DÉFAITE FISALE DES RUSSES
Les imprri.uix ne fireul pas de quartier. Probablement la ]ilu|iart des Russes succombèrent dans la déroute finale, car le même cbroniqueur n'accuse du côté des Byzantins qu'une perte de trois cent cinquante tués avec de très nombreux blessés. Les vainqueurs ramassèrent sur le cbamj) de bataille vingt mille hnuclirrs, une masse énorme d'épées et d'aiiti-es armes. Ce prodigieux bulin semble aussi fort exagéré.
Telle fut la sixième cl dernière journée de Dorystolon, la quatrième grande bataille sous ces murs (1). Même pour un enragé combattant comme Sviatoslav, après un tel désastre, la situation n'était plus tenable. Eprouvant une mortelle douleur, le lils de la grande Olga comprit qu'il n'y avait plus qu'à traiter avec ce vainqueur qui l'étranglait de sa main de l'er. Tonte la nuit il pleura avec les siens sa défaite, se lamentant, donnant libre cours à son exaspération. Ces guerriers d'Odin étaient de grands enfants prompts à s'illusionner comme à se désespérer. Après s'être couverts de gloire, après avoir risqué cent fois leur vie dans ces luttes corps à corps, les plus sanglantes qui furent jamais, ils passaient des nuits à pleurer, à pousser des hurlements de détresse, à maudire à grands cris le sort qui leur avait été contraire.
La campagne était finie. Le 2.j juillet au matin, voulant sauver la \ ie de ses guerriers survivants, n'ayant plus de quoi les nourrir, résolu aux suprêmes sacrifices si durs pour son orgueil, le prince russe, « acceptant sa défaite avec ce sens pratique et cette résignation fataliste des barbares >i, envoya des ambassadeurs au basileus pour demander la paix. Il offrait de livrer Dorystolon, d'évacuer la Bulgarie, de rendre tous les prisonniers, pourvu qu'on le laissât regagner son pays avec le reste de son peuple. Surtout il demandait que les terribles vaisseaux porteurs du feu grégeois, éternel effroi de ses guerriers, ne s'opposassent point à la descente du Danube. Comme il se trouvait sans ressources avec des affamés, il priait aussi qu'on lui donnât du blé. Finalement il demandait que les Byzantins reçussent à nouveau les Russes au nombre des n peuples amis de l'empire », surtout qu'on leui' permit, <( comme il avait ('(i'
(1) M. BiiMov pousse vraimriii iiup luiii raiiiipiir-piiipi-c iialiniud en sellorçaiil do proii- Vor que celle dernière batiiilli' lut encore à l'avantage des Russes. Le parti pris est trop évident. — M. Tclierlkov a donné en tOtc de son livre un plan de cette bataille dressé par lui d'après les iudieatiiMis dr Lien Diacre.
148 JEAN TZIMISCES
convenu de toute antiquité et comme il avait été expressément stipulé dans tous les traités antérieurs >\ de venir à nouveau vendre leurs marchandises à Byzance sur le pied d'une parfaite amitié. Cette clause dernière était d'importance capitale pour ce peuple guerrier, mais bien plus marchand encDre ijue guerrier. Les Russes s'engageaient aussi à ne Jamais envahir les limites du Irnitiiire de la ville de Cherson en Crimée, dernière possession de l'empire sur la rive septentrionale de la mei' Noire.
Ces conditions étaient Mon trlles (ju'Dn pouvait les attendred'un ennemi abattu. Jean Tzimiscès, tout prince belliqueux qu'il fût, était trop lui politiipie pour ne pas attacher une importance extrême aux bienfaits de la paix. II accepta volontiers les propositions du grand-prince de Kiev. La paix fut conclue et les fournisseurs de l'armée impériale distribuèrent drux niédinines de Idé ;i cliacun des \ ingt-dtux mille guerriers russes ou alliés qui subsistaient. Trenlc-hiiil mille, ilil Léon Diacre, avaient péri jiar le fer des Byzantins. Les bar(pies mon<ixyles transportèrent aussitôt cettr l'iiiilc de vaincus do lantrr ciMi' du Danulie, et les galères ignifères ne s'opposèrent point à leur jiassage.
Lorsque tout ont été réglé, le fier Varègue. avant de s'éloigner à jamais A^ers sa luinlaine patrie, sollicita du basilens une entrevue qui lui fut accordée. A l'heure convenue, l'autocrator Jean descendit sur la rive du ileuve. Il était à cheval, revêtu de sa fameuse armure dorée, portant des armes de prix. Derrière lui caracolait une suite inuiiiiiliralilr il I illiciiTs. dr digiiilaiics. ili' [ialrirr>, ('■(incelants d'or, chamarrés ni(i\(illeusement. Aussitôt on vit ajqiaraitre sin* le Danube le chef russe qui se dirigeait vers le groupe éblouissant. La sublime simplicité de son alhu-e contrastait avec la somptuosité du cortège byzantin. Le héros de tant de combats était dans une petite nacelle de son pays, ramant confondu avec les autres rameurs, n II était, nous dit Léon Diacre, ainjuil imus devons ce précieux et saisissant portrait, de taille movenne; il avait les sourcils éjiais, les veux bleus, le nez aquilin, la barbe rare; il jinrliiil d é'paisses et immenses moustaches tombantes; il était presque chauve, sauf, sur chaque tempe, une boucle de cheveux, en signe de la noblesse de son rang; il portait la tète très droit; il avait la poitrine large et était bien membre. Sa physionomie avait quelque chose de som-
EXTREVUL- DE SVI ATO s LAV AVEC LE BASILEUS
brc et lie féroce. » Il usl prohahle aussi <iiie colle entrevue avec son vain- (lueur et son mortel ennemi ne laissait pas que d'impressionner vivement cet homme aux passions violentes.
Détail curieux, Svialuslav partait ;i une oreille une boucle uniipie ornée de deux perles s(''parécs par une <'sc;uIiûucle. Son vêtement, entièrement blanc, ne se distinguait de celui de ses
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compagnons que par une plus grande propreté.
Le naïf clironiqueui', en ces quelques mots, nous a tracé un porlrail jilciri de saveur et qui devait être fort exact de cethommesi intéressant.
On n'invente pas de pareils détails, et ces lignes de ré'crivain médiéval sont pour cela très précieuses. Qui ne croirait, en les lisant, voir passer
ce chef hardi de ces guerriers intrépides qui, venus des glaces de Scythie, avaient fait trembler Byzance? Qui ne se le représente franchissant les eaux du grand fleuve dans son sauvage et martial appareil, ramant avec une farouche ardeur, plein de simplicité et de barbare élégance?
De l'entrevue des deux princes nous ne savons rien de pUis. Léon Diacre ne nous en a ilil ipic ces muls (pii furmenl certes un saisissant tableau, mais ne nous rcnscignrnl ])iiint sur les propos des (b-nx chefs en cet entretien dramaticpu'. « Svialoslav, dit le chroniqueur, debnul sur le banc des rameurs, échangea ([uelques paroles avec le basileus au sujet de la paix. » Il est probal)le cpie .lean Tzimiscès ne descen(bl poinl <U' son coursier et qu'il jiarla à cheval de la rive à sou étrange interlocuteur.
IVOIRE BYZANTIN da XI"" Siècle, da Masée da Loavri'. Lr (,'hrist, adossé à la croLx; bénissant de la main dixiitc. à la (jrecfjae.
loO JEAN rZlMfSCES
Ce fut certainemenl dans les jours ijui suivirent celte entrevue en ce cadre grandiose que fut sig;né, entre le basileus et la nation russe représentée par son chef, le traité dont Léon Diacre nous a transmis quelques articles et dont la Chronique dite de Nestor (1), ce plus ancien récit historique russe, nous fuuriiit un texte probablement très exact malgré l'omission précisément des clauses énumérées par le Diacre, clauses dont j'ai parlé plus haut et qui furent vraisemblablement l'objet d'un premier arrangement immédiatement après la dernière bataille de Dorystolon.
Avant de donner ce texte si utile pour la connaissance des relations entre les nations byzantine et russe à cette époque, je dois dire quelques mots des indications qui nous sont fournies par cette même Chronique faussement attribuée à Nestor, cette plus ancienne histoire du peuple russe sur touli' cette brillante campagne. Ces indications devraient être comme la ]U'écieuse contre-partie des récits détaillés que je viens de reproduire qui nous ont été conservés par les historiens byzantins, Léon Diacre, Skylitzès, Cédrénus et Zonaras en particulier. Malheureusement il n'en est rien, et pour cette période des annales nationales le texte d'ordinaire si important de la Chronique ne nous a livré que de rares et brèves indications, fort souvent, semble-t-il, volontairement inexactes. L'orgueil froissé de la défaite totale a poussé le narrateur anonyme à transformer en succès constants les constantes défaites de ses belliqueux compatriotes, alors qu'il eût jiu puurtanl trouver une consolation suffisante à tant d'humiliations en se bornant à narrer avec vérité leur résistances! prolongée, si héroïque, contre les troupes plus nombreuses. In'en autrement exercées de Jean Tzimiscès. II est très possible qu'au déi)ut, du moins dans les plaines de Thrace, les Russes aient vraiment obtenu plus de succès que ne l'avouent Léon Diacre et Skylitzès et que quelqu'une des victoires célébrées par la vieille Chronique varègue ait réellement été remportée par eux. Il n'en demeure pas moins définitivement établi que cette guerre fut, dans son ensemble, désastreuse pour les guerriers du nord, qu'à partir surtout du passage du Balkan par l'armée impériale, ils allèrent, malgré leur admirable résistance, de défaite en défaite jusqu'à la catastrophe finale, qu'en
^1) Éd. Léger, pp. 58 sqq.
TnAiTr-:fi de p.ux 151
un mot ils furent si complètement battus qu'ils durent signer la paix sur la frontière même de cette Bult;arie qui venait d'être en entier conquise par eux, frontière sur l'extrême limite de laquelle ils se trouvaient refoulés et qu'ils diirciil évacner aussilùt. Et cependant, et c'est là ce qui prouve la fausseté des renseignements f(>uriii> par la Chronique sur ces faits de guerre, dans le récit diiniii' par elle il n'est à aucun endroit fait mention d'une seule défaite subie par les Russes. Tout au cnnlraire, il n'y est constamment question que de leurs triomphes, puis, sans transition aucune, on en arrive soudain au traité signé avec Jean. Or, malgré le soin mis par le chroniqueur russe à présenter ce document comme un document de victoire, il ressort avec la dernière évidence non seulement des clauses de cet instrument, mais aussi de chacune des raisons données par Sviatoslav, dans ce même récit, pour décider ses compagnons à en voter l'acceptation, que les Russes se trouvaient complètement acculés à cette dure nécessité sous peine d'être jetés dans le Danube j)ar les impériaux, beaucoup plus nombreux, l)eaucoup moins épuisés, nullement affamés.
En un mot, de toutes les pages consacrées par la Chronique à la lutte des Russes contre Jean Tzimiscès en Bulgarie, les seules qui paraissent présenter un caractère certain de vérité sont celles qui se rapportent au traité qui en fut la conclusion. Je ne cacherai point que je suis, sur ces points fort importants, en contradiction avec l'opinion des historiens russes, MM. Tchertkov, Biélov et autres, qui se sont plus spécialement occupés <le cette question. Je crois qu'un ardent patriotisme a fait faire parfois fausse route à ces savants éminents. Il ne m'est pas possible, dans ce livre qui est un simple récit et non une œuvre de polémique, d'exposer en détail les motifs qui me font penser autrement qu'eux. Je ne puis que donner la narration des faits tels que je les comprends et renvoyer aux travaux de ces érudits le lecteur désireux de se faire une opinion personnelle. Toutefois, comme la toute première partie du récit russe présente, malgré le parti pris évident de déguiser la vérité, un certain nombre de détails intéressants, il me paraît indispensable de reproduire ce texte en le faisant suivre de quelques observations nécessaires.
11 nous faut remonter assez loin en airirrc, avant même la niorl de
JEAX TZI.MISCÈS
Nicéphore Phocas et l'avènement de son meurtrier. Nous en sommes après la défaite définitive si rapide et si complète des Bulgares par les Russes en 9(5!) et la prise de la Grande Péréiaslavets par ces derniers, événements dont j'ai fait le récit dans le volume consacré au règne de Nicéphore. Ce l'écit, on voudra bien se le rappeler, se termine par ces mots : « et le soir Sviatoslav fut vainqueur et j)rit la ville d'assaut, disant : «La ville est à moi ». Sans transition, sans la moindre allusion aux longs
mois qui s'écoulèrent auparavant, surtout sans mentionner la mort de Nicél)hore et l'avènement de son successeur, le chroniqueur anonyme, poursuivant son récit, raconte ensuite les progrès des Russes au delà du Balkan, leur entrée sur le territoire grec, leur premier choc contre les troupes impériales. C'est la période qui corresjiond à l'invasion des Russes dans la [daine de Thrace. à leur marche en avant au delà d'Andrinople, à la défaite d'Arkadiopolis enfin dans le cours de l'an 970, tous faits que j'ai racontés plus haut, m'aidant des récits byzantins (1). Seulement le chroniqueur anonyme transforme cette défaite des Russes en une complète victoire, et très naturellement aussi tous les chiffres qu'il nous donne sont exactement l'inverse de ceux fournis par les sources grecques. Autant celles-ci grossissent le chiffre des pertes russes et diminuent celles des impériaux, autant lui, fait exactement le contraire. Voici son récit :
« Et Sviatoslav, ayant pris Péréiaslavets, envoya vers les Grecs, disant : « Je veux aller chez vous et prendre votre ville comme j'ai pris celle-ci ». Et les Grecs dirent : « Nous ne sommes pas capables de vous
BAS-RELIEF BYZANTIN sar pierre lithographiqiie des X"" ou A7"" Siècles. — La Vierge. — Ce fragment, d'une très grande finesse d'exécatiûn, a été trouvé dans les fouilles de la cité byzantine de Cherson. en Crimée. — {Musée de l'Ermitage d Saint-Pétersbu urg. )
(1) Voy. pages 36 à 57.
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i/iVE RIGA', (fan iiiamifcrit hy^antin ihdv d,' l'an HT,'., sous le régne (le Jean Tztmiscès, conservé à la Bihlinthèqae Nationale. — (I-'ac-siinilé, des Manuscrits grecs datés, de II. Oiiioiit
résister, mais reçois do nous un tribut (tour toi et tes coin|iniinons. Ditesnous combien vous iHes afin que nous puissions vous donner tant par
15ii JEAi\ TZIMISCÈS
tète ». Les Grecs ilirenl cela trompant les Russes : car ils sont rusés encore aujourd'hui. Et Sviatoslav leur dit : « Nous sommes au nombre de vingt mille >. Or il ajoutait dix mille, car il n'y avait que dix mille Russes. Et les Grecs amenèrent cent mille hommes contre Sviatoslav et ne payèrent point le tribut (1). Et Sviatoslav marcha contre les Grecs et ils s'avancèrent contre lui. Les Russes à la vue de l'armée furent très effrayés de cette multitude, et Sviatoslav dit : « Nous n'avons pas où fuir; ixm gré, mal gré, il faut livrer bataille. Ne faisons pas honte à la Russie. Tombons ici : car en mourant nous ne nous déshonorerons pas, et si nous fuyons, nous serons déshonorés. Xe fuyons pas, mais tenons ferme ! Je marcberai devant vous; si ma tète tombe, songez à vous-mêmes ». Et les soldais dirent : « Si ta tète tombe, nous succomberons avec toi ». Et les Russes se mirent en bataille, et les deux armées se heurtèrent, et il y eut un grand cond:iat et Sviatoslav fut vainqueur et les Grecs s'enfuirent. »
Voilà tout le récit que la Chronique fait de la bataille d'Arkadiopolis, celle (jue les historiens russes désignent sous le nom de bataille d'Andrinople.
A ces premiers événements racontés d'une façon si différente par les detix sources opposées, succéda, on le sait, une période nouvelle correspondant à l'année 971, période durant laquelle la rébellion de Bardas Phocas, en obligeant le basileus à détacher une notable partie de ses forces pour les envoyer en Asie contre lusurjjateur, le força à remettre d'autant la campagne définitive qu'il préparait contre les Russes. On a vu que durant toute cette période ceux-ci ne cessèrent de faire des incursions dans un certain nombre de districts septentrionaux de la Thrace et de la Macédoine. La Chronique dit seulement : « Et Sviatoslav s'avança contre la capitale, ravageant tout, et détruisant les villes; aujourd'hui encore elles sont désertes ».
On a vu encore — dans les sources byzantines — que le basileus, vive-
(11 « Ce passage, ilil M. Biélov, op. cit., p. 171, se rapporte coilaiiioment aux négociations donl parlent les chroniqueurs grecs (négociations que j'ai mentionnée saux pages 42 et sqq.), et ces renseignements qui nous dépeignent si bien le caractère fourbe des Grecs et la bonhomie naïve des Russes, sont d'une évidente véracité. Sous prétexte de payer la somme promise à Sviatoslav pour la conquête delà Bulgarie par Nicéphore |somme à fournir par tête de guerrier), Jean Tzimiscès désirait simplement connaître le nombre exact de ses ennemis. »
TliAirÉf; DE PAfX 155
meiil désireux déparimer à ses provinces d'Europe les horreurs de la jïuerre et de l'iuvasiou barbare, avait, par deux fois, avant la toute première reprise des hostilités, envoyé au camp russe des messagers pour somnii-r le grand-prince de se retirer sous peine d'être immédiatement ;dta(iué et exterminé, pour lui offrir au contraire paix et amitié au cas où il consentirait à s'en aller de son plein gré. On a vu de même que le prince russe repoussa insolemment ces avances. Tout naturellement, ainsi que cela se passait constamment en de telles circonstances, les envoyés impériaux, les « basilikoi » de Jean Tzimiscès, devaient être en même temps porteurs de présents pour Sviatoslav. C'était un signe d'amitié, l'indice du désir qu'on avait de ninier de bons rapports, et pas autre chose. On voit, on va voir encore davantage, comment la signification vraie de cesarabassades dnnl l'envoi précéda immédiatement l'ouverture réelle des hostilités, a été étrangement défigurée par la Chronique à la plus grande gloire du prince varègm-, Cdmment elles ont été transformées en une sorte d'offre honteuse de tribut et de soumission qui aurait été faite à Sviatoslav par le basileus, |>lus tard enfin en une soumission effective. En outre, ces mêmes ambassades (jui, dans les récits byzantins, précèdent exactement les premières hostiUtés engagées sous le règne de Jean Tzimiscès et la bataille dite d'Arkadiopolis, sont reportées par le chroniqueur russe après ces événements, immédiatement avant la brillante et rapide campagne du printemps de 972 que je viens de raconter en détail. La suite des faits tels que je viens de les exposer suffit à elle seule à démontrer l'inexactitude du récit russe.
Voici le texte de la Chronique : x Et l'empereur convoqua ses boïars au l'alais et dit : « Qu'avons-nous à faire? Nous ne pouvons leur résister. » Et les boïars lui dirent : « Envoie-lui des présents. Voyons s'il aime l'or et les étoffes. » Et il lui envoya de l'or, des étoffes et un homme sage auquel il dit : (( Observe ses yeux, son visage et sa pensée. » Cet homme jirit les présents et alla chez Sviatoslav. On dit à Sviatoslav qu'il était venu des (îrecs avec des présents; il dit : « Faites-les eiiti'cr ici ». Ils vinrcnl, s'inclinèrent devant lui, disposèrent devant lui tic I i>r et des l'inllrs, et Sviatoslav, sans même regarder ces présents, ilil à ses serviteurs : « Gardez cela ». Les serviteurs de Sviatoslav prirent ces présents et les mirent de côté, et les envoyés de l'empereur revinrent
156 JEAN TZrMlSCES
auprès do lui. Et l'empereur appela son conseil, et les envoyés dirent : « Quand nous sommes venus auprès dr lui it (]ue nous avons déposé nos présents, il ne les a même pas regardés: il a seulement ordonné de les mettre de côté ». Et l'un des conseillers lui dit : v. Essaie encore et envoielui des armes ». Il l'écouta et lui envoya une épée et d'autres armes et on les lui apporta. Il les prit, les loua, les contempla avec satisfaction et ordonna de saluer l'empereur. Les envoyés revinrent auprès de l'empereur et lui dirent ce qui s'était passé: et les conseillers dirent : « Cet homme est farouche, il ne l'ail jias attenlinn aux richesses et prend les armes; |iaii'-hii (riluit ». Et l'empereur envoya dire : « Ne viens pas dans ma capitale. priMuU le Irihut (pic lu Mmilras ». Car il t'iait sur le jioinl dr marcher contre Constantimiple. Et on lui pava Iriliul; et il le jirit aussi pour ceux qui avaient été tués, disant qui' leurs lamilles le recevraient. Il jM-it donc beaucoup de présents et retourna à l'éréiaslavets avec beaucoup de gloire. »
Tel e.~t le récit de la Chronique, récit ipielipie peu invraisemblable, n'en déplaise aux historiens russes. On s'imaginerait du moins trouver à la suite le récit des grands combats sous Péréiaslavets, de la concentration (le l'armée russe dans Dorysldiiui. du siège si long de cette ville, des terribles batailles livrées sous ses nuu's, si fatales aux Russes, du désastre linal enfin de Sviatoslav et de son pen|ile. Il n'en est rien : Pas un mot de tous ces grands faits d'armes ! Au lieu de cela, d'un bond nous en arrivons au traité qui fut signé entre les belligérants après la lin des hostilités,et cependant,je le répète, les raisons mêmes que le chroniqueur anonvme met dans la bouche de son héros pour le justifier d'avoir signé cet acte, sont la meilleure preuve de l'échec si complet qu'il avait sulii il;. Je reproduis avant tout le passage si curieux concernant le traité. Il suit imiiiedialemeiit la jiiirase où il est dit que « Sviatoslav s'en était retourné à Péréiaslavets avec beaucoup de gloire ».
(I) Voy., dans le mémoire si souvent cité de M. Biélov : La lutte du ip-and-prince de Kieo Sviatoslav lyorevilch contre l'empereur Jean Tziiiiiscés, les raisons que ce savant donne de cette grave lacune. Je rappelle que M. Biélov s'est cITorcé, tantijt heureusement, tanti:)t avec moins de succès, me semble-t-il, de démontrer, à rencontre de l'opinion généralement admise jusqu'ici, la valeur des renseignements fournis par les annalistes russes sur cette lutte épique de Jean Tzimiscés contre Sviatoslav. Il s'est surtout attaché, je l'ai dit, à prouver, parle récit du prétendu Nestor, i|ue la bataille d'Arkadiopolis avait été une défaite des troupes byzantines.
(( Voyant combien son armée était peu nombreuse poursuit le cbronii|ueur, il se dit en hii-niènie : » S'ils venaient me surprendre, ils me tueraient inni el mes soldats ». Car beancuup avaient p(''ri dans l'expédition. Et il dit ; «1 J'irai en Russie et je ramènerai une armée plus nombreuse », puis il envoya des messagers à l'empereur, à Dérester (1), car l'empereur était alors dans cette ville. Aucune explication n'est fournie de cette présence .soudaine du basileus sur le Danube à Silistrie, alors que, d'après ce qui jirécède, le grand-]n'ince victorieux est censé se trouver encore
SILISTHIE. — Vue de la lille actuelle, rjui a succédé à la Dorystuton balijare, afsiéyée
par Jean Tzimiscès en l'an 97^.
à Péréiaslavets. On voit cdinhien tout cela est vague, combien sujet à caution. Je reprends le récit : k Et les messagers dirent à l'empereur de la part de Sviatoslav : « Je veux avoir avec toi une alliance et une amitié durable ». L'onijieieui-, entendant cela, se l'éjouil il lui envoya des présents plus considérables qu'auparavant. S\ialnslav recul les présents et se mit à délibérer avec les siens, (li>anl : " Si nous ne concluons jias la paix avec l'empereur d qu'il a|i|nrnui' cnuiliien nous sommes peu nombi'eux, il viendi-a et nous assiégera dans celle \ ille, el la Russie est loin et les l'etcbenègues sont en guerre avec nous: qui nnus secourra"? Concluons
n) Dnrystdlon.
158 JEAN TZIMISCÈS
donc la paix avec reinpereur 1 Us nous ont oHeii un tribut, que cela nous suffise, et s'ils venaient à nous le refuser, alors nous rassemblerions une armée plus considérable que la première, et nous marcherions sur Constantinople. » Ces paroles plurent à ses compagnons. Et on envoya les principaux officiers à l'empereur et ils vinrent à Dérester et ils se firent annoncer à l'empereur. L'empereur les fit venir devant lui le lendemain et ilit : « Que les envoyés russes parlent ». Ils dirent : « Voici ce que dit notre prince : * Je veux être en intime amitié avec l'empereur grec pendant tous les siècles à venir. » L'empereur se réjouit et il ordonna à l'écrivain d'écrire sur des feuilles tout ce qu'avait dit Sviatoslav. L'envoyé commença à parler et l'écrivain à écrire :
« Conformément au précédent traité (1) conclu entre Sviatoslav, grand-prince de Russie, et Sviénald, et Jean surnommé Tzimiscès, empereur des Grecs, traité rédigé par le syncelle Théophile à Dérester (2) au mois de juillet, la xiv° Indiction, année 6479 (3), moi Sviatoslav, prince russe, ai juré, et parla présente convention je confirme mon serment.
« Je veux avoir paix et amitié constante avec tous les empereurs grecs, avec Basile et Constantin, avec les empereurs inspirés de Dieu et avec tous vos peuples, et de même tous les Russes qui me sont soumis, bo'iars et autres à jamais. Jamais je no m'attaquerai à votre pays, je ne rassemblerai point (l'année, je ne conduirai point de peuple étranger contre vous ni contre ceux qui sont soumis au gouvernement grec ni contre la Ghersonèse et ses villes, ni contie le pays des Bulgares. Et si quelque autre s'attaque à votre pays, je marcherai contre lui et je le combattrai. Ainsi que je l'ai juré aux empereurs grecs, ainsi l'ont juré les boïars et toute la Russie, et nous garderons les conventions présentes. Si donc nous n'observons pas ce que nous avons énoncé plus haut, moi et tous ceux qui sont
(1) Ce <• procèdent traité » avait été signé à la hâte le lendemain de la prise de Dorystolon, à la (in de juillet. C'était une simple convention, que le présent instrument rédigé et signé plus à loisir était destiné à ratifier.
{2i Tchertkov, op. cit., p. 207, note 97, et p. 242, et Biélov,o/j. cit., p. 189,se trompent en faisant de Dérester une autre ville que Dorystolon. Voy. la CAcoHigue dite de iVe«<or, éd. Léger, au mot Dérester.
(3) L'an 971 de l'ère chrétienne. La campagne de Jean Tzimiscès sur le Danube a eu lieu en réalité en 972 après son mariage avec Théodora, mariage que Léon Diacre fixe à la seconde année du règne de ce prince. Voyez sur cette date de 972 : dans Lambine, op. cit., pp. 162-163, les observations importantes de M. Kounik.
SOUS ma puissance, soyons maudits par le dieu en qui nous croyons, par Péroun etVolos,dieu des troupeaux, puissions-nous devenir jaunes commi! l'or (1) et périr par nos propres armes. Regardez comme la vérité ce que nous avons dit aujourd'hui avec vous et ce que nous avons écrit sur ces feuilles et scellé de nos sceaux. »
La lecture de ce précieux Irailé. ipii certainement ne nous est parvenu que sous forme d'extrait, souli've de imnibreuses observations. El d'alnud ce n'était pas le premier instrunionl de ce genre qui avait été signé entre grands-princes de Russie et empereurs de Constantinople. Sviatoslav n'était que le petit-fds et le second successeur du fondateur de la dynastie varègue de Kiev, le grand Rourik, et cependant trois traités au moins avaient été conclus déjàeutre grands-princes et empereurs. La Chronique dite de Nestor nous en donne le texte, et ce sont là des documents de la plus extrême importance, car l'auteur anonyme de la Chronique en a eu probablement les originaux en mains; probablement ils étaient conservés dansies archives du couvent même de Kiev où il écrivit. Longtemps on les a contestés. Leur authenticité est aujourd'hui absolument hors-de doute (2).
Ces premiers traités éclairent pour nous l'histoire de celin' (|iii nous intéresse plus particulièrement ici, et nous fournissent des indications iuliniment curieuses sur ce qu'étaient au dixième siècle les relations entre Russes et Grecs. Le plus ancien de ces instruments, signalé par la Chronique, est de l'an 907. Le texte, que nous ne possédons pas à l'état précis, en est douteux et peu en lapport avec les événements relatés auparavant ^3). En elTet, il l'ut conclu à la suite d'un siège de Constantinople par les Russes dont parle la seule Chronique avec des détails légendaires et que les historiens grecs passent sous silence. Les Russes et leurs nombreux alliés. qui étaient arrivés par la mer Noire sur une flotte île deux mille bateaux sous le commandement d'Oieg, avaient été victorieux. 11 est, en coiiséipu'uce, peu })robable qu'un traité de commerce ail été conclu au moment même où les Russes vainqueurs étaient devant Constantinople.
(1) C'csl-ii-(liiv « avoir la jaunisse ■>, mi bien, d'après rintcrprctalirin d'Erben, «être desséchés, lirùlés par le feu du ciel » Cltvonir/ue dile rfe Sestor, éd. Léger, p. 39).
(2) Clironique dile de Seslor, éd. LeL'er, p. 383, note de l'éditeur.
(3) Ibid.. pp. 23-24.
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Il ne pouvait y avoir, à ce moment, que des préliminaires de paix. Mais si ce traité, qui no fut probablement jamais qu'une simple convention, n'a dû être sip^né que postérieurement, certainement le fond, sinon la forme, en est authentique, et pour cela même il est des plus intéressants. Comme on l'a très justement fait remarquer (1), il eût été impossible d'inventer après l'époque de Nestor les noms Scandinaves qui abondent dans ce document, comme du reste dans le suivant. Ceci dit, voici le passage de la Chronique qui concerne ce premier des traités signés entre Russes et Byzantins : « Oleg (2) s'étant un peu éloigné de la ville se mit à traiter de la paix avec les empereurs Léon et Alexandre. Il envoya vers eux à la ville Karl, Farlof, Vermoud, Roulav et Stemid, disant : « Recueillez les tributs pour moi ». Et les Grecs diront : « Nous vous donnerons ce que vous voudrez ». Et Oleg ordonna qu'on lui payât pour ses deux mille bateaux douze grivènes (.3) par équipage et, en outre, des lri!)uts pdur les villes russes, d'abord pour Kiev, puis pour Tchernigov et Péréiaslav, pour Polotsk et jinur Hnsldv. pour Loubetch et pour d'autres villes o\x résidaient les princes soumis à Oleg. Et il demanda ce qui suit : « Quand les Russes viennent (en ambassade), qu'ils reçoivent ce qui leur est dû (4;. Quand viennent les marchands, qu'ils reçoivent pendant six mois du pain et du vin, des poissons et des fruits et des bains autant qu'ils voudront. Quand un Russe retournera chez lui, notre empereur liii donnera des vivres pour sa route et des ancres et des cordes et des voiles et tout ce dont il aura besoin. »
Telles furent les conditions qu'acceptèrent les Grecs : et les empereurs et tous les seigneurs dirent : « Si un Russe vient sans marchandise, il ne recevra pas de subside mensuel: le prince russe défendra aux Russes (pii viennent ici de faire aucun tort dans les villages de notre pays. Les Russes qui viendront resteront auprès de Saint-Mamas, et l'empereur enverra des gens pour inscrire leurs noms, puis ils recevront un subside (mensuel), d'abord ceux de Kiev, puis de Tchernigov,puis de Péréiaslavets
(1) Miklosich, Die Sprac/ie Xeslors {Sitz.-Ber. der phil.-histor. Classe der K. Acad. di-r Wissensch. , t. XIV, Vienne .
(2) On sait qu'Oleg fut le tuteur d'Igor, fils de Rourik, second des princes de Kiev.
(3) Pièce de monnaie.
(4) Variante : « tout ce qu'ils veulent » (voy. Chronique dite de Sestor, éd. Léger, p. 383).
ï/M/77;s- DE PAIX
Itil
et des autres villes. Ils rentreront h la ville par une seule porte, avec un agent de l'empereur, sans armes, par détachements de cinquante hommes, et feront ensuite leur commerce, à leur gré, sans payer aucun droit.
(( Les empereurs Léon et Alexandre, ayant conclu la paix avec ( tlci; , convinrent du Irilnil à payer et se lièrent par serment; ils baisèrent la croix, puis invitèrent Oleg et les siens à jurer, (k'ux-ci, suivant l'usage russe, jurèrent sur leurs épées par P('niun, leur dieu, par Volos, dieu des troupeaux, et la paix fut conclue.
Saint-Mamas (1), dont il est ici question pour la première fois et dont le nom va revenir dans tous les autres traités, était un quartier suburbain aux portes de Constantinople, au fond de la Corne d'Or, un véritable faubourg extra muros au delà du fossé des Blachernes , vis-à-vis le cimetière juif, sur l'emplacement de l'Eyoub d'aujourd'liui. ccl Kyoub ombreux et po(''liqu(' où s'élève la sainte mosquée du HdMi- conipagnon du Prophète. Ce site charmant semble avoir été, dès le début des relations entre les deux |iouples, l'endroit où séjournaient les marchands russes, où ils étaient tenus de résider durant leur présence dans la capitale de l'empire, où ils ('•labJissaient leur exposition perpétuelle des riches produits du nord, fourrures précieuses, am])re de la Hallique, maroquins de Boulgar, cire, duvet de cygnes, dents de plimpies, pierreries sibériennes et minéraux précieux de l'Oural. Les clauses relatives à ce séjour étaienl, on le mmI, fort curieuses. « Les Grecs, dit M. Léger, craimiaient évidemment que, sous
(1) Ou Sainl-Mania, ((uil ne faut pas confondre avec lo couvent Je Saiiil-Manuis, situé à Péra. Voy. Byzanlinische Zeilschrift, t. II, p. 138.
nos. UqL'E byzantine de la jji'emièrc moitié du A7"" Siècle, de l'Eylise du, Couvent de Saint-Luc en Phocide. — Saint Grégoire le Thauniafuriie.
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prétexte de commerce, les Russes n'entrassent dans la ville en grande masse et ne réussissent à s'en emparer par surprise. Ils commencent donc par être parques hors de la citi', à Saint-.Mamas. Ils y sont inspectés par un agent impérial et ne ])euvenl pénétrer dans la Ville gardée de Dieu que par petits groupes et sans armes. Quanta leurs navires, ils ne peuvent débarquer que toujours en ce nirmc point du i'oiul de la Corne d'Or. » Quel trajet étrange accomplissaient ces rustiques navires descendus des extrémités de la Scythie le long des grands fleuves glacés aux rapides redoutables ! Les eaux tristes du Pont-Euxin les portaient à l'embouchure sauvage de l'Hellespont. Là, peu à peu, le spectacle féerique commençait pour ces rustiques navigateurs. Les rives désertes faisaient place aux rives peuplées de villages i-iants, de jialais, de villas alignées en files interminables, perdues dans les bosquets. Le canal fameux qui sépare l'Eurojie de l'Asie se couvrait d'une population immense d'allants et de venants. Soudain, à un dernier détour, la capitale éblouissante apparaissait. Le navire tournait à angle droit dans la Corne d'Or et de chaque coté défilaient tout le long de cette Chrysokéras, unique au monde, sous les yeux de ces matelots charmés, les enchantements merveilleux de la ville immense. Ils ne cessaient qu'aux beaux ombrages de Saint-.AIamas, où les marchands russes, éperdus, étourdis par ce brillant spectacle, débarquaient enlin.
On voit encore que les basileisLéon et Alexandre jurèrent par la croix, l't que les envovés russe-', au çnulraire. jurèriMil sur leurs épées, par les dieux Péroun et Volos. l't'roun à la tète d'or, à la barbe d'argent, était le principal dieu des Russes païens. Il correspondait au Thor Scandinave, d'où peut-être son crédit rapide chez les Varègues. Il n'avait point de tem})les. Ses statues s'élevaient sur des collines. Il n'y avait, du reste, point de temple dans la rehgion des Russes païens. Quant à Volos (1), c'était, on le sait, le dieu des troupeaux, aussi une des divinités principales de la vieille Russie.
En l'an 911, Oleg. toujnurs d'après la même Chronique, envoya ses ambassadeurs pour conclure une paix définitive avec les Grecs « et poser
(1) Ou Velcs.
les conililions cnlre eux cl les Russes, el il Icui ri'cuniniaudjidL'preudrepour base lii couvcnlion qu'il avait conclue (cinq années auparavani) avec les enipert'urs Léon et Alexandre «. Ce traité nouveau de 912 (I), l>icn (|ue la Chronique le donne inléi^ialcnirnl, nous est ('vidcnnneiit arrivé dans une rédaction altérée, c'est ce que prduxent les rcnvnis à nu texte antérieur (jui ligure ilaiis le traité de !l4o, lequel reiiottre/le ce Iraili; précédent. Ce n'en est pas moins un document de premier ordre, renijili de détails de la plus extrême importance, et son autlienticité nous est pleinement affirmcie cette fois encore par les nombreux noms Scandinaves qui s'y trouvent mentionnés alors que pas un seul nom slave n'y ligure. C'est tout un pr()cieux code des relations politiques, sociales et commerciales entre Byzantins et Varègues. En voici le texte, tel qu'il est intégralement reproduit dans la ('/ironique :
« Xous, de la nation russe — suivent un certain nondire de noms de chefs, — au mun d'Oleg, grand-prince de la Russie, et de tous ses sujets princes illustres et grands boïars, nous sommes envoyés vers vous, Léon, Alexandre et Constantin, grands potentats devant Dieu, empereurs grecs, jtour le maintien et la publication de l'amitié qui subsiste depuis plusieurs années entre les chrétiens et la Russie, par la volonté de nos grandsjjrinces et conformément à leurs ordres, et de la part de tous les Russes (jui sont soumis à leur autorité.
(( ^yotre Sérénité désirant ]iar-dessus Inul niaiiilenir, avec l'aide de Dieu, et faire connaître l'amitié entre les chrétiens et la Russie, muis avons plus d'une fois reconnu connne chose juste de la proclamer non seulement par de simples paroles, mais aussi par un écrit et un serment efllcace, en jurant sur nos armes suivant notre foi et notre coutume. Or les articles de la convention que nous avons arrêtée au nom de la loi et de l'amitié de Dieu sont les suivants :
« D'idiiiid nous l'aisotis la paix avec v<ius, (îrecs, jiour nous aimer les uns li's autres de toute notre âme el de loul(^ n<jlre v<donté;, el nous ne permettrons point, autant (pi'il sera en notre [)uissance, qu'aucun île ceux qui sont soumis à nos illustres princes connnelte contre vous, à
(Ij Sur cps Irailrs mliv Uiissrs il Ityzaiilins, vnycz rai-licli5 il'A. iJiiiiili'Ui dans la lii-rue hi/zanliiie russe pour l,S'j:i, |,p. 531-y.'iO.
164 JEAX TZIMISCES
dessein ou non, quelque scandale ou quelque tort; mais nous nous efforcerons suivant nos forces de garder désormais et à jamais, Grecs, une amitié parfaite et inébranlable telle que nous l'avons conclue, écrite et sanctionnée par le serment. De même, vous, Grecs, observez cette amitié pour nos illustres princes russes et pour tous ceux (jui dépendent de notre illustre prince russe, entière et inébranlable dans tous les siècles. Et en ce qui touche les dommages nous convenons ce qui suit :
(. S'il y a des preuves évidentes de dommage, il faut en faire un rapport lidèle.ul celui à qui on ne prêtera pas créance, qu'il jure, et dès qu'il aura fait serment suivant sa religion, que la peine suive en raison de l'injustice. Si un Russe tue un chrétien, ou un cluélieii un Russe, qu'il périsse là où il a accompli le meurtre. S'il s'enfuit ajjrès avoir accompli le meurtre et qu'il soit riche, alors que son jilus proche parent prenne une part de ses biens et que celui qui s'emparera du meurtrier reçoive autant suivant la loi. Si l'auteur du meurtre est pauvre, et qu'il se soit enfui, qu'on l'assigne jusqu'à ce qu'il soit de i-etour, et alors qu'il meure,
« Si quelqu'un frappe avec une épée ou avec quelque instrument, pour lu coup ou la blessure, il paiera cinq livres d'argent suivant la loi russe; et si c'est un pauvre qui est coupable, qu'il donne ce qu'il pourra, qu'il soit même dépouillé de ses habits ordinaires et en outre qui! jure, suivant sa foi. qu il n'a personne pour lui venir en aide, et alors qu'on cesse de le j)0ursuivre.
«^ Si un Russe vole un chrétien ou un chrétien un Russe et que le volé saisisse le voleur en flagrant délit, et que celui-ci résiste et soit tué, ni les Russes ni les chrétiens ne poursuivront le meurtrier, et la partie lésée re- [irendra ce qu'elle a perdu, ou si le voleur se livre, que le volé le prenne et le lie; et il rendra le triple de ce qu'il a volé. Si un Russe a fait quelque violence à un chrétien ou un chrétien à un Russe, et prend quelque objet ]iar 11 ace ouvertement, qu'il en paie trois fois la valeur.
« Si une tempête jette un bateau grec sur le rivage étranger et qu'il s'y trouve quelqu'un de nous Russes, qu'on vienne au secours du bâtiment et de sa cargaison, qu'on l'envoie ensuite dans un pays chrétien et qu'on le conduise à travers tous les endroits dangereux jusqu'à ce qu il soit en sûreté: si le vaisseau, retenu par la tempête ou par quelque obstacle venant
TRAITES ÙE PAIX
de la terre, ne peut arriver à sa destination, nousRusses donnerons secours aux rameurs de ce bâtiment et l'amènerons avec sa cargaison tout entière, si cela arrive auprès de la terre grecque; si un pareil accident arrive auprès de la terre russe, nous le reconduirons à la terre russe; puis on vendra tout ce qui peut se vendre de la cargaison de ce vaisseau après que nous Russes l'aurons tiré du vaisseau ; puis, quand nous irons en Grèce, soit pour faire commerce, soit en ambassade auprès de votre empereur, nous rtMulroiis avec honneur lu prix delà cargaison. Mais s'il arrivait que quelipi un d un vaisseau grec ait été
tué ou frappé par uoii> i^V^Ï j'i».; .«. *^»V Russes ou qu'on lui ail pris quelque chose, alors ceux qui auraient accompli cet acte doivent encourir la peine cidessus énoncée.
« Si un prisonnier russe ou grec se trouve vendu dans un pays étranger et qu'il se rencontre un Russe ou un Grec, qu'il le rachète et le renvoie dans son pays, et qu'on lui rende le prix du rachat, ou qu'on lui compte dans ce prix celui du travail que le prisonnier racheté a fait chaque jour. Si quelqu'un à la guerre devient prisonnier des Grecs, on le renverra dans sa patrie et on paiera pour lui, ainsi qu'il a été dit, suivant sa valeur. Si l'empereur va à la guerre quand vous faites une expédition et que les Russes veuillent honorer votre empereur en se mettant à son service, que tous ceux qui voudront aller avi'f lui, tl y rester, le puissent liiirunicnl. Si un Russe, d'un (|nil vienne, est fait esclave et vendu en Grèce; si un Grec, d'où qu'il vienne, est vendu en Russie, il peut être racheté pour vingt livres d'or et retourner en Grèce ou en Russie. Si un esclave russe est volé ou s'enfuit ou s'il est vendu par force, et que le Russe le réclame et que la justesse de sa déclaration soit démontrée, qu'on le reprenne en Russie. Et
MOSAÏQUE BYZANTINE de la première moitié du, XI" Siècle, de l'éijlise du cornent de Saint-Lac en Phocitle. — Saint Simon.
166 JEAX T;^IMISCÈS
si ilos marchands penlenl iiii esclave el le réclameiil, iiu'ils le clierclienl el le prennent après l'avoir trouvé : si (juelipi'un ne laisse pas faire cette recherche au représentant (hi inarcliaiiii, i|iril pcnlr iui-mènie smi esclave. Si quelqu'un îles Russes qui servent en Cnècc chez l'empereur clinHien meurt sans avoir disposé de son hien, et s'il n'a jias de parents en Grèce, que son bien soit rendu à ses parents en Russie. S'il a fait (pirlipic ilispnsition, celui-là recevra son liim ipi'il a institué ])ar écrit pour son héritiei-, et qu'il prenne cet héritage des Russes qui fuit commerce (en Grèce) ou d'autres personnes qui vont en Grèce et qui y ont des comptes. Si un malfaiteur passe de Russie en Grèce, que les Russes le réclament à l'empereur chrétien, qu'il soit pris et reconduit, même malgré lui, en Russie. Que les Russes fassent de mémejiour les Grecs s'il arrive quelque chose de pareil. Et pour confirmer de façon iucliranlable cette paix entre vous, chrétiens, et nous Russes, nous avons fait écrire ce traité par Ivan sur une double feuille ([ui a été signée par votre empereur de sa propre main : en présence de la Croix Sainte et de la Sainte et Indivisible Trinité de votre vrai Dieu, il a été sanctionné et remis à nos ambassadeurs. Et nous, nous avons juré à votre empereur qui règne sur vous par la volonté de Dieu, et d'après la loi et les usages de notre peuple, que nous ne nous écarterons pas, nous ni aucun des nôtres, des conditions de paix et d'amour arrêtées entre nous.
« Et nous avons dunné cet écrit à votre gouvernement jiour être confirmé, par une entente commune, à l'effet de confirmer et d'annoncer la paix conclue entre nous, la deuxième semaine du mois de septembre, Indiclion XV, l'année de la fondation du monde tU20 (1;. »
La Chronique dite de Nestor donne encore le texte d'un quatrième traité, le jilus important, le plus formel de tous; c'est celui que ce même Igor, après s'être avancé jur-qu'au Danube à la tête d'une grande armée dans une expédition inenlidunée par celte seule Chronique, signa en 943 avec les empereurs Romain Lécajiène, Conslanlin rinpliyrogénète et Etienne.
« Romain. Constantin et Etienne, dit la C/*ro??/y»e, envoyèrent des
(1) Qui correspond ù l'an 912 Je J.-C.
TIt.llTEIS DE PAIX 167
arnl)assa(leur.s à Igur jiuiir rfiioiivoler l'ancien Irailé. Igor s'enlendit avec eux sur la paix » : suit le texte de cette convention solennelle inscrite en lettres de pourpre sur une l'ciiillr ilr \rl'\\\ et scellée d'une bulle d'or. Elle est trop longue pour rlrr rr|iriiiliiilr ici. Je me l)ornerai à transcrire quelques observations d'un auteur ijui en a fort bien parlé (1) : « Dans ce nouvel accord percent, au plus haut degré, la défiance et la sourde colère des Grecs contre l'insolence des Russes qui, sous prétexte de négoce pacifique, écumaient les côtes de la nier Noire et de la Propontide, rançonnaient la banlieue de (lonstantiuuplu et s'associaient aux pirates du Danube ou avix corsaires normands de la Aféditerranée. De minutieuses précautions sont prises (2) par les articles 2 et 3 pour constater l'identité et l'honorabilité des marchands russes. Tout convoi de négociants doit être pourvu d'un passeport collectif délivré par le grand-prince et spécifiant le nombre de vaisseaux et d'hommes partis des villes de la Russie; chaque marchand doit à son tour être porteur d'un anneau à l'effigie du grand-prince : pour les simples marchands, cet anneau est d'argent; pour les ambassadeurs, il est d'or. Ce passeport et ces anneaux devront, le jour même de l'arrivée, être soumis au questeur de la ville, qui en vérifiera l'authenticité, reconnaîtra les indications du passeport et s'enquerra soigneusement de la durée du séjour (pie chaque marchand russe se propose de faire à Constantinople. »
Je m'excuse de m'ètre si longtemps arrêté à ces curieux traités. Non seulement ils nous fournissent sur les relations entre Byzantins et Russes les plus précieuses notions, que nous ne trouvons nulle autre part, mais, surtout, ils viennent compléter les renseignements beaucoup trop succincts que nous jtossédons sur celui de ces instruments qui nous intéresse plus particulièrement ici, celui que Sviatoslav signa avec Jean Tzimiscès. En effet la rédaction que nous en donne la Chronique est furt courte. D'autre part, les quelques indicatinn^ l'uurnies jiar Léon Diacre sur les dispusitions qui s'y trouvaient formulées, telles par exemple que le traitement à appliquer aux niaicliands rusiiés en séjour à Byzance. traitement en tout
(1) Courol, op. cit.. |). 2SU.
(2) Sur \c Iralic enliv l.-s Kusses et rciupiie byzantin à cetlo rpoquf, voy. les passagessi intéressants dans Ileyil, op. cit.. I. pp. tiS suc).
16S JEAX TZIMISCES
conforme à celui des précédents traités, se trouvent élucidées par les développements bien plus détaillés contenus dans ces premiers pactes intervenus entre les deux nations.
J'en reviens à Sviatoslav, le héros humilié, et à ses bandes décimées. Sili'd après la cessation des hostilités, lui et son vainqueur songèrent à quitter les rives du Danube pour regagner chacun sa capitale. Je dirai bientôt le retour triomphant du hasileus. Celui du grand-prince de Iviev fut très différent. Dorystolon fut évacuée, tous les captifs grecs rendus, jiuis Sviatoslav et ses derniers soldats reprirent tristement le chemin de la Russie. *< Nous saurons bien retrouver un jour la route de Constantinople » , dit à ses guerriers ce chef indomptable pour adoucir leurs regrets. Le Danube fut descendu sur les barques familières. Le hasileus, désireux de ne pas pousser à bout ces audacieux, avait promis que les vaisseaux ignifères n'attaqueraient point les fugitifs.
Skylitzès et Cédrénus désignent à cette occasion Bardas Skléros comme commandant la flotte impériale sur le fleuve. Probablement l'empereur lui avait confié ce poste à la suite du départ définitif du drongaire Léon pour la capitale. Ou bien cela signifie-t-il seulement que Bardas Skléros commandait en chef, sous les yeux du hasileus, le siège de Dorystolon, comme une sorte de chef d'état-major général ?
Une nouvelle et pire liuniiliation attendait les vaincus sur la route du retour. Fiine leur était, après avoir descendu le DanuJje l'I traversé la mer >'oire,de remonter le Dnieper à travers le pays des Petchenègues.Ces pillards di' la steppe, féroces coureurs de grandes routes, alliés des Ross lorsque ceux-ci étaient les plus forts, devenaient soudain pour eux des adversaires impitoyables lorsqu'ils avaient subi des revers. Informés du complet désastre de Sviatoslav, parfaitement renseignés sur le petit nombre de guerriers qu'il ramenait au pays natal, ils ne cachèrent pas leur intention de mettre à rançon le héros désarmé et de lui faire le plus de mal possible à son passage sur leur territoire. Aussi le prince russe avec sa troupe si diminuée, encombrée d'un si grand nombre de blessés, se vit-il forcé d'implorer l'intervention du hasileus, son vainqueur, pour que celui-ci lui