MARCHE DE MANIAKÊS SUR LA CAPITALE
tragique de leur ambassadeur Pardos, le départ du prétendant el de son armée pour Dyrrachion, son débai'quement, sa marche enfin dans la direction de la \ rille gardée de Dieu, à la tête de forces considérables. Infiniment troublé par ces graves nouvelles si périlleuses pour son gouvernement à peine installé, comprenant enfin la gravité du mouvement qu'il avait soulevé avec tant d'imprudence, Monomaque tenta d'abord de négorier. Des lettres impériales furent, nous dit Skylitzès (1), expédiées à Maniakès avec des paroles de paix et les offres les plus séduisantes, promettant pour tous, chef et soldats, l'impunité complète et, comme d'habitude en pareil cas, l'octroi de toutes sortes de récompenses et de largesses. 11 était trop lard. Le prétendant, méprisant ses avances de la dernière heure, sans même donner de réponse à la lettre impériale, n'en persista qu'avec plus d'opiniâtreté dans ses projets, continuant sa marche en avant. 11 fallut se résigner à le combattre ou à périr. « Le basileus Monomaque, dit Psellos, plein de défiance pour tous les grands chefs militaires, craignant qu'ils n'imitassent en masse l'exemple de Maniakès même après avoir triomphé de celui-ci, ne put se décider à confier à aucun d'eux le commandement des forces très considérables destinées à arrêter le prétendant dans sa marche foudroyante sur Constantinople II préféra, à tous ses généraux presque illustres, un de ses plus fidèles eunuques, un homme sans ambition personnelle et qui n'était point du métier, le sébastophore Stéphanos (2), le même qui, quelques mois auparavant, lui avait apporté à Damokrania la triomphante nouvelle de son élévation à l'Empire. Il le nomma généralissime avec pleins pouvoirs et le fit partir incontinent avec toutes ses forces à la rencontre du rebelle. Ce général improvisé semblait aller à un échec certain, mais la fortune à laquelle Constantin IX dut beaucoup durant son règne devait le favoriser cette fois encore.
Nous ignorons tout, hélas, des péripéties de cette marche extraordinaire de l'armée du prétendant h travers les hautes montagnes et les abrupts défilés de la sauvage Macédoine. Par les rives du grand lac d'Achrida, par Moliskos, Soskos et Pélagonia, le long de cette vieille
(il Cédrénus, II, 548.
(2) Aboulfaradj le nomme par erreur « l'eunuque Christophe ».
452 LES PORPHYROGÉNÈTES ZOE ET TUEODORA
Voie Égnatienne qui depuis tant de siècles déjà voyail dénier les armées impériales, les enthousiastes légionnaire- de Maniakès : vétérans des grandes guerres d'Italie, contingents illyriens, macédoniens ou serbes, s'avançaient rapidement dans la direction de l'est. Ils voyaient déjà dans leurs rêves de gloire leur chef bien-aimé assis sur le trône des successeurs de Constantin. Hélas, Maniakès ne devait guère tarder à expier son audacieuse entreprise. Après avoir un moment inspiré les craintes les plus vives au Palais Sacré, il allait terminer misérablement son aventureuse carrière jusqu'ici si brillante. L'armée rebelle rencontra près d'Ostrovo (1) les forces loyalistes. Cette cité de la haute Macédoine est située à l'extrémité septentrionale du lac du même nom. De là une route charmante mène à Vodhéna, l'antique Edesse de Macédoine, par la fraîche vallée de la Vistritza. Nous n'avons que peu de détails. Le chue de l'armée rebelle parait avoir été formidable. Voici le précieux récit de Psellos. « Maniakès. dit-il, apprenant que les Impériaux allaient l'attaquer, calme et sans effroi, se croyant déjà basileus, se jette précipitamment à leur rencontre dans l'espoir de les surprendre encore en pleine formation de leur ligne de bataille. Il fond inopinément sur eux avec ses troupes légères. La terreur que son seul nom inspirait était telle que l'armée impériale semblait vaincue d'avance. Il attaque avec la violence de la foudre, galopant au-devant de ses troupes, semant partout sur son passage la stupeur et l'effroi. Partout où il se précipitait nos rangs fondaient et s'écroulaient. Mais Dieu veillait au salut de l'Empire. Soudain le terrible prétendant reçoit au plus fort de la mêlée au côté droit une profonde blessure. Le sang coule avec abondance. Lui d'abord semble ne s'être aperçu de rien. Cependant, comme il porte la main à son côté, il comprend aussitôt que sa plaie est infiniment dangereuse, peut-être mortelle. Se sentant faiblir, il veut retourner en arrière pour se rapprocher des siens. Mais subitement il ne peut plus diriger sa monture. Sa tête ilotte ; il pousse un faible soupir, lâche les brides et glissant lourdement de sa selle tombe à terre où il expire aussitôt m2 . Les Impériaux, le voyant étendu sur le
(1) « Kot-i tov XEyô(isvov 'Oorpopbv h t<ô M^paipiu >>. Cédrénus, 54.S, 24.
(2) Michel Attaleiates dit qu'il tomba de cheval o dans l'obscurité du soir ».
M l Y/ l h ES EST TUE
sol, croyant à une feinte, hésitent encore à reprendre courage et conduire. Mais son cheval, qu'aucun écuyer ne retient, effrayé par le
tumulte, galope follement de droite et de gauche entre les deux
MINIATURE BYZANTINE d'un manuscrit du Livre de Job du XI"" Siècle conservé à la Bibliothèque iln couvent du Sihaï. — • Enlèvement d'un troupeau de chameaux. — (Millet, H>"-Êtudes [Knnilakow], B. 1Ô7.
armées. Alors tous, comprenant enfin que le héros est bien mort, courent à lui. On admire sa taille géante. On lui coupe la tète qu'on porte à Stéphanos. Plus tard, il se trouva une foule de gens qui se vantaient de l'avoir tué. Il se créa à ce sujet mille légendes. On parla de cavaliers mystérieux qui s'étaient rués sur lui. Ce ne sont là que stupides racontars. On constata seulement qu'il avait été transpercé de part en part d'un formidable coup de lance, mais au moment où je rédige cette histoire le nom de celui qui porta ce coup fatal et décisif demeure encore inconnu! »
Skylitzès fournit quelques autres détails. Selon lui les forces
rebelles commandées par Maniakès qui marchait en tête de tous, furent d'abord complètement victorieuses. Les troupes du sébastophore avaient été dispersées. Déjà les soldats du prétendant, enthousiasmés par sa folle audace, le saluaient de leurs cris, le proclamant « imperator » sur le champ de bataille. A ce moment même se place le drame raconté par Psellos, la mort du chef vainqueur tué par un inconnu alors qu'il poursuivait l'ennemi en déroute. Ses troupes, en proie à la plus vive panique après une fuite désordonnée, se rendirent à merci. « L'Empire, battu par le chef rebelle, était sauvé par l'auteur anonyme de cette providentielle blessure. Sans cette flèche fatidique, Maniakès eût probablement devancé Isaac Comnène. II périt comme Bardas Phocas d'une mort mystérieuse au sein de la victoire. Comme César Borgia une flèche coupa soudain court à sa triomphante carrière. »
« Ainsi finit le héros Maniakès, poursuit Psellos. Une partie de ses forces se dispersa. L'autre, bien plus nombreuse, passa au service de Monomaque. » Un messager porta en hâte au basileus la tête de celui qui avait été l'effroi de l'Empire après en avoir été si longtemps le glorieux soutien. Monomaque apprit par ce hideux trophée la victoire qui le sauvait. Beprenant espoir après tant d'angoisses, il remercia Dieu et fit clouer la tète exsangue du chef abattu sur In plus haute terrasse de l'Hippodrome afin qu'elle fût vue de tous et de partout.
Peu après, dans le courant de l'an 1043 certainement, l'armée victorieuse vint camper sous les murs de la Ville gardée de Dieu. Le basileus reconnaissant lui décerna les honneurs du triomphe. Psellos qui assista à cette pompe superbe, nous en a fait le curieux récit dans son style ampoulé. « Monomaque, dit-il, était un grand metteur en scène, un grand organisateur, un orateur éloquent. Voici comment il régla ce cortège triomphal. En tête caracolait en désordre la cavalerie légère armée d'arcs et de boucliers. Puis venaient les cavaliers cataphractaires d'aspect belliqueux et terrible, marchant dans l'ordre le plus parfait. On voyait ensuite une troupe bizarre et grotesque : c'étaient les guerriers de Maniakès, officiers et soldats, cheminant en désordre, chevauchant à rebours sur des ânes, la tète rasée, la corde au cou. Quelle joie pour la