‹ L'épopée byzantine à la fin du dixième siècle (volume 2)Chapitre 95 sur 132 · GUAIMAR SUZERAIN DES NORMANDS 61S · texte numérisé non relu

GUAIMAR SUZERAIN DES NORMANDS 61S

lui valurent <•<•! honneur suprême dont il se montra digne par la suite(l). » « Ces! seulement alors, dit fort bien M. Chalandon, qu'en face de l'insurrection longobarde désorganisée parla trahison d'Argyros, les Normands commencèrent à jouer un rôle vraiment prépondérant dans l'Italie méridionale. »

Vers la lin de cette mémo année 1012, comme le système de féodalité qui. déjà au xim'' siècle, réglait les relations politiques dos divers États de l'Europe occidentale, ne permettait pas la fondation d'un comté souverain et absolument indépendant, les Normands avec leur nouveau chef élu à leur tète, se rendirent auprès du puissant prince Guaimar de Salerne, sous la suzeraineté duquel ils avaient décidé de placer leurs conquêtes présentes et futures. Guaimar était prince de Salerne, de Capoue, d'Amalfi, de Sorrente, et déjà suzerain des Normands d'Aversa. A partir du mois de janvier 1043, il prit dans ses actes le titre de duc de Pouille et de Calabre.

« Li Normants, dit Aimé, s'en alèrent à la cort Guaymarie, prince de Salerne, et le prince les rechut autresi cornent filz, et Ior donna grandissimes domps, et à ce qu'ils lussent plus honorés de toz, dona à moillier à Guillerme, novel conte, la tille de son frère, laquelle se clamoit Guide. Li Normant orent grant joie de li domps qui lor furent fait, et autresi orent grant joie de lor conte qui avait noble parentece. Dont de celle bore en avant Guaymère lo clama pour prince et Guaymère se clamoit pour rector, et l'envita à partir (2) la terre tant de celle acquestée quant de celle qu'il dévoient acquester. » — La princesse que Guaimar avait donnée pour femme au tils aine de Tancrède de Ilauteville était la fille de son frère, le duc Gui de Sorrente.

« Après avoir encore, par reconnaissance pour les services par lui rendus, reconnu aussi le comte Hainulfe d'Aversa pour co-suzerain de la Pouille, les Normands avec le dit Hainulfe et le prince de Salerne regagnèrent Melti. L'autorité de ces deux hauts personnages n'était pas de trop pour mener à bonne lin dans cette ville la délicate opération du partage entre les vainqueurs du terrain conquis et à conquérir sur les Grecs.

(i) Voy. sur le premier comte normand de Pouille: Delurc, op. cit., note de la p. 127. (2) « Partager ».

616 LES P0RP/1YR0GENÈTES ZOE ET THEODORA

Ce partage eut donc lieu à Melli au commencement de l'an 1043 entre les douze chefs qui avaient présidé au départ historique des trois cents d'Aversa. Après qu'on eût attribué à Rainulfe d'Aversa, en guise de présent honorifique, la ville de Siponto avec le promontoire de Gargano et le célèbre sanctuaire dédié à Saint-Michel (1), ces douze hauts barons se partagèrent ensuite les villes conquises ou plutôt à conquérir; car, à ce moment, ils ne possédaient certes pas encore toutes les cités énumérées dans ce partage, par exemple Siponto, Civitate, Monopoli, Trani surtout dont ils venaient d'être obligés de lever le siège.

» Guillaume Bras de fer, outre le commandement suprême, eut pour sa part la ville d'Ascoli; son frère Drogon, Venosa, la patrie d'Horace; Arnolin, Lavello; Hugues Tutabovi, Monopoli; Rodolphe, Cannes: Gauthier, Civitate; Pierre, Trani: Rodolphe, fils de Bébéna, Sant'Archangelo ; Tristan, Montepeloso ; Hervé, Frigento ; Asclitine, Acerenza ; Rainfroy, Minervino (2). Enfin Aimé et aussi Léo de Marsi affirment qu'Ardouin eut, selon la promesse faite à Aversa, la moitié du territoire, mais leur témoignage semble ici assez suspect (3). Melfi, capitale du nouveau comté de Pouille, sur l'avis de Guaimar de Salerne et par son ordre, ne fut adjugée à personne et resta la propriété indivise des douze chefs. Guillaume de Pouille dit que chacun d'eux y possédait une rue et un palais (4).

« Le partage terminé, le prince Guaimar, en janvier 1043, assisté de Guillaume et de Rainulfe, conduisit les Normands contre Argyros qui, depuis sa trahison, se trouvait à Bari, redevenue la résidence du « catépano » et la capitale des possessions grecques en Italie. Le siège

(1) Siponto et le Mont Gargano appartenaient à ce moment au prince de Bénévent avec lequel on sait que les Normands venaient de rompre. — Voy. les gravures des pp. 433 et 437.

(2) Voy. Delarc, op. cit., note de la page 129.

(3) Voy. Delarc, op. cit., p. 131. Voy. sur la véritable physionomie de ce partage des conquêtes entre les douze chefs : Heinemann, op. cit., pp. 94-95. Les Normands se partagèrent surtout les premières places conquises dans les vallées des fleuves Ofanto et Bradano qui étaient les voies naturelles pour s'avancer de Melfi vers l'est et vers le sud à la conquête des territoires grecs.

(4) « Humfroy, frère de Guillaume Bras de Fer, ne figure pas encore à ce moment parmi les chefs normands. Il est plus que probable qu'il n'était pas encore arrivé à cette date en Italie ». (Chalandon, op. cit., f."109.)

MINIATURE BYZANTINE d'un psautier du X"" ou XI"" Siècle conservé a la Bibliothèque Ambrosienne à Milan. — David en berger, inspire par une Allégorie. — Millet, Bf -Études, C. 36S.J

de cette ville dura cinq jours. Puis, comme elle était trop forte pour être prise d'assaut, et qu'Argyros, se tenant sur la défensive, évitant toute sortie, refusait de se rendre et d'abandonner le parti des Grecs, il fallut bien que, après avoir dévasté la campagne environnante, Guaimar s'en

618 LES PORPHYROGÈNÈTES ZOE ET THEODORA

retournât à Melfi avec ses alliés. » Peut-être, pour se retirer ainsi, les confédérés avaient-ils déjà eu vent de la prochaine arrivée de la Hotte grecque envoyée de Constantinople sous le commandement de Théodorokanos et qu'on a vu débarquer en février à Bari pour combattre Maniakès.

Ici je passe sous silence les guerres moins heureuses auxquelles les .Normands prirent part à propos des possessions de l'abbaye du Mont- Cassin. Les Byzantins n'étaient point directement intéressés à ces différends qui se passaient très au nord et qui avaient repris de l'acuité en suite du retour du fameux Pandolfe IV, revenu de son exil de Constantinople vers la lin de l'an 104 1 (I). Michel V l'avait remis en liberté pour punir Guaimar de l'appui prêté par lui aux Normands. L'arrivée de cet adversaire acharné du prince de Salerne et des religieux du Mont- Cassin avait mis tout ce pays en émoi. Après bien des vicissitudes, bien des combats, les choses Unirent par tourner à l'avantage de l'abbaye (2). Tout ceci coûta beaucoup de monde aux Normands. De même, je passerai à peu près sous silence les longues luttes de ceux-ci contre les princes longobards, luttes dans lesquelles les Grecs n'eurent rien à faire (3).

« Dès l'année 1043, les Normands, dit l'abbé Delarc, débordaient donc sur tous les points dans l'Italie méridionale; sur les bords du Garigliano, ils disputaient à l'abbé du Mont-dassin les châteaux dépendant du monastère; dans la Fouille, ils étaient maîtres d'une partie notable du pays, menaçaient Bari qu'ils avaient possédé un moment et se montraient jusque sous les murs de Tarente; dans la lerre de Labour, ils tenaient Aversa et Gaète et infestaient les environs de Naples. Quelques grandes que fussent leur bravoure et leur hardiesse, elles ne suffisent pas à expliquer une diffusion aussi rapide et un éparpillement de forces aussi étendu ; il faut admettre aussi que l'émigration fut, vers cette époque, très nombreuse et qu'il y eut un véritable exode îles hommes d'armes du nord-ouest de la France vers les lointaines régions du sudest et du sud-ouest de l'Italie.

(1) Vuy. sut- cette date précise Chalandon, op. cit., note t\ du feuillet 110 a.

(2) Voy. sur ces luttes Heinemann, op. '-il., pp. 96 a 99, et Delarc, op. cit., pp. 137 à 146. :t Vuy. Heinemann, op. cit., pp. 99 à lui. et Delarc, "/>. cit., pp. I iU à [j'.i.

MORT hU COMTE RAINULFE 619

i Nous sommes très mal renseignés sur les événements donl la Pouille fut le théâtre pendant les années qui suivirenl le partage de Melli. Kn juin 1044 (1) mourut très âgé, vivement regretté de ses Normands i en

I ur villesee et prospérité de fortune el en mémoire de paiz i le comte

Rainulfe d'Aversa et de Gaète. Avec lui disparaissait le Normand qui le premier en Italie avait fonde un établissement durable. Les Normands, d'accord avec Guaimar, élurent (mur lui succéder àAversa 2) son neveu Asclitine, tils de ~"n frère Asclitine d'Acerenza. Mais au bout de quelques mois le jeune prince, auquel Guaimar de Salerne avait donné un gonfanim d'or à titre d'investiture, mourut. »

Je passe encore sous silence de nouvelles tentatives de l'inlassable

Pandolfe IV, le Loup des Abruzzes, i tre les dépendances du Mont-

Cassin, les luttes de Guaimar V de Salerne contre les Normands d'Aversa pour leur imposer un successeur à Asclitine. l'alliance contre Guaimar de Pandolfe IV et de Rainulfe dit tt Trincanocte », neveu du vieux comte Rainulfe. proclamé, maigre le prince de Salerne, comte d'Aversa. Guaimar, menacé d'être assiégé par ceux-ci dans Salerne, dut appeler en liàte à son aide au printemps de llilti les Normands de la Pouille et son fidèle vassal, leur nouveau comte de Pouille, Drogon (3), qui avait succédé à son frère le premier comte d'Apulie, le sage Guillaume Rras de fer, mort vers la lin de 1045 et enterré à Venosa. (iette alliance renversa du coup les plans du nouveau comte d'Aversa et de son nouvel allié, Pandolfe de Capoue i , qui se brouillèrent. Rainulfe « Trincanocte » regagna Aversa, mais, grâce à l'entremise de Drogon, il fut reconnu comme prince légitime par Guaimar, dont il devint le vassal lidèle. Pandolfe de Capoue, privé de l'appui des Normands, se vit dans l'impossibilité de poursuivre la lutte contre son ancien rival exécré Guaimar.

« Pendant que se passaient autour du Mont-Cassin et de Salerne, et ;i u-si à Aversa, les événements que nous venons de raconter, la lutte continuait dans la Pouille comme en Calabre entre les Normands et les

(1) Vov. Beinemann, op. cit.. note 1 de la p. ni".

2 Guaimar profita des troubles qui suivirent la mort de Rainulfe pour placer sous sa suzeraineté la principauté de Gaète.

Y cette occasion. Guaimar donna sa Mlle en mariage à Drogon. (4) Voy. sur ce personnage si intéressant : Heinemann. np. cit., p. 1i>2

/./■;.s I'Oi:piiyj;ogi:nete> /.<>e et THEODOR i

Grecs, lutte constamment heureuse pour les premiers devant lesquels les troupes byzantines reculaient pas à pas, mais c'est à peine si les chroniqueurs contemporains ont mentionné les dates principales de ces faits de guerre. Comme toujours, quelques lignes dans la Chronique

de Lupus, dans Y Anonyme de Bari et dans la Chronique abrégée des Normands, et c'est tout. Les auteurs classiques, Guillaume de Malaterra, Aimé, Léo de Marsi et Guillaume de Pouille sont muets sur cette période, importante cependant, qui va du commencement de l'an 1043 à la fin de l'an 1046, c'est-à-dire du siège de Bari par Guaimar de Salerne et le nouveau comte Guillaume Bras de fer jusqu'à la mort de ce dernier (1).'

« Une phrase des Annales de Bari rapporte qu'en l'an 1044 Argyros livra, probablement contre les Normands, une bataille navale à Asta, et qu' « Alefantus », fils de « Nacler », périt dans cette journée. Le texte n'indique pas où est Asta et néglige de dire si Argyros fut vainqueur ou vaincu. En cette même année, d'après la Chronique du protospathaire

MINIATURE BYZANTINE d'un manuscrit du Cosmas Indicopleustes du Xlme Siècle conservé an couvent du Mont Sinaï. — Palmiers, perroquets, gazelle. — (Millet, Ifrs-Études, B. 152. ,

(1) Delarc, op. cit., pp. I53jsqq,

' 0 VSTRUt TION DE

TRIDU1 I

Lupus, Guillaume Bras de fer el Guaimar de Salerrne, réunissant leurs forces ainsi qu'ils l'avaient l'ail une première fois au débul de l'an 1043, descendirent en Calabre et, après une marche hardie en plein territoire grec, construisirent, pour avoir,

dans le pays, une position inexpugnable, le château fort de Stri dula au dessus de la ville de Squillace sur le sommet de la hauteur (1). La position de Sqùillacr à une si grande distance .le

Salerne el des villes possédées à cette époque par les Normands en Pouille a l'ait supposer à Di Meo, que la campagne de Guaimar el de Guillaume Bras de fer fut dirigée contre les Sarrasins, devenus les allies des Grecs ci. ntre les Normands, niais aucun document n'autorise cette supposition.

« Tout en étant fort laconique, la Chronique abrégée des Normands est plus précise pour ce qui concerne les événements de l'an 1045. Elle raconte que, dans le courant de cette année, une bataille s'engagea à Tarente

BAS- RELIEF BYZANTIN de V église Saint- André d'Amalfi, aujourd'hui conservé au British Muséum. — La Résurrection de Lazare. —

XI siècle.

entre les .Normands et le » caté-

pano » impérial Argyros « duc

des Grecs » et se termina par la

défaite des guerriers francs. C'était probablement une nouvelle tentative

de ces derniers, aussi infructueuse que les précédentes, pour s'emparer

I Voy. H.'inemann, op. cit., note 3 de la p. 95, et Munit, op. cit.. I, fi2'.i. fi.

622 LES PORPHYROGÉNÈTES ZOE ET THEODORA

de l'imprenable Tarente. Mais les Normands eurent, peu de temps après, leur revanche à Trani où Argyros fut complètement battu par Guillaume Hras de fer. Ce fut vraisemblablement cette défaite qui causa la disgrâce et le rappel d' Argyros à Constantinople en 1046, (1) retour qui marqua les plus mauvais jours des Grecs. Il eut pour successeur le « catépano » Eustatbios Palatinos qui, dit la Chronique de Lupus, rappela à Bari tous ceux qui en avaient été exilés. 11 s'agit sans doute là des habitants de la Pouille révoltés contre Constantinople, des conterati devenu les ennemis d' Argyros depuis qu'il avait abandonné la cause de l'indépendance nationale pour devenir le représentant de la domination étrangère.

« Le nouveau « catépano » essaya de pacilier ces éléments rebelles afin de lutter contre les Normands avec plus d'avantage, mais ces calculs et ces ménagements politiques ne l'empêchèrent pas d'être vaincu par ces derniers, le 8 mai 1046, dans une grande bataille livrée de nouveau sous les murs de Tarente, suivant Y Anonyme de Bari, sous ceux de Trani, suivante une variante de la Chronique de Lupus. On ne dit pas si la reddition aux Normands de l'une ou l'autre de ces deux villes l'ut le prix de la victoire (2).

« Quelque temps avant celte défaite du « catépano » Eustathios Palatinos, dans les premiers mois de l'an 1040, était mort d'une mori prématurée le héros de Syracuse et de Montepeloso, Guillaume Bras de fer, premier comte des Normands de la Pouille. Il laissa parmi ses compatriotes, après trois ans de règne seulement, les plus profonds regrets. Une tradition rapporte qu'il fut enterré dans l'église de la Trinité, de Venosa. Son frère Drogon, élu à sa place, après quelques troubles vite étouffés, se montra digne de sa succession et demeura fidèle à Guaimar de Salerne contre tous ses ennemis. Ce fut lui qui remporta sur le «. catépano » Palatinos la brillante victoire du 8 mai. »

Le résultat de ce grand succès fut décisif. Autant que le permettent la pauvreté et la confusion des sources, il est visible que la puissance des Normands en fut très notablement accrue par toute la Pouille. Bari

(1) Voy. p. 514.

(2) Delarc, op. cit., note 2 de la p. 155.

Page 1