‹ L'épopée byzantine à la fin du dixième siècle (volume 3)Chapitre 15 sur 99 · MARCHE DES IMPERIAUX SUR DORYSTOLOX · texte numérisé non relu

MARCHE DES IMPERIAUX SUR DORYSTOLOX

pour se soumettre à Tzimiscès iiui (hninail à son expédition, on l'a vu par ses paroles au roi Boris, l'apparenir d'une guerre entreprise pour la ilrlivrance de la Bulgarie.

L'armée impériale, franchissant les derniers plateaux crayeux du Pdil Balkan et la vallée sauvage du Pravadi, achevant de traverser en entier dans la direction du nord la Bulgarie transdanubienne, descendait ainsi droit sur cette Dorystole, que Léon Diacre, écrivain contemporain, nomme constamment Doryslolon (I), cette grande cité de la rive droite du Danube qui est la \illc roilc bulgare actuelle de Silistrie à bupiclle le siège de 1834 a donné un regain de l'i'lr'brit»'. A l'époque de la guerre russo-byzantine c'était la plus importante place du bas Danube, jadis station de légion fondée par Trajan sous le nimi de Durostorum. Sa pupulation parlait alors déjà bien des langues diverses et était fortement mélangée d'éléments barbares. A l'époque de la guerre de Crimée, (•'('■lait encore une des trois principales forteresses turques du grand fleuve, el les énormes ruines de ses remparts couvrent toujours la rive méridionale do celui-ci.

Aujourd'hui Silistrie est une cité sans iulér(''t, (pii perd de j'jui- eu jiiur (le son ancienne importance. Au dixième siècle c'était une des plus l(ii-l('s places du royaume bulgare el son port principal sur le fleuve qui lui servait de frontière septentrionale. Le Danube, en face d'elle, est d'une largeur considérable. Une île vaste et plate sépare son plus large bras de la rive opposée, qui est maintenant terre valaque.

A la nouvelle du désastre de Péréiaslavets et de la mort de tous ses vaillants guerriers, la douleur, la colère du ]irince de Kiev avaient été terribles. Les Byzantins tant nK'priscs. tant injuriés par lui, avaient vaincu •■t détruit ses meilleurs soldats. Mais le lier Varègue ignorait ce que c'était que de reculer. Malgré de si noirs soucis, il ne douta |)oint qu il n'arriverait à écraser finalement les Grecs. l{e[i()ussant avec indignation les propositions du basileus, (|ui, soucieux du sang des siens, ne demandail (pi'à

il) Dorostolon, Dorysldliim, Dorystoli', Dunistnli', l)iiio>liiliis, Duroslolum, Dm-osioi-nni cui Diirosliiruni pour les gi'ographes anciens. l'Ius lanl Diistni on Drisiria pour les Uyzantins et les Kusses, Derester dans la Chronique diti" de Nestor, Dersler pour les Bulgares. .Vujouririuil Silistrie, en bulgare Silistra, en turc .Silvlstria. Viiy. liamluri, op. cit., Il, p. 10.j. \«y. la description de Silistrie dans Kaiiilz, op. cit., pp. :>«0 s(|r|.

Mil JEAX rziMrscEs

traiter, il lit, jiar ses ardentes harangues, passer dans l'àme de ses soldats la fureur guerrière qui l'animait. Comme les auxiliaires bulgares commençaient à abandonner en foule sa cause pour celle des Grecs, pour couper court à cette désertion qui menaçait de tant réduire ses forces, il se décida à frapper un grand coup. Les combattants bulgares présents à Dorystolon furent arrêtés en masses et chargés de chaînes. Skylitzès (1) indique le chilVre fantastique de vingt mille hommes ainsi mis aux fers. L'exagération est certaine. Il semble bien qu'il s'agissait d'étnulïer ipielque sédition, quelque conspiratii m imminente; ou bien Sviatoslav attriiniait-il la chute de Péréiaslavets à la trahison des chefs bulgares? Peut-être bien Inus les auxiliaires de cette nation furent-ils emprisonnés pour un temps, puis remis en liberté lorsque la première l'uiolion eut été dissipée. Le châtiment des chefs fut autrement terrible. Tous les boliades (2) les plus riches ou les plus influents furent décapités, an nombre de trois cents.

Ce coup de vigueur accompli, le prince varègue concentra sous les remparts de Dorystoli m Imilrs h^s troupes qui lui restaient et attendit l'arrivée de l'ennemi uî . Léon Diacrr dit i|u'il avait encore soixante mille honnnes. Skvlitzès donne le chiiTrr ridiculement exagéré de trois cent trenle mille.

Le basileus s'avançait rapidement par la voie militaire qui menait de la Gande Péréiaslavets à Dorystolon, d'abord par la plaine fortement mamelonnée et parsemée de tumuli qui forme vers le sud le glacis naturel de Choumla, puis à travers la triste contrée du Déli Orman, enfin « tout le long du fleuve Taban par Pliscouba et Dineia » (4), enlevant les places et les châteaux qu'il lrou\ ait sur sa route, y installant des commandants et des garnisons après en avoir abandonné le pillage aux troupes. Un corps de trois cents cfiureurs commandés par Théodore de Mysthée (3)

(1) Et après lui Cédrénus et Zonaras.

(2) On sait que ce nom désignait les membres do l'aristocratie bulgare.

(3) Voy. dans Tcliertkov, op. cit., pp. 228 sqq., les motifs de l'inaction de Sviatoslav^ ce moment et pourquoi le prince russe attendit les Grecs enfermé dans Dorystolon, au lieu de marcher à leiu- rencontre.

({) Voy. cette route décrite dans Kanitz, op. cil., pp. 492 sqq. — Pliska figure sur les cartes de Bulgarie non loin d'Eski Stamboul. Je n'ai pu identifier Dineia, dont le nom a peut-Mre été altéré par le chroniqueur.

(.■)^ Mysthée, Mystliia nu Mystlieia. ville de Lykaonie, voisine du grand lac Karalis,

MARCHE DES IMPERIAUX SUR DORY.-^TOLON

Itrécédait l'arméo |ii)iii- l'éclairer, pour esiiiiniiu r les Russes, chercher à connaître leur noinhre, leur livrer au besoin des escarmouches, en les harcelant sans cesse. Quelques-uns de ces cavaliers, s'étant trop écartés, lurent surpris et massacrés par des partis ennemis, peut-èlic des Petchcnègues, dans les passes d'Erikli. Le basileus, rencontrant sur la roule leurs cadavres encore chauds, mutilés et dépouillés, ému de pitié à ce

COFFRET BYZAYTIX iTU-nin- «/.-s .V" ou A/"" Siècles. — {Andcnnc CoJh-ction Spitzi-r.)

spectacle, arrêta son cheval quelques instants et ordonna de l'ouiller les taillis environnants. On y découvrit les maraudeurs ennemis, qu'on lui amena liés. 11 les fit aussitôt sabrer.

Le reste de ce petit corps d'éclaireurs avait pnursiiivi sm ruute li;\nlir. •Soudain il tombe sur une avant-garde russe, lorte de sept mille combattants (1). Sans prendre fjarde à leur faible nombre, les im]H''riaux, vraisriw-

^lUjounl'hui Il.y r.hcli,.!- (iu.Mili. — M. Uuriisay, op. cit., ((p. 3;i2, :)3a, ideiitilk- celle localil.avec celle appcli-e aiijoiiririiiii .Monastir.

(1) Skylilzt'S raconte livs on délail ce combat de sept mille Russes ii>nlie liois ceiils cavaliers impériaux. Ces eliiffres paraissi'ut toujours bien sujets à caution.

JEAX TZIMf.-iCÈS

liliililcmciil dos auxiliaires alaiiis on ibères, |iii|iiriil en av;iii( la laiicc au poinii'. i'i'oljableuK'ul les Russes à |iir(l inarcluuoul en colonne, ce qui gênait leurs mouvements. Leurs premiers rangs, vivement chargés par ces cavaliers audacieux, sont culbutés à coups de lances, broyés sous les pieds des chevaux. Le reste, pris de panitpie, redoutant cpiekpie embûche, se (b'baiide et fuit à travers les bois fort épais qui s'étendaient presque jusqu'à Dorysloloii.

MtOAILLON BVZANTIN li.MAILLl.

TROlVli A KIEV.

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COFFRET BYZA.XTl.y d'ivoire da A'"" ou du XI"" Siècle. Face poslériciiiv. — Scrno' du Livre de la Genèse. — Adam et Eve. — (A/usée grand-ducal à DarmstadI .)

OTAPDÎRE ■

Siège de Dorystolon par l'arniêe byzantine. — Combats furieux sous les murs de cette place. • — Conspiration avortée de Léon [^hocas et de son fils. — Défaite finale des Russes. — Sviatoslav forcé de signer la paix obtient une entrevue avec le basileus. — Traité de paix entre l'empire et les Russes. — Traités antérieurs entre les deux nations. — Retraite des débris de l'armée russe. — Sviatoslav et ses guerriers sont massacrés par les P-'tchenégues aux cataractes du Doiéper. — Entrée triomphale du basileus à Constantinopte. — .\bdication hiimiliinte imposée au roi Boris. — La Bulgarie orientale ou Bulj^arie transdanubienne est incorporée à nouveau à l'empire. — Le patriarche bulgare, chassé de son siège, se réfugie dans la Bulgarie occidentale, demeurée indépendante. — Les sectaires manichéens d'.Xsie sont transportés en Bulgarie. — Helléuisation forcée des provinces recouijuises. — Fêtes et largesses à Constantinople. — .\bolition de l'iiupôt du •• Kapnikarion ■>.

CROIX BYZANTINE émailtée du .\I"" Siècle, connue sous le nom de « Croix de la reine Da'jmar>i. — Œuvre d'une finesse cvtréme, conservée au Musée de Copenluiijue. — Ilist. des binau\ Hy/.aiitins, île N. h'nndnhnv.

CMiiiKiissail luLis liv

^UAND l'armée déboucha dans les vastes campa- ^'iics ondulées et marécageuses qui cnluurent Silislric à partir des rives du Danube jusqu'aux premières éminencos du Balkan, clic trouva les Russes qui, renforcés du corps détaché qu'elle venait de refouler devant elle, l'attendaient campés dans la plaine, à douze milles environ en avant de la place. Ils étaient disposés pour le combal, massés jiar sections en une seule immense [dialani;c lii'rissée de lances sur son front, protégée par une ligne inintornunpiii' de boucliers. Toute la cavalerie au.xiliaire avait été ramenée sur les ailes. Tid était l'ordre parfait de ces fantassins barbares, que leurs lignes semblaient des murailles métalliques animées. Sviatoslav avait choisi son terrain cl en accidents. Les escadrons petchenègues avaient ordre

lU JIC-\N TZIMISCES

ilo massacrer impitoyablemenl les auxiliaires bulgares s'ils faisaient mine 4c luir.

Jean Tzimiscès plaça sa nombreuse lourde infanterie au centre de sa ligne de bataille. Sur les ailes il aligna ses cavaliers cataphractaires, probablement aussi les Immortels.

Derrière les cavaliers, disposition assez peu explicable, étaient massés les archers et les frondeurs destinés à couvrir l'ennemi d'une pluie incessante de traits, de balles de plomb, de projectiles de toutes sortes (1).

>>e possédant que les quelques lignes consacrées à ces événements par Léon Diacre et Skylilzès et. d'après ce dernier, par Cédrénus et Zonaras, je ne puis décrire que bien imparfaitement, bêlas, les brillants combats de cette campagne célèbre. L'armée byzantine était pleine de coniiance. La prise de la Grande Péréiaslavets avait grandi tous les courages. Les troupes, persuadées que le Dieu de la guerre combattait avec elles, demandaient à grands cris la lutte immédiate. Le premier choc eut lieu le mardi 23 avril, l'èle du glorieux mégalomartyr saint Georges. Si, comme il semble, ce fut dès l'arrivée même des Byzantins, dès que les deux armées eurent pris contact, il ne se serait donc écoulé que juste quinze jours depuis le départ des Grecs de Péréiaslavets (2).

Jean Tzimiscès }irit en perMjnne le commandement de la bataille. Ce furent les escadrons liyzanlins. ré'partis en deux corps sur les ailes de l'armée, <pii inaugurèrent le combat. Ils fondirent avec leur impétuosité ordinaire sur les triangles russes (3), disposés suivant la coutume Scandinave, opposant à l'ennemi une muraille de piques. Le premier choc fut favorable aux impériaux, et les Russes, s'eflbrçant d'abattre avec leurs fameuses haches chevaux et cavaliers, durent reculer. Se ralliant vivement, ils reprirent l'offensive, poussant leurs hurlements de guerre. Les guerriers des deux nations, combattant les uns comme les autres sous l'œil de leur souverain, étaient réciproquement animés d'une fureur extraordinaire. Les Russes se désespiTaieut de voir s'évanouir leiu- réputation de

(1) Voyez dans Biélov, op. cit.. p. 180, l'explication que cet anleur propose pour ce passage obscur de Stylitzés.

(2) Dans ce moment même, la jeune porphyrogénéle Théophano épousait Othon II à Rome, le 14 avril.

(3) Ciinei.

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guerriers toujours victorieux : les Grecs étaieut irrités d'être tenus en édiee par ces fantassins varègucs qu'ils (lualifiaient dédaigneusement de barbares. Les Russes l'emportaient [>i iit-rlre en fougue guerrière, mais les impériaux rachetaient cette inférinrilé, très réelle dans ces combats si fertiles en corps à corps, par une tactique infiniment supérieure.

On se battit jusqu'au soir par toute la plaine avec des alternatives île succès et de revers, la victoire demeurant jusipi'au I)out incertaine. On dit que l'avantaige passa ce jour douze fois d'une ai-niée ;'i l'autre, c'est-à-dire que douze fois les impériaux marcliéreuL à l'assaut des niasses russes sans pouvoir les empêcher de se reformer. Le sol était jonché de milliers de cadavres. Le chroniqueur arménien Acogh'ig raconte qu'à un moment, les ileux ailes de cavalerie byzantine ayant été bousculées et ramenées en désordre parles Russes, un corps nombreux de fantassins de sa nalion, corps d'élite désigné sous le nom de salars, ce qui signifie « chefs " en arménien, se distingua particulièrement par sa merveilleuse bravoure. 11 soutint quelque temps seul, sans reculer d'un pas, le choc de toute l'armée ennemie, protégea la personne du basileus eu lui faisant un rempart vivant et décida du succès linal de la journée, (les héroïipu's soldats, se jetant comme des lions sur les Russes qui attaquaient le hasilenssous le couvert de lenrs armures, les massacrèrent à cou|is d'épée el mirent les autres en l'iiile. Les .Vrméniens étaient à cette époque des troupes excellentes, et leurs contingents s'étaient déjà distingués en Syrie sous Mcéphore Phocas (1).

Cependant le soleil se couchait à l'horizon et les fantassins russes, ces « enragés bersakiers », tenaient toujom's. Le basileus ordonne une charge suprême de louli; la cavalerie. Lui-nii"'nie, (mi grand appareil impél'ial, ('peninnanl sou cheval, lance en main, excite ses cataphractaires. Cet effort extraordinaire vient enfin à boni de ces fantassins éprouvés. Sous l'œil de leur basileus, les Grecs chargenl avec une iiicroyalde ('iiergie au son éclatant des trompes, ([ui ne parvieni pas à étoull'er la clameur continue s'échajtpant des rangs russes. Le |iiinci[)al effort des (escadrons byzantins porte sur l'aile gauche ennemie, un cduibattent les auxiliaires petchenègues. Ces barbares, braves jjourtanl autant que féroces, siuit cul-

(1) Nous tenons surtout ce renseignement «J'Aboulfuiailj.

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butés iKU' la charge irrésistible de ces lourds cavaliers. Sviatoslav les soutient (.'n hâte jiar un corps de réserve qu'il guide en personne. Le basileus de son côté appelle ses derniers renforts. — On coml)allil jusqu'à la nnit jirol'onde dans un lunuille etTroyable, avec un acharnement inouï dont on retrouve la mention dans tous les récits contemporains de ces luttes extraordinaires. Enfin les Russes, accablés sous cet assaut continu de toute cette cavalerie, lâchèrent pied définitivement. Leurs bataillons, culbutés, se débandèrent en désordre par la plaine. Les Grecs en massacrèrent une foule. Un plus grand nombre furent faits prisonniers, dette fois encore, la poursuite ne s'arrêta que lorsque le dernier Russe survivant eut lui derrière les remparts de Dorystolon. Telle fut la sanglante et première bataille de ce nom en l'an de grâce 972 (1).

Les Grecs couchèrent sur le lieu du combat. L'allégresse régna dans leur cani]). Toute la nuit on n'entendit autour des feux que leurs chants de victoire et de longues acclamations en l'honneur du basileus aimé de Dieu. Jean, l'âme joyeuse de ce grand succès qui semblait assurer le triomphe final, accorda de nombreuses récompenses et lit faire d'abondantes distributions de vivres. Des prières d'actions de grâces furent adressées dans toute l'armée à Dieu et aussi au mégalomartyr saint Georges, patron très vénéré .des armées byzantines, dont le yniv di' fête avait vu cette éclatante victoire. Le pieux Tziniiscès lui en rendit dévotement hommage.

Dès que l'aube se fut levée sur ce vingt-quatrième jour du mois d'avril, l'autocrator, comprenant bien, malgré ce premier avantage, que la lutte serait longue, difficile, obstinée, acharnée, rapprocha son camp de la forteresse où se tenait maintenant enfermé tout ce qui restait de guerriers russes en Bulgarie. Malgré ces deux terribles saignées des 4 et 2.3 avril, c'étaient encore de bien nombreux et redoutables comijatlants. Il fallait se garder à tout prix d'une agression désespérée de leur jiart. Aussi, immédiatement après cette installation de l'armée tout près des murs de la

(1) Les auteurs russes modernes présentent les choses tout autrement. D'après eux la victoire dans ce premier jour de lutte sous Dorystolon serait demeurée indécise, la bataille ayant été suspendue par suite de la nuit tombante. Je ne vois rien de cela dans aucun des récits contemporains. M. Biélov {op. cit., p. 181) va jusqu'à affirmer que la fuite précipitée des Russes à la lin de la journée ne fut qu'une feinte.

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ville, Jean fil fortifier extraordinairement le camp pour parer à tonte surprise. Il attendait impatiemment la venue de sa flotte qui n'était pas encore signalée. Il avait grand besoin d'elle pour couper aux Russes la retraite par le fleuve. Skylitzès dit que sans son concours il hésitait à donner l'assaut.

Léon Diacre a décrit en peu de mots le mode de retranchement adopté

MINIATURE BYZANTINE du faraeu.r Jlenologiou basilien de la Bibliotlietjue du Vatican, exécuté sur le commandenient du basilcus Basile II. — L'enseignement des Apôtres.

par Jean Tzimiscès pour la protection de son camp. C'était, dil-il, le procédé en usage dans toutes les armées byzantines, à cette époque pour garder chaque jour leur camp en pays ennemi. Dans la plaine, en face cl à peu de distance des hauts remparts de Dorystolon, s'élève encore de nos jours un mamelon, sorte de plateau de faible hauteur en pente douce mais d'assez vaste étendue, le même où, huit siècles plus tard, dans les sièges des années 1773, 1809 et 1820, les Russes devaient à leur tour élal)lir leurs batteries. Jean choisit cet emplacement pour y installer son camp. Tout autour de l'espace ainsi réservé, un largf cl profond fossé formant un iin-

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mense rectangle fut creusé. La terre rejetée jtar devant forma parapet. Sur ce parapet on llxa les lances et les javelots, dans les intervalles desquels on disposa des boucliers de manière à obtenir une muraille niTtallique continue sans aucun interstice. « Il n'existe pas d'abri plus sûr, dit Léon Diacre, pour une armée en campagne. A travers ce formidable mur de fer personne ne peut passer. Les troupes non seulement se trouvent complètement protégées par le fossé, mais rien ne leur est plus facile que de repousser un assaut de derrière cette palissade improvisée. Défendus par ce rempart de métal auprès duquel veillent des gardes nombreux, les soldats fatigués peuvent prendre le jilns complet repos. C'est ainsi (pie nos gm^n-iers fortifient toujours leur camp en pays ennemi. )>

Dans le cas présent, le camj) byzantin devait couvrir un très grand espace pour pouvoir contenir dans son enceinte non seulement cette nombreuse armée, mais tous les convois, les infinis bagages, tous les impedimenta, les approvisionnements d'une si grande multitude armée, tout le parc des machines de guerre, la foule des convoyeurs, des valets, etc.

Aussitôt sa retraite ainsi assurée en cas d'échec, Jean Tzimiscès, renonçant à attendre la flotte, attaqua Dorystolon. Ce fut, dit Léon Diacre, dès le lendemain de la journée qui avait ('té consacrée à l'établissement du camp, le surlendemain de la Ijataille, soit le jeudi 25 avril. Cette belle campagne, menée, il est vrai, par un des ])lus brillants capitaines du dixième siècle, et dont les dates principales nous ont été assez exactement conservées, nous montre combien promptement s'exécutaient les opérations militaires d'alors, avec quelle prc'cision en quelque sorte mathémalicpie marehaieiit, man(euviaieiit,(i>inliattaient ces grandes armées du dixième siècle oriental. Jean Tzimiscès et ses troupes se battent de l'aurore jusqu'au cou- «liaiit dans la journée du 23 a\iil à tpielques milles de Silistrie. Douze t'ois ils reprennent l'otfensive contre un ennemi acharné. La dernière charge décisive n'a lieu qu'à la tombée de la nuit. Le lendemain, les impériaux, victorieux, s'avancent jusque sous les murs de la place où s'étaient réfugiés les débris de l'armée russe. Au lien de prendre un repos mérité, les légionnaires byzantins creusent le grand fossé et élèvent le retranchement formidable (jiii doit protéger leur camp. Dès le lendemain 2.J ils attaipient Dorystnlnn.

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Combien il serait curieux de se représenter raspect Je celte ville avec la multitude de> guerriers russes l'cnconiluanl, avec ses maisons en bois IViiirmillaiil ili' la cnliue des réfugiés de toute sorte et de luule race, avec cette masse extraordinaire de viii!;t mille Bulgares prisonniers. Malheureusement cet ell'iirt d'imagination est une quasi-impossibilité. En dehors des rustiques palais du roi ou du gouverneur et de quelques églises, les édifices de la cité danubienne ne devaient guère être que de basses maisons de bois, des huttes et de vastes hangars. Le mur même de la ville était construit de terre battue, peut-être avec des tours de pierre, protégé par un juid'und fossé plein d'eau. Sauf quelques détails que j'indique plus bas, on ne se ren<l nul cunipte, jiar les récits de Léon Diacre et de Skylitzès. de la disposition des forces assiégeantes. Les galères impériales avec les redoutables appareils pour lancer le feu grégeois vinrent plus tard jeter l'ancre dans le Danube.

Les opérations durent commencer aux premières lueurs du jour. Disons de suite (jue cette première attaque destinée à préparer l'assaut et qui semble avoir consisté surtout en un échange de projectiles les plus variés durant la jniirnée tout entière, fut un échec pour les assiégeants. Les Russes, postés dans les tours, lançaient, avec leurs machines et leurs arcs, des quartiers de roc, des traits, des flèches innombrables. Les impériaux leur répondaient à coups de flèches et de balles de fronde. Les Russes avaient l'avantage de la jiosition et il ne semble pas que cette fois les Grecs aient pu approcher du pied du rempart. La nuit venue, le basileus ordonna la retraite. Mais à peine ses soldats fatigués, rentrés au camp, s'apprètaientils à prendre leur repas du soir, que les sentinelles signalèrent une double et impétueuse sortie des Russes. Chose curieuse, un nombre assez considérable de ces barbares étaient cette fois à cheval. Témoins chaque jour du résultat merveilleux que leurs adversaires tiraient de leur cavalerie, il> avaient exercé leurs plus adroits guerriers à monter les chevaux du pays.

Les Russes, en deux corps, se précipitèrent comme un double torrent par la porte oi'ientalc devant hupielle campait le stratopédarque l'ierre I*hor",as avec les contingents occidentaux, c'est-à-dire avec les troupes des thèmes de Thrace et de Macédoine, et par celle d'occident devant laquelle

120 JEAN TZIMISCES

montaient la garde les troupes d'Anatolie ou troupes orientales sous le commandement de Bardas Skléros. Cette violente sortie fut repoussée à grand'peine après une lutte qui se prolongea fort avant dans la nuit. L'emjdoi de la cavalerie ne porta pas bonheur aux Russes. Ils ne savaient ni se tenir droits ni combattre du haut de leurs montures. A leur approche, les cavaliers grecs, sautant en selle, bondirent à leur rencontre et les attaquèrent vivement de la lance, maniant avec aisance cette arme dont ils avaient la grande habitude et qu'ils portaient dans ce temps fort longue. Les géants de Scylhie, empêtrés sur leurs coursiers improvisés, incapables de les diriger, durent faire volte-face et fuir en désordre jusqu'à la ville, proie facile pour leurs ennemis plus expérimentés. Beaucoup périrent. L'infanterie des Russes fut autrement difficile à repousser. Cependant Skylitzès affirme, chose peu croyable, que les Grecs ne perdirent dans cet engagement que trois chevaux et pas un seul homme ! Telle fut la seconde journée sous Dorystolon.

A ce moment précis, semble-t-il, d'après le récit de Léon Diacre, on aperçut soudain, remontant le vaste fleuve, la grande et magnifique flotte impériale que nous avonsvue partant de la Corne d'Or sous la conduite du drongaire Léon (1). Bateaux portant le feu grégeois et bateaux de transport, nu:)ins nombreux, chargés de vivres vinrent s'embosser un peu au-dessous de la ville, interceptant toute communication avec la rive gauche, avec Kiev et le Dnieper par conséquent, jirévenant ainsi la fuite des Russes, dont Jean Tzimiscès voulait que la Bulgarie devînt à jamais le tombeau. Cette arrivée si opportune fut accueillie par les cris de joie de l'armée massée sur la rive du fleuve, car ce renfort venait admirablement compléter le cercle de fer qui enserrait la cité. La voie du salut et de la liberté par delà le Danube était maintenant définitivement enlevée aux Russes. Aussi leur eiïroi senible-t-il avoir été extrême. Ils savaient que les flancs de ces navires recelaient le feu licpiide, terreur de leur nation. « Dès leur enfance, dit Léon Diacre, tous, dans leurs huttes lointaines, avaient frissonné d'épouvante en entendant leurs pères raconter comment la flamme ^médique avait dr'triiit dans le Pimt-Euxin la foule inimense des

(1) Voy. p. 87.

122 JEAN rZIMlSCES

li;u(|iics d'Igor, le pèiv «le Imir priiiCL'. « Pas iino demeure russe qui n'eût perdu alors quelqu'un des siens brûlé ou noyé, et le soir dans les veillées, au pays de Scythic mit les ligules collines kiéviennes ou sur les basses rives des porogues sonoies du vieux Dnieper, les vieillards décrivaient aux jeunes gens éj)erdus les brûlures terribles causées par le diabolique engin que nul ne pouvait éteindre, dont la flamme humide courait à la surface des eaux comme sur le corps nu des guerriers. On conçoit quel dut être l'émoi des soldats de Sviatoslav. Rappelant en htàte leurs barques éparses (|ui cnuvraient leruur> du tieuve, leurs barques familières creusées chacune dans un seul Iniiic d'ailne, si légères qu'on les portait à bras le long des raj)ides, ces monoxyles fidèles ipii leur avaient servi à venir de si loin descendant le cours de leurs tleuves nationaux (1), ils les rassemblèrent |irobablement à sec sous les murs de la ville, là où le Danube coulait au pied du rempart. Ihi haut des créneaux ils lancèrent constamment sur le tieuve une i)luie de flèches et de pierres, espérant empêcher les vaisseaux iiyzantins de s'approcher assez pour brûler ces barques demeurées malgré tout leiu- dernier espoir.

Ainsi Dorystolon donnait en ce printemps de l'an 972 ce formidable et curieux spectacle de ces deux armées, de ces deux flottes si dissemblables réunies sous ses nnu's. Peu de graiules scènes militaires ont pu présenter un intérêt plus poignant. Au centre, Silistrie avec ses hauts remparts hérissés de tours peuplées de défenseurs, avec ses rues, ses places couvertes de guerriers gigantesques au parler rauque et sonore, guerrieis étranges des glaces de la Scythie, brutes effrayantes aux vêtements de mailles; autoin- d eux, des Pelchenègues, des Hongrois, des Bulgares captifs, « tous les peujdes de la Horde », vêtus de peaux de bêtes. Au sud, le \asli' camp de l'armée byzantine luiniuillant de milliers de soldats de tant de races, le long sciulillemenl de relie prodigieuse muraille de boucliers el de lances lichés en terre, les évolutions des cavaliers cataphractaires, le> niai'ches et contremarches des troupes de pied achevant l'investisseiiieiit, les costumes superbes du basileus et des chefs, l'éblouissante Irc.upe des Immortels. Au nord, le Danube sombre s'écoulant lentement

(I) Sur les guerriers lusses et leurs barques faineuses, vny. le cliap, IX tlii Traité de l'Administratiun de Cuiistantin P(jrphyroi.'én('li;.

.■ilÈGi: DE nOHYsTOLON \ii

dans sa large vallée, les barques russes par centaines, peut-être par milliers, serrées sur la rive comme un troupeau, jilus loin en un vaste demicercle la flotte grecque ignifère avec ses pavillons de soie, ses voiles de couleur, les costumes de ses milliers de matelots, bloquant étroitement bîs monoxyles ennemis, les observant sans relâche pour leur barrer loulf retraite. Au delà, la plaine inliaie, nue et ninrne, jusqu'aux brumes Af Scythie, et peut-être au iniu quc!(pi(; bande erraiiti' de cavaliers hongrois venus pour piller. iittir('s cuinuie Ui vautour |iar l'odeur du carnage, contemplant étonnés du haut de li'iu's maigres mnntures ce spectacle inouï.

Toute la nuit, raconte Léon Diacre, on entendit au camp impé'rial les hurlements des Russes pleurant leurs morts. Cette cérémonie lugubre, la triziia, ht frissonner les légionnaires byzantins couchés sur la terre nue. H semblait que ce fussent des rugissements de bêtes. Les femmes s'en mêlaient et leur voix plus claire dominait étrangement les rau(pies sanglots des hommes. C'était l'accompagnement des jeux funèbres par lesquels les Varègues avaient coutume de célébrer la gloire de leiu's camarades tués et leur entrée dans la Walhalla des guerriers (Ij.

Le vendredi 26, au point du jnar, Sviatoslav lit rentrer en hâte dniis la place les derniers détachements encore épars aux environs pmii' la garde de quelques points fortitiés. L'investissement de Dorystolon par le.- Grecsne semble donc pas avoir (Hé' jus(pie-là tout à fait complet. Ce même jour, Jean Tziniiscès tlt sortir en bataille ses troupes dans la plaine jtour attirer une fois de plus les Russes au combat, mais, soit que ceux-ci pleurassent encore leurs morts, soit qu'ils eussent intérêt à fatiguer leurs adversaires, ils se tinrent obstinément renfermés derrière leurs remparts. Force fut au basileus de s'en retourner après cette provocation inutile. Le soir seulement, et comme toujours au moment où les impiM-iaux s'ap- |)rêtaient à prendre leur repos, les Russes tentèrent une sortie nouvelle. Dans l'intervalle, le basileus avait ri'çu sous sa teute les députalions des municipalités de Conslantia et de plusieurs autres cités du Danul)e venues pour luiprésenter les clefsde l(;ursvilleset s'en remettreàsanierci, lui appor-

1 1 L(.' mol Iriziia, ilit .M. Loger, sii-'iiilii- |nii[)niiiiiii combal, lutte, (j'étaii'iil iloiu; ilfs jeux guerriers in llintiniiir des di-funis.

12t JEAN TZIMISCES

laiit jiour le fléchir tout ci' qu'on avait pu raf-rroinblor en fait d'appi'ovisionncment*:. Jean Tzimiscès avait fait bon accueil à ces envoyés. Leurs cités lurent occupées par de fortes garnisons byzantines.

Donc, dans cette soirée du 26, les Russes se précipitèrent à nouveau par toutes les portes de Dorystolon. Beaucoup plus nombreux que la veille, ils tombèrent à l'improviste sur les avant-postes grecs, sans méfiance à cause (le l'heure si avancée. Comme toujours, ces guerriers, enchemisés de fine maille, disparaissaient prescpie derrière les hauts boucliers qui les protégeaient de la tète aux pieds. Les impériaux, revenus de leur surprise, se jetèrent à leur rencontre. Un combat s'engagea semblable à cehii de la soirée précédente, plus violent encore, longtemps indécis. Un moment même, la lutte sembla pencher en faveur des Russes, mais un incident inattendu vint à nouveau changer la fortune. Le héros Sphengel, celui que les chroniipieurs grecs désignent comme le troisième en grade après Sviatoslav, le glorieux vaincu de Péréiasiavets, ce géant devant qui tous tremblaient, fut tué par un simple soldat grec qui, se jetant au-devant des siens, fondit audacieusement sur lui 1). Sa mort jeta un troulilc profond jiarmi ses compatriotes, déjà fatigués. Bientôt ils mollirent. Le désordre se mit dans leurs rangs. Toutefois Skylitzès affirme qu'ils réussirent à se maintenir toute la nuit ilans leurs positiims. jusqu'au lendemain 27 avril à midi.

A ce moment piecis, ils s aperçurent qui; le basileus diUachail des troupes à droite et à gauche pour leur cou|ier la retraite. Saisis d'effroi, ils voulurent rétrograder. Il était lro|i tard; déjà la route directe de Dorystolon était occupii' par des forces ennemies. Alors la panique survint. Les soldats varègues en fuite se répamlirent dans les campagnes. Une foule, cette fois encore, tombèrent sous les coups des Byzantins, acharnés à leur poursuite. Les autres réussirent à rentrer dans la ville parles portes plus éloignées. Un guerrier d'Asie, Théodore Lalakon, de la famille presque illustre de ce nom, homme d'une vigueur et d'une audace extraordinaires, fit l'admiration de l'armée en assommant une quantité

(1) M. BiOlov, op. cit., p. 183, considère cette anecdote comiue une invention de Léon Diacre. On sait que, pour l'historien russe, Sphengel n'est autre que le Sviénalil de la Chronique dite de Sestor, lequel vivait encore en 977.

SIEGE DE DOIiVSTOLOy

d'ennemis de sa loin de masse de fer. Il la maniait avec une telle violence q\i'il brisait d'un coup le casque et le crâne de ses victimes.

Telle fut la troisième née si longtemps indf'- Russes, Jean ordonna troupes épuisées et leur dance des récompenses rant leurs rangs, il s'efde maintenir leur enthouaussi vite qu'on avait pu échec des Russes. Certes

journée de combat, jourcise. Après la retraite des de sonner le rappel des lit distribuer en abonet des vivres. Parcouforça, par ses discours, siasme. Tout n'allait pas l'espérer après le premier ceux-ci avaient dû se ren-

CliOIX rjéov'jinnnc de basse époijn< consen-ée dans l'église de Niltort:,minda, dans le district de Ratcha^ de l'hnirétie montaijnease . Aace e.xtféinHés des branches sont ^,\és

(rois inaynUiijues médaillons byzantins émail lés da X["" Siècle, représentant des Érangélistes (Histoiiv

des Emaux Byzantins, de N. Kon-

Ourystolon ; certes ils presque toutes les rencon- ]ias moins encore avec leur race, et, malgré ces

fermer définitivement dans

avaient eu le dessous dans

très; mais ils n'en tenaicnl

l'opiniâtreté hal)ituellr ii

deux sanglants derniers combats, les Grecs n'avaient pu toucher encore

aux remparts de la ville. Il fallait renoncer à enlever par surprise ou

même d'assaut celte Iditeresse si héroïquement défendue. 11 fallait fairi'

une attaque en règle, courir toutes les chances d'une aussi formidable

opération. Les Iroujies inipi'riales acceptèrent courageusement cette

pénible éventualité. Ce siège célèbre devait durer l)ieii des semaines

encore.

126 J£.LV TZIMISCÈS

Nous iK' sommes malheureusement ijue très insuflisammont renseignés sur les divers ineidents qui en marquèrent le eours 1). Nous savons pourtant que dans le courant de celte même l'uiièbre nuit du 27 au 28 qui suivit la bataille où Sphengel avait [h''v\. Sviatoslav, résolu à se défendre jusqu'à la dernière extnnnité, lit travailler tous ses guerriers à l'élargissement du foss»' qui l)ordait le rempart de Dorystolon. Même, comme Jean T/.imiscès. renonçant à pi'eiidre de vivi' force une place ainsi défendue, préfi-i-aiil en Iriinnpher par la famine, maintenait ses positions ù une assez grande distance de la ville, ci' tra\ ail put. |iaraîl-il, être ])our- .suivi plusieurs nuits durant sans que les assiégeants en eussent connaissance.

Nous savons encore que dans cette même nuit Sviatoslav, sur l'autre front de la ville, exécuta une sortie par le fleuve à l'aide de ses monoxyles. Comme le chef russe avait énormément de blessés et qu'il redoutait la famine, ses vivres commençant à s'é|uiiser et les navires grecs interceptant tous ses convois, il vniilnt |iinliter de cette nuit ténébreuse, sans lune, pour chercher à faire (]uelque butin. La jinirundem' de l'obscurité s'était encore accrue par un viuliMit orage de pluie el de grêle. Tnnnerre et éclairs faisaient rage. Le grand-prince de Kiev, jetant deux mille guerriers dans .ses meilleures barques, réussit à tromper la surveillance des marins grecs. Ses soldats, descendus à terre, enlevèrent tout ce qu'ils purent prendre de blé, de millet et d'autres subsistances, puis se rembarquèrent en hâte. En regagnant Dorystolon. ils aperçurent, sur la live méridionale du fleuve, <le numbreux valets de l'armée grecque, les uns abreuvant leurs chevaux, les autres cou|iant du bois ou faisant du friurrage'. Débarquant sans bruit, marchant sous buis, Sviatoslav et ses hommes tombèrent sur ces pauvres diables surpris sans défense et en firent un grand massacre. Les survivants s'enfuirent dans la forêt. Les Russes, se rembarcjuant aussitôt avec les chevaux des Grecs et leurs charges, poussés par un lion vent, rentrèrent en triomphe dans la cité. Le basileus se montra juste-

(1) « Soixanle-cinq jours ■>, dit Skylilzès. « Soixante », en chiffres ronds, dit Zonaras. Voici la phrase de Skylilzès : « .\près que (Jean) eut assiégi' [\a. ville) soixante-cinq jours de suite, livrant chaque jour un combat, et qu'il n'eut pourtant pas réussi à la prendre, il tenta <le s'en emparer par la famine ». Tout cela est bien peu clair. Kn réalité, le siège dura plus <ie trois mois.

COXSPItiATfOX DES PIIOCAS 127

menl irrité de cet incidenl humiliant. Il accabla de reproches les chefs do la flotte qui avaient laissé passer sans les voir ii-s barques russes, les menaçant de les faire mettre à mort si pareil fait se reproduisait. Depuis ils firent une garde plus vigilante sur les deux rives, ne laissant passer ni honmie ni bête. Ce fut l'unique sortie des Russes par la voie du fleuve. La flotte grecque, instruite par l'expérience, ne leur permit plus de renouveler cet exploit.

.lean, pour éviter (le sendjlables échecs, s'efl'orça de rendre le blocus de Dorystolon plus élruit encore. Ses troupes, infatigables, exécutèrent d'immenses travaux de circonvallation. Toutes les routes menant à la ville assiégée, les moindres chemins furent coupés par des tranchées qu'occu- [lèrent des détachements nombreux. Il devint impossible aux Russes de se ravitailler dans quelque direction que ce fût, et dès ce moment la famine se lit cruellement sentir. Puis l'armée grecque demeura au repos, attendant que la faim lui livrât l'ennemi.

Comme si le basileus ne pouvait demeurer un joiu- sans les plus graves préoccupations, alors qu'il était déjà si absorbé par les soucis de cette lutte de géants, il reçut à ce moment des nouvelles qui l'émurent vivement. Tandis qu'il >'Mpprr'tait à conquérir Silistrie, il apprit soudain qu'il avait failli perdre Cunstantinople et l'empire. C'étaient encore ces turbulents et incorrigibles Phocas qui, inconsolables d'iiMiir penlii pai' la morl de Nicéphore le pnuvnir et la fortune, avaient voulu jirofiter de son absence pour tenter désespérément une fuis de plus de ressaisir la couronne. On se rappelle que lors de la révolte de Bardas Phocas, l'an précédent, Léon et son autre fils le patrice Nicéphore, ayant comploté de débarquer en Thrace et de soulever les populations de ce thème, avaient i)Our ce fait été condamnés à perdre la vue. Mais le basileus Jean, [)lein de clémence, ayant ordonné qu'on se contentât d'un simulacre de supjdice, s'était borné à faire garder plus étroitement le père et le fils dans la ville de Methymna de Lesbfis. .Nous n'avons aucun détail sur cette seconde prison des infortunés princes. Toujours est-il que, soit ipie leur exil IVil devenu si dur ((u'ils préférassent tout risquer [jlnlôt (jne de le subir davantage, soit qu'ils eussent é'Ié' -liiusés par de l'auv ra|i|inrts sur la situation

128 JE.iy TZIMISCÈS

vraie du liasiloiis et de son arnii'o aux rives du Danulic. nu bien encore (|ne la seule absence de Jean leur cùl [laru une garantie suffisante pour le succès du coup de main qu'ils méditaient, ils parvinrent à corrompre leurs gardiens et à s'évader de Methymna dans une barque. On ignore comment ils réussirent à franchir les passes de l'IIellespont et à aborder en face de Constantiuople. Quelque temps ils se tinrent cachés dans un monastère du faubourg asiatique de Pélamydion (1), dont les moines étaient dévoués à leur cause. De même que pour tant d'autres événements du dixième siècle byzantin, péiinde obscure entre toutes celles de l'histoire, nous ne possédons sur cette conspiration aucun autre détail, mais cette simple indication de Léon Diacre nous fait voir combien les partisans des Phocas étaient encore nombreux et puissants dans la capitale et quelles actives intelligences ceux-ci devaient y entretenir pour qu'ils osassent se risquer en une telle aventure, pour qu'ils pussent être ainsi accueillis par toute une congrégation de moines à eux dévoués dans un monastère de la banlieue même de Constantiuople. A travers la désespérante brièveté des chroniqueurs on devine confusément toute une vaste et puissante conspiration n'attendant ipi'une chance heureuse, une défaite du nouveau basileus sur le Danube, pour se transformer contre lui en un soulèvement général de toutes les rancunes formidables du parti tombé avec Nicéphore.

Nous ne connaissons exactement de cette audacieuse tentative des Phocas que son issue même, qui fut pour eux des plus malheureuses. Dès que le curopalale eut fait connaître par un messager sûr à ses fidèles de la capitale sa présence au monastère de Pélamydion, ils lui renouvelèrent la promesse de leur appui. Dans des conciliabules secrets, il fut convenu qu'une bande de partisans dévoués s'introduirait de nuit au Palais Sacré, plus facile à aborder en l'absence du basileus, et y proclamerait aussitôt le règne de Léon. Naturellement on maintiendrait nominalement sur le trône les deux jeunes basileis légitimes. Si ce premier acte réussissait, on pouvait avec raison concevoir les plus grandes espérances pour le succès final. On avait si bien vu au début de

(1) Ou Pélamys.

^^^^^tr^^^p^^^^^^^^^^ET

COXSPFRATrO.W DES PHOCAS

chacun des deux derniers règnes combien l'heureuse issue de ces conspirations dépendait parfois du plus modeste commencement. Pénétrer en armes au Palais, y proclamer sur-le-champ ua nnuveau liasileus était

PORTION DE TRlprytjLE BVZAXIIX. Email de lu [in ila X"- sit-ch-, cnserir an monastère (le Seliémokhmiili, dans l'ancienne Géonjie. — La Résarreclion et l'Annonciation. (Histoire des Émaux Iiyz;iiiliiis, de X. Kondakov .)

à cette époque à Byzancc le moyen le plus prompt comme le plus sûr de faire une révolution. On l'avail liicn vu lors de l'avènement de Tzimiscès, si peu de temps aupaiaxant. .Mais aujiMiid'iuM", s'il n'y avait plus au Palais unNicéphore Phocas pour in>pin'r, inruic inninanl, df la Icrrcur aux conjurés, de mèuio il no s'y trouvait ])as iinii plus une Théophann jiour les y

130 JE.IX TZIMISrE^'

iiiIrcKiuiie en secret. Pour pouvoir y |i('ni'lnT nuilauimenl, les partisans (les deux princes, fort pressés d'agir, réussirent h gagner un des portiers impériaux (1) qui leur laissa prendre des empreintes sur cire des serrures. Dès qu'on eut fait fabriquer des clefs nouvelles, des émissaires furent expédiés en hâte au couvent de Pélamydion pour prévenir les pirinces. Par une nuit très obscure, comme le vent soufllait en tempête, une barque porta le vieux curopalate et son lils de la rive asiatique du Bosphore au pied du palais du Boucoléon. C'était précisémenl le trajet qu'avaient suivi deux ans et demi au]iaravanl, par le même temjis d'orage furieux, Jean Tzimiscès et ses affidés ! Les Phocas pénétrèrent clandestinement dans l'enceinte urbaine par la petite porte du même nom (2) qui s'ouvrait au-dessous de l'église de Sainl-Phocas. Déjà ils se croyaient maîtres de l'empire. Durant que leurs partisans se groupaient, ils allèrent pour quelques moments se cacher dans le quartier du Sphorakion, situé non loin de l'Octogonion et de l'Hippodrome (3), dans la maison d'un de leurs principaux affidés, employé à la cour. Une imprudence les perdit. Un des leurs, voulant leur gagner des adhérents, était allé trouver un sien ami dont il se croyait sûr, qui était directeur de la fabrique impériale où se tissaient les étoffes merveilleuses destinées à l'usage de la famille du basileus. II révéla à cet homme la présence des deux bannis dans la capitale, lui demandant de soulever en leur faveur la très nombreuse et puissante corporation des tisserands, dont il était naturellement le membre le jilus influent. Lui, pour le mieux tromper, feignant d'accueiUir sa demande, s'éloigna sur-le-champ, connue s'il allait remjilir sa mission.

Au lien de cela, il courut épouvanté chez le parakimomène et chez le drongaire Léon, que Jean Tzimiscès, très probablement inquiet de savoir sa turbulente cajjitale si complètement livrée à elle-même, avait renvoyés des bords du Danube jiour veiller sur elle et sur le Palais Sacré.

(1) Skylitzés dit qu'eils corronipiient, à prix d'or, beaucoup de gens de la ville, même des gardiens du Palais ».

(2) « Porle de l'Acropole ».

(3) Voy. A. Mordlmann, Esquis.^e topognipliique de Conslanlinople, p. 119. « Les péripéties (le ce récit, dit cet auteur, s'expliquent parfaitement si l'on admet la situation de l'église Saint-Théodore Sphoracii près de l'Octogonion, dans le voisinage de la Grande Église, tandis qu'en la plaçant, avec les topographes depuis Pierre Gilles, au Véfa Me'idan, les distances intrc les endroits mentionnés seraient trop grandes. »

coysf'in.iTiox des phoca.^ isi

Lo Iraîti'L' mil ces hauts personnages au courant de la présence du curopalalc et de sua (ils à Coiislnnliuripli'. Il put nièmi' leur indiquer la retraiti' des deux princes.

L'eunufjue Basile, le vaillanl bâtard, n'était |)as Iicjuiine à i)erdre la tète pour si peu. Sur son ordre, le drongaire Léon, comme lui prompt à l'action, alla à la tète de soldats choisis envelopper la maison où le curopalate se tenait caché, pas assez vite cependant pour ([ue les deux Phocas, qu'on réussit à prévenir, ne fussent parvenus à s'échapper par une issue dérobée. Se sentant perdus, ils coururent à la Grande Église, refuge suprême de tous les désespérés de Byzance, considéré d'ordinaire comme sacré. .Mais les infortunés avaient affaire au dur parakimomène, peu enclin à se laisser impressionner par cette vieille tradition d'inviolabilité qu'il n'avait du reste jamais respectée ; on l'avait bien vu jadis lorsqu'il s'était agi de son prédécesseur Bringas et aussi de la malheureuse Théophano. Les gardes du drongaire, pénétrant dans Sainte-Sophie sur les pas des fugitifs, les en eurent vite arrachés, on conçoit au milieu di' (piel tumulte populaire. >'ous n'avons pas d'autre détail. Ou jeta les princes enchaînés dans une barque qui les conduisit à un monastère de l'îlot de Calonymos, dans l'archipel des Princes (1). Le basileus fut prévenu aussitôt. Sa patience était à bout. Les deux malheureux furent cette fois définitivement privés de la vue. Tout ce qu'ils possédaient encore fut confisqué au profit du Trésor. Ainsi finit le brillant curopalate Léon. L'histoire se tait dès lors sur son sort. IMus tard nous reparlerons de son lils. Léon Diacre dit que leur exil se jirolongea longtemps. Probablement ils habitèrent des années durant quelque misérable cellule d'un de ces cloîtres insulaires, menant la vie misérable ipii était à Byzance le lot des prisonniers d'Étal privés de la vue, transformés de force en moines.

« Dans le même temps, poursuit Skylitzès, se passa un autre fait digne d'être noté. Ou trouva dans les jardins d'un sénateur une plaque de marbre portant les efligies de deux personnages, un homme et une femme, avec cette inscription : « Lonr/ue vie à Jean et Théodora, basileis philochristes. » « Il y eu eut, dit le uaïl chroniqiujur, qui s'intéressèrent

(I) Skylitzès tlit !■ dans l'il.- ,!,• I>:'oti ».

132 JEAN TZIMISCÈS

oxtraordinairement à cette pierre prophétique. Elle leur semblait avoir prédit l'état de choses actuel. D'autres, plus sceptiques, soupçounèrent (juelque fraude et y virent une flatterie du propriétaire à l'adresse de l'empereur. » (( Je n'aflirme rien, conclut le prudent écrivain, car j'ignore de quel côté se trouve la vérité. »

Revenons au siège de Dorystolon. Remis de la chaude alerte causée par la tentative des Phocas, Jean Tzimiscès avait poussé avec ardeur les opérations, enserrant chaque jour davantage l'ennemi dans un cercle lie fer. Le siège, transformé en blocus pour mieux alTamer les Russes et les habitants enfermés avec eux, s'était poursuivi tout le mois de mai et tout le mois suivant sans incident notable, du moins les chroniqueurs n'en mentionnent aucun (1). Cependant les machines byzantines n'avaient pas cessé un jour de battre tantôt un ])oint, tantôt un autre de la muraille, et le nombre des défenseurs de Dorystolon n'avait cessé de diminuer. Le 19 juillet (2), les Russes, tourmentés par la famine, horriblement gênés par la pluie de traits et de projectiles que les balistes et les catapultes ne cessaient de faire pleuvoir sur eux, leur tuant journellement de nombreux guerriers, tentèrent enfin une sortie nouvelle, se répandant soudain dans la plaine en masses [irofondes, faisant des efforts désespérés pour brûler ces odieux engins. Le magistros Jean Courcouas, iils de Romain, à la fois parent et ancien compagnon d'armes du basileus dans les campagnes d'Asie, un des héros des guerres sarrasines sous les trois derniers règnes, ce soldat jadis intrépide et peut-être le meilleur général de l'empire après Jean Tzimiscès et Bardas Skléros, maintenant alourdi par l'âge et l'ivrognerie, avait le commandement des machines; de nos jours on dirait qu'il avait la direction du parc de siège.

La sortie des Russes eut lieu après le repas du miheu du jour. Courcouas qui avait, suivant son habitude, longuement festoyé, dormait quand on courut l'avertir. Encore lourd de vin et de sommeil, il s'élança sur son

(1) Ce temps d'inaction complète de la part de Sviatoslav, dit l'historien Tchertkov {op. cit., p. 235), peut s'expliquer par ce fait que peut-être il espérait recevoir des renforts des Hongrois, des Slaves ou d'autres nations au delà du Danube. Skylitzès dit expressément que « les peuples barbares du voisinage n'osaient pas, par crainte des Romains, porter secours aux Russes ».

(2) Cette date est établie par celle du combat suivant, que Skylitzès fixe au 20 juillet et que Léon Diacre dit avoir eu lieu le lendemain de celui dans lequel Jean Courcouas fut tué.

COMBATS rURIEUX SOUS DOllYSTOLON

ICONE BYZANTINE peinte et émaUlée de la fin da X"" ou du commencement du XI"" Siècle. aa monastère de Kliopi, en Mingrélie (llist. des Kmaux Byzantins, c/e M Kondahov).

conservée

cheval, l'aisaiil f^oiiinT la charge. RaUiant ses hommes, il les conduisit à fond de train à la rencontre de l'ennemi. Soudain on vit sa monlurç hiilcr dans un trou de la roule et rouler à terre eu le désarçoiinaul. A ce mnuicul les deux troupes en venaient aux mains. !.,es Flusses, voyant chou- un chef à l'armure entièrement dorée comme l'était aussi le caparaçon de son

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