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LES PORPHYROGENÈTES ZOE ET THEODORA
mensonges utiles. On lit croire à ces esprits simples ijiie le basileus était mort, que la basilissa Théodora était maintenant seule à la tête île l'Empire et qu'elle venait d'appeler auprès d'elle comme co-régent « le prudent, l'énergique et sage Léon le Macédonien » dont l'origine était si illu>tre. dette fausse nouvelle de la mort du souverain fut d'autant plus facilement accueillie qu'on savait Monomaque depuis longtemps fort
malade. De Zoé, chose étrange, on ne semble pas s'être préoccupé.
Aucune source ne la nomme. Il est possible qu'elle fut peu populaire à Andrinople. Les deux grands mobiles du soulèvement des contingents macédoniens furent la haine que toute cette jeunesse guerrière portait à cet empereur si peu martial et la crainte qu'il ne profitât de la première occasion pour punir ces légions de leur récent soulèvement à peine oublié.
« L'orage fameux éclata donc qui allait mettre le trône du basileus Constantin Monomaque à deux doigts de sa perte. L'ensemble des troupes de l'armée de Macédoine, officiers et soldats, passèrent au parti des conjurés. Ce fut l'œuvre de très peu de jours. Au milieu d'un immense enthousiasme on proclama Léon basileus des Romains suivant les rites consacrés. On le revêtit solennellement des insignes impériaux. On le chaussa des rouges « campagia ». Il échangea, gai et insouciant, la robe de bure du caloyer pour le manteau éclatant des basileis. Il entra avec grâce, aisance et dignité dans son rôle nouveau, forma sa cour de ses partisans les plus en vue, distribua généreusement dignités et commandements aux chefs des troupes qui l'avaient proclamé. Pour faire oublier
FRESQUE BYZANTINE de l'église Cathédrale de Sainte-Sophie de Kiev. — XI»" Siècle. — (Soc. Imp. russe d'Archt
REVOLTE DE LEON TORNIKIOS
;'t ses avilies adhérents la complète pénurie d'argent, il excita leurs espoirs par la perspective du [ »l 1 1- riche butin à conquérir sur les partisans de
Monomaque, par la promesse aussi île grands dégrèvements d'impôts. Href, il se comporta en tout comme s'il se trouvai! déjà le maître incontesté de l'Empire. Une semaine n'était pas écoulée depuis sa fuite de Gonstantinople qu'il se trouva en étal de marcher sur cette ville à la tête d'une forte armée composée de troupes aguerries. Constantinople était l'enjeu suprême que, sous peine de catastrophe, il devait s'ell'nreer de conquérir sur-lechamp. Il savait qu'en ce moment, à cause de la guerre en Arménie princ paiement, il ne s'y trouvait que très peu de troupes, seulement quelques bataillons étrangers de la garde qui ne tiendraient pas, on l'espérait, contre les vieilles bandes macédoniennes éprouvées. Quant à la bourgeoisie de la capitale, qui n'avait jamais aimé Monomaque, qui le détestait presque déjà, jamais elle ne consentirait à verser son sang pour un souverain aussi peu populaire. Aussi Tornikios et ses adhérents croyaient-ils fermement qu'ils n'auraient qu'à paraître sous les remparts de la Ville gardée de Dieu pour être accueillis avec transport par la population de l'immense cité. Mais pour cela, il était urgent de ne pas perdre une heure. Tornikios n'ignorait point que des lointains thèmes-frontières d'Arménie les légions récemment victorieuses de la guerre d'Ani, demeurées jusqu'ici dévouées au basileus légitime, rappelées en hâte par celui-ci, allaient accourir à l'envi, décidées à ne point tolérer le succès d'un prétendant qu'elles-mêmes n'avaient point mis sur le pavois. A tant de motifs de division, en effet, s'ajoutait l'éternelle rivalité entre les deux armées d'Europe et d'Asie, d'Occident et d'Orient. De toute nécessité, sous peine de périr avant que d'avoir débuté, il fallait que Tornikios se rendit maître de la capitale
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510 LES PORPHYROGÈNÈTES ZOE ET THÉODORÂ
avant que Monomaque n'eût eu le temps d'y recevoir ses troupes fidèles revenant de si loin.
« Donc, l'armée de Macédoine soulevée s'avança d'une marche précipitée sur Constantinople à travers les vastes étendues du thème de Thrace, presque partout bien accueillie, grossie sur sa route par de nombreux renforts. Nulle part, dans ces plaines sans lin, on ne rencontra de résistance. Le gouvernement de Monomaque était surpris sans défense. Partout les soldats du prétendant, devenus de suite fort indisciplinés, insuffisamment commandés surtout, se livrèrent à un pillage abominable des villes et des villages épars sur la route, ne respectant même pas les églises et les monastères, détruisant toute propriété, violentant les femmes, enrôlant de force les jeunes gens II se peut que les sources témoignent ici de quelque exagération. 11 n'en est pas moins vrai que, suivant l'expression énergique d'une d'entre elles, « la Thrace souffrit autant du passage des bandes indisciplinées de Tornikios que si c'eût été une invasion de bandits Scythes ou de Celtes pillards ».
« Tandis que les événements se précipitaient, à Constantinople l'avenir immédiat semblait des plus sombres et le basileus se trouvait vraiment dans la pire situation Par surcroit d'infortune, il souffrait d'une atroce attaque de goutte, pouvant à peine se mouvoir. Un ulcère rongeant, de nature mal définie, le torturait aussi abominablement. Le peuple qui ne l'avait pas vu sortir depuis longtemps, ajoutant foi aux plus absurdes rumeurs, se figurait qu'il était mort depuis bien des jours et qu'on lui cachait la chose. Tout ceci n'encourageait guère la population à la résistance. Déjà, dans divers quartiers de la grande Ville, des conciliabules secrets agitaient mystérieusement la question de savoir s'il ne serait pas préférable de se rallier de suite au nouveau prétendant de l'Empire, qui, lui, du moins, serait un soldat, un véritable chef capable de s'opposer aux progrès menaçants de toutes les nations barbares. Le premier souci du gouvernement fut de fournir de visu à la multitude la preuve que le basileus était bien encore vivant. Monomaque, comme tous les faibles, savait montrer de l'énergie dans des cas en apparence désespérés. Décidé à résister à outrance, il se résigna, malgré ses souffrances, à se montrer en public. Le vieux souverain déploya vraiment en ces tragiques journées
REVOLTE Dl LEON TORNIKIOS 5H
une volonté rare On ne disposai! pour la défense de l'immense cité, outre la garde sarrasine «lu Palais, que de la nombreuse domesticité de la cmir cl iln Sénat. On arma toul ce monde, auquel s'adjoignirent un certain nbre de volontaires de la bourgeoisie. Toul cola, hélas, n'arrivai! pas, affirment les sources, au chiffre incroyablement faible d'un millier d'hommes. En même temps, bien qu'il fui déjà très tard, des messagers impériaux furent liop^cliés à Trébizonde sur nu bateau rapide de la Hotte impériale avec des lettres du basileus enjoignant à l'eunuque Constantin el aux autres chefs de l'armée d'Arménie de conclure là-bas la paix immédiate à tout prix et de prendre à marches forcées la route de la capitale avec toutes les troupes disponibles sans perdre une heure. .Iusi|u'à l'arrivée de ces secours encore si éloignés, force était de se défendre avec le> faibles éléments que je viens d'énumérer dans la colossale cité heureusement si bien protégée par la merveilleuse muraille qui si souvent déjà l'avait préservée des pires destins et qu'une force intime pouvait disputer à toute une année. Avec une hâte fébrile, on repara tant bien que mal ce rempart célèbre. On y installa toutes les machines de jet qu'on put utiliser, catapultes et autres, avec leur matériel. On disposa les rares défenseurs aux points stratégiques importants. On munit de gardiens les tours el les pintes. Monomaque, persuadé probablement à tort qu'Euprepia qui voulait tant de bien à Tornikios, était secrètement de connivence avec lui, tit enfermer cette personne agitée.
« (iliaque jour les nouvelles de l'approche des légions de Macédoine devenaient plus graves, plus angoissantes, semant davantage la terreur dans la cité bouleversée. Même la décision prise par le basileus de résister à outrance taisait redouter les pires représailles des assaillants, car de la victoire définitive de ceux-ci personne ou presque ne semblait douter. Toutes les églises, Sainte-Sophie surtout, étaient incessamment remplies d'un peuple de suppliants prosternés aux pieds de la Toute Sainte, protectrice de la Cité. Une intinie procession conduite par le patriarche Michel Kémularios, formée de tous les prêtres et les religieux actuellement en séjour à Constantinople, suivie d'un peuple immense, longea la grande muraille sur cel espace de plusieurs kilomètres qui va dune nier
512 LES PORPHYROGENÈTES ZOE ET THEODORA
à l'autre, de Chrysokéras à la Propontide, invoquant le secours divin avec des lamentations extraordinaires. Dans toutes les rues, sur les places publiques, des milliers de suppliants adressaient au ciel des prières et des gémissements pieux.
« Le péril se rapprochait à chaque heure. Une reconnaissance de cavalerie envoyée par le basileus ne put dépasser Selymbria sur la Propontide, à environ cinquante kilomètres de la capitale. Elle s'y heurta à des avant-gardes ennemies et dut rebrousser chemin en hâte suivie d'une multitude de campagnards qui fuyaient devant l'invasion du Nord. Tous ces villageois affolés, poussant devant eux leurs troupeaux, succombant sous le poids de leurs biens qu'ils emportaient, ne firent qu'augmenter, en pénétrant dans la capitale, le trouble et l'effroi qui y régnaient. Leurs groupes lamentables encombrèrent les rues et les places.
ce Enfin Léon Tornikios et l'armée rebelle de Macédoine apparurent en vue de ce magnifique et haut rempart de Constantinople qui avait vu tant d'assauts depuis des siècles. Les sources sont unanimes à célébrer la marche extraordinairement rapide du prétendant à travers la Thrace. En admettant que son armée ait fait cinquante kilomètres par jour au départ d'AndrinopIe le lundi 21 septembre, on peut estimer que ses têtes de colonne apparurent déjà le vendredi suivant 25 septembre en vue de la capitale. Aussitôt il lit établir son camp sur une hauteur à quelque distance en face du vieux quartier des Blachernes et du Palais du même nom, tout auprès du monastère suburbain des Saints-Anargyres. Cet édifice, dans le courant de ces terribles journées, fut entièrement saccagé (1). C'est dans ce camp que Tornikios passa sa première nuit devant Constantinople, donnant personnellement toutes les consignes. Le lendemain matin, il conduisit son armée plus en avant, presqu'au pied du rempart. Contre son attente naïve, les portes de la cité demeurèrent hermétiquement closes. Au lieu d'être reçu à bras ouverts, ainsi qu'il s'y attendait, il trouva la gigantesque muraille garnie de machines, gardée par des hommes en armes. Il fallait emporter d'assaut ce formidable rempart long de six mille mètres!
(1) Vuy. Mathieu d'Édesse, éd. Dulaurier, p. 82. — Cet auteur dit encore que les rebelles jetèrent à la mer toutes les richesses de l'église des Quarante-Martyrs.
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» Force lui aux assaillants de faire seulement observer par des corps détachés la majeure partie de celle immense enceinte et île concentrer la masse île leurs forcessur lepoinl qu'ils projetaient plus particulièrement d'attaquer dans la région des Blachernes. Toutes le- troupes du préten ilaut se présentèrent à lafois en ce lieu en ligne île bataille. « On avait modifié l'ordre d'attaque habituel, ilil Psellos. On ne marchait plu- sur
EGLISE de '<' i Koimesis t à Nicée construite par le grand hélériarqae Nicéphore, .-on* le règne de Constantin 17//. — Vue générale. — Voy. la noie l de /•< p. 7 et les vign. ries pp. 361, 365 et h!3. — (Phot. commun, par M. 0. Walff.
une profondeur île seize rangs comme c'était la coutume, mais bien sur une profondeur moindre. Les hommes, au lieu de marcher en rangs serrés, s'avançaient à quelque distance les uns des autres, certainement pour offrir moins de prise aux projectiles. Tornikios, monté sur un cheval Idanc, commandait le centre formé de l'élite des gens de pied et de cheval. Chacune des ailes était sous les ordres d'un chef éprouvé. »
« Les défenseurs de la ville virent avec épouvante ces belles troupes s'avancer au pied de la muraille. L'éclat des armes au brillant soleil du matin les éblouit. A celte heure de i;rand péril le basileus malade, sourd
aux supplications des siens, s'était fait solennellement transporter au Palais des Blachernes. Toute la cour, les deux basilissœ, sa sœur Hélène l'accompagnaient. Il prit place dans un haut pavillon qui du Palais communiquait avec le faite de la muraille. Par la large baie ouverte sur la campagne, on apercevait au pied du rempart le vaste fossé, puis l'armée ennemie, puis tout cet espace inégal et rocailleux qui fait face de ce côté à la Ville. Constantin prit place dans le pavillon sur le trône impérial, revêtu du costume de cérémonie des basileis, entouré de ses familiers parmi lesquels se trouvaient l'historien Psellos dont je ne fais guère ici que reproduire le précieux récit, le premier ministre Constantin Likhoudès, très en faveur en ce moment et très écouté, le fameux « catépano » d'Italie enfin, Argyros, le fils de Mêle, que l'empereur venait de rappeler auprès de lui. Argyros avait été parmi ceux qui avaient le plus supplié le basileus de se ménager et de ne pas s'offrir aux coups, mais l'avis opposé de Likhoudès avait prévalu.
« Monomaque avait choisi ce pavillon élevé visible de toutes parts pour que tous, dans les deux camps pussent s'assurer, en le voyant bien vivant, que le bruit de sa mort n'était qu'une fable. Devant lui, à ses pieds, en ce cadre grandiose, il voyait se déployer toute l'armée ennemie, spectacle imposant autant que redoutable Tremblant pour son trône, pour sa vie peut-être, le malheureux empereur, le cœur plein d'angoisse, souffrait en outre de tels maux physiques que la douleur lui arrachait des cris. Il gémissait, pleurait, respirait à peine. Les assaillants toutefois se tenaient à quelque distance de la muraille pour éviter d'être atteints par les projectiles. Quelques-unes parmi les machines de jet lançaient des quartiers de roc à une distance de douze cents pieds!
« Cependant Tornikios, toujours plus stupéfait de cette réception si différente de celle sur laquelle il avait très sottement compté, fait avancer des hérauts d'armes qui, interpellant les personnages groupés sur le faîte du rempart, les somment de se rendre. Ils déploient vainement leur éloquence, remémorant aux bourgeois apeurés de Constantinople tout ce qu'ils ont souffert de la part de Monomaque. « Vous n'aurez plus à pâtir de lui dorénavant, leur crient-ils, si, sans plus tarder, vous vous emparez de sa personne et le faites prisonnier. Sinon vous souffrirez de lui bien
RÉVOLTE /'/ LÉON TORNIKIÛS
davantage encore. Ouvrez vos portes, nous vous en conjurons, au nouveau basileus, à l'autokrator brillant, valeureux el philanthrope qui accroîtra à jamais la gloire des étendards romains par ses victoires sur les nations barbares, i Tous ces séduisants discours, malgré l'angoisse secrète qui étreignail les défenseurs de la Ville, n'eurent sur eux aucune prise, « car, dit le chroniqueur, ils ne se liaient point aux protestations pacifiques de ces masses armée-'
Malgré tout Tornikios, s'obstinanl dans son rêve insensé, demeurait persuadé qu'il finirait par monter sur le trône sans qu'il \ eût de sang versé. Mais quand les défenseurs de Constant iimple eurent constaté qu'on continuait à ne point les attaquer et qu'on se bornait à les faire haranguer, leur audace s'en accrut d'autant. Ils répondirent par des lazzis, tenant les portes obstinément fermées. De leur côté, les soldats du prétendant, auxquels on n'avait cessé de répéter que ces portes s'ouvriraient d'elles-mêmes et qu'il- seraient reçus à bras ouverts, commencèrent à comprendre qu'on les avait trompés. Au lieu de tenter plus longuement de séduire les défenseurs de la Ville, ils se mirent à les injurier violemment, surtout le basileus qu'on apercevait fort bien sur sa tribune si élevée. Les Macédoniens exaspérés tournaient en dérision ses souffrances physiques, son àme si faible. Ils n'avaient pas honte de l'accabler des plus outrageantes épithètes : « Malédiction de l'Empire », lui criaientils, t Fléau de la Ville gardée de Dieu! i> Tous ces grossiers combattants ne rougissaient pas, en face de toute la cité assemblée, de descendre de cheval pour mimer sous les yeux du souverain des pas grotesques ou obscènes, exprimant ainsi leur dérision, le peu de cas qu'ils faisaient de ce pauvre empereur. Lui, voyant et entendant toutes ces abominât ions, souffrait d'une douleur inexprimable. Alors quelques-uns parmi ceux qui défendaient le rempart, émus d'indignation, résolurent d'assaillir cette masse de cavalerie pour la chasser des abords des Blachernes. Protégés par les machines de jet et par les archers et frondeurs groupés sur le faite de la muraille, ils tentèrent une sortie. Aussitôt les cavaliers macédoniens simulèrent la fuite pour entraîner leurs adversaires au delà de l'espace commandé par les machines. Cette ruse enfantine réussit tout à fait. Les autres les poursuivirent follement. A un signal, les Macédoniens,
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se retournant brusquement les exterminèrent à peu près tous Dans ce grand tumulte, un des cavaliers de Tornikios parvint sans être aperçu à se glisser jusqu'au rempart II décocha de là au basileus une flèche qui pénétra à travers la grande baie du pavillon où Constantin se tenait avec sa suite. Monomaque ne fut pas touché, mais un page à ses côtés fut blessé à la tète. Cet incident effraya horriblement le basileus, les princesses et toute la cour. On emporta en hâte loin de la grande fenêtre l'empereur goutteux.
« Le tumulte au pied du rempart dura sans plus de combat jusqu'au soir. Alors les assaillants rentrèrent dans leur camp où ils s'occupèrent de mettre en état les diverses machines d'attaque dont ils avaient si bien cru ne pas devoir se servir. Ils les installèrent en face du rempart des Blachernes, et tinrent ainsi la grande cité bloquée de ce côté. Telle fut la première journée de ce siège étrange et mémorable.
« Cependant aux Blachernes, depuis que le basileus avait été si grossièrement insulté, que sa vie avait été en danger, la consternation régnait. Pour éviter le retour d'incidents pareils, pour tenir l'ennemi à distance du rempart et du Palais, le premier ministre, Constantin Likhoudès, qui était constamment pour l'offensive, proposa de faire occuper la nuit suivante en dehors de la Ville, si possible à l'insu des assiégeants, une éminence faisant face aux Blachernes qu'on se hâterait de munir d'un fossé et d'un rempart improvisés. C'était une entreprise folle, étant donné le chiffre si faible de la garnison dont on ne pouvait sans péril distraire aucune portion. Aussi le « catépano » d'Italie, Argyros, chef militaire éprouvé, s'y opposa énergiquement, soutenant qu'on ne devait à aucun prix quitter l'abri précieux du rempart, seul capable de mettre obstacle à l'audace des contingents macédoniens. Très malheureusement le basileus opina en faveur de la proposition de Likhoudès, et, dès la nuit suivante, le monticule en dehors de la ville fut secrètement occupé. Un fossé profond y fui creusé en hâte sur le côté qui faisait face à l'armée ennemie. 11 est surprenant que ce travail ait pu être exécuté sans que l'ennemi en eut connaissance. Le camp de Tornikios était probablement assez éloigné ou bien le prétendant n'avait-il aucune notion du service des reconnaissances et estimai (-il totalement inutile d'avoir des éclai-
RÊVOl TE DE I ÉO \ TORNIKIOS U1
peurs. En réalité, il n'j avait pas de siège proprement dit, tuais seule menl un vaste camp ennemi disposé en face il une portion de l'enceinte de cette immense ville. Le basileus, pour augmenter le nombre des défen
MINIATURE BYZANTINE d'un lies précieux manuscrit de l'Histoire de SkyHtzàs, de la Bibliothèque de Madrid. — Les Défenseurs de Constantinople (ont mie sortie contre les assiégeants vel"-Ue$ commandés par le prétendant Tornikios et sont battus. — (Millet, fades, C. 127k.)
-rurs, lil i.nivrir les portes des prisons, ressource suprême très à la mode à Byzance à cette époque. On arma jusqu'aux forçats. De nouveaux groupes de bourgeois s'enrôlèrent comme volontaires.
« Dès le matin du second jour, le basileus, bien que toujours souffrant, avait repris son poste d'observation au pavillon des Blachernes. C'était le dimanche 27 septembre I . Lorsque les bataillons de Tornikios se furent avancés de nouveau dans la direction du rempart, ils se heurtèrent soudain aux défenses élevées durant la nuit qu'ils ne soupçonnaient point. D'abord ils eurent grand peur que le corps d'armée d'Arménie ne lui arrivé dans la capitale et que ce lui lui l'auteur de ces travaux, mais bientôt ils se convainquirent avec joie que les fm-ces très peu nombreuses qui défendaient ces ouvrage» improvisés étaient composées des éléments les plus disparates et nullement de troupes régulières. Après un court
I Le lumli 28, d'après Jean Mauropos.
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échange de projectiles, les Macédoniens poussant des cris affreux, coururent à l'assaut de l'éminence fortifiée. Cette fois on se battit sérieusement. Les assaillants, « pareils à un essaim de frelons », tombèrent en masse sur la misérable défense élevée dans le cours de la nuit précédente. En un clin d'oeil, fossé et retranchement furent enlevés. Les Impériaux s'enfuirent vers la Ville. On les massacra à coups de lances et d'épées. Un bien petit nombre parvinrent à gagner les portes.
« A cette vue, une panique affreuse s'empare de tous sur le rempart. Gardiens des portes et de la muraille, mercenaires sarrasins et bourgeois de Conslantinople abandonnent leurs postes et fuient éperdus par la Ville. Circonstance prodigieuse, dans cet affolement général, les portes demeurent grandes ouvertes, sans que personne songe à les refermer ou à les défendre. Il n'y a plus un soldat sur le rempart. L'instant psychologique semble être arrivé pour Tornikios (1). S'il eut en ce moment sans perdre une minute pénétré dans la Ville avec tout son monde à la suite des fuyards, en un clin d'œil il se fût trouvé maître de la capitale ! C'en eut été fini de l'Empire et de l'empereur! Or, chose inouïe, ceci n'arriva point! Et pour quelle cause? Les chroniqueurs contemporains ou même plus récents, dans leurs récits, se posent àl'envi cette question à laquelle ils ne donnent que lapins vague réponse. Les uns y reconnaissent un miracle divin, les autres, et Psellos est du nombre, une simple fatalité. Tornikios, disent ces derniers, estima la partie si bien gagnée, il se crut si certain de la victoire, qu'il jugea inutile de poursuivre plus loin son succès et attendit naïvement que la population constantinopolitaine l'invitât à faire son entrée pacifique dans sa bonne Ville! Il obéit peut-être aussi à un sentiment d'humanité, ne voulant pas que le sang coulât davantage, désirant épargner à la capitale le pillage qu'il n'eut pu empêcher si ses troupes y eussent pénétré sur les pas des fuyards. Ce scrupule honorable, qui fut probablement le motif principal de ses hésitations, allait causer la ruine de ses espérances.
« Revenons aux fuyards rentrés éperdûment dans la Ville. La panique avait été effroyable. On attendait de seconde en seconde l'entrée de
il) Voy. A. Van Millingen, Byzantine Conslantinople, p. 171.
R EYOI.T i: I < E LEO N T ORNIKIOS 519
l'ennemi. Les gens alïolés couraient sans bul par los rues dans un désordre inflni. Les femmes surtout pleuraient el hurlaient comme des possédées. Chacun cherchait à fuir vera le Porl .ivre 1rs siens. La capitale semblait déjà une ville [irise. An Palais des iJlachernes. c'était |iis encore. Chacun se sauvait abandonnant le basileus. Les vieilles impé ratrices, prosternées au pied de la Croix, imploraient tumultueusement le secours d'en haut. La sœur du basileus, Hélène, plus terrifiée qu'aucune, lui criait de se réfugier dans un cloître ou de monter sur une galère pour passer sur la rive d'Asie. .Mais cet homme d'ordinaire si faible fil preuve cri Ir fois de ce grand courage fataliste, de cette re'signation passive qui sont à de certains moments l'apanage de semblables caractères. Avant tout il commanda qu'on emmenât >a sœur pour ne pas être troublé par ses lamentations et se montra à Psellos toujours plein d'espoir, alors que tous autour de lui avaient perdu courage. Cette énergie quasi-miraculeuse devait lui porter bonheur.
« Tandis que la panique règne ainsi dans l'immense cité, Tornikios, comme frappé de folie, ramène tranquillement ses troupes en arrière jusqu'au fameux fossé si facilement conquis dans la matinée. Il s'arrête là, se faisant acclamer frénétiquement par ses troupes, ordonnant de dresser ses tentes pour la nuit. Il interdit sévèrement toute nouvelle effusion de sang. Il croit fermement encore tenir la victoire et attend d'un instant à l'autre qu'on l'invite à faire son entrée triomphale dan- la capitale.
« Cette inaction incompréhensible de Tornikios en ce moment décisif fut, je l'ai dit, sa perte et le salut de Monomaque. Le prétendant s'était complètement trompé sur les dispositions de la population constantinopolitaine dont la grande majorité, bien qu'hostile au basileus régnant, n'en était cependant point encore à désirer sa chute. Puis ces bourgeois quelque peu efféminés redoutaient infiniment les scènes violentes qui accompagnaient forcément tout changement brusque d'état à Bvzance. Bref, la fameuse ambassade citoyenne tant attendue par Tornikios qui devait venir l'inviter à prendre place pacifiquement sur le trône vacant, ne parut point ni ce jour, ni la nuit suivante, que Tornikios et son armée passèrent au bivouac du nouveau fossé!
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« Durant ce temps, Monomaque, bien au contraire du prétendant, n'était point demeuré inactif. Quand, après tant d'épouvante, il eut enfin constaté que l'ennemi n'avait pas profité de la panique pour pénétrer dans la Ville, il lit aussitôt rallier les gardes du rempart qui avaient un moment si complètement perdu la tête. Puis il fit lever en hâte le pont-levis, refermer les portes et réoccuper tous les points stratégiques. La Ville était de nouveau sauve ; le moment si critique était passé ! Tornikios avait stupidement, incroyablement, perdu une occasion unique de ceindre le diadème des hasileis.
« Puis Monomaque, profitant de ce merveilleux répit si inespéré, lança une proclamation à la population terrifiée. Dans ce document improvisé, il rend grâces à la bourgeoisie constantinopolitaine pour son attitude si résolument dynastique, promettant les plus riches récompenses à ceux qui persisteraient dans leur résistance au prétendant, cherchant ainsi à gagner et calmer chacun. Mais bien que le plus grand péril fut passé, cette multitude n'arrivait pas à reprendre son calme. Beaucoup demeuraient enfermés chez eux tremblants de peur. D'autres redoutaient une trahison, d'autres une attaque de nuit par escalade des remparts. Certains affirmaient toul haut que l'ennemi n'avait qu'à faire brèche et qu'il ne rencontrerai! aucune résistance. Pas un être humain cette nuit-là ne ferma l'œil dans la grande Ville. Dans tous les quartiers les lumières brillèrent aux fenêtres jusqu'au malin. Au moindre bruit dans le lointain, chacun tremblait d'effroi. Les moins éperdus ne songeaient qu'à s'assurer si le rempart était bien gardé. 11 le fut en effet.
« Dès le lendemain matin (1), Tornikios, fatigué d'attendre une députation qui persistait à ne point se montrer, fait une fois de plus avancer ses troupes sous le rempart, exactement vis-à-vis du Palais des Blachernes. Il s'étonne douloureusement de trouver les portes de nouveau fermées et la muraille gardée. Pour encourager dans ses bonnes dispositions la population qu'il s'imagine toujours infiniment disposée à capituler, pour lui inspirer surtout une terreur salutaire, il ordonne d'amener enchaînés jusqu'au pied de la muraille les prisonniers capturés la veille auxquels il a
(1) Le surlendemain seulement, au dire île Jean Mauropos.
MOSAÏQUE PORTATIVE BYZANTINE, don de Jean Tzimiscés au couvent de la Lavra du. Mont-Athos. — La Mosaïque représentant saint Jean i Évangéliste est devenue presque invisible. Les beaux médaillons sont ceux de divers saints da nom de Jean.
l'ait d'avance dicter ce <|vi'ils doivent dire. Eux cherchent à exciter par de longs gémissements la pitié de leurs amis qu'ils aperçoivent sur le rempart. Us les supplient de ne pas vouloir leur mort, de ne pas hésiter à reconnaître le nouveau maître qui, jusqu'ici, les a épargnés, eux misérables captifs. Cette comédie n'obtient aucun succès. Tout au contraire, les
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défenseurs du rempart reprenant courage commencent à lancer des projectiles sur les troupes de Tornikios. Même le prétendant faillit être assommé par une énorme pierre jetée à toute volée par une batiste. Il s'en fallut d'un cheveu qu'il ne fût broyé.
« Fort effrayé, Tornikios recule avec son état-major. Tous les spectateurs de cette scène étrange peuvent se rendre compte de la surprise extrême qu'il éprouve à l'accueil si brutal que lui fait sa capitale tant désirée. Ce fut vraiment là le moment tournant de sa fatale entreprise. A partir de cet instant tout alla pour lui de mal en pis. Quelques jours encore il demeura campé auprès de la Ville sans faire de progrès, constatant au contraire des symptômes sans cesse croissants de mécontentement parmi ses soldats qui, après avoir tant espéré un merveilleux butin, avaient fini par voir leur chef arrêté court devant une porte ouverte, attendant qu'on la refermât. Leur fureur était grande de cette riche proie évanouie avant même que d'être apparue. Ajoutez à cela que depuis cette inaction forcée, on voyait de mystérieux personnages se glisser dans le camp de Tornikios parmi les ombres du soir, les mains pleines d'or. Us distribuaient libéralement ces trésors à tous, en promettant bien davantage avec le pardon le plus complet à ceux qui abandonneraient la folle cause du prétendant pour celle du basileus si bon, si bienfaisant. C'étaient là les émissaires de Monomaque. Toute cette séduction réussit d'abord auprès de quelques-uns, puis auprès d'un plus grand nombre.
« L'un après l'autre, les soldats de Tornikios, « pareils aux rats qui abandonnent le navire prêt à sombrer », saisissaient l'instant propice pour s'évader du camp et passer à l'armée du basileus. Tous comprenaient que c'en était fait de Tornikios et qu'il avait perdu la partie en ne se jetant pas dans la Ville à la suite des fuyards. Et puis chaque jour perdu, en rapprochant l'armée d'Orient en marche sur la capitale, avançai! d'autant le salut du basileus!
« Au reçu des ordres si urgents de Monomaque, les chefs des forces d'Arménie qui assiégeaient précisément Chelidonion près de Tovin (1),
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avaient abandonné le blocus de cette Forteresse bien qu'elle Fût sur le poinl de succomber el avaienl fait paix et alliance avec Abou'l Séwar. L'émir de Tovin, heureux de ce salut inespéré, s'était engagé par les plus redoutables serments à ne plus rien tenter contre le basileus. Puis l'eunuque Constantin avec lentes ses l'.uves avait pris à marches forcées la route de Gonstantinople où on attendait maintenant d'un jour à l'autre ~-<>i\ approche redoutée. Aussi la plupart «les rebelles, oublieux de leurs serments, ne songeait pins qu'à sauver leur vie, à tirer leur épingle ilu jeu. Tornikios, qui n'avait pas été long à s'apercevoir île ces défections, pour ne pas voir fondre huile son armée, serésolut, la mort dansl'àme, à abandonner ces cantonnements si funestes aux environs jnènies de la capitale. Vraisemblablement vers le 2 ou 3 octobre, il repartit précipitamment dans la direction île l'ouest d'où il était venu et transporta son quartier général dans la ville d'Arkadiopolis, la Lulé Bourgas d'aujourd'hui, sur la grande route d'Andrinople.
«. Son départ si hâtif, si clandestin, stupéfia les habitants de Constantinople. Beaucoup, refusant d'y croire, craignaient encore quelque ruse de guerre. Bientôt cependant il fallut se rendre à l'heureuse réalité. Les bourgeois de Byzance, accourus en foule hors de la ville, trouvèrent le camp des assaillants désert, mais régi rgeant des provisions qu'il avait fallu abandonner dans cette retraite précipitée faute de bêtes de somme pour emmener tout le riche butin recueilli en Thrace et dans la banlieue de la capitale. Cet abandon forcé n'avait pas peu contribué à irriter très fort les soldats du prétendant.
« Alors l'extraordinaire panique qui depuis trois jours bouleversait les habitants delà capitale se changea comme par enchantement en une joie folle. Seul le basileus refusa de s'associer à cette allégresse universelle parce qu'il redoutait constamment quelque surprise. Il renonça même à faire poursuivre l'armée du prétendant, bien qu'on lui rapportât que cette retraite s'était vite transformée en une fuite désordonnée et que les derniers soldats de Tornikios, exaspérés contre leur chef, ne demandaient qu'à passer à son parti. Fidèle avec ses conseillers à la volonté arrêtée d'éviter toute nouvelle effusion de sang, il préféra s'en remettre à l'action lente, mais sûre, du vil métal. Chaque jour amenait un résultat
nouveau. D'abord les simples soldats avaient cédé à l'influence de l'or. Maintenant c'était le tour des grands chefs.
« Le basileus maintint donc à Constantinople sa petite armée, se contentant de combler les vides par des détachements amenés de la côte voisine d'Asie. En même temps, il accélérait parles plus instants messages l'arrivée tant désirée de l'année d'Orient et adressait aux hauts fonctionnaires de Bulgarie des missives pour leur enjoindre d'accourir h sa rescousse avec tous leurs contingents du nord comme de l'ouest contre les troupes du prétendant en fuite. Ces contingents bulgares, qui, depuis la soumission de leur nation au grand Basile, il y avait un quart de siècle, ne s'étaient soulevés qu'une fois sous le règne de Michel IV, obéirent docilement aux ordres de Monomaque. Le vaste blet tendu autour des derniers soldats de Tornikios fut ainsi complété. D'autre part la désertion poursuivait son œuvre lente mais sûre.
« Tornikios passa de la sorte les premières semaines d'octobre à Arkadiopolis, imaginant mille combinaisons pour restaurer sa fortune expirante. Même, il ne rougit pas d'implorer l'aide des Petchenègues. Mais bien avant que ses ambassadeurs n'eussent rejoint ces barbares dans leurs cantonnements d'au delà du Danube lointain, le sort de l'infortuné était fixé. De même, dans son désir d'occuper ses soldats désœuvrés et mécontents, il expédia la plus grande partie de ce qui lui restait de troupes à l'assaut de la petite ville de Rhaedestos sur la mer de Marmara, l'antique Bisanthe. C'était, parait-il, la seule de toutes les cités du vaste thème de Thrace qui se fut refusée à reconnaître son autorité et cela par la faute de son évèque demeuré obstinément fidèle au basileus légitime, aussi par la résistance énergique d'un grand propriétaire terrien de cette région nommé Vatatzès. Celui-ci, à l'opposé, du Jean Vatatzès, cité plus haut (1), était aussi le parent, mais non le partisan de Tornikios. Il importait fort au prétendant de briser la résistance de cette ville et d'en faire un exemple alors qu'il n'avait pu en faire autant à la capitale, Tornikios y envoya toute son armée. C'est même à cette occasion que nous apprenons les noms de quelques-uns parmi ses lieutenants, officiers
(1) Voy. p. 507.
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rebelles préposés au commandement <!<•- fameux cniilinij-enls macédo niens. Voici comment s'appelaient ceux qui conduisirent les troupes de Tornikios à l'attaque de Rhaedestos : Théodore Strabomytès l . Polys, Marianos Branas, parenl ou allié de Tornikios.
g Le prétendanl resta d'abord à Arkadiopolis avec Jean Vatatzès duranl que son armée assiégeai! vainement lilurdestn- pendant plusieurs semaines. Fut-ce l'énergie de la défense qui fut cause de cet échec ou n'y eut-il pas plutôt quelque mollesse dans l'attaque'.' Tornikios parut alors sur le lieu de la lutte avec ce qui lui restait de troupes. Il amenait encore un formidable parc de machines de sié^e de toute catégorie. Il donna l'assaut aussitôt, mais celle luis encore sans aucun succès. < In avait perdu deux mois, un temps précieux. Il fallut lever
le siège de cette petite cité perdue el regagner une fois de plus à travers l'infinie plaine deThrace les cantonnements d'Arkadio-
polis. Tornikios et ses soldats y reprirent leur existence inactive et découragée, voyant venir la catastrophe finale sans pouvoir la conjurer. Durant que cette tragédie se passait en Europe, les différents échelons de l'armée d'Orient, s'avançant à marches forcées, avaient successivement gagné la rive d'Asie qu'ils bordaient maintenant sur une immense étendue tout le lonu' du Bosphore et aus<i de l'Hellespont. Sur l'ordre du hasileus une portion de ces troupes franchit le détroit à Chrysopolis en face delà capitale, l'autre beaucoup plus à l'ouest, à Abydos en face de Galhpoli. <m apprit en même temps que les contingents bulgares s'avançaient du nord comme de l'occident. Les m'ailles de cet immense filet se resserraient chaque jour davantage sur l'armée si réduite de Tornikios. Constantin Monomaque confia le commandement suprême des opérations à Michel Iasitas. Le zèle dynastique des officiers et des soldats avait été
SCEAU DE PLOMB de Marianos Branas, protospathaire, ■ hypatos » et stratigos, lieutenant du préfendant Tornikios. — (Coll. A. Mordtmann.)
, i Au nez tors
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excité par d'abondantes distributions d'argent, de titres et de dignités. Aussi ce fut avec une ardeur singulière que l'armée d'Arménie marcha à l'attaque des forces du prétendant. En vain le valeureux Jean Vatatzès tenta de briser ce cercle chaque jour plus étroit en conduisant les derniers soldats de Tornikios à la rencontre des troupes bulgares qu'il battit complètement aux environs de Kypsela sur le lias cours de l'Hèbre. Quand il rentra à Arkadiopolis avec ses troupes victorieuses l'aventure lamentable du prétendant était sur le point de se terminer.
« Michel Iasitas avait usé de la plus sage politique pour en finir sans nouvelle effusion de sang. Sans perdre une heure, incessamment, il s'était mis à travailler les esprits déjà si vacillants îles Macédoniens, promettant à tous, officiers et soldats, amnistie entière s'ils retournaient de suite au basileus, répandant l'or à jdeines mains, traitant admirablement les prisonniers capturés dans de petites rencontres, veillant à ce qu'on épargnât avec soin les biens de quelques-uns des chefs rebelles les plus importants, empêchant en même temps par tous les moyens Tornikios de se ravitailler. Tant de manœuvres habiles ne demeurèrent pas sans résultat. La menace de la famine, le froid très dur — on était déjà en décembre — firent également leur œuvre. Plus que jamais les désertions se multipliaient. Les uns après les autres les plus notables partisans de Tornikios, tous ceux que j'ai cités plus haut : Marianos Branas, Polys, Théodore Strabomytès, le clan entier des Glavas, beaucoup d'autres personnages considérables, abandonnant le parti du prétendant, retournaient à l'obéissance du basileus et faisaient leur soumission publique à Michel Iasitas.
« Les choses en étaient là quand Jean Vatatzès, le second dans l'armée rebelle, rentra à Arkadiopolis, vainqueur îles Bulgares. Ses troupes, imitant leurs camarades, firent aussitôt adhésion au basileus. Tornikios et lui demeurèrent à peu près seuls n'ayant plus auprès d'eux que quelques partisans isolés, adversaires acharnés de Monomaque. La situation de ces infortunés était affreuse. Ils ne pouvaient songer à fuir. Toute l'armée de Iasitas les entourait. Bientôt ils n'eurent d'autre alternative que d'aller chercher asile en suppliants dans une des églises de Bulgarophygon, petite cité quelque peu à l'ouest d' Arkadiopolis, la Kulelië
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d'aujourd'hui. Envahi ils embrassèrent la balustrade de ['autel. On les en arracha pour les charger il'' chaînes. L'attitude de Tornikios lui lamentable, sans dignité aucune. Il implora sa grâce en gémissant. Vatatzès demeura Qer dans cette complète infortune. Tout fail deviner que cet homme intrépide avail été l'âme, l'instigateur vrai, le chef suprême de
tout ce uvement. Tornikios, lui, n'étail qu'un homme île paille, un
brillant figurant que cet audacieux, dont la famille n'appartint que plus lard aux premières de l'Empire, mettait en avant pour atteindre son but. Probablement il l'eut mis décote plus tard pour s'installer à sa place au pouvoir.
« On expédia les deux prisonniers enchaînés à Constantinople. Avant qu'ils n'y fussent arrive-, le- valets du bourreau envoyés à leur rencontre se saisirent d'eux. En face du rempart de la Ville gardée de Dieu, dans le lien même d'où quelques mois auparavant leurs soldats avaient craché tant d'injures à la face du basileus, où ils avaient tant cru tenir le triomphe, le soir de la fête de Noël, on leur creva les yeux à tous deux. Ici encore Tornikios lit preuve de la pire lâcheté. « Vatatzès, au contraire, dit le chroniqueur, ne versa de pleurs que sur l'Empire des Romains qui perdait en ce jour un si brave soldat. « Il supporta avec courage cet lu irrible supplice.
» (Jue devinrent ces deux malheureux? Succombèrent-ils à celle abominable mutilation ou vécurent-ils misérables au fond de quelque monastère? (l'est ce qu'aucune source n'a pris la peine de nous conter.
«. Constant in. Monomaque s'était montré cette l'ois encore inconséquent, de plu- I raîlie à son serment. Dans les pires moments de cette crise terrible il avail pris Dieu à témoin qu'en cas de victoire il ne ferait expier ses actes à aucun des rebelles. .Mais quand on lui eut annoncé l'arrivée des deux chefs enchaînés, sa colère reprit le dessus, qui le rendit parjure. Pour la masse des officiers et des soldais il fit preuve de plus de clémence. Ceux qui avaient obéi à temps à sa dernière proclamation furent renvoyés dans leurs foyers sans autre châtiment. Ceux qui, par contre, avaient persisté jusqu'à la lin dans leur rébellion furent punis de la déportation el de la perte de leurs biens. Auparavant ils durent suivre chargés de chaînes le triomphe du basileus dans la capitale. Ils y furent accueillis comme
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toujours par les huées de la population redevenue enlièrement favorable à Monomaque. En somme, la répression fut très douce, puisque l'unique supplice fut l'aveuglement de Tornikios et de Vatatzès dans la journée du 24 décembre de cette terrible année 1047. Ce fut la dernière rébellion sous le règne de Monomaque Ce basileus avait eu dans cette crise un bonheur vraiment extraordinaire ou, pour parler comme le pieux métropolitain d'Euchaïta, Jean Mauropos, « la grâce de Dieu l'avait véritablement conduit par la main, lui, l'oint du Seigneur, à la victoire sur ses ennemis! »
Le 29 de. même mois de décembre, ce Jean Mauropos prononça la fameuse harangue dont j'ai parlé plus haut (1).
(1) Voy. Schlitte, op. cit., pp. 5 à 7.— Mathieu d'Édesse (éd. Dulaurier, pp. 82 et 83 , dans le court récit qu'il fait de la révolte de Tornikios, se montre naturellement partial en faveur de celui-ci qui était de sa race, par contre très hostile à Monomaque et à ses conseillers. « Le patriarche, les prêtres et les grands, dit-il, violèrent la foi jurée à « Tornig », suivant l'habitude des Romains qui est de faire périr les grands en les abusant par de faux serments. »