lEAX TZIMISCES
cheval tout ofiio <lc phalères, persuadés quec'était le basileus, se jetèrent en foule sur lui coniuie des bêtes de proie. A coups de haches et d'épées, ils l'eurent en un instant déi)ecé. Ce tragique épisode mit probablement de suite fin au combat, et les Russes, s'ils ne réussirent pas à brûler, semblel-il, lienucoujMle inacliines, puroiil du moins se retirer sans être inquiétés, car les chrnniiiui'urs n'ajouliMil rien de plus au récit de ce jour, sauf que la lètc du magistros fut fichée sur un javelot planté au haut d'une tour de l'enceinlc, au bruit (Hourdissant des acclamations des Russes et des injures moqueuses dont ils accablaient les assiégeants, tant ces barbares étaient encore convaincus qu'ils venaient d'égorger le basileus grec « comme un porc à l'abattoir ». « Ainsi, dit Léon Diacre, le toujours dévot chroniqueur, Courcouas porta la peine de ses nombreux sacrilèges. On affirme en ed'el ijue dans cette guerre de Bulgarie (1) il n'avait pas craint de mettre au pillage de nombreuses églises et de s'approprier leurs vases sacrés, les vêtements sacerdotaux, les étoffes précieuses. » Ce fut une grande iieile |inur le basileus que la mort de ce capitaine (2). Telle fut la (pialrième journée de combat sous Dorystolon : une simple sortie.
Dès le lendemain, 20 juillet, Sviatoslav, exalté par la mort de ce grand chef, dont il .savait maintenant le nom, voulant tenter une fois encore la fortune avant que la disette et les maladies qui décimaient son armée chaque jour davantage ne l'eussent jiar Imp réduite, décida d'exécuter une nouvelle sortie eu masse. Ce fut la cinquième journée de bataille devant Dorystolon. Celle-ci fut terrible, une des plus sanglantes. Tous les assiégés valides avaient pris les armes.
Sviatoslav, se réservant le commandement d'une des ailes, avait placé la seconde sous celui d'Icmor, chef illustre, « le second dans l'armée après le prince », qui, de la jilus basse extraction, s'était élevé par sa bril-
(1) Probiiblrmcnt lors de la marche en avant de la Grande Péréiaalavets sur Dorystolon.
(2) La version de Skylitzès et de Cédrénus est quelque peu différente, moins fâcheuse pour la mémoire de Jean Courcouas. Les Russes, disent-ils, souffraient principalement de l'action des machines dont la garde était confiée à ce chef. Une surtout, quelque monstrueuse catapulte, les accablait d'un terrible jet de pierres. Un gros d'infanterie mélangé de troupes légères fut envoyé pour détruire cet insupportable engin. Courcouas, qui se précipita pour le défendre, fut désarçonné en plein bataillon russe par un projectile adroitement dirigé. Ses soldats, accourus trop tard à son secours, conservèrent du moins la fameuse catapulte et refoulèrent Us lîusses dans la place.
tOMDATH FURIEUX SOUS DORYSTOLOX 135
lantc valeur au premier grade militaire et joui:^!<ail d'une immense réjiutalion parmi ses frères d'armes. C'était encore, comme tant de ses compatriotes de cette éporpie, un géant formidable, d'une force extraordinaire (1). Un violent combat s'engagea sur l'heure. Dans le corps des Immortels, qui comptait de nombreux fils d'archontes byzantins et de princes étrangers, figurait celui du vieil émir de (IrMc, (louroujias, dmit j'ai raconté ailleurs l'i'mou vante histoire (2). Le vaillant chef sarrasin, après avoir suivi avec tous les siens le trinnipho de son \ainipu'ur Nicéphore Phocas, avait dû fixer sa résidence aux abords mèiues de Byzance. Il avait vécu depuis dans une demi-captivité très douce, comblé d'honneurs par le gouvernement impérial, qui avait été jusqu'à lui donner un siège au Sénat. Son fils Anémas, probablement avec plusieurs autres membres de sa nombreuse famille et d'autres chefs arabes Cretois captifs, avait pris du service dans l'armée byzantine, et avait été, on le voit, admis dans ce corps d'élite }iar excellence, conformément à cette politique byzantine, si souple, si habile à s'attachertous ces nobles vaincus ipielle retenait auprès d'elle connue autant d'otages garants de ses conquêtes. Contraste extraordinaire, le lils de ce sauvage chef de corsaires dontles flottes avaientmis en danger l'existence même de l'empire quelques années auparavant, faisait maintenant à la suite du basileus la campagne de Bulgarie, n'ayant plus qu'une pensée, et ce trait nous peint d'une couleur singulière ces temps troublés, celle de se couvrir de gloire sous les yeux de ses nouveaux amis, ses vainqueurs de jadis. Tel était encore à cette époque le prestige du nom romain I La présence de tous ces nobles jeunes représentants de la race arabe dans les armées impériales ouvre un jnur curieux sur ce que devait être dans celte lin du dixième siècle la composition d'un corps de la garde inniériale byzantine.
Donc Anémas, guerrier sarrasin du corps des Immortels, voyant le terrible Northmaiin Icmor se précipitera la tète des siens sur les rangs des
(1) M. liiélov, op. cil., p. IHi, csliMic i|u il sa^'il |iiiil-rli'i- là d'iin poi.sniiiMgc iiiiygiiiairi', inventé do toutes pièces par Léon Diacre. «Si Icinor, dit-il, iivait élé lo premier dans l'arniéc après Sviatoslav, nos chroniiiiieiirs l'eussent certainement mentionné. » Je ne vois aucune raison de mettre sérieusement en doute la veraciti- d'un hislorien aussi consciencieux que Léon Diacre.
(2) Un Empereur Byzantin nu l)i.rième Siècle, chap. ii.
130 JA'.l.V rZIMlSCES
Grecs et y porter partout la innrl, jaloux de s'illustrer aux yeux des guerriers orthodoxes, fondit sur le géant l'épée à la main. Nullement troublé par sa taille et sa force colossales, il le suivit quelque temps, ardent à le joindre, l'atteignit enfin et lui déchargea sur l'épaule gauche un coup si formidable que la tête, l'épaule et le bras droits en furent tranchés du coup. Toute cette portion du tronc Inmlia sur le soi. Anénias, bondissant de son cheval et saisissant la tétc d'Icmor, la cbnia m terre de son épée, et, sans blessure aucune, courut rejoindre sa troupe. Tel fut le duel épique de l'émir sarrasin el du héros Scandinave aux rives du Danube lointain.
A ce spectacle, les soldats byzantins s'écrient joyeusement. Une clameur lamentable éclate dans les rangs des Russes, désesjjérés de la mort de leur plus vaillant chef. Les impériaux, voyant la ligne ennemie flotter, se jettent une fois de plus en avant. Après une courte lutte, les hommes du Nord lâchent pied définitivemeiil. Jelanl, suivant leur coutume pour se protéger dans la retraite, ii'iir li(melier derrière l'épaule, ils se précipitent vers la ville, poursuivis par les Byzantins qui les massaci'enl. 11 en périt bien jiliis dans cette déroute que dans l'action. Iîeaa(nu[i moururent étoullés ou égorgés dans les passages plus étroits. Sviatoslav faillit être jiris. La nuit tombante lui permit de se dérober (1).
(je fut un nouveau grand désastre pour les Russes. Toute la nuit on les entendit pleurer leurs morts. Leurs hurlements lugubres ne cessèrent qu'avec le jour. La lune était dans son plein. Lorsqu'elle brilla de son ])lus vif éelal vers le milieu de la nuit, on les vit du camp grec sortir en Inuie des portes de la ville pour ramasser les cadavres de leurs frères gisant jiar la plaine et il semble d'après le récit du Diacre que les impériaux n'aient point cherché à les inquiéter dans celle poursuite funèbre. Grou- ])ant par monceaux ces corps giganlesipies de leurs braves compagnons, ils les disposèrent au pied du rempart sur autant de bûchers énormes, dont les flammes éclairèrent la cité assiégée de leurs lueurs sinistres. Les guerriers du Christ, ces dévots Byzantins, voyaient avec une curiosité ardente mêlée de terreur superstitieuse les grandes ombres de cette foule barbare s'agiter autour des blancs cadavres flambant dans la nuit étoilée. Ils
(1) M. lîiélov, op. cit., p. ISi, s'efforce encore de diminuer le succès des Byzantins dans cette journée.
COMBATS FURIFMX SOUS DORYSTOI.ON
virent, hclas ! bien autre chose. Ils virent à leur bûchers de nombreux captifs, non seulement (les hommes, probablement des soldats byzantins pi'is dans les derniers cduilials et aussi d"inibitunés prisonniers bulgares, mais même des femmes. On égorgea tous ces malheureux suivant des rilrs ti'rs juicinis. Leur sang versé devait assouvir les niànes des héros massacrés qui criaient vengeance. Ces lugubres cérémonies païennes jetaient une mystique terreur aux cœurs des légionnaires byzantins, ces paysans de Thrace ou d'Analolie, élevés dans la pratique d'une religion de douceur et de charité qui réprouve tout sacrifice sanglant ( 1) . « Non c tents de mettre à mort tous ces captifs sur les bûchers monstrueux où brûlaient leurs frères, ces «Ross homicides» jetaient dans le Danube, nous dit le Diacre, des enfants à la mamelle, préalablement étouffés d'après des rites spé-
(1) « Soit qu'ils l'aient apprise d'Anacliarsis et Je Zamolxis, leurs philosophes, dit Léon Diacre, ou des compagnons d'Achille, ils ont la coutume grecque des sacrifices et des libations sur les lombes des morts. » Le mOnie chroniqueur ajoute, d'après un passage d'ailleurs inccuinu du Périple d'Arrien, qu'Achille, fils de Pelée, était un Scythe né à Myruilkion, petite cité près du Palus Mieotis; que, ses conqiatrioles l'ayant chassé à cause de sa dureté et de sa cruauté, il était venu s'établir en Thessalie; enfin que la preuve de son origine se reconnaissait dans la forme de son manteau à fibule, dans sa coutume de combattre à pied, dans la couleur de ses yeux bleus, dans la violence et la cruauté extraordinaires de son caractère emporté. — Voy. le récit d'un sacrifice humain au ch. xxxix
horreur entraîner sur ces
CROIX BYZANTINE (face antérieure). Émail du, XI"" Sièrh; l'aisant partie da célèbre friptyijae de la sainte Vierge de h'kakhouli, consente an monastère de Ghélafj près de Koutàis^ dans l'ancienne Géorijie (llist. des Emaux Byzantins, par N. I\ondahov).
de la Chroii'que dite de Sesivr.
13î( .lEAX TZIMISCES
ciaiix. .) Avec ceux-ci encore ils jetaient des coqs qui se noyaient aussili'il I . Le lendemain de cette fête funèbre, au matin, les Grecs, déi»ouillant ceux des cadavres russes qui n'avaient pu être enlevés par leurs compatriotes, trouvèrent parmi eux les corps raidis de plusieurs femmes qui, déguisées en hommes, avaient comttaltu auprès de leurs maris jus(prà la moil. Il y avait des amazones parmi les Russes, comme chez les Xorthmanns il y avait les skjoldmor, les fameuses « mères du bouclier «. Comme les héroïnes Scandinaves célébrées par les scaldes. et qui avaient, en 7:^-". pris part à la bataille de Brovalla, celles-ci avaient voulu contribuer au gain de ces rudes journées et elles étaient tombées auprès de leurs époux, victimes de leur courage, de leur amour, (le leur dévouement 2 . Tous ces détails funèbres sont une preuve frappaidr de la gravité des pertes subies par les assiégés dans cette cinquième journée.
Constamment battus, les Russes, malgré leur énergie, commençaient à se décourager. Ils n'espéraient plus aucun secours des nations barbares voisines, tremblant d'attirer sur elles les effets du tout-puissant courroux impérial. La flotte byzantine interceptait les convois par le Danube et ôtait aux assiégés toute possibilité de se sauver par le fleuve. Ils étaient réduits à la plus extrême disette. Les Byzantins, au contraire, vivaient dans l'aliondance, recevant de toutes parts des renforts et des approvisionnements. Les vivres affluaient à leur camp. Dans ces tristes circonstances, dès l'aube du Iciidiiiiaiii. Ir lil juillet. Sviatoslav assembla ses soldats en un vaste parlement, un comenton. C'était par ce nom que les Russes désignaient un conseil de guerriers et c'est celui même dont Léon Diacre se sert dans son curieux récit (3). Les avis fui'ent très partagés. Tous étaient d'accord qu'il fallait en finir avec cette guerre désastreuse. Mais les uns voulaient ipi un lrnl;U de fiiii' de nuit au nuiyen des barques amarrées à la rive. Ceux-ci alléguaient [mur preuves de la folie d'une résistance plus l)rolongée la mort de tant de chefs les plus braves et les plus écoutés, toutes
(1) Sur ces sacriflcos i)o coqs, voy. Ibn Fozlan, ÙJ. Fra;lin, pp. lj-1'.
(2) Voy. dans Tchertkov, op. cit., note 2 à la note 37 de la p. 168, les détails curieux sur la présence des femmes et des enfants dans les armées Scandinaves
(3) De komma, koman, teniie, hommen en allemand. Voy. Tchertkov, op. cit., p. 2U2, note 88.
COMBATS FURIEUX SOUS DORVsTOLO.y 13H
ces perles irréparables, surlout la (lilTiciiIlé démontrée par tant d'échecs successifs pour les fantassins russes de résister aux charges des cavaliers cataphractaires. Les autres, tout en reconnaissant aussi pleinement l'impos-iibilité lie se défendre plus longuement dans Dory^tolon, préféraient aux hasards d'une retraite aussi périlleuse les avantages d'un traité de paix. C'était 1 iiiiii|ur manière, affirinaiciil-ils, du sauver les débris de iarnit-e. (^e n'était du reste pas le premier traité' (pie les Russes vaincus avaii'ul dû signer sur un clianip de bataille, témoin ceux des années lllt" et '.l't'i, grâce auxquels leurs pères s'étaient tirés à assez bon compte de l'exlréniile dans laquelle ils se trouvaient. Le projet de fuir la nuit sur des barques était insensé, soutenaient les partisans de cette seconde opinion. Les vaisseaux grecs porteurs du feu grégeois qui gardaient toutes les issues auraient tôt fait d'incendier les monoxyles russes dès leur apparition sur le fleuve.
Alors Sviatoslav, après avoir écoulé en silence tous ces avis, (pii tous, malgré leur diversité, concluaient à la cessation des hostilités (1), se raidissant contre la mauvaise fortune, s'écria soudain d'une voix luniuuite (ju'il fallait continuer à combattre. Dans des discours enflammés, il dépeignit à ses chefs à la fois la lionti' d'un traité et les misères d'une t'uiti' môme heureuse. « Plutôt périr tous d une mort glorieuse, répétait-il. quij de traîner plus tard des existences déshonorées. »
Léon Diacre a refait de toutes pièces ce discours emporté et vil)ranl du prince varègue. .le préfère les paroles que la célèbre Chronique dite de Xeator met dans la bouche du iiéms à un aulri.' jour de cette guerre, mais dans des circonstances entièrement analogues : « Nuus n'avons pas où fuir. Bon gré mal gré, il faut livrer bataille. Xe faisons pas honte à la Russie : laissons ici nos ossements ; car en mourant nous ne nous déshonorerons pas, et si nous fuyons, nous serons déshonorés. >se fuyons pas, mais tenons ferme. Je marcherai devant vous; si ma tète tondje, songez à vousmêmes. » Et les soldats, ajoute la vieille Clironiijite, dirent : « Si la tète tombe, nous succomberons avec toi ». Une fois de plus, en elfet. l'éloquence entraînante du ciief tant aimé rendit à tous le courage. Après sa
(1) Voyez dans Ti-limlkov, o/J. cit., pp. 2:!tj sqq., l'expose éloquent de la situation prosqiiidésespérée dans laquelle se trouvaient li'S Russes.