LA COMETE DE
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CEREMOXIE FVSÈBHE .<AliRAi-[.\E. — [Miniature d'un très ancirn manuscrit arabe
appartenant d M. Ch. Sclu-fer.)
le même langage ijul' Léon Diacre Avec Glycas ils désignent cette comète qui semble avoir si vivement impressionné tout le monde orientai sons le
302 JFA.y TZIMISCÈS
nom (le Pogonias, « Ja barbue », à cause de sa forme (1;. Divers phénomènes, des aurores boréales, vinrent ajouter leurs effrayants pronostics à celui-là.
Immédiatement après avoir raconté cette apparition et les calamités dont elle devait être le présage, Léon Diacre dit que le basileus reprit la route du nord. Il y avait ici de grandes obscurités. Lebeau, suivant le récit d'Elmacin, faisait ensuite paraître devant Antioclie Jean Tzimiscès déjà malade et ayant pour cette cause levé le siège de Tripoli après quarante journées d'approche, journées dont il avait partagé les surhumaines fatigues avec ses soldats. Jean, au dire de l'historien arabe, espérait trouver un refuge dans la grande forteresse syrienne. Mais les Antiochitains, en grande partie de race sarrasine. n'obéissaient aux Grecs que par force. Voyant Tzimiscès affaibli, ils lui auraient fermé leurs portes, probablement après avoir chassé la garnison l)yzaiitine. Lui, fort irrité, n'étant plus en état de les forcer, se serait contenté de dévaster leur territoire et de fair.' couper tous leurs arbres fruitiers, palmiers et autres ; puis, se sentant de plus en plus mal, il aurait poursuivi sa route vers Constantinople, laissant sous les murs de la cité révoltée son lieutenant Bourtzès qui, jadis, s'en était emparé pour Nicéphore Phocas. Celte fois encore, le fameux capitaine s'en serait rendu maître peu après le départ de l'empereur. Toutes ces informations comme celles de X Hisloire des Fatimltes sur la poursuite de l'armée impériale par l'eunuque Reïhan (2) semblent aujourd'hui définitivement controuvées par le témoig«age de la lettre de Jean Tzimiscès qui ne souffle mot de tous ces événements^et il semble bien probable qu'Elmacin aura confondu ce prétendu nouveau siège d'Antioche avec celui des lieutenants de >»icéphore Phocas en 969. En 973 Antioche, qui avait repoussé cinq ans auparavant l'attaque des bandes africaines, devait posséder une forte garnison, placée probablement encore sous le commandement do
,lj Gédrénus jll, p. 414;, dit qu'elle appariU au mois d'août, ludiction troisième, et iiu'elle dura jusqu'au mois d'octobre, Indiclion quatrième. — Açogti'ig, autre écrivain contemporain du Léon Diacre, Arménien celui-là, mentionne également cet astre qui, dit-il, parut en été durant la moisson et qui était en forme de lance. — On appelait encore cette comète (i Xipbias <>, ï'.six;. parce que l'imagination ell'rayée des peuples croyait reconnaître dans les astres do ce genre la forme d'une épée ou d'une lance.
irij Voy. p. 29S, note 1.
ITINERAIRE DE JEA.X TZIMISCÈS EN ASIE 303
Doiirlzès (1), et les ini[i('riaii.\ nCuri'iil ci'ilaini'iuciil jujint à reprendre cetlc grande place de guerre.
l'ar la lettre de. Jean Tzimiscès à son vassal d'Arménie, miusnous rendons eonipte de l'iliiKTaii-e de larnii'c d'invasirin et des résultats obtenus infiniment mieux et plus exactement ipie par les récits si imparfaits ou si infidèles des autres sources. Jean a très nettement indiqué le chemin parcouru. Il s'est avancé à une bien plus grande distance vers le sud, il a rétabli de ce côté la domination byzantine infiniment plus loin qu'on ne pourrait le soupçonner en lisant Léon Diacre ou les annalistes arabes. Bien plus clairement aussi par sa narration si vivante on s'aperçoit que ses adversaires constants dans cette campagne furent non point seulement les contingents sarrasins de Syrie, comme le laisseraient supposer les auteurs (\up je viens d'énumérer, niais surtout et toujours les excellentes troupes régulières africaines, les guerriers maghrébiens fameux du Fatimite d'Egypte. Parti de ConslaiitiiHipIt' au premier jirintemiis, .Jean rejoint en Asie, peut-être seulement à Antioche, ses troupes qui y avaient pris leurs quartiers d'hiver après la camjiagne de Mésopotamie de l'an précédent. C'est d'Antioche qu'il part dans le courant d'avril, pour pénétrer en pays ennemi, « marchant devant lui comme un lion furieux », soumettant toutes les places fortes sur son passage, i-emontant le cours de l'Uronle jusqu'à Emèse. Nécessairement c'est à ce moment qu'il dut jiasser par Apamée. ]ju'\, ne nonnne jHiinl cette \ille, mais le renseignement donné par Léon Diacre doit être exact. 0"'>iil à Membedj où ce cbroiii(iueur fait retrouver au basileus les sandales du Christ, cette cité se trouve située tout à fait en dehors du chemin parcouru jiar l'armée, et si vraiment elle fut prise celte fois encore par les impériaux, ce ne put être que par un corps détaché. En tous cas Léon Diacre a fait erreur pour les saintes sandales et la chevelure du Précurseiu" puisque le basileus affirme que ces reliques vénérables lurent retrou\i''es par lui à Gabala.
D'Emèsc ijui lui paya tribut, .leau, continuant à remonter le lleuve Oronte jusqu'à sa source, |ioursni\il sa marche directement vers le sud et atteignit lialbi'k. Ici la lelli'e impériale concorde avec les autres récits, mais
(1) Que le renùgiit Kiuih'ïli idiail n]ii|iliiix'i-. Viiy. p. 290.
JE.iX TZIMISCES
MOi^QUfCE d Antîuclic .jjhoiofjrujjlii' commaniijaée par M. M. Van Bevchem).
elle nous approml en jilns que l'armée iliit faire le siège de cette antique capitale, alors encore place de guerre importante, aujourd'hui presque déserte. Balbek n'avait pas vu d'empereur romain l'assiéger depuis les temps d'Aurélien. Jean Tzimiscès en parle comme d'unr ville sarrasine considérable : « cili' iiliislre, magnifique, bien approvisionnée, immense et opulente! » Les réminiscences de l'antiquité ont certainement jionssé l'écrivain impérial à l'exagération.
L'armée franchit ensuite l'Antiliban et arriva en vue de Damas qui lit aussitôt sa soumission. Ici encore le récit de Jean est d'accord avec ceux des annalistes. Quelle pitié d'en savoir si peu sur cette merveilleuse rlii-vauchée impériale 1 Damas non plus n'avait pas vu de basileus de Roum depuis de longs jours. Le Turk dont parle la lettre royale et qui était venu avec cinq cents cavaliers à la rencontre du vainqueur, c'était Aftekîn, le Phatgan de Léon Diacre. Jean le laissa à la tète de sa nouvelle conquête et l'ancien émir turc devenu depuis peu le lieutenant du Fatiraite africain se trouva maintenant le vassal converti du basileus orthodoxe, très pieux.
Toute la partie suivante de l'expédition ne se trouve rapportée que dans la lettre du basileus et c'est là le passage peut-être le plus précieux de ce document extraordinaire. De Damas, par Banias évidemment, l'armée impériale marche sur Tibériade. L'antique cité biblique, devenue bourgade sarrasine, se soumet au basileus qui lui donne un gouverneur grec et l'épargne à cause des grands souvenirs du Christ. De là, par Nazareth, par toutes ces campagnes augustes dont chaque nom devait retentir pieusement au cœur de ces dévots fils de la Vierge, de ces guerriers orthodoxes, l'armée gagne Acre et le haut Thabor. Toute la contrée, débarrassée des garnisons maugrebines qui s'enfuient de toutes parts, acclame le vain- (pieur. Jérusalem, dont le seul nom fait trembler d'émotion les guerriers de la Croix, Ramleh également, demandent et obtiennent des gouverneurs
ITIXER.irRE DE JEAN TZIMISCES EN ASIE
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COUVERTURE D'ÉVANGÉLIAIRE. — Frayments iVan triptyque ciivoire byzantin du XI"" Siècle^ enchàssùs clans ano monture en or(évrcrie de fabrication occidentale plus récente. — (Musée de Cluny.)
byzanlins. Du mémo Acre, Nazareth cl Bulli^an. Enlin on arrive à Césarée, la ville d'H(''rode, l'antique capitale des gouverneurs romains. Jamais basil(;us Ityzantin depuis des siècles n'avait poussé si loin. (Jui pnurrail décrire
306 JEAX TZIMrSCES
les sentiments de ces pieux solrlats parcouraiil tons ces lieux sacrés, si étrangement, si passionnément révérés par eux. ces localités fameuses tant célébrées par les Livres Saints, cpii, depuis tant d'années, n'avaient plus vu passer d'armée chrétienne? On était tout près de Jérusalem, la cité de David et du Christ. Quelle émotion poignante étreignait toutes ces âmes simples! Le basileus couronné de Dieu, l'Isapostole, le représentant du Christ sur la terre, allait se rendre dans la cité du Golgotha; son pied nu allait fluder jiieusement le soi du (ialvaire. Malheureusement les garnisons africaines en fuite, tous les guerriers épars du Fatiinile avaient couru s'enfermer dans les places fortes du littoral phénicien où des renforts les avaient rejoints par la voie de la mer. 11 fallait avant tout les battre, les détruire, pour qu'ils ne pussent menacer les derrières de l'armée, ruiner ses communications, sabrer ses arrière-gardes. Force fut aux Grecs désolés de se détourner de Jérusalem, de remonter d'abord vers le nord en suivant la côte, d'achever cette œuvre de pacification avant d'aller prier et pleurer au Tombeau du Sauveur. Il dut en coûter cruellejnent à tous ces Byzantins, basileus, capitaines et soldats, de remettre à plus tard ce pèlerinage tant rêvé à travers de si rudes fatigues, si proche aujourd'hui! Hélas, plus tard, il ne fut plus temps (1).
Toute cette brillante et curieuse marche militaire à travers les montueuses campagnes de l'aride Palestine, toute cette rapide conquête de ces terres fameuses nous seraient inconnues sans la lettre du basileus à son vassal le roi des rois d'Arménie.
On remonta donc la côte jdiénicii'iuio, longeant de jilus ou moins près le rivage, jusqu'à Beyrouth d'abonl, qu"nn prit de haute lutte avec le général du Khalife et les troupes africaines qui y tenaient garnison depuis le printemps. De là, se détournant vers le sud, on alla prendre Sayda, devant laquelle, pour une raison qui nous échappe, on venait de passer sans coup férir, puis toutes les autres cités du littoral, Taràboulos enfin. Près de cette place, on remporta un nouveau succès sur les Africains.
(1) Quelle preuve plus frappante de linlention arrtîtée où se trouvait le basileus au su de tous de délivrer les Lieux Saints que celte phrase de Dandolo disant que le doge en proscrivant par son arrêté de l'an 972 tout commerce avec les Sarrasins entendait satisfaire les basileis qui se proposaient de recouvrer la TeiTB Sai7ite : « Cupientes conslantinopolilanis imperatoribus salisfacere, gui ad recuperandam ierrnm sanclam operam dare proposuerant » Dandolo, Chronicon, p. 210.
niXKU.llUE DE JEAX TZIMISCES EX ASIE 307
Jean ne dit pas qu'il jiril TaràbouIos.N'étaitl'affirraation contenue dans la fin de sa lettre (|u'aucinie place ne lui a résisté, on pourrait ajouter loi à Léon Diacre racontant fpi'il dut en lever le siège. Cela ne l'empêcha pas de faire dévaster par ses gui'rriers le territoire de cette cité et de battre encore un détachement alriiaiii.
Poussant toujours plus dans la direction du nord le long de la cùlc, on prit Balance, puis Gabala (i) (et non Gabaon, comme le dit par erreur le basileus). C'est là quii d'après le récit impérial on trouva les sandales du Christ et la chevelure du Précurseur, plus l'Image miraculeuse que Léon Diacre dit provenir de Beyrouth. Tout le rivage de Phénicic et de Syrie se trouvait maintenant soumis depuis Ramleh jusqu'aux limites du duché d'Antioche. Il ne restait a enlever que quelques forteresses de l'intérieur dans la région du nord. On se hâta de procéder à ces opérations dernières. Séhoun ou Saliiuun, au-dessus de Laodicée, succomba, la célèbre Borzo également. Toute celte rapide conquête de la côte phénicienne, si clairement exposée dans la lettre du basileus, est racontée dans les autres sources de la manière la plus confuse, la plus insuffisante. Il faut nous en tenir uniquement à ce document inestimable, tout en profitant des rares renseignements que nous rencontrons autre part.
Toutes ces belles terres de Syrie, du Liban, de Palestine et de Phénicie semblaient bien cette fois véritablement reconquises. Pas une jilace de guerre ne demeurait aux mains des Africains au nord d'Ascalon, et Jean pouvait s'écrier avec un juste orgueil dans sa lettre à son allié : « Il ne resta jusqu'à Ramleh et Césarée ni mer ni terre qui ne se soumit à nous par la puissance du Dieu incréé », et plus loin : « Maintenant toute la Phénicie, la Palestine et la Syrie sont délivrées de la tyrannie des Musulmans et obéissent aux Romains. En outre la grande montagne du Liban a reconnu nos lois. »
Redevenu maître incontesté de toutes ces vastes contrées, partout vain(jueur des guerriers d'Afrique, ne paraissant guère se préoccuper de la fameuse comète qui, au dire de Léon Diacre, terrifiait les populations de l'empire depuis le commencement du mois d'août, Jean Tzimiscès raconte
(1) AboulfaraJj dit aussi que GubaUi fut prise Je vive force.
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en terminant que dans le courant de septembre il a ramené son armée en bon état à Antioche. Pas un mot de sa prétendue maladie déjà commencée, pas un mol de cette prétendue révolte des Antiocbitains qui lui auraient fermé leurs portes et l'auraient obligé à faire mettre le siège devant leur cité. Il y a certainement eu là erreur ou confusion de la part d'Elmacin.
Très malheureusement pour nous, la lettre impériale s'arrête en ce point. Comme elle ne mentionne ni la marche d' Antioche à Constantinople ni la rentrée dans la capitale, on peut en conclure qu'elle fut écrite d'Antioche même, ou bien encore de quelque localité plus au nord sur le chemin du retour, vers septembre ou octobre, alors que les forces du basileus ne s'étaient point encore altérées, ainsi que nous Talions voir. Certes cette missive et les deux plus courtes qui la suivent respirent la vigueur de la parfaite santé. Une preuve de plus que ce courrier du basileus au roi des rois d'Arménie a dû être expédié sur la route du retour, ce sont les expressions de la lettre à Pantaléon. On y voit clairement que Jean Tzimiscès n'était point encore rentré dans sa capitale, puisqu'il engage le docteur arménien à partir de suite pour pouvoir assister aux fêtes qu'il se propose d'y célébrer dès son arrivée en l'honneur des reliques rapportées de Gabala. De même il se réjouit des conférences pieuses qui vont avoir lieu dans la capitale.
Donc l'armée impériale, pleinement victorieuse, laissant derrière elle les territoires reconquis en voie de réorganisation, chaque ville avec son traité de soumission, son tribut organisé, son gouverneur nommé, sa garnison désignée, ainsi que le basileus ne manque pas de l'énoncer pour chacune, l'eprit allègrement la route de ses cantonnements du nord, fière de ces deux formidables campagnes si vaillamment supportées en ces régions bri-ilantes sous un soleil de feu.
Comme ])ar une lamentable dérision du sort, à ce moment précis commença à se dessiner le drame suprême qui, si promptement, devait mettre un terme à la courte carrière du brillant basileus ! C'était pour la dernière fois que l'infortuné souverain venait de parcourir les campagnes syriennes! Pour cette brusque fin de vie, nous ne jiossédons guère que le
RETOUR DE JEAN A COKSTA.XTIXOPLE
récit de Léon Diacre en sa tragique brièveté : Le voyage dii retour durait depuis quelque temps déjà. (( Comme l'armée, racontent le Diacre et aussi, d'après lui, les autres chroniqueurs byzantins, traversait lentement au sortir de la ])laine de Cilicie les délllés du Taurus, jiuis k'S premières terres au delà des monts, comme elle passait par toutes ces contrées sises au pied de la grande chaîne asiatique, arrachées depuis si peu de temps au joug sarrasin par l'éfiée de Xicéphore, le basileus admira fort p aux environs d'Anazarbon le ilomaine magnilique de Longinias (1), puis plus loin encore sur l'autre versant des monts au delà de Podandos, sur le chemin entre Tyana et Andabalis, celui non moins beau de Driziliion (2). II se montra émerveillé de l'éclatant spectacle de ces fertiles campagnes, couvertes de troupeaux, riches de tous les biens de la natute, jadis possessions de la couronne et dont la récente conquête venait de coûter tant de sang et de peine aux troupes impériales.
A mesure qu'il s'informait
des noms des propriétaires actuels de ces terres, on lui répondait invariablement qu'elles appartenaient au seul parakimomène ! Le proèdre
MOSAÏQUE BYZANTINE portative. Travail très fin des X"" ou XI"" Siècles. — Saint guerrier, probablement an des dea.\- saints Théodore. — {Musée de l'Ermitage, à Saint-Pétersbourg.)
(1) Voy. Ramsay, op. cit., p. 348. Longinias, dont Léon Diacre fait Longias par erreur, iHait une grande terre impériale des environs d'Anazarbon.
(2) Ou Drizes; ou encore Drizion ou Druzion. Voy. Ramsay, op. cit., pp. 317-348. M. Ramsay, identifiant cette localité avec Dragai, en fixe l'emplacement non loin de l'entrée du défilé de Podandos, au pied septentrional du Taurus, sur la route militaire, à quelques milles de Tyana, dans la direction d'Andabalis. On se rappelle que Nicéphore Phocas, lors de sa première expédition en Cilicie après son avènement, avait laissé dans cette localité l'impératrice Théophano cl les deux petits basileis ses fils. (t/« Empereur Byzantin au Dixième Siècle, p. 422).
310 JEAX TZIMISCÈS
Basile était, comme presque tous les hommes d'Etat byzantins d'alors, un grand accapareur de biens nationaux, qu'il se faisait attribuer sous tous les prétextes avec une brutale avidité. Nous ignorons du reste par suite de quelles usurpations le fameux ministre, haï du peuple pour sa dureté, avait réussi à mettre la main sur de si beaux domaines, sans même que Jean s'en doutât.
Toujours est-il ([ue le vaillant homme de guerre qui, ])0ur des motifs qui se devinent, probablement aussi impressionné par l'animadversion populaire grandissante, ne nourrissait plus, semble-t-il, pour l'eunuque tout-puissant les sentiments de jadis, et songeait peut-être déjà à se priver de ses services, impatienté d'entendre ce nom revenir à tout instant, finalement outré d'indignation, ne put se retenir de s'écrier: « Hélas, faut-il que le plus généreux sang de nos soldats ait été versé vingt fois, faut-il que Nicéphore Phocas et moi, avec les plus braves capitaines de l'empire, avons livré tant de glorieux combats pour que le résultat de tant de fatigues, de tant de maux, de l'épuisement de tout un peuple, soit l'enrichissement d'un vil eunuque! Donc, pour l'intérêt de cet homme, il faudra que les nations de l'empire se ruinent en contributions de guerre, que les armées impériales combattent, que les empereurs eux-mêmes partent en campagne et aillent exposer leurs jours par delà les frontières ! Voici des terres admirables ! Les unes furent conquises par le glorieux Nicéphore, d'autres par moi, d'autres par le grand domestique Mleh (1), d'autres encore par d'autres grands domestiques, et maintenant il faut que toutes appartiennent au seul Basile 1 Tant de peines n'<;int prufité qu'à ce misércible eunuque ! De tant de conquêtes l'Etat n'a rien conservé pour lui ! »
Le basileus poursuivit longtemps sur ce ton, donnant libre cours à sa colère, stigmatisant l'incroyable rapacité du parakimomène qui pressurait abominablement les malheureux colons de ses domaines.
Paroles fatales qui devaient coûter la vie à ce noble empereur, s'il faut du moins en croire les récits contemporains! Elles furent, en effet, tôt rapportées à Basile, bien avant que Jean Tzimiscès n'eût atteint sa lointaine capitale, alors qu'il était sur la ro>ute du retour. Le terrible eunu-
(I) Glycas, p. 575.
MALADIE .Vn^TEIlIEUsE DE JKAX TZIMWCÈS 311
i|ii(\ irril(', inquicl, mù |i,ii- If (l('sir de se venger de ces humilinlions. plus encore peut-être par la cniinle du ressentiment de l'empereur, piarçe qu'il prévoyait à bref délai quel(|ue foudroyante disgrâce, résolut, avec sa décision accoutumée, de prendre les devants. Sur l'heure il affecta de dévorer railVonl et ne tenta pas de se disculper. En réalité son plan était fait. La perte de ce maître incommode était jurée à très bref délai.
Comme le cortrge impérial, uiaiiilcnanl presque au terme de sa course, cheminait a travers les vertes campagnes de Bithynie, le ba^ileus, arrivé dans la vaste plaine au pied <lu versant septentrional de l'Olympe, se détourna de la voie militaire passant jiar Nicée, pour aller sur les bords du lac Askania recevoir l'hospitalité d'un de ses grands vassaux dans son domaine d'Atroa (1). Ce vassal était le patrice et sébastophore Romain, petit-fils de Romain Lécapène (2). Léon Diacre raconte qu'au banquet donné à cette occasion par ce personnage, un de ses eunuques échansons, « soit qu'il détestât le basileus, soit plutôt qu'il eût été secrètement acheté (3) », versa dans la cou[ie de Jean Tzimiscès un poison lent mais sur. Dès le lendemain, le basileus, pris d'une immense torpeur, se trouva comme paralysé. Ses membres raidis refusaient tnut service. Un feu intérieur consumait rinfortuné. Ses souffrances étaient atroces. Sa faiblesse devint subitement extrême. Cet homme si vigoureux s'affaissait, ne pouvant se trauier. Des pustules affreuses, des bubons couvrirent ses épaules. Le sang lui sortait à flots jiar les yeux. Tous les remèdes furent inutiles. Son entourage, de suite, le considéra comme perdu. Sentant la mort venir, n'ayant jilus qu'un désir, arriver à temps au Palais Sacré, le malheureux dépêcha eu hàle l'ordre d'acheser jirécipitammenl le t(.imiieau splrndide qu'il se faisait construire dans l'oratoire du Sauveur de la Chalcé (4). Il arriva à Constantinople respii'anl ,-i jn'ine, presque agonisant. Il smible cej)endanl (pi'il ail pu jouir encore des honneurs de son troisième triomphe. Mais (•(■[((' su|m'|'Ih' r(''ception qui lui avait t'té préparée avec tant
(1) M. HaiMsay, op. cit., p. IS'J, a id.-nlili.- cetli? Incalilù ilAlrcia avoc l'Olrnia de Stralinn, sise précisément sur la rive du lae, Askania.
(2) Voy. p. 142 oij ce personnage se trouve déjà cité.
(3) « Ce fut là l'opinion générale,» dit Léon Diacre. Skylitzés va plus loin et dit en tontes li'ttres que ce fut Basile qui acheta le nieurtrii-r. AIjoulfaradj dit <pii' Jean lut empoisonné par « un frère, de l'impératrice Tliéopliano ».
(4) Voy. p.ige 83.
312 JEAX TZIMISCES
iramoiu" et d'entliousiasnie, se changea brusquement en une scène de deuil et de désespoir universels. Ce dut rtre vraiment une entrée tragique. Du moins les termes très brefs dans lesquels sa mort est racontée par les chroniqueurs, paraissent bien indiquer cette fin si prompte, cette affreuse agonie en plein triomphe.
Toutefois un document ipie j'ai cité jdus haut semblerait indiquer un trépas moins brusque. Jean, en écrivant sur la route du retour à « l'illustre philosophe Pantaléon », en même temps qu'au roi Aschod, avait, on se le rappelle, invité ce savant personnage à se trouver à Constantinople pour son arrivée : <( Tu feras tous tes efforts, lui mandait-il, pour que nous te trouvions dans notre Ville gardée de Dieu et là nous célébrerons des fêtes solennelles en l'honneur des sandales du Christ notre Dieu et de la chevelure de saint Jean-Baptiste. Je serai enchanté surtout de te voir entrer en conférence avec nos savants et nos philosophes, et nous nous réjouirons en vous. » 11 est probable que la fête d'instauration des reliques adorables rapportées de Syrie devait, dans les projets du basileus, se confondre avec celles de l'entrée triomphale. Certainement Jean comptait, ainsi qu'il l'avait fait trois années auparavant pour l'Image miraculeuse de la Vierge bulgare, escorter solennellement depuis la Porte d'or à travers les rues de la Ville les sandales divines et la chevelure du Baptiste et les déposer de ses mains, au milieu de l'allégresse populaire, dans les temples qu'il leur avait assignés pour demeures. Ces fêtes d'instauration de reliques étaient toujours inflniment brillantes à Byzance. L'état si grave dans lequel le basileus se trouvait lui laissa-t-il le loisir de céléi)rer celle-ci? 11 le semblerait d'après la suite du récit de Mathieu d'Edesse, récit quelque peu suspect puisque le j)ieux écrivain semble ignorer jusqu'à la maladie du jirince.
« Lorsque le docteur Léonce eut connu la volonté de l'empereur, poursuit l'historien arménien, il partit pour Constantinople. Des fêtes magnifiques eurent lieu en l'honneur des sandales de Dieu et de la chevelure du saint Précurseur. L'allégresse fut générale dans la cité impériale. Notre docteur arménien soutint des controverses, en présence de l'empereur, avec tous les savants de cette ville et se montra invincible dans son argumentation, car il répondit à toutes les questions d'une manière qui
MALADIE MYSTltRIEUSE DE JEAN TZIMISCÈS
satisfit tout le monde. Il fut comblé d'élogus, ainsi que le maître de qui il tenait ses doctrines, et gralilié par l'cmiiercur do cadeaux très précieux ; depuis, toutjoyeuxdecette réception, il s'en retourna en Arménie vers l'illustre maison de Slii-
Xduljliuns [las ([ue .Mathieu d'Édesse écrivait au XH " siècle , un siècle et demi après la mort de Jean Tzimiscès, événement dont il a pu ignorer les détails précis et dont il a fait du reste un récit tout à fait fantastique.
Il se pourrait que les fêtes d'instauration des reliques, surtout ces controverses religieuses publiques, tournois pieux si en faveur à cette époque au Palais Sacré,, n'aient eu lieu qu'après la mort du basileus Jean, en présence des jeunes princes ses successeurs.
MINIATURE BYZANTINE d'un manuscrit du XI-' Siècle conservé â la BiUliothéiiue Nationale. — Saint Grégoire de Nazianze {oa Théologar).
Quoi qu'if en soit, immédiatement après les fêtes du triomphe, qu'il avait dû subir ])robablement soutenu dans les bras de ses eunuques, Jean, se sentant mourir, rentra au Palais pour s'étendre sur la couche dont il ne devait plus se relever. Dès lors l'infortuné basileus ne s'occupa plus que de sa^fin. Il fit distribuer de son trésor jiarticulier, de ses biens person-
314 JEAN TZIMISCES
iicls. J'iinmenscs largesses aux jiaiivi'fs. aux inal:i(lr> di-- liii>|iir('s, -;ur- Imil aux malheureux atteints d'afTections culanécs, de l('|ii-i' et d'écrouelles, tiui avaient été constamment de sa pail l'ulijct il'iinc Milliciliidc particuliéi'e. Puis il su confessa longuement «l miiuilieusement à l'évèque Nicolas d'Andrinople, prêtre saint et vénérable, et versa des turreats do larmes sur SCS péchés, invoquant à haute voix le secours de la ïhéotokos, la conjurant de l'assister dans le jugement redoutable qu'il allait subir.
Enfin, plein d'humilité, de contrition chréliiuin', il expira le 10 janvier ','76 (1), âgé de cinquanli' et un ans, après six ans et li-riitr jours de règne. Les sources ne disent pas un nml de la basilissa Théodora ni de la linuleur que dut r'jiniuver cclli' princesse effacée entre toutes. Ainsi pt'ril. h la ileurde l'àge, le plus brillant, le jdus brave, peut-être le meilleur parmi les basileis byzantins.
Tri est le l'écit des chronicjueurs. La voix |iopulaire accusa de cette uiorl imjirévue l'eunuque Basile. Le vindicatif parakimomène avait tout à gagner à cet événement, puisqu'il était à jjeu près certain de devenir régent. Cependant d'autres encore furent snupçonnés. Léon Diacre, Skylilzès, Cédrénus, Zonaras, Glycas, Aboulfaradj (2;, même Elmacin, racunlent I histoire de l'empoisonnement. Presque luus chargent Basile. Deviins-nous les croire aveuglément? Ne faudrait-il pas jilutôt attribuer ce tr('pas rapide au typhus ou à quelque autre de ces atîections fébriles continues, malignes, si fréquentes en ces contrées orientales, si naturelles à la suite des fatigues extraordinaires d'une longue camjiagne d'été sous le ciel brûlant de Syrie, à la suite de ce lent retour à travers des régions trop souM'ut malsaines , empestées de miasmes paludéens ".' Les symptômes décrits par les chroniqueurs s'accordent à merveille avec une atfection de cette nature liien mieux iju'avec ceux d'un empoisonnement « lent mais sûr ». Je pencherais très fort pour cette opinion et aucun de mes anciens confrères des études médicales ne me contredirait, j'en ai la certitude. La science ne connaît plus guère aujourd'hui de ces drogues qui,
(1) Yahi,i (lit « le m;u-<li 11 janvier ■■. Kliuacin dit <■ le 12 «. Vny. Wassiliewsky, Fraf/ments rtisso-lt;/zantins, p. 26, note. Voy. aussi Kosen, op. cil., notes 3 et 83, et Lipowsky, op. cit., p. i2;i, qu: adopte la date du 11 donnée par Yaliia.
(2) Celui-là, je l'ai dit. raconte que Jean fut empoisonné à Tarse par un frère de l'impératrice Théophano.