de fresques exquises. Bref, il en fit un bijou de l'art religieux byzantin à cette époque de renaissance charmante. Il y amena des eaux abondantes qui permirent d'y établir des bains admirables (1). En un mot, il s'efforça de réunir en ce lieu tout ce qui pouvait plaire et ravir. « Il faisait cela, ajoute Psellos, à la fois par piété pour honorer Dieu et aussi pour supplier les saints Anargyres de guérir son ventre si déplorablement enflé. Et cependant, malgré tant d'efforts pieux, tant d'invocations, il allait toujours plus mal! » La gangrène des extrémités s'était probablement mise de la partie. Littéralement le pauvre malade s'en allait en pourriture. « Aussi, dit le chroniqueur, ne songeait-il plus guère qu'à se préparer au prochain jugement de Dieu et à affranchir son âme de toute souillure! »

Ce fut dans ces temps tragiques où il avait tant de peine à soutenir sa misérable vie que le pauvre prince se vit tout à coup mis en face d'un perd national aussi inopiné que soudain, qui le contraignit à faire un

(1) Voy. sur les constructions faites par Michel IV : Samuel d'Ani, op., cit., II, 445, et Sathas, op. cit., VII, p. 160. — Voy. à la p. 284 le sceau des Saints-Anargyres.

SOI ! È 1/ i// \ /' BUl G IRE 287

appel désespéré à sa mourante énergie pour résister à un assaut formidable et sauver l'Empire • l * - la pire catastrophe. Comme il se trouvait à Salonique, ainsi qu'il en avait pris, depuis que sa maladie s'étail lanl aggravée, l'habitude presque constante, et qu'il y passail presque toutes ses journées et ses nuits en prière auprès du tombeau du mégalomartyr Démétrius, comme on était vers le milieu de l'an 1040, un soulèvement aussi soudain que furieux éclata dans cette Bulgarie soumise avec l.uil de peine après quarante années de luttes par le grand Basile et qui depuis l'an 1018, c'est-à-dire depuis plus de vingt années, avait semblé supporter dans le plus morne silence le joug presque intolérable du brutal vainqueur I .

Voici le récit de Skylitzès 2 complété par celui de Psellos : Les Bulgares, incapables de supporter davantage le poids si dur de l'administration de l'eunuque Joannès qui, infidèle aux pratiques imposées par Basile au royaume conquis, exigeait le payement de l'impôt non plus en nature mais en argent, résolurent de se soulever contre leurs oppresseurs. Probablement ils y furent fort encouragés par l'état de santé si précaire du basileus. Le chef du mouvement insurrectionnel fut un certain Pierre, surnommé Dolianos [3), tils d'un prisonnier de guerre, lui-même esclave fugitif d'un habitant de Constantinople. Psellos se montre naturellement fort sévère pour cet homme qu'il appelle « un monstre d'impudence indigne de mémoire ». Notre chroniqueur reconnaît toutefois qu'il était fort intelligent, merveilleusement habile dans l'art de séduire el d'entraîner ses compatriotes. Réfugié sur territoire bulgare après sa fuite de la capitale, il se trouvait, vers l'été de l'an 1040 aux environs de Morabos et de Belgrade, localités que Skylitzès qualifie de « châteaux de Pannonie situés au delà du Danube, voisins du cràl des Turks, c'est-àdire des Hongrois ». Là, pour mieux leurrer ses compatriotes dont il

(1) L'archevêque Théophylacte .l'Arhrida, un Grec, dit que les fonctionnaires impériaux en Bulgarie étaient tous des voleurs. Les i stratigoi » ou gouverneurs byzantins, nommés constamment pour un temps très court, ne songeaient qu'à tirer le plus d'argent possible de leurs malheureux administrés.

(2) Cédrénus, pp. 527 sqq.

(3) Aussi Déléanos, Déléan, Delian, Deljan. — « Dolianos, dit Psellos, était-il son vrai nom ou simplement un surnom indiquant sa qualité maîtresse, la ruse, 56Xo;? » — Dans le Stratei/icon, le nom de l'usurpateur est constamment écrit AeXiâvo;.

allait exploiter les justes griefs, pour arriver à les soulever contre leurs oppresseurs, il leur déclara qu'il n'était autre que le descendant de leurs anciens rois, le fils de l'infortuné Gabriel Romain, fils lui-même du fameuxtsar Samuel, mort de douleur après la grande défaite de ses armées aux temps du grand Basile en l'an 1011.

« L'esprit sagace de Dolianos, dit Skylitzès, avait bien compris que cette race si malheureuse, si fière, d'humeur si foncièrement indépendante, si brutalement écrasée aussi, n'attendait pour se soulever contre ses maîtres que de trouver pour la conduire à la victoire et à la liberté un chef issu de ses anciens rois. C'est ainsi qu'il réussit très facilement à appeler aux armes ces rudes et simples populations agricoles frémissantes, qui se souvenaient encore très bien du temps où elles n'étaient point esclaves et qui chérissaient le souvenir de leur antique liberté. Contraints depuis tant d'années de dissimuler leurs sentiments vrais, courbés sous un joug qu'ils haïssaient, les Bulgares crurent immédiatement en ce sauveur qui s'offrait à eux. Instantanément, ils se soulevèrent en masse comme un seul homme. Dolianos, présenté au peuple sur un bouclier, suivant l'antique coutume nationale, fut, parmi le plus immense enthousiasme populaire, solennellement proclamé tsar de Bulgarie. « 11 était, nous répète Psellos, de l'intelligence lapins remarquable, du conseil le plus prudent, très entendu aussi dans les choses de la guerre. Il ne lui manquait vraiment que la noblesse des origines pour être digne du trône de sa nation, car les Bulgares, on le sait, ne donnent jamais la couronne qu'à un personnage noble de leur race. C'est pour cela que Dolianos chercha à se faire passer pour le descendant des grands monarques Samuel et Aaron qui avaient succombé glorieusement dans la lutte suprême pour la liberté de leur nation. Il n'eut même pas besoin d'affirmer que cette descendance était parfaitement régulière pour convaincre ses compatriotes qui ne demandaient qu'à le croire sur parole (1). » Les bandes bulgares révoltées, paysans ou habitants des bourgs et des petites cités, bandes incessamment augmentées sur leur route, acclamant leur sou-

(1) Skylitzès, on le voit, traite Dolianos d'imposteur, mais Racki fait très justement observer qu'il est difficile d'admettre que les Bulgares aient, en moins de quinze années, complètement perdu le souvenir de leur glorieuse dynastie nationale et qu'ils aient pu se laisser tromper aussi facilement.

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