‹ L'épopée byzantine à la fin du dixième siècle (volume 3)Chapitre 6 sur 99 · B A TA IL L E D'AR K. 1 D 10 POLIS S · texte numérisé non relu

B A TA IL L E D'AR K. 1 D 10 POLIS S

Grecs ne parvenaient pas à couvrir le terrible hurlement, le « barritus » des guerriers de la steppe, un chef russe, célèbre parmi les siens par sa force extraordinaire et sa stature colossale, lançant son cheval sur Bardas Skléros qui, également monté, combattait à la tête de ses troupes, lui asséna sur le casque un effroyable coup d'épée. Le chef grec déchargea, à son tour, son arme sur la tète du Russe, et telle fut, paraît-il, la force du coup, que l'épée, tranchant le métal du casque, fendit en deux le guerrier géant, (pii loniha mort. Un second Russe, encore plus terrible d'aspect, se précipita sur Bardas. 3Iais un fri/rc de celui-ci, le patrice Constantin Skléros, tout jeune encore, luttait à ses côtés. « A peine, nous dit le chroniqueur, un léger duvet marquait sa barbe naissante. » Ces jeunes patrices combattaient auprès de leurs aines comme les jouvenceaux d'Occident à côté des vieux chevaliers. Voyant le péril que courait son frère, le vigoureux adolescent fond sur le Varègue et veut le pourfendre de son arme. Lui, se courbant sur le dos de son cheval, évite le coup. La lourde épée, maniée d'un bras fort, n'en poursuit pas moins sa course et décapite la béte, qui tombe avec son cavalier. Constantin, se précipilant, saisit son adversaire au menton et l'égorgé aussitôt. Je possède, dans ma collection de bulles de plomb byzantines, un exemplaire du sceau de cet héroïque chef byzantin.

La lutte durait ainsi depuis longtemps avec un succès balancé. Soudain Bardas Skléros fait donner le signal convenu. Entonnant le chant de guerre, aux sons des petits tambours et des instruments de musique, au milieu d'un bruit frénétique, les impériaux des deux ailes, dissimulés sous bois, se jettent de droite et de gauche sur les Russes déjà fatigués. Surpris, les guerriers géants fuient éperdus. En vain leurs chefs veulent les retenir. Une panique effroyable les saisit. Un des premiers parmi ceux-ci, dont Léon Diacre ne dit pas le nom, lui aussi de haute stature, reconnaissable à son armure étincelante, voulant faire diversion, se précipite en avant, appelant ses fidèles au combat. Un moment ceux-ci semblent vouloir l'écouter. Bardas, attentif à ce danger nouveau, se rue sur le chef varègue et, renouvelant l'exploit de tout à l'heure, le fend en deux malgré son casque et sa cotte de mailles, d'un coup si furieux que les deux moitiés de l'homme tombèrent, parait-il, à

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la fois, une à la droite du cheval, l'autre à sa gauche (1). Vit-on jamais plus fantastiques exploits, plus beaux coups d'épée, dans les luttes chevaleresques des guerriers d'Occident? Ces patrices byzantins étaient bien dignes vraiment de se mesurer avec les paladins d'outre-Rhin. Ces chefs des armées impériales, ces capitaines varègues aussi, qui, couverts de Icvus plus brillantes armures, toujours à la tète de leurs hommes, toujours au plus fort de la mêlée, ne craignaient pas à chaque bataille d'engager de ces terribles corps à corps dont l'issue était presque constamment la mort pour l'un des combattants, ne valent-ils pas les plus audacieux de nos preux?

Ce fut la fin de la lutte. Ce combat singulier, ce coup extraordinaire, cette mort affreuse du chef russe font pousser des cris de joie aux impériaux. Les Russes, définitivement accablés, courent, se débandent, poussant des hurlements de crainte et de désespoir. Jusqu'au soir on les poursuivit par les campagnes de Thrace, les massacrant sans merci, qu'ils ne demandaient point du reste. Ici encore, impossible de se faire une idée quelque peu exacte des pertes des deux armées. Même Léon Diacre, véridique d'ordinaire, ne craint pas de dire que les Byzantins n'eurent que cin quante-cinq morts (2), outre de très nombreux blessés et beaucoup de chevaux mis hors de combat, tandis qu'ils tuèrent plus de vingt mille Russes sur les trente mille qu'il y avait! Cela ferait tout simplement les deux tiers de l'armée d'invasion. L'exagération est certainement énorme dans les deux sens. Chez Skylitzès et Zonaras la vanterie est encore plus colossale. Toutefois le massacre des Russes fut certainement très grand, et la nuit seule sauva les survivants (3). Tel fut l'important résultat de ce premier combat qui, d'après les sources byzantines, arrêta du coup la marche des guerriers russes vers Constantinople et sauva l'empire de sa perte.

L'historien russe Riélov (4) s'est efforcé de démontrer, en s'appuyant sur les récits des sources russes, récits que j'analyserai plus bas,

(1) Skj'litzès raconte cet exploit quelque peu différemment.

(2) Skylitzès, renchérissant, dit seulement « vingt-cinq >).

(3) Skylitzès dit que très peu parmi tant de milliers de barbares survécurent.

(4) Op. cit., pp. 112-17". Voy. encore sur tous ces faits Lambine, op. cit., pp. 32-33, et Ouspensky, Uusfic et Byzance au dixième siècle, Odessa, 1888, p. 26. Tous ces écrivains russes admettent la version de la Chronique dite de Nestor qui, à rencontre des sources byzantines, fait de la bataille d'.\ndrinople une victoire des Russes.

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