‹ L'épopée byzantine à la fin du dixième siècle (volume 2)Chapitre 97 sur 132 · RRIVÊE EN ITALIE DE ROBERT GUISCARD · texte numérisé non relu

RRIVÊE EN ITALIE DE ROBERT GUISCARD

« En lui", après trente mis de guerres, de persévérance indomptable i l;i i is la bonne comme dans la mauvaise l'ortuiir, après trente ans d'une politique souvenl inspirée par la ruse el la déloyauté, les Normands avaienl donc fondé en Italie le comté d'Aversa et celui de Pouille, celui-ci renfermant île nombreuses villes cl plusieurs territoires; ils avaient, pendant quelques temps, possédé le duché 'I'1 Gaète; tous les

seigneurs de l'Italie étaient obligés de c pter avec leur puissance el de

la respecter, ri l'empereur venait de les reconnaître e ne vassaux

immédiats du Saint Empire romain. »

Vers celle époque, ou plus exactement dan- le cours de l'an 1046, était arrivé a son tour dans l'Italie méridionale un jeune .Normand qui devait en bien peu de temps laisser loin derrière lui dans l'ombre la gloire de ses compatriotes d'Apulie. C'était lui dont une princesse byzantine, l'érudite Anne Comnène, devait tracer plus tard le portrait suivant : « Il est nécessaire, écrivait-elle, de reprendre les choses de plus haut, de parler de ce Robert, de son origine, des péripéties de son existence, de dire à quel degré de puissance les circonstances lui mil permis d'arriver, ou, pour employer une expression plus religieuse, de taire voir jusqu'où l'a laissé parvenir la divine Providence, indulgente à ses ruses perfides et à ses audacieuses entreprises! »

« (le Robert, Normand d'origine et d'une famille obscure, joignait à une grande ambition une finesse extrême : sa force musculaire était remarquable. Tout son désir était d'atteindre à la haute situation des hommes puissants. Quand il avait formé un dessein, rien ne pouvait l'en détourner et nul mieux que lui ne sut organiser foutes choses pour atteindre ce but.

« Sa haute stature dépassait celle des plus grands guerriers; son teint était coloré, sa chevelure blonde, ses épaules large- ; ses yeux lançaient des éclairs. Ainsi que je l'ai souvent entendu dire, l'harmonieuse proportion de toutes les parties de son corps en faisait de la tète aux pieds un modèle de heauté. Homère dit d'Achille que lorsqu'on entendait sa voix, on croyait entendre le bruit d'une multitude entière, mais on raconte de Robert que ses clameurs suffirent pour mettre en fuite une armée de soixante mille hommes. On devine qu'étant aussi

LES PORPHYROGÉNÈTES ZOE ET THEODORA

merveilleusement doué du cote du corps et de l'esprit, il ne voulut pas rester dans son humble condition. Tout lien de dépendance lui était insupportable. Ainsi, dit-on, sont ceux dont la grande àme et les aspirations dépassent le cercle trop étroit dans lequel ils sont nés.

« Avec cette nature et cette impossibilité d'obéir, Robert quitta la

Normandie sa patrie et, accompagné seulement de cinq cavaliers et de trente fantassins, vint habiter en Longobardie le sommet des montagnes et d'inaccessible cavernes ; là, à la façon des brigands, il pillait les voyageurs et se procurait ainsi pour lui et les siens des armes et des chevaux, débutant dans la vie par le meurtre et l'assassinat.

« Le nouvel émigrant qui semblait vraiment réunir en lui à l'état le plus aigu tous les caractères les plus saillants de sa race, avait donc nom Robert de Haute/ville, devenu plus tard l'immortel Robert Guiscard. Fils aîné du second mariage de Tancrède de Ilauteville avec Frédesinde, Robert s'était hâté, dès que l'âge le lui permit, d'accourir de Normandie en Ralie, où ses aînés avaient déjà acquis gloire, fortune et puissance; mais les débuts de sa carrière, qui devait être si brillante, furent singulièrement pénibles. II s'était rendu d'abord en Pouille où ses frères

FRESQUE da XI"" Siècle dans l'église de Sant-Angelu in Forrnis prés de Capoae. — Un Archange. — Ecole bénédictine du Mont-Cassin. — [E. Bertaux, l'Art dans l'It. raérid.)

ROBERT Gl ISC \RD

Drogon et Uumt'roy le reçurenl assez ma] et, au dire d'Aimé, ne lui donnèrent ni des terres, ni même des conseils. Il parcourut seul et triste-

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MINIATURE d'un manuscrit composé an Monte assin vers 1070, actuellement conservé à la Bibliothèque vaticane. — L'abbé Desiderius offrant à saint Benoit ses constructions et ses livres. — E. Bertaux, l'Art dans l'It. mérid.l

ment le pays et fut quelque temps même au service de petits seigneurs normands.

» Une occasion se présenta enlin qui lui permit de faire ses pre-

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mières armes. Il combattit sous la bannière de Pandolfe IV de Capoue contre Guaimar de Salerne, mais il se brouilla ensuite avec le vieux Loup des Abruzzes, parce que celui-ci ne tint pas les promesses qu'il lui avait faites. Puis, revenu en Pouille, après avoir encore beaucoup souffert de son frère Humfroy, il l'ut envoyé par son autre frère Drogon en Calabre dans la haute vallée du Crati pour y combattre des populations hostiles. Après des phases diverses, il s'établit finalement à Scribla, puis sur la roche de San Marco, dans cette vallée du Crati à l'extrême limite sud de la principauté de Salerne, tout près de la frontière grecque (1), et y mena littéralement la vie pillarde d'un vrai bandit. A la tète de partisans sortis des couches les plus misérables de la population, il se procurait des ressources par de continuelles expéditions contre les Calabrais, par le pillage et l'argent que lui donnaient pour se racheter ceux qu'il avait faits prisonniers (2). La situation de sa forteresse, plutôt de son repaire, semblait faite tout exprès pour ouvrir de là la campagne contre les Grecs en Calabre et détruire définitivement, la puissance impériale dans cette presqu'île occidentale de l'Italie.

« Une aventure très connue des chroniqueurs contemporains, mais fort peu chevaleresque, pour ne pas dire plus, de cette époque de la jeunesse de Robert, fut la manière dont il se comporta vis-à-vis du seigneur de Bisignano, Pierre, fils de Tyrus, avec lequel il était lié par les liens de la plus étroite amitié (3). Un jour qu'ils s'étaient donné rendez- vous, Robert commanda à ses gens de le laisser seul. Pierre, imitant cet exemple, s'avança sans escorte. Les deux seigneurs étaient à cheval. Comme Pierre se penchait pour embrasser Robert, celui-ci profitant de ce mouvement, enlaça de ses bras le cou de celui qu'il appelait son père, le fit tomber et tomba sur lui. Une lutte s'engagea, et les Calabrais n'osant secourir leur seigneur, Robert et ses Normands le conduisirent prisonnier à la roche San Marco où il fut étroitement gardé.

(1) Cette frontière, à cette époque, allait encore, semble-t-il, d'Amantea sur la côte occidentale de Calabre, en décrivant un grand arc vers le sud autour de Cosenza, jusqu'à Rossano sur la côte orientale.

(2) Voy. pour plus de détails sur cette vie de ruses et d'aventures fort peu chevaleresques: Delarc, op. cit., pp. 173 sqq.

(3) F. Lenonuant, La Grande Grèce, I, pp. 233 sqq.

ROBERT GUISi \RU 631

Après cel odieux guet-apens, Robert lil visite à son prisonnier, s'ag( nouilla devant lui, étendit les bras, requit miséricorde et confessa « qu'il avoil fait péchié, mes la ii.-ln-.cr de Pierre et la poureté soe lui avoit fait contraindre à ce Paire! i o Mes tu es père, poursuivit-il en s'adres saut à sa victime, nn's que tu me es père covient que aide à lo lils poure. <>-li commanda la loi de I" roy, ceste rn-c, que lo père qui esl riche en toutes chozes aidier à la poureté de son lil*. » Bref, Pierre

dut paver la somme enur île vingt mille sous d'or pour sortir de

prison. »

Aimé, .Malaterra, d'autres chroniques orientales font le même récit avec de légère- variantes. Longtemps toutefois ce triste haut fait du jeune guerrier avait passé pour quelque peu légendaire, et voici qu'il reçoit soudain une singulière continuation d'une découverte récente qui nous lait voir combien rapidement se répandit par tout l'Orient l'écho de celle peu glorieuse aventure de Robert Guiscard et du seigneur de Bisignano. Dans le célèbre manuscrit de Moscou des Conseils et récils (Fun grand seigneur byzantin du xime siècle, manuscrit auquel j'ai fait de si fréquents emprunts (1), se trouve rapporté le trait historique que voici : « Je te raconterai encore une autre histoire, touchant ce qui est arrivé à Tira le Calabrais (2) lorsqu'il était gardien de la ville de Bisignano. C'était un homme très riche et de noble origine, le premier de son pays. Le Franc Robert, d'après la permission de Dieu, devenu tyran, voulut s'emparer de lui. Alors qu'entreprend-il? Il vient en ami vers la ville et l'invite à sortir hors de la porte comme si c'était pour quelque affaire indispensable et secrète. Tira sort hors des portes de la ville, mais reste en deçà du fossé. Le Franc fit semblant de craindre les hommes venus avec Tira, aussi Tira leur ordonna de s'éloigner et quand il resta seul tous deux entrèrent en conversation. Mais le Franc avait tout près trois hommes de choix montés sur des chevaux de prix. Ayant donné de l'éperon à leurs chevaux, ils sautèrent par-dessus le fossé, saisirent rapidement Tira, s'en retournèrent immédiatement en arrière et s'emparèrent de cet original comme d'un esclave quelconque. Quel tourment

(1) Voy. p. 131 .lu présent volume.

2 11 s'agirait donc du père et non du fils.

632 LES PORPHYROGÉNÈTES ZOE ET THEODORA

il eut à subir, je ne prétends pas le raconter. Ainsi mets-toi en garde contre ton rival et ne lui donne pas ta confiance (1). »

« La pénurie dont Robert essayait de sortir par de tels moyens durant que ses frères Drogon et Humfroy se consacraient à la conquête définitive de la Pouille, cessa à la suite de son mariage vers 1050 (2) avec sa parente Albérade, également parente d'un seigneur normand, Girard di Buon Albergo ou de Bonne-IIerber^e, près de Bénévent, qui se mit à son service avec deux cents chevaliers. Grâce à ce secours inespéré, Robert, auquel ce même Girard venait le premier de donner le surnom de Guiscard, c'est-à-dire de « Busé », d' « Avisé », commença à acquérir villes et châteaux, et à « dévorer la terre », suivant l'énergique expression d'Aimé. Malgré de si pénibles débuts, malgré mille souffrances, il s'acharna à la conquête de la Calabre et finit par y réussir. « Ce mariage fut le commencement de l'accroissement de toute puissance et de toute fortune aux mains de Bobert Guiscard », dit l'historien normand du Mont-Cassin.

« Presque en même temps que Bobert Guiscard, était apparu également dans l'Italie méridionale un autre jeune chef normand qui, plus tard, sans atteindre aux hautes destinées de Bobert, sut néanmoins se tailler dans les possessions longobardes une principauté indépendante, et y établir pour de longues années sa dynastie. Ce jeune homme, fondateur de la future maison princière normande de Capoue, nommé Richard, né déjà en Apulie, frère d'Asclitine « le jeune », le tant regretté comte jovènr d'Aversa, après diverses péripéties, était devenu d'abord seigneur de la ville et du territoire de Genzano en Pouille. Plus tard, peu après la mort de Rodolphe « Trincanocte », survenue vers la fin de l'an 1047, il avait été le successeur de celui-ci dans l'important comté d'Aversa (3).

« Pandolfe de Capoue, vers le même temps, était mort. Ce terrible

(1) Un autre écrivain byzantin, Anne Comnène, a aussi connu l'aventure de Bisignano, mais son récit pèche par une grande inexactitude. Voy. Delarc, op. cit., note 1 de la p. 179.

(2) Vov. sur ce premier mariage de Robert: Delarc, op. cit., note 1 de la p. 179.

(3) Voy. la suite des comtes normands d'Aversa dans Delarc, op. cit., note 1 de la p. 184. - Voy. aussi Heinemann, op. cit., pp. 115 sqq. et F. Lenorniant, A travers V Apulie et la

Lucarne, I, p. 235.

\lnirr DE l'.WDOUE DE < IPOUE

ennemi des prêtres au m""' siècle avail terminé le l!t février 1049 à l'âge de tii ans, sa longue aventureuse et orageuse carrière qui l'avait \n prisonnier en Allemagne, puis réfugié à Constantinople. Cel adversaire intraitable des gens d'église et des moines eut l'étrange fortune, après

tant de vicissitudes, île mourir en paisible p. .-~( — i le ses Etals el de

les laisser à son lils également nommé l'andolfe. 11 demeure peut-être la

FRAGMENT DE FRESQUE du A7»« Siècle de l'église de Sant-Elia jj/ts Nepi en Italie. Saintes et Archange. — <E. Bertaax, l'Art dans l'It. mérid.)

ligure la plus en vue parmi les princes longobards de l'Italie méridionale à cette époque.

« Vers le moment où disparaissaient ainsi l'un après l'autre les hommes avant joué un rôle lors de la fondation des premiers établissements des Normands en Italie, lorsqu'une nouvelle génération d'émigrés commençait à se signaler, un redoutable orage, venant cette fois de la papauté, faillit anéantir pour jamais la naissante puissance des envahisseurs ilu nord

« Les succès des Normands en Italie, autant que nous pouvons le deviner à travers la brièveté et la confusion des sources, n'avaient fait que croître. Humfroy, auquel ses frères d'armes devaient l'alliance avec Bari, signalait de toutes parts son activité. En même temps qu'il confiait à son frère Robert Guiscard le soin d'ouvrir la lutte contre les Byzantins

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en Calabre, il battait en personne dans le courant de l'an 1048 les troupes impériales à Tricarico, à l'ouest de Potenza, et s'emparait de la si importante forteresse de Troja Ainsi la puissance normande s'étendait de toutes parts en Italie, fortement secondée par la crise violente qui menaçait si gravement à ce moment, dans l'automne de 1047, le pouvoir central à Byzance ; je veux parler de cette rébellion de Léon Tornikios qui ne put être conjurée que par l'habile résistance d'Argyros à la tète des troupes mercenaires (1). Cette commotion terrible du pouvoir central avait eu naturellement la plus funeste influence sur l'état de choses dans les provinces plus lointaines de l'Empire. La résistance des Grecs en Italie n'en devint que plus molle contre cet assaut universel d'un ennemi de plus en plus audacieux et le sentiment national se souleva plus violent que jamais parmi les populations des cités encore dépendantes de Byzance. Tandis que la pénétration normande en Fouille et en Calabre ne rencontrait presque aucune résistance efl'ective de la part des Impériaux, le parti national dans les villes, avant tout à Bari, incapable de lutter seul contre les Grecs, s'alliait à ces mêmes Normands qui alors lui apparaissaient comme des sauveurs, et qui, si peu après, devaient lui sembler les pires des oppresseurs et des tyrans.

«. Car lourdement pesa presque aussitôt la main des Normands, partout où ils avaient pris racine. Les historiens nationaux nous tracent un récit lamentable des souffrances endurées par ces malheureuses populations longobardes sous le talon de ces envahisseurs impitoyables (2). »

Comme aux jours du pape Jean X, les regards du peuple de l'Italie méridionale cherchant la délivrance se tournèrent du côté de Borne. Le nouveau souverain pontife Léon IX, quatrième pape d'origine allemande, un noble alsacien d'Eguisheim du nom de Brunon, de la famille des comtes de Nordgau, ancien évèque de Toul, intronisé le 12 février 1049 par la volonté de son proche parent l'empereur Henri III, après la mort successive de Clément H, le 9 octobre 1047 (3) et de Damase II, le 8 ou 9 août 1048, allait devenir une des gloires du Saint-Siège et ouvrir la

(1) Voy. pp. 512 sqq.

- Voy. Heinemann, op. cit., p. 120.

(3) L'infâme Benoit IX réussit à ce moment à remonter pour quelques mois seulement sur le trône pontifical.

LEON IX l BENEVENT 635

Gère série des pape- réformateurs de la grande époque de la querelle des investitures. Il avait, dès le carême de l'an 1049, presque aussitôl après son couronnement, l'ail un premier voyage à Gapoue, à Saler ne, au Mont Cassin et au Morit Gargano où il vint en pèlerinage. Dans son unique ambition de relever en ces parages la puissance à la fois spirituelle el temporelle de l'Kglise, il en était revenu assez mal disposé ;ï l'égard îles Normands qui, dans la Pouille, se signalaient par leurs exactions el ne payaient pins les deniers aux églises. Préoccupé également d'imposer au clergé infiniment corrompu de ces régions de la Péninsule les réformes qui lui étaient chères, adversaire acharné de la simonie, il y retourna presque aussitôt durant le carême de 1030 (1),

séjourna i uveau à Gapoue, veuve depuis un an du fameux Pandolfe IV,

à Salerne aussi où il tinl un concile, et chercha vainement à faire triompher sa faction à Bénévent, qu'il revendiquait comme relevant du pouvoir temporel du Saint-Siège.

a dette poursuite de Bénévent par le pape irrita fort les Normands dont il arrêtait ainsi de ce côté les conquêtes (2). Par Melfi où il prêcha la douceur à ces rudes batailleurs et obtint d'eux diverses promesses, puis par Siponto el le Mont Gargano, Léon IX regagna Rome. Durant l'été de 1051 il lit un nouveau voyage, mécontent de ce que les Normands n'avaient pas tenu toutes leurs promesses et de ce que les malheureuses populations de l'Italie méridionale gémissaient encore davantage, toujours aussi attiré par cette question de Be'névent. Cette fois cette ville après avoir chassé ses princes élus <e donna à lui sous la suzeraineté de l'empereur, et il y lit son entrée le .vi juillet (3). Il leva l'excommunication qui pesait sur elle et la plaça sous la domination effective de la curie romaine en même temps que sous la protection du comte Drogon, successeur de Guillaume dans le comté de Pouille, et aussi de Guaimar de Salerne. Mais les Normands n'en assaillirent pas moins Bénévent

I Voy. dans Heinemann, op. cit., pp. 122 sqq., l'exposé des motifs qui décidèrent Léon IX à intervenir si violemment contre les Normands dans le midi de la Péninsule. — Voy. aussi Giesebrecht, op. cit., 2de éd., II, pp. 452 sqq. et 491 sqq.

- Voy. dans Chalandon, op. cit., ff. 127 et 12*. l'exposé des prétentions du pape sur l'État bénéventin.

(31 Depuis ce jour Bénévent est demeuré à ta papauté jusqu'à la chute du pouvoir temporel.

LES P0RP1IYR0GENÈTES ZOE ET THEODORA

presque aussitôt après, et comme le pape, alors à Salerne, s'en plaignait à Drogon en termes très irrités, il reçut la terrible nouvelle du meurtre de celui-ci dans l'église de son château sur le Monte Haro (1) près de Bovino.

« Depuis dix ans que les Normands étaient dans la Pouille, ils avaient de bien des façons mécontenté les populations. Celles-ci, je l'ai dit, les avaient, au début, accueillis comme des libérateurs qui les

MOSAÏQUE BYZANTINE de V église Saint-Juste à Trieste — Vierge et Archanges.

Xl<<- ou XII"" Siècle. — (Millet, H'"-Études, C. 653.)

débarrassaient de la tyrannie des Grecs et des incursions des Sarrasins, mais elles s'aperçurent promptement qu'elles avaient simplement échangé la perfidie et l'astuce des Byzantins contre la rapacité et la brutalité terribles des hommes du Nord; de là, de sourdes colères et des désirs de vengeance. Autant que les documents permettent de le conjecturer, trois partis se formèrent graduellement parmi les mécontents : Le premier était celui qui regrettait la domination byzantine et tendait à la restaurer, et ce parti qui s'appuyait sur le clergé grec, ennemi des Normands, parce que ceux-ci appartenaient à l'Eglise latine, sur les

(1 1 Le Montoglio actuel,

/ ■/,■ MllsoN D'ARGYROS

populations grecques de la Péninsule cl sur les débris de la puissance byzantine, venail de recevoir un renfort considérable par la trahison d'Argyros qui, en qualité de « vestis » et de « catépano » ou duc d'Italie, avail débarqué à Bari dans le mois de mars de cette même année LOS! pour tenter de relever la fortune des armes impériales (11. Venaient ensuite les successeurs des conterait qui aspiraient à débar-

MOSAIQUE BYZANTINE de l'église du couvent de Saint-Luc en Phocide. — Saint Basile. XI™ Siècle. - (Millet, W-Êtudes, C. 1292./

rasser la Pouille de toute domination étrangère et, dans les personnes des chefs Adralistos, Romuald et Pierre, frère de ce dernier, devaient, nous le verrons, vainement s'opposer à Argyros lorsque celui-ci réussit plus tard à rentrer à Bari (2). Enfin un troisième parti, encore timide

(1) L'Empire, fort occupé à ce moment par les guerres en Orient, chercha à se débarrasser des Normands en les engageant comme mercenaires. Ce renseignement de Guillaume de Pouille nous est confirmé par l'Anonyme de Bari qui nous dit qu'Argyros apporta avec lui beaucoup d'argent. Le ■ catépano » échoua complètement dans ces négociations. (Chalandon, op. ci/., f. 123).

2) Voy. p. 6*0.

638 LES PORPHYROGÉNÈTES ZOE ET THÉODORA

cl peu accuse, né des récents efforts de la papauté pour améliorer le sort des habitants de la Pouille, et s'inspirant de l'exemple des Bénéventins, demandait déjà que la Pouille prit le pape pour souverain (1).

« Quel fut celui de ces trois partis qui arma le bras de l'assassin de Drogon? Ce fut certainement le parti national. Guillaume de Jumièges raconte que Drogon tomba victime d'un comte napolitain, nommé Waso, ce qui semblerait indiquer que le coup vint du côté d'Argyros et des Grecs et les procédés des Byzantins rendent cette supposition plausible. Malaterra dit au contraire que le meurtrier était « un Longobard ». Si l'assertion est fondée, ce qui paraît probable, il faudrait, dans ce cas, songer au parti de l'indépendance absolue, aux indigènes que le temps avait identifiés avec les Longobards (2).

« Quoi qu'il en soit, durant l'été de 1051, une vaste conspiration du parti national s'ourdit dans la Pouille contre la domination normande devenue si promptement insupportable. Elle ne visait à rien moins qu'à surprendre, à un jour fixé, le 9 août, les Normands sans défense et à les massacrer tous sans miséricorde. Drogon périt avec plusieurs de ses compagnons. Dans divers lieux delaPouille, des Normands tombèrent pareillement, victimes de la conjuration. Néanmoins celle-ci n'atteignit pas son but. Humfroy, devenu le chef principal des Normands de Pouille, et Robert Guiscard, frères de la victime, ainsi qu'un très grand nombre de leurs compagnons d'armes, échappèrent au massacre. Ils jurèrent de venger terriblement leurs frères si traîtreusement assassinés et écrasèrent la conjuration avec la plus sauvage et la plus impitoyable énergie. »

« Dans l'automne de l'an 1051, le pape Léon IX était remonté dans l'Italie centrale, mais en s'éloignant des Normands, il ne perdit pas de vue son projet bien arrêté de défendre contre leurs invasions la ville et le territoire de Bénévent et de châtier leur insolence. La mort de Drogon, en faisant disparaître celui des Normands qui à ce moment était le plus apte à faire la paix avec le Saint-Siège, confirma le pape dans ses résolutions et le décida à faire définitivement appel à la force contre eux et

(1) G. Malaterra fournit sur ce point un renseignement précieux. Voy. Delarc, op. cit., p. 197, note 3.

(2) M. Chalandon. op. cit., f. 132, estime au contraire que l'assassinat de Drogon doit être très vraisemblablement imputé à Argyros.

ARGYROS CHERCHE A COHROMl'liE LES NORMANDS

contre leur chef smi successeur. Duranl l'hiver de 1051 à L052, persuadé que telle était la seule issue possible du conflit et qu'il fallait chasser d'Italie les Normands, les armes à la main, poussé aussi par le chancelier Frédéric de Lorraine, mortel ennemi île ceux-ci, il chercha partout des allies dont les troupes lui permissenl de réaliser son dessein. Il S'adressa vainemenl dans ce but a l'empereur Henri 111 et au roi de France Henri Ier. Il lui plus, heureux, semble-t-il, 'lu côté des (ire,-, avec lesquels il noua peut-être des intelligences de- cette époque, et qui lurent pour lui des allies empressés mais non désinté ressés. La cour byzantine si longtemps empêchée par de- crises intérieure- de -'occuper attentivement des affaires de la Péninsule, avait, depuis le printemps de l'an 1051, résolu de chercher à relever là-bas sa situation si fortement ébranlée. Argyros, je l'ai dit, avait été renvoyé par Monomaque en Italie dans ce but en qualité de «. catépano » et toute la politique byzantine dans ce pays, était à ce moment dirigée par lui. Au mois de mars 1051, il débarqua à Olrante. 11 avait été créé magistros, vestis », duc d'Italie, de Sicile et de Calabre avec pleins pouvoirs, et apportait de grandes richesses destinées à gagner les chefs normands, à leur persuader de quitter de bon gré la Péninsule pour prendre du service dans les armées impériales contre les Sarrasins.

« (iuillaume de Pouille a raconté ces tentatives de corruption qui ne pouvaient guère réussir après les grands succès que les Normands avaient remportés en Italie, alors surtout qu'ils avaient déjà acquis dans le pays une si brillante situation : « Le basileus Constantin Monomaque, dit ce chroniqueur, ayant interrogé Argyros sur les moyens de chasser les Gaulois — c'est-à-dire les .Normands — d'Italie, et s'étanl convaincu qu'il n'était pas possible de les mettre en fuite par la force, songea à tromper par de fausses promesses ceux que les armes ne pouvaient vaincre. Avant appris que les Normands étaient âpres au gain, enclins à l'avarice, et qu'ils préféraient toujours ceux qui leur donnaient davantage, il confia à Argyros de grandes sommes d'argent, des vêtements précieux, de l'or et de l'argent non monnayés pour séduire les Normands et les déridera abandonner l'Hespérie, à traverser la mer et à venir gagner de grande- récompenses en servant l'Empire. L'empereur ajouta que, si les

Normands refusaient de s'en aller, l'argent et les présents qui leur étaient destinés devaient être distribués à ceux qui avaient le plus souffert de l'invasion gauloise.

« Argyros obéit au basileus, vint dans la Pouille et réunit, ainsi cpie Constantin le lui avait prescrit, les comtes francs (1). 11 leur promit de magnifiques récompenses, s'ils acceptaient de quitter le Latium — c'est-à-dire l'Italie — et de passer chez les Grecs qui à ce moment étaient impliqués dans une redoutable guerre contre les Perses (2). Le basileus, ajoutait-il, leur ferait un accueil très bienveillant et les comblerait de richesses. Toutes ces belles paroles des Grecs ne purent fasciner la finesse des Normands qui visaient, avant tout, à dominer le Latium. Us déclarèrent qu'ils ne quitteraient pas la Pouille, et poursuivraient leurs conquêtes, à moins qu'ils ne fussent expulsés par des troupes supérieures aux leurs. »

Argyros obtint cependant un succès. Un premier effort organisé par lui pour rentrer dans Bari avait échoué devant la résistance du parti allié aux Normands qui y dominait alors sous la direction de trois chefs nationaux, Adralistos, Romuald et Pierre, frère de ce dernier (3), mais, peu de semaines plus tard, l'or byzantin eut accompli son œuvre. Dès le nu lis d'avril un soulèvement de la faction contraire mit la ville aux mains d' Argyros, qui se vengea cruellement par le fer et le feu des adhérents des Normands. Adralistos réussit à se sauver auprès d'IIumfroy, mais sa femme et son fils avec Romuald et Pierre furent expédiés enchaînés à Constantinople.

« De même que Léon IX, Argyros avait donc dû se résigner à essayer la fortune des armes contre ces intraitables Normands. Ce premier succès contre eux qui précéda de si peu la mort de Drogon est bien pour nous faire croire que la main de celui-ci dût tremper aussi dans ce

(1) « On est en droit de croire, dit M. Ghalandon, op. cit., f. 133, que pendant son séjour à Constantinople, Argyros avait défendu auprès du basileus cette politique de pacification vis-àrvis des Latins, politique déjà appliquée précédemment par Bojoannès et qu'il avait cherché à maintenir la paix entre Rome et Constantinople, malgré les efforts contraires du patriarche Kéroularios. Ce dernier, écrivant un peu plus tard au patriarche d'Antioche, parle des discussions qu'il a eues avec Argyros et dit qu'il l'a privé quatre fois de la communion ! »

(2) C'est-à-dire « les Turks ».

(3) Tous trois frères, d'après Heinemann, op. cit., p. 130.

MINIATURE BYZANTINE d'an évangéUairedaXi— oa du Xl°- Siècle conservé aa coavent du Mont Sinaï. — Saint Pierre ascète. — (Millet, H^-Étades, B. 137. )

crime. Comme le but qu'il poursuivait était identique à celui du pape, il fit tout naturellement alliance avec lui (1). Malgré l'isolement où le L'usaient les souverains de l'Europe, Léon IX s'était décidé au printemps

(1) Voy. Delarc, op. cit. note 2 de la p. 204. Il se peut qu'Argyros et Léon IX aient eu une entrevue en 1052, car l'un et l'autre firent dans cette année de nombreux voyages dans le Sud, mais les chroniqueurs normands n'affirment rien à cet égard.

de 1052 à entrer en campagne contre les Normands et il n'est pas improbable que déjà à la fin de 1051 ou dans le courant de l'an 1052, le chef impérial ait fait effort pour contracter alliance avec lui contre l'ennemi commun (1).

« Le pape, excité surtout à la guerre par le fameux chancelier Frédéric de Lorraine, se proposait d'attaquer les Normands du côté de Bénévent, tandis qu'Argyros et les Grecs les combattraient du côté de Bari, de Tarente et de Cosenza. Il recruta assez facilement des troupes dans divers pays de l'Italie centrale. S'avançant le 20 mai jusqu'à San Germano au pied du Mont Cassin, il chercha avant tout à s'assurer l'alliance et le concours de Guaimar, le puissant prince de Salerne. Mais celui-ci, qui craignait peut-être avec raison les résultats d'une victoire décisive des Grecs, refusa catégoriquement de s'unir au pape. Cette attitude de Guaimar ruina les espérances de Léon IX. Abandonné par ses troupes terrifiées au seul nom de ces Normands dont les envoyés de Guaimar faisaient une description saisissante, il dut se réfugiera Gapoue, puis en juin, à Naples, ville alors toute dévouée au basileus de Constantinople.

« Tous ces incidents se passaient au printemps de l'an 1052, dans les mois d'avril ou de mai très probablement. Le 2 <>u le 3 du mois de juin l'illustre prince de Salerne, Guaimar V, le dernier grand prince longobard de l'Italie méridionale, périssait assassiné sur le lido même de sa ville capitale par les frères de sa femme au plus fort d'une mêlée avec les Amalfitains révoltés contre sa suzeraineté. Les Amalfitains, en effet, excités par les subsides de leur ancien prince Jean H, depuis longtemps réfugié à Byzance auprès du basileus qui le protégeait, avaient chassé le frère et successeur de celui-ci, vassal de Guaimar. C'est en voulant les contraindre à le reprendre pour seigneur que Guaimar périt victime d'une conspiration suscitée dans Salerne par ce même Jean II au moyen de l'or byzantin (2). Ce meurtre infâme fut cruellement vengé par les Normands, fidèles alliés de Guaimar qui, accourus aussitôt sous les murs de

(1) M. Chalandon (op. cit., f. 133), est également d'avis qu'on doit faire remonter jusqu'à l'an 1051 l'entente entre Léon IX et Argyros.

(2) « Il est curieux, dit M. Chalandon, op. cit., f. 134, de voir qu'en moins d'une année les deux chefs du parti hostile aux Byzantins périrent assassinés. »

LÉON IX S'APPRÊTE .1 ATTAQl 1.1: LES NORMANDS 643

Salerne à la voix de son frère Gui, massacrèrent les meurtriers et réta blireni sur son trône le prince Gisulfe, Mis et héritier de la victime. La morl de (iiiaiiuar plaçait encore plus qu'auparavanl la lerro el le peuple de Salerne sous la main îles Normands délestés qui allaient 1rs absorber dans peu d'années. Quant à Amalfi, elle profita de ces troubles pour reprendre définitivement sa liberté, el 'lès la fin de 1052, nous voyons Jean 11 de nouveau seigneur de cette cité sous la suzeraineté byzantine I). » La mort de Guaimar, le pins forl sont ien îles Normands, rendit l'espoir au pane contre ces redoutables ennemis qui allaient ainsi chaque jour se renforçant. Comprenant qu'il ne pourrait vaincre sans appui étranger de tels adversaires, le courageux pontife se rendit jusqu'en Hongrie d'abord, en Allemagne ensuite, où il passa l'automne el l'hiver auprès de l'empereur Henri III. Celui-ci lui céda définitivement le jour de Noël H).'i2 à Worms, à lui et à ses successeurs, Bénévent ainsi que presque toutes les autres possessions du Saint-Empire en Italie. Par contre, après lui avoir accordi' des troupes de secours pour marcher contre les Normands, il finit par les lui retirer. Le pape rentra alors en Italie en février 1053 à la tête d'une assez forte armée allemande, souabe surtout, péniblement el souvent mal recrutée à ses frais. De retour à Rome à la fin de mars.il se décida au printemps de cette même année à commencer définitivement la campagne contre les Normands, à inaugurer, en un mot, la politique que «levaient suivre ses successeurs jusqu'à ce qu'elle triomphât complètement avec Nicolas II et Grégoire VII. La plupart des dvnastes italiens lui prêtèrent assistance. Enfin il renoua les plus intimes relations avec le généralissime et « catépano » Argyros, en vue d'une action commune contre les envahisseurs, bien que précisément, comme nous le verrons plus loin, un conflit aigu eût à ce moment même éclaté entre les Eglises romaine et grecque, rendant cette action commune de la curie

i îaine et de l'Empire fort difficile. Heureusement que les Normands

avaient peu à peu soulevé' contre eux par leurs incessantes agressions l'opinion publique dans toute la péninsule (2).

(1) Sorrente de même se détacha à ce moment de la principauté de Salerne et fut donnée ;t oui. I.' frère de Guaimar, de par la volonté des Normands.

2 Voy. les très curieuses preuves de celte exaspération dans Delarc, op. cit., pp. 220 sqq.

Dans le courant de juin, le pape et son année qui avaient séjourné à la fin de mai au Mont Cassin, par les défilés des Abruzzes, gagnèrent le versant de l'Adriatique au milieu du soulèvement général des populations italiennes en leur faveur, Salerne seule exceptée, qui garda sa neutralité.

« Une foule de seigneurs italiens, tous ceux de l'Italie méridionale, le duc Aténulfe de Gaète, le comte Lando d'Aquino, le comte Landolfe de Tenao, Oderico, fils de Borel, bien d'autres encore, avec leurs hommes' liges, avec les contingents de la Pouille, de la Campanie, du

BOUCLES D'OREILLES d'or émaillé trouvées à Kiev. — Travail russo-byzantin des XI"" ou Xllme Siècles. — fKondakow, Coll. A. W. de Zwénigorodskoï.J

pays des Marses, d'Ancône, de Spolète, de la Sabine et de Fermo, accouraient se ranger sous les bannières du Saint-Siège, avides de prendre part à la curée, « d'effacer, dit Guillaume de Pouille, jusqu'au nom de la nation franque «.Pierre, archevêque d'Amalfi, accompagnait le pape. Les auxiliaires allemands étaient commandés par Thrasemond, Atto, Garnier et Albert.

« D'Isernia, de Bojano et de la vallée du Biferno où il campa le 10 juin à Sale, Léon IX dirigea ses nombreuses troupes italo-teutonnes vers la vallée du Fortore, et manœuvra de façon à chercher à éviter toute rencontre avec les Normands jusqu'à ce qu'il fût parvenu à opérer sa jonction sur quelque point de l'Apulie du nord avec Argyros et les forces grecques qui attendaient les événements dans le nord de la Gapitanate, à Siponto, à l'est du Mont Gargano. 11 calculait que, la jonction opérée, il serait possible d'écraser par la peur seule du nombre et avant tout combat toute résistance de

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