GUERRE CONTRE LES SELDJOUKIDES
que le magistros Aaron, envoyé dans ces contrées « parla basilissa Zoé », releva les remparts de cette cité, obtinl pour celle-ci de sa souveraine un chrysobulle de franchises et, à la demande des hauts barons, supprima la somme considérable de dix « litrse » d'impôts I . Cel Aaron est le même
personnage que le vainqueur du Turk A/an. Ceci se passail dans lu cours des années 1047 ou 1048.
Toghroul-beg, informé par les fuyards du grand désastre de ses troupes, dévoré de chagrin, brûlait de venger une telle honte. Réunis
sa ni des forces nouvelles, toute l'élite de ses guerriers : « Turks, Sabéens et Deiléinites au nombre de cent mille environ », dit Skylitzès (2), il les plaça sous le commandement de son frère utérin Ibrahim Inal (.'{) et les envoya droit à l'ennemi. C'était dans le courant de l'an 1048, année 497 de l'ère arménienne, s la deuxième de notre servitude », suivant l'expression d'Arisdaguès de Lasdiverd. Ce chroniqueur nous fait une peinture dramatique de cette formidable invasion (4) :
« Dans cette même année, dit-il, les portes de la colère céleste furent ouvertes sur notre pays. Iles troupes sortirent en grand nombre du Turkestan, montées sur des chevaux rapides comme l'aigle, aux sabots comme la pierre; leurs arcs étaient tendus et leurs flèches acérées. Les soldats portaient autour des reins de fortes ceintures et aux pieds des chaussures dont il est impossible de délier les cordons Arrivés sur le territoire du Vaspouraçan, ils fondirent sur les chrétiens comme des loups affamés, s
Devant cet immense péril, en face de ces forces infiniment supérieures, les chefs impériaux tinrent conseil à nouveau. Comme toujours, Kalakalon qui avait pris le commandement, était d'avis de marcher immédiatement avec toutes les troupes disponibles à la rencontre de l'ennemi sur son propre territoire et d'engager de suite le combat. Les
(1) Brosset, Troisième Rapport sur un Voyage archéol. dans la Géorgie ri l'Arménie, etc., p. 93.
(2) « "Ex tf. Toûpxcdv x«i KaBetpon xx; Amxvit&v irepi ti; p' -/ùciôa;. Cédr., II, olo, 9.
(3) Skylitzès et Cédrénus le nomment: 'Appâp. 'AXeî(i. Ibn el-Athir, qui raconte les mômes faits à la même date (IX, p.-372 le nomme Ibrahim Yamàl. Cet auteur dit que les envahisseurs s'avancèrent jusqu'à Trébizonde dont ils traversèrent la région. Skylitzès dit qu'Ibrahim était « le neveu » du sultan. Mathieu d'Kdesse (op. cit.. éd. Dulauricr, p. 83] dit que Kethelmousch était son lieutenant dans rette expédition.
! Kd. Prudhomme, p. ~2.
LES PORPHYROGÉNÈTES ZOE ET THEOPOR.-
soldats impériaux, affirmait-il, surexcités par leurs récents succès, ne demandaient qu'à combattre ; les Turks, au contraire, se trouvaient dans un état d'infériorité parce qu'une grande partie de leurs cavaliers étaient démontés. Même ceux qui avaient conservé leurs montures ne pouvaient s'en servir à cause .le l'extrême fatigue de ces pauvres animaux. « Les chevaux des Turks, affirme Skylitzès, n'étant point ferrés, ne
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gare Aaron, au ci intraire, conseillait de s'enfermer dans les forteresses et les châteaux si nombreux de la région, d'éviter, en un mot, toute liai aille rangée contre une aussi formidable cavalerie avant d'en avoir informé le basileus. Cet avis très prudent l'emporta. L'armée impériale, passant en Géorgie, installa son vaste camp fortifié dans l'immense plaine d'Osourtrou, dans le pays de Vanant. Elle s'y retrancha soigneusement après avoir concentré dans les villes fortes voisines toutes les bouches inutiles, les femmes et les enfants. Des courriers expédiés en hâte au basileus revinrent avec la consigne de se tenir cois jusqu'à l'arrivée de Liparit qui, sur l'ordre instant du prince, accourait au secours des chefs impériaux à la tète de tous les contingents disponibles de J'Ibérie.
Ce pays, en effet, à l'exemple de tous ces petits royaumes vassaux des marches d'Asie, devait, on le sait, le service militaire à l'Empire
PLAQUE DE MARBRE de l'église du couvent de Vatopédi an Mont- Athos. Parapet de la fenêtre méridionale. — XI™* Siècle. — (Millet, Htet-Étades, C. 167.)
\iONOMAQUE ri L'IBËHU
en cas de guerri l'invasi Strangère. Skylitzès I el Glycas -±
en fournissenl une preuve curieuse. Racontant les événements de l'an 1044, ils disent que Monomaque se lit donner de l'argenl par les Ibères un rtmiplai-i'inoiil des cinquante mille soldais qu'ils étaienl astreints à tenir constammenl prêts pour la défense 'de la frontière et qui étaient pour lors sous [e eommandemenl de Léon Servlias. Ils ajoutenl qu'après avoir licencié ces forces, ce dévol basileus se servit de ces grosses sommes d'argent pour doter plus richement S'8- Sophie et d'autres églises de la capitale duranl que les Turks s'emparaient à loisir d'une foule de territoires en
PLAQUE DE MARBRE de V église du, couvent de Vatopédi au Mont- II os. — Parapet de la fenêtre méridionale. — XI"1' Siècle. — (Millet, W« -Études, C. 767.
ces parages.
Dans le précieux traité du
Stratégicon si souvent cité dans cet ouvrage, je trouve une allusion curieuse à ces mêmes faits qu'elle confirme absolument (3). Parlant des abus de pouvoir dont l'excès a entraîné à la ruine ou à la défection divers peuples vassaux de l'Empire, l'auteur anonyme cite l'exemple de la Géorgie el du thème de Mésopotamie « qui, aux jours du très pieux basileus Monomaque, lurent tellement accablés d'impôts inouïs par Léon Servlias désigné par celui-ci à cet effet, que les habitants préférèrent émigrer en foule par familles entières auprès du sultan des Turks! »
i Cédrénus, II, p. C08, 20.
■i. P. 598, 3. — Michel Attaleiates (p. M, 15) raconte Je même que l'Ibérie, dépourvue de ses milices par l'avarice du basileus, lui ravagée de fond en comble par les Turks. ■ Paragr. 50, 2 '- éd., u. 18.
554 LES PORPHYROGËNÈTES ZOE ET TllEODORA
« Servlias réussit dans sa mission, poursuit notre écrivain, parce qu'il était fort habile fonctionnaire, mais les malheureux Géorgiens pour se venger attirèrent le sultan des Turks avec toutes ses forces contre l'Empire de Roum, ce qui fut le signal de calamités sans nombre. » Certainement la disparition de ces cinquante mille excellents miliciens qui défendaient avec un enthousiasme patriotique les frontières de leur patrie fut une des causes les plus immédiates des progrès si rapides de L'invasion turque en ces parages.
Durant ces péripéties, l'ennemi n'était pas demeuré inactif. Ibrahim Inal qui avait envahi non seulement le Vaspouraçan, mais encore toute la vaste plaine de Pasen jusqu'à Garin (1), apprenant la retraite des forces impériales jusqu'en territoire géorgien, en avait naturellement conclu que les chefs byzantins fuyaient devant lui. Après avoir affreusement ravagé ce dernier district, il s'était jeté à leur poursuite dans l'espoir de les battre avant l'arrivée de Liparit. Katakalon et le « vestis » Aaron de leur côté, craignant d'être forcés d'accepter avec leurs forces trop peu nombreuses la bataille avant cette venue du généralissime ibère, s'étaient retirés dans des régions escarpées d'accès infiniment difficile, environnées de toutes parts de profonds précipices, pour laisser à l'armée de secours géorgienne le temps d'arriver. Leurs courriers ne cessaient de supplier Liparit de se hâter.
C'est alors qu'Ibrahim, abandonnant pour un temps la poursuite impossible de l'armée impériale, se précipita avec toutes ses forces sur la grande et riche cité commerçante d'Arzen, l'Erzeroum de nos jours, métropole de la Haute Arménie, dont il se rendit maître aussitôt. « Arzen, dit Skylitzès, était une vaste et très populeuse cité, fort riche, habitée par une foule de marchands non seulement nés en ce lieu, mais encore originaires des autres provinces de l'Arménie, de la Syrie et de beaucoup d'autres régions (2). Tous ces riches commerçants, raconte
(1) L'invasion turque s'avança dans la direction de l'ouest jusqu'au district de Khagli'dik, dit Arisdaguès de Lasdiverd, au nord jusqu'à Sber, aux forteresses du Daik'h et de I'Arscharounik', au sud jusqu'au Darôn, au district d'Hasclidéan et à la forêt de Khordsen. Arisdaguès place le point culminant de cette invasion turque au 20 septembre. Il trace un tableau déchirant des maux affreux subis à cette occasion par la malheureuse Arménie. Les fugitifs réfugiés à Sempadapert furent tous massacrés, leurs femmes et leurs enfants emmenés en captivité.
éd. Pradhomme, pp. 74 à 78).
(2) Arisdaguès de Lasdiverd (éd. Prudhomme, pp. TJ à 81) fait une description enchanteresse de la florissante et riche Arzen avant la fameuse attaque des Turks et aussi un tableau
PRISE ET S \C /'■ \RZEN ;,:,5
ce chroniqueur, conliants dans leur nmnhre, avaient refusé de céder aux instances de Katakalon qui les avail suppliés par écril de se réfugier derrière 1rs imprenables murailles de la puissante |>lare forte toute voisine de Théodosiopolis.
Mathieu d'Edesse, de son côté, raconte que l'on disait la messe à Arzen dans huit cents églises ou chapelles. Les chefs turks, poursuit-il, n'ignoraient point que cette ville était dégarnie de remparts et qu'elle renfermait une multitude d'hommes el de femmes, ainsi que des trésors immenses d'or et d'argent. >
A la première apparition de ces hordes redoutables, de ces féroces cavaliers dont la cruauté légendaire égalait la folle intrépidité, les milices bourgeoises d'Arzen, courant aux portes de la ville, s'efforcèrent de lutter vaillamment. Hélas, après un court autant que violent combat, cette première défense si fragile fut forcée par un ennemi trop supérieur en nombre. Alors s'engagea une affreuse bataille de rues. Chaque maison à toil plat de cette grande cité orientale devint une forteresse. Montés sur les terrasses, les habitants accablaient les assaillants de toutes sortes de projectiles, pierres, flèches, bûches de bois. Cette lutte désespérée, infernale, se poursuivit six jours durant sans une minute de répit avec les alternatives les plus diverses.
Cependant les chefs des contingents impériaux avaient été presque de suite informés de l'attaque d'Arzen. Katakalon, toujours bouillant, honteux de tant attendre l'armée de secours que devait amener Liparit, aurait voulu courir à tout prix au secours des infortunés assiégés. Force lui avait été cette fois encore de céder aux répugnances du plus timide Aaron qui se refusait à faire un pas de plus, avant d'avoir reçu les nouvelles instructions du basileus. Les habitants d'Arzen avaient été abandonnés à leur malheureux sort. Lorsqu'Ibrahim se fût convaincu que, malgré sa supériorité numérique, il n'arriverait pas à triompher de leur résistance opiniâtre dans cette abominable lutte de maison à maison, insouciant du butin à conquérir, il ordonna de mettre le feu à l'immense cité. De toutes parts, ses soldats à la chevelure flottante, véritables
effrayant des péchés de ses habitants, qui, suivant lui, avaient attiré sur ceux-ci la colère du ciel sous la forme de cette invasion terrifiante.
556 LES PORPHYROGÉNÈTES ZOE ET THEODOR I
démons de la steppe, jetèrenl dans 1rs maisons des torches avec d'autres matières combustibles enflammées. Bientôt toute la ville brûla. Cel immense incendie illumina l'horizon de ses lueurs tragiques. Alors les habitants d'Arzen, incapables de résistera ce nouveau fléau, tentèrent de fuir. Hélas, ce dernier moyen de salut fut leur perte. Les cavaliers turks lancés à leur poursuite les sabrèrent par milliers. Ce fut une hideuse boucherie.
Beaucoup d'habitants se jetaient dans les flammes avec leurs femmes el leurs enfants pour éviter une mort pire. Skylitzès dit que cent quarante mille d'entre eux périrent parle fer elle feu. Mathieu d'Edesse parle également décent cinquante mille morts. Ces chiffres sont certainement exagérés. Ce n'en fut pas moins une catastrophe effroyable. Quel peintre pourrait retracer ce spectacle d'une horreur sans nom, si fréquent à cette époque terrible, cette riche cité jusque-là paisible et prospère périssant avec tous les siens dans cet embrasement affreux sous le sabre de ces cent mille Turks. « Après avoir massacré plus de cent cinquante prêtres dans les églises, dit Arisdaguès, tous chefs de diocèse ou d'église, ils leurs placèrent de gros pourceaux entre les bras, en signe de mépris pour nous et pour exciter les risées des témoins de ces scènes. »
Les ravages de l'incendie, activés par un vent violent, n'empêchèrent pas les vainqueurs de ramasser dans la ville maintenant sans défense un butin innombrable. Skylitzès dit qu'Ibrahim conquit de l'or en quantité, aussi des armes, une foule d'objets de métal que le feu n'avait pas consumés, une foule de chevaux aussi et d'autres bêtes de somme. Ibn el-Athîr raconte que les Vrais Croyants ramassèrent tant à Arzen que dans d'autres localités d'Arménie plus de cent mille captifs, outre une masse incalculable de chevaux, de mulets, de marchandises précieuses. Il fallut plus de dix mille charrettes pour emporter tant de richesses.
Voici encore le récit de Mathieu d'Edesse : « Il serait impossible de mentionner l'or, l'argent, les étoffes de brocart d'or dont ces brigands s'emparèrent ; la plume est impuissante à en retracer la quantité. J'ai entendu raconter souvent et par beaucoup de gens, au sujet du chorévèque Tavthoug (1), dont Ibrahim enleva les trésors, qu'il fallut
(1) Diminutif arménien du nom de « Tavith », David.
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quarante chameaux pour les emporter, el que huil cents sixains de bœufs sortirent de ses étables. Ce fui parce cruel désastre el après un affreux carnage que tomba cette belle el noble cité. Commenl raconter ici d'une voix étouffée parles larmes le trépas des nobles el des prêtres, donl les corps, laissés sans sépulture, devinreni la proie îles animaux carnassiers, le sorl îles bautes dames conduites avec leurs enfants comme esclaves en Perse el condamnées à une éternelle servitude. Ce fut le vrai commencement des malheurs de l'Arménie! Prêtez donc une oreille attentive à ce récil douloureux. L'extermination delà Nation Orientale (I) s'opéra
COFFRET D'IVOIRE byzantin <ln Musée d'Arezio. — Un des longs cotés X»» ou XI™ Siècle. — (Voy. p. 700.)
successivement d'année en année, et Arzen est la première ville qui fut prise et disparut dans cette ruine. »
Les habitants qui échappèrent à ces cruautés se retirèrent à Théodosiopolis, dont ils accrurent considérablement la population. Ils donnèrent à celle ville le m mi d' Arzen en souvenir de leur patrie réduite en cendres. Ce fut là l'Erzeroum (2) moderne.
Après avoir achevé le pillage, Ibrahim, à la tète de toutes ses forces reposées et réorganisées, courut à la rencontre de l'armée impériale. Celle-ci, enfin renforcée par l'arrivée de Liparit et des contingents géorgiens « du haut Karthli », — vingt-six mille soldats arméniens et géorgiens, dit l'Histoire des Orpélians, et sept cents nobles, ses vassaux, — était sur ces entrefaites descendue de ses hauteurs inaccessibles dans la grande plaine voisine de Pasen. Elle y attendait l'ennemi campée au pied du haut château
(1) C'est le nom par lequel les historiens d'Arménie désignent d'ordinaire leur nation. 2 Arzen-erroum.
558 LES PORPHYROGÉNÈTES ZOE ET THEODORA
de Gabudru ou Gaboudrou, que les chroniqueurs byzantins nomment Kapetron (1), construit sur une hauteur, dans le district d'Ardjischagovid, de la province d'Ararad, « dans le pays de Vanant », dit Arisdaguès, « audessous d'Ordro et d'Oucoum », dit l'Histoire de la Géorgie (2). Le samedi 17 ou 18 septembre 1048 (3) une grande bataille se livra sur ce point. Toutes les sources s'accordent à dire que ce fut une lutte acharnée. Des deux côtés on se battit avec le plus brillant courage, l'opiniâtreté la plus rare.
Voici le récit de Skylitzès : « L'armée turque, dit-il, arrivait en grand désordre par bandes isolées. Aussi Katakalon, toujours ardent, opina cette fois encore pour qu'on attaquât de suite l'ennemi avant qu'il n'eût eu le temps de se reformer. Mais le superstitieux Liparil, qui avait confié la garde nocturne de son camp au brave héros Tchortovanel, fils de sa sœur, refusait de combattre ce jour-là parce que le Samedi n'était pas un jour favorable. Ibrahim, mis au courant de ces hésitations par ses éclaireurs, reformant rapidement son armée, poussa droit à l'ennemi, qui fut bien forcé d'accepter la lutte malgré ses répugnances. Katakalon commandait l'aile droite des Impériaux, Aaron, l'aile gauche, Liparit, le centre. La journée presque entière s'était écoulée dans ces marches et contre-marches. Le soir tombait lorsque la bataille s'engagea. Ibrahim Inal commandait les troupes opposées à celles de Katakalon. Un autre chef que Skylitzès nomme Chorosanitès et que nous ne connaissons pas par ailleurs (4) faisait face au bulgare Aaron. Liparil enfin (S) avait devant lui un frère d'un autre lit d'Ibrahim dont le nom grécisé était « Aspam Selarios » (6).
La mêlée devint presque aussitôt furieuse (6). Katakalon et le
(1) KotTtetpoû çpo'jpiov.
(2) Voy. encore Saint-Martin, op. cit., II, p. 69.
(3) Voy. Murait, op. cit., I, p. 634. — Gfrœrer dit 1049, op. cit., III, p.484. — Saint-Martin aussi, op. cit., II, p. 2flfi.
(4) « Xu>ponmhi\i » : c'est-à-dire « originaire du Chorasan », et non Asan, comme le dit Brosset (Histoire de la Géorgie, Add., p. 222).
(5) Suivant Zonaras, Liparit attaqua sur le soir près d'un lieu appelé o BoulytOE », « nep\ BouXutôv ».
(6) "Acrnaji SeXôpio;. Ce personnage, dit Saint-Martin, est peut-être Kethelmousrh qui, suivant les sources arméniennes, secondait Ibrahim dans cette expédition. II avait peut-être la dignité d' ' aspah-salar ou « connétable ». Arisdaguès de Lasdiverd dit que la seule cavalerie grecque comptait plus de soixante mille hommes.
8 IV. Ml I I DE G \BOl l'IlOU
vestis » bulgare culbutèrent chacun l'aile qui lui étail opposée et poursuivirenl fort loin les fuyards s jusqu'au matin » (1). Liparit, par contre, ilans sa douleur d'avoir vu périr son neveu, le preux Tchortovanel, tué d'une flèche dans la bouche, ayanl foncé avec plus de rage encore sur l'ennemi, eut son cheval tué sous lui, tomba, el fut l'ait prisonnier!
i Bientôt, poursuit Skylitzès, les vainqueurs des deux ailes revinrent de leur poursuite. Descendus de cheval, ils rendaient grâces à la Providence, criant d'une seule voix : » Qui est plus grand que notre Dieu! » Comme ils attendaient le retour de Liparit qu'ils croyaient, lui aussi, victorieux et pourchassant l'ennemi, l'inquiétude les saisit de ne le point voir revenir. Enfin un soldai géorgien survint qui leur raconta la prise de Liparit et comment Ibrahim et son frère « Aspam Selarios », après que la hal aille eut cessé, avaient galopé en hâte avec le reste de leurs troupes et leurs captifs, jusqu'au château de Kastrokomion. Le troisième chef turk, Chorasanitès, avait été tué dans le combat. Katakalon el Aaron, consternés par cette nouvelle, après une nuit, sans sommeil et un rapide conseil à l'aube, décidèrent de ne pas poursuivre l'ennemi vaincu et de regagner leurs cantonnements. » Aaron alla installer ses troupes à Van (2), la capitale de l'Aspracanie sur le lac de ce nom, et Katakalon à Ani. Quant à Ibrahim, satisfait de la capture du fameux Liparit qui le comblait de joie, il semblait ne pas se soucier d'autre chose. Dans l'espace de cinq jours, à grandes chevauchées, il regagna la ville de liev. De là, il partit encore plus loin, après avoir expédié au sultan des bulletins triomphants avec la nouvelle de la prise du chef ibère. Ce devait être un bien redoutable capitaine pour que sa captivité fit tant de bruit Skylitzès achève ce curieux récit en racontant que le sultan feignit une grande joie, mais qu'au fond du cœur, il n'avait encore cette fois qu'envie et haine pour son frère. Furieux de ses succès qui le rendaient mortellement jaloux, il ne souhaitait secrètement que sa perte. En somme, la grande bataille de Gaboudrou fut une lutte indécise. Elle arrêta toutefois pour un temps l'effort de l'invasion seldjoukide.
Disons de suite ce qu'il advint de Liparit qui avait été envoyé en
I - Méxpi pwvïjç âXsxtpuôviov >>, dit Skylitzès probablement avec une forte exagération. ■1 Que Skylitzès et Cédrénus nomment "l'iz-4.
560 LES PORPHYROGENÈTES ZOE ET THEODOI: I
présent au sultan. Monomaque, inconsolable de sa perte, envoya à ce dernier par l'intermédiaire de Georges Drosos, «. hypogrammateus » ou secrétaire d'Aaron, des présents splendides avec des sommes considérables pour le racheter. Drosos était en outre chargé de négocier la paix. ïoghroul-beg, se piquant de générosité, « préférant, dit Skylitzès, être un grand souverain qu'un misérable trafiquant », renvoya Liparit en cadeau au basileus. Puis il fit remettre au chef géorgien tout l'argent envoyé pour sa rançon : « Soyons amis, dorénavant, lui dit-il en le congédiant, et cesse de faire la guerre aux Turks. » Ceci signifie tout simplement, il me semble, qu'il le renvoyait sous la condition expresse de ne plus reprendre les armes contre lui. Skylitzès raconte encore que l'ambassadeur du sultan chargé d'aller terminer les négociations de paix à Constantinople fut le chef même de la Religion, le sheik-ulislam de la nation turque. Ce personnage (1), solennellement admis à l'audience du basileus, se montra, paraît-il, plein de jactance. Il demanda insolemment que le basileus s'engageât à payer tribut an sultan. Devant des prétentions aussi humiliantes, on ne parvint naturellement pas à s'entendre. Monomaque se défendait énergiquement d'en passer par de telles exigences. L'étrange personnage, sur l'ambassade duquel nous voudrions tant avoir quelques détails de plus, finit par s'en retourner auprès de son maître sans avoir rien conclu. L'état de guerre si dangereux persistait donc sur la frontière orientale d'Asie. Pour l'heure, le basileus, tout en redoutant sans cesse une nouvelle agression de ces hordes, dut se borner à faire fortifier avec soin les principaux points stratégiques. On se prépara à une très prochaine reprise des hostilités (2).
Le récit de la bataille de Gaboudrou dans .Mathieu d'Edesse est assez différent. Naturellemenl, il y est question surtout du fameux héros national Liparit. Je ne résiste pas au plaisir de reproduire textuellement ces phrases épiques. « Les troupes grecques, dit le vieux chroniqueur arménien, étaient parvenues auprès du fort de Gaboudrou, dans le district
(1) Le chroniqueur grec le désigne sous le nom de « chérif », c <i cxëpt;po; ».
(2) Vers ce temps-là, c'est-à-dire vers la seconde moitié de l'an 1048, le capétien Henri Ier, roi des Francs, envoyait en Russie l'évèque Roger de Ghâlons pour demander pour lui la main de la princesse Anne, troisième fille du grand-duc Yaroslav.
6 i / I //././.' DE GABOl DROU
d'Ardjischagovid donl les troupes turques venaienl de s'emparer. Les Turks, avertis de l'approche de l'ennemi, s'arrêtèrent, tandis que les
MOSAÏQUE BYZANTINE de l'église du couvent de Saint-Lac en Phocide. — Le Christ.
La Panagia. — XI"" Siècle. — (Millet, Hf*-Études, P>. 272.)
Romains étaient campés en ce lieu. Les Infidèles, commandés par les deux chefs Ibrahim el Kethelmousch, s'étant avancés du côté de Liparit, celui-ci fit venir son neveu, lils de sa sœur, le drongaire des vigiles Tchortovanel, qui était un guerrier intrépide. Les Turks commencèrent
562 LES PORPHYROGÉNÊTES ZOE ET THEODORA
l'attaque pendant la nuit, et le bruit de la mêlée retentit aux oreilles de Liparit. « Accours, lui criait-on, les Infidèles nous ont cernés ». 11 répondit : « C'est aujourd'hui Samedi, et ce n'est pas ce jour-là le tour des Géorgiens de combattre ».
« Cependant Tchortovanel, semblable à un lion, frappait dans les ténèbres les ennemis et les poussait vivement lorsqu'une flèche vint l'atteindre à la bouche et lui sortit par la nuque; il expira du coup. Liparit, apprenant sa mort, s'élança furieux et mit les Turks en déroute sur toute l'étendue de la plaine qu'il changea en un marais de sang. Témoins de ses prouesses, les Romains le trahirent l'abandonnant au milieu des Infidèles et prirent la fuite, afin de lui ùter l'occasion de se couvrir de gloire. A cette vue les Turks revinrent à la charge contre les Géorgiens. Au plus fort de la mêlée, Liparit, pareil à un lion, faisait entendre sa voix, lorsqu'un Géorgien, qui se tenait derrière lui, coupa du tranchant de son épée les jarrets du cheval de Liparit, et ce héros, tombant à terre, se trouva assis sur son bouclier. « C'est moi qui suis Liparit », s'écriait-il. Aussitôt les Infidèles massacrèrent un grand nombre de Géorgiens et mirent le reste en fuite. Ils firent Liparit prisonnier et l'emmenèrent auprès de Toghroul-beg (1). Sa renommée était dès longtemps parvenue jusqu'à ce prince qui connaissait sa bravoure à toute épreuve. Il demeura à sa cour deux ans et se distingua par plusieurs traits de courage.
« Là se trouvait un noir, homme fort et courageux que l'on mit aux prises avec lui en présence du sultan. Liparit vainquit son adversaire et le tua. En récompense Toghroul lui rendit la liberté et le renvoya comblé de présents dans le pays des Romains. Le prince géorgien s'en vint à Constantinople auprès de Monomaque qui fut enchanté de le revoir et qui, après lui avoir donné des preuves de sa haute munificence, lui permit de retourner chez lui rejoindre sa femme et ses enfants (2).
1 Suivant Etienne Orpélian, métropolitain de Siounik', qui écrivit au xin"" siècle l'histoire de sa famille, ce furent les grands ou " didébouls » de Géorgie qui, jaloux de Liparit, coupèrent à l'improviste les jarrets de son cheval, et, après qu'il fut tombé à terre, le tuèrent sur le lieu même. Ce dernier détail est manifestement erroné. — Toghroul-beg se trouvait à ce moment dans le Khoraçan.
(2) Pour Arisdaguès de Lasdiverd, je l'ai dit, la bataille de Gaboudrou fut une grande défaite des Chrétiens. Quant à l'Histoire des Orpélians, son auteur, Etienne Orpélian, archevêque de Siounik', a, dans son récit de cette même bataille, cherché à relever la gloire de sa famille, en attribuant à Liparit tout le succès du combat. Il dissimule même sa captivité sous
B ITAILLE DE G \BOl DROl 563
lhn el-Athîr, le seul des chroniqueurs musulmans qui, h ma connais
sance, parle avec quelque détail de cette bataille deGaboudrou, ntionne
également, qous l'avons vu, la prise de Liparil parlesTurks(l). Un peu plus loin, le même auteur, après avoir dil qu'Ibrahim [nal demeura finalement maître du champ de bataille, fait comprendre aussi que le généralissime turk, après avoir commis en territoire impérial des ravages affreux, repril presque aussitôt la route du retour dans son pays 2 . Lui aussi, et pas
le faux récit de sa mort lamentable voy. Saint-Martin, op. cit., II. pp. 61 sqq. . — Il faut
lire tout ce curieux récit des exploits de Liparit dans cec bat épique. On dirait un héros
d'Homère. Le sultan ayant demandé à Liparit, prisonnier, d'embrasser sa religion : •■ Lorsque je serai en ta présence, lui répondit-il, je ferai selon tes désirs, i Arrivé devant le sultan, il dit : « Maintenant que j'ai été digne de paraître devant toi, je n'exécuterai point tes volontés et ne redoute point la mort. ■ Que veux-tu? lui dit le sultan. — Si tu es marchand, vends-moi : si tu es bourreau, tue-moi : si tu es roi, renvoie-moi av.-,- .les pr.senls. > Le sultan répondit : o Je ne suis point marchand, je ne veux point être bourreau de ton sang, niais je suis roi. va où il te plaira d Variai). Hist. univers., pp. 133-134 . Suivant Ibn el-Athir, Aboulféda et aussi Aboulfaradj, ce fut grâce à l'intervention d'Abou Nasser Ahmed Nasser Eddaulèh, (ils de Merwân, dit « le Merwânide », qui régnait à Amida sur la Mésopotamie septentrionale et la portion voisine de l'Arménie méridionale, intervention sollicitée par Monomaque, que Liparit dut de recouvrer la liberté (1). On lui remit en même temps des sommes considérables en argent et des présent- que, suivant le témoignage de Zonaras, le basileus avait envoyés au sultan pour sa rançon. Nous retrouverons encore Liparit au moment de la révolte d'Isaac Gomnèiie. Il prit d'abord parti à ce moment pour le Stratiotique. Après de fréquents et trisi. -s démêlés avec le roi Pakarat IV, contraint finalement, malgré la faveur constante de Monomaque, île quitter la Géorgie, il se fit moine sous le nom d'Antoine et mourut à Constantinople entre les années 1062 et 1064. Ses lîls Joané et Niania se réfugièrent également auprès des Grecs chez lesquels ils prirent du service Histoire de la Géorgie, éd. Brosset, 1" partie, p. 326 et Add., XI, p. 125 et XIX, p. 350. — Une inscription non datée, encore aujourd'hui existante, gravée sur une des portes de l'église de Kalzkh est ainsi conçue : Sainte Trinité, exalte celui gui a été affermi par toi, Pakarat, roi des A)>hkhases et des Karthles, des Humais et des Cakhes, et grand curopalate de tout l'Orient. Quant au magistros Grégoire, après avoir regagné son gouvernement de Mésopotamie, il eut à recommencer une campagne d'un autre genre contre les fameux et dangereux sectaiivs dits .. Thonthraciens ■> du lieu de leur origine (voy. Langlois, op. cit.. pp. 25 sqq. . Il n'abandonna point pour cela ses études littéraires. Il mourut en 105* dans un âge avancé. S.m fils aine, Vakhram, devint catholicos d'Arménie sous le nom de Grégoire IL » Malgré le vague soupçon de trahison qui plane sur sa mémoire, dit M. Langlois op. cit., p. 18), il a toujours été de la part de ses compatriotes l'objet d'une grande et profonde admiration. Tous ceux d'entre eux qui ont parlé de lui en font le plus brillant éloge et le considèrent comme un des savants les plus illustres qu'ait produits l'Arménie. Il était un travailleur acharné. •
1 II l'appelle o le roi des Aphkhases .
2 Ibn el-Athir dit qu'il s'était avance jusqu'à quinze journées démarche de Constantinople et qu'il revint avec un incroyable Lutin charge sur dix mille chameaux, entre autres quatrevingt-dix mille cottes de mailles, plus cent mille captifs et un nombre infini de bêtes de somme.
. i 11... .l-\thïr (IX. p. :>~:>j dil eiprcssémenl que Nasser chargea de ces négociations auprès du sultan le même sheik-ul-islam qui plus lard «levait aller à Constantinople traiter de la paix avec le basileus. Il le nomme Ahoù kbdallah lhn Merwàn. Aboulfaradj, .|ui attribue aussi auiTurks la victoire finale, semble dire que le Merwânide ne remit Liparit à Toghronl-beg qu'après avoir refusé de le vendre au l.asileus qui lui offrait trente mille dinars pour >a rançon et qui finit par envoyer au sultan cestrente miltedinars, plus cent mille dinars.de présents Voyei encore Saint-Martin, op. cit., II, pp. SI6 sqq.
seulement l'armée grecque, avait donc éprouvé des pertes très graves. La vérité, encore une fois, est que cette lutte épique resta certainement indécise (1), mais l'avantage demeura aux mains des ïurks. Au dire de toutes les sources tant chrétiennes qu'arabes, ce fut le basileus qui fit des ouvertures de paix, et si celles-ci ne purent aboutir, ce fut à cause des prétentions extraordinaires émises par le sultan. Monomaque, dans son désir d'obtenir la paix, alla, nous l'avons vu, jusqu'à réclamer la médiation du Merwànide, à ce moment souverain indépendant de la Mésopotamie septentrionale et des districts voisins du sud de l'Arménie. Parmi ces prétentions hautaines du sultan sur lesquelles les chroniqueurs grecs ont naturellement fait le silence, il en est une fort curieuse qui nous est révélée à la luis par Ibn el-Athîr, Aboulféda et Aboulfaradj. Le prince seldjoukide lit tenir au basileus par l'entremise de son envoyé le message que voici : « Si tu veux que je te concède la paix, construis dans ta capitale une mosquée pour mes coreligionnaires dans laquelle on dira la prière officielle — ou « khotba » — en mon nom »! Il parait que Monomaque accepta cette condition humiliante. Il ne faisait que suivre en cela l'exemple de ses prédécesseurs, mais ce n'en est pas moins un exemple curieux d'un certain détachement des passions religieuses cinquante ans avant les Croisades. Une mosquée jadis construite pour les musulmans de passage à Constantinople par Michel le Bègue au ixme siècle, fut par ordre du basileus relevée de ses ruines et affectée de nouveau au culte infidèle. Le basileus paya même sur sa cassette le traitement des prêtres musulmans ou « imams » attachés à ce temple ainsi que toutes les lampes et autres objets du culte (2). De plus en plus les princes seldjoukides se substituaient aux lamentables descendants des Abbassides dans la première dignité du monde musulman et comme ses représentants officiels (3).
(1) Les récits des chroniqueurs sur cette célèbre victoire de Gaboudrou diffèrent surtout, je le répète, suivant la nationalité de chacun. Les chroniqueurs arméniens et géorgiens sont naturellement en admiration devant les hauts faits de Liparit. Certains même, nous l'avons vu, accusent les Grecs de l'avoir trahi dans le combat.
(2) Voyez dans Aboulfaradj (op. cit., p. 249) l'énumération des cadeaux que le basilleus aurait envoyés à cette occasion au sultan : mille vêtements de soie, cinq cents autres vêtements, cinq cents chevaux, trois cents ânes d'Kgypte, mille chèvres blanches de très haute taille aux cornes et aux yeux noirs!
(3) Voyez Gfrœrer, u/i. cit., III, pp. 472-473.
Ce règne de Monomaque Fui un des plus troublés de l'histoire de l'Empire byzantin. Tandis que l'invasion étrangère, effroyable comme elle L'était toujours en Orient à cette époque, sévissait, dans cette terrible
a le 1048, sur toute une portion de cette immense frontière d'Asie, elle
sévissait >l«' même toul aussi duremenl à l'autre extrémité de l'Empire en Europe. Duranl que les cavaliers turks, les célèbres « Huns Nephtalites •' des chroniqueurs chrétiens de l'époque, accablaient de leur re doutable présence les districts fro atières d'Arménie, une autre nation de cavaliers non moins barbares el cruels, \f< Petchenègues fameux, habitant les infinies solitudes d'au-delà du Danube jusqu'au Borysthène , se jetaient sur les campagnes bulgares. C'esl à Skylitzès, à Zonaras surtout, aussi à -Michel Attaleiates que nous devons les récits assez détaillés, venus jusqu'à nous, de ces luttes sanglantes sur la frontière de l'Empire en Occident. Aucun autre ordre de sources ne les mentionne. Je suivrai presque pas à pas la narration de Skylitzès (1).
PLAQUE D'IVOIRE byzantine conservée au trésor de lu cathédrale de Trêves. — Œuvre de la plus belle époque. — XI ou XII** Siècle. — L'Annonciation. — Phot. commun, par M. Grseven.J
(1) Skylitzès raconte la guerre contre Toghroul-beg en 1048 et la première invasion des Petchenègues comme deux événements successifs, alors que bien probablement ils furent |iri'si|ue contemporains. Du reste l'auteur byzantin fait de grandes confusions de dates dans son récit de ces guerres sur le Danube ai contre les Turks. Gfrœrer, dans le chapitre XXI du t. III de ses Byzantinische Geschichten, a remis les choses au point dans une discussion approfondi.-. Je renvoie une fois pour toutes le lecteur à ce chapitre, considérant comme acquis sultats qui s'y trouvent exposés de main de maître.
Uni el-Athir op. cit., I\. p.369 el Aboulfarad op. cit., p. ao mentionnent à l'annéi
LES PORPHYROGENÈTES ZOE ET THEODORA
La nation des Petchenègues ou Patzinaces dont le nom a dès longtemps disparu de l'histoire et qui couvrait d'un peuple innombrable campant éternellement sous la tente et se déplaçant dans d'innombrables charriots, les vastes plaines situées entre les embouchures du Dnieper et celles du Danube, avait déjà quelques années auparavant, on se le rappelle, ravagé à plusieurs reprises la Bulgarie et le vaste thème de Thrace (1). Sous l'appellation générale de Petchenègues, ces peuples, d'origine également asiatique, étaient, nous dit Skylitzès, divisés en treize tribus désignées chacune d'après le nom d'un ancêtre. Ils constituaient à ce moment encore une des plus nombreuses et des plus puissantes nations barbares de Scythie. On avait conclu à cette première époque avec leurs chefs un traité de paix et l'Empire vivait depuis lors en bonne intelligence avec ces barbares, lorsqu'une division survenue entre quelques-unes de leurs tribus errantes engagea le basileus dans une guerre contre eux presque immédiatement après l'accalmie qui avait suivi en Asie la bataille indécise de liaboudrou. C'était encore dans le courant de cette année 1048 si féconde déjà en cruels faits de guerre (2).
Le cbef suprême — roi ou khan — de la nation petchenègue, poursuit Skylitzès, était pour lors Tvrack ou Tyrach, (ils de Kilter (3). Ce chef de race très illustre, avait des goûts pacifiques. Avant tout amoureux du
île l'Hégire (juin 1047-juin 1(148) le soulèvement à Resaina d'un mahdi nommé Al Asfar Al Taghlibi qui entraîna à deux reprises une foule de fanatiques sur territoire grec d'où il ramena à chaque fois un si grand butin « qu'une belle esclave se vendait à vil prix ». Le basileus fit sommer le Merwânide Nasser Eddaulèh Ibn Merwân de faire respecter les trêves en le débarrassant de cet adversaire si gênant. Le Merwânide. fort mécontent, après avoir essayé inutilement d'amener cet aventurier à résipiscence, le fit saisir traîtreusement par quelques cavaliers de la tribu des Numérites ou Beni-Xomair. Il le garda en prison et parvint ainsi à demeurer en bons termes avec les Grecs.
« Cette même année, poursuit Ibn el-Athir, fut renouvelée la trêve entre le Khalife d'Egypte et les Grecs. Chacun des deux princes envoya à l'autre des présents magnifiques. Cette même année encore Al-Mou'izz Ibn Bâdis envoya une flotte jusqu'aux iles avoisinant Constantinople (les Iles des Princes . Elle fut victorieuse et revint avec du butin. > J'ignore à quelle expédition de corsaires ce dernier renseignement de l'écrivain musulman fait allusion.
(1) Voy. pp. 18 et 201 du présent volume.
(2) Voy. dans l'article de feu Wassiliewsky intitulé Byzam e el les Petchenègues dans le Journal du Min. de /'/. /'. russe t. CLXII, nov. 1N72, pp. llii-122 les considérations très intéressantes sur le rôle si important joué parles Petchenègues comme État tampon entre l'Empire grec d'une part, les nations russe et hongroise de l'autre, sur le coup fatal que porta à cet état de choses si favorable à la paix de l'Empire la conquête de la Bulgarie par le grand Basile, sur la simultanéité de l'effort contre Byzance des deux nations sœurs d'Europe et d'Asie, petchenègue et turque, etc., etc.
3 • Topày. h toO KtVrèa uîôç ».
repos, il laissai I d'ordinaire la conduite de ses bandes à Kégénis, lits de Baltzar (1), autre chef d'extraction forl bumble, célèbre déjà parmi ses compatriotes par sa bravoure, son extraordinaire activité, ses talents militaires. Les Ouzes, descendants des Huns, ennemis éternels des Petche nègues, et qui, ligués avec les Khazars, les avaient, sur la lin du x*6 siècle, chassés de leurs antiques demeures d'enl re le Volga el le Don, ne cessaient de leur l'aire la guerre. Kégénis avail remporté sur eux plusieurs succès, alors i|ue Tvrach, n'usant les affronter, préférait se tenir caché dans les vastes marais avoisinant le Danube. Aussi les Petchenègues qui révéraient le premier de ces chefs pour ses nobles origines, chérissaient infiniment le second pour ses rares vertus guerrières. Tvrach, mortellement jaloux de ce rival redouté, cherchait à s'en défaire. Après avoir inutilement tenté de le faire tomber dans un piège, il envoya une troupe de guerriers pour le tuer. Kégénis averti, se réfugia dans les marais du Dnieper. Du fond de cette retraite, il réussit par des messages secrets à soulever deux des treize tribus de sa nation, la sienne propre que Skylitzès nomme Belemarnis et une seconde appelée Pagoumanis (2). Il eut ensuite l'audace de venir à leur tète livrer bataille à Tyrach que suivaient les onze autres. Vaincu dans un violent combat, il dut céder au nombre et fuir. Après avoir longtemps erré dans ces interminables marécages du bas Danube, il n'eut d'autre alternative que de franchir le tleuve pour se réfugier en territoire grec. Pour plus de sûreté il s'enferma avec ses vingt mille guerriers dans une petite île en face de Dorostolon, la Silistrie aujourd'hui. De là il fit connaître au commandant impérial en ces parages, Michel, fils d'Anastase qui il était, les circonstances qui l'avaient forcé à franchir le Danube, enfin le désir ardent qu'il avait d'entrer au service du basileus. Michel avertit Monomaque qui lui envoya l'ordre immédiat d'accueillir au mieux ce peuple fugitif, de lui fournir le nécessaire et d'expédier avec une escorte convenable Kégénis à Constantinople.
Le chef barbare, accueilli « splendidement » par Monomaque, réclama avant tout le saint baptême pour lui et ses compagnons. Cette cérémonie étrange fut aussitôt célébrée par le pieux moine Euthymios.
1 1 Ksvivr,;. oîôç toO Bai-rîip '.
2 i BeXE|iapvîç » et « ria-p-j|j.xv;; ». Ce sont évidemment là des noms altérés.
568 LES PORPHYROGENÈTES ZOE ET THEODORA
Ce ilul être une belle et curieuse fête, rendez-vous de toute la haute société byzantine, infiniment friande de tels spectacles. Le nouveau catéchumène fut, suivant la coutume séculaire de la diplomatie byzantine, créé patrice On le combla d'honneurs et de biens. Il fut solennellement admis au nombre des amis et alliés de l'Empire. Le basileus lui assigna trois places fortes sur le Danube avec un vaste territoire pour y installer cette nouvelle colonie guerrière donl on voulait faire la gardienne de ces régions. Le moine Euthymios, qui avait suivi Kégénis, baptisa et bénit en une fois sur la rive du grand fleuve ces vingt mille barbares suivant la promesse que leur chef avait faite à Monomaque au Palais-Sacré. C'était toujours la même admirable politique byzantine : diviser l'ennemi sur la frontière et se débarrasser de lui en l'affaiblissant par des luttes intestines. Il n'en fut pourtant pas ainsi cette fois.
Kégénis ne se vit pas plutôt en sûreté sur la rive méridionale du Danube qu'il voulut se venger de Tyrach. Toujours en course, à la tète tantôt de mille, tantôt de deux mille cavaliers, il franchissait sans cesse le fleuve, ne laissant à ses anciens compatriotes ni trêve, ni repos, tombant subitement sur eux, leur causant un mal arïïeux, massacrant tous ceux de leurs guerriers qu'il pouvait atteindre, enlevant femmes et enfants qu'il vendait comme esclaves aux (Irecs. Tyrach, désespéré de ces attaques fratricides, envoya des ambassadeurs au basileus pour lui reprocher d'avoir, lui grand souverain, allié de la nation petchenègue, donné asile sur son territoire à des rebelles. « One s'il voulait leur donner asile, qu'il leur interdit du moins de franchir le Danube pour troubler par leurs brigandages un peuple ami de l'Empire. » Au cas où le basileus se refuserait à accorder ces justes réparations, Tyrach le menaçait d'une guerre sans merci. Monomaque, outré de tant d'insolence, fit aux envoyés du chef barbare le plus outrageant accueil. Il trouvait fort étrange que Tyrach se permit de le provoquer parce qu'il avait jugé bon de recevoir honorablement un homme qui s'était confié en sa foi et jeté dans ses bras. Puis il congédia les envoyés sans leur donner même de réponse et manda incontinent à Michel, fils d'Anastase, qui commandait la rive du Danube, ainsi qu'à Kégénis en personne, d'avoir à surveiller encore avec plus de soin les abords du fleuve. Si les Petchenègues se présentaient en nombre
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pour tenter de franchir celui ci, il demandai I à en être avisé sans délai pour qu'il pûl expédier de suite à ses lieutenants des troupes de secours de l'armée d'Asie. En même temps, il envoyait par la mer Noire une puissante Hutte de cent navires pour surveiller exactemenl le cours du Danube et empêcher tout passage.
Tyrach, enfin sorti de son indolence, furieux de l'accueil insultant fait à ses ambassadeurs, attendit impatiemment la venuede l'hiver. Lorsque
I II \GMENT d'an très beau bas-relief de stéatite de lapins belle époque île l'art byzantin retrouvé par M. P. Jamot dans les mines d'une éijlise sur l'emplacement de l'ancienne Thespics. — Portion inférieure de la figure d'an saint militaire. — XI"'-Xll"'' Siècles. — (Phot. commun, par M. /'. Jamot. •
la terrible bise du nord, souillant avec violence, couvrant Je Danube d'une glace épaisse de plus de vingt pieds, eut rendu impossible la défense du lleuve, le chef des Petchenègues franchit celui-ci à la tète de tout son peuple. Skylitzès ne craint pas de dire que les envahisseurs étaient au nombre de huit cent mille guerriers. Malgré l'énorme exagération, il est certain que ce dut être un formidable exode que celui qui, au cours de cet hiver affreusement rigoureux, jeta soudain comme un torrent dévas-
:•',» LES POtiPHYROGENÈTES ZOE ET rilEODOHA
tateur sur la Bulgarie ces milliers de guerriers sauvages, massacrant et brûlant tout sur leur passage. Ce devait être dans les derniers mois de l'an 1048.
L'Empire trembla une fois de plus. Le basileus, informé en hâte de l'immensité du péril, déploya la plus louable activité. Immédiatement il fit partir le duc d'Andrinople, le magistros Constantin Arianites, avec toutes les troupes des tbèmes de Thrace et de Macédoine, et Basile dit le Moine (1), gouverneur de la Bulgarie, avec toutes celles de cette région. Ces deux grands chefs avaient ordre de faire en toute bâte leur jonction avec les contingents de Michel, fils d'Anastase, et ceux de Kégénis. Dès que la concentration de ces forces considérables fut chose laite, Kégénis, prenant la direction des opérations, marcha à l'ennemi. D'abord il se contenta de le harceler vigoureusement chaque jour sans risquer d'action générale. 11 connaissait bien ses compatriotes, dit Skylitzès, et attendait tout de leur intempérance. Aussitôt que ces barbares furent parvenus de l'autre côlé du fleuve dans une contrée riche en troupeaux et en toutes sortes de denrées qu'ils avaient ignorées jusque-là, ils en usèrent avec excès. Se gorgeant de vin et d'une boisson fermentée du pays faite avec du miel, ils furent vite atteints d'une dysenterie maligne qui les faisait périr journellement par centaines. Ceux qui survivaient pouvaient à peine porter leurs armes. Tels les dragons de Brunswick aux campagnes de Champagne, dans l'automne de l'année 1792. Kégénis, instruit par les transfuges de cette situation lamentable, résolut d'achever par les armes ce que la maladie et les intempéries avaient si bien commencé. 11 eut grand'peine à entraîner les chefs impériaux, effrayés par le nombre des adversaires.
Les forces byzantines combinées assaillirent donc la grande armée de Tyrach déjà fort réduite par la dysenterie. ïerriliés par la violence et la rapidité de l'attaque, les Petchenègues démoralisés jetèrent leurs armes avant que d'avoir combattu, et se rendirent, chefs et soldats, Tyrach en tête. .Skylitzès ne donne pas d'autres détails. Il ajoute seulement que Kégénis supplia les généraux impériaux d'ordonner le massacre universel
l t *', Mô/ï/o; ». C'était un ancien religieux qui avait jeté le froc pour l'épée.
des vaincus! t Tuez le serpenl duranl l'hiver alors qu'il esl engourdi, criait-il, de peur qu'il ne se réveille au printemps plus furieux et plus for! ». Ce barbare avait raison dans sa Froide cruauté. Mais les chefs byzantins estimèrent, «lit le chroniqueur, ce procédé indigne du grand nom Romain. Leur avis fui de disperser ces infortunés en des cantonnements improvisés dans des districts déserts de la Bulgarie, en les soumettant à un tribut. <>u gagnerail ainsi de nouveaux sujets à l'Empire, de nouvelles terres mises en valeur aussi, surtout d'excellents suidais pour combattre plus tard les Turks el les autres barbares. Après beaucoup de discours, cet avis funeste prévalut. Kégénis, forcé de renoncer à ses projets sanguinaires, mais opiniâtre dans sa haine, lit tuer ou vendre tous ceux des Petchenègues dont ses guerriers s'étaient personnellement emparés, Puis il regagna sa lointaine patrie transdanubienne. Les autres débris de cette multitude, après qu'on les eût soigneusement désarmés, furent dispersés par milliers par 1rs soins de Basile le Moine dans les campagnes de Sardica, de Naïssos qui esl Nisch, et d'Eutzapélon (1) devenues désertes par suite de cet état de guerre incessant. Seuls, Tvrach et cent quarante des principaux chefs furent expédiés à Constantinople au basileus, qui leur lit le meilleur accueil. On les baptisa. On les combla d'honneurs, lis menèrent dans la capitale cette existence douce et facile qui était presque constamment celle des otages politiques à la cour impériale.
Le péril petchenègue semblait conjuré pour quelque temps. Le péril turk existait pire que jamais. C'était le moment même où les cavaliers d'Ibrahim Inal parcouraient encore victorieusement le Vaspouraçan. Aussitôt on songea à utiliser contre ceux-ci les Petchenègues immigrés. Sur l'ordre arrivé de Constantinople, on en arma quinze mille des meilleurs auxquels on donna pour chefs quatre des otages retenus dans la capitale. Skylitzès nous a conservé les noms plus ou inoins grécisés de ces barbares lieutenants improvisés de Monomaque : Soultzous, Sellé, Karaman et Katalim (2). On fournit à chacun d'eux des armes de prix, des chevaux magnifiques, puis le basileus fit passer le Bosphore à toute
(1) Je n'ai pu identifier cette localité.
(2) « Tov £o'j).tÇoûv, z'vi "Lù-.ï, -'ié Kopa[iôcv xai rov Kxt»>ï:'<j. ». Cédr., II. 588,
LES PORPHYROGENÈTES ZOE ET THEODORA
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cette troupe encombrante. De Chrysopolis où ils furenl d'abord cantonnés, on confia au patrice ( Constantin Hadrobalanos le soin de les conduire à travers les thèmes d'Asie jusque sur le théâtre des hostilités dans le Yaspouraçan. Ce passage dangereux de ces rudes et étranges guerriers par la banlieue de la Ville gardée de Dieu et les riches campagnes du Bosphore semble avoir vivement frappé les imaginations byzantines. Ce fut une courte mais étrange odyssée.
Dès tpie ces milliers de cavaliers petchenègues en route pour la lointaine frontière d'Arménie se furent retrouvés tous ensemble dans ces campagnes de Bithynie, leur férocité naturelle reprit le dessus. Surtout le regret de leur ancienne i n d é p en d a n c e s'empara de leurs âmes primitives. A peine arrivés à la villa impériale de Damatrys (1), à quelques milles du Bosphore, ils tinrent un tumultueux conseil, ce que dans leur langue barbare ils appelaient un « komenlon », nous dit Skylitzès. Les uns estimaient que, perdus comme ils l'étaient au loin au milieu des Etats du basileus, ne possédant aucune place forte pour s'y enfermer en cas de défaite, il était préférable d'exécuter les ordres du maître puisqu'on n'avait pas le choix. Les autres, plus impatients ou plus téméraires, voulaient se jeter parmi les monts de Bithynie, s'y cantonner et s'y défendre jusqu'à la mort, plutôt que de courir à leur perte au bout du monde dans les sauvages
MINIATURE BYZANTINE d'an manuscrit tin Cosmas Indicopleustes du A'/»1'' siècle, conservé au couvent du Sinaï. — Moïse frappant le rocher. — (Millet, ll'^-Étades, B. IJiS.J
(I) « Tw >,;Y0|iÉvt.) Aoc|j.xup'JÏ. » Ctjdr., Il, p. 588,
GUI RRl < << Y/7//. / ES Pi I ' III VÈOl l -
régions d'Ibérie où ils auraienl à lutter non seulement contre les Grecs, mais encore contre les Turks redoutés.
Le seul Katalim lut d'avis de s'en retourner tout simplement et d'aller au galop, durant qu'il on était temps encore, rejoindre la masse de leurs compatriotes demeurés eu Bulgarie. A ceux qui lui demandaient coininenl ou franchirait le Rosphore maintenant <pie les fugitifs n'avaient plus ;'i leur disposition ni barques, ni bateaux d'aucune sorte, il répondit ces seuls mots :
« C'est moi qui vous montrerai le chemin, s La hardiesse de cet homme, son audace, impressionnèrent ces barbares. < m chercha partout le chef byzantin Hadrohalanos pour le tuer. II réussit à échapper en se cachant dans le grenier d'une villa
'lo- environs de Dama-
MIM.lt I RE /; ) Z-l-N //Ai. il un manuscrit du Cosmas tryS 2). Puis Cette mul- Indicopleustes du XI Siècle, conservé au couvent du Sinaï.
— Récolle de la manne. — (Millet, Htia-Êiudes, B. lkS.t
tituilc tournant In-ide
soudain, suivit aveuglément Katalim dans la direction du Bosphore, sans se douter comment il- passeraient sur le bord opposé. On galopa d'une traite jusqu'à la rive. Alors Katalim, se retournant vers ceux qui le suivaient, cria : - A moi tous ceux qui veulent se sauver! » Puis, éperonnant son cheval, il bondit dans les Ilots. Chacun en fit autant à sa suite, les plus hardis d'abord, les autres après. Ce fut un spectacle sans précédent qui dut frapper d'effroi les bourgeois de Constantinople en promenade sur la rive familière. Parmi les Petchenègues, les uns avaient conservé
Em t'.v. Tptupoçu SrepwM îôv iv tû \au.a.ipvï TtaXatiuv >. Geiir., II, 589.
574 LES PORPIIYROGÉNËTES ZOÉ ET THÉODOR l
leurs armes, les autres s'en étaient débarrassé pour mieux nager. 11 me parait que ce passage du bras de mer fameux par ces quinze mille cavaliers barbares ne manque pas de saveur! Ils abordèrent à Saint-Tarasios sur la côte d'Europe. Skylitzès ne nous dit pas combien furent entraînés par le courant et se noyèrent Les survivants de cette prouesse épique ne perdirent pas un moment. Aussitôt à terre, ils repartirent de leur galop furieux avant même qu'on n'eût été instruit de leur passage dans la Ville ou au Palais.
A grandes chevauchées, par monts et vaux, ils parcoururent les immenses espaces de la plaine de Thrace. Us franchirent le Balkan par les sentiers accoutumés et ne s'arrêtèrent qu'à Triaditza, la Sotia d'aujourd'hui, auprès de ceux des leurs qui avaient été cantonnés en ce lieu. Personne n'avait môme eu le temps de songer à arrêter ce torrent en marche. Leur course folle les sauva. Réunis aux Petchenègues de Triaditza, ils convoquèrent en hâte tous ceux des leurs que le gouvernement impérial avait dispersés dans d'autres localités de Bulgarie, domine la plupart de ceux-ci avaient été désarmés, ils se fabriquèrent des armes nouvelles avec les instruments agricoles, les faux et les haches enlevés aux paysans bulgares. Puis, tous ensemble, décrivant d'abord, j'ignore pour quel motif (1), un immense détour par Philippopolis, franchissant ensuite une fois de plus le Balkan, ils allèrent, galopant en droite ligne vers le nord, gagner la rivière Osmos, l'ancien Eskamos, l'Osme ou Osmrc d'aujourd'hui, un des affluents du Danube. Là ils installèrent leur camp dans la plaine à l'embouchure de ce cours d'eau dans le grand fleuve, au point où s'élève aujourd'hui Nikopolis (2). C'était en l'an 1049 (3). Seul parmi les chefs Petchenègues, Selté était demeuré avec les siens à Lobitzos. Il faillit y être pris par Constantin Arianitès qui s'était jeté à la poursuite des fuyards avec les contingents du thème de Macédoine. Il réussit finalement à échapper, mais en laissant tout son camp aux mains du chef byzantin qui s'en retourna sans pousser plus loin sa poursuite (4).
(1) Probablement parce que la route la plus courte entre Triaditza et le Danube leur était fermée, peut-être par Kégénis et ses contingents dissidents.
(2) Gfrœrer, op. cit., III, 481.
(3) Voy. sur cette date: Ibid., pp. 4M à 488.
(4) Mathieu d'Édesse a consacré son paragraphe LXXV (éd. Dulaurier, p. 89) à raconter à
Achevons de dire ce qu'il advinl des Petchenègues campés ainsi sur la rive méridionale du Danube. Voici la lin du curieux récit de Skylitzès : Voyanl que cette vaste plaine de la Bulgarie transhalkanique qui s'élen-
dail jusqu'à h r entre la pente nord du Balkan el le fleuve étail une
contrée infiniment riche et fertile, ils résolurenl de s'y établir du droit de conquête. Leur choix se fixa sur un district nierveilleuseinenl arrose el boisé connu sous le oom des « Cent Collines o l). De là ils faisaient des incursions continuelles sur le territoire de l'Empire, faisant aux Grecs un mal prodigieux. Le basileus, désireux de mettre un terme à cel étal de choses intolérable, manda Kégénis à Constantinople pour avoir son avis. C'était au début de l'an 1049. Le chef barbare ne craignit pas d'accourir a cel appel avec toutes ses bandes jusqu'aux portes de la capitale el les habitants de Constantinople virent avec effroi ces sauvages guerriers camper dans la banlieue de Byzance, en une localité que Skylitzès désigne sous le nom de Maïtas (2). La première nuit, avant même que Kégénis n'eût été reçu par le basileus, avant qu'il n'eût su poUr quelle cuise on l'avait mandé, trois Petchenègues pénétrèrent dans sa tente et lui portèrent plusieurs coups d'épée. Aucun ne le blessa mortellement. Les assassins furent aussitôt surpris par les gardes. Comme ils cherchaient à échapper, ils lurent saisis par une foule de Petchenègues accourant au bruit avec le tils delà victime, Baltzar. Au matin, celui-ci plaça son père grièvement blessé sur son char de guerre à quatre roues, traîné par deux chevaux. Derrière le char, enchaînés aux roues marchaient les meurtriers auxquels personne n'osait toucher avant que le basileus n'eût décidé de leur sort. Après eux enfin s'avançaient à pied les deux tils de Kégénis, Baltzar et Goulinos, que suivait tonte l'armée petchenègue à cheval. Cet extraordinaire et effrayant cortège, pénétrant résolument dans l'immense cité, la traversa toute entière [tour ne s'arrêter qu'à l'Hippodrome où se trouvait le basileus assistant aux Jeux. Averti par la rumeur publique, Monomaque donna incontinent audience à Baltzar. Comme il lui deman-
sa façon cette guerre 'les l'etchenègues contre l'Empire. Dans son paragr. U7, l'auteur anonyme du Strategieon, âde éd., p. 17, fait également allusion aux maux affreux dont il fut le témoin, amenés par l'invasion petchenègue.
1 o 'Exerçât Bouvoî. » Je n'ai pu identifier ce nom.
2 » MaiTa; ».
dait pourquoi il n'avait pas fait Je suite massacrer les meurtriers de son père, le jeune prince répondit que ceux-ci en ayant appelé à l'empereur, le respect qu'il portait à ce nom auguste avait suspendu sa vengeance. Baltzar n'avait pas plutôt achevé son discours que Monomaque, plein de défiance, se faisant amener les assassins enchaînés, leur demanda pour quelle raison ils avaient voulu tuer le patrice leur prince. Les fourbes répondirent que seul leur zèle pour le basileus avait armé leur bras. Ils n'hésitèrent pas à accuser Kégénis d'avoir formé le dessein criminel d'entrer au point du jour avec tout son monde dans la Ville gardée de Dieu, pour y égorger le basileus et tous ses habitants, piller l'immense cité, et courir ensuite rejoindre les autres Petchenègues révoltés campés sur le Danube. Monomaque, sans même examiner la vraisemblance d'une aussi fantastique accusation, ajouta foi à ces indignes mensonges et fit emprisonner le malheureux Kégénis au Palais dans la Chambre d'Ivoire dite « Chambre Éléphantine », sous prétexte de le confier aux soins des médecins. Ses deux fils furent enfermés chacun dans un endroit différent. Quant à la foule des cavaliers petchenègues qui avaient regagné leur campement extra-muros, le basileus, simulant pour eux la plus vive bienveillance, leur fit envoyer des mets et des boissons en quantité. C'était en réalité pour tenter de les enivrer et les faire prisonniers après les avoir désarmés quand ils seraient endormis sans défense. En même temps, il faisait mettre les trois assassins en liberté. « Le basileus, poursuit Skylitzès, comptait bien en finir ainsi avec ces barbares. Il n'y réussit point. Bien au contraire, toute sa conduite fort compréhensible, malgré ce qu'en peut dire Skylitzès (1), envers leur prince et ses fils et aussi les trois meurtriers, rendit la foule des Petchenègues défiants. Feignant d'accueillir avec reconnaissance le festin qu'il leur envoyait, ils gagnèrent du temps jusqu'au soir. La nuit venue, à l'insu des Crées, tous ces fils de la steppe, coutumiers de ces chevauchées à la belle étoile, décampèrent en hâte. Toute la nuit ils galopèrent droit vers le Nord comme leurs compatriotes de l'an précédent. Le troisième jour, ils franchirent les défilés de l'IIœmus. Ils ne s'arrêtèrent que lorsqu'ils eurent rejoint
(1) Voy. Gfrœrer, op. cit., III, p. 490.
le reste de leurs compatriotes dans leurs campemenls du h.niube.
Alors toute la masse petchenègue ainsi renforcée, brûlanl de venger ses princes captifs, reprit une fois encore le chemin du sud à travers la plaine bulgare. Une fois encore, le Balkan tanl de fois parcouru fui franchi par cette multitude à travers les âpres chemins île la inmilairne. L'armée petchenègue vint établir son camp fortifié, son « aoul » (1), an pied des munis 2), à une faible distance de la grande cité d'Andrinople.
Ainsi le sol sacré de l'Empire était maintenant à tout instant violé par ces hordes féroces.! Nicéphore Phocas, Jean Tzimiscès, Basile 11, dans leurs grands tombeaux de la capitale, devaient frémir d'indignation à de semblables nouvelles ! De leur camp retranché les cavaliers petchenègues portèrent de nouveau partout le fer, le feu et la désolation.
La situation était de plus en plus intolérable. Le magistros Constantin Arianitès, eunuque, ancien ecclésiastique lui aussi, ayant exercé les fonctions de recteur, présentement domestique des Scholes d'Occident, marcha d'Andrinople avec toutes ses forces contre les envahisseurs. Il remporta d'abord quelques avantages sur des partis de fourrageurs errants, mais plus tard, ayant attaqué le gros de l'armée ennemie près du « kastron » de Dampolis, aujourd'hui Yambol, il fut complètement battu et perdit une foule de ses soldats des thèmes
(2) « Ka-cà ta; -JTKopeia; [xetftévii] ».
Ifs rjE*\
MÉDAILLON BYZANTIN émaillé du Christ. — A7 - Siècle. — (Kondahow, Coll. A. W. de Zwénigorodskoï.)
578 LES PORPIfYROGÉNÈTES ZOÉ ET THÉODORÂ
de Thrace et de Macédoine. Parmi les morts de marque du côté des Grecs on compta Théodore Strabomytès et un certain Polys de très noble naissance, très connu pour avoir fait défection à la cause du prétendant Tornikios (1).
J'ai dit plus haut (2) que le manuscrit fameux auquel j'ai fait de si fréquents emprunts connu sous le nom de Strategicon ou Conseils et récits d'un grand seigneur byzantin, contient une allusion à la guerre petchenègue. Tout un paragraphe de ce traité précieux (3) est encore consacré à l'expédition de l'an 1049 et à la défaite de Constantin Arianitès qu'il confirme du reste absolument. Voici le texte entier de ce récit : « Lorsque, par la volonté de Dieu, dit l'écrivain anonyme, les Petchenègues eurent envahi le territoire de l'Empire romain, le très pieux basileus Constantin Monomaque envoya contre eux le recteur Constantin avec une puissante armée pour leur faire la guerre. Ayant marché hardiment contre leurs hordes innombrables, ce général ne procéda pas à l'installation de son camp, ne fit pas dresser ses tentes, ne donna aucun repos à ses troupes fatiguées, mais se précipita aussitôt sur l'ennemi. Les Petchenègues, qui eux avaient pris leur repos, s'avancèrent hardiment de leur côté et se rangèrent fièrement en bataille, car le ventre plein et les membres reposés donnent d'ordinaire de l'audace même aux plus timides. Les Romains et leurs chevaux, découragés par la fatigue de la marche et l'épuisement de la soif, incapables de résister au moindre choc, prirent la fuite aussitôt. 11 s'en suivit un terrible massacre. Là tombèrent par dizaines de mille les plus forts et les plus courageux parmi les Romains. Presque toute la terre romaine s'emplit de larmes (4). »
Le magistros battu dut rentrer en hâte à Andrinople d'où il fit prévenir le basileus de son désastre. 11 demandait une nouvelle armée, se disant incapable de tenir tète avec ses troupes démoralisées à un ennemi aussi nombreux. Quand ses messagers arrivèrent au Palais, le basileus,
(1) Voy. p. 526.
(2) Voy. p. 574, note 4.
(3) Le paragraphe 64.
(4) Voy. Op. cit., I" éd., 1" art., p. 461. Skylitzès semble avoir fait quelque confusion entre ce recteur Constantin et le chef de l'expédition suivante Nicéphore dnnt il fait aussi un recteur alors que Michel Attaleiates et l'écrivain anonyme des « Conseils et récits » attribuent ce titre à Constantin Arianitès seul.
GUI lllll CONTRE LES PETCIIENÈGUES 579
déjà au courant de sa défaite, avait mandé auprès de lui Tyrach et les autres Petchenègues démarque internés dans la capitale. Après les avoir comblés de présents et leur avoir l'ail prêter serment de fidélité, il leur ordonna d'aller trouver leurs compatriotes pour les ramener à l'obéissance. Kn même temps, il rappelail par missives impériales tons les contingents de l'armée d'Asie rendus disponibles par la trêve conclue avec Toghroul-beg (les forces de secours franchirent en bàle les délroils, les unes à Chrysopolis, le- autres a Abydos. Le basileus, dit Skylitzès, les plaça sous les ordres du s recteur » ou généralissime (I Nicéphore, encore un ancien prêtre eunuque qui avait embrassé l'état militaire et qui venait de remporter des succès sur la frontière d'Arménie (2). 11 lui adjoignit comme lieutenants le célèbre Katakalon Kékauménos qu'il venait de nommer stratilate ou généralissime de toutes les forces orientales et un héros non moins fameux dont nous voyons paraître ici le nom pour la première fois dans les sources byzantines, Hervé, dit « le Francopoule » ou « le fils de Franc », chef des auxiliaires norlhmanns. (l'était un de ces guerriers francs venus non plus de Russie ou de Scandinavie, mais bien déjà de .Normandie, plus ordinairement même des Fouilles, pour s'enrôler sous la bannière des basileis à la tète d'une bande de leurs compatriotes, mercenaires si prisés à Byzance. De ces .Normands-là quelques-uns avaient déjà combattu en Sicile et dans les Pouilles pour les Grecs, en particulier sous Maniakès, mais ce n'est qu'après la défaite de ce dernier en Macédoine qu'on en avait vu pour la première fois à Constantinople (3), où jusque-là il n'y avait eu en fait de Northmanns que des Tauroscythes, c'est-à-dire des Russes d'origine Scandinave. Hervé devait surtout faire parler de lui sous les Comnènes. Il avait, parait-il, d'abord servi sous Maniakès dans son expédition de Sicile, où il avait donné maintes preuves de courage. Il était venu ensuite avec beaucoup de ses compatriotes français prendre du service à Constantinople. Les Grecs le désignaient d'ordinaire sous le nom du » Francopoule ». Il fut le premier de toute une série de héros qui se
! Voy. Gfrœrer, op. cit., III. p. i92.
,2 II avait rendu de nombreux et signalas services à Monomaque avant son élévation au trône.
Voy. p. 456, fin de la note 1.
LES PORPHYROGÉNÈTES ZOE ET THEODORA
distinguèrent par leurs actions d'éclat, leur incomparable énergie, leur esprit d'entreprise à la tète de la droujine franco-normande au service de l'Empire et qui eurent noms Robert Crespin, Oursel de Bailleul, Pierre d'Aulps, etc. (1).
Il fallait que Monomaque fit grand cas de ce nouveau favori, le recteur Nicéphore, pour lui subordonner d'aussi parfaits capitaines blanchis sous le harnois des grandes guerres. Il leur recommanda de lui obéir en tout. Eux, soldats disciplinés, lui demeurèrent aveuglément soumis. C'était du reste un triste chef qui n'entendait pas mieux la
guerre que le basileus son maître.
Les Petchenègues, après leur victoire sur le magistros Constantin, avaient une fois de plus repassé le Balkan.
Une fois de plus ils s'étaient cantonnés dans leur établissement des « Cent Collines ».
Nicéphore, traversant à son tour la montagne par le défilé des Portes de Fer avec toute son armée, les y suivit au printemps de l'an 1050 (2). Il vint installer son camp dans la localité de Diakéné (3), à une faible distance des « Cent Collines » et le fit entourer d'un fossé profond. Dans sa funeste présomption il méditait dès le lendemain, après avoir laissé au camp les bagages et les impedimenta, de marcher droit à l'ennemi avec toutes ses troupes équipées à la légère. Sottement, dit Skylitzès, il se figurait que les barbares céderaient au premier choc, à tel point que son unique préoccupation était de n'en laisser échapper aucun. Il avait, paraît-il, si bien fait partager sa confiance à ses soldats que ceux-ci avaient fait ample provision de cordes et de courroies pour lier les prisonniers. Les Petchenègues, surpris par cette marche si prompte, étaient divisés en plusieurs
SCEAU DE PLOMB <ln fameux guerrier northmann Hervé <■ le Francopoale ". comme stratilate on yênéralissime des forces d'Asie. — (Ce sceau, an des plus précieux de toute la série byzantine, [nié partie de mu Collection.)
(1) Wassiliewsky, La droujina vseringo-russe, etc. 2d art., pp. 101 sqq.
(2) Voy. Gfrœrer, op. cit., IIÎ, p. 491.
(3) a 'Ev ta, >.£yo|jLÉvo) Aiaxtvé ».
corps détachés à grande distance les uns des autres. Katakalon, avec sa
fougue acoulumée, suppliait qu'un les attaquât de suite, sans leur laisser
le temps de se concentrer. Toute l'année était de cel avis. Mais le
présomptueux recteur imposa silence à son lieutenant. « Esl ce bien à
toi, lui ilil-il brutalement, de contrecarrer mes ordres à moi qui suis
ton chef! Je n'aurai garde pour ma* part d'attaquer les l'eichenègues
durant qu'ils sonl se
parés les uns îles autres.
Les premiers n'auraienl
pas plutôl été battus que
les autres se sauveraient
par munis et huis et
nous échapperaient . Me
Fourniras-tu les chiens
de chasse nécessaires
pour les relancer dans
leurs repaires'.' » 11 fallut
bien se taire.
On campait à peu de distance de l'ennemi.
Les éclaireurs petchenègues se rapprochèrent en silence et vinrent eux aussi bivouaquer tout pics des Grecs, envoyant dire à ceux qui les suivaient d'approcher au plus vite. Toute la nuit leurs corps détaches se concentrèrent. Au petit jour leur masse compacte était prèle au combat, et quand, au matin, le recteur Nicéphoré mena ses contingents à la bataille, il trouva devant lui toute l'année petchenègue qui s'avançait à sa rencontre dans un ordre parfait. Un tète paradaient Tyrach et les autres chefs relâchés par Monomaque qui, bien oublieux déjà de leurs récents serments, avaient repris le commandement de leurs anciens guerriers.
Les Impériaux prennent leur ordre de bataille. Nicéphoré garde pour lui le commandement du centre II donne celui de l'aile droite à Kata-
MÉDAÎLLi i.\ en émail cloisonné de la Collection Zwènigorodskoï. — Saint Démétrias. — Œuvre byzantine de la plus belle époque) /''' moitié du XI'"' Siècle) provenant d'an monastère de Géorgie, — (Kondahow, Coll. .1. W, deZxv.)
kalon, celui de l'aile gauche à Hervé « le Francopoule ». Dès le premier choc, au seul bruit du galop des chevaux petchenègues, toute l'armée grecque, prise de panique, prend la fuite à toute bride, Nicéphore et les autres chefs en tète. C'est un désastre sans nom, une honteuse déroute. Seul, le glorieux Katakalon avec une poignée de braves, ses gardes et ses proches, se fait hacher héroïquement sans céder un pouce de terrain. 11 tombe enfin percé de coups avec tous ceux qui l'entourent ! Les Petchenègues, stupéfaits d'une si facile victoire, redoutant quelque embûche, n'osent poursuivre les Impériaux. Ceux-ci ne perdirent que ce petit nombre de guerriers qui avaient préféré le trépas à une fuite honteuse. Les vainqueurs, après avoir dépouillé les morts, ramassé des armes en quantité, pillé les bagages, passèrent la nuit dans le camp des vaincus, sous la protection de leur fameux fossé. Un Petchenègue, dont Skylitzès nous a conservé le nom, Galinos, qui avait connu Katakalon alors que celui-ci était gouverneur des places fortes du Danube et que les deux nations se fréquentaient en paix, le trouva gisant parmi les cadavres. Comme il retournait le héros pour le dépouiller, il le reconnut. Le malheureux respirait encore. Galinos le chargea sur son cheval et le conduisit au camp sous sa tente. Il était évanoui et sans voix. Il avait reçu deux blessures affreuses, l'une à la tète — il avait le crâne fendu du sommet jusqu'au sourcil, son casque étant tombé — , l'autre à la gorge qu'il avait tranchée de la bouche jusqu'à la base de la langue. Son généreux sauveur s'acharna à le soigner tant et si bien qu'il finit par le guérir.
« Les Petchenègues, après cette victoire, pillèrent et ravagèrent à loisir toute la terre romaine sans rencontrer de résistance », dit le chroniqueur. Constantin Monomaque, désespéré de tant d'insuccès, passa le reste du printemps à assembler des troupes nouvelles, à réorganiser celles qui avaient fui. Il ne songeait qu'à reprendre la campagne pour laver tant de honte.
Cet alfreuse guerre, cette humiliation de voir les plus vieilles provinces de l'Empire impunément occupées et parcourues par ces terribles pillards n'en finissaient pas! Heureusement que sur la frontière opposée d'Asie, un avait quelque répit parce que le sultan Toghroul et ses innom-
brables cavaliers étaient présentement occupés à d'autres conquêtes. Ceci permit à Monomaque de réunir une fois de plus contre les barbares du Nord toutes les meilleures troupes disponibles îles armées d'Occidenl et d'Orient. Les unes avaient hiverné en Thrace, les autres avaient franchi en temps voulu le Bosphore. Dès le mois de mai de l'an 1050, le basileus envoya toutes ces forces à l'ennemi sous les ordres cette fois du grand hétériarque et maestros Constantin Annuités, redevenu son favori et nommé en place de Nicéphore tombé en disgrâce. Celui-là aussi était, on se le rappelle, eunuque, ancien chambellan du Calais ou préposite et recteur. C'étaient toujours de nouvelles intrigues de Palais qui amenaient au pouvoir ces généraux d'un jour. Constantin Arianitès (1), qui avait fait trois ans auparavant la guerre avec succès à l'autre extrémité de l'Empire contre l'émir de Tovin (2), mena lentement son armée jusqu'à Andrinople qu'il avait mission de défendre contre une surprise possible de l'ennemi. Plus lentement encore, assisté du vestarque Michel Dokeianos, il l'y installa dans un vaste camp fortement retranché. Chef prudent et circonspect, il perdit un temps précieux à discuter avec ses lieutenants le plan de la future campagne. Soudain, le «S juin, on annonça l'arrivée de toute l'armée petchenègue sous les murs même d'Andrinople. Les Barbares en nombre infini avaient une fois de plus franchi en secret presque au galop le Balkan dont les sentiers solitaires leur étaient si familiers. Le grand hétériarque, averti au matin par ses éclaireurs de cette foudroyante nouvelle, assembla dans sa tente un rapide conseil. Durant qu'on y discutait tumultueusement et que Constantin Arianitès opinait énergiquement pour la défensive, un de ses lieutenants, Samuel Bourtzès, petit-fils du fameux héros de jadis Michel Bourtzès (3), jeune officier brave jusqu'à la témérité, qui commandait les troupes de pied et auquel avait été confiée la garde du fossé, oublieux de toute discipline, sans attendre l'ordre de ses chefs, entraîna ses troupes
(1) Michel Attaleiates p. 33, ligne 22 dit qu'il était un des eunuques préposites, autrement dit un des chambellans du basileus. 2 Voy. p. 497.
• Voy. p. 102 du présent volume, ce même Samuel Bourtzès impliqué dans une conspiration contre Romain Argyros. Voy. dans Rhodius, op. cit.. p. 25, la mention d'une lettre écrite à ce personnage par Psellos.
LES l'ORl'IIYROGÉNÈTES ZOE ET THEODORA
en dehors du camp. Courant à l'ennemi, il engagea un furieux combat avec les avant-gardes petchenègues qu'il chargea avec une extrême impétuosité. A cette vive attaque, les Barbares qui avaient l'avantage du nombre répondirent avec non moins de vigueur. Bientôt les fantassins de Samuel Bourtzès commencèrent à fléchir durant que leur chef expédiait courrier sur courrier au grand hétériarque pour demander
du secours. Constantin, ainsi contraint de livrer bataille contre son gré, lit avancer toute l'armée dans ces vastes [daines plantées de vignes et d'autres cultures qui faisaient partie du domaine impérial (1). Une lutte générale s'engagea aussitôt. Le désordre déjà grand parmi les troupes de pied, la soudaineté de l'attaque, la confusion mise de ce fait
dans les rangs de l'ar-
MKl>AILÎJ)N en émail cloisonné de la Collection Zu-énigo-
rodshoï. — La Vierge. — OEuvre byzantine de la plus belle
époque {première moitié du XI"" Siècle) provenant de niée impériale, l'audace
Géorgie. — Kondakow, Coll. A. H". deZw.) .
croissante des Petchenègues encouragés par tant de succès, amenèrent promptement une nouvelle déroute des Impériaux. Cependant leurs pertes furent cette fois encore peu considérables, parce que les fuyards purent presque aussitôt se réfugier dans le camp retranché jusqu'aux portes duquel ils furent poursuivis à grands coups de sabre par les Petchenègues. On compta toutefois parmi les morts deux chefs illustres, le patrice Michel Dokeianos, vestarque, qui avait si mal servi l'Empire sous le règne du Paphlagonien, et le magistros Constantin Arianitès en personne qui, gravement
(\) « Kxrà tt)v >eyo(lévr)V pa<n>ixr|V "/,i(3iôoe
COUVERTURE D'ÉVAIVOÉLIAIRE de l'abbay Uinharg. - Ivoire byzantin des
' ' M sied ■ - , ■• p, . . lre-
nation des Bergers. — Le Baptême. — La Cru ifixion. — La ■ de Croix.
GUERRE CONTRf. LES PETCHENÈG.UES
blessé d'un coup de javelotj n'expira que trois jours après. Michel Aitaleiates donne quelque détails sur ta morl héroïque de Michel Dokeiaiiii-. Saisi vivanl et amené prisonnier devant. le chef des l'elehenègues le chroniqueur ne nous dil pas si c'était Tyrach ou bien quelque autre - il réussit à s'emparer d'une épée. Mondissanl sur son interlocuteur, il le blessa gravement à la gorge. D'un autre coup, il lui abattit la main 11 criait entre temps que son ennemi ne lui taisait pas
itii-*rïlo[isu.T?
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f|i-*->-*vk-T«f64<l-r"&*tiAI k4-T«.n Tu/H
MINIATURE BYZANTINE d'un ire* précieux manuscrit de /'Histoire de Skylitzès, dti ia Bibliothèque Nationale de Madrid. — Théodora enfermée au monastère de Péirion (voy. p. 105 J.
- . Millet. ]!•'•■ -Études, C. 1SSÂ.)
peur, et qu'il'ne regrettait [point ce qu'il venait de faire. Les assistants exaspérés le massacrèrent sur place. Dans leur fureur, ils mutilèrent ses restes. On lui fendit le ventre, on en arracha les intestins qu'on remplaça par ses pieds et ses mains coupés. Il tomba aussi de simples soldats mais en petit nombre.
L'armée impériale réfugiée dans le camp retranché sous Andrinople y fut aussitôt assiégée par les vainqueurs. Follement ceux-ci s'acharnaient à combler le fossé au moyen de pierres et de branchages. Ils allaient y réussir et prendre ainsi le camp d'assaut. C'en était uni de l'année byzantine lorsqu'un des plus grands chefs petchenègues, Soult-
586 LES PORPHYROGÉNÊTES ZOE ET TIIEODORA
zous, tomba atteint d'un gros javelot qui, lancé par une catapulte, transperça à la fois l'homme et le cheval. Un coup si terrible glaça d'effroi les assaillants. En ce même moment accourait d'Andrinople avec tout son monde le protospathaire Nicétas (îlavas, commandant ou « topotérète » du fameux corps des Seholaires de la garde. Les Petchenègues, prenant cette petite troupe pour l'armée du syncelle Basile, encore un prêtre défroqué, qu'on attendait d'un instant à l'autre à la tête des contingents de Bulgarie, prirent peur et se dispersèrent aussitôt. Leur fuite fut aussi rapide qu'avait été leur marche en avant. Ils disparurent dans les profondeurs du Balkan.
Ce ne fut pas pour longtemps, (irisés par tant de victoires faciles, ces terribles ennemis reparurent presque aussitôt dans la vaste plaine de Thrace demeurée sans défense parla retraite de l'armée désorganisée du grand hétériarque. (le fut dans toute cette seconde moitié de l'année 1030 et durant l'hiver qui suivit une période effroyable puni- ces malheureuses provinces. Les bandes petchenègues, dédaigneuses des troupes impériales, parcouraient incessamment les thèmes de Thrace et de Macédoine, comme toujours brûlant, pillant, massacrant sans pitié jusqu'aux enfants à la mamelle. Seules les villes murées échappaient à leur férocité. Skylitzès raconte qu'un de leurs partis fui assez follement hardi, pour s'aventurer jusqu'à la localité dite des « Katasyrtes » (I), en vue même des murailles de la capitale! Ceux-là du moins n'échappèrent point à un sort mérité! Indignés d'un tel outrage, les plus déterminés parmi les bourgeois de la Ville gardée de Dieu, sur la demande du basileus, se joignirent à quelques pelotons de la garde impériale pour cuurir sus à ces bandits. Le patrice Jean, surnommé le Philosophe, un des eunuques de la chambre de la défunte basilissa (2), se mil à la tète de ces audacieux. Cet homme aussi avisé qu'entreprenant tomba de nuit sur les Petchenègues qu'il trouva endormis dans l'ivresse d'un festin. On bs égorgea jusqu'au dernier. Leurs têtes, jetées dans des tombereaux, lurent amenées au Palais et présentées au basileus.
En attendant d'avoir réuni une nouvelle armée, il fallut cette fois se
(i) << "A/pt twv KaTaiûpitov. a
(2) Zoé était morte à re moment déjà.
GUERRE CONTRE /./■> PETClfl VÈGUES 581
contenter de se maintenir dans les villes murées. Des sorties heureuses lirent beaucoup de mal à ces bandes pillardes. Plusieurs furent ainsi surprises et détruites
Il était argent d'en unir avec une situation aussi intolérable qu'hu miliante. Monomaquc, désespéré par tant de revers dus à l'impéritie ou à la làehele île ses généraux, accablé par ses sonIVranees goutteuses de plus en plus intolérables, incapable de faire un pas, ne pouvait songer à conduire en personne se- troupes à L'ennemi. Mais, de son lit de douleur, il s'efibrçail incessaramenl de remédier à tant de maux. Par ses ordres, une nouvelle armée fui celte fois encore constituée à grand'peine avec les meilleures forces de l'Empire. On eut recours aux suprêmes ressources. Tous les contingents mercenaires étrangers turent rappelés de toutes parts : les guerriers francs venus d'Italie, les Va.1 rings, vingt mille archers à cheval, « venus de Télouch (I), de la .Mont aune Noire (2) el de Karkaron » (3), c'est-à-dire de la région du Taurus. C'étaient la les troupes de cavalerie qui gardaient la lointaine frontière syrienne. Par ce fait seul on juge de l'immensité du danger, de la grandeur de l'effort.
Chacun de ces corps était dirigé par son chef national du rang le plus illustre. Le commandement suprême de toutes ces forces fut attribué au patrice Nicéphore Bryennios (4), un nom fameux qui paraît ici pour la première fois dans l'histoire byzantine. L'empereur conféra à ce chef le titre exceptionnel d'ethnarque ou généralissime. Il lui donna pour associé et pour second le patrice Michel l'Acolyte qu'il nomma également généralissime avec pleins pouvoirs. C'était le commandant de la garde vaering (5). Ces deux généraux eurent l'ordre, tout en évitant une bataille rangée, de s'efforcer par tous les moyens de mettre un terme aux ravages des Petchenègues.
1 Voy. p. 88 du présent volume. C'était l'antique Doliché.
(2) Portion île la chaine du Taurus qui sépare la Cilicie de la Syrie.
(3) Forteresse de la rive occidentale de l'Kuphrate sur un mont très élevé. Klle dépend aujourd'hui du gouvernement de Malatya.
(4) Sur ce personnage et les origines de sa famille, voy. Seger (J.), Byzant. Historiker </. zehnten n. elflen lahrn., I, Nycephoros Bryennios, pp. 1 à i, et Glrœrer, op. cit., III, p. 497.
5) n'est certainement ce chef d'origine étrangère, un N'orthmann d'Italie probablement. que Michel Attaleiates IX. p. 3a désigne comme suit : « Tiva .Vxtîmov, wp* Y6Vva'0V Èï tï ai'/nTa Y.i-% x*'P*> xi nr.îii to ôéov O'jîîvô; ryrcova.
En même temps le basileus, instruit par l'expérience et ne croyant plus guère au succès des armes impériales, malgré l'insuccès récent de la mission de Tyrach, avait recours une fois de plus aux négociations. Kégénis, guéri de ses blessures, fut tiré de la demi-captivité où on le gardait depuis sa triste aventure. Sur sa promesse d'engager
ses compatriotes à accepter la paix, il fut envoyé pour traiter avec eux. Ce devait être au premier printemps de l'an 111-jI . Kégénis, se liant peu à l'accueil que lui ferait son mortel ennemi Tyrach, fit demander ;iu\ l'elchenègues un sauf- conduit. Eux s'engagèrent par serment à le recevoir avec amitié . 11 ne fut pas plutôt parmi eux qu'ils le massacrèrent . Son corps fut haché en mor-
l'f.AQUE DE MARBRE byzantine sculptée du fameux couvent il'Iviron fondé par saint Athanase au X'<lc Siècle au Mont- Athos. — Parapet dans le mur du Réfectoire. — Xm>-Xlm' Siècles. — (Millet. Il '-Études, C. 155. )
ceaux.
Nicéphore Bryen-
nios et Michel l'Acolyte, après avoir fait leur jonction à Andrinople, étaient demeurés fidèles à l'ordre du basileus d'éviter toute bataille rangée. Se tenant sur la plus stricte défensive, sans rien hasarder, ils observaient les mouvements des Petchenègues, et tombaient à propos sur les partis ennemis qu'ils taillaient en pièces. Il en fut ainsi de deux détachements que l'excellent généralissime Michel rencontra un peu par hasard, l'un à
GUERRE CONTRi: LES PETCHENÈGUES
Qoloë fl), l'autre à Toplitzon, place forte sur l'Hèbre, et qui furent lotalemenl détruits. Celle prudente tactique ferma peu à peu aux Petcheuègues les défilés du Balkan. N'osant plus porter leurs ravages dans la plaine de Thrace, ils se jetèrent sur la Macédoine moins facile à parcourir. Us v concentrèrent graduellement le ijtos de leurs forces et y recommencèrent aussilùt leurs ravages accoutumés, se gardant avec plus de soin que jamais contre toute attaque à l'improviste des Impériaux. Mais ceux-ci ne leur laissèrent là non plus ni trêve ni repos.
Bryennios et l'Acolyte, avisés que le gros de l'ennemi était campé près de Chariopolis (2), sur les contins de la Thrace et de la Macédoine, par une extraordinaire marche de nuit, réussirent à gagner secrètement cette place forte. Ils s'y enfermèrent pour y attendre une occasion favorable. Dès
le lendemain matin, les Petchenègues, tout à fait ignorants de l'arrivée des Impériaux, coururent comme à l'ordinaire faire butin dans la campagne, brûlant les villages épars dans la plaine. Vers le soir, ils établirent leur camp aux portes de la ville qu'ils croyaient vide de défenseurs. Sans
MINIATURE d'un rouleau d'Exultet provenant du Mont Cassin, conservé au British Muséum. — L'Initiale V. — XI™ Siècle. — (Millet, Hit-Étades, C. 1BSA.J
(1) Sur un affluent du Tarsus qui se jette dans l'Hèbre (la Maritza actuelle!. Voy. Gfrœrer, op. cit., p. 500.
(2) Au sujet de remplacement précis de cette ville, voy. Gfrœrer, op. cit., III, p. son.
590 LES PORPHYROGÉNÈTES ZOE ET THEODORA
aucune défiance, ils commencèrent à boire et à se divertir au son des flûtes et des cymbales. La nuit étant venue, toute l'armée grecque se précipita hors des murs sur le camp ennemi. Ce fut un hideux massacre en pleine orgie. La leçon fut telle que, durant tout le reste de cette année 1051 et toute la suivante, les bandes petchenègues ne procédèrent plus qu'avec une extrême prudence à leurs razzias accoutumées (1).
Achevons de raconter cette interminable invasion petchenègue qui, depuis tant d'années maintenant, désolait les provinces européennes de l'Empire et transformait ces riches régions en un perpétuel champ de bataille. Monomaque, à défaut de clairvoyance dans le choix de ses généraux, incitait du moins la plus admirable énergie, la plus rare ténacité, à reprendre chaque fois à nouveau celte lutte lamentable. L'inactivité relative des bandes petchenègues durant la lin de l'année 1051 el l'année suivante, aussi la cessation momentanée des hostilités sur la frontière d'Arménie, lui permirent de procéder avec plus de calme à de nouveaux préparatifs. Au printemps de l'année 1053 enfin, après qu'il eut conclu la paix avec le prince des Serbes (2) et assuré de cette façon la liberté de ses mouvements dans la péninsule, il fut en état de procéder à un nouvel effort qui ne devait pas être plus décisif, hélas, que les précédents. Je laisse de nouveau la parole à Skylitzès.
« Le basileus, dit celui-ci, voulant en finir avec les Petchenègue-, réunit une fois de plus toutes les forces disponibles d'Orient et d'Occident sous les ordres de .Michel l'Acolyte qui avait vaincu ces barbares quelque temps auparavant. Il leur adjoignit le syncelle eunuque Basile, ce religieux défroqué dont il a été question déjà, à la tète de tous les contingents de Bulgarie. L'armée impériale, prenant cette fois aussitôt l'offensive, après avoir franchi le Balkan, marcha droit à l'ennemi. A son approche, les Petchenègues qui semblent s'être à ce moment retirés dans
(1) Ceci est toujours encore le récit de Skylitzès. Celui de Michel Attaleiates est beaucoup plus confus. Cependant ce chroniqueur nous parle aussi de Chariopolis. Il dit que « les troupes d'Occident confiées à un général de cour établirent leur camp en dehors de la forteresse de Chariopolis, chassèrent les Scythes innombrables, autrement dit les Petchenègues, qui dévastaient la contrée de Chalkis et d'Arkadiopolis, et les poussèrent devant eux, en les exterminant, jusqu'à la montagne de Rentakios. Seule, la profondeur des bois permit à quelques-uns de ces envahisseurs d'échapper à la mort. »
(2) Stéphanos Boithslav.
GUERRE -nv/'/,'/-: LES PETCHENÈGVES 591
la vieille Bulgarie entre le Balkan el le Danube, se concentrèrenl dans la grande Pereiaslavetz, cette fameuse antique capitale bulgare où jadis -..us Jean Tzimiscès, Russes de Vladimir el soldats byzantins avaient échangé de si beaux coups d'épée I . Toujours encore commandés par Tyrach, ils établirent là un camp retranché derrière une haute palissade et un fossé profond. A l'arrivée des Grecs, il- s'enfermèrent dans celle fur teresse improvisée, résolus à s'j défendre jusqu'à la dernière extrémité. Nous n'avons aucun détail sur ce siège presque sans précédent d une année barbare se défendant dans un camp retranché contre une armée régulière. Les Impériaux étaient cette fois encore fort mal commandés. On perdit beaucoup de temps en efforts inutiles. Bref, le moment arriva où les assiégeants manquèrent de vivres dans ce pays depuis tant d'années effroyablement dévasté. Les chefs dan- un conseil décidèrent de lever le siège el de battre en retraite. A la faveur d'une nuit obscure el d'un temps affreux l'armée byzantine décampa secrètement, elle le croyait du moins Mais ses préparatifs de départ n'avaient point échappé à la vigilance de Tyrach. Instruit par un transfuge des desseins des chefs impériaux, il avait envoyé d'avance le plus de troupes possible se saisir des passages ou « clisures i de la montagne sur la mute de la retraite. Lui-même, après avoir suivi en silence l'armée chrétienne, l'attaqua brusquement au moment convenu, alors qu'elle venait de pénétrer dans les défilés. Ceux qui occupaient ces points stratégiques se jetèrent à leur tour sur les Byzantins effarés. Ce fut une de ces surprises comme la monotone histoire des luttes orientales de ce temps en compte un si grand nombre. Attaqués en tête et en queue, les miliciens de Boum, perdant la tète, tourbillonnent sur place. On les égorge de toutes parts. Ce fut une affreuse déroute. Une foule d'Impériaux périrent, chefs et soldats. Le syncelle Basile dont Michel Attaleiates nous raconte en termes confus la louche attitude, fut massacré au moment où, fuyanl sur un cheval rapide, il se croyait déjà certain du salut. Tombé au passage d'un fossé, il fut haché à coups d'épée par les Petchenègues qui le poursuivaient. Le reste de l'armée rallié par l'Acolyte Michel arriva
i V.iy. Epopée, F. pp. 96 sqq .
592 LES PORPHYROGENE'fEs ZOE ET THEODORA
dans un horrible désordre à Andrinople où elle fut enfin en sûreté. Michel Attaleiates a consacré plusieurs pages de son récit obscur, ampoulé et confus à nous raconter dans celte déroute l'admirable retraite d'un détachement commandé par Nicéphore Botaneiates tout jeune encore et si célèbre dans la suite, le futur basileus dont le nom est ici prononcé pour la première fois. Cette retraite, que notre chroniqueur ne craint point de placer auprès des plus fameuses de l'histoire, dura onze jours pleins sans une minute de repos. Ce fut un combat incessant sans répit, ni jour, ni nuit. Les Grecs, à chaque instant ralliés et soutenus par l'énergie de leur chef, marchaient dans le plus grand ordre, environnés d'une nuée d'ennemis qui, pareils à un essaim, les couvraient incessamment de traits, cherchant constamment à les cerner durant qu'eux paraient les coups avec leurs boucliers. Longtemps ils se maintinrent sur la rive d'un fleuve, l'Hèbre probablement, qui les séparait de l'ennemi. Celui-ci, qui visait de loin les chevaux, finit par les démonter tous successivement. Ils continuèrent à pied cette marche terrible ayant dépouillé leurs cottes de mailles pour mieux marcher, leur chef toujours en tète, rendant à l'ennemi coup pour coup, faisant de grands vides dans ses rangs. A un moment, les Grecs ayant réussi à s'emparer de trois chevaux, supplièrent leur admirable chef qui soutenait si merveilleusement leur courage, d'en monter un. Lui, plutôt que d'y consentir, voulant demeurer à pied comme ses soldats, trancha de sa main les jarrets de la monture qu'on tentait de lui imposer. « Avec un tel capitaine, s'écrie le chroniqueur, ces hommes électrisés eussent accompli n'importe quel prodige, subi n'importe quelle souffrance! » Ce fut parmi leurs acclamations enthousiastes qu'il les ramena enfin sains et saufs dans Andrinople après qu'ils eurent vu à quelque distance de cette ville leurs persécuteurs, qui n'avaient pas cessé une heure durant ces longs jours de les envelopper de leurs diaboliques escadrons, renoncer à la lutte, tourner bride et disparaître au galop dans la direction du Nord. Ceci se passait dans le cours de l'an 1053.
Tout un paragraphe (1) a encore été consacré par l'auteur anonyme
(1) Le paragraphe 67, intitulé : « Un récit à propos des Petchenèyues. »
01 F.RRF. ' a \ I 1:1 I ES ri I • III V lui ES
ilf< Conseils et récits d'un grand seigneur byzantin à cette dernière cam pagne contre les Petchenègues. Ce précieux passage es) une confirmation éclatante de la véracité des chroniqueurs officiels qui nous ont narré ces luttes sanglantes. Voici textuellement le récit de l'écrivain anonyme :
' 1.VA7-. i iL JASPE byzantin tre* précieux du trésor de rHeitigenhreuùt, prés de \'ienne, actuellement conservé au Schats—Kammer à Vienne, portant l'effigie de la Panagia et une légende en l'honneur du basileas Nicéphore III Botaneiates (voy. p. 502).
« Le moine Basile, « pronoitis t ou gouverneur Je la Bulgarie, avait été envoyé par feu le basileus Monomaque pour combattre les Petchenègues. 11 marcha contre ces barbares ayant pour lieutenant l'Acolyte Michel. Tous deux commandaient à 4e< troupes nombreuses. Après ~'ètre rapprochés de l'ennemi, il- u'osèreiil pas, par inexpérience, engager la
594 LES l'OllI'HYROGÉNÈTES ZOE ET THEODORA
bataille qu'ils remirent de jour en jour. Cependant le manque de vivres et de fourrage commençait à se faire sentir parmi eux et les Petchenègues qui, tout au contraire, festoyaient somptueusement chaque jour, accouraient constamment aux alentours du camp impérial insulter à grands cris à nos soldats, après quoi ils s'éloignaient au galop. Les Romains, mal nourris, intimidés par ces démonstrations quotidiennes de l'ennemi, tournèrent le dos avant même que d'avoir combattu. Mais cette fuite nocturne ne leur fit pas pour cela éviter les Petchenègues. Lorsque les soldats souffrent de la fatigue et de la faim, leurs âmes demeurent troublées au moment où le combat s'engage et ils prennent aussitôt la fuite. Chef, évite les distractions, de peur de te faire prendre comme les oiseaux dans un filet. »
Cette dernière si honteuse défaite devait pourtant marquer la fin de tant de maux pour ces malheureuses provinces d'Europe. Monomaque, inconsolable de cette nouvelle honte, jura qu'il n'y survivrait point s'il ne parvenait à se venger. Avec une admirable ténacité, il recommença une fois encore, malgré qu'il fût déjà presque moribond, malgré que mille autres soucis l'assaillissent à ce moment, à reformer une autre armée, à rallier ses troupes désorganisées, à appeler à Constantinople de nouvelles forces d'alliés mercenaires, surtout des Russes et d'autres Northmanns. Nous sommes si insuffisamment renseignés par les rares chroniqueurs qui sont seuls à nous faire connaître ces luttes affreuses autant qu'obscures que nous ne pouvons guère que deviner les faits. Les Petchenègues étaient certainement eux aussi très fatigués par cette vie d'alertes continuelles, de luttes incessantes. Probablement ils avaient fait dans tant de rencontres sanglantes, des pertes énormes. Bref, Skylitzès rapporte que lorsque leurs chefs eurent connu par des déserteurs les vastes préparatifs que faisait le basileus pour les attaquer une fois de plus, ils prirent peur et envoyèrent demander la paix à Monomaque qui, lui-même à bout de forces, leur accorda volontiers une trêve de trente années en suite de laquelle ils cessèrent enfin de ravager ces malheureuses provinces de Thrace, de Macédoine et de Bulgarie tant désolées par eux. Cette paix entre l'Empire et les chefs petchenègues fut très probablement signée à Constantinople vers la fin de
GUERRl C0NTR1 LES SELDJOUKIDES 595
l'an 1053 (1) quelques mois seulement avant la mort de Monomaque (2). Il est plus que probable, bien que Skylitzès n'en dise mot, que 1rs Petchenègues ne repassèrent point le Danube, mais que le basileua leur permit de demeurer paisiblement dans leurs cantonnements de vieille Bulgarie après qu'ils eurent donné des garanties de leur tranquillité pour l'avenir 3 .
Passons en Asie sur la frontière opposée où les péripéties non moins affreuses de la guerre contre les Turks se déroulaient parallèlement à celles de la guerre en Europe contre les Petchenègues [4 .
Le récit de Skylitzès est ici toul à fait confus. Ce chroniqueur a brouillé les faits et les dates, (ifnerer s'est efforcé de remettre quelque ordre dans ce chaos (o). Il semble qu'après la première grande invasion seldjoukide de l'an ÎOWS, invasion marquée surtout par la bataille de Gaboudrou, le sac d'Arzen, et la fuite des quinze mille auxiliaires petchenègues, il y ait eu durant un temps assez long dans ces régions de la frontière arménienne une accalmie à la suite du retour de l'ambassade envoyée par Togbroul-beg à Constantinople. Bien que brûlant du désir de se venger des dédains de Monomaque, le sultan avait par ailleurs de trop grosses affaires sur les bras pour pouvoir revenir aussitôt à la charge contre les Byzantins. Nous le voyons à ce moment lutter à la fois contre son frère Ibrahim Inal révolté contre lui et contre d'autres rebelles, achever la conquête du Farz et du Chouzistan, se rapprocher enfin toujours plus de Bagdad, but constant de ses efforts. Il y eut en somme durant les années lOiU et 1050 une tranquillité relative en ces régions lointaines. C'est ce qui permit précisément à Monomaque de rappeler à plusieurs reprises, nous l'avons vu, les contingents asiatiques
1 Voy. Gfrœrer. op. cit., III, p. 506. — M. Gelzer (Krumbacher. op. cit., p. 1004) donne la date de 1051.
2 Michel Attaleiates (p. 43, 11) explique la fin de la guerre avec les Petchenègues par des motifs moins honorables pour .Monomaque. a Désespérant de vaincre les Petchenègues par les armes, dit-il, le basileus chercha à les gagner par de vastes distributions de subsides et d'honneurs. » — Voy. aussi le mémoire de Wassiliewsky intitulé : Byzance et les Petchenégues, 1043-1094, extr. du Journal du Ministère de VI. P. russe, D° de nov. 1872, puis encore Hopf, op. cit., p. 140, et Jirecek, Gesch. d. Bulgaren, p. 206.
3 Voy. Gfrœrer, op. cit., III, pp. 503 à 507.
; Pour les débuts de Toghr. ml, sultan des Turks Seldjoukides, vainqueurs des Gaznévides, voy. Gibbon, op. cit., éd. Bury. t. VI, ch. LVII, pp. 224 sqq.
(5,, Op. cit.. III. pp. 183 sqq.
LES PORPHYROGÉNÈTEb ZOÉ ET THEODORA
de leurs cantonnements accoutumés pour les diriger sur le théâtre de l'interminable lutte petchenègue. Pour ces mêmes années, nous n'avons dune à relever que de 1res rares faits de guerre sur la frontière arménogéorgienne de l'Empire. On pourrait peut-être cependant placer à peu près à la fin de 1049 (1) une courte campagne dirigée par les troupes du basileus, peut-être aussi contre les Turks, mais surtout contre l'émir de Tovin, Abou'l Séwar qui, une fois de plus, s'était révolté, vii danl le traité conclu en 1047. Skylitzès est seul à nous parler de cette lutte obscure que Cédrénus a redit après lui (2), mais cette partie de son récit est si embrouillée qu'on a toute la peine du monde à placer les faits
dans leur ordre chronologique vrai.
Donc Skylitzès, après avoir rappelé les inquiétudes que continuait à inspirer à Monomaque l'attitude des Turks, dit que, comme le basileus voulait en même temps châtier la défection de l'émir de Tovin, il réunit toutes les forces disponibles de l'armée d'Orient et les plaça sous le commandement d'un ancien prêtre ou recteur renégat, Nicéphore, qui était maintenant un de ses eunuques favoris. Le basileus conféra à ce singulier chef improvisé le titre considérable de stratopédarque qui lui conférait les pouvoirs dictatoriaux d'un généralissime. C'est le même personnage que nous avons vu commander en chef contre les Petchenègues (3). Le basileus l'envoya sur le Danube après ses succès d'Asie que je vais raconter d'après le peu que nous en dit Skylitzès : « Monomaque, poursuit ce chroniqueur, avait placé le recteur et stratopédarque Nicéphore à la tète de ses troupes, non point pour ses talents militaires, mais parce que cet homme lui était Ins dévoué. Le nouveau général marcha droit à l'ennemi, pénétrant sur le territoire de Tovin jusqu'au Pont de fer et jusqu'à Kantzakion (4)
JETOX D'ARGENT du basileus « très pieux l 'onstantin Monomaque.
(1) Voy. Gfrœrer, o/j. cit.. III, p. 508. 2 T. Il, pp. 5lJ3, G à 'Mi. A.
i3) Voy. p. 5:9.
(4) On Kantzag ou encore Gandjah. C'était la capitale de la province arménienne d'Artsakh, sise non loin du Kour. Il y avait beau temps qu'aucune troupe impériale ne s'était
GUERRE CONTRE L'EMIR /</ t'OVIN
sans parvenir à prendre contacl avec les Turks. » Ceux ci qui campaient dans les vastes plaines ilu Vaspouracan -nus le commandement d'Abimélek, frère de Kethelmousch, apprenanl quelle puissante armée allait les attaquer, n'osèrenl l'attendre el décampèrent au plus vile dans la direction de l'est. Quant à l'émir de Tovin, on eut tôt fait île le réduire à merci. On ravagea de fond en comble son territoire el on le contraignit à se renfermer nue luis de pins derrière les hautes murailles de sa sauvage capitale. Bref,
il se vil acculé à une complète soumission. Il dut accepter le renouvellement des anciens traités et livrer en otage de sa parole donnée son neveu Artasyros, lits de son frère Phatloun, émir de Kantzakion. Nicéphore rentra à Constantinople en compagnie de ce jeune prince.
Il est très probable que notre chroniqueur est dans l'erreur lorsqu'il dit que cette
expédition de Nicéphore fut dirigée également contre les Turks. Elle le fut en réalité contre le seul émir de Tovin. lîien que les négociations pour une paix délinitive entre le sultan et le basileus après la bataille de Gaboudrou eussent échoué, certainement il avait dû y avoir quelque trêve signée entre eux vers cette époque de l'an 1049, trêve à
FRAGMENT d'une magnifique étoffe orientale de soie conservée au trésor de la cathédrale de Brixen. — Travail arabe ou plus probablement byzantin ou encore méridional italien du XI »• oh du XII'ue Siècle. — Cette étoffe servait a envelopper des reliques dans une châsse.
aventurée aussi loin de ce côté. Il existait toutefois dans ces mêmes régions une autre Kantzag, celle de l'Aderbaïdjan. Il est difficile de décider de laquelle de ces deux cités, également lointaines, Skylitzès veut parier.
laquelle le sultan demeura assez longtemps fidèle. Toghroul était du reste, je l'ai dit, fort occupé ailleurs à combattre son frère Ibrahim (1), son cousin-germain Kethelmousch aussi avec lesquels il s'était brouillé. Nous avons vu qu'il avait cherché à faire périr Ibrahim. Voici à ce sujet le récit de Skylitzès (2) : Ibrahim, prévenu des embûches de son frère, s'était sauvé auprès de Kethelmousch, vers l'an 1052 (3). Toghroul en personne les avait attaqués tous deux à Pasar (4) et les avait cruellement battus. Ibrahim fait prisonnier, fut traité avec honneur par son frère. Kethelmousch qui avait réussi à s'échapper avec quelques milliers d'hommes avait aussitôt dépêché Mélech , le fils d'Ibrahim, à Constantinople auprès du basileus pour réclamer l'appui de celui-ci et obtenir le titre tant prisé et si utile d'ami et allié des Romains. Puis il avait été, en attendant la réponse impériale, assiéger la forte ville de Kars. Toghroul, qui lui faisait une poursuite acharnée, avait déjà, après avoir traversé victorieusement l'Aderbaïdjan, pénétré sur le territoire de Géorgie, ce qu'apprenant, Kethelmousch se retira précipitamment (o).
Toghroul, une fois en Géorgie, sur territoire vassal de l'Empire, rompant délibérément les trêves, mit tout le pays à feu et à sang. C'était la guerre turque qui recommençait avec son cortège accoutumé de pillages et de massacres. En toute hâte, Monomaque envoya contre les envahisseurs toutes les forces disponibles. Michel l'Acolyte (6), c'est-à-dire le chef de la « droujine » ou garde Scandinave du Palais, propre garde du corps du basileus, fut expédié de Constantinople avec ordre de rallier tous les corps de mercenaires russes et francs dispersés en Ibérie et dans le thème voisin de Ghaldée et de mettre fin à tout prix aux ravages de l'armée turque. Toghroul n'attendit pas l'arrivée de ces forces redoutables. Décampant en hâte, il se retira avec tout son monde vers Tauris. Il alla
(1) Weil, op. cit., III, 90.
(2) Cédrénus, II, 606.
(3) Ou 1053. Voy. Wassiliewsky, La droujina vmrtngo-rusie, etc., 3™' partie, p. 103.
(4) « Katà tô Xe.yoiLtiay Ilia-ap » ; l'antique Persépolis.
(5) Skylitzès raconte qu'il se sauva jusqu'à Saba dans l'Arabie Heureuse. C'est une fable ou une erreur par confusion de nom. Voy. Weil, op. cit., III, pp. 91, note 3, et 97, note 3.
(6) Le même qui figura dans la guerre petchenègue (voy. pp. 587 sqq. du présent volume . Voy. Wassiliewsky, La droujina vserinyo-russe, etc.. 3"" art., p. 102,
NOUVELLE INVASION SELDJOUKIDI 599
de là attaquer Ispahan qui s'était révoltée. Il repril cette ville el en (il dès lors sa résidence en place île Hei.
Dès l'an suivant, en I0.'i:{, Toghroul revint avec une immense armée. Je suis toujours le récit de Skylitzès, cherchant sur les traces de Gfrœrer à mettre quelque ordre dans la chronologie si embrouillée île ce chroniqueur. A la tête de toutes ses forces, le sultan, nous dit-il, s'avança jusqu'à Komion. C'est une localité d'Ibérie que je ne suis pas parvenu à identifier, (lelle fois, paraît-il, Toghroul ne put faire ni butin, ni prisonniers, parce que les habitants s'étaient réfugiés avec tous leurs biens dans les forteresses si nombreuses et si puissantes à cette époque dans cette contrée de Géorgie. Alors, informé que les Impériaux étaient concentrés en grand nombre à Césarée de Cappadoce, et craignant pour cette raison de s'avancer plus avant dans la direction de l'ouest, il se vit contraint une fois encore de retourner sur ses pas, fort en colère, brûlant du désir de relever l'honneur de ses armes par quelque haut fait. Arrivé dans le Vaspouracan, dont les habitants avaient [iris la même précaution que les (iéorgiens de se renfermer derrière les remparts de leurs places fortes, il dut se résigner à entreprendre divers sièges.
Ici je laisse la parole à Mathieu d'Edesse, qui raconte à sa manière la suite des opérations: « En l'année 503 d'Arménie (1) un vent au souffle empoisonné et mortel souffla sur notre pays. Le roi des Perses, la nation chevelue et abominable des Turks, Toghroul Sultan, descendant de son trône, vint avec une armée aussi nombreuse que le sable de la mer fondre sur l'Arménie. Étant arrivé à Pergri, il prit cette ville d'assaut, et ayant chargé de chaînes les principaux habitants, les traîna en esclavage. Il s'empara d'autres places, le fer à la main, et en extermina les populations. Pareil à un nuage noir d'où l'éclair jaillit, il lançait dans sa course une grêle meurtrière. Ayant mis le siège devant Ardjisch et ayant continué son attaque pendant huit jours, les habitants, accablés par cette multitude d'ennemis, s'empressèrent devenir, en suppliants, faire leur soumission. A force de prières, et grâce aux présents qu'ils lui offrirent en quantité, or, argent, chevaux et mulets, ils obtinrent de conclure des préliminaires
(1) 8 mais 1054-7 mars 1055. Il y a une erreur d'une année.
de paix : « Sultan, seigneur du monde, dirent-ils à Toghroul, va prendre la ville de Manazkerd et alors nous et toute l'Arménie nous t'appartiendrons » Cette proposition causa un vif plaisir à Toghroul, et, étant parti avec son armée, il arriva devant Manaskerd comme un serpent rempli de malice consommée. »
Cette ville de Manaskerd ou Mandzguerd (1), qui devait plus tard devenir si fameuse dans les luttes entre ces mêmes Seldjoukides et l'infortuné basileus Romain IV, était une place très forte, une des plus anciennes de l'Arménie, près des rives de l'Araxe, à douze ou treize lieues au sud de Kars, dans le district d'Apahounik' ou de Ilark'h, dans le Douroupéran. C'est aujourd'hui Melazguerd, dans le pachalik d'Erzeroum. Elle était défendue par une triple muraille. Les habitants l'avaient bien pourvue de vivres. Elle renfermait dans sa vaste enceinte des sources nombreuses autant qu'abondantes.
Toghroul, à cause de la situation de cette ville dans une vaste plaine, avait pensé qu'elle serait facile à prendre. Il se contenta de l'investir et de faire creuser tout auprès un fossé d'approche. Puis, ayant établi ses quartiers dans un lieu nommé K'arakloukh, ce qui signifie : « Tête de pierre », il inaugura immédiatement le siège avec toutes ses machines de jet, après avoir, dès l'aurore, ordonné de sonner les trompettes auxquelles répondirent les clameurs de l'armée entière. On se battit sans répit, avec acharnement.
Toutes les attaques des Turks furent énergiquement repoussées par la garnison grecque commandée par l'héroïque patrice Basile Apokapis (2), lils d'une mère géorgienne, descendant d'une illustre famille arménienne du Daik'h. Cet intrépide capitaine sut communiquer sa pieuse ardeur à toute la population assiégée.
Toghroul, voyant que cette ville était beaucoup plus forte qu'il ne l'avait cru et que toutes ses troupes ne pourraient subsister aux enviiniis, envoya trois divisions de son armée faire du butin de divers côtés. De sa personne, il alla ravager le riche pays de Basian ou Pasen. Aussitôt
(1) Ou encore Manavazaguerd ou Manazguerd.
(2) Autrement dit « Aboukab ». Voy. la mention du père de ee noble géorgien entré au service de Roum à la p. 83, noie 1, du présent volume. Voy. encore Hist. de la Géorgie, éd. Brosset, Additions, p. 21!).
6U2 LES POkPHYkOGÊNÊTES ZOÉ ET THEOUOkA
après sa retraite, les habitants de Manaskerd se hâtèrent de s'approvisionner à nouveau, car on était au temps de la moisson. « Si le sultan, dit Arisdaguès de Lasdiverd, eut conservé à ce moment seulement dix jours ses positions, il se serait emparé de Manaskerd, mais Dieu lit naître en lui cette idée insensée de s'en aller dans le Pasen. »
t Au bout de trois jours donc, il partit avec toute son armée et descendit dans le district de Dovaradzadap'h de la province du Douroupéran, limitrophe de celui de Pasen. De là, gagnant la vaste plaine de ce nom, il se présenta devant la forteresse redoutable d'Onig, où il aperçut assemblés tout ce qu'il y avait d'hommes et d'animaux dans la contrée, mais il n'osa pas l'attaquer, car, rien qu'à la voir, il comprit qu'elle était imprenable. Passant outre, il parvint aux confins du Pasen, près d'un petit village nommé Tou. Ayant là gravi incognito, en compagnie de quelques hommes seulement, une éminence escarpée qui commande Garin, cette ville s'offrit subitement à sa vue, pourvue de tous les moyens de défense. Après l'avoir longuement examinée, il retourna sur ses pas. »
Cependant les trois autres divisions de l'armée turque avaient envahi et dévasté l'Hantzitène, le thème, frontière de Chaldée, le pays de Daïk'h, les plus belles provinces de Géorgie en un mot. « Elles avaient pénétré au nord, dit Arisdaguès de Lasdiverd, jusqu'aux forteresses des Aphkhases, à la montagne de Barkhar (1) et au pied du Caucase, à l'ouest jusqu'à la forêt de Djaneth (2), au sud jusqu'au mont Sim (3). Elles s'étaient avancées enfin jusqu'au grand fleuve Djorokh, où, près de ses sources, elles s'étaient emparées de la fameuse place forte de Païpert (4). Là, elles avaient rencontré un corps de troupes franques, c'est-à-dire des Normands au service du basileus, qui les avaient mises en déroute, tuant leur chef, reprenant tout le butin et faisant de nombreux prisonniers. Mais les vain-
l Le mont Barkhar, le Paryadres des anciens, s'étend du nord-ouest de la province de Daïk'h jusqu'à la petite Arménie, sur les confins de la Colchide.
-l Le Djaneth, portion du district de Khagh'dik, correspondait probablement au pays montagneux appelé aujourd'hui par les Turks Djanig.
(3) Les monts Sim s'étendent depuis le lac Van jusqu'au Tigre dans la province d'Agh'dsnik' et séparent l'Arménie des plaines de la Mésopotamie. Ils sont appelés encore « Sasoun » ou t Sanasoun ■■ par les historiens arméniens. i Aujourd'hui Baibourth.
S1ÈGI DE )/ I.V ISA /:/.'/'
queurs n'avaient nsi; poursuivre 1rs fuyards de peur de se heurter à une armée trop considérable. Ceux-ci s'étaienl alors dirigés sur les provinces d'Ararad et deVananl qui avaienl été aussi horriblemenl ravagées par ces dénions furieux. Kakig, fils d'Apas, roi Pagratide de Kars, capitale du Vanant, seul leur « » | » | >< >es;i une vive résistance. Bien que son opulente capitale, depuis si longtemps paisible el florissante, eût été enlevée par surprise dans la nuit de la grande fête de l'Epiphanie, il réussit à se maintenir dans la citadelle dominant la cité, durant que l'ennemi massacrait toute cette population en habits de fête. Mais, après quelques succès, son brave généralissime Thatboul fut, lui aussi, battu, pris après s'être vaillamment défendu et conduit au sultan. Le lils d'Arsouran, favori de Toghroul, avait été grièvement blessé. « S'il guérit, dit le sultan à Thatboul, tu vivras. S'il meurt, c'en est fait de toi. » « Si c'est moi qui l'ai frappé, il mourra », répondit l'Arménien, « on ne survit point à mes coups. » Le jeune guerrier succomba. Thatboul fut massacré et son bras droit porté à Arsouran en signe que son fils avait péri de la main d'un brave. »
Arisdaguès fait une description émouvante en sa naïve prolixité des horreurs que subit la malheureuse Arménie, principalement dans les districts de Khordséan, d'Haut zit, de Terdchan, d'Egéghéats et de Khagh'dik', lors du passage de ces multitudes sanguinaires. « Quelle plume pourrait retracer une telle épouvante! », s'écrie-t-il.
Cependant le sultan avait recommencé le siège de Manaskerd qui se poursuivait des deux côtés avec fureur. Un assaut général fut repoussé L'effet des catapultes des Turks fut annulé par l'habileté de deux ingénieurs de la défense, dont l'un était arménien, l'autre, chose curieuse, de race franque, quelque Normand sans doute ! Hélas, le nom de cet étranger ne nous a pas été conservé. Les mines que les Turks voulaient conduire jusqu'à la place furent éventées par un déserteur qui, pour se venger de quelques mauvais traitements, instruisit lesassiégés. « Le patrice Basile Apokapis, dit .Mathieu d'Edesse, soutenait tous les courages. II avait enrôlé tous les habitants qui avaient du cœur, hommes et femmes. II promettait à chacun au nom du basilëus des honneurs et des dignités. Nuit et jour, il ne cessait de les encourager et de les animer. Aux mines des assiégeants, les assiégés opposaient les contre-mines. Grâce à une de
604 LES PORI'HYROGÉNÈTES ZOÉ ET TIIEODORA
ri's opérations, on se saisit, parmi les mineurs ennemis, iln propre beaupère du sultan nommé Ozguedzam (1). On le massacra sur le rempart avec tous ses compagnons. Nuit et jour, le vaillant Basile Apokapis exhortait les prêtres de Manaskerd à la prière cl au chant des psaumes. Ceux-ci passaient le jour et la nuit à prier Dieu en de perpétuelles invocations, la croix à la main ainsi que le jamahar ou crécelle en dois destinée à appeler les fidèles à l'église. Constamment sur les remparts, ils suppliaient à haute voix le Seigneur de les secourir dans ce danger. Fatigué de tant de bruit, le tyran demanda ce ipie signifiaient ces cris ininterrompus et apprit des savants que c'étaient des invocations des assiégés à Dieu.
« Pendant un mois qu'il tint Manazkerd assiégée, il donna chaque jour deux assauts à la ville ; le premier au lever du jour, le second vers le soir. .Mais loi, admire ici la sagesse de Dieu ! Tandis que la ville était ainsi en péril, il inspira une bonne pensée au cœur d'un prince perse (2) qui était très avant parmi les familiers du sultan. Tous les projets que formait celui-ci, il les révélait aux habitants, soit de vive voix, soil par écrit. Souvent, il attachait la lettre écrite par lui à la pointe d'une flèche, et, s'approchant des remparts comme pour combattre, il lançait la flèche dans la ville. De celte façon il communiquait à la garnison tous les plans du siège.. ..
« Quelque part que les Turks dirigeassent leurs attaques soit de nuit, soit de jour, les assièges étaient là armés et prêts à les recevoir. Alors les Perses dressèrent des machines à l'aide desquelles ils combattirent. Parmi les nôtres était un prêtre fort avancé en âge, et très habile dans les arts mécaniques. 11 construisit aussi une batiste. Or, quand les ennemis posant une pierre dans la fronde de leur machine, la lançaient contre la ville, le prêtre en lançait une autre droit en face de la leur, atin que la sienne, rencontrant celle des infidèles, la renvoyât sur eux. Sept fois les Perses renouvelèrent leurs tentatives, mais sans succès, parce que la pierre lancée par le prêtre avait plus de force que la leur. »
Toghroul, navré et découragé, fit venir de Paghescli ou Bitlis avec
(1) Voy. Mathieu d'Étlesse, op. cit., éd. Dulaurier, note de la p. 405.
(2) C'est-à-dire « turk »,
LE SAINT-SÉPULCRE. I i. — (Phot.comman.par np. orthod. palestinienne.)
des peines énormes une baliste colossale construite ,jaili~, paraît-il, par les soins • 1 1 ■ grand Basile pour battre les murs de lier et qui était tombée aux mains des Turks. « C'était, raconte Mathieu d'Édesse, une machine
finfi LES PORPHYROGÉNÈTES ZOÉ ET THEODORA
étonnante et terrible. » Quatre cents hommes, disait-on, la faisaient manœuvrer. Ils la tendaient à l'aide de grosses cordes et plaçaient dans les frondes des pierres pesant soixante livres. En avant, ils avaient élevé un rempart de balles de coton et d'autres matières analogues pour empêcher que la pierre du prêtre la touchât. Lorsqu'elle eût été dressée, la ville fut épouvantée. Les premiers qu'elle atteignit furent trois sentinelles; du même coup, elle rejeta dans l'intérieur un homme qui occupait un poste avancé. La pierre énorme, ayant frappé le mur, y ouvrit une brèche énorme aussi. Les assiégés, saisis de terreur, poussaient des cris affreux, tandis que du côté des infidèles se manifestait une vive allégresse. Le lendemain matin, le chef lurk Ordilmèz (1) voulut donner l'assaut à la brèche faite la veille. S'étant trop approché, il fut atteint par un projectile et tué sur le coup. Aussitôt, ceux qui étaient sur le rempart, jetant un crampon de fer, l'accrochèrent et, le retirant à eux, l'amenèrent en dedans du mur. Dans la ville éclata une joie immense. La terrible machine n'en continua pas moins son effroyable besogne.
Alors, Basile Apokapis lit proclamer par des hérauts dans les différents quartiers de la ville les plus magnifiques récompenses à qui saurait incendier ce diabolique engin, à sa famille aussi, s'il venait à mourir. L'ingénieur franc se présenta, annonçant qu'il se dévouait pour la défense de la religion chrétienne, « car, dit-il, je suis seul, je n'ai ni femme ni enfant pour pleurer ma perte. » Ayant préparé trois fioles d'une poudre éminemment inflammable, probablement une poudre de salpêtre, « du feu, dit Arisdaguès de Lasdiverd, fabriqué à l'aide de naphte et de soude », « trois pots de verre remplis de naphte », dit Mathieu d'Edesse, ayant ensuite revêtu une cuirasse à l'épreuve de toute flamme, recouverte d'un mauvais vêtement propre à le déguiser, cet obscur et admirable héros, une lettre à la main, s'avança hardiment monté sur un vigoureux et rapide coursier, droit vers les lignes ennemies, à l'heure de midi, durant que les assiégeants, fatigués par l'extrême chaleur, prenaient quelque repos. Les trois fioles étaient cachées dans son sein. Les premières vigies le laissèrent passer, le prenant pour quelque porteur de message, un « man-
I M. Prudhomme croit que cet Ordilrnêz ou Ortelruits est le même que le « Koutloumoùs » de Cédrémis, le Kethelmousch de Mathieu d'Edesse.
SIEGE DE MANASKERD 601
dator », ainsi qu'il l'affirmait. On ne s'étonnail poinl de le voir contemplant d'un œil stupéfait l'énorme machine semblable a quelque un mst !•«• formidable. Pour lui, prenant smi temps, ayant saisi un des [mis de naphte, il y mel le feu, le lance contre la baliste, | > 1 1 i s , en faisant le tour avec la rapidité de l'aigle, il jette un second put, enlin, lournanl une troisième fois, il lance le dernier, l'uis il galope à toute bride vers la ville, vainement poursuivi par les assiégeants. L'incendie, instantanément allumé avec une flamme violette, fut extraordinaire et la laineuse baliste réduite en cendres. Ravis, les assiégés comblèrent de présents le Franc audacieux rentre sans la inoindre blessure (1). Le sultan, par contre, en proie à la colère, lit massacrer les gardes trop confiants. Quant à Basile, il recommanda à la populace de monter sur les murs, et, par des invectives prolongées, d'outrager et d'injurier Toghroul. Désespérant de réussir, celui-ci voulait lever le siège et s'en aller. .Mais Al Khan ou Aghcan, un de ses généraux, commandant des troupes chorasmiennes (2), le supplia de tarder un jour encore el de lui laisser livrer un dernier assaut. A l'aube Aghcan, plaçant sur une éminence en face de la porte orientale le sultan et ses principaux officiers pour qu'ils [lussent de là assister au combat, mit en mouvement toutes ses machines de guerre contre cette porte. 11 avait choisi ce point parce que le rempart y paraissait à la fois moins haut et plus faible et que l'attaque se faisait d'un point élevé d'où l'on couvrait aisément les assiégés de traits et de (lèches.
Durant qu'une partie de ses troupes jetait ainsi incessamment une nuée de grosses pierres sur les défenseurs de la ville, Aghcan, armant l'autre portion d'échelles, les envoyait sous la protection de mantelets à roidettes recouverts de cuir (3), jusqu'au pied même du rempart pour saper la base de la muraille à l'aide de divers instruments acérés. Basile Àpokapis, qui les aperçoit, ordonne à ses guerriers de se dissimuler soigneusement derrière les créneaux, après avoir fait provision de toutes sortes de projectiles. En bas, les assaillants turks, ne voyant plus
I Michel Attaleiates IX, p. 461 fait le même récit.
;'. Skylitzès donne à cette sorte de chariot protecteur le nom de « )i<7<rx ».
LES PORPHYROGÊNËTES ZOE ET THEODORA
personne sur le rempart, Croyant^que cette uluie incessante de traits a chassé tous les défenseurs, s'avancent sous les yeux d'Aghcan jusqu'au pied même de la muraille, complètement abrités par les fameux mantelets à quatre roues qui forment au-dessus de leurs tètes des toits protecteurs. Mais à ce moment même Basile donne le signal convenu en criant: « Que Christ soit avec nous! » Alors tous les défenseurs du rempart se lèvent comme un seul homme. Les vins, armés de longs
-Vf fe
MINIATURE BYZANTINE d'an évangéliaire liturgique de la fin du XI"" Siècle, conservé au couvent du Prodrome à Sérés du Macédoine.
— Tête de chapitre. — (Millet, H"'-Études, D. 31.)
MINIATURE BYZANTINE d'un évangéliaire liturgique de la fin du XIm' Siècle, conservé aa couvent du Prodrome a Sérès de Macédoine.
— Le Christ bénissant. — (Mill'd.
Ht's-Êlndes, D. XI.)
poteaux aiguisés à la pointe, en frappent les mantelets qu'ils bousculent et renversent. Les autres, au moyen de crampons de fer, enlèvent des Turks qui sont aussitôt massacrés. Les autres enfin font pleuvoir sur les assaillants ainsi subitement découverts une telle masse de quartiers de rocs, de javelots, de traits, de flèches qu'ils périssent jusqu'au dernier. Il en fut ainsi surtout du mantelet sous lequel Aghcan en personne s'était caché pour conduire ses hommes à l'assaut. Le malheureux, reconnu à la richesse de ses armes et saisi par les cheveux par deuxjeunes guerriers grecs, fut entraîné dans la ville. Basile, lui coupant
SIEGE DE M I.Y \-h I HO
aussitôt ta tète de sa main, lil jeter celle ci par i catapulte au milieu
•les Turks. Toghroul, désespéré de ce grave insuccès, s'en alla de Manaskerd sous prétexte d'aller chercher un nouveau parc de siège. En partant, il menaça les assiégeants de revenir les attaquer au printemps prochain avec une année encore plus nombreuse (1).
« Pour le braver, eux prirent un porc, et le plaçant dans une batiste, le lancèrent dans le camp ennemi en criant Ions à la fois : « O Sultan, prends ce porc pour femme el nous le donnerons Manaskerd en dot. «
FRAGMENT d'architecture byzantine du couvent de Daphni près d'Athènes. — XI
' (Millet. H<>s-Étades, C. 1333.J
En entendant ces paroles, furieux, il lit couper la tète à ceux qui lui apportèrent le porc et étaler leurs cadavres devant Manaskerd.
« Honteux de sa défaite, il alla encore attaquer la ville d'Ardzgé (2) et son inexpugnable fort en— e sur les bords du lac Van ou lac de Peznouni. 11 la prit par surprise ou trahison, y lit un grand massacre, et, quelque peu consolé par cet expbdt, rentra de là dans ses Etats ramenant un grand butin et de nombreux captifs. « Malgré tout, dit Arisdaguès, il conservait dans te cœur un poignant dépit de n'avoir pu prendre
(1) « L'ingénieur franc, dit Mathieu d'Édesse, mandé par Monomaque, reçut de lui des dignités. Le sultan lui-même témoigna à Basile Apokapis le désir de le voir et de le récompenser. Mais le Franc déclina cet honneur au grand regret de Toghroul. S Ou Ardzgué.
610 LES PORPHYROGÉNÈTES ZOE ET THÉODORA
Manaskerd. » Par Aboulfaradj (1), nous savons que, dès l'an suivant 1054, il envahit à nouveau l'Aderbaïdjan, mais nous n'avons aucun détail sur cette expédition. Le basileus témoigna noblement sa reconnaissance aux intrépides habitants de Manaskerd. Basile Apokapis qui avait si bien défendu la ville confiée à ses soins, fut nommé gouverneur ou duc d'Édesse (2).
Autant la frontière asiatique septentrionale de l'Empire avait vu sous ce règne d'invasions meurtrières, autant, durant ce temps, la paix parait s'être maintenue le long de la même frontière qui, plus au Sud, faisait face à la Syrie et à la Mésopotamie. Cette paix relative avait eu pour cause l'extrême affaiblissement du Khalifat de Bagdad et du pouvoir des émirs bouiides sous les attaques de plus en plus furieuses des Seldjoukides (3)
(1) Murait, op. cit., I, 640, 9. An 446 de l'Hégire; 12 avril 1054-2 avril 1055.
(2) En décembre 1055 déjà Toghroul-beg faisait son entrée victorieuse à Bagdad.
(3) Les historiens arméniens, Mathieu d'Édesse en tête (éd. Dulaurier, pp. 89 à 92), racontent encore avec de longs détails les faits suivants qui se rapportent a cette même époque (1050 pour Mathieu d'Édesse; plutôt 1053 pour Murait, op. <it., I, p. 639, 7) : Durant tous ces événements, durant que les troupes du sultan ravageaient la Géorgie et assiégeaient Kars, la province de Bag'hin, dans la quatrième Arménie, entre le fleuve Euphrate et la ville d'Amida sur le Tigre, jouissait d'une paix profonde sous la domination de quatre frères, fils d'Habel (ou Hapel) : Harpie (ou Harbig), Davith, Léon (ou Levon) et Constantin. Leur résidence étail à Arghni ou Arghany, l'Arghina d'aujourd'hui, capitale de la province, place importante à la fois par sa position entre Mélitène, Amida et Samosate, et par la force de ses remparts. Elle était située dans le voisinage du district de Thelgouran. De venimeux calomniateurs insinuèrent au basileus Monomaque, ennemi acharné de la nationalité arménienne, que ces dynastes cherchaient à se révolter contre l'Empire. Il envoya aussitôt contre eux une forte armée sous le commandement du « catépano » Péros ou Bédros, c'est-à-dire Pierre, « homme abominable, véritable général de Satan », qui, les ayant pris au dépourvu, ravagea leur territoire avec la plus barbare férocité. Puis il somma tous les seigneurs de la région de venir le trouver à un jour donné. Ceux-ci, voyant bien que ce serait leur perte, après s'être concertés, se retirèrent chacun en son château-fort après s'être fait le serment réciproque de ne pas paraître au rendez-vous. Mais ils furent trahis par un des leurs, nommé Thoroçag, seigneur de Thelbagh'd, forteresse de ce district de Bagh'in, qui informa le « catépano » de leurs projets. Alors, par peur d'un pire sort, ils se présentèrent tous au jour fixé, comme s'ils n'eussent jamais formé de dessein contraire. Seuls Harpie, seigneur d'Arzen, et ses frères, retirés dans leur grande citadelle d' Arghni, persistèrent à refuser toute communication avec le chef impérial. Péros, qui avait reçu les autres chefs avec une cordialité apparente, marcha aussitôt contre ces derniers et les assiégea dans Arghni avec des forces considérables. Profondément surpris par l'aspect imposant de cette place, il n'osa d'abord l'attaquer, tant elle paraissait élevée et imprenable; mais, concevant aussitôt la plus odieuse pensée, il cria en arrivant à ceux qu'il voyait sur les remparts qu'il promettait de la part du basileus de grandes richesses et de grands honneurs à qui lui livrerait la tête de Harpie. Dans sa frayeur d'être trahi, le malheureux prince passa trois nuits sans sommeil, se méfiant de chacun. Puis, avec ses plus intimes, il se retira dans la partie la plus imprenable du château. Là, durant qu'à la prière de ses amis d'enfance, il prenait quelque repos, un de ces fourbes lui coupa la tête que Péros fit ficher sur une perche à la vue du fort. Les frères de Harpie, saisis de douleur, rendirent leur château à
DÉSORDRES i INTICH III 6«
et le morcellement non moindre des États musulmans limitrophes qui en fut la conséquence. Les chroniqueurs ne signalent que de bien rares faits de guerre entre les deux races toul du long de cette immense frontière. Us sonl de même presque muets sur les relations diplomatiques ou commerciales entre les Grecs et les Arabes sous ce règne. Voici le peu
que nous savons : Mathieu d'Édesse (I) raconte longue ni à l'année
502 de 1ère d'Arménie qui correspond environ à l'année 1053 de noire ère i les tremblements de terre effrayants el autre- signes célestes à Anlioche, les ravages de la foudre aussi qui, suivant l'opinion générale à cette époque, furent le châtiment divin des désordres violents survenus entre les <l.-u v communautés ennemie- syrienne et romaine, autrement dit catholique, de cette grande cité. Le- livres sacrés des Syriens avaient été brûlés publiquement par ordre du patriarche catholique. A celte occasion .Mathieu d'Edesse nous parle de la richesse de celte grande capitale. « Les Syriens y étaient nombreux, nous dit-il. Ils y possé daient de grands biens el vivaient dans l'opulence et le faste. Leursjeunes garçons lorsqu'ils se rendaient à l'église qui appartenait à leur nation, y allaient au nombre de cinq cents, montés sur des mules. LesRomains, très jaloux des Syriens, leur avaient voué une haine implacable. )
Nous avons vu que Psellos reproche à Monomaque de s'être abaissé dans ses lettres au Khalife falimite Mostançer d'Egypte (3). J'ignore si
Péros, versant tant "de larmes sur ie sort du malheureux nue le dur « catépano d lui-même en fut ému. Arghni reçut garnison impériale et Péros rentra à Constantinople, ramenant les trois frères survivants avec plusieurs autres dynastes arméniens. A leur arrivée, poursuit Mathieu d'Édesse, le basileus et tous les Grecs ne pouvaient assez s'étonner de l'aspect redoutable de ces jeunes princes. Rien de plus majestueux que leur stature qui dépassait de toute l'épaule la taille ordinaire des Grecs. Monomaque, qui voulait à tout prix détruire cette turbulente féodalité et qui ne voyait pas qu'en agissant ainsi il ouvrait la frontière de l'Empire aux Turks, poussé également par l'aristocratie byzantine qui convoitait les baronnies arméniennes, sans même avoir donné audience à tous ces infortunés otages, les fit déporter dans une ile, probablement à Proconèse. Toutefois, la beauté de leur apparence, dit le chroniqueur, leur épargna tout mauvais traitement. Ils demeurèrent dans cet exil jusqu'à la mort du basileus. Théodore les renvoya alors dans leur pays et confia le gouvernement du district de Bagh'in à Mélousianos t,ou Mélissénos , fonctionnaire juste et bon. originaire probablement de la ville voisine de Mélitène. C'est à Tchamtchian que nous devons ce dernier renseignement. Tel fut le sort de Davith. Levon el Constantin, tous tmis également braves, et des plus nobles entre les grands d'Arménie.
(1) Op. cit., éd. Dulaurier, chap. LXXVII.
S 8 mars 1033-7 mars 105*.
3 Voici le résume de ce passage de Psellos : <■ Lorsque le basileus envoyait des ambassadeurs aux souverains étrangers, nous dit-il, au lieu de parler haut à ceux-ci. s., us prétexte
LES PORPHYROGÉNËTES ZOE ET THEODORA
cette appréciation" du chroniqueur byzantin était justifiée. Nous savons seulement qu'une convention fut conclue entre les" deux souverains. Pour remédier à la grande famine^qui régna en Syrie et en Arabie vers la fin du règne de Monomaque, celui-ci signa un contrat avec le Khalife auli risanl l'envoi en pays musulman de quatre cent mille « irdabb » de grains.
En retour, le Khalife fit don au basileus d'un éléphant et d'une girafe ou « camélopardalis ».
L'arrivée de ces deux animaux surexcita très vivement la curiosité des badauds byzantins. Tous les chroniqueurs grecs, Skylitzès, (îlycas, Michel Attaleiates, y font allusion. Le dernier consacre deux longs et curieux paragraphes à la description minutieuse de ces bêtes prodigieuses qui eurent à Constantinople un succès fou.
Aboulfaradj raconte
Vil AI' il'I". AU de Kcaandjilar-Djami, très ancienne église encore Qu'un chrysobyzantine de Saloniqne (voy. p. 52). — XI"" Siècle.
— (Millet, Ht's-Êtadea, c. 701.) bulle de Constantin Mo-
d'amitié, il leur écrivait très humblement. C'est ainsi qu'il faisait de grands honneurs au Khalife d'Egypte, lequel s'en moquait tout simplement. Gomme Monomaque connaissait mon patriotisme ardent, il iue mettait dans la confidence de ses secrets avec Mostançer et m'ordonnait d'écrire à celui-ci. Il croyait donc que je suivrais ses recommandations d'écrire humblement; mais moi je faisais en secret tout le contraire, laissant croire au basileus ce qu'il désirait, et écrivant au Khalife des choses très dures. Plus tard, Monomaque eut de la défiance et écrivit lui-même ses missives au Khalife. »
Je ne puis passer ici sous silence la fameuse relation de voyage du Persan Nassiri Khosrau, connue sous le nom de Sefer Nameh, publiée en 1881 par mon bien cher maître et confrère Ch. Schefer. Rien de plus curieux que la description que nous fait cet écrivain de cette immense ville du Kaire et du somptueux gouvernement de Mostançer, merveilleusement pacifique et prospère vers 1rs années 104G à 1049.
TOGHROl l BEC V IITRE
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aomaque au Khalife de Bagdad, Abou Djafar Alkaïm, écril dans les deux langues grecque et arabe, en caractères d'or, sur parchemin couleur de pourpre, et apporté par un ambassadeur, ne parvint à sa destination qu'en l'année 449 de l'Hégire, qui correspond à peu près à l'an 1057 de J.-C. (1) ! Or, Mono niaque était mort en janvier 1055. II y a probablement là quelque erreur de l'écrivain sj rien. A cette époque, du reste, le véritable maître à Bagdad était, depuis la fin de décembre de l'an 1055, Toghroul-beg qui avait l'ail à ce moment dans cette ville son entrée solennelle, bien probablement appelé par le malheureux Khalife en personne, désireux de se mettre sous la protection d'un aussi puissant patron dans sa capitale plus que jamais livrée à la plus sanglante, à la [dus constante anarchie.
Le tout-puissant sultan des Turks avait pour la forme prêté serment d'allégeance au faible descendant des Abbassides qui, en échange, lui avait donné l'investiture de toute l'immense étendue de territoire conquis par ses guerriers, avec des vêtements, une couronne et des sabres d'honneur, et le titre de « roi de l'Occident et de l'Orient. »
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SUSCRIPTIOtk d'an manuscrit byzantin du pseudo-Denys CAréopagite, daté de l'an 101*8, conservé an couvent du Mont Sinaï. — < .Vi'Her. // •s-Êtades, B. 190. )
1 Voy. Weil, op. cit., III. pp. 94 Bqq
614 LES PORPUYROGÉNÈTES ZOE F.T THÉODORA
Achevons l'histoire des luttes soutenues sous ce règne contre tous les voisins de l'Empire sans cesse acharnés à sa ruine. D'Asie et de Syrie, passons à l'autre extrémité des possessions byzantines en Europe et reprenons, à partir du départ d'Italie de Maniakès pour sa folle marche sur Constantinople, l'histoire des thèmes byzantins de la Pouille et de la Calabre jusqu'à la mort de Monomaque!
Cette histoire se résume dans la lutte acharnée, presque incessante des Byzantins contre les Normands dans les thèmes de l'Italie méridionale tout le long de ce règne. « Le départ de Georges Maniakès, dit l'abbé Delarc, réduisait à deux les partis qui se disputaient la Pouille : d'un côté, les Grecs ayant toujours encore Bari pour capitale et Argyros pour chef, possédant encore une partie considérable du territoire, de l'autre, les Normands, sous les ordres de Guillaume Bras de fer, fortement établis à Melti et occupant plusieurs autres places au nord et au centre. Ils pouvaient en outre compter sur l'appui de leurs frères d'Aversa et sur celui du puissant prince Iongobard de Salerne. Deux ans s'étaient à peine écoulés depuis que, conduits par Ardouin, au nombre de trois cent douze seulement, ils avaient pénétré nuitamment dans Melti I), et dans ces deux ans, ils avaient vaillamment, à la pointe de leurs glaives massifs, grâce aussi à leur finesse politique, conquis cette grande situation. Trahis peut-être par Aténulfe, certainement par Argyros, ils n'avaient jamais désespéré. Au lieu de les abattre, ces deux échecs leur avaient enseigné à compter surtout sur eux-mêmes et à se constituer fortement pour faire face à l'ennemi! « Ils retornèrent à lor cuer, dit Aimé, et ordenèrent entre eaux ensemble de fari sur eaux un conte. Et ensi fu, quar il firent lor conte Guillerme, lil de ïancrède, home vaillantissime en armes et aorné de toutes bonnes costumes, et beauz et gentil et jovène. » Ce fut au mois de septembre 1042, six mois seulement après l'élection d' Argyros, que Guillaume Bras de fer, l'aîné des fils de Tancrède de Hauteville, fut ainsi acclamé à Matera, chef des Normands de la Pouille dans la lutte contre les Grecs. Ses hauts faits devant Syracuse, et récemment à la décisive bataille de Montepeloso,
(1) Voy. p. 255.