VI INTRODUCTION
Je dois dos remerciements à bien des érudits qui m'ont prodigué leur aide liienveillante à divers degrés, surtout pour l'illustration de mon livre. Je citerai en première ligne MM. Omont, de la Bibliothèque Nationale; E. Molinier, du Musée du Louvre; G. Millet, de l'Ecole française d'Athènes ; puis encore MM. Dobrowsky, directeur du musée de Sophia; Prachov, professeur à l'Université de Kiev; M. van Berchem, de Genève; Wi. de Bock, directeur du musée de l'Ermitage à Saint-Pétersbourg. M. Ch. Schefer, mon très chrr maître et confrère, a mis à ma disposition un des plus beaux manuscrits arabes de son incomparable bibliothèque. Le général de Torcy m'a fait profiter de sa merveilleuse pratique géographique de la Péninsule des Balkans. MAL Barbier de Meynard, mon confrère de l'Institut, et Léger, professeur au Collège de France, m'ont aidé de leur connaissance si parfaite l'un de la langue arabe, l'autre des langues et de la littérature slaves. AL\L Hachette, enfin, m'ont constamment soutenu de leur bonne grâce. M. Thomas a été un auxiliaire aussi dévoué qu'infatigable.
Je mets avec confiance ce volume, fruit de tant d'années de travail, sous la protection de tous ceux, de jour en jour plus nombreux, qui s'intéressent à la l)elle et palpitante histoire de Byzance.
Gustave Schlumberger.
Paris, dùcenibrc IS'JO.
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COFFRET byzantin d'ii-oire du X"" un du XI'"' Siccle. Coui'crcle. — ^çcnes du Livre de ta Oenèsi: Adam et Eve. Atiet. — (A/usée yrand-dacat ci Darmstadt.)
mkfME I
l'roclamatioa de Jean Tzîmisrés après le ineiirLi'o dt^ NiièpUore PUocas. — Il est nommé régent auprès des deux piïlitâ lj;isileis B;isile et Coustantin. -~ I*ortrait du nouveau souverain. — Ses oriijines. — Basile le parakuuoinêue est uouunê preniier ministn*. — Premières mesures prises par le nouveau gouveruenient contre les parents et les partisans du basileus assassiné. — Diflicultés avec le patriarche Polyeucte à l'occasion du couronueinent. — Jean Tzimîscès ac;ept-i les conditions posées par Polyeucte. — Abrogation des novelles de NicépUore Phocas concernant les droits de l'Eglise. — Châtiment des meurtriers. — ThéopUano est envoyée en exil, dans l'île de Proti d'abord, puis dans le thème arméniaque. — Jean fait abandon de sa fortune p;irticulièPe. — Couronnement de Jean. — Théodore de Colonée est nommé patriarche d'Antioche. — Mort du patriarche Polyeucte. — Formalités de l'élection de son successeur liasile ie Scamandrien. — Péril imminent de l'invasion russe. — Préparatifs faits pour repousser Sviatoslav, conquérant de la Bulgarie. — Les Russes franchissent les Balkans et saccagent Philîppopolis. — Echec des négociations. — Départ de Constantinople d'un premier corps commandé par Basile Skléros et Pierre Phocas. — Premier choc entre les Byzantins et les Russes. — Combat d'avant-garde. — Bataille d'ArkadîopoUs.
i:i'iiiiiii; l'Iiocas avait péri dans le F'alais du Buucoii'iin. assassiné par Jean Tzimiscès et ses afiidés, ilaii> la iiuil (lu \endri(li Kl au samedi 1 1 décembre 96D. Ouelques moments après, encore en pleines ténèbres, an cummencement de la ipiatrième veille, c'est-à-din^ entre lrni> et ijualrc heures ilii uiidiii, le meurtrier se faisait euin-uniier hasileus (['((rienl dans la grande salle du (dirysoli'icliiiiun au l'alais Sacré. Jamais ri'volulion n'avail eu uue issue plus rapide, plus luudi'oyante. liien des gens dans la Ville gardée de l>ieu <pii s'étaient endormis le soir, heureux peut-être de songer que le glorieux Nicéphore veillait à la sûreté de Tempire, ouvrirent les yeux au matin pour apiiri'McIre ,ivec ("pouvante qu'il u'tdail plu> et ipie l'Armi'uien aux cheveux
SOU D'OU du Ijaxiteusjean Tzimiscès,
2 JEAN TZrMISCES
roux régnait à sa place. Ils se rassurèrent du reste, songeaiil i|n'i't ce héros (|iu avait si bien déi'endn durant six années la chose pubh(jne nn autre héros succédait, non moins valeureux capitaine, non moins brillant et intrépide soldat.
Aux dernières pages de la vie de Nicéphore (1) j'ai dit les jiéripéties cxtraordinairement rapides de ce grand drame, j'ai dit la mort affreuse du vainqueur de Crète, de la Cilicie et d'Alep, le premier tumulte qui succéda à cet égorgement, l'effort impuissant des partisans du prince assassiné arrêté court par cette vision affreuse de sa tète sanglante brandie aux fenêtres du Palais à la lumière des torches fumeuses se reflétant sur l'ouragan de neige; j'ai montré les fidèles du nouvel autocrator lancés dans la nuit à travers l'immense ville, proclamant à chaque carrefour, dans cette obscurité glaciale, dans ces ténèbres |)rofondes, son nom redouté accolé à celui des deux petits empereurs fds de Romain etdeThéophano(2). Enfin j'ai raconté la tardive et vaine tentative du frère et du neveu du basileus massacré pour voler à son secours et la fuite à Sainte-Sophie des deux princes abandonnés de tous. Je n'ai pas à revenir plus longuement sur les incidents extraordinaires de cette nuit tragique.
En écrivant la vie de Phocas, j'ai également décrit minutieusement le portrait de son successeur au physique comme au moral et raconté la première portion de la vie de cet homme qui avait été le compagnon fidèle et le plus intime ami du malheureux Nicéphore, son frère d'armes, avantde devenir son meurtrierpar jalousie, par ambition surtout, bien plus que par amour, .l'.ii dit son origine arménienne, ses ancêtres très nobles, sa belliqueuse famille dcsilnurcouasouGourgenqui avait donné déjà à l'empire iaiil (le giiciMiers fameux, son grand-père surtout, le célébra Jean II Courcouas, [puis sa parenté par sa mère avec les Phocas et par conséquent avec le basileus Nicéphore. sa naissance à Hiérapolis d'Arménie (.3), dans le district
(1) Vu Empereur Hyzanlin au Dlrieme Siècle, Nicéplinre l'Itocas, Paris, IS'.IO.
(2) C'est à tort que Lebeau et apivs lui lifiœier ont dit que ces gens avaient avec eux les petits empereurs. Ils ont mal lu Léon Diacre (|ui dit soulemcnt « qu'ils proclamaient Jean Tzimiscès avec (en nit^me temps que) les deux jeunes basileis s.
(3) nette ville porta dès lors le nom de Tchémùschgailzak (Tchenikazig), « Naissance de Tzimiscès », qui lui est toujours demeuré dans la suite. Sur la Iranscription et la prononciation en arabe du nom de Tzimiscès, voyez Rosen, VEmpeieur Basile le liulgaroctone, Saint- Pétersbourg, 188.3, note 2.
PORTRAIT DE JEA.\ TZIMISCES 3
(le Kliùzan, an jiicil de cette région de l'Aiititaiii-us qui se nomme aujourd'Iiui Miisur l)an;li, non loin de la réuninn des deux brandies du haut Ku|dirate, dans l'angie même lormé par celles-ei (1). J'ai raconté ses glolieuses campagnes de la guerre sarrasine, le njle actif et prépondérant joui' par lui dans l'élévation dr .Mi-i'iiIkhc ;i l'einpire lors de cette sédition militaire de Césarée dont il lui l'arlisaii xcrihiMi'. J'ai dit ses belles qualiti's de vaillance et de générosité, de hoiiti', dr douceur, de drnitui'e, diî bon sens, qui Ir rendaient si |iiipulaire, sou admirable valeur guerrière, sa fougue inconiparaitle (pii luisaient de lui peut-être la plus brillante personnilicalion des vertus militaires à celle époque et en même temps le plus brillant défenseur de l'empire, qui faisaient par-dessus tout redouter son nom en terre sarrasine. J'ai fait d'après les récits de ses contemporains son portrait physique si caractéristique, je l'ai peint si charmant, si (■h'gant et si noble, avec ses yeux bleus, son regard vif et bon, sa chevelure blonde tirant sur le roux, sa barbe d'un rouge fauve, son teint si clair, son nez lin délicatement anpn'', son corps si bien pris dans sa très petite taille, d'une vigueur, d'une ;iL;ilili'. il'une adresse prodigieuses, le meilleur cavalier, le meilleur tireur de flèches, le meilleur lanceur de javelots de l'empire (2). Il avait toutes les qualités enchanteresses qui font pardonner et oublier les grands crimes, tous les vices aimables aussi que les peuples excusent si aisément. « H aimait trop le vin et la bonne chère », dit Léon Diacre qui l'a connu, « il aimait ardemmeiil le plaisir et se complaisait à
• n Un Empereur Byzantin au Tlixirme Si.-rle, pp. 276 sqq. — Voyez dans LpbiMU, «p. cit., t. XIV, p. 10l,roriginpdc Jean Tzimiscèsd'apri-s li's sources arnirnioniies, principaleinonl d'après Tcliamtcliian, et p. 105 le tableau des prandes qualités de ce prince. Voyez aussi sa généalogie dansDuCange, Fam. aug. bf/zanl., éd. de Venise, 1729, p. 129. « Romain Gourgen, protovestiaire et domestique dn corps des Hicanates sous Basile le Macédonien, eut deux fds : l'un, Jean H (iourgen, le grand doniestirpie, si célèbre par ses combats en Syrie et par sa disgrâce sous Romain Lécapène icest lui le père de Romain Ijourgen, créé domestique d'Occident en 963, el le grand-père d(> Jean III Gourgen, magislros, qui fut tué. en 972, par les Russes, l'arrièregnmd-père enlin de Romain Gourgen, aveuglé', en 1026, par ordre de Constantin, le frère de Rasile Ui ; l'nuire. Théopliili\ straligos du llièin.' de M.scqiotamie, lui aussi général heureux des guerres sarrasines el le [jropre grand-père di- Jean Tzimiscès (le nom du père de notre héros n'est pas connu). .) - Voyez encore sur les origines de Jean Tzimiscès: Gfrœrer, op. cit.. Il, pp. 191 S(|q., et les notes de Hase à Léon Diacre, p. 454. — Voyez, au sujet de ses anef-lres : Paparrigiq)oulos, op. cit., I. IV, p. 183.
\2;i Léon Diacre, p. 97, donne un autre exemple curieux de cette adresse extraordinaire que je n'ai point mentionné dans les pages citées plus haut : l'ne balle de cuir eUinl iléposée dans W fond d'une coupe de verre, Jean, donnant de l'éperon à son cheval, le précipitait au galop et. d'un coup de bàlon, frappant la balle, la faisait voler en l'air sans que 1,1 coupe inmiobile fut seulcnnrit efdeurée.
i ji:ai\ jz/miscès
lotîtes les ]ini(ligalilés ». Manassès (I) le compare à un nouveau paradis d'où coulaient les quatre fleuves de la justice, de la sajïesse. de la prudence et de la valeur. << S'il n'eût souillé ses mains, s'écrie-t-il, du meurtre de jNicéphore, il eût brillé au lirmament comme un astre incomparable. » C'était le véritable prince séduisant, énergique et guerrier qu'il fallait pour poursuivre le relèvement de l'empire si glorieusement inaugurt' j)ar ÎNicéjibore.
Son nom véritable n'était point Tziniisccs, ainsi que le prononçaient les Grecs, mais bien Tchemchkik, ou plutôt Tchémèschguig, et ce surnom arménien n'était autre, on le sait, qu'une allusion à sa courte stature (2). Les Sarrasins le nommaient Schumuschchigou Tchumuschtiguin. Il était pour lors âgé de quarante-cinq ans. Il était veuf de Marie, la sœur de Bardas Skiéros. Il était l'ninant de la basilissa Tlu'opbano et avait assassiné Nicéphore moins pour complaire à celle-ci (jne pour atteindre à son t(un' au rang suj]rème.
Immédiatement après son couronnement précijiité dans la salle splendide du (Ibrysotriclinion, Jean Tzimiscès, ayant mandé au Palais Sacré le fameux parakimomène (3) Basile, s'occupa, avec l'activité extrême qui le distinguait, d'organiser de concert avec ce personnage son gouvernement nouveau. Avant tout naturellement il avait dé'claré bien baul qu'à l'exemple de Nicéphore Phocas, et mieux que lui certainement, puisque celui-ci avait tenu les enfants impériaux dans une situation très inférieure, il ne songeait à devenir que le collègue et le tuteur des jeunes basileis légitimes Basile et Constantin et non l'empereur unique en leur lieu et place, et qu'il leur servirait de père et de protecteur. Les chroniqueurs ne sont pas entièrement d'accord sur l'âge qu'avaient à ce moment les deux (ils de Romain II et de Théophano. Basile, l'ainé, avait environ quatorze ans, Constantin, le second, douze seulement.
(1) Pp. 2j0-2rjl.
(2) C'est (lu moins ce que dit Léon Diacre. — Aeliiellenient, on fait plutôt venir ce surnom de l'expression arménienne (scAew/ùcAc/aîio.? qui signifie une rliaussure rouge ou du moins de couleur éclatante, telles (ju'en portent les femmes (l'.\niilolii-. Vojez Paparrigopoulos, op. cit., t. IV, p. 184.
(3) Premier ehiimljellan, lillénilenient <■ celui qui couche à coté du basileus ».
LE l'AIlAKIMUMÈNE BAfilLE
Ceux qui ont l)icn voulu jiarcouiir le volume que j'ai consacn- à l'histoire du basilous .Nic('iihorc Phocîis savnil quel personnage était le parakiniomène Basile et quel rôle éclatant il avait joué déjà sous trois règnes successifs. Cet homme hardi, avisé, d'une énergie extraordinaire, mais
M0!>AIUL'E ilu Dit/jtistérc de Saint-Marc à Venhc. - llùnxic sous le casfuine d'un ().is(7-'Uk hyzantin. A sa gauche Hérodiadi; en costume de basilissa.
(•«irrcpuipu, dur et sans scrupule, ;ni(lc du p(iu\nir à un point inouï, est (•erlaincincnt une des figures les jilns iiiti'rcssantcs, les plus curieuses de son é|)ii(pic. l'scllus a viv srui à imuis cnnli r i r dclail (pi'il clail, malgré sa ll'isle silualiiiii d riiiiinpii'. ilr la plus iinldr pirsiaiicc, i\c la plus lnllr slalure, avec l'air If plus inaji-lucux, le |ihis iniinsaiit, en viTilalde lils de basileus qu'il l'tail. Sun iuipipilamc, si consid(''ral)le depuis dr longues
G JEAN TZIMISCES
années déjà, allail grandir encore sous ce règne. Sous le suivant enfin, il devait devenir pour quelque temps le premier jiersonnage de l'empire. Je rappellerai en peu de mois (pie cet homme d'Etat célèbre de la seconde moitié du dixième siècle oriental était le fils bâtard du basileus Romain Lécapène et d'une esclave scythe, c'est-à-dire bulgare ou russe. Ancien favori du basileus Constantin Porphyrogénète dont il se trouvait être le propre lieau-IVèrc, il avait déjà rrinpli sous ce prince des l'onctions fort considérables. C'était un esprit quelque ])eu brouillon, changeant, aventureux, mais audacieux, très résolu, très opiniâtre, d'humeur guerrière malgré sa condition physique. Romain Lécapène. le destinant aux plus hautes charges de cour, l'avait fait mutiler dès sa tendre enfance. « On était dans la coutume, dit Lebeau, à Byzance, de sujiprimer de la sorte les aspirations à la pourpre de ceux qui, nés sur les marches du trône, n'étaient cependant pas destinés à y monter. » En 944 déjà, Constantin avait créé Basile pallier puis exarque de la grande Hétairie, c'est-à-dire chef de la gai"de barbare, i'uis, quelques mois après, il avait mis le comble à sa faveur en le uonunant à cette plus haute charge de parakiniomène ou de grand chambellan qui mettait celui qui en était investi si près de la personne du jirince. En outre, Basile était alors devenu, chose toujours surlirenante |iour nos esprits d'Occident qui ne peuvent s'accoutumer à l'idée d'un eunuque guerrier, un des grands généraux des guerres asiatiques de ce règne. En 958 notamment, à la tète de toutes les forces d'Anatolie, il avait battu à outrance les Sarrasins et céléljré un triomphe à Constantino]ili'. Tombé subitement en disgrâce à la mort du Porphyrogénète, il en avait conservé une grande haine contre l'autre eunuque Bringas qui l'avait à ce moment remplacé dans sa charge de jjarakimomène.
A partir de cette date, j'ai, dans la vie de Nicéjdiore Phocas, raconté le rôle capital joué par Basile dans la dernière période de l'émeute terril)le ijui, eu août 963, donna à ce prince le pouvoir et l'empire en culbutant Bringas. A la tète di' trois mille serviteurs, clients on esclaves, chiffre ipii nous donne une grande idée de sa puissance, ce fut lui ipii, poussé par la rage (pii l'animait contre son rival, souleva la jdèbe byzantine et triomjtha \éritablemenl des dernières résistances des partisans de son mortel ennemi. Rt'inti'gré dans ses fonctions de parakiniomène par la
LE PARAKIMUMÉNI-: V.ASILE ^
reconnaissance du nouveau souvernin, il lui iiiNcsIi en même loni|)s île cc\k', alors créée pour la p?-e7)uèrr fois, de i)rotoi)roèdie ou |in''sidciil du Sénat, qu'il devait conserver vins>t-cin([ ans durant sous trois rèj^tics mkcessifs. Toutefois sous Nicéphore, Basile ne semble avoir joué «ju'un rùle plus elTacé. Un homme tel que ce basilens ne pouvait laisser de |tlace à ses côtés pou 1' un \iic-cni|i('n'ui'. En ltG8 cependant, nous voyous i'euniiipie lii^iirei- avec ses deux charges de |iai'akinioniène et de prolo|iioè(lre paiiui les liauls rnucliuniiaires i|ui assistent le curopalate Léon IMiocas dans les audic^nces accordées à l'ambassadeur de l'empereur Oliiuii de Germanie, l'évèque Lnitjirand (1). ("/est lui qui lient le dé de la conversation et il semble avoir été l'orateur impérial le plus autorisé dans tous ces tumultueux entretiens. Il n'en haïssait pas moins Xicéphore, très certainement parce que celui-ci le laissait trop dans l'ombre, ce qu'il estimait être de sa part la plus noire ingratitude. Aussi, dans le drame linal du mois de décembre 969, sou attitude fut-elle très louche, l^éon r>ia{ re nous dit formellement (pi'il licnipa dans la conspiration de Jean Tzimiscès, « de communes circonstances ayant anierK' la conjonction forcées de ces deux hommes ». Plus avisé que d'autres, pour ne pas être comj)romis dans l'assassinat en cas d'insuccès, il avait, au moment décisif, l'einl une indisposition et s'était tenu prudemment enfermé ; puis il avait liiii pai' tomber v(''rilablement malade, peut-être d'anxiét'i ; même il a^ai( dû prendre le lit. Il se trouvait couché quand ou vint lui annoncer le trionijdie des conspirateurs et le meurtre de celui (ju'il avait tant aidé jadis à cou- •pn-r-ir le jiouvoir. Alors son parti lut pris slM•-le-(^hamp. Se levant aussit("d, rassemblant une fois encore la foule de ses aflidi's, cet homme infatigable se jeta de nouveau à leur tête dans la rue, voulant une fois de plus ipie la révolution ne jiùt se laire sans lui. (le seul fait nous donne la plus haute idi'e de la situation qu'il avait ('(udiinK' d'aMiir inalgiM' son elfacenienl munienlané. (^e qui le prouve aussi, c'est (pie la première peusi'e de Jean Tzimiscès, à peine couronné, fut d(! s'aboucher avec lui, de faire de lui son conseille)' iiiiiiiiie, de s'en iM^iuellre eutièrenxîut à lui jioui' les |iremières mesures à prendre.
(I) Un •■m/ieieur lii/ziiiiliii nu diiii-nie sirrie, p. 625.
8 JLAX TZIMISCES
J'ai ilit (|iie, quelques instants après le nnurlre de Xieéphore, une ti(>u|ie (le |iarlisans de Jean Tzimiscès s'était jetée, torches en main, par les rues encombrées de neige de la capitale endormie, jiroclaniant à grands cris de carrefour en carrefour: « Jean auguste et basileus des Romains ». « Immédiatement derrière ceux-ci, à une courte distance, dit Léon Diacre, courait aussi l'énergique parakimomène, à la tète de bandes nombreuses d'hommes déterminés, proclamant également les trois empereurs : Jean, Basile et Constantin. »
Aussitôt après cette course ardente à travers les princij)aux quartiers de la ville, après qu'il eut pu constater que la révolution était bien et complètement triompiianlr, Basile, à l'appel du nouveau basileus, alla en grande hàto rejoindre celui-ci au Palais. L'Arménien couronné, les mains chaudes encore du sang de Xicéphore, et le premier ministre de suite conlirmé dans sa charge de parakimomène, dans une succession de conférences nocturnes et matinales dont chaque minute était précieuse, pourvurent, sans perdre une lieun', aux premières nécessités de cette silualion nouvelle. Certes celle-ci était terrible, mais, heureusement pour l'empire, ces deux hommes audacieux ne connaissaient ni la peiii-, ni l'hésitation. Us eurent tTit fait d'affermir le pouvoir naissant.
En toute cette affaire, Jean Tzimiscès, plutôt soldat qu'administrateur, semble avoir laissé la haute main à Basile. Le premier soin du parakimomène fui de l'aire jiroclamer dans tous les quartiers de la capitale une ordonnance par laquelle, en même temps qu'était conllrmée l'élévation du nou\eau régent, ordre était donné à chacun de demeurer renfermé dans sa maison. Défense était faite de « faire du nouveau », suivant l'expression pittoresque reproduite par Léon Diacre. Tout rassemblement, tout désordre, tout acte de pillage serait ])uiii de la décapitation immédiate. Cette proclamation, conçue en termes d'une rare énergie, semble avoir terrorisé les habitants de cette grande ville d'ordinaire fort remuants. Chacun savait à merveille que l'eunuque n'était pas homme à menacer en vain. Nul ne bougea. Alors que d'ordinaire, dit Léon Diacre (1), tous ces changements de règne font sortir de leurs repaires une
LE PARAKIMOMÈNE BASILE
MOSAlQL'E iht BiffitisitTe de Saint-Marc à lV'ni.s**. — llèrnili(uh\ nnimnnr t'n trt*', ,so«jf /<? eostuiiti! d'une basilissa hyzonline ; .Sa/omé foui' ri'dji d'une duntr du l'idaii'.
foule (l'iinrimies sans aven, (jiii jnnlilciil du linuhlc griiéral jionr m- livrer au (lésorilre, au pillage, au meurtre — et le cliinuiiiueur rapjielle à celle occasion les terribles scènes (innl il avait rW- le t(''ui('iii ('iiDuvaiiti' si [m'u •l'années auparavant, ipii a\aicul ctisaiiulaiili' la caiiitale Ini-s ili- l'avène-
10 JEAX TZIMISCÈS
inenl de Nicéphorc, — coltc fuis l't'ilit ]mlili('' jiar le bàtarJ de Romain Lécapène au nom du nouveau basileus fut si bien obéi qu'à part les incidents du lioucoléon, et la tentative aussitôt avortée de Léon Phocas et de son iils, on n'eut pas à réprimer la plus légère tentative de soulèvement dans l'immense ville.
Les autres mesures édictées par le parakimomène furent tout aussi promptes, énergiques et radicales. Tous les fonctionnaires connus jiour leur altacliement à rinfinluné Nicéphore, depuis le plus élevé jusqu'au plus inllme, furent incontinent destitués et remplacés. Ce fut une hécatombe de personnages de haut rang. Tous les principaux membres de l'administration centrale: le préteur urbain, le chef suprême de la flotte impériale ou grand drongaire, le drongaire des Vigiles et les autres chefs des corps de la garde, le nyctéparque ou préfet de la ^l'uit, c'est-à-dire le préfet de police, le ministre de la mai'ine, tous les « stratigoi » des thèmes, furent remplacés avant même le lever du soleil'. Malheureusement, nous ne connaissons ni les noms des officiers destitués ni ceux de leurs successeurs.
Tous ces fonctionnaires tombés, comme aussi tous les personnages de quelque importance tenant à la maison du basileus assassiné par les liens du sang ou par une attache quelconque, furent exilés dans leurs terres en province. Mais là s'ai-rêtèrent, disons-le de suite, les mesures de défense prises par le gouvernement nouveau contre le parti tombé. A l'honneur de Jean et de son j)reniier ministre il n'y eut, circonstance bien rare dans une révolution à Byzance, aucun acte de violence, presque aucune exécution capitale. Il ne semble y avoir eu dans tout l'empire aucun trouble grave en dehors du meurtre même de Nicéphore et de la violente bagarre qui en fut la suite devant les portes du Palais (1).
Toutefois il était de première importance pour Jean et son ministre
(1) Cependant, unf des pièces de vers écriles par le poète contemporain Jean (jéoniètre en l'honneur de son héros favori, le glorieux Nicéphore, fuit allusion à la mutilation des statues de ce prince, qui furent décapitées après sa mort, probablement parles émoutiers. Voy. cette pièce de vers dans .Migne, Patrol. gr.,\. C VI, col. 932, et Cramer, Anecd. ^r., t.lV, p. 295. Elle est intitulée : Tt'var av siTiot ).ôi*o'j; û vt xy'.rji- paai/.sy; KvpoO; NtxTj^ôpû;, à7uoT£|j.vo[i.£vwv twv eÎxÔ'^wv avTO'j. Dans ces vers éloquents Nicéphore rappelle ses victoires fameuses, mille nations vaincues, son trépas affreux. « Jetez bas mes statues, s"écrie-t-il en terminant. Mon nom n'en demeurera pas moins inscrit par toute la terre comme dans tous les cœurs. »
LES PAIiE.XrS ET LES PARTISANS DE .XICEP/IOItE It
(le s'assurer immédialcment des personnes des divers membres de la famille de Xicéphore. Tons étaient des hommes (l(''li'rminés, riches, puissants, capables de causer les plus sérieux ennuis au nouveau gouvernement. Ici encore l'eunucpie liardi se montra à la hauteur de sa tâche. Le plus en vue des IMiocas était le frère même de Nicéjdiore, ce curopalate Léon (pii avait joué i\ ses côtés un rôle constamment prépondérant durant son règne et acrpiis par le moyen d'opéralinns commerciales d'un caractère peu honorable des richesses immenses. Ou sait comment, surpris par les événements, après avoir tenté en vain de voler avec ses gens au secours de son frère et s'être avancé à travers l'ouragan de neige jusqu'à la Sjdiendoné, limite méridionale de l'Hippodrome, ce personnage avait fini par perdre la tète et par s'enfuir avec son fils aîné, le patrice et « veslis » Nicé|)hore, terrifiés tous deux, eux si courageux, si brillants soldats d'ordiiuiire, par la foudroyante rapidité et l'énergie désespérée déployées par les conjurés victorieux. ^ Si, au lieu de cette fuite subite, Léon et son lils, dit Léon Diacre, se fussent jetés dans la Ville avec leurs partisans, semant à ])l('in('s mains Vnv d(jnt ils étaient si abondamment pourvus, s'ils eussent surtout agi vite et ferme, ils eussent |iu jieulètre, même sans effusion de sang, écraser la révolution naissante, carXicéphorePhocas, malgré tout, comptait encore d'innombrables amis dans la capitale. » Tous ceux qui tenaient les grandes charges de l'Etal lui (Haient très attachés, et puis, cà Gonstantinople comme aux alentours, se trouvaient réunis à ce moment beaucoup de bataillons fidèles, beaucoup de vieux soldats des campagnes de (à'ète et de Syrie (jui eussent certainement marclu' au |ii-eiuiei- appel du frère de cet illusln; basileus si longtemps li'Mi- idole. Au lieu de jouer cette partie suprême, accablés par la somlainelé- de la catastrophe, les deux princes ne lr<Hivèrent d'auli'e issue •pie de se jeter dans Saiule-Sopbie, asile ri'puti; inviolable, si souvent violé cependant.
Jean Tzimiscès n l'tail decidiMueiiL pas illiumiMU' sanguinaire. Il fit promettre aux deux |)rinces la vii; sauve à condition ([u'ils se rendissent. Uieti i|ue Léon Diacre ne le dise iioinl, il esl certain ipi ils furent, suivani la dure loi di' r(|io(pie, di''|iouill(''s de Ions leurs biens, de toutes leurs dignités, l'uis tous deux furent (Uivuyés eu exil :i Melliv niiia.
iî ./f.l.Y TZIMISCES
à la pointe septentrionale de l'île de Lesbos (i). C'était la seconde cité de l'île, séparée du continent asiatique par un détroit de soixante stades, ranli(|iie |ialiii' du |Mii'te nuisicien Arinnipii sut charnier un dauphin avec les sons de sa Ivre et lui dut la vie. Methymna. aujourd'hui Molivo, s'élevait dans des campagnes fertiles produisant un vin exquis. Mais il est peu proliabie que les iiifnrtunés exilés de l'an 970 aient pu goûter quelque charme en ce séjcuir qui dut être pour eux plein d'une infinie tristesse, horriblement pénible et dur comme tout ce qui à Byzance était le lot des vaincus.
Le second fils de Léon, le ]ialrice Bardas Phocas, qui, dans la suite, de\ait tant faire parler de lui et ipii, pour lors, était duc (2) du thème de Chaldée sur l'extrême l'ronlière d'Arménie, fut, comme tous les siens, destitué de ses titres et dignités puis relégué à Amasia, la grande ville du Pont, près de la mer Noire. Le troisième, qui était bâtard, le fameux patrice et stratopédarque Pierre, ce brillant guerrier, vainqueur d'Antioche et d'Alep, l'intrépide Torbasi des chroniques sarrasines, le chef illustre des trapézites byzantins, fut épargné et laissé en liberté, peut-être ])arce qu'il était cuuuipie, incapable d'asjiirer au rang suprême et de faire souche d hci'iliers.
l'ne semaine suffit à Jean Tzimiscès et à Basile ]>our réorganiser ainsi le pouvoir, pour mettre toutes les branches de l'administration aux mains de leurs partisans, pour assurer la parfaite tranquillité de l'empire ('t se débarrasser de tous les éléments de résistance. Durant ces premiers jours, le nouveau basileus ne semble pas avoir quitté l'enceinte du Palais Sacré.
.laiiiiu's m^uveau gouvernement à Byzance n'avait eu débuts plus faciles. « Grâce aux mesures énergiques que le basileus et son ministre avaient su prendre, s'écrie Léon Diacre, un immense et complet silence de toutes les voix populaires ne cessa de régner dans la capitale, ce (pie péril) C'est le r('cit de Liion Diacre. .Skylilzès et, après lui, Cédrénus, d'autres encore, disent i|ue le '• vestis » Nicéphore fut exilé à Irabros. C'était dans l'esprildela politique byzantine de ne point déporter dans un même lieu deux personnages importants de la même famille.
\2) On désii^nait souvent à celte époque sous le nom de ducs, non seulement les chefs militaires de certains territoires-frontières comme celui d'Anlioche par exemple, mais môme les « slraligoi » des thèmes-frontières régulièrement organisés auxquels leur situation très voisine des contrées ennemies imposait une direction plus essenlielleraent militaire.
DIFFICULTliii AVEC LE PATIllMirilE POLYEiCTE
.>omi(; a'eûl jamais pu croire possible. Il n'y oui [)as le plus léger tumulte, ]»as un coup échangé. »
Une autre tpiestioM capitale ili'mcurait à r(''si>u(li-e iuiuK'diatement, qui présentait plus de dilliculté. Il s'agissait de décider le patriarclic l'n- Ivcniclc à donner au nouveau souverain élevé au tnuie |iar le meurtre la consécration spirituelle officielle, c'est-à-dire à procéder à son couronnement régulier dans la Grande Eglise. Ainsi f|u'il en était en Occident depuis longtemps di'jà, lie même en Orient la croyance popnlaire existait fermement qui voulait ([u'un changement de règne ne prît le caraclèredelah'galiti' ijuaprés avoir été solennellemenl consacré ]iar l'Kglise. Il était donc naturel que Jean qui. jusi|Me-!;i, je l'ai (lil. ne seniMe pas être sorti des hàtimenls du Palais Sacré, songeât à se rendre' avant tout à Samle-Sophie pour y être reconnu ]iar le patriarche el ((luronné sur l'ambon. La |iroclamalion hâtive de la nuit du 10 décembre dans le Chrysotriclinion n était qu une mesure provisoire t/iii nr pouvait compter dr'/initirrmeii/, et Jean, mieux-que personne, savait (\\u' lanl iiu'il n'aurail |iasétc,sous lea voûtes du lein|ilij auguste de la Sagesse divine, couronné des mains
BAS-RELIEF BYZASTIX. Plaque sculptée de schiste noir provenant îles (ouillcs de la ville de C/iersora, en Crimée, aux environs de Séhastopol. — Les saints Démétrius et Georges. — Beau travail du X"" ou du XI'"' Siècle. — [Musée de l'Ermitage^ à Saint-Pétersbourg.)
14 jr:A.\ TZIMfSCÈS
du chef (le l'Égliî-e et créé jiar lui «. isapostole », l'égal des apôtres, son règne ne pouiTait jamais être considéré que comme la ])ire des usurpations. Or ce chef de l'Eglise, cet arbitre tout-puissant seul accrédité pour consacrer véritablement l'avènement du prince dont il deviendrait ensuite le premier sujet, était toujours encore le moine Polyoucte, ce prêtre vénérable de si grande vertu, mais de si rigide, de si inflexible orthodoxie, qui, très peu d'années auparavant, avait, par son étroitesse de vues trop rigoureuse, ci'éé de si grandes difficultés à Nicéphore Phocas, à l'époque de son mariage et de son couronnement. — Jean aussi allait avoir à compter avec les exigences du vieux prélat. Nous ne savons rien de ce que fil Polyeucte durant les heures terribles qui virent les scènes affreuses du Palais du Boucoléon et durant les jours qui suivirent. Il se trouvait au terme extrême de la vie, accablé sous le poids des ans. Probablement ses forces physiques étaient très diminuées. Cependant, cette fois encore, son attitude fut ])lus que jamais noble, courageuse, en même temps que fort lial)ile. 11 sut admirablement concilier le bien de l'Etat avec celui de l'Église. L'ensemble de ses actes, dans ces graves circonstances, prouve que, tout en acceptant le nouveau souverain, en s'inclinant devant le fait accompli, il avait vu avec horreur le crime de la nuit du 10 décembre et en avait détesté les motifs honteux. Comme toujours confesseur intrépide, il n'eut pas un instant d'hésitation, et quand Jean, si peu de jours après le meurtre de Nicéphore (1), lui eut manifesté son désir d'être couronné dans Sainte-Sophie, il lui refusa nettement l'entrée du Temple parce qu'il était souilii' du sang du liasilous défunt. Il déclara sans ambages que, l'assassinat ayant été lrn|i criant, il fallait de t(Hile nécessité une expiation éclatante (2). «Je ne [luis. luidil-il, recevoir dans le sein de l'Eglise celui dont les mains sont teintes de ce sang illustre. Avant tout, il te faut faire pénitence, te laver de l'accusation capitale qui pèse sur toi. La voix publique affirme ta particifiation au meurtre de Nicéphore. Il nous faut des coupa-
(1) Il n'est pas possible ilo savoir clairement par le récit de Léon Diacre si Jean s'enquit d'abord des intentions de Polyoucte ou si, à l'égal de son prédécesseur Nicéphore. bien que dans des circonstances différentes, il se présenta aux portes du Lieu Saint et dut se retirer aussitôt : en un raol. s'il y eut aussi cette fois scandale public. Cependant cette dernière version me parait très improbable.
^2) Voyez dans Zonaras, éd. Dindorf, t. VI, note de la p. 168, sur quels textes du Saint Synode d'Ancyre Polyeucte s'aiipuya dans toute celte airairc.
CONDITIONS POSÉES l'M; l'Ol.YECCTI-: 15
bles. Si lu veux entrer au Lieu Saiul, là où sculuuicnl ji; jiuis te consacrer, (liscul|ie-lni tl'abonl; à su|i|i<tser (jue lu y réussisses, dénonce sans liésilalinn les assassins vérilables (juels (ju'ils soienl. » Il termina celle apostrophe par une phrase qui dépassait en hardiesse toutes les précédentes : « Avant [nul, dil-il au nouveau hasileus, chasse du l'alais Sacré la l'enime adultère et criuiinrllr (jui a l<iiil ((uuju, tout dirifi('', ipii a t'té certainenieiil la coupable |iiiiici]iale! »
On le voit, ce que le patriarche exigeait de .Iimii Tzimiscès avant île lui accorder la réalisation de son plus ardent désir, c'était quelque chose de considérable, de presque inouï. Mais aussi Jean n'i|î'norait point que la volonté du vieillard demeurerait inflexible et il comj)renail fort bien que le saint homme, toujours si étroitement attaché à la lettre même de la véritc', lui faisait une concession très grande déjà, puisque, n'ignorant ])oint ipi'il avait été après Théoj)hano l'ànie seconde du com|ilo[, il consentait presque à lui laisser la porte ouverte ponr faire lombei'sur d'autres acteurs du drame moins haut placés le poids de la vindicle publique.
Certes Polyeuch; n'avait point dû se résigner facilement à fermer ainsi les yeux, mais le vieux patriarche n'était pas sans comprendre qu'il fallait de toute nécessité transiger avec un si puissant personnage, que c'était beaucoup d'obtenir pour le meurtre du 10 décembre ce semblant d'amende honorable offjcielle.
Tout cela cependant n'était que pure satisfaction d'ordre moral. Polyeucle n'en resta pas là de ses exigences. En chef habile autant ijue prévoyant de l'Eglise orthodoxe, passionnément épris de ses privilèges et de sa grandeur, il profita avec une habileté extrême de la situation pour arracher à Jean Tzimiscès des concessions bien autrement importantes, d'un intérêt tout autrement pratique pour celle-ci. Sentant bien que pour sortir de ce mauvais pas, pour détourner définilivenienl de dessus lui cette inlerdicti<in de iniu'uniienu'nt dont la seule menaci; le jetait dans un si grand émoi, Jean irait aux dernières limites de la condescendance, le vieux pri'lal, plus pidiliipu; cette fois, semble-l-il, qu'il in' s'i'lail nmiitre jadis, probablement poussé pai- ses plus sages conseilleis, mil une grave et capitale ciuidilimi de plus à la réconciliation du nouveau basileus avec
le JEA.y TZIMISCÈS
l'Kïlise ! Colle-ci n'avait jamais accepté, mais seulement subi par force, celte novelle fameuse du précédent autocrator par laquelle interdiction avait été faite aux évèques de prendre une décision quelconque en matière ecclésiasti(pie, de procéder à quelque nomination ou promotion que ce fût, sans avoir préalablement jirovoqué et obtenu le consentement de la ciniiTiiine.
Jamais le baut clergé ne s'était soumis franchement à ce qu'il considérait comme un abominable abus de pouvoir, et cette mise en tutelle de l'Église par l'État avait certes été pour beaucoup dans l'impopularité croissante dont Xicéphore était devenu l'objet de la part de toute la gent ecclésiastique dans les derniers temps de son règne. Constamment Polyeucte en particulier avait déclaré ce fatal décret illégal, attentatoire à des libertés séculaires. Donc il exigea nettement que pour racheter son crime, Jean déclarât nulles et non avenues, non seulement cette novelle qui attribuait toutes les affaires ecclésiastiques à la couronne, mais aussi toutes d'Iles de même ordre que >'icéphore avait édictées contre les empiétements ecclésiastiques, qu'il renvoyât ces pièces au Saint Synode pour y être purement et simplement abrogées. De même le patriarche exigea que tous les prélats bannis de leurs sièges pour avoir refusé d'accepter ces décrets fussent rappelés et réintégrés avec toutes les réparations et tous les honneurs.
Enfin, pour le rachat du sang du juste Nicéphore, il réclama du basileus un dernier sacrifice, l'abandon de toute sa fortune particulière mobilière et immobilière : une moitié pour les habitants pauvres de la banlieue de la capitale, l'autre pour la reconstruction et l'agrandissement d'un des principaux hospices de Constantinople.
Jean Tzimiscès, pressé d'aplanir ces grosses difficultés du début, décidé d'avance à tout accepter, accueillit avec bonne grâce cette longue suite d'exigences. Avec une mansuétude peut-être plus apparente que réelle, il accorda d'emblée tout ce que demandait le patriarche. Après avoir jui'é à nouveau (pi'il ne se considérerait jamais que comme le collègue des petits basileis légitimes, non comme leur supérieur, il se fit apporter, disent les chroniqueurs, les exemplaires originaux de ces novelles tant exécrées, œuvres glorieuses de son prédécesseur, et les déchira de ses mains, ou
JEAS T/HMISCÈS ACCEPTE LES C0.VÛ/77O.VS
|ilus |iinli:ililcniciil. siii\;iiil li' ri'iil di' Li'nii Diari-c, les adressa au Saint Synode pour (|uo celui-ci procédai à leur abrogation (1). Il remit <!u in(''iiii' coup en vigueur toutes les anciennes lihcrli's di- l'Kglise, ces libei'l<''S tou-
TRIPTYQLE BYZANTIN. Magnifu/ae ivoire des A'"" oa XI""' Siècles. — Vn des joynu.v du Cabinet des .Médailles de la Bibliothèque .V'. — .4u pied de la Croûr, S. Constantin n S" Hélène.
jours si désagréables à la couronne dont le rude Nici-pliore avait fait un si beau massacre. Dès lors, ainsi ([u'il m avait ('■It' avant les fameux décrets de ce prince, il ne put plus être jjrocédé à aucune nomination d'évèrpie sans la participation du patriarcbe. (Conformément aussi au vœu de l'olyeucte, les prélats réfractaires bannis snus .\ici''plii)re pour navoiipas voulu enregistrer les novelles inipériales furent réintégrés avec punipi-
(1) Voy. dans Krimibacher, Michael G/ycos, Munich, 1895, pp. 432 cl IjG. la justiflcalion piir co chr(>nii|ii<'iir ilii iTiiiic iji- Tziiniscès. « Jean, en abri>(,'ranl \cs novcllos ilr son prédùcessoiir, a pres(iuo l'Ifacc sa faulc. NéUiil cette tache, il eût été mis au nombre des saints. »
18 JEAN rZIMISCES
sur leurs auciens sièges (I). De même celte autre novelle qui interdisait (le construire, même de restaurer les maisons religieuses, l'ut abrogée.
La victoire si habilement amenée ])ar Polyeucte était aussi complète i|ue |iossibIe. Du couji l'Eglise l'ecomjuérait les privilèges séculaires dont Xicéphore l'avait dé])ouillée pour le plus grand bien de l'Etat. C'était un grand et redoutable pas en arrière. Mais Jean et son ministre avaient de trop gros embarras sur les liras |inur se jiréoccuper outre mesure, en ces premiers jours si angoissés du nouveau règne, de ces avantages perdus jiar le jiouvoir séculier. Pi'obablemenl ils se disaient tout bas (pi'il fallait obtenir d'abord de l'Eglise le couronnement, iju'on verrait ensuite à reprendre une à une toutes ces libertés qu'on était obligé de restituer pour l'instant. L'insistance même du patriarche à obtenir la révocation des novelles de Nicéphore n'est-elle pas une preuve de plus de l'immense importance que celles-ci avaient eue pour amener l'assujettissement de l'Église à l'État?
Jean, soumis entièrement aux volontés de celui du concours duquel il avait un si jiressanl besoin, alla jusqu'au iiuul dans cette voie de concessions peu honorables. Presque cynicpiement il semble avoir abandonné à leur sort ses compagnons de conjuration dont lui-même avait armé la main, du moins les plus obscurs parmi eux, car ce furent ceux-là qui payèrent pour tous. Se parjurant, il ne craignit pas d'afUrmer sous serment que lui-même n'avait point porté la main sur Nicéphore. Mettant le comble à sa tranquille audace, il sacrilia du même coup Théophano, avant de suite compris l'impossibilité de faire accepter par le peuple son union avec la femme criminelle.
Lui-même désigna au patriarche comme ayant été lors du drame du 10 décembre les instruments de la basilissa, comme étant par conséquent les seuls vrais coupables avec elle, le taxiarque Léon Balantès et Jean Atzypothéodoros (2;. Le premier avait porté à >iicéphore ce furieux coup
(l'i Gfrœfi'i' (lit avec iMismi t{H<: ce siiupli: fuit mimln- à quel degré d'acuité en était iU'i'ivée sous le règne de Nicéphore la lutte entre le patriarche et le parti de l'Église d'une part, les prélats du parti de la cour de l'autre, lutte que nous ne connaissons que par cet unique détail.
(2) Skylilzcs, Cédrénus, Zouaras, tjlycas nuuiiuent ces deux. Léon Diacre, qui se trouvait il (lonstantinople à l'époque du crime, nomme le seul Léon Balantès.
CUATIMENT DF.F; MEURTRIERS l'J
de glaive (|iii lui avail iViidii le cntiic. Le second avait tranché la tête du cadavre pour la montrer dr la l'i ikHic à la fuule accourue devant le Palais. Certes il était juste ((iie ces deux criminels fussent châtiés et ces deux houes émissaires nejjcuvent ins|)irer de jiitié;; mais il y avait de plus {grands coupables qui demeuraient impunis. Jean lui-même, s'il n'avait peut-être point porté à son ancien compagnon d'armes le coup mortel, l'avait en tout cas indignement frappé et torturé.
N'importe : le palriarclic eut l'esprit de se contenter de ce semblant de réparation. Léon Balanlès et Atzypothéodoros furent seuls mis à mort et le crime de la nuit de décembre fut ainsi officiellement vengé (t). Nous ne savons quel supplice fut infligé à ces malheureux. Ce dut être quehjue longue et horrible torture, châtiment accoutumé des parricides à Byzance. Léon Diacre ajoute ce détail que tous ceux qui, de près ou de loin, avaient pris part à la mort de l'empereur martyr, eurent une fin misérable. Il ne nous est possible de vérifier l'exactitude de cette affirmation ipic poui' le seul Jean Tzimisccs. Léon Diacre eût bien dû nous dire ce que devinrent les autres complices. Nous savons en tout cas, par le chroniqueur syrien Yahia, que Michel Bourtzès ne tomba pas en disgrâce, mais fut jires(jue aussitôt nommé au commandement de cette ville d'Antioche qu'il avait tant contribué à reprendre aux Sarrasins. Nous retrouverons le nom de ce personnage à bien des pages de cette histoire, mais nous ne savons rien sur l'époque et les circonstances de sa mort.
Ce qui explique ou légitime jusqu'à un certain point la condescendance de Polyeucte, c'est que, chose en apparence inouïe, satisfaction absolue, nousl'avons vu, lui était en outre donnée au sujet du principal acteur de ce terrible drame. Théophano, la pécheresse couronnée, devenait viclinie d'un châtiment effroyable, alors précisément (in'cllii ci-oyail loucher à nouveau à toutes les félicités humaines. Et vraiment cette catastrophe sans nom, mémorable exemple de ces retours extraordinaires dont l'histoire byzantine est pleine, pouvait bien passer pour une réparation suffisante du sang versé.
(l) C'est par Lron Diacre que nous savons cju'il y piil siipplico. V.a chroniqueur uomniL' comme ayant rté cxrcutr le soûl Léon Balanlès <|u'il indique eoninie ayant été l'unique coupable. Skylilzés et, après lui, Oédrénus disent que tnus les conjurés furent exilés ou pluli'il déportés. Zonar.is dit <le même. Clycas aussi désifine tinminativemeiit Lénn liulaulès (.qu'il nomme Alwlinlés) et .\lzypol!iéodon>s.
20 ,//•. l.Y TZIMISCES
Il est probable que, sur ce |ioint surtout, Jean ne (tut op]ioser aucune résistance à la demande du patriarche. Immédiatement après le crime, cet homme habile avait compris que le forfait était par trop exécrable, que jamais il ne réussirait à conserver la couronne s'il ne séparait de suite son sort (le celui de sa comj)Iice. Ainsi fut pensé, ainsi fut exécuté. Le nouveau basilens décida que Théophano serait chassée de ce Palais Sacré où si longtemps elle avait régné, et déportée dans un des couvents de Proti, la première des Iles des Princes en venant de Gonstantinople (1).
Dans le petit volume que j'ai consacré il y a quelques années à l'histoire de cet archipel en miniature, lieu de déjiortalion si voisin de la grande Ville, j'ai parlé longuement de cet îlot aride et de ces monastères fameux où furent ensevelies vivantes tant de victimes de la cruelle politique byzantine (2). Là ont vécu et souffert bien des personnages illustres : le basileus Michel Rhangabé, le basileus Romain Lécapène détrôné par son gendre le Porphyrogénète, le basileus Romain IV Diogène surtout, un des empereurs les plus méiilants et les plus malheureux qui aient jamais ceint le diadème blanc des successeurs de Constanlin, puis encore le fameux Bardane le Turc, la victime du vil Nicéphore Logothète. Il serait impossible d'énimiérer tous ces exilés de haut rang qui eurent Proti pour lugubre prison. C'est là que fut transportée la tragique et toujours belle Théophano, très peu de jours après qu'elle eut fait assassiner son second époux par son amant (3).
On ne saurait retrouver dans l'histoire un autre exemple d'une situation aussi dramatique, imaginer un plus sul)il, un jilus complet bouleversenionl dans une vie humaine qui semblait à son apogée! Hélas! les chroniqueurs udus racontent tous ces faits poignants en moins de deux lignes ! Connne ils auraient bien dû nous en dire davantage ! Conçoit-on l'alfreuse surprise, l'inexprimable fureur de la souveraine ? P]lle était impérali'ice d'Orient, régente jpour les deux basileis ses fds ; elle était toute jeune encore, superbe, adulée, la première femme àcemoment, semblait-il,
(1) Skylilzi's, Cr'Ji-énus, Zonaras el Georges moine disent que Tliéopliano fut envoyée à Proconèse. Il faut toujours croire pUilol Léon Diacre qui fut le témoin oculaire de ces événements.
(2) Les Iles des Princes, Paris, 1884.
(3) Yaliia est seul à dire par erreur que Jean Tzimiscès épousa Théophano après le meurlri- de Nicéphore.
TIIEOl'IIASO F.yVOYEE F.S EXIL 21
SOUS la voûto (les ciiuN. I'iiiiss(''(' petilH'lrc à la fois parla haine, l'aninur ol raniMlioii, jicul-rlir liicn |iliiliM par le ({('■sii' plus ikiIiIi' de préserver ses lils iiieiiacés |)ai- Nicépiioro, elle fait tuer j)ai' son anianl son vieil éponx. Klk'-niènie f^nide les pas dos assassins tr(;nd)lanls dans celh,' nnil terrible! La victime désignée périt niist'rablenient. L'amant meurtrier s'assoit sur le trône des basileis. Théo|iIiano plus ipie jamais se croit impératrice souveraine avec cette seule dilVi'rence rpTelle a (juitté la cfinchc du mystique et grossier iS'icé[)liore pour celle de l'Arménien ardent et lin, jeune encore, qu'elle se figure uni <à elle par les liens d'une passion fougueuse. Déjà elle roule en sa tète charmante de radieux projets de vie à deux dans la toute-puissance. Soudain un prêtre cassé par l'âge, un vieillard moribond se dresse vengeur entre elle et ce rêve prescpie réalisé. Polyeucte, d'une voix déjà mourante, crie à Jean Tzimiscès : « Si tu veux, hasileus, entrer au Lieu Saint pour que je t'y couronne, si tu veux régner véritablement sur cet immense empire, il le faut, avant tout, sacrifier l'épouse infâme (pii a armé hm bras. Cette condition est formelle. (Chasse, chasse Théophano de ta couche, de son [)alais, de sa capitale, sinon tu ne régneras point ! » Ht l'amant cpu? la malheureuse avait cru lié à elle pour toujours par leur crime même, témoignant ainsi à quel point ce fut l'amour du rang suprême bien plus que sa passion qui l'a rendu meurtrier, se courbe devant l'arrêt du vieillard sans un mot de protestalion, sans l'ombre d'une résistance. Sur-le-champ il sacrifie celle qu'il priHendail tant aimer. Vit-on jamais déception plus amère, chute jibis surjjrenante !
Le désespoir, la surprise, la fureiu' de Tli(''o|dianri furent extrêmes. Quel supplice jiour une pareille femme ipie de quitler le lang su|irènie, le « Uoïton » admirable du Palais Sacré |iour la cellub; nue, froide, sordide d'un de ces lugubres (■ou\ciils des Iles, avec ce raflinement de torture que de chaque rocher de liiiculti! l'roti la malheureuse ne pourrait lever les veux sans voir briller au premier plan les jardins et les bâtiments de celte demeuH! où si longtemps elli- avait n'-gm- et «lue le soleil, en se coucbaiil derrière les cimes de l'Olympe, éclaii'aii cha(pie soir de tous sesleuxl
Klre précipitée de si I I p;ir un dl coup de surprise, abu-s (pi'elle ('lail si
liiin de s'y aljeiidre, aloi's ([u'elle avait celle aniei-lume dernieri' di' se dire
22 JEA?f TZniISCES
qu'elle était bien elle-nu'mc l'unique artisan de son désastre ! Avoir été presque l'égale d'une divinité, avoir vu défiler chaque jour, prosternées à ses pieds qu'elles baisaient, la foule brillante des patriciennes de la Ville gardée de Dieu, et devenir, en une heure, une misérable caloyère dans un couvent des Iles ! Soufl'rir une telle injure de l'honinie qu'on a aime et qu'on vient d'élever à ses côtés sur le trône! L'épreuve était cruelle, et Théophano n'était point femme à la supporter dignement.
Jean donc, poussé par le parakimomène, sacrifia sa maîtresse à sa couronne. Et comme, en somme, c'était un vrai souverain voulant le bien de ses peuples, il est fort probable que cette dernière concession lui coûta moins que celles qu'il s'était vu forcé de faire à l'Eglise. Cette prodigieuse exécution dut suivre de très près le meurtre de Nicéphore. Nous avons vu que les exigences de Polyeuctese manifestèrent exactement une semaine après cet événement, et il est probable que l'expulsion de l'impératrice fut la suite immédiate de l'accord survenu entre Jean et le vieux iiatriarche. Celle-ci ne demeura donc guère plus de huit jours au Palais après le drame qu'elle avait si imprudemment provoqué. 11 est presque certain que Jean Tzimiscès se garda soigneusement de la revoir durant cet intervalle. Très probablement aussi on dut embarquer de force la basilissa. Sa mère, dont les chroniqueurs font mention cette fois seulement et qui, vraisemblablement, vivait auprès d'elle au Palais, fut, par la même occasion, déportée à Manlineion, ville de la province asiatique d'IIonorias, dans le Pont (1), certainement dans quelque couvent de cette localité.
Malgré l'extraordinaire pauvreté des sources, nous possédons cependant une preuve de ce que dut être la fureur de la belle Théophano ainsi jouée par son amant. Les chroniqueurs racontent que, peu après son exil, encore dans le courant de l'an 970, elle réussit à s'évader de son couvent de Proti. Rentrée secrètement en caïque dans la capitale, elle courut se réfugier, elle aussi, dans la Grande Eglise. Peut-être comptait-elle encore sur l'ascendant qu'elle avait si longtemps exercé sur Jean, plutôt que sur l'affection que lui portaient ses fils, les petits empereurs. Peut-être au contraire
(1) Voy. Ranisay, op. cit., p. 104. — Zonaras, l'il. Dindorf, IV, 92, dit qu'elle fut exiU^e, elle aussi, dans lilo de Proconi'se, dans la mer de Marmara.
TllEUI'llASO ENVOYEE E.\ EXIL 23
es|H'i-;iil-eIle susciter (hiiis lu pcujili' i|iicli|nc iiKuivcmcnt fii sa faveur. Ce l'ut non il Je;in mais bien au parakinioniène <iiie la niallieureuse eut iill'aire. Le rude eunuque, auquel le nouveau hasileus avait décidément, semble-l-il, remis toute la direction des all'aires intérieures, ne se piquait pas de galanterie. Il fit sortir de force Théophano de son asile, et l'infortunée, basilissa dont on ne voulait ;ï aucun prix tolérer la présence aujirés de ses lils, fut cette fois, pour éviter le retour de pareils incidents, embarquée pour un exil autrement lointain. On la relégua au fond du sauvage thème arméniaque, dans l'extrême Asie, dans le monastère de Damis (pii venait précisément d'être fondé par Tzimiscès, probablement dans le pays natal de celui-ci. A cette époque, une pareille condamnation pour une j)rincesse raffinée telle que Théoiiliano était quelque chose d'horrible, une véritable di'portation en pays de barbarie. La pauvre femme, domptée j)ai' le malheur, avant de partir pour cet exil affreux, demanda et obtint une audience de son ancien amant devenu son bourreau. Certes elle espérait encore le flédiir. .Mais les choses se gâtèrent aussitôt. Ce fut une scène terrible.
A peine la condamnée eut-elle distingué Jean, qu'elle n'avait peut-être pas revu depuis la funèbre veillée de décembre, qu'elle éclata contre lui en invectives atroces. Apercevant ensuite le parakimomène(l), qu'elle considérait justement comme un des principaux artisans de sa chute, elle se jeta sur lui comme une furie avant qu'on eût pu la retenir, et lui meurtrit le visage de ses poings fermés, l'appelant follement des noms les plus injurieux, « barbare, misérable Scythe » (2). On dut l'arracher de force et l'expédier aussitôt sur le bateau qui devait l'emmener à l'extrémité de l'empire. Durant six longues années on ne retrouve ])lus trace d'elle dans les sources. Que devint-elle dans ce monastère perdu où n'arrivait |)lus aucun bruit du monde? Ce qu'elle dut souIVrir en ce lieu abominable, ce qu'elle dut se consumer en accès de rage impuissante,
(Il N'iiii pnint (• Sun lils, l.' pi-iit IJusilo II », ainsi ipn' ji' l'ai i/crit par l'iTi'ur à la p. ":i'.l du mon S'icéphore l'hocas.
(2i .Mlusion il l'iinyini' invijuliùro de Basile, fils de Uoiiiain Lécapèiie et d'une esclave bnlfiare on nisse.
2i JEAN TZlMISrÈS
dépasse rimagiiiallun. A la mort Je Jean Tzimiscès seulement, en 976, t'Ilc fut rappelée à Constanlinople par ses llls. Elle eut donc encore celte joie suprême de rentrer en souveraine dans ce Palais dont elle avait été si indignement chassée. Mais il semble que tant d'épreuves l'avaient brisée, car elle ne parait plus avoir joué de rôle important et son nom ne revient plus dans les chroniques byzantines. Celles-ci ne disent même point quand et cumulent elle mnurul. Accalii('e par le malheur. |i('ut-ètre aussi ])ar les inlirmités, elle termina obscurément sa vie au lund du Gynécée impérial ^1). Seule, nous le verrons plus loin, une chronique géorgienne parle d'elle avec insistance comme ayant exercé un certain ])uuvoir après son retour à Constantimqile.
Tzimiscès, poussant juscpi'au lioul sa soumission, s'empressa d'exécuter égalemenl la dernière promesse tpie le patriarche avait exigée de lui. C'était certainrnii'iil celli' qui i-oùtail le moins à son cœur naturellement généreux. 11 distribua, a\ec une libéralité qui n'avait rien de forcé, toute sa fortune particulière, très considérable. 11 en tenait une jjartie de son père qui était, on le sait, de grande noblesse d'Asie (2). L'autre provenait des dotations de Nicéphore Phocas en récompense de ses brillants services aux armées. Comme Napoléon condilant ses maréchaux de biens
\l) Il y aurait beaucoup de conjectures à faire sur les raisons qui décidèrent Jean et son premier ministre, outre les exigences de Polyeucte, à écarter si rigoureusement du pouvoir l'impératrice mère. Ces conjectures se présentent du reste facilement à l'esprit et suffiraient à nous faire entrevoir les origines de la crise soudaine qui coula la vie à Nicéphore sous un jour très ditférent de ce qui est généralement admis. Cependant, en l'absence presque absolue de renseignements contemporains, je préfèn^ m'en tenir strictement au récit si court des cbroniqueurs, craignant de mégarer parmi ces liypotlièses alors même qu'elles paraîtraient vraisemblables. Mathieu d'Édesse \éd. Dulaurier, p. 0}, après avoir raconté le meurtre de Nicéphore Phocas, ajoute immédiatement : « Jean Tzimiscès éloigna en toute hâte d'auprès de l'infâme impératrice les deux fils de Romain, Basile et Constantin, et les fit conduire à Vapharschavan ibourg de Vagharsch) dans le district de llanizith, c'est-à-dire en Arménie (dans le pays de Baçian, en quatrième Arménie, au coniluent de r.\raxes et de la rivière Mourts) auprès de Sbramig, la mère du grand Mckhithar, alin de les soustraire au danger d'être empoisonnés. Le meurtre dont il s'était rendu coupable lavait plongé dans une grande tristesse et le livrait sans repos à de cuisants remords. •» « Quan<l Théopliano eut été elle-même exilée, Jean, dit Tchamlchian llisloire d' Arménie, t. 11, p. 'MU), rappela de leur exil les deux jeunes princes. ■• Qu'y a-t-il de vrai dans cet éloignement momentané des petits basileis, éloignemenl dont il n'est fait mention nulle autre part.' Kaudrait-il du moins admettre, ainsi i|ue laflirment les sources arabes, que Théopliano ait vraiment, à un moment, eu des raisons de croire la vie de ses enfants menacée par les désirs ambitieux de Nicéphore et qu'elle lésait, d'accord avec Jean Tzimiscès, éloignés du Palais Sacré pour les soustraire à ce péril '.' \2) Sa mère était alliée aux Phocas.
JEAN FAIT AHAXDOy DE SA FOUTU NE
ili! toutes sortes, ainsi les basiicis l)yzantins exci-llaicnl ;i combler leurs « stratig:oi » et leurs i;i-an(ls (l(imrsli(|iics \icli)rii'iix (les richesses les plus varii'cs, |p 1^^^;^^ siii-|uiil irinimonsos hiciis-
'\ il ^^^^È^^ l'iinds ilaiis les jiro-
vi liées. Confor-
TRIPTVQl'E ISYZANTIS enù-nim, Volrt i/auclie. Faces antériniire et postérieure. Beau (rai'ail du A'"" Siècle. Saint Théodore. — [Musée du [.ouvre.)
Illi'liieiil au \(i'll (Ir i'nl\eiiel'\ .lc;iii alll'ililia l;i ninili('> île celle rinllllie aux ciilli\aleiirs liesn^iieiix ilii llieme de 'rinace i|ui enluiii-ail la caiiilale. en!-
26 JFAX TZIVISCES
tivatours probablement phis |iartioulièrement appauvris par la diselle terrible (lo ces dernières années.
La seconde part fut remise au grand « Nosoconiion » ou hôpital consacré spécialement aux scrofuleux et aux malades affectés de lèjtre et d'autres maladies cutanées (1), célèbre établissement charitable, de date déjà ancienne, situé à Chrysopolis, qui est Scutari, sur la cote d'Asie. Les libéralités de Jean permirent de restaurer et d'agrandir considérablement cet éditice. Le basileus, jusqu'à la tin de ses jours, lui témoigna constamment un intérêt particulier. Xon seulement il lo dota avec munificence, mais il le visitait très fréquemment, nous dit Léon Diacre, s'entretenant avec les malades, sympathisant avec leurs souffrances, leur prodiguant des encouragements, s'informant de leurs misères, se rendant toujours plus po[)ulaire parmi tous, n'hésitant pas, malgré ses goûts naturellement raffinés, élégants, à panser de ses mains les plaies hideuses, les plus répugnants ulcères, « ne tenant, dit le chroniqueur, aucun compte de sa pourpre ni de sa majesté ».
Là ne s'arrêtèrent point les dons de joyeux avènement de cet homme qui possédait à un haut degré le don de se faire aimer de ses peuples. Par une faveur spéciale, les habitants du thème des Arméniaques dont Jean était originaire, furent exemptés de tout impôt probablement pour l'année courante. De même le basileus augmenta dans des proportions très considérables pour tous ceux qui y avaient droit les libéralités congiaires et autres largesses que les empereurs avaient dès longtemps coutume de distribuer à l'occasion de l'année nouvelle aux sénateurs, aux hauts fiinctioiinaires, aux membres des diverses classes de la noblesse. C'était précisément la lin de l'année. On conçoit combien ces mesures contribuèrent à consolider la ]iopularité du nouveau souverain. « Même, nous dit le chroniqueur, Jean alla si vite et si loin dans ses distributions, emporté par sa générosité ordinaire, qu'il eut très rapidement mis à sec ses coffres particuliers ; il en aurait fait autant de ceux de l'Etat s'il n'avait été à tout instant retenu par le jiarakimomène, aussi froid, aussi économe (jue lui ('tait bouillant et naturellement prodigue. » Cette noble attitude de
{1} Cps chariU'S que Skylilzès ilit avoir été faites à la requOle iln patriarche sont, tout au eontraire, présentées par Léon Diacre comme un acte spontané du nouveau souverain.
cocrtowEMExr i>e jeas 27
J(;aii, sa main luiijours oiiverlu |i(iiii' dininri', son CDiistaiit désir de l'i'iidre service, scmldrnl a\iiir |iiuduit iirir iiii[)i'ussioii pruloiide sur ses ruiilcm- |iorains.
Les jiojmlalions de la eaiiilale comme de loiil l'empire, (jiii soiillraient depuis trois ans (I) d'une disette aiïreuse, suite d'une série de mauvaises récoltes, ne furent pas oubliées dans cet ensemble de mesures (!<■ pn'ser\aliou et de bienfaisance. D'immenses approvisionnements de l)lé furent réunis et distribués. De tous les emporia ou marchés des proiliiil- <le la terre, d'Occident comme d'Orient, des denrées furent expédiées sur Constantinople et sur les points plus particulièrement éprouvés par la famine. Ces promptes mesures amenèrent un rapide soulagement aux soulïranccs populaires.
Dès que les coupables désignés, véritables victimes expiatoires, curent été solennellement punis, dès que les fameux décrets attentatoires aux libertés de l'Eglise eurent été rapportés, Polyeucte, satisfait de cette grande victoire sur le pouvoir séculier, se déclara prêt à procéder au couronnement du nouveau basileus. <( Le jour même de Noël de l'an 969, disent Skylitzès et après lui Cédrénus et Zonaras, par conséquent deux semaines après le meurtre de Nicéphore, Jean, estimé digne de pénétrer dans le Lieu Très Saint, lit dans la Grande Eglise son entrée solennelle. » A son tour, dans le très saint sanctuaire, il fut oint et consacré de la main du jialriarche. Il lit amende honorable pour ses péchés, distribua des aumônes et parut, le diadème des basileis en tète, devant la foule urbaine assemblée. Bien que le fait ne soit ]ioint mentionné dans les sources, il est certain (jue cette fois encore, comme lors de l'avènement de Nicéphore Phocas, les deux petits basileis durent assister officiellement au couronnement de leur nouveau collègue, plutôt de leur nouveau seigneur et maître. Durant ce temps, le corps décapité (h; l'infortuné Nicéphore gisait abandonné dans son grand sarcophage de l'héroon de Constantin aux Saints Apôtres, et la misérable Théophano, non moins aliandomiée, se tordait les mains de désespoir dans la cellule luie du monastère de Proti !
llj Léon Diariv. Sk\lilzùs et Cùdrénus discal « ciiic| «.
JEAN TZIMISCÈS
Après le couroiinenicnl, le basileiis Jean, à l'égal de tous ses prédécesseurs, rentra processionnellement au Palais Sacré, aux acclamations des représentants de la noblesse, des fonclionnaires, du peujile, de l'année.
lu incident se passa presque aussitôt après, au sujet d'une nomination à un siège ecclésiastique vacant, qui, bien que nous n'en soyons inl'ormés que d'une manière très succincte par Léon Diacre (1), vient très heureusement jeter la lumière sur ce qu'était redevenue à ce moment la puissance de l'Eglise, grâce à l'énergie déployée par son vieux chef. Depuis la mort tragique du saint patriarche d'Antioche Christoj)horos,
lue d'un coup de lance à la prise de celle ville, par un émir sarrasin lurieux de sa préteudue Irahison (2), la grande cité chrétienne du sud, reconquise par les armes orthodoxes , était demeurée sans pasteur.
In des premiers soins du Ijasileus Jean lut de pourvoir à celte vacance très importante. Son choix longuement médité avait fini par se porter, chose curieuse qui peint bien celle époque bizarre, sur un simple ermite asiatique, Théodore de Colonée, religieux auquel un ascétisme extraordinaire avait valu dans ce temps une célébrité véritable. C'était un de ces pieux solitaires au corps et à l'âme également de fer, doués d'une incroyable énergie, tels que l'Eglise grecque en a tant produit. Livré dès l'enfance aux exercices de la plus austère piété, ce saint homme qui avait entièrement dompté sa nature, portait hiver comme été un unique vêtement de poil de bête, sous lequel il dissimulait en guise d'éternelle pénitence une lourde ceinture de fer dont le poids énorme torturait incessamment sa chair meurtrie. Jamais il ne quittait un de ces grossiers habits que lorsque le temps l'avait à tel point réduit en lambeaux, que sa
BULLE DE PLOMB ou petit sceau du patriarche d'Antioche Théodore de Colonée, consacré le 8 janvier 970 par le patriarche de Con^tantinople Polyeacte, — [Musée de la Société Archéoloijique à Atliénes.)
(1) Et d'apic'S lui par Skylilzis et Céilrénus.
(2) Voy. in Em/iereur Byzantin au /^ixicwe -S'ièe/e, p. 723.
THÉODORE DE COLOXEE PAIUIMUIIE D' AXT Kx: Il E
niulilé en (lenieurait dccoiiviM-lc. Jadis, ilis.iilla \uix ]iiil)li(iiie, il a\ail. dans Mlle de ces prophéties dont lui et sespareilsétaient familiers, prédit l'empire à Nieéphore l'hocas. 11 l'avait prédit aussi à Jean Tzimiscès. Surtout, disait-on, il avait exhorté celui-ci à attendre patiemment le moment où il pourrait parvenir à la lnute-puissance imj)ériale sans se souiller d'un crime allVeux, l'avertissant de la |iail dr Diru ipic s'il (■(■outail an contraire la voix impatiente de son andiilion, il avancerait du ini''ni(' lunp le
BULLE DE PLOMB ou yfctnd s-O'iiu du initriurchc d'Aniiodie TUéodore dc^ Colonée, consacré le 8 janvinr 970 par le patriarche Polijcacte de Constantinople . — {Collection de M. Gaslave Schlumberyer.)
terme de ses jours, le conjurant pour le reste de s'en remettre au Tout- Puissant qui saurait bien le placer au rang suprême à l'Iicurc (pu' Lui jugerait convenable. Skylitzès et Zonaras îijoutent même que \t\ \vi\rrable ascète avait sonuné le futur basileus de signaler le règne ipi'il lui prédisait ainsi en délivrant rem])ire de la secte impure des Manichéens. C'étaient les hérétiques l'anliciens île Théodosiopolis et dt- Mélitène qu'il désignait de la sorte. Devenus très nomlireiix. bien qu'avant peidn toute puissance matérielle depuis les terribles exi''i-iilions de Théo<lore et de Masile I""', ceux-ci corrompaient plus (pie jamais la religimi, infi'clanl loules les provinces d'Asie de lenis docti'ines « funestes et détestables », pactisant avec l'ennemi musulman bi'riMlitaire. Théodore de (vjlonée avait adjuré Jean de les dé'porter dans qnebpn' territoire désert où ils ne pourraient plus nuire (1).
(1) SkyliUrs ajoute ces mots : « Ce que fil Ji'an. car il les déporta pou après aux environs de Philippopolis. » — Une fois élu patriarche, dit Zonaras ,éd. Dindorf, IV, p. 93>, Théodore
30 ,/K.l.V TZIMISCES
Cette prophétie ni bien réalisée avait redoublé l'intérêt que Jean avait ressenti, dès qu'elle eut été formulée, pour cet ermite si avisé. Théodore de (iulonée se trouvait dans la ville de Gonstantinople. Le basileus, après s'être facilement assuré du consentement du patriarche, le présenta luimême à Polyeucte qui, d'accord avec les prélats alors réunis dans la capitale, lui lit passer le j)lus sérieux examen. « La pieuse assemblée, dit ingt'iuunent Léon Diacre, constata (pu3 l'ascète était d'une ignorance prof<jiule en fait de science profane, mais aussi qu'il était merveilleusement instruit des choses de Dieu. Elle le jugea en conséquence parfaitement a|ple à remplir la haute charge à laquelle le destinait le prince. »
Ainsi raconte le chroniqueur oflicieux; mais pour qui réfléchit à la victoire si grande que venait de remporter Polyeucte, il est clair, dit Gfrœrer (1), que la procéilure suivie dut être en réalité toute différente. Certainement l'examen de doctrine que les évèques firent subir au candidat au tr()ne j)atriarcal d'Anlioche dut précéder sa nomination j)ar l'empereur et non la suivre (2). En étudiant ce récit avec quelque soin, il est imj)Ossible de ne pas reconnaître qu'outre tant d'autres concessions, Jean avait dû s'engager aussi à ne plus nommer aux hautes charges ecclésiastiques que des candidats dont les capacités auraient été soumises par avance à l'examen et à l'acceptation du patriarche en sa qualité de chef de la hiérarchie ecclésiastique.
Quoi qu'il en soil, l'ascèle vêtu de peaux de bêtes, le sordide solitaire aux pieds nus, à l'inculte nature, devint patriarche d'Antioche, la première dignité de l'Eglise orientale après celle de Gonstantinople. A Byzaiice, au x' siècle, d'aussi brusques changements de fortune étaient chose fréquente. De même qu'un soldat aventureux se faisait proclamer autocrator, de môme que la tille d'un cabaretier se réveillait un matin basilissa du peuple des Romains, de même un misérable ermite devenait en une heure chef de l'Eglise, patriarche de Byzance ou de la Grande Théoupolis (pii est Antioche.
obtint de Jean cette déportation on Occident. Voy. encore Raïubaiid, op. cit., pp. 217 et 223 et le chapitre III du présent volume.
(1; Op. cil., 11, p. 524.
(2) Voy. toutefois W. Fischer, Studien zur byzantinifchen Gesckichle des elfttn Jahrhunderts, pp. 1)1-52.
MORT nr. POLYEUCTE 31
Polycuclc consaci'a, le diniaiicho K janvier !)70 (I), le nouveau diel (le l'Eglise (le Syrie. Un exemplaire ilii |ielil sceau de ce dernier est encore aiiinurd'liiii (•iuiserv('' au Alus(''e île la Société archéologique à Athènes. .Moi-niènie je possède un superbe exemplaire de son grand sceau, sur Icrpu-I il prend le litre de « jjatriarche de Théoupolis, la Grande Antiociie, et de toute l'Analolic » (2). Vingt jours après, le 28 janvier (3), trente-cinq jours après le couronnement de Jean, le vieux |iontife constantinopolitain expirait, épuisé par l'âge, apr<'s treize ans et dix mois de règne à jiarlii' du :5 avril ',136, laissant à son innondirableclergé la mémoire de ses vertus et l'orgueil de la revanche (■clalaiite remportée sur lauturité civile par l'Eglise, si longtemps abaissée sous le joug brutal de JVicéphore. Sous les trois derniers basileis, Polyeuctc avait joué un rôle parfois glorieux, toujours important. Sous Constantin di'jà c'était lui qui avait baptisé dans Sainte-Sophie la fameuse Olga, la lointaine archontissa de Russie, laquelle était demeun-e jusqu'à la fin de sa vie son amie dévouée. Sous Nicéphore il avait certainement ét('' le premier dans l'Etat après l'empereur. Sous Jean Tzimiscès enfin, il venait en ipielques jours de forcer le basileus à peine cournnin' de restituer à l'Eglise tous ses anliipies privilèges. Celle-ci, reconnaissante, a mis cet illustre prélat au nombre de ses saints. Elle fête sa niémoire le cinipiième jour de février (4). Vn précieux manuscrit de la Bibliothèque Nationale contient entre autres pièces de vers du poète contemporain Jean Géomètre, le célèbre évèquede Mélitène, un éloquent pan(''gyri(jue de l'auguste j)atriarche défunt '^i..
il) Le (liiiiiinclic 23 ilo kaijciiiii tlcuxii-mo ganvii'ii tli' luii 1281 iy"Oi ilc X'i-rc ilWicxaiHlric', dit Yaliia qui ajoute que, le pontificat de Tliéoiloiv dura six ans quatre mois et cinq jours.
i2) Yaliia raconte (|iie le nouveau patriarche lit son entrée solennelle dans l'église de Saint-.\rsine (qu'il appelle Arsàna , monastère de la banlieue d'.\ntioche où avait été enseveli le corps du palriardie Cliristophoros assassiné. Théodore lit transporter ces restes vénérables dans la cathi'drale île Saint-(-;a.ssien.
(.3) Cédréiius, II, p. 382, et Zonaras, éd. Dindorf, IV, p. !I3.
(4) Nous possédons de lui un acte promulgué en iICi au sujet du monastère de la Théotokos fondé par le philosophe Jean Lampardoponlos non loin d<' Dimitsana de llortynie, dans le Péloponèse. Voy. Kutliyme Kastonlii : Ihp'i tt,; vi Ar.jir.TTivT, i"/"/.r,vixri; n-/'ti.r,i xï'i itep'i tùri xaOtôp'jTùv xï'i itpwTMv ocJtt,; 8'.ôoiTy.i).wv, .Mhénes, 184", pp. 2 et i'.l-;i2. l'iie autre (udonnance de ce patriarche sur la situation <les nouveau-nés baptisés après leur mort est publiéi^ dans lUialli et l'otli : XO/Toiyna tôiv Upwv Kavivwv, III, pp. S:i, ili, .\tlièues. 18;i;l.
l".) Cramer, op. cit., t. IV, pp. 312-314, 'KiiiTO|ifita e!; T'jvTraTpiàp/r,-; x-jpôv IIo'ajejxtov. — Ce fui encore sous ce ponlilicat que Théodore de Coron fonda dans l'ile de tlylhère le monastère de Saiut-Tliéodore. Voy. Jean Veludo : Xpovixôv toj èv l<'j6ripoi{ |i(iv«uT»;pio'j toO iyîo-j
n JEA.\ TZIMISCÊS
J(';in. |Hiiir i't''2,Mor, avait dû s'Iiiimilior devanl li; palriarclie. Bion <l('ciil('' à se garer j)our l'avenir contre de pareilles éventualités, préoccupé en même temps ilo ne pas laisser vacant le trône du chef de l'Eglise, désireux surtout d'v installer au plus vite un homme à lui qui fut le plus possible sa créalui-e et jiourtant aussi le digne successeur de l'olyeucte, il convoqua à cet etVel, dès le lendemain de la mort de celui-ci, le Saint Synode avec tous les évèques présents dans la capitale et aussi les sénateurs.
Le basileus conunença par faire aux prélats ainsi assemblés au Grand Palais l'éloge dvi candidat qu'il avait choisi, candidat qu'il connaissait depuis longtemps. Voici le discours curieux que Léon Diacre place à cette occasion dans sa bouche: « Le Tout-Puissant, créateur des cieux et de la terre, a, à mon avis, constitué ici-bas ces deux plus grandes puissances terrestres, l'autorité ecclésiastique et l'autorité impériale, la première pour qu'elle dirige les âmes, la seconde jMinr qu'elle gouverne les corps, et qu'ainsi, par icui'cdnuuune action à toutes deux, le bien-être universel soit maintenu. Puisque donc celui ijui dirigeait l'Lglise a payé son tribut à la fragile nature, il appartient à Celui qui a des yeux de feu et devant lequel rien n'est caché, de remplacer le patriarche défunt par un nouveau qui soit supérieur à tous et le plus en état de remplir ce poste suprême. .Moi donc qui, }iour l'avoir mis à une longue épreuve, en connais un absolnment digne de cette haute charge, je l'élève aujourd'hui à la dignité de patriarche afin que di'sorniais les vertus extraordinaires de cet homme, auquel II' ToMJ-l'uissant a coiiiV'ré en plus le don de pr(q)hétie, ne demeurent plus séquestrées dans un coin obsciu" de l'univers. EtTectivement une foule de grands événements (pii m'ont éti' d'avance prophétisés par lui, se sont réalisés à point luimmé. )> Quand il eut ainsi favorablement jtréparé son auditoire, Jean [il introduii'c h l'improviste son candidat devant les pères asseml)lés. (iiaiidc dut èlre leur surprise, car celui qui venait d'ap})araître jtortait, lui aussi, l'étrange et sauvage costume des moines du désert. L'honunc ijue ,lean destinait à succéder à Polyeucte dans cette première iharge de l'Eglise était, comme le nouveau |ialriarche d'Antioche, un
Hsoôiûpoj, Venise-, 18GK, pp. 27-28. De même sous ce rèjrne, on .se le rappelle, saint Alhanasc rAllioiiilo fonila la famcnse Laiire, le premier monastère de la Sainte Montagne del'Atbos.
ISLECTIOX DE /Î.IS/t/? LI-: .<-r A M { \ pit I TCX
simple crinile, l'asci-k' l!a>ilc, siiriiuiniin' le SiiuinnKli'icii (1), solitairo du iiKMil Olympe (le IJilliyiiic. Lui aussi luisait (lei)uis de longs jours l'i'dilicalioii des fidèles par ses faroii- ^ elles vertus érémi lit] lies. Lui aussi passait pour posséder des dons merveilleux de prophétie et d ;uistèie piété. «L'empereur, poursuit le chroniqueur, annonça à l'assemblée qu'il choisissait cet homme pour être patriarche, puis il lui urdoniia d'aller sur-lechamp s'installer au " patriarchcioii ', le palais séculaire des chefs de l'Eglise conslanlinopcditaine.
Le discours de Jean aux évèques, dit fort bien l'historien allemand Gfr(erer, nous l'ail toucher du doigt la mndilicalion profonde i|iii s'était produite dans les relations et les situations respectives de VEglise et de l'État, inodilicalion (jue les coucessions arrachées pur i'olyeucte au [jouvoir ci\il venaient de consa-
(1) Parce qu'il lilail originaire Jo la vallée ilc ce Hcuvc. « Parce nue, dit au contraire Lcbeau, ilbûlit un raouaslère sur ses bords, u
TUII'TYUCI-: BVZ.l.Vn.X fliiuire drs A'"" ou .\Y- Sirclc l'îinnrMi central. La 'l'hiJotohos portant l'Enfant Ji-sua. ■ {Mimée Archiépiscopal à VlrecUt.)
34 JEAN rZIMlSCÈS
crer dune si éclatante façon. Depuis les temps déjà si lointains de Constantin et ceux de Juslinien, l'empereur, à la fois grand prêtre et basileus, avait constamment réuni jusqu'ici en sa seule personne les deux plus grands pouvoirs de l'Etat. Pontife et roi , il se trouvait par sa grandeur placé au-dessus de toute loi humaine. Quelle dilTérence aujourd'hui ! On en croit à peine ses oreilles quand on lit le langage tenu par Jean Tzimiscès, le successeur desbasileis, dans son propre Palais à ses évêques ! L'Occident, avec toutes les idées qui dominent au Vatican, semble avoir émigré dans la demeure des basileis au Bosphore lointain. Un basileus grec s'écrie : « Dieu tout-puissant a créé sur terre deux grandes puissances jumelles : le patriarche et l'empereur! »
« En tout cas, poursuit (îfrœrer, il résulte clairement de tout ceci ijue, lors de l'accord conclu entre le Palais et le patriarche pour la restauration des libertés de l'Église, il dut être convenu ce qui suit : à la mort du patriarche, c'est au basileus qu'il appartiendra de lui trouver un successeur, mais l'empereur s'engage à ne nommer que le plus digne et il donne povn- garantie de cette promesse que les évêques présents à ce moment dans la capitale ainsi que le Sénat auront toujours le droit de déclarer que le candidat présenté par lui est en effet ce plus digne. Certainement il fallait une raison bien puissante pour décider le nouveau basileus à réunir ainsi au Palais le Sénat et les évêques et à les faire juges des mérites de son candidat. La conduite que nous allons voir Jean Tzimiscès tenir vis-à-vis de l'évèque rebelle d'Abydos sera pour nous une preuve nouvelle de la victoire insigne qu'avait remportée le vieux patriarche sur le pouvoir séculier. C'est avec raison que Gfrœrer s'écrie en terminant : « Quel grand patriarche fut ce Polj'eucte que ses parents avaient fait eunuque ! Personne n'a travaillé plus fructueusement que lui à l'émancipation de l'Eglise orthodoxe, et Basile le Scamandrien après lui se montra son digne successeur. »
Nous possédons sur toutes ces circonstances un document presque contemporain ([ui aide à comprendre ce mécanisme un peu compliqué de l'élection du chef de l'Église orientale. Un chapitre du I/rw des Cérémonies du basileus Constantin Porphyrogénète, le propre grand-père des pupilles du basileus Jean Tzimiscès, est consacré à décrire les formalités à suivre pour l'élection et l'ordination d'un patriarche de Constantinople!
ELECTIUX DE BASILE LE SCAM A.\DrilE\ 35
« A la morl d'un patriarche, dit le scribe impérial, le basileus signifie et ordonne aux très pieux métropolitains de désigner trois candidats qui auront été jugés jmreux dignes d'occuper ce rang si élevé. En conséfpience, ces hauts personnages sont tenus de se réunir aussitôt dans les caléchuménies de la très sainte Grande Eglise. Ils y choisissent les trois candidats et envoient leurs noms à l'empereur, qui les mande au Palais. Si ces nuins sont ceux (jui conviennunl au hasilcus, liiul va bien et l'empereur, faisant son ciioix, proclame un des trois candidats. Si, au contraire, l'empereur tient à un candidat autre que les trois désignés par les métropolitains, il le (lit, déclare ce nom nouveau et annonce qu'il veut ce patriarche-là. Les métropolitains, comme il est convenable, cèdent aussitôt (car la nomination impériale est la seule valable). Il y a alors ce qu'on appelle « mélastasimon », c'est-à-dire que tous sortent du Palais et que les métropolitains, le Sénat, les hauts dignitaires ecclésiastiques, les prêtres cl le reste des personnages sacrés se rendent àlaMagnaure. Le basileus s'y rend de son côté, vêtu du « scaramangion » et du « sagion » à frange d'or(l) , et, se levant, s'adresse au Sénat et aux métropolitains en désignant le candidat de son choix qui est présent à la cérémonie. « La grâce divine, dit-il, il noire puissance impériale qui en découle, créent cet homme très |iieux que voici, patriarche de Constantinople, la Nouvelle Rome. » Tons donnent aussitôt leur acquiescement à cette nomination, adressent leurs vœux au basileus et lui disent ce qu'ils désirent lui dire {sic). Alors le basileus présente et remet le nouveau patriarche au chef des préposites, aux ofliciers de la garde-robe et aux silentiaires, et celui-ci, soutenu sous les bras par le chef des préposites et le chef des silentiaires, escorté et adore par les ecclcsecdiques (2), se rend au k patriarcheion » ou palais patriarcal. Le basileus s'en retourne au Palais Sacré. La plus prochaine fête ou le plus prochain dimanche, il y a procession dans la Grande Eglise, comme c'est la coutume, et le nouvel élu avec tout son clergé y reçoit le basileus avec sa suite. Le service se fait suivant les rites accoutumés, et la cérémonie s'accomplit. Puis les métropolitains procèdent à l'ordination du patriarche tandis ((ue le basileus se relire à «pielque distance. Ainsi,
il) « Clirjsopericleislon ■>.
^2) DigniluirescccK'siastu|ues.
36 JEAN TZIMISCES
entrant par la partie droite lUi Bénia et ilii Cyclion, ils pénètrent dans rEuctérion où se voit la Crucifixion en argent ; ils y adorent trois fois la divinité, cierges en main, rendent grâces à Dieu, saluent le patriarche, puis s'en vont tantôt par le Métatorion, tantôt par le Conchlion qui est dans la région du Puits Sacré, où ils écoutent la lecture de l'évangile du jour. » Suit le reste de i iiilerminable cérémonie.
L'écrivain impérial s'est fort attaché, on le voit, à démontrer que la volonté du basileus dail Inute-puissante en matière d'élection patriarcale. En réalité les choses duI pu se passer ainsi à l'époque de Constantin l'orphyrogénète. Elles ne durent point se passeï" aussi simplement pour la nomination du premier patriarche élu après l'avènement de Jean Tzimiscès.
Quinze jours après son élévation, le 13 février 070, second dimanche du Carême, le jour de la glorieuse fête de l'Orthodoxie, fondée en 842, il y avait près d'un siècle el demi, à la snile de la restauration des Images sous le jialriarche Méthodios, le nouveau jiatriarche Basile fut ainsi ordonné dans Sainte-Sophie. Lui aussi fut un chef d'Eglise très saint et très pieux. Le choix <h' Jean Tzimiscès, si mûrement réfléchi, était de tous points excellenl.
Tels furent les premiers jours du nouveau règne. Mais d'autres soins d'une gravili' iiieii aulrcmcnt immi'diate réclamaient déjà toutes les pensées du basileus. A peine couroniir'. il lui fallait songer à parer aux plus tragi- (|ues circonstances. L'existence même de l'Etat était en péril, car Nicéjdiore moui-anl b'guail à son ancien compagnon d'armes, devenu son meurtrier, une guerre terrible qui allait dès lors absorber toutes les forces vives de l'empire. Ce n'était point assez que le conquérant de la Cilicie et d'Antioche, ignorant de son affreux et si prochain lendemain, n'eût point laissé dans les forteresses chrétiennes de ces contrées reconquises par lui des garnisons suffisantes }tour repousser l'attaque générale que ce coup de foudre, l'annonce de sa mort, ébranlant instantanément l'autorité byzantine à peine assise en ces provinces lointaines, allait amener aussitôt, l'ii réveillant à nouveau toutes les revendications sarrasines, tous les espoirs de vengeance des guerriers de l'Islam. Le ]ilus grand péril était
PERIL IMMIXE.Xr DE Ll.WASlON lil.-<sE
fiillciirs. Le plus rcdoiitalilc \r plus inslani daiiiicr. (•'«•laiircnnemi russe. (^et ennemi féroce, grisé par ses récentes vicloires sur le iicniilc luilgarc, demeurait à ce moment campé sur la frontière du nord, au ]ii('d du lialUau. à (juel(|ues marches à peine de la capitale. D'un jour à l'autre, ses hordes iidlnies pouvaient paraili'c an pird des remparts di' la N'illr fiardée de Dieu.
Donc, outre la lutti»
arabe sur la fi'onlière sarrasine, lutte toujours renaissante, jamais terminée, outre des difficultés graves en Italie, outre les embarl'as d un jiavs (■puis('' par une famine ijiii cini'ail depuis des années, l'empire se irouvail, à la imirt de Nicéphore, avec une guerre immédiate, infiniment dangei-ense, sur les bras. Une portion de la nation russe, grande armée en marche, si imprudemment attirée an delà du Danidie jiar ce soldat d'habitude si sage, après avoir, l'an d'auparavant, mis à feu et à sang puis dompté la Bulgarie d'an delà des Italkans. andiiliinisc de jdns brillantes conqin''tcs, avide d'nn plus splendide Imlin, se préparait à fi'anchir ces monts aux premiers beaux jours du iinicliain prinlenips jiour soumettre également les plaines de Thrace e( de iMaci'doine, et courir à lassant de la capitale fameuse, but suprême de ses convoitises.
TlilPTYQVE BYZANTIN diioire J.s \- ,,11 XI- SI,-. vies. Panneau central. Le Christ (Je Majesté. — Les sijmboles des quatre Evanr/élistei' sont île travail allemand. — ..Musée du h^uire.)
38 , JEAN rZIMISCÈS
Seules les rigueurs de l'hiver, les difficultés extrêmes du passage en cette saison d'une armée à travers ces montagnes sauvages, avaient forcé Sviatoslav (1;, Tardent prince des Russes, à retarder de quelque peu cette nouvelle marche en avant de ses bandes féroces. Nicéphore, comprenant trop tard quelle faute il avait commise, avait passé les derniers mois de son règne, depuis son retour précipité de Syrie, à se préparer à recevoir ce choc formidable. Constantinople avait été, par ses soins, mise en état de défense, et lorsqu'il mourut, tout était on voie d'organisation pour qu'au premier printemps l'empereur et son armée fussent prêts à marcher à la rencontre du chef varègue et de ses formidables soldats. La mort du héros dans la nuit du 10 décembre ne lui laissa pas le temps d'ailVonter ces combats nouveaux. Mais à Byzance, en cette seconde moitié du dixième siècle, on pouvait dire vraiment des chefs de l'empire : primo avulso non déficit aller. L'épée que Xicéphore Phocas mourant avait laissé choir de son bras défaillant, était tombée en bonnes mains. Celles non moins habiles, non moins intrépides de son meurtrier l'avaient relevée sur l'heure. Le péril était immense, imminent, mais Jean Tzimiscès, digne successeur de Nicéphore Phocas, fat bien à la hauteur de ces cruelles circonstances.
Bien que les chroniqueurs n'en fassent pas mention, les préparatifs de la guerre russe durent se poursuivre sans une heure de retard dès les premières semaines du règne nouveau. On savait à n'en point douter qu'aux premiers beaux jours Sviatoslav et les siens, sans cesse excités par le traître Kalocyr qui leur promettait la Bulgarie au cas où ils l'aideraient à se faire proclamer empereur, fatigués par un long hivernage dans les maussades cités bulgares, se rueraient comme des bêtes de proie sur la grande plaine de Thrace et la route de Constantinople. Et cependant l'événement vint peut-être encore plus vite qu'on ne l'avait prévu. On reçut soudain vers le mois de mars 970, je pense, dans la Ville gardée de Dieu, des nouvelles effroyables. Les Russes avaient inopinément franchi le Balkan. Comme des loups ils s'étaient jetés sur Philippopolis, grande
(1) « Les Byzantins, dit M. Léger (page 375 de son édition de la Chvoni(/ue dite de Nestor), l'appellent i^jîvîo'jïDâpo;. Celte orthographe parait prouver que le nom se prononçait en russe avec le son nasal ou que les Byzantins avaient adopté la prononciation des Bulgares qui avaient ce son dans leur langue, u
LES RUSSES FRAXCIIlSSEyr LE li.lLKAM 39
et forte j)lare hàtic sur rHèl)re ol qui fitisait alurs ciKorepartiedu roj-aunie bulgare. C'était la première ville qu'ils avaient rencontrée sur le versant sud (les monts. Ils l'avaient prise et noyée dans un horrible bain de sang. Léon Dincri' raconte que vingt mille des défenseurs de la cité, saisis après la viclnirc, furent empalés sur des alignements de pieux ou pendus à des rangées de jtotences par ces démons du nord. L'exagération est évidente, mais il dut certainement y avoir là quelque massacre sans nom qui épouvanta toute la péninsule des Balkans. Par le seul fait de cette surprise et de cette marche en avant, les Russes se trouvaient portés à deux pas de la frontière même de l'empire, qui passait, à cette époque, entre Philippopolis et Andrinople. Une fois encore le sol sacré du pays de Roum allait être violé par les envahisseurs païens. Une vaste plaine sans aucune défense sérieuse séparait seule l'ennemi de la capitale, ipii se trouvait ainsi directement menacée.
La panique dans Constantinople dut être extrême. Un souvenir des terreurs de crtlc forniidahic agression des Russes est venu jusqu'à nous dans un document précieux que j'ai cité dans mon histoire de rs'icéphore Phocas (1). L'écrivain contemporain élégant et distingué, Jean Géomètre, évêque de Mélitène, avait, vers cette éj)oque, composé pour le héros assassiné une épitaphe éloquente qui fut gravée sur son sarcophage. Dans cette épitaphe, dont j'ai donné dans la Vie de Nicéphore la transcri])tion libre, on se rappelle que l'évêque-poète faisait appel à la bravoure du héros expiré. « Lève-toi aujourd'hui, ù basileus, lui criait-il, rassemble tes fantassins, tes cavaliers armés de lances, ton armée, tes bataillons et tes régiments. Car la |puissance des Russes est en marche contre nous. Les nations de Scythie, avides de carnage, se précipitent sur nous. Ils désolent ton peujjle, ta capitale, ceux qu'autrefois faisait trembler la vue seule de tnn nom sur les portes de Ryzance. Non, tu n'y seras pas insensible ; arme-toi de la pierre qui le couvre pour écraser ces sauvages agresseurs ; et qu'ensuite elle serve d'inébranlable soutien à nos pieds alîermis. Mais si tu ne veux quitter la lumbe pour un moment, fais-leur entendre un seul des éclats de la voix : à ci; seul lniiil. ils se disperseront. Si cela même l'est refusé,
(1) Un empereur li/zaiitiii au dixième siècle, iiolc 1 do lu paf?c 738.
40 JEAN TZIMISCES
reçois-iioiis dans Ion asile, car du soin de la mort, In suffiras pour sauver le monde chrétien, toi qui vainquis tout, hors une femme. »
Ces vers dramati([ues ne nous dépeignent-ils point à merveille les angoisses que traversaient dans ce printemps de l'an 970, jiar le fait de l'invasion et des victoires des terribles bandes de Sviatoslav et de ses alliés petchenègues et hongrois, les populations des thèmes européens de l'empire : celui de Thrace et celui de Macédoine, ruinés par les déprédations de ces barbares, avec Philip[>opolis incendiée, Constantinople ellemême directement menacée, peut-être violée déjà par l'apitarition sous ses murs de quelque avant-garde ennemie, car les expressions de Jean Géomètre semblent bien indiquer que la capitale fut sinon attaquée, du moins insultée à ce moment.
On ne peut s'empêcher de faire à ce sujet une remarque qui a été ])Our la première fois fornuiléc jiar .M. W'assiliewsky, de Saint-Pétersbourg (1). Jean Géomètre, écrivant ces vers à l'époque même de ces événements affreux, semble se rappeler avec un mélancolique plaisir les beaux temps de Nicéphore Phocas. Il a dédié à ce basileus plusieurs de ses poésies. Tout au contraire, il n'a consacré à son successeur qu'une seule de ses pièces de vers (2), et encore celle-ci est-elle conçue en ternies relativement peu bienveillants, puisque nous verrons que le poète-prélat n'a pas craint d'y faire une allusion quelque peu brutale au meurtre par lequel Jean avait usurpé le trône et qu'il a osé placer dans la bouche même du basileus la confession de son crime. Il semble presque que Jean Géomètre ne puisse se résoudre à pardonner au nouvel empereur son forfait. Même lorsque Nicéphore est mort depuis plusieurs mois di'jà et que Jean Tzimiscès, ce héros, règne sur l'empire, ce n'est pas au basileus vivant qu'il adresse des appels déchirants, c'est au guerrier assassiné, couché dans la tombe, au vainqueur de Crète, d'Alep et d'Antioche qu'il envoie sa plainte.
Il semblait qu'il n'y eût plus une heure à perdre. Cependant, avant de s'engager définitivement dans cette lutte désespérée, Jean Tzimiscès, tout en ralliant ses derni(3rs bataillons, conseillé pritliahleineiit [lar le ])a-
<A) La Droujina v.rrinrjo-riisse, clc, pp. 1C8 in\i\. '2) Voy. il 1,1 fin du (îliap. v.
ÉCHEC DES SEOOCIATIONS
rakimomène, plus lïuifl, l'Iiis pnuleiil, vouliil leiilcr un effort supi-ême pour dénouer par !es voies pacifiques (le la diplomatie une situation aussi gravement tendue.
Des mandataires impériaux lurent en hâte expédiés à Sviatosla\ , des « basilikoi », chargés de tenir iiu chef russe le plus énergique langage.
« .Mon prédécesseur Nicéphore, niandait Jean au prince de Kiev, l'avait fait venir en ces contrées pour trit mi ipher par ton aide des Bulgares. Je vais te payer le prix convenu puui- \r service que tu lui as romlu. .\|pns cela il ne sera que temps pdiir loi di" regagner ta |)alrieilu |{i)spliore VAmmérien, et ({'('vacui r cctli' IJuigaric qui est mienne, car elle a jadis l'ail partie de la Macédoine, antiqiu! province di' 1 rni[in'(' niniain. Itnnc, hâte-toi de t'en retourner. »
A cette impérieuse mise en demeure, poussé par Kalocyr qui n>pirait plus que jamais à la jiciurprt', Sviatoslav, en furie, lit la r(''pouse qu'on devait attendre d'un cin 1 liarbare, enorgueilli \yAV de récentes \ictoires. Le sac lie l'liili|i|iii|iolis avait éteint en Bulgarie jusqu'aux ileinières velléités de résistance. Tnule Inlle avait cessé connue par enclianlenient
presipie avant d'avoir recommencr-. De toutes paris les villes et les villages de Thrace, terrifiés par le su|qilice des infortunés l'hili|qiO|)olitains, envoyaient leur soumission au cam[> russe. 11 semblerait même, d'après la
IVOIRE BYZANTIN ,lu X"" Siècle. LArchange Michel. — {Masce de Berlin.)
42 JEA.X TZIMISCÈS
Chronique dite de Nestor [i), comme d'après les vers de Jean Géomètre, que les avant-gardes russes se soient à ce moment avancées jusque fort près de Constantinople. Et c'était l'instant que le basileus choisissait non pas seulement pour interdire au chef vainqueur tout j)as en avant vers la capitale, mais pour lui ordonner d'évacuer sur-le-cliamp cette Bulgarie déjà tellement sienne, cette Bulgarie qu'il aimait déjà de tout l'amour que j)orte l'homme du nord aux contrées plus favorisées du soleil, bénies de tous les dons de la Providence. Le prince des Ross (2) eut à l'égard des envoyés byzantins l'attitude la plus ouvertement agressive, la plus insolente. II déclara qu'il ne consentirait à évacuer que les seules terres de Thrace qu'il venait d'envahir et cela à la condition que le basileus lui payerai! jiour ces districts comme pour les innombrables prisonniers qu'il avait faits, une rançon énorme. Quant aux cités bulgares conquises par ses guerriers au nord du Balkan jusqu'au lleuve Danube, il prétendait les conserver à toujours ; en un mot il annonçait au basileus qu'il s'établissait purement et simplement dans la Bulgarie danubienne. « Si lu repousses mes propositions, mandait en terme de péroraison le chef barl)are à Jean Tzimiscès, vous n'aurez autre chose à faire, loi et tes sujets, que de quitter délinitivement l'Europe, où il ne vous reste pres(]ue plus de territoire, où vous n'avez nul droit d'habiter. Retirez-vous en Asie, abandonnez-nous Constantinople. C'est pour vous la seule manière de rendre possible une paix sérieuse entre vous et la nation russe ! » C'était la troisième fois depuis un siècle, depuis la miraculeuse défaite d'Askold le Varègue chassé par Photius trempant dans les flots le (( maphorion » divin, que les Russes sommaient ainsi audacieusement les séculaires possesseurs de Byzance d'évacuer à leur proiit la cité reine. Hélas ! bien des fois dans l'avenir jusqu'à nos jours, leurs descendants devaient renouveler les mêmes menaces, et cependant la race moscovite n'occupe point encore les espaces fameux où s'élevait naguère le Palais sacré des empereurs dr linuni !
La guerre était devenue inévitable. La réponse outrageante de Sviatoslav n'était pas faite pour disposer à la temporisation une âme aussi ar-
(1) Voyez plus loin, au cliapilro m.
(2) C'était, on le sait, le véritable nom des Russes.
ECniiC DES XEGOCIATIOSS 4Î
dente que celle de Jean Tzimiscès. « Cependanl, dit Lroii Diacre, il voiilul tenter encore un (Icrnicr oIT'ort paciri(|iii'. » l'ciil-rtrc ciiercliait-il à gaiinor du teinj)s jiour iiiiuux iiccal)lf'r son advei^airc Celte l'ois les nouveaux ambassadeurs exjnîdii's jiar lui parlèrent un laiif;age encore plus hautain ,1,. Sviatoslav l'ut une dernière fois sunnné d'avoir à vider incontinent les lieux. « Écoute mes conseils, disait le basileus au chef varègue, et tu l'en liouveras bien. Pars au plus vite. Dieu me garde d'être le premier à rom|)re définitivement la paix qui règne depuis tant d'années entre nos deux nations (2). Si toi et les tiens vous ne vuus décidez pas à vous retirer librement, il vous faudra bon gré mal gré partir de force. J'ai pleine confiance en Dieu qui sûrement me donnera la victoire. Ne sois pas outrecuidant. Songe au désastre qui atteignit ton |ière Igor (3) lorsque, rompant la foi jurée, il osa venir attaquer (lunstantinople avec une flotte immense et dut s'en retourner avec dix petits bâtiments à peine pour annoncer lui-même son désastre à son iieupli.-. Rappelle-toi sa fin terrible qui fut le châtiment de cette agression audacieuse. Fait prisonnier par les Germains (4) avec lesquels il était en guerre, il lui attaché par eux à des arbres courbés de force qui, en se relevant, le déchirèrent en deux. Oui; son exemple te serve de le(.'on. Si tu l)raves l'empire romain, si tu attires sur ton peuple ma redoutable puissance, tu ne reverras jamais ta patrie; tu resteras avec les tiens sur la terre de Bulgarie. Pas une de tes barques n'ira en Scythie raconter votre complet désastre. »
Ce menaçant message acheva de courroucer le barbare. « 11 en devint
(l'i Voyez dans un arliclc de M. Lambine, inséré dans le Jouinal <lu Ministère de l'In.sti-uclionpuhtiijue russe pDiir 1870, les raisons que donne .\I. Wussiliewsky |poiu' expli(]uercomnienl Skylitzès et après lui Cédrénus et Zonaras, abrégeant Léon Diacre, ont confondu en une seule les deux ambassades de Jean Tzimiscès. Il ne faut pas donner la |jrifi'reuce à un compilateur sur la source preniii're à laquelle il a puisé.
(2) Depuis !)i:), date de la seconde expédition d'Igor.
(3) C'était le fils de Itourik, grand prince de Kiev, qui avait succédé encore mineur en 8"9 à son père sous la tutelle d'OIeg (voy, Karabaud, Histoire (le la Russie, p. 45). Deux fois ce prince avait attaqué Constanlinople à la tête de sa llolte de bar<|ues et deux fois il avait été repoussé par le feu grigenjs. Il avait péri en 945 de cette mort alfreuse que Jean rappelait à Sviatoslav, dans un combat contre les Dreviianes, peuple slave ainsi nommé |)arce (lu'il vivait dans les bois tirievo, bois. Ces « hommes dos forêts ■) le tuèrent près de la ville d'iskoroslen (aujourd'hui Iskorost de Volhyniei et nuussacrèrent sa droujina peu nombreuse. Sn tombe, clit la Cfironii/ue dite de Sestor, se voit encore en ce lieu. Olga, sa femme, vengea sa mort, lit enterrer vivants les envoyés des Dreviianes et brûler leurs villes par des oiseaux aux ailes munies d'engins enllammés.
'i) Les Dreviianes.
44 JEAX TZrMISCES
comme fou », flil le clii'(;ini(|ucur. « Il est IVii't iiiulile, r(''|ioii(lil-il aux « basilikoi >> byzantins, que voire maîlre se dérange pour venir nous trouver. 0" i' 'i'" l'i'ênnc point cette peine. Nos tentes seront sous peu dressées sous les murs de Constaiitinople. Nous ceindrons votre capitale d'un fossé ju-ofond, et si votre basileus et ses soldats tentent d'en sortir, ils seront reçus d'une terrible façon. Nous leur montrerons par nos hauts faits que nous sommes non de vils marchands ou des artisans vivant du travail de nos mains, mais de nobles guerriers, avides de verser le sang, ^ ivant et combattant les armes à la main. Basileus Jean, les Russes ne sont piiint cf ([ur lu crois, des hommes efféminés. Tu ne réussiras point, |iar (le ridicules menaces, à les effrayer comme on effraie par des contes de nourrice les enfants à la mamelle. »
« Sviatoslav dénonçait enfin son ambition secrète : Le Danube et sa vallée commerçante, la Bulgarie et son sol tourmenté, ses gorges marécageuses, .ses plateaux étages et ses forêts immenses, ne contentaient point son ànic avare ; il voulait Constantinople et ses trésors, Constantinopic >ur le Bosphore, avec sa position superbe entre deux grandes mers, avec tous les enchantements de la nature, du luxe et des arts. Mais jusqu'alors il n'avait eu garde d'avouer à ses compagnons le but secret de ses désirs ; il eût craint la lassitude, le découragement et la terreur cachée qu'avait laissés dans l'âme des Russes l'échec retentissant d'Igoi-, et il n'avait parlé que de la Bulgarie, pays déjà conquis où l'on n'aurait à craindre ni la tactique byzantine, ni l'horrible feu grégeois. Maintenant le Juit était proche, ses compagnons ivres de pillage et de victoire, l'empire ébranlé par une révolution de palais; il ne restait cpie la Thrace à franchir, une bataille à gagner et l'on serait à Constantinople, au pied de ces nnirs qu'Oleg avait victorieusement assiégés (1). »
Alors Jean comprit qu'il fallait agir de suite, le jutî! étant imminent. Les fabuleuses richesses de Tsarigrad, qui, dejjuis tantôt cent années et plus, bantuiont les imaginations russes si naïvement inflammables, un empire à conquérir, tous ces espoirs tournaient la tête au prince varègue si aisément vainqueur des Bulgares, lui inspirant celte
(l) Courel, l" Uuisie à Constant inople. Reoue des Questions /lisloriijiies, 187G, p. 107.
DIJP.IRT D'U.\ PREMIER CORPS
folle audace. Puis il y avait toujours Kalocyr, ce reiiani i|iii s'attachait aux pas de Sviatosiav, sans cesse l'excitant, lui iminli'.uil l:i victoire comme toute facile. Non seulement ce traître encourageait le ])rince russe à garder en captivité Boris et Romain, ces lils infortunés de l'infortuné dernier souverain de IJulgarie, et à s'installer définitivement à leur place sur celte terre bulgare bien autrement ch'mente et fertile que les plaines hrnnieiises de sa glaciale patrie scythique, mais surtout il lui demandait de l'aider de toutes ses forces à monter, lui Kalocyr, sur le trône de Constantinople.
lui promettant lâchement alliance perpétuelle entre l'empire et la Bulgarie russe et un tribut annuel le! iiu'il lui conviendrait de le fixer. Sviatoslax comptait bien, une fois Byzance prise, supprimer ce gêneur, mais pour le moment il lui servait à inquiéter les Grecs. Dans quelques lignes de sa courte et belle Histoire de la Hitssie, M. Ranibaud a bien exposé le danger immense que constituait poiu' l'empire d'Orient,
si mal (lelelMlll lin rcMe lie >es Irciii-
lières septentrionales, cette nMilutiou prise par le chef delà nation russe d'aller de l'avant pour ne s'arrêter que sous les remparts de la capitale : « iSi Byzance avait red()nl('' le voisinage de la Bulgarie allail^lie, cunnnent [)Ourrait-ellc résister à une puissance qui s'étendrait de la Baltique aux Balkans et qui aux légions bulgares disciplinées à la romaine depuis le tsar Syméon, pouvait joindre les Varègues de Scandinavie, les Slaves russes, les hordes (innoises des \ esses, des
I\:jU:L LVZA.MIS ..lu X^ SiecU:
Saint roi en costume de liasileus byzantin . — {Collection ducomle Gr. Stroijanoff (i Rome.)
46 JEAN TZIMISCÈS
Tchoudes et des Nériens, même la cavalerie légère des Pelchenègues ? La constitution d'un grand empire slave si près de Constanlinople était rendue plus redoutable encore par la constitution ethnographique de la péninsule. L'ancienne Thrace et l'ancienne Macédoine étaient, on le sait, peuplées de tribus slaves dont quelques-unes étaient issues de tribus russes: on y trouvait par exemple des Drégovitches et des Smolènes, comme aux environs de Minsk et de Smolensk. La Thessalie, l'Attique même et le Péloponèse étaient envahis par ces émigrants devenus les sujets de l'empire grec. Sur le fameux mont Taygète de Laconie habitaient deux tribus slaves encore insoumises, les Mélinges et les Ezérites. Il ne faut pas oublier que la Bulgarie s'étendait jusqu'à la terre d'Ochrida et bien au delà et que les anciennes provinces romaines du nord-ouest étaient devenues, sous le nom de Croatie, Serbie, Dalmatie, presque entièrement slaves. Cette grande race s'étendait donc sans interruption du Péloponèse, qui s'appelait déjà du nom slave de Morée, jusqu'à Novgorod. Si la ville de Péréiaslavets près du Danube devenait en effet, comme le disait le prince russe, le centre de ses Etats, c'en était fait de la race hellénique et de la domination romaine dans la péninsule des Balkans. Maîtres du Danube, maîtres de la voie déterre, les Russes pouvaient précipiter sur Constanlinople toutes les hordes de la Scythie. »
Heureusement pour l'empire dOrienl, cekii-ci se trouvait dans une période de rajeunissement militaire éclatant. Cette fois encore, ses destinées étaient confiées aux mains du plus énergique, du plus brillant des hommes de guerre, joignant à l'habileté d'un politique consommé les vertus d'un grand capitaine. Jean, ijui s'attendait vraisemblablement à la folle réponse de Sviatoslav, ne s'était pas laissé prendre au dépourvu. Les troupes imjiériales l'appelées d'Asie en foule se mirent en marche sur l'heure dans la direction de Philippopolis. Le basileus, retenu par la crainte de conspirations ou de mouvements séditieux, fort possibles après un pareil début de règne, absorbé aussi par le soin de préparer les forces successivement expédiées en avant, demeura pour le moment dans la capitale.
Léon Diacre fix(; à cette date la formation par .Jean Tzimiscès d'un célèbre corps d'élite auquel le basileus donna le nom d' « Athanatoi » , Immortels, probablement parce qu'après chaque bataille on comblait
DhPAirr Dry PREMIER CORPS 47
aussilùt le» vides iiai' riiiljuiicliun île numeaux hraves eJioi.sis parmi les meilleurs soidalf; de l'arniée (1). Jean s'en réserva le commandement, et nous allons \(iii- les Inimuilcls se coiurir de gloire à sa suite dans cette campagne mémorable, une d(> plus l)rill;uil('s du dixième siècle.
Les premières troupes expédiées contre le prince varègue eurent deux chefs principaux. L'un était le propre beau-frère du basileus Jean, le magistros Bardas Skléros(2), de la grande famille guerrière de ce nom, originaire d'Aniida dans le Pont. Le nouveau basileus avait été l'époux de sa sœur Marie. Celle jeune femme, que Léon Diacre dit avoir été belle et pure entre toutes, était morte depuis quelque temps déjà. Bardas Skléros, dont le nom redouté va revenir si souvent dans les récits des années suivantes, était un rude capitaine à l'âme singulièrement trempée, d'une rare énergie, un chef militaire de premier ordre qui s'était glorieusement comporté sous les règnes précédents dans les luttes d'Asie. Nous allons le voir cueillir dans la guerre russe des lauriers autrement éclatants. Malheureusement sa folle ambition devait jdus tard causer sa ruine et mettre par deux fois l'empire aux portes de l'abhne.
L'autre chef de l'avant-garde byzantine était le fameux slralopédarque Pierre Phocas, ce vaillant eunuque que nous avons vu au règne précédent emporter d'assaut Anlioche et prendre Aleji. Il avait été rappelé à Constantinople aussitôt après la signature du traité conclu par lui avec les chefs de cette seconde cité sarrasine de Syrie (3) . Léon Diacre raconte à cette occasion qu'outre ces hauts faits en Asie, ce capitaine s'était distingué déjà en repoussant une incursion de Scythes, probablement des Hongrois, qui étaient venus l'avager la Thrace. Pierre s'élait jeté à leur rencontre avec quelques troupes. Le chef de ces barbares, un géant, couvert d'une impénétrable armure de mailles, brandissant une lance d'une longueur extraordinaire, l'avait provoqué en conibal singulier sur le front des deux armées. Pierre, tout eunucpie (juil était, n'écoutant
(1) Pcut-flrc aussi en souvenir dos Iwmorlels dos armées persanes.
(2) Zonaras lui donne le lilre de « slralilate » ou généralissime. Il était le lils du i)atnce Nicétas Skléros dont il est fait mention sous le règne de l'empereur Léon le Sage. Le prénom de Skléros idur, eruel, était devenu un nom patronymique.
(3) On sait que le traité d'Alep avait été signé dans les dernier» jours du mois de décembre 969 ou dans les preiniiTS du mois de janvier suivant.
JEAN TZIMISCES
ijue son courage, donnant de Téperon à son cheval, s'était précipité la lance en arrêt, et d'un seul couji avait enfoncé des deux mains son arme dans la ]ioitnnc du Scxliic avec une force telle, qu'elle l'avait traversée de
part en part, perçant deux fois le tissu de mailles. Le géant était tombé comme une masse, sans proférer une parole, et ses soldats avaient fui éperdus.
Jean avait donc envoyé ses premières troupes à l'ennemi sous le connnandement de ces deux officiers. Lui-même se réservait di' n'j<iindre l'armée jikis avant dans le printemps, quand les alfaires de l'Etat lui en laisseraient le loisir. On va voir que la révolte de Bardas IMiocas allait l'en empêcher délinitivenienl jiuur cette année.
Jusqu'ici, dans leurs diverses rencDulres depuis un siècle, Byzantins et Busses ne s'étaient jamais mesurés en rase campagne, armée contre armée. Jamaisencoreilsn'avaient lutté que sur mer ou dans les détroits, puis encore dans quelques escarmouches sous les murs de la capitale. Jean Tzimiscès, espérant encore que Sviatoslav reculerait lorsqu'il se verrait jiour la première fois en face de troupes impériales régulières, ou bien à cause de la saison, interdit à ses généraux d'attaquer immédiatement l'ennemi. Léon Diacre dit qu'il leur ordonna seulement d'aller établir leurs cantonnements dans la plaine de Thracc pour y protéger le pays contre toute nouvelle incursion des bandes féroces
IVOIRE BYZANTIN du X"" Siècle. L Annonciation. — i^CoIlcclion Ti-iialce à Milan.)