‹ L'épopée byzantine à la fin du dixième siècle (volume 3)Chapitre 38 sur 99 · L-ARMÉE IMPERIALE EN MESOPOTAMIE · texte numérisé non relu

L-ARMÉE IMPERIALE EN MESOPOTAMIE

GRANDE MURAILLE D'ANI, Capitale du Roi des Rois Pagrafides d'Arménie à la fin

du A'"" Siècle. — Etat actuel.

niistice avec l'émir Abuu Taglib. » Le Uamilanide dut s'engager à payer un tribut annuel et à verser d'avance celui de la dernière année. Ibn el- Alhir (l) stigmatise la lâcheté de ce fils du glorieux Nasser Eddaulèh qui ne songea même pas à résister aux Grecs.

C'est là tout ce que nous savons sur cette grande expédition de l'an 974 par Yaliia otles Byzantins. Mathieud'Edesse, qui écrivait au commencement du xn" siècle, mais qui, en sa qualité d'Arménien, a pu avoir sur ces événements des sources d'informaliitn spéciales, nous donne quelques faits nouveaux qui sont à ajouter à ce que nous disent les Grecs, si piteusement, si inexactement renseignés. Après avoir raconté les négociations du basileus avec le roi et les grands feudataires d'Arménie, le moine d'Edesse poursuit en ces termes : '.( Tzimiscès, que l'on nomme aussi Kyr Jean, porta la guerre contre les Musulmans et se signala par d'éclatantes victoires, marquant son passage en tous lieux j)ar rcxlermiuation et l'effusion du sang. Il détruisit jusqu'aux fondements trois cents villes et forteresses et arriva jusque sur les limites de Bagdad. Toutefois il épargna Edesse par considération pour les moines ([ui habitaient la montagne voisine et le territoire d'alentour, au nombre d'environ di.x mille Puis il s'avança rontre Amida, en proie à un

(1) Op. cit., t. Vlll, p. 4jj.

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violent ressentiment. Celte ville appartenait à la sœur de Ilamadan, émir musulman (probablement ime sœur de Seîf Eddaulèh), avec laquelle Tzimiscès avait eu autrefois une liaison criminelle. Ce souvenir retint ses efforts contre Amiila. Cette femme ayant paru sur le rempart cria à renipcrcur : <( Eh quoi! In viens faire la guerre à une femme sans songer que c'est une honte pour toi! » Tzimiscès lui répondit : « J'ai fait serment de ruiner les remparts de ta ville, mais les habitants auront la vie sauve. — Puisqu'il en est ainsi, lui dit-elle, va détruire le pont qui s'élèvesur le Tigre, et de cette manière tu accompliras ton serment. » L'empereur suivit ce conseil. Il emporta d'Amida de grosses sommes d'or et d'argent, mais n'entreprit aucune attaque à cause de cette femme, et aussi parce qu'il était originaire du district de Khôzan, d'un lieu qu'on appelle aujourd'hui Tchemeschgadzak (1). Elle était aussi de ce pays, car dans ce temps les Musulmans avaient soumis un grand nombre de contrées. L'empereur les traversa en faisant couler des torrents de sang et parvint jusqu'aux confins de Bagdad (2) . »

Alors .Jean Tzimiscès, conquérant à nouveau de la Mésopotamie du nord, après l'avoir entièrement ravagée et momentanément soumise, voulut, lui aussi, tenter cette aventure grandiose qui avait, avant lui, séduit déjà bien d'autres basileis, bien d'autres capitaines byzantins. Il résolut, les sources du moins semblent l'indiquer, de marcher sur cette opulente et mystérieuse Bagdad (3), capitale du Khalifat oriental, centre du monde musulman en Asie, cette cité prestigieuse où s'amoncelaient, depuis plus de deux siècles qu'elle avait été fondée par le Khalife Abou Djafar Almansour, tous les trésors de l'Orient. L'ardiMit basileus comprenait clairement de (juelle importance immense serait un tel événement, quel coup terrible il porterait à la puissance de Mahomet s'il réussissait à s'emparer de cette cité, L'anarchie, la faiblesse du gouvernement de l'implacable Mothi semblaient garantir le succès de cette entreprise.

(1) Voy. p. 2.

(2) Mathieu il'Édesse poursuit en disaut qu'après avoir parcouru ces contrées dans tous les sens, en pénétrant jusque dans l'intérieur, Jean se dirigea sur Jérusalem! Ceci est une erreur. La marche sur Jérusalem se rapporte à l'expédition de l'année suivante, iHâ. Entre les deux expéditions, Jean Tzimiscès était probaljlement retourné à- Constantinople.

(3) Léon Diacre donne par confusion à la capitale des Khalifes le nom d'Ecbatane. En réalité Ecbatane était Ilamadan. Voyez à ce sujet : Gfrœrer, op. cit., t. III, page 543, qui très justement identifie ces deux villes.

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llôlas, nous ne savons rien, rion absohinient sur lus détails de cet inci<lenl si oxtraordinaire des campagnes byzantines en Asie, sur les moyens que le basileus comptait mettre en œuvre pour réussir dans son entreprise. Kii n'aliti' les impériaux à ce niduicnt ne se trouvaient plus à une très grande distance de Bagdad; ils n'avaient depuis Amida qu'à descendre la vallée du Tibif. cl les dévots soldats dr lluuin, surexcités par la pensée d'entrer bientôt dans la fabuleuse cité des Mille et une Nuits, métropole du monde sarrasin, regorgeant des dépouilles de l'ancien monde, « cité jamais encore pillée depuis qu'elle appartenait aux Klialifes », disent à l'envi tous les chroniqueurs chrétiens, ne demandaient qu'à suivre leur chef tant aimé. Et cependant, malgré tant d'apparences favorables, pour des causes que nous ne connaissons pas exactement, mais que nous devinons, ce glorieux projet ne put aboutir !

Léon Diacre, qui est le seul auteur byzantin à nous parler de cette expédition (1), dit simplement que Jean comptait surprendre Bagdad sans <Iéfiance et sans défense par une de ces marches subites, un de ces raids dont étaient coutumières les armées byzantines, à cavalerie si nombreuse, avant que les contingents sarrasins épars [)ussent accourir à sa défense, mais que malheureusement, cette fois comme toujours, le manque de vivres et de fourrages, l'extrême sécheresse, les immenses espaces de sables à franchir (2), espaces sans eau comme sans herbages, furent pour l'armée victorieuse un obstacle insurmontable. Nous ne savons rien déplus, rien absolument, sauf cependant la double et très significative allusion à Bagdad, « dont l'armée fut si proche », contenue dans le paragraphe de Mathieu d'Edesse que j'ai cité plus haut.

Donc Jean Tzimiscès et ses troupes se virent, par la disette et la sécheresse, contraints de rétrograder. Frémissants de ce grand espoir déçu, ils reprirent la route du nord. Ils avaient presque touché au but cepen-

(1) Skylitzfes et après lui Ci'drùmis el Zonaras n'en disent rien et ne parlent que de l'expOdilion de Tannée suivante. Murait fait erreur en attribuant à cette campagne de 974 la prise par les Grecs des villes de lîalbok, llamah, Damas et des cités de Phénicie. Ce sont là des événements de la campagne de l'an 973. De mOme, c'est par erreur que Hase, dans ses notes à son édition de Léon Diacre (voy. p. 489 de l'éd. de Bonn), place avec Pagius cette première expédition de Mésopotamie à l'année 9"3, celle de Syrie à l'année 974, et la mort de Jean au 19 janvier 97:i. Toutes ci's indications doivent être reculées d'un an.

(2) Léon Diacre donne encore à ce désert le nom de (^armanitide.

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liant, car le bruit seul des succès des impériaux et cette marche des troupes chrétiennes sur sa capitale semblent avoir contribué puissamment, en suscitant des troubles graves dans cette ville comme à Mossoul, à amener enfin l'abdication du Khalife Mothi. Frappé d'hémiplégie, ayant la langue paralysée, ne pouvant plus proférer une parole, l'incapable souverain, probablement contraint par le sentiment impulaire soulevé par l'épouvante (le l'approi-he des Grecs, et aussi par les querelles incessantes entre Sunnites et Chiites et les non moins incessantes révoltes des milices turques sunnites, résigna le pouvoir, le mercredi o août 974 (1), après un long règne sans gloire de trente années (2). Le chef des révoltés turcs, Subuktéguin, le força d'al)diquer en faveur de son fils, Et-Ta'yi (3). Une immense anarchie continua à régner dans la capitale du Khalifat comme dans les provinces.

Jamais règne île Khalife n'avait été pkis malheureux [lour la maison d'Abbas. Les Fatiniiles d'Afrique avaient définitivement conquis l'Egypte. Ils occupaient également la Syrie méridionale, qu'ils avaient arrachée aux Ikhchidiles après l'Egypte. De même le Iledjaz leur obéissait. Même les Samanides ne disaient plus la prière pour un Khalife nommé par les Bouiides, et. ne reconnaissant plus son autorité, effaçaient son nom de dessus leur numnaie. Moliii lui-même avait été, dans le sens le plus complet ilii ninl, l'esclave de Mouizz Edd.uilrli cl de son successeur. A Bagdad il n'v axait eu que séditions sur séditinns entre Sunnites, soutenus par les Turcs, et Chiites, soutenus par les Deïlémites. Enfin la frontière du nord, si longtemps défendue par les vaillants princes hamdanides, se trouvait maintenant incessamment ouverte aux invasions chrétiennes, et le basileus en personne foulait à la tête de ses armées la terre de l'Islam. Seul l'éclat sans cesse grandissant des productions littéraires, poétiques, scientifiques, n'avait cessé de jeter quelque lustre sur ce règne lamentable.

JMi même temps que le Khalife, l'émir Bakhtyàr fut forcé de se retirer. 11 était absent lorsque Mothi avait été contraint par Subuktéguin, clief des révoltés turcs sunnites, de signer son abdication. Subuktéguin,

(1) 12 dsoulkaddah de Tan 362 de l'Hégire. Aboulfaradj dit3«3.

(2) Exactement vingt-neuf ans quatre mois un jour. Weil, op. cil., 111, p. 13.

(3) Abd al-Kcrim ibn al-Mufaddal .\bou Bekr et-Ta'yi li Amr-illali.

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