LE SUPPLICE DU KALAPMATE EST DÉCIDÉ
fugitifs. Avec ce personnage accourait une foule nouvelle, mélange confus de soldats et d'hommes du peuple.
Skylitzès nous fournil quelques détails qu'on ne trouve poinl dans Psellos sur la scène ipii s'rlail passi:e au Palais et qui avait motivé l'envoi de ce haut fonctionnaire dont il nous donne le nom. Psellos nous
['avait caché, gardant cette mè [»nnlente réserve pour tous les
hommes en vue dont il raconte les actions.
La basilissa Zoé avant achevé de remercier la foule, avait demandé ce qu'elle devail faire du basileus. Tous alors, d'une seule voix, avaient crié: « Mets à mort le scélérat, ô notre souveraine, fais-le tuer! Qu'on l'emporte! Qu'on le mettfr en croix ! Qu'on lui crève les yeux ! » La bonne Zoé, outre son horreur naturelle pour 1rs supplices, avait encore le cœur
plein de compassion pour le misérable qui l'avait si indigne ni traitée.
Elle hésitait à obéir au peuple. Mais elle n'était plus seule à commander. Théodora, qui, sous la feinte douceur — probablement commandée par la prudence — avec laquelle elle avait semblé accepter sa longue et cruelle disgrâce, cachait une rancune concentrée, incapable de dissimuler davantage ses sentiments, ordonna au nouveau Préfet de la Ville, Kampanaros, qu'elle venait de nommer en place de l'incapable Anastase, de se rendre en hâte au couvent de Stoudion, d'en arracher par ruse les deux réfugiés, et de leur faire crever les yeux. C'était là le messager funèbre dont parle Psellos, qui était arrivé au Stoudion dès la tombée de la nuit (1). La restauration possible duKalaphate par la longanimité de Zoé était pour Théodora et son parti un péril tel qu'il fallait à tout prix en finir avec le misérable. On sait combien, à Byzance, on avait de faible pour ce châtiment affreux de la perte de la vue par perforation, brûlaison ou arrachement. Il ne tuait pas, donc il ne mettait pas celui qui avait ordonné le crime en danger de perdre son .'une, mais il arrivait à un but identique en paralysanl du coup la victime qui devenait un corps sans âme et sans vie. Il n'y avait pas d'exemple dans la sanglante histoire de l'Empire d'Orient qu'un homme, même de premier ordre, diminué
l II y a là un passage obscur de Psellos. Il désigne ce messager par ces mots qui demeurent pour moi inexpliqués, •■ un de ceux qui avaient choisi depuis peu pour eux leprières ». Éd. Bury, p. 89.
par un tel supplice, lut jamais parvenu à jouer de nouveau un rôle quelconque.
Kampanaros, se dirigeanl vers l'autel à travers les rangs presses des spectateurs, commanda violemment aux deux réfugiés de sortir. Voyant la foule plus acharnée que jamais, épouvantés aussi par le ton de menace du préfet, ils refusèrent de se lever, saisissant avec plus de force les colonnes qui soutenaient l'autel. Alors Kampanaros, modifiant son attitude, leur parla avec une feinte douceur, jurant par les plus saints serments qu'il ne leur sérail fait aucun mal s'ils consentaient à obéir. Eux. comme frappés d'épouvante, demeuraient inertes, se répétant que s'il fallait subir la mort, il était préférable de périr au pied de l'autel que d'être massacrés dans la rue.
Kampanaros, désespérant de réussir même par la douceur, se résigna à violer le saint lieu. Sur son ordre, on empoigna Michel et le nobilissime qui poussaienl des cris affreux. Cramponnés à l'autel, ils invoquaient douloureusement les saintes Icônes, les prenant h témoin de cette impiété. Le spectacle était si poignant que la plupart des assistants Unirent par être émus. On se disputait violemment dans l'église. Beaucoup cherchaient à obtenir de Kampanaros la promesse qu'on ne tuerait point les malheureux. Ceux qui les entraînaient ayant promis tout ce qu'on voulait pourvu qu'on les laissât faire, eurent finalement gain de cause. On tira par les pieds jusque sur la place devant l'église le basileus et le nobilissime. Ils y lurent accueillis par des vociférations infinies. On les tournait en dérision. On chantait des chants de circonstance, des « tragoudia », on dansait, on riait autour d'eux. Puis on les jeta chacun sur une misérable mule (1) el on les transporta en cet équipage à travers les lazzis de cette multitude, au-dessus du couvent de Périblepte, dans l'endroit appelé Sigma. C'était un portique du grand Palais Sacré 2 . Sur la route, on rencontra le bourreau envoyé pour leur crever les yeux.
Il fallait se hâter. « Ceux, en effet, dit Psellos, qui étaient du parti de Théodora, connaissaient le caractère follement jaloux de Zoé. Ils
1 Michel Attaleiates op. cit., p. 17), dit qu'on les mit sur une charrette!
2 Voy. De Cerim., II, 53.
••Il , ' i
MINIATURE BYZANTINE d'un très précieux manuscrit de l'Histoire de Skylitzès, de I" Bibliothèque Nationale de Madrid. — Michel V et son oncle le Nobilissime traînés à travers I [gora et aveuglés. — (Millet, //'• < -Études, ' '. 1358.)
savaient qu'elle préférerait partager le trône avec tin valet d'écurie plutôt qu'avec sa sœur. » Bref, ils redoutaient, je l'ai dit, un retour imprévu, et que, par la volonté de la vieille basilissa, Michel ne parvint à remonter sur le trône. A tout prix, il fallait en finir avec celui-ci. On décida de passer outre aux protestations d'une partie de la foule, mais comme tiche de consolation, on convint de s'en tenir aux ordres de Zoé, de ne point tuer les deux princes, seulement de leur crever les yeux.
Une fois les victimes amenées sur la place du Sigma, on lit aiguiser les fers. « Quand l'oncle et le neveu virent qu'il n'y avait plus d'espoir, dit Psellos, une partie du public étant contre eux, les autres laissant faire, ils pensèrent rendre l'âme de peur, demeurant sans voix. Un sénateur qui se trouvai! parmi les spectateurs s'efforça par de bonnes paroles de leur rendre quelque courage. » Psellos, qui avait suivi le tumultueux cortège, assista à la fin du drame. Le basileus eut une attitude infiniment pileuse, gémissant, se lamentant, invoquant tous ceux qui l'approchaient, suppliant humblement Dieu de ses mains jointes, les étendant vers toutes les églises, vers tout ce qu'il apercevait. Skylitzès dit qu'il supplia lâchement qu'on aveuglât d'abord son oncle qui, suivant lui, était le seul vrai coupable. Le nobilissime, au contraire, après avoir, lui aussi, montré
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quelque pusillanimité, quand il vit qu'il n'y avait plus de salut à espérer, se ressaisit tout à fait. Étant d'âme autrement virile que son neveu, il sembla prendre bravement son parti du sort qui l'attendait. A l'approche des bourreaux, il s'offrit de lui-même. Comme la foule, avide de contempler son supplice, ['étouffait presque, ne laissant aucun espace libre, il s'adressa d'une voix ferme à l'officier qui commandait : « Fais donc reculer tout ce monde, lui dit-il, et lu verras que je saurai subir mon sort avec courage. » Puis, comme on allait lui lier les mains, il s'y refusa, disant au bourreau : « Si je bouge, tu seras libre de m' attacher au poteau. » Puis il s'étendit de lui-même sur le sol, sans pâlir, sans un cri ou un gémissement, immobile comme un mort. On lui arracha les deux yeux, durant que Michel, haletant d'angoisse, battait l'air de ses mains, déchirant son visage, se lamentant à haute voix, emplissant l'air de ses cris.
Quand l'horrible mutilation fut achevée, le nohilissime, se levant de terre sans l'aide de personne, montrant à tous ses orbites vides ruisselants île sang, soutenu par quelques fidèles, s'entretint avec eux dans un calme si surprenant, un courage tellement surhumain, qu'il semblait indifférent. Puis ce fut le tour du basileus. Celui-ci montrait un tel désespoir, il adressait au ciel des prières si désespérées, que le bourreau, craignant qu'il ne se débattit, dut le lier fortement. Puis tout fut accompli (1).
I La Vie de saint Lazare de Galesion, mort le 7 novembre 1034, vie récemment publiée par M. Chr. Laparev d'après un manuscrit contemporain de ce saint conserve au monl Athos [Viz. Vrem., 1887, pp. 337-401) fournit quelques détails historiques intéressants sur 1rs événements et les personnages de cette époque (voy. Byzant. Zeitsckr., VIL p. 177 . Ce saint, qui, de son nom terrestre, s'était appelé- Léon, originaire d'une ville de Magnésie, probablement MiiL'iiésie de Carie sur le Méandre, né de parents fortunés, élevé au monastère d'Orobos, après avoir entrepris trois fois sans sucrés le voyage de Jérusalem, avait pris en religion le nom de Lazare et mené sept ans durant, à la fin du x"" siècle, l'existence d'un ascète dans une grotte près d'Attalia de Pamphylie, en compagnie d'autres religieux qui l'élirent pour leur chef. Après cela il avait enfin réussi à gagner la Ville Sainte. Puis il était allé résider six ans au couvent fameux de Saint-Sabas. Nommé plus tard par le patriarche de Jérusalem prOteàiacre, plus tard encore prêtre, il avait abandonné définitivement le séjour de Saint-Sabas, à la suite de la dévastation de Jérusalem par le Khalife Azis, en l'an 1009. Il était retourné alors dans son pays d'origine et, après diverses vicissitudes, s'était fait stylite sur le mont Galesion. Du haut de sa colonne, il attirait pauvres et riches par le renom de sa sainteté. Vénéré par les métropolitains successifs
d'Éphèse, Théodoros II et Euthymios, accomplissant de nombreux miracles, il i nul à
elle époque de sa vie une foule de hauts fonctionnaires et de prêtres dont les noms sont cités dans sa Vie manuscrite. Parmi eux, il nous faut citer ce Nicéphore Kampanaros. préfet de
// l/.'-l LD A i <>\ - f ] \ l I \ OPLE 379
Les Sagas parlent en termes prolixes en \ ajoutant des détails fantastiques de la participation effective de Barald Bardrada .1 la grande sédition du mois d'avril loi2. Dans des pages d'un grand intérêt I .
M. Wassiliewskj a déi itré que parmi beaucoup de faits d'ordre
uniquement légendaire, on en pouvait démêler quelques uns de vrais. Très probablement Barald, alors en disgrâce et enfermé pour quelque méfait, a fait partie îles prisonniers délivrés par la populace. Presque certainement aussi, il a combattu aux côtés des émeutiers pour la cause de la basilissa Zoé, pénétré avec eux dans le Palais pris d'assaut, pillé avec eux les chambres du Trésor, assisté au supplice du malheureux Kalaphate, supplice auquel il a peut-être même pris une pari effective. Cet aveuglement du basileus Michel a dû vivement frapper les imaginations de l'époque. Les deux rédacteurs successifs du recueil si précieux du Stralegicon, tanl de fois cité par moi, notent tousdeux avec émotion qu'ils furent les spectateurs de ce drame qui plongea soudainement dans l'infortune ce prince jusque-là favorisé du -mi 2 .
("est à ce moment que nous entendons pour la dernière fois parler du héros Barald à Constantinople, au service de l'Empire d'Orient. Les
la Vill>\ ilmii nous venons de voir le rôle actif dans le supplice du basileus Michel. Dans la Vie, son nom est écril Kampanès, Kot(iitâvi)ç. Le saint, en l'an lui2 qui vil ces terribles événements, lui adressa à Constantinople une lettre dans laquelle il est l'ail allusion à la chute de Zi>.'. puis à celle du Kalaphate immédiatement consécutive, circonstances à l'occasion desquelles Kaiii|iuuanis, nommé par Xhéodora éparque ou préfet de la Ville, joua, un l'a vu, un rôle important.
Je saisis l'occa-ion de rappeler ici le nom d'un autre saint byzantin fameux, contemporain de ces événements trafiques, saint Cbristodoulos ou Christodule, réformateur des moines orientaux, fondateur, en 1079, du couvent de Saint-Jean, à Patmos, dont le métropolitain Jean
de Rhodes écrh it la \ ie. 11 était né vers I0211 aux environs de Ni Il se retira à viugt ans au
mont Olympe de Bithynie. Il lit ensuite un voyage à Rome d'où il arriva à Jérusalem en lllt.'i. Puis il entra dans un des couvents que les solitaires avaient fondés au déserl du Jourdain. Ce n'est que plus tard qu'il alla au mont Latros où il fut supérieur général de cette sainte région, puis à Cos et de là à Patmos, enfin en Kubée. Voy. E. Le Barbier, Saint Christodule et la réforme des couvents grecs au XI ' siècle, Paris, 1863. Voy. encore Vita Christoduli, éd.
■I. Sakkelion, 'AxoXoutta Upà toù 'J<7'Vj XpiaroSoûÀou, '■'<' éd., par les soins de K. Borne,
Athènes, 1884, et II. P. lieiiaudin, Christodule, higoumène de Saint-Jean « Patmos, ttev. de l'Or, chr., V. pp. 213 à 246, etc., etc. Voy. encore Krumbacher, /.';/;. Litteraturgesch, -i'~ éd., pp. 196, 199, 31a. 317 el 508 el Hopf, op. cit., p. 146.— Saint Mélétios le jeun,', né vers 1035 dans un bourg de Cappadoce, entra vers 1050 au couvenl de Saint-Jean-Chrysostome à Constantinople, Il ne commença ses grands voyages qu'en 1070. Voy. Byz. Zeitschr., 11. pp. 310 sqq.
I La droujina vxringo-russe, J1' art., pp. 139 à 153 et Strategicon, I" éd., pp. lui sqq. 'l Voy. pour Kékauménos neveu le chap. 138, p. 59 de la 2de éd., et pour Nikolitza, ibi'l., le chap. 252, p. I"».
380 LES PORPHYROGÈNÈTES ZOE ET THEODORA
Sagas nous racontent que, couvert de gloire, riche du butin conquis et des récompenses acquises, il quitta la Ville gardée de Dieu et se rendit d'abord auprès du grand duc Yaroslav dont il épousa enfin la fille ainée EUisifr, sa chère fiancée de tant d'années. Nous savons en outre par l'écrivain anonyme du Strategicon que ce départ fut furtif (1). Harald retourna dans sa patrie vers l'an 1044 ou 1045. Il y devint roi de Norvège, d'abord de concert avec Magnus, puis seul à partir de 10i7. Il fut ensuite prétendant à la couronne d'Angleterre et périt dans ce pays en 1066, à la bataille de Stanfordbrige, où il fut vaincu par le roi Ilarold. .l'ai parlé déjà dans le tome second du présent ouvrage (2) des inscriptions runiques gravées sur le dos du plus grand des lions colossaux du Pirée, rapportés jadis à l'arsenal de Venise par Morosini. J'ai dit que ces inscriptions si curieuses pouvaient avoir été gravées par des soldais russes de Basile II. M. Wassiliewsky est d'un avis différent (3). Il vnit dans ces étranges « graffiti » la main de Harald et de ses compagnons, venus dans cette lointaine Athènes à la suite de l'invasion bulgare jusqu'à Thèbes en 1040. Chose extraordinaire, en effet, ces inscriptions, qui parlent de la prise du Pirée par les Scandinaves à la suite d'une insurrection de la population grecque locale contre le basileus, portent, entre autres noms Scandinaves, celui de Harald le Haut ou le Long. M. Wassiliewsky identifie ce personnage avec noire Harald qui, à la suite do l'invasion du sud de la péninsule des Balkans par l'armée du bulgare Anthimos, aurait été chargé par le basileus de reconquérir avec ses compagnons la ville d'Athènes soulevée contre son autorité. Après cela, le chef Scandinave et ses soldats seraient passés immédiatement à Salonique, où ils auraient pris à la défense de cette place contre les quarante mille Bulgares d'Alousianos la part glorieuse que l'on sait. Les affirmations de M. Wassiliewsky, basées sur une fausse lecture faite en 1856 par Bafn
(1) Voy. dans le Strategicon, l,e éd., p. 343, les motifs par lesquels Wassiliewsky explique ce départ clandestin. — Le récit des Sagas est très différent. Zoé, amoureuse de Harald, le fait jeter en prison, etc., etc. Hopf., op. cit., p. 147, avait déjà précédemment adopté la même opinion fondée sur la lecture de Rafn. Voy. encore Couret, op. cit., pp. 120 à 121, et Constantinidès, op. cit., pp. 238 sqq., puis encore Gust. Storm, Harald Haardraade og \';eringerne i de graeske Keiseres Tjeneste, Hist. Tidsskrift, 2, raekke 4 (Christiania, 18841, pp. 354-386. - Épopée, II, p. 408.
(3) La droujina vœringo-russe, 3"" art., p. 148.