‹ L'épopée byzantine à la fin du dixième siècle (volume 2)Chapitre 79 sur 132 · CONSTANT!* VONOMAQUE RAPPELÉ D'EXIL 39'J · texte numérisé non relu

CONSTANT!* VONOMAQUE RAPPELÉ D'EXIL 39'J

menl de sa fortune. Ce qui avait pu si longtemps sembler une chimère devinl soudain une réalité. •> Lorsque Zoé, raconte Skylitzès, fui redevenue avec sa sœur maîtresse de l'Empire et qu'elle songeai! encore à donner

sa main à Constantin Artoklinès, elle avait déjà désigné Mon aque

pour le poste élevé de i dicaste ou juge (1) du thème de lfellade. Mais quand Constantin Artoklinès eut péri par le poison, la basilissa, désespérée de tant de recherches malheureuses, lit tout à coup cette découverte que Monomaque avait en constamment à son endroit l'attitude la plus humble, la plus soumise el que tout le monde s'accordait à désirer qu'elle l'épousât. Elle fixa en conséquence sur ce troisième candidat son choix définitif el lit solennellement part au Sénat de sa décision (2). Les sénateurs, serviles comme toujours, déclarèrent qu'ils reconnaissaient dans tout ceci le doigt de Dieu. Constantin Monomaque, rappelé d'exil par une ambassade solennelle, fut d'abord ramené dans l'église dédiée à l'Archange Michel à Damokrania, près d'Athyros, sur la mer de Marmara, à peu de distance de la capitale. Il y fut rejoint par un des chambellans eunuques de la basilissa, Stéphanos de Pergamon, qui lui apportait non moins solennellement de la part de sa souveraine les attributs impériaux. Cet envoyé le conduisit sur la galère ou dromon impérial qui l'amena triomphalement dans la Ville gardée de Dieu. Quel retour imprévu pour le malheureux exilé que cette entrée à Constant inople dans cette pompe splendide !

« Comme Monomaque arrivait dans la capitale, raconte Psellos, on lui aménagea au Palais des appartements magnifiques, on lui constitua une maison brillante, une garde du corps vraiment impériale. Puis un cortège intini de dignitaires et de populaire accourut à sa rencontre, foule de tout âge, de tout rang, de toute fortune se pressant, se foulant pour le contempler, l'accueillir et l'acclamer. Quel changement de fortune subit après cet affreux exil ! L'immense Ville était en fête. Le peuple encombrait les portes, les places, les grandes voies. Quand tout fut prêt,

1 Aixautr,;. Voy. Gédrénus, op. cit., II, p. 542.

2 Skylitzès raconte assez sottement qu'elle le choisit parce qu'il se nommait Constantin comme Artoklinès. — Michel Attaleiates, op. cit., p. 18, ligne 5, dît formellement que les deux basiliss* ensemble rappelèrent Monomaque. Psellos est beaucoup trop disposé à ne parler que de Zoé et à reléguer dans l'ombre le rôle de sa soeur.

à un signal, le nouveau basileus fit, environné d'une pompe éblouissante, son entrée dans la Ville d'abord, dans le Palais ensuite, escorté par des myriades qui chantaient des panégyries d'allégresse en si m

honneur. «

On était au mois de juin de l'an I(li2. Le capétien Henri 1er régnait en France. Benoit IX, pontife infâme, était pape à Rome. Le onze de ce mois, presque immédiatement après l'entrée triomphale, cinquante-et-un jours après la chute du misérable Kalaphate, Constantin Monomaque, neuvième du nom, fui solennellement uni à Zoé dans la chapelle du Palais, la V;i. par le « protos » de cette église, chapelain impérial, nommé Stypès, un simple prêtre, le patriarche ayant fait cpielques difficultés ■> cause des troisièmes noces pour chacun des deux époux.

Le lendemain, 12 juin, le troisième époux de la tille du grand Basile fut solennellement couronné, cette fois de la main même du patriarche Alexis, qui. entre temps, avait très politiquement accepté le fait accompli. Les canons ecclésiastiques comme la sévérité apparente des mœurs byzantines interdisaient formellement les troisièmes noces, et Zoé, comme Monomaque, je l'ai «lit, convolaienl ici chacun pour la troisième fois, mais les nécessités d'État ont de tout temps eu des accommodements avec le ciel. « Le patriarche Alexis, dit Psellos avec ironie, respecta le- -.uni- canons et dit à Dieu ce qu'il devait lui dire, seulement il s'abstint d'imposer personnellement les mains aux nouveaux époux et se borna à les baiser au visage une fois le mariage accompli. C'est-à-dire que le mariage fut célébré par un simple prêtre de Constantinople et que ce fut seulement après cela que le vieux patriarche reçut les nouveaux époux et les couronna. — « Je ne saurais dire, poursuit notre chroniqueur, si cette attitude lui en tous points digne de la Sainte Eglise ou si ce ne fut point plutôt un acte de courtisanerie et de flatterie opportuniste à l'endroit du pouvoir! « — Ainsi se termina après moins de deux mois de durée, le règne commun des deux tilles de Constantin VIII, les deux basilissa? Zoé et Théodora, pour devenir celui de ces mêmes princesses et d'un troisième personnage, le basileus Constantin IX. Ce nouveau règne devait durer un peu moins de treize années, jusqu'à la mort de Monomaque survenue en janvier 1055, alors que déjà quelque

MOSAÏQl E BYZANTINE de la coupole du chœur de Saint-Marc, à \'enise. — Les Prophètes

Salojnon et David,

temps auparavant sa pieuse épouse la basilissa Zoé élait allée rejoindre ses pères (1).

l Voy. sur ce règne de Constantin Monomaque. aussi sur les règnes précédents, les deux très intéressants articles de M. S. Rœckl, intitulés: Studien sa byzantin. Geschiehtsschreibern

4112 LES PORPHYROGÉNÈTES ZOE ET THEODORA

Psellos qui a vécu dans l'intimité de Monomaque, qui fut à la fois un de ses maîtres et un de ses conseillers préférés, nous a fait dans son Histoire un récit très détaillé de ce règne qui, après les règnes précédents si courts, sembla très long parce qu'il avait duré environ treize années. C'est sous le gouvernement de ce prince que notre fécond écrivain entra vraiment dans la vie publique. Jusqu'alors simple sous-secrétaire d'État, il avait dû suppléer à l'insuffisance de ses appointements en continuant à fréquenter le barreau. C'est à Monomaque qu'il dut ses premiers honneurs et sa grande fortune subséquente. Dans un très long préambule diffus autant que prétentieux, il nous confie que, malgré les sollicitations générales, au moment de se lancer « sur l'océan de ce règne », il a fort hésité à rédiger cette portion de ses « Annales » pour cette raison qu'il avait de nombreux et très graves reproches à adresser à Monomaque et craignait d'être taxé d'ingratitude envers un souverain auquel il devait tant, qui l'avait comblé d'honneurs et de dignités, et qu'il n'eût voulu, lui, combler que d'éloges. <c Le souci de la vérité, dit-il, m'a obligé, à la suite des bonnes actions de ce souverain tant aimé, de raconter aussi les mauvaises. Avant d'aborder la rédaction de cette Histoire, j'ai prononcé sur Constantin Monomaque de nombreuses harangues où chacun a pu lire les éloges que je lui décernais justement, mais alors je devais et pouvais me borner à louer ce qui était digne d'éloges, n'étant point tenu de dire toute la vérité, le bon comme le mauvais dont toute vie d'homme est faite, aussi bien celle du prince que celle du simple particulier. » Suit un long morceau sur l'infinie diversité de toute vie humaine, sur les taches qui obscurcissent fatalement l'existence si en vue même du meilleur des rois. L'Athos serait plus facile à dissimuler aux yeux du public que la vie d'un souverain (1).

« J'eusse fort désiré, répète une fois de plus ce tant timoré chro-

1:1. /'. '/. Bayer. Gytnnasial-Schulwesen, XX el XXI, années 1884 et 1885). Ce consciencieux

travail abonde <'ii rerhi'irhes minutieuses sur les Chroniques de Psellos, de Zonaras, de Skylitzès, de Michel Attaleiates.

(1) Dans un fort intéressant article des Mittheil, des Instit. f. œsterr. Gesch,-Forschung, VII, 1886, intitulé : Beitrsge z. kist. Kritik des Léon Diakonos 'und Michel Psellos, M. W. Fischer expose avec une grande force d'argurnentalion cette théorie que ['Histoire de Psellos fut une sorte de Chronique officielle destinée à faire suite à celle non moins officielle de Léon Diacre. Elle fut inaugurée très probablement sur le désir formel du basileus Constantin Dukas.

JUGEMENT ÙE PSELLOS SUR MONOMAQUl 103

aiqueur, n'avoir que du bien à dire de mon basileus l>ien-aimé, mais

nos désirs ne c andenl | > « > i ■ 1 1 aux faits. Je te supplie donc, ''.nue

très divine, de me pardonner si jr dis toute la vérité sans ménagement. De même que je mettrai tout mon soin a exposer tes bonnes actions, de même, je ne cèlerai aucune de tes fautes. A peine sur le trône, tu m'as pris pour ministre, tu m'as élevé à une haute situation, tu ne m'as n'en laissé ignorer ni de ce que tu faisais en public, ni de ce que tu méditais en secret. Voilà pourquoi je parlerai de t<>i plus longuement que des princes précédents. »

« Assurément, dit M. Rambaud (1), Psellos est un historien bien informé, mais sera-t-il impartial et indépendant? Il a celte prétention et peut-être, à travers mille réticences, a-t-il donné la vraie physionomie du règne. On voit que ce qui le gêne surtout, quand il se croit obligé d'adresser dans son Histoire quelque juste reproche à son empereur, c'est le souvenir des panégyriques où il a poussé l'adulation envers lui jusqu'à ses dernières limites, le comparant au soleil. Ses adversaires n'ont pas manqué de tourner ce lyrisme en ridicule. C'est sans doute pour ne point paraître se démentir que Psellos continue dans ses mémoires à comparer Monomaque défunt au roi des astres; seulement ce n'est plus un soleil qui, « à l'apogée de sa course inonde la terre de ses rayons ». c'est un % soleil qui, enveloppé de nuages, ne laisse plus tomber qu'une lumière obscure sur les spectateurs » (2).

< De Romain 111 à Michel VI, dit à son tour M. Bury (3), la dynastie fondée par le premier Basile s'est, en somme, maintenue sans lacune, puisque parmi les cinq basileis qui se sont succédés durant cette période, trois furent successivement les époux de Zoé, un son lils adoptif et que le dernier fut élevé au trône par la volonté de Théodora mourante. Ainsi l'existence si prolongée de ces deux femmes valut une sorte de continuité à l'histoire de l'Empire à partir de la mort de Constantin VIII jusqu'à l'avènement d'Isaac Comnène. Toutefois, dans une première

1 Op. cil., p. 258.

2 M. \Y. Fischer, dans le si intéressant article cité àla page précédente, note 1. a prouve de son coté que Psellos ayant été, malgré toutes ses réticences, un écrivain officiel dans toute la force du mot, ses affirmations ne devaient être acceptées que sous bénéfice d'inventaire.

Op. cit., 2< art., p. 260.

404 LES PORPHYROCÉXETEs ZOÉ ET THÉODORA

phase de cette longue période, le gouvernement effectif tomba aux mains d'une famille de parvenus paphlagoniens et, dans la seconde, Constantin Monomaque gouverna en opposition avec cette même famille, opposition qui avait été inaugurée déjà par Michel Y. le dernier de ces Paphlagoniens. Le contraste entre ces deux tendances est nettement indiqué par le choix même que Constantin IX fit de ses ministres à son avènement. Son conseiller principal fut tout d'abord, nous le verrons, Michel Kéroularios, qui s'était gravement compromis dans un complot contre Michel IV, et quand, peu de temps après, dès les débuts du règne, ce prélat fameux fut monté, le 31 mars 1043, jour de l'Annonciation, sur le trône patriarcal de Constantinople vacant par la mort d'Alexis le Stoudite (1), il fut, à son tour, remplacé auprès du prince par Constantin Likhoudès qui avait tenu déjà ce poste de « prothypourgos » ou premier ministre sous Michel V. Ainsi les ministres de Monomaque furent des hommes aussi instruits que capables 2 .

Une des plus notables circonstances de ce nouveau règne fut, nous le verrons aussi, une véritable renaissance littéraire. Depuis la mort déjà lointaine de Constantin VII, les lettres avaient été en pleine décadence à Byzance, constamment fort négligées. Sous l'influence de Constantin Likhoudès et de son ami Psellos, qui fut une sorte de savant universel, Constantin IX tint à être le protecteur et le restaurateur de l'érudition et, en cela, il fut le véritable précurseur des Comnènes. Au moment de son avènement, Psellos lui adressa un panégyrique dans lequel, distribuant l'éloge et le blâme suivant les circonstances, il racontait, entre autres choses, ce qui s'était passé depuis le grand Basile le Bulgaroctone, jusqu'à ce jour. « Cette pièce, dit M. Miller (3), à propos de laquelle, suivant Trimarion, Psellos est devenu, dans les enfers, la risée des sophistes, avait pour but. selon toute probabilité, dans l'idée de notre écrivain, de montrer à ses compatriotes combien étaient regrettables les lacunes qui se remarquent dans l'historiographie byzantine. C'est pour

(1) Mort le 20 février précédent.

(2) Tous deux, Michel Kéroularios et Constantin Likhoudès, devaient devenir plus tard patriarches de l'Eglise orthodoxe. Tous deux furent loués après leur mort par Psellos dans des Enkomia solennels.

(3) Journal des Savants, n" de janvier 1875.

I vi \ r hl PSELLOS SUR MONOM IQU1

remplir ce vide que, déjà dans les bonnes grâces de Monomaque, il entreprit son Histoire ou plutôt ses mémoires liisl c .î-iqucs au incimt.Mil où Léon Diacre s'était arrêté, c'est-à-dire à la mort de Jeun Tzimiscès en 976. Il se contente de jeter un coup d'œiJ rapide sur le- événements jusqu'au règne de Romain Argvros, à rau-e tlu manque de renseignements, et surtout parce qu'il était trop jeune pour avoir vu les choses par lui-même, puis il se liàle jusqu'au règne de Michel Kalapliate on il coininence véritablemenl ses mémoires historiques, comme témoin oculaire de tout ce qu'il raconte.

Cet ouvrage de Psellos, poursuit \l. Miller, se distingue par l'élégance du style, les portraits agréablement tracés des personnages, la recherche critique des causes qui ont amené les événements racontés. L'auteur est souvent forcé de faire le sacrifice de ses sympathies personnelles. Avec un cœur brisé, il demande pardon à l'ombre irritée des empereurs qui l'avaient comblé de leurs bienfaits.

Psellos cherche constamment à justifier son ingratitude dans un langage embarrassé qui prouve à quel point il se sentait coupable, t Mes amis, dit-il

encore, insistaient vivement pour que j'entreprisse ce travail. J'hésitais à y consentir, non par paresse, mais parce que je craignais de tomber dans l'un de ces deux dangers : ou je pouvais soit exagérer, soit dénaturer le caractère de certaines actions, et alors passer, non pas pour un historien, mais pour un comédien inventant sur la scène tout ce qui lui passe par la tète; ou bien, si je voulais être trop véridique, je m'exposais aux traits de la médisance. J'ai donc évité de m'étendre trop longuement sur les événements contemporains, surtout parce que je me trouvais dans l'obligation de dire du mal de l'empereur Constantin

BAS-RELIEF BYZANTIN d'ivoire d'après l'Antique. — Hercule et le Lion de Semée. — X«"-XI<>" Siècles.

— Musée du Louvre.

406 LES PORPHYROGÊNÈTËS ZOE ET THÉODORA

Monomaque. J'étais honteux de ne pouvoir lui prodiguer toute espèce d'éloges. J'aurais manqué aux devoirs de la reconnaissance si, en récompense des bontés et des bienfaits dont il m'avait comblé, je n'avais pas dit du bien de lui. Bien que le rôle d'un philosophe suit de mépriser tout ce qui est vain sur la terre, en se bornant au strict nécessaire et en considérant tout le reste comme un accessoire inutile à la vie humaine, ce n'était pas une raison pour que je devinsse ingrat envers le basileus, qui m'avait tant honoré et élevé au-dessus des autres. D'ailleurs, à quoi sert de taire la vérité? Dès le commencement de son règne, sortant de l'état obscur où je végétais auparavant et passant par tous les degrés hiérarchiques, je parvins à une brillante position. Constantin Monomaque m'honora d'une pleine confiance, de telle sorte que je n'ignore rien de ce qu'il a fait soit en public, soit en particulier. Aussi est-il juste que je parle plus longuement de lui que des autres empereurs. » C'est ainsi que Psellos cherche à se justifier de son ingratitude (1).

« Quand Constantin IX fut devenu basileus par son mariage avec Zoé, poursuit notre historien, il ne prit pas de suite vivement la direction des affaires publiques. Comme ébloui par ce brusque changement de fortune, il ne pensa d'abord qu'à s'amuser. Sa nature vraie était éminemment frivole. Durant son long exil il avait enduré de grandes souffrances. Une fois sur le trône, sa première pensée fut de se dédommager des peines passées par la plus grande somme de jouissances possible. Le Palais Sacré pour lors lui représentait uniquement les rives heureuses, les ports tranquilles et doux de la royauté où il venait d'aborder et de trouver un repos délicieux après avoir été si longtemps ballotté par tant de tempêtes. Soucieux avant tout de n'être point rejeté en pleine mer, il ne songea qu'à festoyer, à s'entourer de visages aimables, à récompenser ceux qui le flattaient et le faisaient rire. Le trésor public fut aussitôt dissipé par lui en toutes sortes de prodigalités. Absolument inconscient des obligations si sérieuses qui incombent à un souverain, ne voyant dans l'obtention du pouvoir suprême que la fin de toute peine,

1 M. Miller Journal des Savants, n' de janvier IST.'i, pp. 20 sqq.) donne à la suite la traduction d'un long et très intéressant morceau où Psellos entre dans des détails très curieux sur son éducation. C'est une espèce d'autobiographie littéraire en même temps qu'une naïve glorification personnelle dans le sont de l'époque.

JUGEMENT DE PSELLOS SUR MONOMAQUE m

il abandonna à d'autres le soin de l'administration de l'Etal, consacrant

,i peine quelques instants chaque j ■ à L'expédition des affaires, toul

entier à cette existence de plaisirs qui ;iv;iil <:t<: la constante aspiration de >a vie cl que la toute-puissance venait de lui rendre si facile.

Comme la frivole Zoé partageait les mêmes goûts, elle se ntra de

suite enchantée de ces dispositions de son nouvel époux qui ne lil pas le plus léger efforl pour devenir un souverain sage et politique. Son indifférence absolue pour les affaires de l'Etal eut sur celles-ci un contrecoup désastreux bien qu'il ail eu le rare bonheur d'avoir eu à son service des ministres aussi capables que parfaitement honnêtes. »

« Toutes ces métaphores, dit, dé son côté. M. Rambaud, dont Psellos use pour nous décrire l'impression que tit sur Monomaque son arrivée au pouvoir, nous édifient sur le pauvre caractère de ce basileus. Jadis brave et actif dans les positions subalternes, il considéra l'Empire comme une retraite el le pouvoir comme le moyen de se donner du bon temps. 11 voulait être heureux et rendre heureux au moins ceux qui l'entouraient. Il laissa les deux impératrices piller le trésor pour satisfaire à leurs manies. 11 ne savait rien refuser à personne. A lui-même surtout il ne refusait rien, se laissant aller, nous le verrons, à son penchant pour le sexe. Après le gouvernement de femmes, on eut un gouvernement de viveur qui, joyeusement, conduisait l'Empire à sa perte. »

Ce basileus, en somme fort médiocre, malgré certaines qualités, avait une passion vulgaire et enfantine pour les bouffonneries les plus triviales, — c'est toujours Psellos qui nous renseigne. — Tout homme qui savait le flatter, surtout le faire rire, pouvait considérer sa fortune comme assurée. Ici nous touchons à un des plus vilains côtés du règne, à une des pires pauvretés de ce pauvre caractère. Il existait pour les promotions aux divers grades de dignitaires et aux divers rangs de fonctionnaires d'antiques coutumes, des règles fixes et immuables, strictement définies. Constantin, refusant de se conformer à ces traditions, comblait en une fois de titres et de places les favoris d'une heure. Peu s'en fallut qu'il ne remplit ainsi le Sénat de gens de rien qui n'avaient pas le moindre droit à faire partie de cette haute assemblée. Du moins cette profusion de dignités accordées de droite comme de gauche n'était point ruineuse

en elle-même el puis elle devint une occasion incesssante de réjouissances et de festivités qui firent que la multitude peu clairvoyante pût croire ;i une ère de prospérité sans borne. .Malheureusement, Monomaque montrait pour le moins la même prodigalité dans le gaspillage irréfléchi des deniers publics, suivant en cela l'exemple inauguré par la prodigue Zoé, même par Théodore dans leur règne si court avant son accession au trône,, dette prodigalité qui lui a peut-être été comptée à qualité par certains historiens, était en réalité un défaut haïssable.

« L'Etat, continue Psellos, était encore dans la meilleure situation financière ;'i l'avènement de ce prince. On ne s'aperçut donc pas de suite que les affaires publiques dépérissaient, mais les principes déréglés affichés par Monomaque qui ne considérait que les privilèges et non les devoirs de sa position de souverain leur inoculèrent promptement à partir de ce moment des germes de maladie grave. »

Monomaque n'était cependant pas sans qualités. Ses mœurs étaient simples, sans prétention. 11 excellait à gagner de suite les gens par sa franche et active bonté. 11 était d'esprit vif, naturellement éloquent, exprimant sa pensée avec grâce. Jamais iîer ni hautain, nullement vindicatif, toujours de bonne humeur, même dans les circonstances difficiles, il avait en somme ce qu'on appelle un très bon caractère. D oubliait facilement le mal qu'on lui avait fait. Il se montra constamment plein de mansuétude pour ses ennemis vaincus Pour lui faire accepter les choses les plus sérieuses, il suffisait d'une entrée en matière sur le mode frivole. Psellos, qui s'efforce de s'exprimer impartialement sur le compte de ce souverain auquel il devait tant, et qui ne se gène pas, on l'a vu, pour le critiquer sévèrement, le comparant prétentieusement à Alexandre, à César, et à d'autres grands hommes de l'antiquité, déclare qu'inférieur à ceux-là en énergie virile, il les dépassa de beaucoup en autres belles qualités. Il cite cet exemple que chaque fois qu'il devait prononcer une condamnation à la prison ou au bannissement, il était comme désespéré de devoir se montrer si sévère. 11 se déliait à tel point de sa clémence naturelle qu'il avait pris coutume de s'engager par serment vis-à-vis de lui-même à ne point commuer une sentence qu'il s'était vu dans la nécessité de rendre. Dans toutes les circonstances où il ne dépendait que

410 Les PorPhyrogènètes zoè et thêodora

de lui, il se montrait aussi bon que compatissant. Psellos cite encore ce trait touchant : un homme riche avait été' convaincu de péculat dans la gestion de certains fonds affectés au service de l'armée. Condamné à une amende supérieure à toute sa fortune personnelle, il n'avait plus pour perspective qu'une vie misérable sous le poids d'une dette éternelle qui passerait à ses enfants. Comme c'était le Trésor public qui devait percevoir l'amende, il devenait bien inutile d'adresser une supplique à une institution forcément inexorable par son essence même. Le coupable avait obtenu du basileus une audience à laquelle Psellos fut présent en sa qualité d' « asecretis ». L'infortuné se déclara prêt à faire abandon de tout ce qu'il possédait, pourvu que le surplus de sa dette ne fut pas maintenu à sa descendance. Pour bien démontrer qu'il entendait se dépouiller de tout son avoir, il se mit à ôter jusqu'à ses vêtements en présence du basileus. Celui-ci, ému aux larmes, prit à son compte toute la dette du pauvre diable.

Certainement Monomaque n'avait point par lui-même d'intentions mauvaises. Ce fut sa destinée et non sa faute s'il ne fut point un monarque plein de sagesse et de sérieux. Ce fut un piètre souverain, mais un prince infiniment séduisant, et l'on comprend fort bien l'indulgence à son endroit d'un historien comme Psellos. Le jugement très favorable de Michel Attaleiates ne nous surprendra pas davantage, qui aflirme qu'il se conduisit en bon souverain jusque vers la fin de son règne et qu'alors seulement il se •transforma du tout au tout (1). « Constantin donnait largement, dit cet historien. Sa générosité était véritablement impériale. Il se montrait plein de sollicitude pour l'armée, mais en même temps, il était adonné à la luxure et à la bonne chère. » La phrase louangeuse sur la générosité naturelle de Monomaque nous remet en mémoire l'observation de Psellos, que cette prodigalité du prince tant blâmée par lui pourrait bien avoir été tenue à qualité par d'autres écrivains. Michel Attaleiates note également l'amour immodéré de Monomaque pour le plaisir et pour toutes les distractions d'ordre inférieur. Il en donne cet exemple curieux que Monomaque lit venir pour le divertissemenl du

I Voy. Bury, op. cil., art. 2, p. 2G2, note 4i.

\MOUR Dl VONOMAQUE POUR LES LETTRES M I

peuple «le la capitale un < ■ I * ■ [ ■ h , 1 1 1 1 cl girafe, aniinaiiv pour lors extraordinaires, qu'il nous décrit en détail! Ce n'était là rien de bien coupable. " Constantin, dit-il encore, avail îles goûts inûnimenl fastueux. Suivanl la mode de ses prédécesseurs, il lil édifier à Constantinople

un beau monastère et uni' magnifiq îglise. Il les dédia à saint Georges

ri les entoura île pelouses charmantes (1). 11 construisit également un hospice. » Vraiment il n'y a là rien île très blâmable.

Psellos insiste ensuite très longuement sur le grand amour que Moiiomaque portail aux lettres. Il profite du reste de celle circonstance pour nous entretenir surtout de lui-même. « Constantin IX, niiiis dit-il, n'était versé ni dans le> lettres ni dans la philosophie, mais il les goûtait fort. Il s'ingénia à réunir de toutes parts autour de lui au Palais Sacré' tout ce que l'Empire contenait d'hommes les plus lettrés et les plus savants qui presque tous étaient d'un âge déjà avancé. Pour moi, j'avais alors environ vingt-cinq ans et j'étudiais avec ardeur la rhétorique et la philosophie, surtout la seconde de ces sciences. Je touchais aussi quelque peu aux sciences physiques ». Notre verbeux auteur entame ainsi, vraiment bien hors de propos, si m propre éloge sans modestie aucune. Il raconte en termes prolixes son voyage à travers la science et les grands noms de l'antiquité. Il nous dit son enthousiasme « pour l'admirable Proclus, auprès duquel il a tant appris». « J'ai touché, s'écrie-t-il, à toutes les sciences, à tous les arts, à toutes les connaissances sans exception ». Il estime à l'opposé de beaucoup d'autres qu'un ne doit point mépriser la rhétorique par amour pour la philosophie, ou la philosophie par amour pour la rhétorique. II faut au contraire chercher à associer ces deux sciences en une combinaison pleine d'élégance. « C'est ce que, dit-il, j'ai pour ma part constamment tenté de réaliser ». Il bavarde ainsi durant de longues pages 2 .

« Dès ma plus tendre enfance, on pouvait deviner ce que je serais un jour, nous dit-il encore, parlant comme toujours de lui-même sans modestie. » Avec quelle infatuation naïve ne nous raconte-t-il point sa

(11 Je reviendrai plus loin sur la construction île ce fameux monastère de Saint-Georges il.1 Manganes.

(2) Voy. la note 1 de la p. 350.

412 LES PORPHYROGÉTfÈTES ZOE ET THEODORA

première entrevue avec Constantin Monomaque : « Le basileus, à ce moment, ne me connaissait point encore. Il n'en était point de même de son entourage qui l'entretenait constamment de moi, de mes dons si variés, de la grâce de mon éloquence, car il est connu que mes discours sont fleuris, même quand je disserte des choses les plus simples. Sans effort, j'ai dans ma façon de m'exprimer des douceurs naturelles que j'ignorerais si beaucoup de mes interlocuteurs ne m'en faisaient constamment compliment, charmés qu'ils sont de m'écouter parler. Ce sont cesdims qui me recommandèrent à la bienveillance de Monomaque et la pure grâce dç mon langage devint ainsi l'artisan en même temps que la récompense de mes plus intimes succès. Lorsque je fus présenté à Constantin, je ne lui adressai point de discours fleuris, je ne cherchai point à faire le beau parleur. Je lui dis simplement mes origines et quelles études j'avais faites. Lui, nature enthousiaste, fut de suite charmé par mes récits. Peu s'en fallut qu'il ne m'embrassât sur l'heure, tant ma parole s'était emparée de son esprit. Lui, d'ordinaire très fermé, s'ouvrit de suite à moi me découvrant son cœur. Personne ne pouvait pénétrer chez lui sans permission. Mais moi, je possédais la clef des portes de son âme, et peu à peu j'ai connu tous ses secrets. » Et le naïf et vaniteux écrivain termine sur cette apostrophe au lecteur : « Excusez, je vous prie, cette digression, je ne m'y suis point laissé entraîner par orgueil, mais bien pour vous fournir la preuve que tout ce que je vais raconter sur ce règne sera la stricte vérité » !

« Une des causes, poursuit Psellos, qui développa le plus chez Monomaque l'amour immodéré d'une vie de plaisir, ce. furent les habitudes' si frivoles des deux basilissa?, leur goût passionné pour toutes sortes de petites distractions joyeuses ou futiles. Le basileus, s'imaginant que c'était déférence de leur part envers ses préférences à lui, désireux de ne les contrarier en rien, s'efforçait de faire aux deux vieilles princesses la vie la plus douce. A la suite de certains incidents aussi scandaleux qu'étranges, sur lesquels je reviendrai tout à l'heure, il faillit se brouiller avec elles, mais Zoé n'y voulut jamais consentir, soit qu'elle fût de force à dissimuler sa jalousie, soit que l'âge eût amorti ce défaut chez elle. Les deux époux continuèrent donc à demeurer très unis jusqu'au moment de la

NARTHEX de l'église de la - Koimesis » à Nicée, fondée par V eunuque Nicéphore, prèposite, • vestis = et grand hétériarque du basileus Constantin VIII. — Dans le fond, fresque moderne très certainement calquée sur une plus ancienne représentant le basileus et le fondateur en costume guerrier agenouillés aux pieds de la Vierge. — Voy. la note 1 de la p. 7. — (Phot. commun, par M. O. Wulff.)

mort de la basilissa survenue, on le verra, en 1050 seulement. Quant à Tliéodora, rentrée de suite au second plan, elle retomba presque aussitôt dans son ancienne existence retirée. Elle vécut dès lors dans une retraite

414 LES PORPHYROGENËTES ZOE ET THEODORA

silencieuse avec sa petite cour dans une aile du Grand Palais, conservant du reste ses titres de basilissa et d'augusta et une certaine action dans le gouvernement commun. Sun principal plaisir ici-bas demeura d'amasser de l'argent. Le peuple qui l'aimait veillait à ce qu'elle ne fût point lésée dans les privilèges et les honneurs auxquels elle avait droit. Dans certaines circonstances solennelles, elle continuait à se montrer en public aux côtés de son beau-frère et de sa sœur.

Ni Théodora ni Zoé même, c'est toujours Psellos qui parle, n'attachaient d'importance au luxe en lui-même. Elles ne tenaient aucunement à avoir une maison montée sur un pied de haute élégance et de raffinement, pas pins qu'à posséder des parcs de plaisance ou de beaux jardins. Elles avaient horreur de la nature des champs, n'ayant nul besoin de l'air pur de la campagne ni des félicités rustiques. Leurs goûts étaient tout à fait citadins et sédentaires. J'ai dit ceux de Théodora ; ceux de sa sœur Zoé étaient tout à fait particuliers. Elle avait une sorte de passion maladive pour toutes sortes de parfums provenant de l'Inde ou d'autres pays lointains, surtout les bois de senteur. En pénétrant dans sa chambre à coucher, on se croyait plutôt dans un laboratoire. Il y régnait une température extraordinairement étouffante, supportable en hiver, mais qui, en été, devenait un supplice. La cause en était un feu énorme sans cesse allumé au centre de la pièce, autour duquel s'agitaient une foule de femmes de service, perpétuellement occupées à broyer, piler ou mélanger des onguents, des baumes et des parfums de toute espèce. L'une s'occupait à peser ces ingrédients, l'autre à les mêler, à les pétrir, l'autre à les distiller ou à les faire bouillir. Elle-même, comme insensible à cette effroyable chaleur, même durant la pire canicule, dirigeait ce docile troupeau. Qui désirait gagner ses bonnes grâces n'avait qu'à lui envoyer quelque épice rare ou quelque parfum de prix. Tout ce qu'elle fabriquait de la sorte, toutes ses recettes les plus précieuses étaient du reste uniquement ci insacrées aux besoins du service religieux dans les églises, car elle était intiniment dévote. Gomme elle ne s'occupait pas d'autre chose que de cette fabrication pieuse, le basileus avait tout loisir pour poursuivre de son côté ses amourettes. La religion de la basilissa était profonde; Psellos nous en fait un tableau ému. Elle avait toujours

JUGEMENT DE PSELLOS SUR ZOl 415

le ii Mi- Dieu à la bouche. « Elle a surpassé, nous dit-il, dans son

amour pour Dieu, toutes les fem - el tous les hommes de son temps,

Dien l'en a récompensée en la faisant atteindre jusqu'aux régions les plus sublimes de la lumière spirituelle la plus pure . Sa dévotion aux [cônes étail infinie. Psellos a ici I nu long récit ili' cette piété de la vieille princesse pour une de ees Images qu'elle entourai! d'une dévotion puérile et bruyante, allant jusqu'à l'idolâtrie la plu~ écœurante, jusqu'à la crédulité la plus prodigieuse

i Je l'ai vue souvent, dit-il. dans des circonstances difficiles, embrasser la divine [mage, s'entretenir avec elle comme avec une personne vivante, l'invoquer sous les plus beaux nom-, quelquefois étendue sur le plancher, arrosant la terre de ses larmes, se frappant la poitrine à grands coups de poing.

« Depuis que la couronne était tombée en quenouille, dit fort bien M. Rambaud 1 . l'Empire byzantin était une véritable gynécocratie.,Les princes-époux gouvernaient, mais c'était la « Porphyrogénète » qui régnait. Dans l'appartement des bommes étail la force, dans l'appartement des femmes étaient le droit et la légitimité. C'était le Gynécée qui faisait el défaisait les empereurs. Zoé, obbgée parles mœurs pubbques à la réclusion, comme l'avaient été les matrones athéniennes de l'antiquité, comme léseront les boïarines el les tsarines moscovites du wr siècle, y vivait entourée d'eunuques, de moines et de boulions. Les mystères de ce Harem chrétien, qui annonce déjà le Harem des Sultans, nous étaient mal connus avant la publication des mémoires de Psellos. Initié comme ministre à toute- ce- intrigues, il nous les dévoile avec une complaisance qui n'est pas exempte de malice. Parfois, la liberté de son langage el la crudité de ses aperçus physiologiques sont une preuve que la naïveté hardie de l'âge antique se conciliait encore avec la pruderie et le raffinement byzantins. «

On sait que Monomaque, avant d'épouser Zoé, avait été déjà marié deux fois. Quand sa seconde femme, qui était de l'illu>lre famille des Skléri, avait expiré, n'osant contracter une de ces troisième- noces que

(1) Éd. Bury, pp. li'.i sqq.

2 Op. cit., p. 254.

•H6 LES PORPHYROGÉNÈTES ZOÉ ET TIIÉODORA

l'Eglise orthodoxe réprouvait si fort, il avait fait bien pis. Au moment même où il semblait en coquetterie réglée avec la basilissa Zoé, il vivait déjà en concubinage avec une jeune veuve nommée Skléréna, propre nièce (1) de sa seconde femme décédée, donc issue elle-même de la plus haute aristocratie byzantine. Elle était fort belle et avait été fort sage jusque-là. Elle était sœur de Romain Skléros, petite-fille par conséquent du fameux prétendant Bardas Skléros qui avait disputé l'Empire au grand Basile. Monomaqne l'avait séduite, nous dit Psellos, en la comblant de cadeaux, en la fascinant par la violence de ses déclarations amoureuses ou par d'autres moyens encore. Ils s'adoraient littéralement et ne pouvaient supporter l'idée de vivre séparés.

Éprise pour son séduisant amant de la plus violente passion, Skléréna avait pour lui tout sacrifié, honneurs, fortune, avantages d'une grande alliance et l'avait suivi résolument dans son long et dur exil, l'entourant de ses soins, lui prodiguant les consolations et les encouragements, disposant en sa faveur de tout ce qu'elle possédait, en un mot s'efforça ni de lui adoucir par tous les moyens sa triste existence de banni. Toutefois Constantin n'avait osé à ce moment contracter avec

• ■Ile un troisième mariage, qui aurait pu l'exposer, lui simple particulier, à la rigueur des censures ecclésiastiques. Quand il eut été rappelé à

• lunstantinople dans les circonstances extraordinaires que l'on sait, elle, qui était demeurée seule à Méfelin et qui l'avait vivement poussé à accepter ce retour triomphal, espéra un moment qu'il allait l'épouser, mais quand elle eut appris que, passant cette fois, à cause de cette alliance si brillante avec Zoé, sur l'obstacle canonique des troisièmes noces, il devenait le mari de la vieille basilissa, elle crut bien que tout était fini pour elle et trembla d'attirer sur sa tète la jalousie de sa nouvelle toute-puissante rivale !

Constantin, de son côté, dans son élévation si prodigieusement inattendue, n'avait eu garde d'oublier l'amie fidèle et tendre des jours malheureux! « Quand il contemplait Zoé, dit Psellos, avec les regards des sens, il voyait sa maîtresse Skléréna avec les yeux de l'âme. Il

(1) Zonaras dit « cousine germaine ».

SKLÉRÉNA RAPPELEE D'EXIL \r,

serrait l'une dans ses bras, mais l'autre habitai! dans son être même comme une relique très chère. Ce qui devait arriver fatalement arriva. Constantin Monomaque, presque aussitôt après son avènement, sourd

aux conseils de la raison < à ceux de ses amis, sans aucune consi

dération pour la jalousie possible de la vieille et ardente basilissa, insen sible même aux instances de sa très sage sœur Euprepia qui le suppliait de ne point en venir à une telle extrémité, dès la première entrevue qu'il eut avec Zoé, ne craignit pas de l'entretenir de sa bien-aimée Skléréna. Naturellement il ne lui parla point d'elle comme ayant été ou étant

encore sa maîtresse, mais c me d'une amie qui aurait eu beaucoup à

souffrir pour sa propre famille, puis pour lui-même. Il lui exprima son désir ardent de la voir rappelée d'exil et munie d'un établissement convenable.

La bonne basilissa Zné qui n'était plus aussi jalouse, dit Psellos, parce qu'elle avait beaucoup souffert et parce qu'elle n'était peut-être plus d'âge à éprouver ce sentiment avec quelque violence, se rendit immédiatement au désir si chaleureusement exprimé par sun nouvel époux. Skléréna, qui croyait que les plus terribles malheurs allaient fondre sur elle dans son île lointaine, vit soudain avec ravissement apparaître les messagers impériaux chargés de la ramener à Gonstantinople avec une escorte d'honneur. Ceux-ci lui apportaient des lettres du nouveau basileus, une même de la basilissa, l'assurant de leur bienveillance, l'engageant vivement à regagner de suite la capitale. Ainsi fut fait. Skléréna reçut d'abord un accueil assez médiocre et n'eut qu'une maison très modeste avec un personnel peu nombreux. Mais bientôt le basileus, demeuré fort amoureux, transforma le pavillon très simple qui l'abritait en une habitation infiniment plus spacieuse. Ce fut surtout une excuse pour aller fréquemment retrouver la favorite. Sous prétexte de lui créer une demeure digne de la meilleure amie d'un souverain tel que lui, il la dota d'un véritable palais. Sous prétexte aussi de surveiller par lui-même les travaux, il se rendait sur les chantiers plusieurs fuis par mois. En réalité, c'était uniquement pour rencontrer sa chère Skléréna. Il se rendait chez elle en compagnie d'une suite à laquelle il faisait servir une collation, tandis que lui courtisait à loisir son amie. Bientôt ce fut un jeu

418 LES l'ORPHYROGESÈTES ZOE ET TIIEODORA

pour ceux qui désiraient obtenir quelque faveur de proposer au souverain une de ces visites qui faisaient sa joie, mais qu'il n'osait toujours décider de lui-même. Le prétexte était aussitôt accepté que trouvé. Le basileus ravi donnait incontinent son acquiescement à une requête qui le comblait d'aise et l'habile courtisan qui avait discrètement amené ce résultai voyait pleuvoir sur sa tète les témoignages de la faveur impériale.

Tout ce récit est de-Psellos. Zonaras, de son côté (1), affirme que Monomaque commença pour les mêmes raisons la construction du célèbre monastère de Saint-Georges de Manganes qui fut une des gloires artistiques de son règne, c'est-à-dire pour avoir un motif d'aller voir son amie tant aimée qui pour lors habitait près de là la maison dite du « Kvnégion ». C'était là précisément le pavillon que Constantin avait fait transformer en palais pour Skléréna (2). Skylitzôs, nous le verrons, affirme que Monomaque épuisa littéralement le trésor pour l'édification de son cher couvent.

Bientôt le basileus qui, au début, avait soigneusement dissimulé sa passion et semblait en éprouver quelque honte, cessa de se cacher et fréquenta ouvertement et constamment Skléréna. Au scandale de tous, il ne la traitait plus en simple concubine, mais comme si elle eut été sa véritable épouse. Il mettait le trésor au pillage à son intention et lui accordait aussitôt tout ce qu'elle demandait. C'est ainsi qu'un jour, ne sachant comment lui être agréable, ayant trouvé au Palais un coffre de métal précieux orné de peintures et de bas-reliefs, probablement quelque coffret émaillé, véritable merveille artistique, il le lui envoya plein d'or et de joyaux. Sans cesse il lui faisait des cadeaux aussi somptueux. Rapidement donc ces amours impériales devinrent tout à fait publiques, et, chose inouïe, Monomaque, enhardi par cette impunité même, obtint facilement de la bonne et faible Zoé que sa maîtresse vint vivre officiellement auprès d'elle et de lui au Grand Palais. On installa pour Skléréna au Gvnécée un appartement princier. Chose plus incroyable encore, une sorte de contrat, de traité d'alliance, qu'on appela au Palais « le contrat

(1) Éd. Bonn. UT. 646. Voy. encore Cédrénus, II, 608, 13.

2 Monomaque, toujours au dire de Zonaras, fit construire également divers hospices et établissements de charité dans la capitale.

S K I É R É N l NO M M É /: IUGUSTA 419

d'amitié» (' I , lui rédigé par écrit sous ['inspiration du basileus amoureux fi signé par les deux femmes, la vieille épouse el la jeune concubine. < lu alla jusqu'à entourer la cérémonie de la signature de ce prodigieux document d'un certain apparat. Une salle du Palais fui

disposée et ornée ;'i cet effet et, scandale sans précédent, le basileus \ viul siéger entre Zoé el Skléréna durant (pic les sénateurs, convoqués officiellement pour donner par leur présence un semblant de régularité à cette extraordinaire convention, la ratifiaient officiellement en rougissant de honte, la plupart même eu proférant à voix liasse îles paroles de colère. « Cela n'empêcha point, dit Psellos, que, fidèles à leur servilité, à leur frivolité accoutumées, ils ne fissent en publie l'éloge enthousiaste de cet infâme traite comme s'il était vraiment tombé du ciel, affectant de le considérer comme le plus aimable et le plus innocent des contrats.

I li mime conséquence immédiate de cet arrangement inouï, Skléréna reçut le litre officiel de « Sébaste » (2), ou d' « Augusla » par lequel on la désigna dorénavant et s'installa définitivement au Palais en qualité de seconde ou plutôt de troisième impératrice. Et le plus étonnant c'est qu'alors que tous ou presque tous à la cour souffraient pour Zoé de cette humiliation suprême, seule la vieille basilissa ne parut en éprouver aucun chagrin. On la vit sourire à la favorite d'un visage joyeux, souvent l'embrasser avec tendresse. Toutes deux avaient coutume de conférer ensemble des affaires publiques avec Monomaque. Lui écoutait successivement l'avis de chacune et parfois suivait celui de Skléréna. On vit paraître celle-ci dans toutes les cérémonies officielles à côté du basileus entre Zoé et Théodora. C'est toujours à Psellos que nous devons la plupart de ces curieux détails. Lui qui aimait à être bien avec tout le monde, alla faire sa cour à la Sébaste et fut bien reçu d'elle. Elle sut le prendre par sa vanité de sophiste : elle l'écouta. 11 nous a laissé' d'elle un portrait séduisant :

Sans être belle au vrai sens du monde, la jeune femme prêtait peu à la critique tant toute sa personne était harmonieuse, avenante, pleine de grâce. Quant aux qualités de son cœur plein de douceur, elles parais-

(2) 'H Sep«rrii.

sent lui avoir entièrement gagné l'amitié de tous, de Psellos en particulier, car il nous en fait le plus enthousiaste éloge. « Elle eut fasciné des rochers, dit-il, par sa grâce, par la noblesse de ses sentiments. Elle

RELIQUAIRE BYZANTIN émaillé de la Vraie Croix donné à saint Athanase par Nicéphore Phocas, aujourd'hui encore conservé "» fameux couvent de la Lavra du Mont-Athos, — Intérieur du Reliquaire. — (Coll. des W's-Études.)

avait les plus généreuses aspirations. Elle s'exprimait dans une forme délicieuse, entièrement personnelle. Ses discours étaient fleuris, raffinés, harmonieux. Elle avait une voix incomparable, une diction aussi exquise que le timbre en était suave. Tout ce qu'elle disait prenait un charme

.V \TVRE < Il \i;\i i x l / DE SKLl RÉ V I

naturel infini, et, quand elle parlail , des grâces inexprimahles l'ace |>n

enaient. Elle aimait à me séduire en m'interrogeanl de sa douce voix

RELIQUAIRE BYZANTIN émaillé de la Vraie Croix donné à saint Athanase par Nicéphore Phocas, aujourd'hui encore eon&erv* fameux couvent de la Lavra da Vont- Itliog. — Extérieur du Reliquaire.— Coll. des H '-Études.

sur les mythes helléniques, mêlant à s'a conversation ce qu'elle avaii appris d'autres bommes de science. Elle possédait à un degré que nulle femme n'a jamais atteint le don de savoir écouter. Elle était très Une

d'oreille, non pas naturellement, mais comme elle n'ignorait point qu'on médisait constamment d'elle presque sous ses yeux, sitôt qu'elle voyait quelqu'un parler à voix plus basse, elle savait qu'il était question d'elle et en était ainsi arrivée à saisir les moindres sons. Ces souvenirs de Psellos sont curieux. On aimerait à pouvoir se représenter ce jeune philosophe de vingt-cinq ans, érudit autant que prétentieux, entretenant son exquise interlocutrice, cette Pompadour du xi"'e siècle byzantin, des plus aimables récits sur l'histoire et la mythologie helléniques, les entremêlant de jeux de mots précieux, de compliments adroits, d'adulations élégantes autant que subtilement dissimulées.

Psellos raconte l'anecdote suivante qui se rapporte aux débuts du règne de Constantin Monomaque : « Une fois que nous autres les « asecretis » impériaux, c'est-à-dire les secrétaires du basileus, nous étions réunis, nous assistâmes au spectacle grandiose d'une procession solennelle de toute la cour se rendant à une fonction. En tète du cortège imposant marchaient les deux basilissae Zoé et Théodora. Après celles-ci venait l'Augusta Skléréna, car tel était son titre officiel (1). Comme la procession se dirigeait vers le lieu de la fête, la foule urbaine contemplait pour la première fois ce spectacle extraordinaire de la maîtresse du basileus paraissant en public avec les deux princesses. La stupéfaction de tous, pour ne pas dire plus, fut extrême! Soudain on entendit un courtisan, certainement un homme expert dans l'art de flatter, répéter à haute voix les deux premiers mots de deux vers de l'Iliade (2). Il cria seulement où vé|*e«v sans aller plus loin. La phrase complète était celle-ci :

« ci vé;j.£j:v Tscoiç xaî Èuxvrçu.tSaç '.V/a'.îùç Tj'.r;î' i^-y. Yuvaiyi eoXùv ypàvov â/.ysa tât/v.') »

< >r, dit M. Bury, en ces temps si reculés qui nous semblent si barbares, Homère était peut-être aussi familier parmi les personnes cultivées de la société byzantine que Schàkespeare l'est de nos jours parmi les membres de la société anglaise la plus raffinée. Skléréna

(1) C'était, parait-il, sur le désir formel du basileus que les basilissse avaient déféré ce litre inouï à sa concubine!

(2) Chant III, vers 156.

SKLERENA ET LES BASIL1SSJE 123

entendil forl bien l'allusion. Elle ne ilil rien pour l'heure, mais, le spectacle termine, elle courut retrouver le personnage en question pour lui demander l'explication de ces deux paroles qu'elle redit très correctement. Lorsqu'elle eu! compris le sens de la citation, elle s'en n Ira

1res liere e| récompensa l'habile liai leur avec, sa générosité accoutumée.

Le basileus, pour lui attirer à la fois l'amitié des basilissse el celle de toute la cour, mettait constamment à sa disposition des sommes

1res considérables.

« Elle se conciliait, nous dil encore Psellos, la bonne grâce des deux impératrices en les comblant chacune de ce qu'elles affectionnaient le plus, en donnant à Zoé beaucoup d'argent non pour le thésauriser, mais pour le distribuer à d'autres, puis encore toutes sortes de drogues et d'épices îles Indes, surtout des bois de senteur, des baumes naturels de toutes espèces, des olives très petites, des baies de laurier très blanches, tous les ingrédients en un mot nécessaires au goût passionné de la vieille femme pour la confection des parfums, à Théodora, par contre, des pièces de monnaie anciennes (1), dont elle avait un grand nombre et pour lesquelles elle avait fait faire tout exprès des coffres en métal, médaillées précieux du onzième siècle à Byzance !

Ces petits cadeaux remis avec une grâce parfaite étaient caUse, poursuit le chroniqueur, que les deux basilissse adoraient littéralement la charmante Skléréna. Zoé, calmée par les ans, n'éprouvait plus aucune souffrance de jalousie à son égard. Huant à Théodora, qui avait tout ce qu'elle pouvait désirer, elle se souciait bien moins encore d'en vouloir à la séduisante jeune femme.

Rien ne peut donner uni' idée des prodigalités de la favorite. Tout ce que le grand Basile, dit Psellos probablement avec beaucoup d'exagération, avait accumulé dans le trésor durant tant d'années à la sueur de son front, était maintenant pour Skléréna qui n'en faisait que quelques bouchées. Toutes ces sommes énormes s'en allaient vite et gaiement en

1 Je pense du moins qu'il faut expliquer ainsi l'expression de « dariques » dont se sert Psellos. Théodora n'était pas la première et ne devait pas être la dernière des personnes souveraines passionnées pour ce goût si attrayant des collections numismatiques.

424 LES PORPHYROGÉNÈTES ZOÉ ET TIIÈODORA

largesses de toutes sortes. « Bientôt, conclul philosophiquement notre chroniqueur, il n'en resta plus rien, mais je n'en suis pas encore là de mon récit. »

Cette réunion prodigieuse de ces quatre personnages si disparates se partagea fort aimahlemenl les appartements du Grand Palais (1). Le basileus occupa ceux du milieu. A sa gauche et à sa droite demeuraient les deux impératrices. L'Augusta habita la portion de la résidence impériale plus spécialement connue sous le nom de Palais Sacré. Ces trois femmes si incroyablement associées dans une vie commune usaient les unes envers les autres de procédés d'une délicatesse tout-à-fait extraordinaire. Jamais l'impératrice Zoé n'allait trouver son époux dans ses appartements sans s'être préalablement informée si Skléréna ne s'y trouvait point. Dans le cas affirmatif elle restait chez elle. La foule disait que, par une sorte d'accord secret, ces deux femmes étaient convenues de posséder le prince en commun et comme par indivis.

Tout ceci ne laissait pas que de scandaliser fort le grand public. Un jour même le peuple s'impatienta et faillit prendre très mal ce mépris de l'opinion. J'ignore pour quel motif Psellos a passé sous silence la sédition populaire dont parle Skylitzès survenue le neuvième jour du mois de mars de l'an 1044, sous le coup de l'indignation contre la toute-puissante favorite qui semblait considérer les deux impératrices légitimes, tant chéries de la foule urbaine, comme des quantités négligeables. L'éclat indécent dont elle brillait éclipsant même la basilissa révoltait les esprits. Déjà on se répétait tout bas que celte ambitieuse maîtresse, pour régner seule, pourrait bien songer à se défaire à la fois de Zoé et de Théodora. Une procession devait avoir lieu ce jour-là en l'honneur des Saints Martyrs dont c'était la fête très populaire à Byzance. Le basileus était sorti du Palais entouré de la garde Scandinave armée de longues lances. 11 avait d'abord suivi à pied parmi les champs sacrés et les euphémies la fonction qui s'en allait d'abord au très saint temple palatin de Notre Sauveur de la Chalcé. Puis, étant monté à cheval, il avait voulu se rendre toujours en procession à la non moins sainte église des Quarante Martyrs

I) Voy. à ce sujri la note très importante de M. Bury, op. cit., note 47 do la p. 264.

MINIATURE d'un manuscrit byzantin du XI Siècle de l' Histoire de Skylitzès, de la Bibliothèque Nationale de Madrid. — ?<>'• et Théodora \le. — Millet,

Il t-Études, i . 1370.

élevée par les empereurs Tibère-Constantin et Maurice Tibère sur la M. sa, non loin de la Colonne de Phocas. C'est alors que parmi la foule immense des spectateurs assemblés sur la grande place devant le Palais des murmures se font entendre, un cri unanime retentit soudain par toutes les rues de la grande Ville : « Nous ne voulons point de Skléréna pour notre basilissa. Nous ne voulons pas qu'à cause d'elle nos Mères les Porphyrogénètes Zoé et Théodora soien! en danger de périr! » Le peuple désignait ainsi les deux basilissa1 et pour ce mot île o Mères « il usait du terme familier et touchant de « Miy.r. ». Et subitemenl éclata, comme par enchantement, un tumulte effroyable. Le peuple entier se précipita avec fureur sur le basileus cherchant à le tuer. Ce fut la toujours bonne et généreuse Zoé qui s'entremit personnellement pour faire cesser les troubles. Il fallut qu'avec la promptitude de l'éclair le> ileux basilissa1 se montrassent aux fenêtres du Palais d'où elle:- haranguèrent la foule. Finalement elles réussirent à la calmer. Sans celle heureuse intervention, dit Skylitzès, il y aurait eu des morts en grand nombre Le basileus eut peut-être bien péri lui aussi. Lorsque tout fut rentré dans le calme, Monomaque, renonçant à poursuivre cette procession si périlleuse, rentra au Palais. Les chroniqueurs musulmans, lbn

426 LES PORPIIYROOENETES ZOE ET TUEODORA

el-Athîr (1) et Aboulfaradj !2), ajoutent ce trait curieux que les « étrangers musulmans, juifs, arméniens et autres », très nombreux dans la capitale, qui, dans un luit suspect, faisaient courir le bruit mensonger que le basileus avait fait périr les deux basilissse, et qui avaient même voulu envahir le Palais à cette occasion, furent expulsés en masse de la capitale, après que Monomaque eut fait voir au peuple pour le calmer ses deux souveraines bien vivantes. Ordre fut donné à tout étranger fixé depuis moins de trente années à Constantinople de déguerpir dans le délai de trois jours sous peine d'avoir les yeux crevés. Plus de cent mille personnes auraient ainsi quitté la ville. On ne fit guère exception que pour douze étrangers qui inspirèrent confiance au gouvernement du basileus. Une variante du récit de Cédrénus(3), insiste encore sur l'exaspération générale qu'excitait aussi bien dans les rangs du Sénat et de l'aristocratie que parmi le menu peuple la situation si irrégulière et si en vue de la fille des Skléri. Le fameux religieux Stéthatos, dont il sera question plus loin lorsque je dirai l'histoire du Schisme, très célèbre et populaire à celte époque à lîvzance pour ses extraordinaires vertus ascétiques, qui était demeuré quarante jours sans prendre aucune nourriture, et qui, pour cette cause, jouissait d'une immense faveur populaire, poussé par l'indignation de toutes les classes, depuis la rue jusqu'au Palais, tenta vainement de mettre un ternie à ce scandale. Il ne craignit pas de reprocher publiquement au basileus sa conduite. Mais ce fut en vain. .Monomaque, complètement asservi par la belle créature, ne prêta aucune attention à ces exhortations. C'était bien le véritable « homme à femmes » qui ne vivait que pour elles, et ensorcelait aussi bien la jeune maîtresse que la vieille épouse! Stéthatos, dit le chroniqueur, échoua devant l'amour insensé du basileus que la triomphante jeunesse de la charmante créature affolait positivement.

On rendait donc à ces deux femmes : l'épouse légitime et la belle et jeune maîtresse, les mêmes honneurs, mais souvent la populace injuriait Skléréna. Elles accompagnaient presque toujours le basileus

(1) Op. cit., IX, p. 352.

(2) Op. cit., P. 245.

(3) Op. cit.. II, p. 556, note à la ligne 1i.

MORT DE SKELÉRNA U7

lorsqu'il paraissait en public, l'une à sa droite, l'autre à sa gauche.

Jamais Zoé ne vaquait à des travaux féminins. Jamais elle ne Qlail ni ne tissait. Elle se négligeai) affreusemenl à mesure qu'elle prenail des ans. g Je ne sais, «lit Psellos, s'il en avait été ainsi dès sa jeunesse, mais une fois vieille, elle perdit tout désir de plaire ». Notre chroniqueur raconte à cette occasion diverses anecdotes d'un intérêt secondaire.

« Lebasileus, poursuit notre écrivain, méditait certainement d'élever Skléréna au rang de basilissa véritable. J'ignore comment il s'y serait pris, mais c'était incontestablement son unique pensée. Bêlas, cette unique pensée comme les espoirs triomphants de son amante furent en un moment anéantis par une maladif soudaine qui emporta la jeune femme malgré tous les soins des médecins et la tendresse de son amant. Prise de douleurs de poitrine et de difficulté ex) rême de respirer, succombant à une pneumom à quelque affection pleurétique, la pauvre

créature ne fut bientôt plus qu'un cadavre. Ainsi furent emportés tant de rêves de grandeur. Nous ne savons à quelle date exactement le pauvre liasilfus amoureux l'ut accablé par cette affreuse douleur. Ce fut, je crois, dans les premières années du règne. Psellos se refuse à raconter dans son Histoire les regrets puérils, les pleurs et les lamentations de son cher basileus. Comme un enfant au berceau, le pauvre homme se montra incapable de contenir sa passion. « Ce ne sont point là des racontars pour des historiens, conclut philosophiquement notre écrivain, mais bien de simples bavardages. » Skléréna fut ensevelie au beau couvent de Manganes à côté de la sépulture que son impérial amant s'était réservée pour lui-même.

« Assez parlé de Skléréna, retournons à Monomaque », poursuit Psellos. « Pour le basileus, comme je l'ai dit déjà, le trône représentait surtout le port calme et tranquille après les longues et multiples tempêtes. Avant tout Monomaque désirait avec ardeur ne plus naviguer sur des mers en fureur. » En deux mots et pour en finir avec toutes ces comparaisons poétiques de notre écrivain compliqué, Monomaque n'avait qu'une pensée : vivre en paix et jouir tout à son aise des avantages du pouvoir. Hélas, il n'eut pas ce bonheur parmi tous les troubles intérieurs, toutes les attaques des nations voisines, toutes les calamités enfin

qui ont rendu son règne tristement célèbre : convulsions religieuses qui aboutirent définitivement de son temps au grand Schisme de l'Église d'Orient, luttes incessantes et souvent malheureuses aux frontières cunlre les Turks Séldjoukides, contre les Arméniens, les Géorgiens, les terribles Russes de Vladimir, les non moins redoutables Petchenègues, 1rs Normands aussi d'Italie, sanglante- révoltes enfin de Georges Maniakès et surtout de Léon Tbrnikios. Malheureusement le principal historien de ce règne, Psellos, sous prétexte d'être court, a passé volontairement sous silence beaucoup de ces événements et nous demeurons encore à l'heure qu'il est réduits pour ceux-ci aux renseignements si brefs ou si confus des autres chroniqueurs grecs, des Skylitzès, des Michel Attaleiates et des Zonaras en particulier. Reprenons pour un temps le récit chronologique de ces événements depuis les débuts du règne :

Constantin Monmnaque avait choisi presque dès son avènement (1) pour premier ministre 2 Constantin Likhoudès dont il a été question déjà (3), dont il sera souvent question dans la suite. Déjà une première fuis au pouvoir sou- le court règne du Kalaphate, Likhoudès fut un des hommes d'État les plus honorables, les plus vertueux, les plus dignes de respect, les plus universels, les [dus cultivés (4), qui aient à cette époque gouverné l'Empire byzantin.

Les premières mesures prises par le nouveau basileus, probablement sous l'influence de cet homme remarquable, furent à peu près celles qui signalaient chaque nouvel avènement à Byzance. Chaque sénateur fut élevé d'un degré. 11 fut l'ait aux dignitaires et au peuple des distributions de dons, de titres et de largesses. Des lettres impériales furent expédiées à tous le- gouverneurs des thèmes annonçant l'élévation du nouveau basileus, proclamant que son règne serait consacré à tout ce qui était bien et honnête, à détruire le mal partout (5). Puis Monomaque, pour des

1 Aussitôt après que Michel Kéroularios eut été élu patriarche.

1 Le titre officiel était ô itapaSuvac-re-Juv tû flacriXëî ou encore fi juTc^ur/.

(3) Voy. pp. 3N2 et 404. Voy. :>ur ce personnage : W. Fischer, Reilr., etc., p. 359.

(4) Il était un légiste distingué, « un manuel de rhétorique », et avait eu pour maitre Jean Xiphilin. Il était né à Constantinople d'une famille honorable. Voy. Bury, op. cit., p. 266; Skylitzès (Cédr., II. p. 044) fait de lui le plus grand éloge.

(5) Voy. Sathas, op. cit., IV. pp. Xh à liv.

LE K\I.\Pll\ri ET VORPHAffOTROPHl

raisons d'ordre politique qui nous échappent, probablemeni par mesure de précaution, changea les lieux de déportation où achevaient de mourir les grandes victimes des récents événements el lès exila beaucoup plus loin. Le malheureux Orphanotrophe qui \i\;n'l toujours dans son affreuse solitude du couvent de Monobat;v, fui expédié dans celle ile munie de Mételin, celle antique Lesbos d'où, par un véritable chassé croisé plein d'ironie, venait de partir son ancienne victime, le basileus Monomaque en personne, pour monter précisément sur ce trône qui avail été si longtemps la propriété île l'eunuque redouté. Quanl aux deux mutilés du lit avril [042, l'un.

le Kalapbate, fut envoyé du monastère d'Eleimôn dans l'île de Ghio, l'autre, le nobilissime Constantin, dans celle île Samos. L'histoire demeure muette à partir de ce moment sur ces deux derniers

grands coupables. Us vieillirent peut-être oubliés et méprise's dans celte existence affreuse dont la perte de la vue devait décupler l'horreur. Quant à l'Orphanotrophe, victime plus intéressante, nous savons seulement qu'il continua à vivre dans ce morne exil jusqu'à ce que la main du bourreau eût fait aussi pour lui son œuvre. L'illustre eunuque, frère et oncle d'empereur, si longtemps maître absolu de cet immense empire, périt, on le verra, de mort violente, aussi terrible qu'inopinée.

Une autre mesure prise par le basileus dès les premiers jours de son règne sous le coup de sa passion insensée pour Skléréna eut des suites infiniment graves qui mirent en péril extrême le nouveau règne dès son début . J'ai parlé déjà d'un frère de la favorite nommé Romain Skléros, fds du grand Bardas 1). Pour faire plaisir à sa maîtresse, le basileus éleva ce

SCEAU DE PLOMB du Magistrat et Protostrator Romain Skléros. — (Coll. A. Mordtmann ci Constantinople.)

I Vnv. Epopée. II, chapitres I, II, VI et VII. — Voy. p. ilti du présent volume.

LES PORPHYROGÊNÊTES ZOÉ ET TllÉODORA

personnage médiocre aux très hautes dignités de magistros et de protostrator ou grand écuyer. Romain, au dire de Skylitzès (1), profita immédiatement de la haute influence qu'il venait d'acquérir pour se venger de son ennemi mortel le fameux Georges "Maniakès qu'il haïssait, nous l'avons vu, pour de vieilles et très violentes querelles à propos de questions de propriétés (2). Maniakès, on le sait, avait, été, depuis peu, replacé à la tête des forces impériales dans l'Italie méridionale (3). Skylitzès et Zonaras sont malheureusement très sohres de détails sur cette hostilité entre ces deux hauts personnages qui eut de si funestes conséquences. Ils disent seulement que Romain Skléros, non content de faire dévaster les terres de Maniakès, situées auprès des siennes dans le thème des Anatoliques, non contenl de lui avoir pris, assurait-on, sa propre femme, réussit à le faire une fois encore destituer de son haut commandement par le nouvel empereur à peine sur le trône. Ce fut le signal des plus graves catastrophes qui se déroulèrent avec une extrême violence.

Pour la clarté de notre récit, il nous faut repasser pour quelque

temps en Italie et reprendre, dans cette contrée, I'historiq les

événements au point où nous les avons laissés à la fin du règne de Michel IV (4).

Nous apprenons par Guillaume de Pouille, qui est du reste le seul à nous donner ce renseignement, que déjà sous le règne si court du basileus Michel V, dans le courant de l'hiver de 1041 à 1042, un nouveau « catépano » byzantin était arrivé en Italie pour remplacer l'infortuné Exaugustos Bojoanncs, le vaincu de Montepeloso. Ce « catépano » qui avait nom Synodianos avait débarqué à Otrante, ville demeurée jusqu'ici fidèle à l'Empire, alors que Bari était déjà tombée aux mains des révoltés. Le chroniqueur normand ajoute que ce haut fonctionnaire, ayant sommé les cités d'Apulie alliées aux Normands de le recevoir et de reconnaître

(1) N'oublions pas que Skylitzès, qui se dit quelque part contemporain de Psellos, a dû vivre dans son enfance ou sa jeunesse sous le règne de Monomaque. C'était un très haut fonctionnaire. Il a probablement rédigé sa précieuse chronique vers la fin du xim° siècle. Voy. Hirsch, Byz. Studien, p. 357.

(2) Voy. à la page précédente le sceau de Romain Skléros. (3 Voy. p. 390.

i i Voy. p. 269.

ARGYROS ELU rllll DES NORMANDS 431

;i aouveau l'autorité impériale, recul de celles-ci un refus formel. Il cher cha vainement alors à reconstituer une armée pour les y contraindre par la force, mais les forces byzantines avaienl péri ou étaient dispersées. Apres d'inutiles efforts, après s'être obstiné à séjourner derrière les remparts d'Otrante, il dut, sur un ordre impérial, retourner à Constantinople. Sa mission avait complètement échoué.

L'alliance avec Argyros, le lils iln fameux patriote Mélès, alliance que

j'ai rai tée dans un chapitre précédenl I .présentait, dit l'abbé Delarc,

pour les Normands de Sicile de sérieus avantages don! nous allons voir les fruits. Le lils de Mélès était le représentant autorisé de ce parti de patriotes de la Pouille, de ces ( conterati » qui n'acceptaient plus la domination grecque et luttaient depuis de longues années pour l'indépendance de la patrie En mettant Argyros à leur tête, les Normands pouvaient donc compter sur le concours de ce qu'il y avait de plus hardi parmi les indigènes. Guillaume de Pouille raconte, d'une façon un peu légendaire peut-être, comment avait été élulenouveau chef des Normands

en lévrier de l'an 1(112.

Argyros, dit-il. pauvre mais plein d'audace et de générosité, refusai! d'être le chef d'un si grand peuple, parce qu'il ne pouvait leur donner ni or ni argent. Les Normands répondirent que ce n'était pas de l'or, mai- lui qu'ils désiraient, lui dont le père leur avait constamment témoigné de l'intérêt. Celte réponse le décida à se rendre aux prières qui lui étaient faites. 11 introduisit de nuit les chefs normands dans Bari, les conduis! à l'église de Saint-Apollinaire et là leur parla en ces ternies : « Je n'ai pas de largesses à faire à un peuple puissant, aussi suis-je surpris que vous me demandiez pour chef, .le sais que vous manquez de diverses choses, et ce me sera un chagrin de ne pouvoir vous les donner. » Les Normands répondirent : « Si tu es à notre tète, il n'y aura plus parmi nous de pauvres ni d'indigents. La fortune nous accordera ses faveurs, si tu es notre capitaine. Tu nous conseilleras comme ton père avait coutume de nous conseiller. » Après avoir ainsi parlé, les Normands élevèrent Argyros sur le pavois, et il fut à l'unanimité acclamé prince ! »

1 Voy. p. 268.

432 LES PORPHYROGENETES ZOE ET TllEODORA

« Dans la cathédrale de Bamberg où elles reposaient, poursuit l'abbé Delarc, les cendres de Mélès durent tressaillir d'allégresse, car la domination des Grecs de la Pouille semblait toucher à sa fin, et c'était le fils même de Mélès qui devenait le chef de l'armer libératrice ! »

L'accord avec Argyros riait à peine conclu que les Normands n'eurent pas trop de toutes leurs forces pour lutter contre un nouvel adversaire intiniment redoutable qui venait d'arriver de Constantinople. Irrité de l'insuccès de la mission confiée à Synodianos, le nouveau basileus Michel Kalaphate avait résolu, peu avant sa chute, d'envoyer en Italie un chef autrement distingué. Dans ce but, il avait rendu la liberté au fameux Georges Maniakès détenu dans une dure captivité, depuis sa disgrâce, à la suite de l'expédition de Sicile I). Mais, sur ces entrefaites, Michel Kalaphate étant presque aussitôt tombé du pouvoir le 21 avril de cette même année 1042, la basilissa Zoé, restaurée sur le trône de ses ancêtres avec sa sœur Théodora, reprit plus énergiquement dans le court espace que dura ce double règne féminin les projets de guerre en Italie. Prenant pour elle le projet de Michel Y, elle avait confirmé, nous l'avons vu, Maniakès comme « catépano » des thèmes italiens avec les pleins pouvoirs de généralissime et une armée considérable pour reconquérir la Pouille perdue par l'incurie de ses prédécesseurs.

Georges Maniakès et son armée débarquèrent déjà à la fin d'avril 1042 à Tarente 2 , quelques jours seulement après la chute du Kalaphate, ce qui, par parenthèse, semblerait indiquer que le mérite d'avoir envoyé en Italie ce chef et cette armée, serait bien tout entier attribuable au seul Michel V et non pas à Zoé. qui eut simplement à laisser faire (3).

« Rien en Maniakès, dit Guillaume de Pouille, qui lui est naturellement fort hostile, n'était digne d'éloge, rien si ce n'est la beauté corporelle : il était rempli d'orgueil et d'une féroce cruauté. » Les chroniqueurs byzantins s'expriment naturellement sur ce fameux capitaine en termes très différents. Hélas, les affaires des Grecs en Italie, durant la longue absence de ce héros, s'étaient bien complètement et bien

1 Voy. cependant Heinemann, o/,. cil., note 3 de la p. 89.

(2) A Otrante, suivant Guillaume de Pouille. I, vers 446 sqq.

(3) Voy. Gfrœrer, op. cil.. III, pp. 241 et 24:'..

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PORTES DE BRO.\ZE du sanctuaire ou. basilique de Saint-Michel à Mnntesanfangelo. — Ces magnifiques portes incrustées d'argent ont été exécutées en 1076 à Constantinople aux frais d'un Pantaleone.

malheureusement transformées. Loin de songer à de nouvelles conquêtes, il avait maintenant pour mission principale de défendre contre des adversaires devenus presque subitement formidables, les dernières provinces que l'Empire possédait encore dans la Péninsule. Trois ans avaient suffi à révéler la merveilleuse puissance des aventuriers normands que Maniakès n'avait pu conserver au service du basileus. Entrés par trahison dans Aversa et dans Melfi, maîtres désormais de deux places fortes inexpugnables, ils pouvaient descendre chaque année, au moment des récoltes, dans les grasses plaines de la Pouille. Les princes longobards étaient devenus leurs alliés de gré ou de force. Leur influence gagnait de plus en plus au sud vers les possessions byzantines et ils avaient déjà battu deux « catépano » d'Italie dans trois batailles rangées (1).

« Après avoir renvoyé sa flotte de Tarente, le nouveau « catépano i>, agissant avec sa vigueur habituelle, réunit dans cette ville tout ce qu'il put se procurer de troupes fidèles à l'Empire et vint établir son camp puissamment fortifié sur les bords de la Tara qui se jette dans le golfe de Tarente. Le danger parut si grand à Argyros qu'il envoya à Aversa et à Melfi des lettres pressantes, appelant tous les Normands au combat contre l'ennemi commun. Ceux-ci, ainsi que les patriotes apuliens, les « conterati », répondirent à l'appel d'Argyros qui se trouva bientôt à la forteresse de Mottola, sise au nord-ouest de Tarente, à la tête d'une petite armée de sept mille guerriers. Alors Maniakès, ne se sentant pas en forces, abandonnant en hâte durant la nuit son camp retranché de Tara, courut se réfugier derrière les murs de Tarente. Les Normands l'y suivirent avec leurs alliés, mais la forte situation de la ville, protégée de tous côtés par la mer et par de hautes falaises, ne communiquant avec la terre que par un pont facile à défendre, ne permettait pas de la prendre d'assaut. C'était en mai de l'an 1042. Les Normands, surtout l'intrépide Guillaume Bras de fer qui les commandait conjointement avec Rainulfe, le comte d' Aversa et Rodolphe Trincanocte, puis aussi Argyros, firent

(1) « Skylitzès, ilit M. Ghalandon, op. cit., f. 106, énumère comme appartenant encore à ce moment aux Byzantins les villes de Brindisi, d'Otrante, de Tarente, de Trani et d'Oria. Sauf Trani à qui sa situation au bord de la mer permettait de résister quoique isolée, on voit que les Byzantins avaient perdu tout le pays au nord d'une ligne allant de Tarente à Brindisi en passant par Oria. »

ÀiANIAKÊS PROCÈDE A lu: 77 Hliir.Il > EXÉCUTIONS

tous leurs efforts pour attirer hors des remparts Maniakès et ses guer riers. Leurs provocations restèrent sans effet. «C'esl ;iin>i, ilil Guillaume de Pouille, qu'un charmeur emploie toutes les ruses de son .ni [mur faire sortir le serpenl des entrailles de la terre, où il esi en sûreté. Mais, afin de ne pas céder à ers sollicitations, el afin de ne rien entendre, le reptile appuie contre terre une de ses oreilles et bouche l'autre avec -a queue. De même les lils île Damuis feignent de ne pas entendre les cris des Gaulois les appelant au combat et s'obstinent à rester dans Tarente. o Lorsque 1rs Normands furent convaincus que les Grecs ne se battraient pas et qu'il était impossible de prendre Tarente, ils se contentèrent de ravager tout le territoire de cette cité avec celui d'Oria, [mis retournèrent dans le nord de la Pouille.

« Os étaient à peine partis qu'au mois de juin de cette même année Kl 12. dans ce mois même qui vit l'élévation et le couronnement de Constantin Monomaque, Maniakès sortait de Tarente dans l'intention de châtier les villes d'Apulie qui avaient fait défection pour s'allier aux ennemis de l'Empire. De cruelles exécutions signalèrent partout son passage. 11 commença par Monopolis, sur la côte de l'Adriatique. Beaucoup d'habitants furent les uns pendus, les autres décapités. Les enfants ne furent pas épargnés. On alla jusqu'à enterrer vives quelques-unes des victimes, la tète seule émergeant de terre. De Monopolis, qu'il ne put du reste prendre, le généralissime marcha sur Matera, dans l'intérieur des terres, et campa, dit (Guillaume de Pouille, sur l'emplacement même occupé jadis par Annibal, lorsqu'il soumettait l'Italie à ses lois. Là encore, sous les murs de la ville, le terrible justicier lit pendre deux cents pavsans. Personne ne fut épargné, pas plus les enfants que les vieillards, pas plus les prêtres que les moines. Tout fut dévasté, pillé. L'armée emmena une foule de captifs. Mais ni Monopolis, ni Matera n'ouvrirent cependant leurs portes aux Grecs (1). »

Que faisaient Argyms et les Normands tandis que ces atrocités ensanglantaient la Pouille? Une Chronique prétend que près de Matera

(1) Voy. sur les atrocités commises par Maniakès dans cette courte campagne, la longue description en plus de cent vers qu'en fait Guillaume de Pouille (Delarc, op. cit.. note 2 de la p. 121 . Voy. aussi Heinemann, o/j. cit., note 2 de la p. 90.

436 LES PORPHYROGENÈTES ZOE ETjTHÉODORA

une bataille très meurtrière et demeurée indécisive eut lieu entre eux et les troupes de Maniakès. Mais il est malaisé d'admettre cetle donnée qui ne se retrouve ni dans les « Annules » de Bari, ni dans Guillaume de Pouille.

« En revanche, les mêmes « Annales de Bari » racontent que la ville de Giovinazzo (1), sur l'Adriatique, ayant abandonné l'amitié des Normands pour revenir aux Grecs encore maîtres de Trani, Argyros vint l'assiéger avec une armée de Normands et d'habitants de Bari et qu'il la prit par suite de trahison le 3 juillet 1042, après trois jours de siège. La ville fut épouvantablement ravagée et pillée. Les Grecs qui s'y trouvaient périrent massacrés, et ce fut à grand'peine qu'Argyros empêcha les Normands de traiter de même tous les habitants.

« La dernière semaine de juillet, les vainqueurs marchèrent contre Trani, qui ne cessait ses incursions contre Bari et qui était peut-être la seule ville demeurée à ce moment aux Byzantins dans la Pouille. Mais Trani ne devait pas succomber comme Giovinazzo. Le siège dura trente-six jours pendant lesquels on se battit presque continuellement sur terre et sur mer. Pour avoir raison de cette résistance, Argyros fit construire une foule de machines parmi lesquelles un chat gigantesque, une tour en bois si haute et si grande qu'au dire des « Annales de Bari », on n'en avait jamais vu de semblable en ce siècle. Les gens de Trani commençaient à plier. Ils étaient sur le point de se rendre lorsque la subite élévation de Constantin IX à l'Empire vint soudain donner une physionomie nouvelle à la lutte qui agitait la Pouille. Maniakès fut brusquement disgracié ! »

Le choix que la basilissa Zoé avait fait de Monomaque pour devenir son nouvel et troisième époux amena en effet les changements les plus inattendus. Devenu basdeus, Constantin IX, qui avait fait jadis partie des membres de la noblesse, ayant vu avec déplaisir la rapide fortune de Maniakès, eut, on l'a vu, pour favori Romain Skléros, dont la sœur, la célèbre Augusta Skléréna, était, du consentement de Zoé, demeurée sa maîtresse. Romain, qui jadis avait eu avec Maniakès les plus violentes

(1) « Juvenatia ».

438 Les porp'hyrogenètes zoè et theodora

contestations pour la délimitation du leurs terres, qui, à cette occasion, avait même, parait-il, failli être assassiné par lui, et qui avait su dissimuler pendant onze ans sa profonde rancune, usa de toute son influence pour le perdre dans l'esprit de Monomaque. Il obtint presque de suite qu'il fut rappelé, et, non content de cette vengeance, profitant de l'absence de Maniakès, il assaillit sa maison, ravagea ses propriétés, et les mit littéralement à sac. Finalement, insulte suprême, il lit violence à l'épouse que le brillant capitaine avait laissée là jusqu'à son retour (1).

Maniakès avait reçu ses lettres de rappel en même temps que ces affreuses nouvelles. Sa colère fut terrible. Le plan de la cour de Constantinople était alors de gagner Argyros, et par lui les Normands, alin de recouvrer par la ruse et l'intrigue, les thèmes italiens presque entièrement perdus par le sort des armes. Très probablement on redoutait déjà à bon droit à Constantinople de voir Maniakès, dans la fureur de son injuste disgrâce, s'unir aux ennemis de l'Empire dans l'Italie méridionale et ce fut pour parer à ce danger qu'on s'efforça par de brillantes promesses de détacher le chef du soulèvement hostile aux Grecs, à la fois du parti national en Pouille et des envahisseurs normands. Pour ce qui était de Maniakès, on eut bientôt à Byzance la preuve effrayante qu'on ne s'était pas trompé dans les projets qu'on lui prêtait pour se venger du traitement qui lui avait été infligé sur l'initiative de son plus mortel adversaire.il savait qu'il n'avait plus aucune justice à attendre d'un basileus qui s'était ligué contre lui avec ses ennemis. Poussé à bout, il se déclara « apostat », résolu à ne plus avoir aucun rapport avec l'empereur.

Lorsque l'ambassade envoyée par Monomaque dans le but secret de s'entendre avec Argyros et les Normands, ambassade composée du protospathaire Tubaki, de Pardos, également protospathaire et patrice, de l'archevêque Nicolas de Bari (2), enfin de deux autres personnages nommés Chrysoboulos et Sympathios (3), lorsque cette ambassade, dis-je,

(1) Voy. Delarc, op. cit., note 1 de la page 124.

(2) Ce prélat s'était réfugié à Constantinople, probablement lorsqu' Argyros et les Normands étaient entrés dans sa cité épiscopale.

(3) Les « Annales de Bari » écrivent « ctim Chrysubulo et Simpatia »! — Voy. à ce sujet Gfrœrer, û/>. cit., III, p. 249, note G. S'agirait-il peut-être seulement du « chrysobulle » dont les ambassadeurs étaient porteurs'.'

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