‹ L'épopée byzantine à la fin du dixième siècle (volume 3)Chapitre 11 sur 99 · DÉPART DE LA FLOTTE · texte numérisé non relu

DÉPART DE LA FLOTTE

« Les bandophorcs, au liriiil des cymbales, élèvent devant le pontife les étendards de soie au monogramme du Christ, surmontés du dragon rouge. Après les prières d'usage, le patriarche étend la main et bénit les combattants. On fait sortir des rangs i)lusieurs soldats encore païens qui s'agenouillent devant lui et reçoivent le baptême. »

Le même Léon Diacre nous dit encore qu'après avoir inspecté la ilotte, le basilcus assista à la représentation d'un combat naval simulé. Celui-ci dut avoir pour spectateurs le peuple entier de Constantinople massé sur les collines des deux rives de la Corne d'Or. Les navires pyrophores, tant anciens que nouvellement construits, étaient plus de trois cents. A ce nombre il faut ajouter beaucoup d'autres bâtiments, des galères, des « moneria », autrement dits navires à un seul rang de rames.

On conçoit quel vaste déploiement de forces une telle escadre représentait. Le simulacre de combat terminé, Jean fit distribuer de l'argent aux matelots, aux rameurs, aux pamphyles ou soldats de marine. Puis, sur l'heure, il donna l'ordre au grand drongaire Léon, l'ancien j)rotovestiaire, qui, après avoir assemblé et organisé cette tlotte magnilique, la commandait en chef, de mettre à la voile i)0ur gagner les bouches du Danube. Léon devait remonter ensuite le grand ileuve et en garder tous les passages, de manière à couper aux Russes la route du l'eluur aussi bien par terre que par les rives de la mer Noire.

Ce dut être un éclatant spectacle encore que ce départ du la Corne d'Or, que le tumultueux passage de cette flotte imposante tout le long du Bosphore jusqu'à son entrée dans le Pont-Euxin. Les mêmes cérémonies brillantes que j'ai décrites pour le départ de la flotte de Crète (I), durent se répéter ici. Seulement la masse flottante s'ébranlait dans une dii'ection contraire. Au liiii dr cingler à droite vers Marmara, elle tourna bnisijuement à gauche pour enfiler le Bosphore ombreux bordé de palais, de maisons de plaisance, de populeux villages. Il s'agissait, du reste, cette fois d'une flotte bien moins nombreuse, composée surtout de navires de guerre portant le feu grégeois. Je crois qu'il devait s'y trouver moins de bâtiments de transport, l'armée devaiil prenilre la mulr de terre. Léon

(1) Un Empereur ISyianlin au Dixième Siéclr. pp. 61 siiq.

88 JEAN rZIMlSCES

Diacre, en achevant son récit, nons apprenti avec gravite que ce Danube, cetlster, qu'allaient remonter les galères impériales, était un des fleuves qui descendaient du jardin du Paradis, «celui qui avait nom Physon ». « Sortant de l'Éden du côte de l'Orient, il rentrait bientôt sous terre, et, après y avoir coulé quelque temps, remontait bouillonnant à la surface vers les monts celtiques, d'où il roulait ses flots à travers l'Europe pour se jeter par cinq embouchures dans le Pont-Euxin. » Tel était vers la fin du troisième quart du dixième siècle l'état des connaissances géographiques d'un jirètre byzantin, un des plus érudits, des plus lettrés de son temps.

Le moment est enfin venu pour moi de refaire après plusieurs le récit de la superbe campagne du basileus Jean Tzimiscès contre les Russes, une des plus brillantes de la belliqueuse histoire de Byzance, une campagne qui, suivant les expressions de l'honnête et consciencieux Lebeau, (( fut digne des plus célèbres capitaines de l'antiquité et donne la plus haute idée de la science militaire et de la bravoure personnelle de cet empereur ». Je suivrai principalement Léon Diacre qui fut le contemporain, souvent le témoin oculaire de tous ces dramatiques événements dont il suivait jour par jour les péripéties de sa studieuse demeure de la capitale et dont il nous a laissé le récit très détaillé. Skylitzès et son copiste Gédrénus, puis encore Zonaras, ont également parlé longuement de cette guerre russobyzantine de Bulgarie (1).

Je n'ai pas à refaire ici la description des combattants. Dans le livre que j'ai consacré à l'histoire de Nicéphore Phocas, à propos des premières luttes des Russes en Bulgarie, et, encore auparavant, à jiropos des mercenaires réunis pour l'expédition de Crète, j'ai fait le portrait des guerriers russes, de ces fantassins deScythie, alors les premiers soldats du monde, (pii combattaient le javelot et la hache à la main. J'ai, à d'autres pages du même ouvrage, fait la description des éléments si divers dont se composait une armée byzantine. Ce que je pourrais dire ici ne serait qu'une ré])étition.

(1) Ces auteurs donnent presque constamment aux Bulgares le nom antique de Mésiens.

JEAN TZIMISCES FRA\CHIT LE B iLKAX

PLAQUE DE RELIURE. Émail hyuinlin ilu A'"' Sicvlc da licsoi- do lu Cathcdralc de Saint-Marr, à ]'i-nisi;. — L' Arcliaiu/c Midirl. à la porte du Paradis, portant iépée et le ytohe cruei.jére (Ilisloirr îles Émaux Byzantins, par N. h'nndaliov).

Tandis «jiiu l;i lluUe sous le coniiiiandL'iueiil du i;rand drongaire Léon cinglait à tontes Vdiles vers le Dannlie iiour cou[ier la retraite aux Russes, Icbasilensct le (juarlier général, ([uillanl la capitale avant la lin de mars probablement, eu tout cas que^pies jours avant Pâques qui tombait

t>0 JEAX TZIMISCES

lolte année le 7 aviil, allèirnl avec les derniers renforts rejoindre les lontingenls qui. sous le niagislros Jean Courcouas, avaient passé l'hiver dans les villes el les campagnes du thème de Macédoine (1) au sud du Balkan. Jean Courcouas, brave soldat, mais chef paresseux et ivrogne, s'était endormi dans l'inaction ; aussi les Russes, enhardis par sa veulerie, par le petit nombre de ses troupes, surtout par \v déjiart des forces de Bardas Skléros pour l'Asie, avaient-ils, on l'a vu. continué à faire des incursions désastreuses dans cette province et jusque dans le thème de Thrace, tout voisin de la capitale, brûlant, saccageant sur leur passage villages, hameaux et cultures. Ils étaient venus tout récemment encore piller à nouveau la grande plaine jusqu'au pied des remparts d'Andrinople. Léon Diacre est seul à donner ce dernier détail qui nous fait toucher du doigt l'extrême gravité d'une telle situation.

Nous ne |)0>sédiins aucune indicaliuu précise sur le chiffre de l'armée impériale. Toutes ces troupes se concentrèrent à Andrinople, où le basileus établit pour un ou deux jours son quartier général.

En passant à Rhœdestos (2 , Jean Tzimiscès donna encore audience à deux soi-disant envoyés de Sviatoslav, en réalité deux espions. Comme ces louches personnages ne tarissaient pas en récriminations sur les prétendues injures faites aux Russes, Jean qui se doutait du vrai motif de leur venue, ordunna (pion leur fit parcourir tout le camp, que toutes, les portes leur fussent ouvertes, qu'on leur fit visiter tous les détails de cette formidable expédition, pnur qu'au retour ils pussent dire à leur prince h (piel armement immense il allait avoir atTaire. Puis il les laissa repartir sans permettre qu'on leur fit du mal (3;.

La marche de Tzimiscès fut, semble-t-il, aussi promptement que secrètement menée. A peine arrivé, en deux ou trois jours, à Andrinople,

(Il M. Drinov (op. cit., pp. 101 sqg.) s'est longuement eCforcé de prouver qu'il s'agissait bien lit de la Macédoine Iransbalkanique, c'est-à-dire du thème byzantin de Macédoine, et non de la Macédoine antique. Cela me semble de toute évidence.

^2) Aujourd'hui Uodosto, sur la cote de Marmara, près de Gallipoli. C'est Skylilzès qui raconte cet incident. 11 semble assez étrange que Jean Tzimiscès ait passé par cette ville pour se rendre sur le théâtre de la guerre.

(3) L'historien russe Tchertkov \,op. cil., note 83 de la p. 2U0; révoque en doute, peut-être avec raison, toute cette anecdote peu conforme aux habitudes militaires byzantines et au caractère de Jean Tzimiscès. De même les Russes, s'ils eussent élé si bien avertis, ne se fussent pas laissé si complètement surprendre au delà du Dalkan.

JEAN TZIMISCES FRANCHIT LE BALKAN n

le basileus apprit par ses éclaireurs que !cs passes du Balkan, les « clisures » fameuses, uniques sentiers îles défilés par lesquels on pouvait franchir la montagne, se trouvaient libres, dégarnies de défenseurs, fait étrange qui ne peut s'expliquer que par la totale imprévoyance des guerriers russes, ou parce que, mal renseignés, ils ne se doutaient en rien de l'arrivée si prnmpti' de l'empereur (1). l'cut-élre hicii encure, les doucereux et faux messages de Tzimiscès avaient-ils endormi la vigilance du prince russe au point de lui persuader qu'une paix définitive, suite de quelque première suspension d'armes, allait être conclue (2).

C'était là pour les Byzantins la circonstance la plus heureuse. Ces défdés du Balkan étaient si dangereux, si longs et étroits, si escarpés et densément boisés, si faciles en un mot à défendre, que la plus faible troupe pouvait y arrêter une armée. Que de fois déjà des expéditions byzantines avaient péri dans ces gorges feuillues à la renommée funèbre ! Que de basileis à la tète de leurs troupes y avaient été surpris, mis en déroute, parfois massacrés!

Hélas! les renseignements des chroniqueurs sont d'une telle pauvreté qu'il nous est impossible d'affirmer par lequel des sept principaux passages du Balkan au moyen âge la grande armée impériale IVanciiit la montagne. Nous savons seulement que le basileus partit d'Andrinople et que, de l'autre côté des monts, ses têtes de colonnes, ainsi que nous Talions voir, débouchèrent n(jn loin de la Grande Péréiaslavets qui est l'Eski Stamboul d'aujourd'hui, un peu au sud de Ghoumla. Il senildc (Imic bien proitaliii' que la route suivie par les guerriers byzantins fut celle si fréquentée, une des plus importantes de la chaîne du Balkan, (pii va d'Andrinople à (Hioumla, à Boustchouk, à Silistrie, par la ville bulgare de Karnabad (3) et le gros village de Tschali Kavak (4). Tout près de la seconde de ces loca-

\\) <'i^ r.ùt '{w les passos ilii LtulkiUi ii'iliiiriii point gardéi's cl piiivnt élre si facilomiMil franchii's par Irs iiiipi'iiaiix, siyriino surluiil, il un- srinblc, que les Russes avaient dû, tout rOceininent, rétrogiailer juscpie dans cette partie de la Bulgarie située au nord de cotte chaîne de montagnes. M. Tcherlkov {op. cit., pp. 222 et 225) soutient à tori, selon moi, l'opinion contraire.

(2) Voy. Tcherlkov, op. cil., pp. 222 sip].

(:)) En turc Kerinahad. Voyez sur cotlc ville i-t sur celte passe Kanitz, op. ril-, pp. 400 sqq. C'est à Karnabad que se fabrique encore aujonrdliiii, eu quantité considérable, le drap jiunc-brun dont aime à se revCtir le paysan bulgare.

(*) Ou Kali Kavak.

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lités, on fianchil la crête du Balkan par une très basse échancrure élevée de quatre cent quarante mètres seulement au-dessus de la mer, qui est le col de Dobrol, échancrure à laquelle vient aboutir, de chaque côté, un vallon (1). Ce col fut, durant tout le moyen âge, le passage du Balkan le plus suivi par les armées. On l'appelait alors « Sidéra ». Nicéphore Logothète y passa en 811, allant combattre le terrible Chroum. De Dobrol à Tschali Kavak et au delà, les troupes durent franchir les pittoresques et profondes vallées des deux rivières Kamtchik, aux sources si nombreuses et si abondantes.

Racontons, en peu de mots, ce passage épique. L'occasion se présentait fort belle. Avec son rapide coup d'ceil, Jean résolut de profiter, sans perdre une heure, de la faute commise par les Russes. Un conseil de guerre fut assemblé, devant lequel Léon Diacre fait tenir au basileus le discours que voici : » Les défilés redoutables (pii mènent en Bulgarie sont libres. Les Russes ne les ont point occupés. La raison en est aux solennités des fêtes de Pâques. Nos adversaires ne pouvaient imaginer que nous renoncerions à les célébrer pour les attaquer plus promptement (2). Persuadés que nous n'agirions qu'après cette date, ils se sont laissé devancer par nous. Sachons profiter aussitôt de cette faute capitale avant qu'ils aient eu le temps de la réparer. J'ai pleine confiance qu'une fois ce pas périlleux franchi, toutes les grosses difficultés de la campagne seront d'un coup terminées. Car nous nous jetterons aussitôt sur Péréiaslavets, la ville royale de Bulgarie, et les Russes, surpris, ne sauront nous résister. Après cela, nous en aurons vile fini avec ces fous furieux. »

Les passages du Balkan étaient en si mauvaise renommée à Byzance, la traversée de ces longs défilés grimpants, couverts de bois impénétrables, hérissés de rochers, avait été cause pour les armées impériales de désastres si fréquents, on avait conservé le souvenir de tant de catastrophes tragiques, de tant de surprises affreuses, de tant de chefs massacrés, de tant de milliers de soldats dont les ossements abandonnés blanchissaient sur ces routes maudites, à commencer par le sort terrible de l'armée de

(1) A. lioué, op. cit., t. I, p. 120. Dobrol ou Dobral est aussi le nom du village placé au col. Le col porte, parfois encore, le nom de Tschali Kayak.

(2) Voy. Neuniann, Die WelLnellnni) des Iji/zaniinischen Beiclies, etc., p. 33.

JEAX TZIMISCÈS FRAXCIIIT LE UALKAN

Constantin Copronymu, en 7o7, et celui île l'empereur Nicéphore I" cl de son fils Slaurace, eu 811, il y avait cent soixante ans, que les lieutenants du basileus frissonnèrent à l'ouïe de ces paroles enflammées qui leur semblaient le comble de la folie. Aucun pourtant ne fut assez hardi pour dire au basileus à quel point sa résolution leur semblait téméraire. 11 leur paraissait

impossible que les Rus- tm.^--' ^ ■'. '■ ■• .i '^

ses ne ménageassent point à l'armée grecque quelque surprise abominable et cependant ils se contentèrent d'écouter en silence l'autocrator.

Lui ne se nK'prit point sur le sens de cette manifestation. Reprenant la parole, dans une foudroyante harangue, avec cette éloquence empiirtée, cette verve qui lui avaient valu déjà tant de succès oratoires, il stigmatisa leur timidité : «A la guerre, s'écria-t-il, le tout est d'oser ! Si nous tardons, ne fût-ce qu'un joui', les Russes, avertis, occuperont les défilés. Alors, vraiment, nous risquerons le pire désastre. Souvenez-vous que vous êtes les descendants de ces Romains par qui l'Univers fut compiis ! »

Par ces discours audacieux, Jean, exaltant les courages, triunqdia des dernières résistances. L'armée s'ébranla tout entière. En tète marchait la troupe des Inunuilels, cette création de Jean Tzimiscès, cette cavalerie fameuse qui allait se couvrir de gloire dans cette guerre. Ce splendide corp> d'élite, cette sorte de phalange impériale avait été recrutée avec soin parmi

IVOIRE BYZANTIN du XI'"' Siècle. — La descente de Croix, [.incienne Collection Spitzer.)

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