DOBRONAS, GOUVERNEUR DE ZARA
pour obtenir de lui des cadeaux, car cela tournerait à ton détriment. Je vais te conter, en omettant bien d'autres aventures, ce qu'il advint .1 un gouverneur T de Zara ei de Salone, ville- de Dalmatie. Un certain Dobrônas 1 était archôn et toparque de ces cités, homme avise et très capable. Un jour, ce personnage voulu! aller rendre hommage au défunt basileus, cotre seigneur Romain Argyros. Celui-ci lui lil le meilleur accueil, le combla de dons et d'honneurs, puis le congédia chargé de biens. Encouragé par ces bienfaits, Dobrônas revint une seconde luis el trouva encore auprès du basileus un accueil bienveillant, déjà pourtanl moins généreux que la première fois, même déjà quelque peu mesquin. Puis il regagna son pays. Quand le basileus Romain mourut et qu'il eut été remplacé [iar le basileus .Michel le Paphlagonien, le toparque revint une t'ois de plus dans la capitale. Devenant un hôte accoutumé, il fut reçu cette fuis avec quelque négligence. Quand il voulut repartir, on lui en refusa l'autorisation, ce qui fit qu'il eut de l'affliction et se prit à murmurer. Les gens du Palais rapportèrent ses propos au basileus en conseillant à celui-ci de profiter de ce que le malheureux était entre ses mains pour s'emparer de son pays sans qu'il pûi -\ opposer. Ce qui fut fait aussitôt. En effet, après l'avoir enfermé dans la prison du t Prœtorion », ils s'emparèrent sans peine de son territoire. Puis ils amenèrent sa femme et son fils dans la prison où il se trouvait déjà. Les infortunés y restèrent tout le reste de leur vie. Sous le règne de Constantin Monomaque en effet, lui et sa femme moururent toujours dans cette même prison du t Praetorion ». Quant à leur fils, méprisé el délaissé de tous, il eut toutes les peines du monde à recouvrer sa liberté.
La moralité de ce récit, dont le titre ne concorde même pas exactement avec les événements qui y sont racontés, est sans intérêt. Il n'en est pas de même des faits qui en font le fonds. Ils nous renseignent sur quelques points de cette histoire des côtes de Dalmatie, si profondément obscure à cette époque du moyen âge, surtout sur les conditions de ces contrées et sur leurs relations avec l'Empire byzantin. M. Wassiliewky a consacré à cette question plusieurs pages de son commentaire si précieux
1 Littéralement i un toparque ».
2 Ou Dabrônas; Strategicon, 2« éd., p. 13.
316 LES PORPHYROGENETES ZOE ET THEODORA
du « Strategieon », si brillamment édité par lui. « Le récit des aventures à Constantinople du toparque de Zara, dit le savant russe si regretté, répand une lumière nouvelle sur l'histoire si obscure au xime siècle des cités dalmates, histoire si bien présentée pour le peu que nous en savons dans le bel ouvrage de l'érudit croate Racki (1). En l'année 1001, à la suite des événements que l'on sait (2), la Dalmatie, malgré la prépondérance de sa population romaine, malgré qu'elle fût demeurée jusque-là partie intégrante de l'Empire d'Orient sous la forme d'une stratégie particulière, fut remise par le basileus Basile au doge de Venise sous la suzeraineté quelque peu fantastique mais cependant bien avouée de l'Empire. Le nom des basileis continua à figurer en tète des prières de l'Eglise et de tous les actes publics. Le doge administra la Dalmatie en qualité de patrice et d' « anthypatos » impérial sous le nom de « duc de Dalmatie ». Il nomma dans chaque ville des gouverneurs secondaires pour remplacer les anciens fonctionnaires byzantins.
L'ennemi immémorial des communautés latines du rivage adriatique était le royaume voisin de Croatie, qui aspirait constamment à les soumettre à sa domination. Venise engagea à ce sujet une lutte opiniâtre contre le royaume slave. En 1118, Otton Orseolo avait soutenu contre le roi Crésimir II des combats acharnés dont l'issue semble avoir été moins ln'iireuse pour la République que ne voudrait le faire croire le récit qu'en fait la Chronique de Dandolo. Tout au contraire, Racki estime qu'entre les années 1009 à 1017 Crésimir II réussit, par de constantes agressions contre Zara et d'autres villes encore, à affermir dans des proportions considérables sa puissance sur ces cités dalmates au préjudice de celle de Venise, sinon parfaitement détruite, du moins très ébranlée. Ainsi dis documents slaves locaux nous apprennent qu'à ce moment Zara avait un gouverneur au nom croate comme l'était aussi celui de son père : Dobre, tils de Bolitza. De même nous voyons le roi Crésimir conférer à son parent Madie (3) et au fils de celui-ci, Dobrogne, un territoire aux environs
(1) Borba Juznich Slovena zu drzavnu neod vistnosl n XI vie/m, Agrara, 1875. — Voy. aussi I. N. SnnrnofT, Aperçu sur l'histoire du royaume croate avant sa soumission à la couronne hongroise (en russe), Kazan, 1880.
(2) Voy. Épopée, II, pp. 316 sqq.
(3) « Maja », « Majus ».